Essai historique sur l'abbé Suger, régent du royaume sous le règne de Louis-le-Jeune, par M. Bernardi

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impr. de Xhrouet (Paris). 1807. In-8° , 115 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1807
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ESSAI HISTORIQUE
SUR L'ABBÉ SUGER,
RÉGENT DU ROYAUME ,
SOUS LE RÈGNE DE LOUIS-LE-JEUNE.
PAR M. BERNARDI.
A PARIS,
De l'Imprimerie de XHROUET, rue des Moineaux, n°. 16.
AN 1807.
ESSAI HISTORIQUE
SUR L'ABBÉ SUGER,
RÉGENT DU ROYAUME,
SOUS LE RÈGNE DE LOUIS-LE-JEUNE.
DANS notre notice sur le chancelier de l'Hôpital,
nous avons eu à retracer l'image d'un siècle où
l'administration publique , sinon encore parfaite ,
portoit déjà sur des fondemens solides; où les
lettres renaissantes exerçant sur les esprits une
salutaire influence, loin de les porter vers l'erreur,
y faisoient germer les bons principes quelquefois
oubliés, mais jamais combattus au milieu même
des plus terribles orages politiques, et commen-
çoient d'introduire dans les moeurs cette dou-
ceur et cette aménité qui font la parure comme
le charme de la société. Les extraits des ouvrages
de l'Hôpital, dont nos articles étoient ornés , con-
tribuoient encore à relever un tableau déjà si in-
téressant par lui-même.
Nous allons à présent nous transporter dans
les champs ingrats et arides du douzième siècle.
Nous y trouverons encore au berceau cette cons-
titution, dont nous avons déjà vu les dévelop-
pemens. Tout y sera dans le désordre et la con-
A
fusion. Un homme sorti d'un monastère entre-
pendra le premier de débrouiller ce chaos et d'en
régulariser les élémens. Cet homme est Suger; il
mérite, dit Gibbon, d'être regardé comme le fon-
dateur de la monarchie française (I), Ce témoi-
gnage non suspect n'est que l'écho de tous les
siècles qui se sont écoulés, depuis celui où Suger a
vécu.
L'éloge de Suger fut mis au concours, comme
celui de l'Hôpital dans le siècle dernier par l'Aca-
démie française (2).
Mais au mileu des concurrens qui se dispu-
toient la palme, on vit s'élever des censeurs qui
tournèrent en dérision le sujet du combat, et qui,
en tronquant les monumens anciens , en mettant
sans motifs à l'écart ceux qu'on ne pouvoit défi-
gurer, tentèrent, à ce qu'ils disoient, d'arracher
à un homme pervers et à un ministre inepte, le
rnasque imposant sous lequel il avoit jusque-là
faif illusion au public (3).
Ces satires tardives après sept siècles ne res-
tèrent pas sans réponse. Les auteurs de la col-
lection des historiens de France reprirent la
(I) His minister Suger ( of lewis VII), and his son Philip Au-
gustus de serve to be considered, as the founders of the french
monarchy. Miscellan. Workc., volum. IV, page 88 , édit. Basil.
(2) Correspond. de Laharpe, t. 2, page 416, 419, outre le discoure
couronné , il en parut un autre anonime.
(3) Réflexions sur l'abbé Suger et son siècle , par M. l'abbé d'Es-
pagnac.
( 3)
défense d'un homme qui avoit tout à la fois fait
la gloire de la France et de l'ordre, dont ils étoient
membres (I).
Mais panégyristes ou censeurs divisés sur les
qualités de Suger furent d'accord pour s'api-
toyer sur son siècle. A les entendre, il n'y en
eut jamais de plus malheureux. Tous les ressorts
de la raison étoient brisés et l'esprit humain étoit
affaissé sous le poids de la barbarie et de la su-
perstition. Le flambeau des sciences et des arts
ne répandoit plus aucune clarté ; les ténèbres
les plus épaisses avoient tout enveloppé, et ce
qui étoit pis encore, c'est qu'on n'entrevoyoit
point de quel côté la lumière pourroit se montrer.
Ce tableau est bien chargé, et ceux qui l'ont
tracé vouloient sans doute faire ressortir par ce
contraste l'éclat des lumières, dont ils se croyoient
environnés. En effet, le siècle qui vit naître Suger
ne fut pas aussi déplorable qu'on a voulu nous
le persuader. Il y manquoit à la vérité une auto-
rité réprimante qui, s'étendant sur toutes les par-
lies de l'Etat, contint chacun sous l'empire des lois.
Le souverain ne l'étoit presque que de nom;
des vassaux indociles violoient sans cesse la foi
qu'ils lui avoient promise, et se servoient sou-
vent contre lui-même de la force, dont ils n'au-
roient dû faire usage que sous sa direction. Des
forteresses innombrables hérissoient le sol de la
(I) Voyez la préface du douzième volume.
A 2
(4)
France; et Paris, le séjour des rois, en étoit en
quelque sorte assiégé. On ne voyoit que guerres
et dévastations; l'autorité des lois étoit méconnue,
la force seule dominoit ; on n'obtenoit l'obéissance
que les armes à la main.
Suger fut un des premiers à lutter avec avan-
tage contre cette anarchie, et à faire en sorte que la
force demeurât à la justice. A mesure que l'on a vu
se propager l'impulsion qu'il avoit donnée, l'ordre
et la paix se sont rétablis. Mais il a fallu une
longue suite de siècles pour produire cet heureux
résultat, tantôt accéléré par l'habileté des rois ou
des ministres, tantôt retardé par leur foiblesse et
leur incapacité, ou par des discordes intestines.
Ce n'est pas moins au siècle de Suger que re-
monte la source de ce grand bienfait. Il y avoit
alors même au milieu de l'anarchie, et peut-être à
cause d'elle, une vigueur et un ressort dans les
âmes , sans lesquels elles sont incapables de pro-
duire de grandes actions. Un esprit vivifiant sem-
bloit tout animer. La formation de la plupart
des états de l'Europe date de cette époque.
Les Normands vont polir l'Angleterre en lui
portant les moeurs et les usages des Français ; ils
créent cette constitution si vantée, et dont on
a si long-temps méconnu l'origine. Des aventu-
riers sortis du même pays, étonnent l'Italie par
leur audace et leur bravoure, et y fondent les
royaumes de Naples et de Sicile. En Espagne,
les chrétiens réfugiés dans les Asturies commen-
( 5)
cent à braver leurs féroces vainqueurs et à re-
prendre sur eux un ascendant qu'ils ne perdirent
plus. Un enthousiasme sacré agite l'Europe en-
tière. On quitte tout pour s'y livrer ; les croisades
établissent de nouvelles relations entre ses peuples,
et en polissent les moeurs en les rapprochant.
Quel contraste avec les temps où des principes
de dissolution et de mort se manifesteroient dans
tous les Etats, où l'on verroit crouler avec in-
différence et peut - être avec joie , ses lois, ses
institutions les plus précieuses, ces sauvegardes
de la sûreté publique; où des coeurs énervés et
des âmes amolies ne sembler oient reprendre un
peu de vie que quand il s'agiroit de détruire !
L'idée qu'on s'est faite de l'état des sciences
et des lettres dans le douzième siècle, est loin
encore d'être juste. Ceux dont le courage et la
vertu ont jeté les premières bases d'une des plus
heureuses constitutions, qui aient jamais été don-
nées aux hommes, en savoient sans doute plus en
politique et en morale, que ceux qui l'ont ren-
versée par leur étourderie et leur imprévoyance.
La langue française, quoiqu'à peine formée, avoit
déjà en Europe une considération presque égale
à celle dont elle jouit aujourd'hui. On venoit
l'étudier de partout. Les Normands la portèrent
en Angleterre et dans les Deux-Siciles, et les
Croisés dans tout l'Orient. Il n'y eut jamais tant
de poètes en France que dans le douzième siècle.
C'est l'époque la plus brillante de ces Trouvères,
( 6 )
dont les ouvrages sont remplis de tant de sel et de
raison. Les chansons d'Abeilard et celles compo-
sées par Saint-Bernard dans sa jeunesse, coururent
la France entière (I). Quelques - uns ont attri-
bué faussement le roman de la Rose à Abeilard,
mais il y en eut d'autres de son temps, dont la ré-
putation fut aussi grande. On y apperçoit une
érudition qu'on est loin de rencontrer dans les
romans modernes (2). Les hautes sciences n'étoient
pas non plus négligées.
Le reproche le mieux fondé qu'on puisse faire
aux hommes de ce temps, c'est une excessive cré-
dulité; mais elle est peut-être plus apparente que
réelle. On en peut juger par les plaisanteries que
les auteurs des Fabliaux , presque lotis clercs ou
moines, se sont permises sur des objets qui sem-
bloient devoir en être à couvert. « A côté de cette
» crédulité, dit l'auteur anglais de la meilleure
» histoire d'Abeilard et d'Héloïse que nous ayons,
» on s'apperçoit qu'ils ne sont pas dépourvus
(1) Dissertat, sur l'état des sciences en France depuis le roi
Robert, par Leboeuf, p. 65. Préface des Fabliaux , p. 15. « J'ajou-
» terai encore un fait, dit ce dernier écrivain., qu'auront peine à
» croire certains littérateurs si fiers de la supériorité de leur siècle ,
» mais que je me fais fort de prouver quand on voudra ; c'est que
» pour les différentes mesures de vers , pour la variété de coupe.
» des couplets lyriques, enfin pour tout le technique de la versi-
» fication , on n'a presque rien inventé depuis nos vieux poètes ;
» qu'il n'existe aujourd'hui que ce qui existoit de leur temps , et
» qu'ils connoissoient même des formes de vers agréables , qui sont
» méconnues ». Ibid, p. 102.
(2) Mélanges tirés d'une grande biblioth., tome II, part. 2.
(7)
» de sens et de perspicacité. C'est un problème
» qui ne paroît pas d'abord facile à résoudre..
» Il faudroit peut-être, pour comprendre leur
» manière de raisonner, nous transporter dans
» leurs siècles , et saisir cette association d'idées
» dont ils étoient préoccupés. C'étoit l'effet na-
» turel des circonstances que le sens le plus
» exquis et la meilleure organisation ne sont pas
» toujours capables de surmonter. Les hommes
» font partie d'un système général que le temps
» entraîne, et aux lois duquel ils ne sauraient se
» soustraire. Ceux dont nous parlons étoient
» aussi éclairés qu'ils pouvoîent l'être, et si nous
» le sommes plus qu'eux, c'est qu'un nouvel ordre
» de choses s'est développé devant nous. Le temps
» va peut-être arriver où le siècle où nous vivons
» sera réputé un siècle de ténèbres, et qui sait si
» l'on ne nous accusera pas aussi de crédulité (I) »?
Ces préliminaires étoient d'autant plus indis-
pensables que, pour bien peindre Suger, il falloit
d'abord faire connoître la scène où il fut placé.
Sans cela nous l'aurions présenté sous un faux
jour ; nous aurions jugé les choses d'autrefois
d'après les. idées modernes ; source des erreurs
et des méprises si fréquentes, dans lesquelles sont
tombés les écrivains même les plus célèbres du
dix huitième siècle.
(I) The history of the lives of Abeillard and Heloisa, by the rever.
Joseph Berington. Introd., page 51.
Nous suivrons à l'égard de Suger la même mé-
thode que nous avons employée déjà pour l'Hôpi-
tal. Nous puiserons ce que nous avons à en dire ,
ou dans ses propres ouvrages, ou dans les monu-
mens les plus authentiques de son temps. Nous
le ferons parler lui-même le plus souvent que nous
pourrons.
La plupart de nos lecteurs seront peut-être sur-
pris d'entendre parler des ouvrages de Suger ; ils
auront peine à croire qu'il y ait quelque chose
de bon à prendre dans un auteur du douzième
siècle. On n'y trouvera pas à la vérité des mo-
dèles de diction et d'éloquence. Son style vif et
énergique est aussi dur et incorrect. Il emploie
sotivent des expressions de la latinité la plus bar-
bare. Comme S. Bernard , il fait presque tou-
jours usage des oppositions et des antithèses. Il
paroît que c'étoit-là le goût du siècle; mais au
milieu de ces défauts , on apperçoit un sens
profond , un jugement sain , l'amour le plus
pur pour l'ordre et la justice , et l'aversion la
plus décidée pour l'oppression et la tyrannie.
Les ouvrages de Suger sont en petit nombre et
très-peu volumineux. Nous n'avons de lui qu'une
vie de Louis-le-Gros, le compte qu'il rend de
son administration , son testament et quelques
lettres qu'on trouve dans le Recueil de Duchesne.
On lui attribue encore une vie de Louis-le-Jeune;
on voit bien qu'il s'étoit proposé d'écrire la vie de
(9)
ce prince; mais celle que nous avons ne peut au
moins être en entier de lui.
Après ses ouvrages , celui qu'on peut consulter
avec le plus de fruit pour avoir des notions exactes
sur son compte, c'est sa propre vie, écrite après
sa mort , par Guillaume, moine de S. Denis,
qui avoit été son secrétaire. On voit bien qu'il
a pris le ton du panégyrique, mais aussi c'est
l'admiration qu'il avoit conçue pour Suger, et
l'impression profonde que ses vertus avoient faite
sur son âme, qui le lui ont inspiré. Cette vie ,
malgré qu'on en ait dit", mérite la plus grande
confiance. L'auteur avoit quitté Saint - Denis,
à cause des divisions qui s'y élevèrent après
la mort de Suger ; il s'étoit retiré dans une petite
maison du même ordre , située dans le Poitou,
près de Châtelleraut, d'où les sollicitations les
plus pressantes ne purent jamais le faire sortir.
Ce fut là qu'il composa la vie de Suger, et qu'il
rendit un hommage pur et sincère à la mémoire
de son protecteur et de son ami (I).
Quant à nous , nous ne prétendons faire ni
l'éloge, ni la censure de Suger, mais seulement
le considérer dans sa vie privée et publique.
Nous verrons un simple moine, sorti en quelque
sorte du néant, et qui, suivant l'ingénieuse ap-
plication que lui fait le président Hénault, d'un
passage d'un ancien, étoit né de lui-même, s'élever
(1) Collection des histor. de France, t. XII, p. 102.
successivement aux premières dignités de son
ordre, briller dans les conseils des rois, et finir-
par être régent de la France, dans les circons-
tances les plus critiques. Nous dirons quel étoit
alors le Gouvernement français , et quels furent
les principes d'après lesquels Suger tenta de l'amé-
liorer. Nous aurons soin de faire remarquer tout
ce qui sera relatif aux moeurs et aux usages de son
temps. C'est le seul moyen de se faire une idée
exacte et des hommes et des choses. Nous rencon-
trerons, chemin faisant, des personnages fameux,
tels qu'Abeilard , Héloïse , S. Bernard , etc. Ils
fixeront aussi notre attention, et malgré ce qu'on
a écrit à leur sujet, nous verrons que tout n'est
pas dit encore.
Cependant tous ces personnages n'étoient,
comme Suger lui-même, que des moines. Il ne
faut pas juger ceux d'alors par le discrédit, où des
préventions injustes avoient fait tomber ceux des,
derniers temps. Dans les siècles dont nous allons
nous entretenir , les monastères étoient l'asile
des sciences et des arts. Les principes de la civi-
lisation ne se trouvoiént plus que là. Les rois
eux-mêmes alloient s'y former à l'art de gou-
verner. Il sera donc indispensable de faire con-
noître l'origine et la nature de ces institutions
singulières, auxquelles les lettres et l'Etat ont été
également redevables. Notre plan nous entraî-
nera nécessairement dans de fréquentes digres-
sions, Nous tâcherons de faire en sorte qu'elles.
( II )
s'éloignent le moins qu'il sera possible du sujet
principal.
Suger naquit l'an 1081, sous Philippe I, puis-
qu'il avoit soixante-dix ans lorsqu'il mourut en
1151. Sa naissance étoit très-obscure; il en con-
vient lui-même dans un de ses ouvrages, et il
rend par-là inutiles ou ridicules les efforts que
quelques-uns ont faits pour lui donner une ori-
gine illustre (1). « La Providence, dit l'auteur de
» sa vie , ne l'avoit pas seulement destiné à être
» l'ornement d'un monastère ; elle le fit naître en-
» core pour illustrer tout l'empire français.... Ce
» qu'il y a surtout de remarquable en lui, c'est
» que la nature ait placé dans un si petit corps un
» génie aussi beau et aussi excellent. Elle a voulu
» sans doute faire voir par-là que toute enveloppée
» est bonne pour la vertu, que la petitesse du corps
I
(I) Constitut. , cap. I. Les auteurs de la collection des historiens
de France , tome XII, p. 103, note, pensent d'après des conjec-
tures assez plausibles, qu'il étoit originaire de Saint-Omer.
Dans une charte rapportée par dom Felibien , il est question de
deux Suger, dont l'un est qualifié de chevalier ( miles ). Cette
conformité de nom a fait croire qu'ils étoient les parens de l'abbé
de Saint-Denis, et que si leur naissance étoit obscure, ils devoient
avoir été ennoblis par le roi. Histoire de S. Denis, page 157. Com-
ment un savant tel que dom Felibien a-t-il pu ignorer qu'alors
les noms ne distinguoieut que les individus et non les familles ;
qu'on pouvoit par conséquent porter le même nom sans être pa-
rent. L'ennoblissement étoit encore inconnu ; et le président Hé-
nault place sous le règne de Philippe-le-Hardi les premières let-
tres de ce genre, qui ont été données. Ann. 1270.
( 12 )
» ne sauroit l'affaiblir, et que le corps lui-même
» est embelli par elle (I) ».
On n'a pu former que des conjectures sur le
lieu de son origine et le rang de ses parens. Le
nom seul de son père est parvenu à la postérité,
il s'appeloit Elimand. Son fils n'étoit âgé que de
dix ans , lorsqu'il vint le consacrer à Dieu dans
l'abbaye de Saint-Denis. Il ne reparut plus dans
la suite.
Cette consécration faite par les parens, vouoit
pour toujours les enfans à la profession religieuse.
L'Eglise gallicane proscrivit cet visage de bonne
heure , ou y apporta des tempéramens ; il se
perpétua malgré cela, et quand, sur la fin du
douzième siècle , le pape Clément III voulut l'abolir
entièrement, il eut bien de la peine à se faire
obéir des pères et des mères , qui trouvoient ce
moyen facile de se débarrasser des enfans qui
leur étoient onéreux (2).
Malgré cela, cet usage n'a pas moins été l'objet
« de quelques injustes déclamations. « Au lieu
» d'abandonner les enfans sur les grands chemins,
» de les étouffer , ou de les exposer au haut des
» arbres , comme chez certains peuples, on les
» déposoit dans les cloîtres ; il suffisoit pour les
(1) Vita Suger, lib. I, cap. 1 et 3.
(2) Concil. Gall. , tome I, p. 519, ann. 726. Clémentine t cap.
eùm simus.
( 13 )
» y enchaîner à jamais, d'y prononcer pour eux
» le voeu de leur, vocation (1) ».
Il me semble que cet usage, fût-il aussi rigou-
reux qu'on le suppose faussement, eût été encore
un bienfait pour l'humanité. Ce n'étoit seulement
pas chez certains peuples que l'usage d'exposer
les enfans sur les grands chemins ou ailleurs a
existé; il étoit pratiqué chez nous à l'époque où
la charité de l'illustre Vincent de Paule leur ou-
vrit des asiles; et depuis qu'ils ont été fermés,
on le voit se renouveler journellement à la honte
de la philantropie moderne.
Si au temps de Suger les cloîtres n'avoient
point accueilli les enfans que la fortune traitoit
en quelque sorte en marâtre, la France auroit
compté un grand ministre de moins ; et l'événe-
ment a montré quelle eût été la grandeur de cette
perte.
Ce n'étoit d'ailleurs que dans ces pieux asiles
que Suger pouvoit trouver les moyens de cul-
tiver les excellentes qualités, dont la nature
l'avoit doué. Toute l'instruction , comme nous
l'avons déjà dit, étoit réfugiée dans les cloîtres.
Il n'y avoit au-dehors qu'ignorance et ténèbres.
Le règne de l'erreur n'a qu'un moment, mais
l'ascendant des véritables lumières est durable
et irrésistible, et ceux qui les possèdent exercent
toujours, quoi qu'on puisse faire, une grande in-
(I) Réflexions sur L'abbé Suger et son siècle , page 5.
(14)
fluence sur les esprits. Celle qu'avoient les ordres
religieux étoit telle qu'elle les lioit en quelque
sorte à la constitution de l'Etat. Les plus grands
seigneurs et les rois eux-mêmes ne rougissoient
pas de s'y affilier.
Il est certainement curieux de savoir comment
ils avoient pu acquérir une telle importance, et
de connoître les causes pour lesquelles le mo-
nachisme qui causa tant de troubles en Orient,
contribua au contraire en Occident d'une ma-
nière si puissante, au maintien des lettres et aux
progrès de la civilisation.
Les institutions monastiques ne sont point par-
ticulières au christianisme, elles l'ont bien de-
vancé. Chez la plupart des peuples de l'antiquité,
il y eut des hommes qui, pour se livrer plus à leur
aise à la contemplation des choses divines, ou à
l'étude des sciences humaines, cherchèrent à se
garantir des distractions du monde, et à s'assurer
le calme et le loisir qui leur étoient nécessaires, en
s'isolant de tout ce qui pouvoit les troubler ; les
Brames des Indiens, les Druides des Celtes, les
prêtres même d'Egypte étoient de vrais cénobites
et en menoient la vie.
Ces Thérapeutes d'Egypte dont Phylon a tracé le
portrait, et dont les uns ont voulu faire des Juifs et
d'autres des Chrétiens, n'étoient qu'une classe des
prêtres égyptiens, livrés plus particulièrement à
la vie contemplative (I). Ils n'avoient rien de
mieux à faire après l'asservissement de leur pays
et la destruction de son ancienne constitution,
dont la classe sacerdotale formoit une partie es-
sentielle.
Les Thérapeutes furent vraisemblablement le
modèle des moines chrétiens, dont les plus an-
ciens parurent en Egypte. On croit communé-
ment qu'il n'y en eut en Occident que vers le
milieu du quatrième siècle; ils s'y multiplièrent
très - rapidement. On les distinguoit comme en
Egypte en deux classes principales.
Les uns vivoient isolés dans des cavernes ou
des lieux déserts; d'autres se réunissoient en
communauté, sous l'inspection d'un supérieur
qui portoit le nom d'abbé. Les premiers étoient les
anachorètes, les autres les cénobites. Ceux-ci
ne suivoient pas tous la même règle. Chaque mo-
nastère pratiquoit celle que son fondateur lui
avoit prescrite. On cherchoit cependant à imiter
ce qui se pratiquoit en Egypte, ou l'on entre-
tenoit pour cela des relations très-étroites, comme
on le voit par Cassien et par les dialogues de
Sulpice Sévère.
Il étoit cependant difficile que les pratiques
orientales pussent s'acclimater en Occident, et
surtout dans les Gaules. Les premières institu-
tions égyptiennes, toutes austères qu'elles parois-
(I) Jablonski, Opuscul , t. I, p. 278 et seq., et proefatt. , p. 21.
( 16)
soient, n'avoient cependant rien qui excédât les
bornes des forces humaines. On les avoit formées
sur le régime diététique des prêtres égyptiens,
aussi propre à maintenir la santé du corps qu'à
conserver la liberté de l'âme. Aussi Fleury re-
marque-t-il que la plupart de ces anciens solitaires
parvenoient jusqu'à la vieillesse la plus avancée.
Mais il n'y a rien de plus rare que la modéra-
tion dans la sagesse même. Des têtes exaltées trou-
vèrent les premières règles trop indulgentes; elles
semblèrent vouloir défier la nature et tenter jus-
ques ou sa patience pourroit aller. On se tour-
menta l'imagination pour trouver des privations
et des austérités excessives. La vie ne fut plus
qu'un supplice continuel. On ne permettoit
d'autre nourriture que celle qu'il falloit tout
juste, pour ne pas périr d'inanition.
Il étoit difficile que des pratiques pareilles pus-
sent faire fortune en Occident. Un fanatique qui
voulut imiter dans le midi de la Gaule ces stylites
orientaux qui passoient leur vie sur une colonne,
dans les attitudes les plus pénibles , ne trouva ni
admirateurs, ni imitateurs. Des estomacs gaulois
n'auroient pu également se faire à ces abstinences
rigides que la chaleur de l'Orient rendoit moins
pénibles, et c'est à ce sujet qu'un jeune Gaulois
dit dans Sulpice Sévère, ce qui est intempérance
pour les orientaux est pour nous une nécessité
naturelle (I). La température du climat ne con-
(I) Dialog., n°. 4.
(17)
tribua pas seule à rendre en Occident les insti-
tutions monastiques plus raisonnables; d'autres
causes particulières à quelques pays les appro-
prièrent davantage à la société civile, et sans leur
faire perdre de vue les choses célestes, elles leur
inspirèrent quelque intérêt pour celles de ce
monde. Les Druides des Bretons et des Gaulois
réunissoient, comme chacun sait, le sacerdoce
à la magistrature. Dépositaires des lois et des ins-
titutions nationales, ils veilloient à leur conser-
vation. L'éducation et l'instruction de la jeunesse
leur étoient également confiées. Tant d'autorité les
faisoit tout à la fois craindre et respecter.
Plusieurs savans se sont apperçus que les pre-
mières institutions monastiques se formèrent dans
la Bretagne et dans les Gaules, d'après le modèle
des associations des Druides. Il est même à croire
que cette espèce de moines précéda dans ces
contrées ceux qui s'y établirent ensuite à l'imi-
tation des moines orientaux. La Grande-Bretagne,
qui étoit, suivant César, le principal foyer du drui-
disme, fut très-renommée après l'établissement
du christianisme par la ferveur de ses moines, et
les Saxons trouvèrent ceux du monastère de
Bangor animant les Bretons à la résistance (I),
comme le proconsul Paulinus avoit rencontré,
quelques siècles auparavant, les Druides remplis-
sant les mêmes fonctions dans l'île de Man (2).
(1) Beda histor. , lib. II, cap. a.
(2) Tacit., ann. XIV, 20.
B
(18)
Les moines chrétiens, en se substituant à la
place des Druides, en remplirent presque toutes
les fonctions; ils se trouvèrent mêlés dans la
plupart des affaires de la société , à la différencie
des moines égyptiens, dont le dessein avoit été
de rompre toute communication avec le monde.
Le monachisme eut ainsi parmi nous un ca-
ractère tout différent de pelui qu'il avoit eu ail-
leurs ; il s'incorpora de bonne heure dans la cons-
titution de l'Etat, où, au milieu, des désordres
qui suivirent la conquête des Francs, il devint
le seul asile des lettres et de la civilisation. Il
en fut de même lors des irruptions des Normands,
dans des temps postérieurs. Les monastères eu-
rent beaucoup à souffrir de la fureur de ces
barbares. Il sembloit qu'un instinct secret leur
indiquoit que c'étoit là où se trouvoient les restes
de cette civilisation, dont ils sembloient avoir juré
la ruine. Un tel torrent eût nécessairement en-
traîné des hommes isolés. Ce n'est que par leur
réunion que les corps monastiques vinrent à
bout d'y échapper.
Tout cela explique les faveurs dont la plu-
part des anciens rois comblèrent les monastères.
Le sentiment du besoin plus que la superstition
leur en faisoit connoître la nécessité.
Il n'y avoit point de règle uniforme, comme
nous avons déjà vu. La ferveur presque partout,
étoit suivie du relâchement. S. Benoît donna le
premier en Italie dans le sixième siècle, un code
( 19)
uniforme pour les moines ; c'étoit comme une
compilation des anciennes règles. Il y fit les chan-
gemens qu'il crut convenables. Benoît avoit l'âme
douce et humaine, il la mit dans sa règle. Rien
de plus touchant que les soins qu'elle prescrit
pour les infirmes et pour les vieillards.
La règle de S. Benoît se propagea insensible-
ment dans tout l'Occident; elle ne s'établit en
France que dans le septième ou le huitième siècle :
elle fut refondue par un autre Benoît surnommé
d'Aniane, sous le règne de Louis-le-Débonnaire.
Lorsque les Carlovingiens voulurent réparer
les désordres des temps passés, ils ne crurent
mieux faire que de rétablir la discipline des
cloîtres et de ranimer les études qui s'y étoient
faites de tous les temps.
Quand les écoles que les Romains avoient éta-
blies dans les Gaules cessèrent, elles furent rem-
placées par celles des monastères, qui étoient
si florissantes sous les rois de la première race,
que Sigebert, roi des Anglais orientaux, en établit
dans ses états sur le modèle de celles qu'il avoit
Vues en France (I).
L'Angleterre nous rendit ensuite ce que nous
lui avions communiqué ; car sous Charlemagne,
le célèbre Alcuin, Anglais d'origine, vint rallu-
mer en France le flambeau des lettres presque
(I) Mabill. , proefat. in IV, soecul. benedict., §. 8.
B
éteint par les invasions des Sarrasins et les guerres
intestines.
Depuis lors la succession des études n'a plus
été interrompue jusques à nos jours. Il y avoit
plusieurs genres d'écoles dans les monastères. Les
unes étoient exclusivement destinées pour les re-
ligieux. On admettoit dans les autres les personnes
du dehors. L'enseignement étoit proportionné à
la portée des esprits. On apprenoit d'abord les
premiers élémens des sciences, la lecture, le cal-
cul, le chant, les principes de la grammaire.
Ceux qui annonçoient des dispositions heureuses,
passoient à des études plus relevées. On lisoit
comme aujourd'hui les bons auteurs de l'anti-
quité, et le plan d'enseignement que l'on suivoit
étoit à peu près le même, que celui qu'on a suivi
jusques à la suppression des études ou des corps
qui en avoient conservé la tradition (I).
Mais, tandis que, parmi ces religieux, les uns
se livroient à la culture des lettres , d'autres s'oc-
cupoient de celle des champs. Le travail des mains
est un des préceptes sur lequel S. Benoît insiste
le plus dans sa règle. Il n'y avoit pas de vice qu'il
redoutât autant que l'oisiveté. Le travail des
mains étoit prescrit par toutes les anciennes règles ;
ce n'est que dans la plupart de celles des ordres
mendians, fondés dans le treizième siècle, qu'il
n'en est plus question, et cela seul suffit pour
(I) Mabillon, ibid.
( 21 )
qu'on ne doive pas les confondre, avec ceux qui
les avoient précédés.
La vie laborieuse des enfans de S. Benoît, l'ordre
et l'économie qui régnoient dans leurs maisons
furent pour eux des sources de richesses aussi
pures qu'abondantes. On a beaucoup parlé des
dons qui leur furent faits dans les premiers temps ;
mais à quoi auraient servi des champs en friche,
si des mains laborieuses n'étoient venues les rendre
fertiles ? On vit peu à peu les marais se dessécher,
des contrées auparavant stériles se couvrir de
moissons abondantes; des champs immenses ar-
rachés à la dévastation des fleuves, des rochers
même se couvrir d'une brillante verdure ; des
monastères isolés se changer peu à peu en cités
opulentes.
C'est surtout en Allemagne que l'industrie des
enfans de S. Benoît opéra les plus grands pro-
diges. Ce sont eux qui ont cultivé et policé ce
pays long-temps agreste. La reconnoissance pu-
blique n'a pas répondu à des bienfaits si signalés.
Déjà, disoit dans le siècle dernier le savant.
Mabillon, l'hérésie a dévoré une partie dé nos
possessions en Allemagne. Les étrangers se sont en-
richis de nos dépouilles ; des princes avides con-
voilent ce qui reste. La Providence peut seule
nous garantir de leur injuste cupidité (I).
Il étoit sans doute loin de prévoir jusques à,
(I) Mabill. , proefat., in III, soecul. benedict.
( 23 )
quel excès l'invasion s'étendroit, et que ce serait''
du sein de sa patrie même que le signal en
partiroit. C'est sans doute lorsque ces illustres
cénobites ne sont plus, qu'il est permis de payer à
leur mémoire le tribut des regrets qui leur est
dû. Quel vide ils ont laissé dans l'Etat et dans
les lettres ! que de monumens suspendus, et qui
ne seront jamais achevés ! que d'asiles honorables
enlevés aux familles nombreuses et peu fortunées !
quels secours dérobés à des malheureux qui, er-
rant autour des débris de ces pieux asiles, se
souviendront, en versant des larmes, qu'il fut
un temps où ils pouvoient y demander,; comme
une dette au nom du ciel, un soulagement à leur
infortune!
Mais laissons les siècles de dépérissement et de
ruines , pour nous reporter à ceux de développe-
ment et de croissance.
Lorsque Suger arriva à l'abbaye de Saint-Denis,
elle étoit une des plus florissantes de la France.
On ne connoît pas bien l'époque de sa fonda-
tion qu'on attribue au roi Dagobert, qui paroît
n'en avoir été que le restaurateur. Ses destinées
sembloient être unies avec celles de la monarchie.
Elles ont commencé et péri ensemble.
Son école étoit aussi une des plus distinguées
de l'ordre de S. Benoît; mais il paroît qu'on n'y
enseignoit que les sciences relevées, telles que la
philosophie et la théologie ; car Suger fut envoyé
pour faire ses humanités dans une autre école
(23)
célèbre aux environs de Poitiers, près de Fon-
tevraud, dont il vit l'établissement, ainsi qu'il
le dit dans une de ses lettres (I).
Les études se faisoient à peu près de même
alors, comme nous l'avons déjà dit, que dans les
temps modernes. On commençoit par la gram-
maire, c'est-à-dire , l'étude des langues et des au-
teurs anciens. Il n'y a qu'à parcourir les ouvrages
des écrivains célèbres de ce temps, tels qu'Abebxd,
Jean de Sarisbery, Pierre de Blois, et une infi-
nité d'autres, pour se convaincre qu'ils avoient
une connoissance parfaite des auteurs de la bonne
latinité. On voit également qu'ils n'étoient point
étrangers à Suger par les citations fréquentes qu'on
en trouve dans ses ouvrages. L'auteur de sa vie dit
d'ailleurs qu'il se rendit très-habile dans la rhéto-
rique et la dialectique, de même que dans les let-
tres sacrées, qu'il étudia jusque dans sa vieillesse.
Sa mémoire étoit prodigieuse; il n'oublia ja-
mais rien de ce qu'il avoit appris étant jeune.
On le voyoit souvent réciter vingt ou trente
vers d'Horace de suite. Il avoit en histoire des
connoissances très-profondes. Il savoit surtout par-
faitement celle de France. Il s'exprimoit également
bien en latin et en français, et il parloit avec une
telle facilité, qu'en l'entendant on croyoit assis-
ter à une lecture (I).
(I) Sug., epist. 88.
(2) Vit. Suger, lib. I, cap. I, 2.
(24)
M. l'abbé d'Espagnac a donc eu tort de dire
que l'instruction de Suger se borna à apprendre
à lire, à signer son nom et à chanter au lu-
trin (I).
Ses panégyristes n'ont pas donné une meilleure
idée de son éducation , en disant qu'il n'apprit
que la scolastique , mélangé confus de gram-
maire , de métaphysique et de théologie.
Mais là scolastique étoit moins une science
qu'une méthode d'étudier, ou pour mieux dire,
de discuter les objets scientifiques. Elle s'appli-
quoit principalement à la métaphysique et à la
théologie , dans lesquelles elle introduisit des
subtilités sans nombre. Lorsque l'ascendant que
prirent les sciences mathématiques dans le dou-
zième et le treizième siècle, eut ajouté aux subti-
lités des scolastiques la méthode sèche et aride de
la géométrie , la scolastique devint une science
bien dégoûtante pour les bons esprits. Mais du
temps de Suger elle ne faisoit que de naître ,
puisque c'est Abeilard , son contemporain , qui
contribua le plus à la mettre en vogue. Elle
n'avoit pas percé encore dans les écoles monas-
tiques.
Il ne manquoit au siècle de Suger qu'un goût
plus épuré. Le poète latin le plus à la mode étoit
Lucain ; il conservoit encore sa réputation au
(I) Réflexions sur l'abbé Suger, p. 6.
( 25)
commencement du siècle de Louis XIV; et quand
dans le siècle dernier le goût a commencé à dé-
générer , l'on a vu des écrivains, qui ont tenté
de le remettre en honneur.
Suger ne pouvoit que faire de grands progrès
dans une école, telle que celle de Saint-Denis.
Il s'y fit bientôt distinguer par ses talens. L'abbé
Adam, qui prévit tout l'éclat qu'il répandroit un
jour sur sa maison, conçut pour lui une estime
et une affection particulière ; Suger lui voua
de son côté un attachement qui ne se démentit
jamais.
Dans le temps que Suger étoit simple étudiant
à Saint - Denis, Lo , fils de Philippe roi de
France , et qui fut ensuite roi lui-même , sous
le nom de Louis-le-Gros , y faisoit spn éduca-
tion. Les historiens et les panégyristes modernes de
Suger assurent que c'étoit l'usage, les uns disent de-
puis le roi Dagobert, d'autres seulement depuis
Charlemagne, de faire élever les enfans de France à
Saint-Denis. De là de grandes réflexions sur les
avantages ou les inconvéniens d'une telle éduca-
tion. Cependant Mabillon , dont l'érudition est
beaucoup plus sûre , ne compte qu'un seul roi
de la seconde race, et deux de la troisième , qui
aient été élevés à Saint-Denis (I).
On a supposé encore que Louis-le-Gros et Suger
(I) Proef. in soecul. III, §. IV, n°. 4°.
( 26)
s'y étant trouvés dans le même temps, il a dû
se former entre eux une liaison intime, et que ce
fut-là la source du crédit dont Suger jouit sous
le règne de ce prince. Les panégyristes ont même
été jusqu'à dire que Suger l'instruisit lui-même ,
et l'initia dès-lors dans les sciences du gouver-
nement, qu'un novice bénédictin connoissoit sans
doute parfaitement. D'un autre côté ses censeurs
l'ont accusé de n'avoir acquis les bonnes grâces
de ce prince que par sa souplesse et ses complai-
sances (I).
Il est sans doute dans l'ordre des choses pos-
sibles que Louis - le - Gros et Suger se soient
connus à Saint - Denis ; mais il n'y a rien dans
l'histoire qui le prouve. Suger n'en parle pas dans
la vie de Louis-le-Gros ; il n'en est pas question
aussi dans celle de Suger, écrite par son secré-
taire. Il semble cependant qu'un fait aussi hono-
rable pour lui n'auroit pas dû être passé sous
silence. On ne peut donc rien assurer à cet égard.
Nous verrons ailleurs qu'il est probable que
Louis ne connût Suger que lorsqu'il eut
développé ses talens dans les diverses missions
et dans les différens emplois que son abbé lui
confia.
Il avoit à peine terminé ses études, que l'abbé
Adam le députa à un concile très-nombreux, qui
fut tenu en 1106 à Poitiers , au sujet des secours
(I) Réflexions sur Suger, pag. 8.
( 27)
qu'il étoit nécessaire d'envoyer dans la Terre-
Sainte.
Trois ans après il lui donna une preuve plus
grande de sa confiance, en le nommant, quoique
bien jeune encore, puisqu'il n'avoit que vingt-
huit ans, prévôt de Berneval et de Toury.
On appeloit alors prévôtés dans l'ordre de Saint-
Benoît des terres ou des fiefs détachés de l'ab-
baye , dont ils dépendoient ; on envoyoit un reli-
gieux pour les administrer, sous le nom de prévôt.
Cette administration exigeoit souvent de grands
talens de la part de celui qui en étoit chargé,
soit à cause de l'importance de la plupart de ces
domaines, soit à cause des démêlés qu'ils étoient
dans le cas d'avoir avec les seigneurs, dans la juri-
diction desquels ils se trouvoient placés. Tel étoit
le cas des prévôtés de Berneval et de Toury.
La première étoit située en Normandie , sur
les bords de la mer. Les officiers de Henri II, roi
d'Angleterre et duc de Normandie , en oppri-
maient les colons de toutes le manières. Suger
par sa patience et son adresse , non-seulement les
délivra de ces vexations , mais il parvint encore
à augmenter le produit de la prévôté , et à
mettre le plus bel ordre dans toute son adminis-
tration (I).
Mais la prévôté de Toury lui donna bien plus
(I) Suger, de administrat, sud capit. 23.
( 28 )
d'exercice ; c'étoit un pays de la Beauce, d'un
grand abord pour les voyageurs et les négocians ,
qui y trouvoient tout ce dont ils pouvoient avoir
besoin. Mais il étoit malheureusement situé dans le
voisinage de la baronie du Puiset, dont le sei-
gneur étoit la terreur et le fléau de toute la con-
trée. Enrichi par ses brigandages et ceux de ses
prédécesseurs, il inspiroit une telle crainte , que
personne n'osoit se mesurer avec lui. Le Puiset,
chef - lieu de sa seigneurie , ne consistait qu'en
une tour et un dongeon de bois placés sur une
éminence et fortifiés d'un rempart défendu par
une palissade et un fossé avec un parapet (I).
C'est dans ce repaire devant lequel avoient échoué
plusieurs fois les forces du roi de France, que
le seigneur du Puiset déposoit le butin qu'il fai-
soit sur tout ce qui l'environnoit. Rien n'étoit
sacré pour lui ; il ne respectoit pas même les
terres de l'Eglise ; il avoit déjà pillé plusieurs fois
la prévôté de Toury , et il en avoit mis en fuite
tous les colons.
Après avoir patienté deux ans , Suger, d'ac-
cord avec l'abbé de Saint-Denis, cherche à ra-
nimer le courage de tous ceux qui avoient à se
plaindre du baron du Puiset. On fait présenter
une requête au roi par la comtesse de Chartres ,
(I) Tous les châteaux des seigneurs étoient construits sur des élé-
vations. Dans les pays de plaine, comme en Flandres, on en faisoit
avec de la terre qu'on appeloit mottes, et sur lesquelles on bâtissoit
ensuite. Collect. des histor, de France, t. XII, p. 39, note.
( 29 )
dont les terres avoient été récemment ravagées.
On instruit une procédure, mais comme les lois
ne pouvoient rien sans la force , le roi assemble
son armée et marche contre le Puiset. Cette guerre
qui dura trois ou quatre ans, fut un des évé-
nemens les plus mémorables du règne de Louis-
le-Gros. Suger en raconte fort au long les dé-
tails dans ses ouvrages (I). Il commandoit lui-
même un corps de troupes au siège du Puiset, et il
s'y distingua par sa bravoure et son intelligence.
Il imagina de faire placer sur de petits chariots
montés sur quatre roues , des fagots d'épines
fort sèches , avec des huiles, des graisses , du
sang de boeuf et autres matières combustibles.
Il se proposoit de mettre par ce moyen le feu
à la palissade du fort, dans un moment où le
vent seroit favorable ; mais une pluie qui survint
dérangea cette combinaison. Ce fut un prêtre ,
dont l'intrépidité fit prendre le Puiset, après un
siège opiniâtre (2). Le baron y fut fait prison-
nier ; mais, délivré bientôt après , son premier-
ressentiment alloit se porter sur la prévôté de
Toury, qui ne dut son salut qu'à l'intrépidité de
(I) Suger, vit. Ludovic, gross., cap. 18 et seq. , et de administ.
Suâ, cap. 12.
(2) Dom Gervaise, dans la vie de Suger, t. I, p. 167, prétend
que c'étoit un curé du voisinage , dont le baron avoit souvent dé-
peuplé la basse cour et dont il avoit enlevé récemment le vin. Mais
Suger, qui parle de ce prêtre, ne dit pas un mot de ces circons-
tances , imaginées probablement par dom Gervaise, qui ne s'est pas
toujours piqué d'une extrême exactitude.
(30)
Suger. Il fallut de nouveau assiéger et prendre
le Puiset.
Cependant Suger fut envoyé à Rome , pour
assister à un concile que' le pape Pascal y avoit
convoqué. A son retour en France, il ne fut pas
peu surpris d'apprendre que le baron du Puiset
étoit plus puissant que jamais. Il avoit formé une
ligue redoutable , dont les Anglais même fai-
soient partie. Ce fut une nouvelle guerre bien
plus terrible que la première. Le roi y courut
les plus grands dangers. Suger s'y fit remarquer
encore par sa bravoure. Le seigneur .du Puiset
succomba à la fin, et périt en mer, en allant se
réfugier dans la Terre-Sainte, dernier asile des
brigands de ce temps.
Ce n'est pas seulement en cette occasion que
Suger donna des preuves de ses talens militaires.
Lors de l'invasion dont l'empereur Henri V me-
naça la France quelques années après l'époque
dont nous parlons et dans la plupart des guerres de
Louis- le-Gros, Suger se mit lui-même à la tête des
troupes que l'abbaye de Saint-Denis fournissoit
suivant l'usage de ce temps, à l'armée du roi. Nous
verrons même plus bas que, dans les dernières
années de sa vie , Suger avoit formé le projet
d'une croisade , qu'il se proposoit de commander
lui-même.
On croira peut-être que nous parlons ici d'un
capitaine plutôt que d'un moine , et ceux qui,
comme il arrive assez souvent, ne jugent des
choses d'autrefois que par ce qu'ils voient de
leur temps , feront un crime à Suger d'une
bravoure qui semble messéante à l'état qu'il pro-
fessoit. Sans doute lorsque l'autorité publique,
veillant à la sûreté de tous, est assez forte pour
leur garantir la jouissance de leurs droits, chacun,
doit se borner à l'exercice de sa profession. Mais
au milieu des désordres publics , lorsque la vio-
lence est impunie et l'autorité des lois sans vigueur,
il faut bien que chacun supplée par lui-même à
leur impuissance. La vraie bravoure , disoient les
Stoïciens, est la force combattant pour la justice;
on ne sauroit la blâmer quand on ne l'emploie qu'à
cet usage. Dès la fin de la première race, où tout
étoit tombé dans la confusion , les ecclésiastiques
furent obligés de prendre les armes, soit pour
leur défense personnelle, soit pour celle de leurs
propriétés. Il y eut de grandes réclamations à ce
sujet sous le règne de Charlemagne ; ce prince
fit des lois pour renvoyer les ecclésiastiques à
leurs paisibles fonctions ; mais elles cédèrent à
la force des choses. D'ailleurs les ecclésiastiques,
surtout les évêques et les abbés, étoient proprié-
taires de grands fiefs, et ils dévoient, à raison
de cela , un service militaire. Plusieurs églises
eurent des avoués qui étoient chargés de les
remplir ; c'étoient pour l'ordinaire des posses-
seurs de fiefs laïcs ; mais ces protecteurs étoient
souvent aussi redoutables que l'ennemi (I) ; plu-
(I) Histoire de l'abbaye de Saint-Denis, p. 131.
(32)
sieurs évêques ou abbés préférèrent de faire eux-
mêmes leur service.
Suger joignit les talens militaires à ceux de
l'administration, comme on les vit réunis bien
des siècles après dans le cardinal Ximenès, qui
né, ainsi que lui dans l'obscurité , fonda la mo-
narchie espagnole, comme lui-même avoit fondé
celle de France. Ils déployèrent, sous l'humble
habit de religieux, un caractère qu'on trouvoit
rarement dans les cloîtres , et qui n'étoit pas plus
commun au-dehors.
L'abbé Adam meurt. Suger quoique absent est
élu pour lui succéder. Mais telle étoit la bonté de
son coeur, qu'il éprouva plus de regret de la
perte de son bienfaiteur que de joie de se voir
élever à une dignité si importante. Nous allons le
voir dans cette nouvelle carrière.
(33)
ESSAI HISTORIQUE
SUR L'ABBÉ SUGER.
Second article.
SUGER raconte lui-même là manière dont il
apprit sa nomination à l'abbaye de Saint-Denis.
« Après avoir terminé, dit-il, la mission dont
» j'étois chargé auprès du pape, je me mis en
» route pour retourner en France. Un jour
» que nous étions logés, comme il arrive souvent
« aux voyageurs, dans une maison de campa-
» gne , après avoir dit matines, je me recouchai
» tout habillé pour attendre l'aurore. J'étois à
» moitié endormi, lorsqu'il me sembla d'être aban-
» donné en pleine mer, au milieu du plus ter-
» rible orage, sur un léger esquif sans rame et
» sans voile, et devenu le jouet des flots. Ef-
» frayé du danger que je courois, j'implorois
» par mes cris le secours du ciel, quand tout
» à coup un vent doux et favorable vint rame-
» ner dans le port mon bateau prêt à faire nau-
» frage. Le jour étant venu, et nous étant re-
» mis en chemin, je réfléchissois sur le songe
» que j'avois fait, et sur ce qu'il pouvoit présager ;
» car je craignois que cet orage ne fût l'annonce
C
» de quelque événement funeste pour moi ;
» lorsque je vis paroître un des domestiques de
» l'abbaye qui, me reconnoissant moi et ceux
» de ma suite, et soupirant tout à la fois de
» tristesse et de joie , nous apprit la mort de
» l'abbé Adam, et que j'avois été élu tout d'une
» voix pour lui succéder. Mais il ajouta aussi
» que l'élection s'étant faite sans avoir consulté
» le roi, ce prince s'étoit fort courroucé contre
» la députation composée de religieux et des prin-
» cipaux vassaux de l'abbaye, qui avoit été lui
» demander son approbation ; qu'il les avoit même
» fait arrêter et traduire en prison à Orléans.
» Mon premier mouvement fut de montrer, par
» un torrent de larmes, le regret que me causoit
» la mort d'un homme qui avoit été mon père
» spirituel et mon bienfaiteur, et pleurant sa
» mort corporelle, je priai ardemment le ciel de
» le préserver de l'éternelle.
» Revenu ensuite à moi-même par les conso-
» lations de mes compagnons et mes propres ré-
» flexions, je me trouvai dans une grande per-
» plexité. Devois-je en effet accepter ma nomina-
» tion contre la volonté du roi ; exposer par-là à
» son ressentiment une abbaye où j'avois été
» élevé depuis mon enfance ; exciter la discorde
» à mon occasion entre lui et le pape, qui m'ai-
» moit, et avec lequel il avoit toujours été en
» paix? Falloit-il encore que mes compagnons
» et mes amis fussent honteusement, par rapport
(35)
» à moi, détenus dans une prison royale? D'un
» autre côté, devois-je, en refusant d'après ces
» considérations, essuyer la honte d'avoir été
» rejeté ? Je pris le parti d'envoyer un député
» au pape pour prendre son avis, et je me fis pré-
» céder en France par quelques-uns des miens,
» pour s'informer de la tournure que cette af-
» faire avoit prise, afin de ne pas m'exposer im-
» prudemment aux suites de la colère du roi.
» Mais, par un effet de la bonté du ciel , le
» calme succéda promptement à l'orage ; mes
» députés retournèrent en m'annonçant que le
» roi étoit appaisé ; qu'il avoit fait mettre les
» prisonniers en liberté, et donné son approba-
» tion à mon élection. Je m'empressai de me
prendre à Saint-Denis, où je trouvai le roi,
» l'archevêque de Bourges , l'évêque de Senlis,
» et plusieurs autres personnes ecclésiastiques
» qui m'y attendoient, et qui me reçurent avec
» les félicitations les plus affectueuses (I) ».
Le motif qui avoit excité la colère du roi,
étoit très-juste. Quoique, d'après la discipline pri-
mitive de l'Eglise, les élections des évêques dussent
se faire par le clergé et par le peuple, on ne
pouvoit y procéder qu'en vertu d'une permis-
sion du roi qui, quelquefois en la donnant, in-
diquoit le sujet qui devoit être élu, et c'est ainsi
(I) Suger, vit. Lud. Grossi, p. 47 et seq. Collect. des histor, de
France, t. XII.
C2
qu'il influoit indirectement dans le choix des
évêques. Cet usage remonte à la première race;
on le pratique encore en Angleterre , où les
formes anciennes se sont mieux sonservées.
On avoit sans doute étendu cette règle aux
élections des abbés, dont quelques-uns rivali-
soient en puissance et en richesses avec les évêques,
quand ils ne les surpassoient pas. Au milieu de
l'affoiblissement qu'éprouva l'autorité royale, lors
de l'établissement du régime féodal, les ecclé-
siastiques tentèrent de se soustraire à une for-
malité , qu'ils regardoient comme contraire à la
liberté des élections. Ces tentatives, quand elles
n'étoient pas réprimées, devenoient des lois avec
le temps. Celle des moines de Saint-Denis ne
leur auroit cependant pas réussi, si le roi n'eût
cru devoir calmer son ressentiment par égard
pour Suger, dont il connoissoit déjà les grandes
qualités, et par l'idée qu'il valoit mieux que
cette abbaye importante fût occupée par lui que
par tout autre , à cause de son attachement pour
sa personne et de son zèle pour le bien de
l'Etat.
Un abbé, surtout de Saint-Denis, étoit alors un
personnage d'une grande considération. Les rois
ne délibéroient rien concernant l'administration
de leurs états, comme nous le dirons ailleurs,
que dans un conseil composé de leurs principaux
feudataires et des grands dignitaires ecclésias-
tiques, tels que les évêques et les abbés. Celui
(37)
de Saint-Denis étoit membre né du conseil des
rois. C'est de là qu'il eut toujours séance au par-
lement, prérogative qu'il a conservée jusques à
leur destruction commune. Suger lui-même dit
dans la Vie de Louis-le-Gros et dans son testa-
ment, que la Providence, en le tirant de l'obs-
curité , et l'élevant à la dignité d'abbé de Saint-
Denis, l'a voit fait asseoir parmi les grands de
l'Eglise et de l'Etat (I).
Avant de parler du rôle que Suger joua à la
cour du roi, il faut auparavant le considérer
dans l'administration de son abbaye. L'on a pré-
tendu que le seul reproche qu'on ait à lui faire,
c'est d'avoir voulu gouverner un royaume comme
une abbaye; mais je crois que c'est à tort. Une
abbaye étoit alors une grande seigneurie, où,
si l'on veut, un petit royaume. Il ne pouvoit y
avoir dans la manière de les gouverner que la
différence du petit au grand.
C'étoit bien là l'idée qu'il en avoit lui-même ; car
il se glorifioit tellement de ce qu'il avoit fait pour
l'avantage de son abbaye, qu'il rédigea, à la sol-
licitation de ses moines, le tableau de son ad-
ministration et de tous les soins qu'il s'étoit donnés,
soit pour enrichir l'abbaye de Saint Denis par de
nouvelles acquisitions ou améliorer celles qu'elle
possédoit déjà, soit pour l'embellir par des édifices
(I) Vit. Ludovic. Gross. Collect. des histor. de France, tom. XII,
p. 48. Preuves de l'Histoire de l'abbaye de Saint-Denis, p. 99.
(38)
nouveaux et par tous les moyens que le siècle où
il vivoit pouvoit lui fournir. Il croyoit, disoit-il,
devoir ce témoignage de sa reconnoissance au saint
martyr Denys et à ses compagnons, auprès des-
quels il avoit trouvé dans son enfance un asile
si généreux, et qui avoit été pour lui la cause
d'une si brillante fortune (I).
Pour mettre ces saints à portée d'exercer leur
Bienfaisance à l'égard de plus de monde, il vou-
lut en accroître les richesses, autant qu'il lui
fut possible. Il fallut faire alors pour l'abbaye en-
tière, ce qu'il avoit fait auparavant pour les simples
prévôtés de Berneval et de Toury; c'est-à-dire, en
soustraire les propriétés aux vexations auxquelles
elles étoient exposées; recouvrer ou augmenter
les droits qu'on avoit laissé perdre ou détério-
rer; mettre de l'ordre dans la perception et l'ad-
ministration des revenus.
Dans le compte qu'il rend de son adminis-
tration , il prend en détail les propriétés de l'ab-
baye , et il indique l'état où il les a trouvées,
les améliorations qu'il a faites à chacune d'elles ;
les acquisitions dont il l'a enrichie.
Il eut des différends à soutenir pour cela avec
beaucoup de monde, et surtout avec Mathieu,
seigneur de Montmorency, son voisin. Un juif
de ce pays avoit acquis, pour un prix modique,
un droit qui se percevoit dans le territoire de
(I) Suger, de administr., cap. I.
(39)
Saint-Denis. Suger voulut le racheter; il eut bien
dé la peine à réussir auprès du seigneur de Mont-
morency, qui soutenoit, dit-il, les intérêts de
son juif (I). Il en vint cependant à bout. Mais la
peine que lui avoit donnée ce juif lui pesoit
tellement sur le coeur, qu'il en parle encore dans
son testament.
C'est le livre de l'administration de Suger qu'il
faut lire, pour se convaincre de ce que l'agri-
culture doit en France aux anciens moines.
On voit qu'il y avoit une quantité prodigieuse
de terres en friche, qu'on n'osoit pas cultiver
par la crainte des brigands et des voleurs,
et en partie à cause des droits excessifs auxquels
les seigneurs du voisinage les tenoient asservis.
Suger, pour favoriser la culture, fit construire
des habitations pour les colons, et des granges
pour serrer les récoltes. Quand la nécessité l'exi-
geoit, il les faisoit entourer de fortifications pour
les mettre à l'abri d'un coup de main. Il rachetoit
les droits dont il ne pouvoit pas se débarrasser
d'une autre manière. On vit par ce moyen des
villages se former dans des pays auparavant
abandonnés, et des hommes habiter dans des
lieux qui ne l'étoient que par des bêtes féroces (2).
Là où pour surveiller la culture il croyoit
nécessaire d'établir des moines, il les fournissoit
(1) De administrat. , cap. 10.
(2) Ibid, cap. 10 et seq.
(40)
de tout ce qu'il leur falloit pour leur subsis-
tance; mais il ne leur donnoit rien qui pût les
distraire de leur objet principal. Il parle d'une
bibliothèque de trois volumes qu'il plaça dans un
établissement de cette espèce, et qu'il regarde
comme très-suffisante (I). L'instruction étoit ré-
servée pour les maisons principales.
Une des acquisitions de Suger qui lui donna
le plus de peine, et qui l'a exposé à la critique
de la postérité, est celle du prieuré d'Argenteuil.
Ses panégyristes, comme ses censeurs, s'accordent
à le condamner sur ce point. Nous allons voir
si c'est'avec justice. Suger, quoique jeune en-
core, s'occupoit des intérêts de l'abbaye de
Saint - Denis, et en fouillant dans ses archives,
il avoit souvent rencontré un ancien titre qui
indiquoit que le prieuré d'Argenteuil lui avoit
appartenu autrefois. Charlemagne l'avoit pris,
pour y placer en qualité d'abbesse une de ses
filles, qui avoit voulu embrasser la profession re-
ligieuse, à la charge néanmoins qu'après sa
mort le prieuré retourneroit à l'abbaye de Saint-
Denis. Les désordres du royaume qui suivirent
de si près la mort de ce prince, empêchèrent
l'exécution de cette clause. Suger, devenu abbé de
Saint-Denis, réclama une propriété qu'il croyoit
lui appartenir. Il envoya des députés au pape
(I) Ibid, cap. 20.
( 41 )
pour lui exposer ses titres. Le pape, avant de pro-
noncer, fit examiner l'affaire en France dans
un concile tenu à Saint-Germain, présidé par un
légat et composé d'un grand nombre d'évêques.
Le roi Louis-le-Gros, et plusieurs grands sei-
gneurs du royaume y assistèrent. Le prieuré
d'Argenteuil fut adjugé tout d'une voix à l'abbé
de Saint - Denis. Le roi ordonna l'exécution
de ce décret, qui fut encore confirmé par le
pape.
Un des motifs sur lequel on l'appuya, fut la
conduite peu édifiante des religieuses qui for-
moient le couvent d'Argenteuil.
On a voulu soumettre à la revision un procès
jugé depuis des siècles. Le succès qu'obtint l'abbé
de Saint-Denis a été attribué à l'influence que
lui donnoit le crédit, dont il jouissoit à la cour.
Mais cette influence , fut-elle aussi forte qu'on le
dit, s'étendoil-elle jusques à Rome, où la confir-
mation du décret de Saint-Germain ne paroît pas
avoir souffert la moindre difficulté?
Mais, dit-on, le droit que réclamoit l'abbé de
Saint-Denis étoit éteint par la prescription. Qu'en
sait-on? Les règles étoient-elles alors les mêmes
à ce sujet, qu'elles ont été dans la suite ? Rien
ne prouve qu'on ait fait usage de ce moyen. On
insiste : Suger surprit le pape, en lui faisant croire
que la conduite des religieuses d'Argenteuil étoit
scandaleuse, et qu'on ne pouvoit rétablir la ré-
gularité dans cette maison qu'en les remplaçant
(42)
par des moines de Saint-Denis. C'étoit, dit-on,
une pure supposition.
M. l'abbé d'Espagnac va jusqu'à dire que Suger
fit composer des libelles pour diffamer ces reli-
gieuses (I). Mais, outre que ces procédés n'étoient
pas connus encore dans ces siècles incivils, la con-
duite des religieuses étoit un des faits que le pape
avoit chargé son légat qui présida le concile
de Saint-Germain de vérifier. On ne voit pas
qu'il y ait eu de contradiction à cet égard.
On sera peut-être étonné qu'on ait mis tant
de chaleur dans un vieux procès entre des
moines et des religieuses , qui semble devoir
être aujourd'hui un objet très-indifférent. Mais
la célèbre Héloïse étoit, lorsqu'il fut décidé,
prieure du couvent d'Argenteuil. C'étoit l'asile
qu'Abeilard lui avoit choisi, lorsqu'il l'eut arra-
chée de la maison de son oncle Fulbert. Héloïse
y avoit été d'ailleurs élevée. Si les religieuses d'Ar-
genteuil n'étoient pas des modèles d'édification,
quelques-unes passoient pour des prodiges d'éru-
dition. Etoit-il permis de maltraiter un tel cou-
vent, ou même d'en médire ?
Mais cette magie dont des esprits romanesques
ont entouré le nom d'Héloïse n'existoit point en-
core à cette époque (2); elle n'étoit pour ses con-
temporains qu'une femme comme bien d'autres. Sa
(1) Réflexions sur Suger, p. 16.
(2) Jean de Meun, continuateur du roman de la Rose, qui le pre-
mier a publié les lettres d'Héloïse et d'Abeilard et fait connoître leurs
amours, ne vivoit que dans le 14e siècle.
(43)
conduite passée ne prévenoit pas trop favorable-
ment pour sa vertu et pour celle de son couvent.
Dom Gervaise, dans la vie de Suger, assure
cependant qu'elle y avoit toujours vécu d'une
manière irrépréhensible (I). Mais lui, qui avoit
écrit aussi la vie d'Abeilard, et qui devoit en
avoir lu les écrits, ne pouvoit avoir oublié cet
endroit d'une dé ses Epîtres , où il rappelle
à Héloïse ce qu'ils firent un jour ensemble dans
un coin du réfectoire d'Argenteuil, sans égard,
dit-il, pour la Vierge , auquel ce lieu étoit con-
sacré (2). La clôture des religieuses n'étoit point
encore aussi rigoureuse qu'elle le devint dans la
Suite.
Héloïse elle-même, dans sa dernière lettre, vou-
lant se justifier du relâchement qu'Abeilard, dont
la morale étoit devenue aussi sévère dans sa vieil-
lesse qu'elle avoit été facile dans ses premières an-
nées , lui reprochoit d'avoir laissé introduire au
Paraclet, dont elle étoit devenue abbesse, lui dit
qu'elle veille sur les religieuses avec le plus grand
soin , se souvenant des aventures arrivées dans
les couverts des environs de Paris. Suger ne fut
donc point l'auteur des mauvais bruits qui cou-
roient sur celui d'Argenteuil.
Il faisoit d'ailleurs le plus noble usage des
biens que l'activité de ses soins et son économie
(1) Vie de Suger , tom. II, p. 396.
(2) Abailardi, opera, p. 69.
( 44 )
procuraient à l'abbaye de Saint-Denis. Il y trou-
voit les moyens de satisfaire son penchant à la
bienfaisance , et surtout son goût pour les arts.
Ce goût s'étoit montré de bonne heure en lui ;
car il dit que n'étant encore que simple étudiant
à Saint-Denis, par une espèce de pressentiment
de sa fortune, son plus grand désir étoit de faire
reconstruire l'église de Saint-Denis et de l'orner
avec le plus de magnificence qu'il lui seroit pos-
sible (I).
Cette église étoit trop étroite, surtout les jours
où des solennités particulières, telles que la fête
de saint Denis, la foire du Landit et d'autres ,
y attiroient un grand concours de monde. Une
partie menaçoit ruine. Les ornemens en étoient
antiques et de mauvais goût (2). Suger voulut
en faire un des plus beaux monumens de ce
genre qu'on eût encore vu.
Il avoit eu d'abord le projet de faire venir de
Rome des colonnes de marbre ; mais la grandeur
de la dépense l'effraya sans doute. Il se contenta
de rassembler les plus habiles ouvriers , archi-
tectes , serruriers , fondeurs et orfèvres qu'il
trouva dans le royaume , pour orner, dit l'au-
teur de sa vie , la sépulture des saints Martyrs ,
et pour faire une église comme toute neuve,
en rendant l'ancienne plus spacieuse et plus
(1) De administ. , cap. 24.
(2) Ibid, cap. 25.
( 45 )
éclairée qu'elle n'étoit auparavant ; en quoi, ajoute-
t-il, il réussit parfaitement (I). Il parle lui-même
très au long de tous les ouvrages qu'il fit exécuter.
Cependant dom Felibien ne croit pas que l'église
actuelle soit celle reconstruite par Suger. Le
tour des chapelles du Chevet, est tout ce qui
reste de lui (2).
Suger entre aussi dans de grands détails sur les
ornemens dont il enrichit ou embellit son église.
Ce qu'il dit à ce sujet peut nous donner une idée de
l'état des arts à cette époque. Il les avoit lui-même
étudiés , car il remarque dans une occasion
que les ouvriers de son temps étoient moins
barbares et moins prodigues d'ornemens, que ceux
des siècles qui l'avoient précédé (3).
Il étoit dans l'idée qu'on ne pouvoit étaler trop
de magnificence pour le service divin ; et l'on
a de la peine à concevoir quelle quantité d'or,
d'argent et de pierreries il employa à cet
usage. Outre les diamans et les autres pierres pré-
cieuses qu'il acheta, il en reçut en présent une
grande quantité (4). L'église de Saint-Denis de-
vint par-là une des plus magnifiques du inonde.
Suger raconte comment il s'informoit de ceux qui
avoient passé par Constantinople en allant à Jéru-
(1) Vit. Suger, cap. 9. De administr., cap. 24.
(2) Histoire de l'abbé de Saint-Denis , p. 173.
(3) De administ. , cap. 27 et seq.
(4) De administr. , cap. 31.

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