Essai sur la régence de 1870 d'après les documents authentiques : extrait

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[s.n.] (S.l). 1870. France (1852-1870, Second Empire). 1 vol. (184 p.) ; in-8.
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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ESSAI SUR LA RÉGENCE
DE 1870
D'APRÈS LES DOCUMENTS AUTHENTIQUES
EXTRAIT
Le plan arrêté par l'Empereur reposait sur une
rapide entrée en campagne. Il fallait devancer les
Prussiens sur le Rhin pour franchir le fleuve à
Maxau, car une telle opération ne pouvait être tentée
sans grand danger, au début d'une guerre, devant
un ennemi complètement prêt à la résistance. Tout
dépendait donc d'une mobilisation rapide ; le fait
était en lui-même une révolution dans l'art de la
guerre: jusque là on avait vu toujours les armées
mettre deux ou trois mois à se réunir avant d'en-
trer en Campagne. Mr Thiers traitant cette question
devant le corps législatif, quelques jours avant l'in-
cident Hohenzollern, exprimait dans les termes sui-
vants l'opinion de tous les hommes compétents :
« quand peut on passer rapidement du pied de paix
« au pied de guerre? C'est quand on peut en très
« peu de temps, en six semaines, en deux mois, por-
« ter un régiment de l'effectif de paix à l'effectif
« de guerre. »
Les travaux de l'Empereur et du Maréchal
Niel avaient apporté une amélioration considérable
à cet état de choses; ce n'était plus par semaines
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ou par mois que se comptait le temps nécessaire à
la mobilisation de l'armée. D'après le projet du
Maréchal Niel les réservistes devaient avoir rejoint
leur corps le neuvième jour ; en faisant usage du
télégrafe pour la transmission des ordres, les régi-
ments devaient être prêts à marcher le douzième jour.
Si l'évènement ne justifia pas entièrement ces calculs,
il dépassa néanmoins de beaucoup tout ce qui s'était
fait jusque là, puisque en 15 jours, du 15 Juillet au
premier Août, on mit en ligne environ 250,000
hommes. Le progrès réalisé était donc considérable,
mais l'expérience pratique manquait à toutes les dis-
positions arrêtées d'avance. Depuis Napoléon I, la
France n'avait opéré que des mobilisations partielles.
La Prusse et l'Autriche avaient, en 1866, mis sur
pied toutes leurs forces, mais elles avaient eu un
long laps de temps pour s'y préparer. C était la
première fois qu' une nation avait en quelques jours
mobilisé toutes ses forces disponibles. Une telle
entreprise laissait une large part à l'inconnu; les
mécomptes qu'elle a rencontrés ne peuvent pas être
justement reprochés à ses auteurs. Nul ne pouvait
savoir qui de la France ou de la Prusse avait le
mieux résolu le problème des guerres modernes :
« mettre le plus grand nombre d' hommes sur pied
« dans le plus bref délai. »
Justement préoccupé d'accélérer la mobilisation
de l'armée, le Maréchal Leboeuf, au lieu de com-
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pléter l'effectif des corps dans leurs garnisons, se hâta
d'acheminer les régiments vers la frontière, où leur
organisation devait se compléter par l'arrivée suc-
cessive des hommes de la réserve. Les troupes du
camp de Châlons furent envoyées, dès le 16 à For-
bach, pour former le 2me corps. Le 4me corps fût
composé à Thionville des garnisons des places du
nord. Le 3me corps à Metz reçut les régiments de
Metz, Nancy et Paris. Le 5me corps à Bitche fut
formé des troupes tirées de la vallée du Rhôme. Le
Ier corps à Strasbourg se recruta en Alsace, en Fran-
che-Comté et en Algérie. Le 7me corps à Belfort, se
composa des troupes tirées de places du sud-est et
le 6me corps au camp de Châlons, de celles de la
Bretagne et du sud-ovest. La garde fut dirigée sur
Nancy. Le parc général du génie se concentra à Metz,
et celui de l'artillerie, à Toul.
Malgré le soin apporté à assigner aux différents
corps des points de concentration et des moyens de
transports différents, soit que le personnel admini-
stratif fût insufflssant, soit que notre organisation
ne fût pas au niveau d' une si grande opération, soit
que les ressourses matérielles fissent défaut, la réunion
de l'armée ne s'accomplit pas sans de grands désor-
dres. Dans cinq départements, le contingent appelé
ne fût mis en route qu'après les délais fixés ; ce fût
un premier déficit d'environ 20,000 hommes. Dans
beaucoup d'endroits, malgré des ordres formels,
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on accorda des sursis d'appel pour différents motifs;
ce fut un nouveau déficit de 10,500 hommes. Peut-
être la résolution prise de mobiliser les corps sur
le emplacements de concentration fut-elle une. cause
de complication. Si elle avait l'avantage de montrer
plus tôt nos têtes de colonnes sur la frontière et de
protéger notre territoire contre les incursions de la
cavalerie ennemie, elle rencontrait aussi plus de dif-
ficultés et devait provoquer plus de désordre qu'une
mobilisation régulière. Les réservistes, obligés d'aller
trouver les dépôts pour être de là renvoyés dans
les régiments, mirent plusiers jours à rejoindre. On
vit pendant la fin du mois de Juillet les voitures
publiques, les villes, le chemins-de-fer encombrés
des soldats isolés gagnant le plus lentement possible
les points qui leur étaient assignés. L'entousiasme du
moment fut lui-même une cause de trouble; on
fêtait partout les soldats qui se rendaient à l'armée
et l'on se rappelle le spectacle navrant de ces trou-
piers avinés qui isolés traversaient les villes, pour
rejoindre leurs règiments, en chantant la Marseillaise,
escortés de parents ou d'amis sur lesquels ils se
débarassaient de leurs fusils ou de leurs sacs. L'in-
discipline naissait dans ces pérégrinations et ces adieux
bachiques. Le ministre de la guerre fut obligé de
prescrire que les réservistes seraient arrêtés partout
où on les trouverait, et conduits au dépôt le plus
voisin.
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Bien que des ordres eussent été donnés dès
1868 par l'Empereur, dans le but de répartir sur
plusieurs points du territoire les voitures du train
des équipages, afin de rendre plus facile, en cas de
guerre, leur distribution dans le corps d'armées; la
plupart étaient encore en 1870 engerbées à Vernon
et l'opération de les mettre sur roues fut considé-
rablement retardée par cette trop grande concen-
tration. Les régiments d'infanterie n'avaient pas reçu
le nombre de fusils et les approvisionnements en
munitions correspondants à l'effectif de guerre. Avant
d'armer les hommes rappelés, il fallut attendre que les
corps eussent reçu des directions d'artillerie les armes
et les cartouches nécessaires. Les vivres manquaient
également. Sur les points de concentration les troupes
durent entamer les approvisionnements de réserve.
Les plaintes et les réclamations accablaient les in-
tendants, ceux-ci essayaient de venir en aide à la
détresse générale en faisant appel aux ressources des
places du Nord. Soit par la faute de l'administration,
soit par suite des difficultés locales, on parvint seu-
lement le 20 Juillet à passer un marché général
pour la fourniture de la viande de l'armée. Ainsi
chaque heure apportait une déception, une difficulté,
un nouveau retard. La période de formation des corps
dépassa la durée qui lui était assignée par les calculs
du Maréchal Niel. Sans doute ce triste résultat fut
l'oeuvre de bien des fautes individuelles ; peut-être
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n'avait-on pas réglé d'avance tous les détails d'une
si vaste opération avec une prévoyance assez mi-
nutieuse. L'espérience pratique, comme je l'ai déjà
dit, faisait défaut, et il n' y avait aucun précédent
qui pût servir de guide. Mais la cause principale
de l'insuccès du plan de mobilisation fut l'infériorité
de notre organisation militaire. Ce système de cen-
tralisation qui nous paraissait admirable, que tout
Français croyait encore envié du monde entier, ce
système était impuissant à mettre en mouvement les
grandes masses nécessaires dans la guerre moderne.
Toute force dirigeant à une sphere d'actione limitée
au de là de laquelle son influence va toujours en
s'affaiblissant. C'est ce principe qui s'est trouvé
méconnu lorsqu' on a voulu appliquer à la mobili-
sation de 380,000 hommes le système administratif
qui mettait autrefois en mouvement 80 ou 100,000
hommes.
Là est la véritable cause de la confusion qui
présida à la formation de l'armée du Rhin. On fit
beaucoup sans doute, on fit, comme rapidité de mo-
bilisation, ce qui ne s'était jamais fait ni en France,
ni dans aucun pays, mais on fit moins que les Prus-
siens au même moment.
Dans ce travail intérieur des bureaux qui pré-
pare les guerres, nous fûmes moins habiles que nos
adversaires. L'expérience seule pouvait démontrer et
révéler ce fait; elle fut désastreuse pour nous. Là
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se trouve le vice originel de toute la campagne, la
cause première de nos défaites et l'impossibilité de
les réparer.
Lorsque, le 28 Juillet, l'Empereur arriva à Metz
et prit le commandement de l'armée, pas un seul
corps n'avait son effectif au complet, pas un seul
n'était en état d'entreprendre une opération active.
Au lieu de 350,000 hommes qui devaient être réu-
nis en Alsace et en Lorraine, les huit corps d'armée
envoyés à la frontière, ne présentaient guère plus
de 220,000 hommes. Trois jours plus tard, le Ier
Août, les situations parvenues au grand quartier
général accusaient un effectif de 243,171 hommes. Ce
fut une heure d'amère et poignante déception pour
le souverain de la France qui connaissait la force de
l'armée Prussienne et le prix du temps dans une
guerre semblable, lorsqu'il vit de quelle façon ses
ordres avaient été exécutés.
Un aide de camp m' a raconté, qu' après une
tournée dans les cantonnements, Napoléon III s'ar-
rêta sur un point isolé, et arrachant son kepi baigné
de sueur, il s'écria « nous sommes perdus. »
C'était le premier pas dans cette voie doulou-
reuse qu'il devait suivre, pendant deux ans, au mi-
lieu des plus déchirantes angoisses, des plus cruelles
amertumes, à travers la défait, la ruine, la captivité
et l'exil, jusqu'à une tombe éloignée dans un vil-
lage anglais.
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L'armée n' étant pas encore prête à faire mou-
vement, on dut se décider à laisser les corps pen-
dant quelques jours sur les emplacements où ils a
chevaient de se constituer. Cette résolution avait
l'inconvénient de prolonger l'état des nos forces le
long de la frontière, mais elle était dictée par une
impérieuse nécessité. Les approvisionnements de tou-
tes sortes n'étant pas encore au complet, on ne pou-
vait faire vivre l'armée qu'à la condition de la
disperser. En même temps, on utilisait simultané-
ment toutes le voies de communications qui abou-
tissent à la frontière. En concentrant l'armée sur un
seul point, on n' eût conservé qu' une ou deux lignes
de ravitaillement, la confusion en eût été augmentée
et la constitution de l'armée, retardée. La dispersion
des corps ne présentait pas grand inconvénient, tant
que l'ennemi n'était pas lui-même sorti de la pé-
riode de formation ; elle avait l'avantage de le lais-
ser dans l'incertitude sur la direction ultérieure qui
serait donnée à nos forces, de dissimuler nos mouve-
ments derrière un épais rideau de troupes, enfin de
tenir à distance la cavalerie allemande qui n'aurait
pas manqué de se jeter en Alsace et en Lorraine,
et d'y ravager les villages sans défense.
L'Empereur avait pris dès son arrivée a Metz
le commandement en chef de l'armée.
Cette mesure était indispensable: aucun général
n'avait à cette époque une supériorité suffisante sur
11
ses collègues pour donner à la direction en chef le
prestige et l'autorité qui lui sont nécessaires. Il est
difficile de porter un jugement sur les talents mili-
taires de Napoléon III, car lorsqu' il s'agit d'un sou-
verain, on peut rarement distinguer son iniziative de
celle de ses conseillers; ce qui est positif, c'est que
l'Empereur avait dès ses plus jeunes années, étudié
l'art militaire, qu' il s'était constamment sur le trône
appliqué aux affaires de l'armée, qu'il y avait ap-
porté une intelligence reconnue supérieure, et que
entouré d'un état major éclairé, il était, comme la
campagne d'Italie l'a prouvé, parfaitement apte à
commander des grandes armées. Dans tous les cas
sa présence assurait, aux généraux qu'on aurait pu
charger du commandement, la soumission de tous.
C'était beaucoup, car à la guerre, la prompte
exécution des ordres est le premier élément du suc-
cès. Dans les grandes crises nationales l'exemple doit
partir d'en haut. Pour que le paysan arraché, la
veille de son village, affronte, sans hésiter, la mi-
traille ennemie, il faut qu'il voie devant lui le chef
de l'état. Ces considérations ont une telle force que
presque tous le souverains ont voulu marcher à la
tête de leurs troupes: le Roi Victor-Emmanuel, l'Em-
pereur François Joseph, le Roi de Hanovre, vieux
et aveugle, le Roi de Prusse, bien que les généraux
Moltke, Steinmetz, Frédéric-Charles fussent plus expé-
rimentés que lui, dans l'art de la guerre, tous ont
voulu partager les épreuves du soldat.
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L'Empereur s'était entouré des hommes les plus
compétents, des généraux les plus expérimentés: Il
avait pris pour major général le maréchal Leboeuf,
qui avait conquis une grande réputation, non seule-
ment en France, mais à l'étranger, comme officier
d'artillerie, titre d'autant plus sérieux qu'il s'agis-
sait d'une guerre où l'artillerie devait jouer un rôle
prépondérant. Le général Changarnier fut appelé au
grand quartier général. Les maréchaux Canrobert et
Mac-Mahon, vétérans de nos grandes luttes, dont
l'éloge n'est plus à faire, avaient reçu le comman-
dement des Ier et 6me corps. Le maréchal Bazaine,
dont toute l'armée appréciat les grands talents, avait
été appelé, malgré la méfiance de l'Empereur, au
commandement du 3me corps. Le commandant du
5me corps était le général de Failly, tant décrié, de-
puis, mais qui s'était brillamment conduit en Crimée.
Le général Bourbaki, investi du commandement
de la garde, jouissait d'une estime telle, qu'après
le 4 Septembre, le gouvernement de la défense natio-
nale ne crut pouvoir remettre en de meilleures mains
la direction de sa principale opération de guerre. Le-
brun, Trossard, Douai etc., etc. tous les généraux
appelés à des commandements, avaient vaillamment
conquis leurs grades sur les champs de bataille; tous
s'étaient illustrés dans les campagnes d'Afrique de
Crimée d'Italie et du Mexique ; tous étaient dignes
de figurer dans cette armée du Rhin, la plus belle
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que la France ait mise sur pied depuis Napoléon I.
Plus tard le gouvernement de la défense nationale
affranchi des règles de la hiérarchie, a fouillé dans
les rangs de l'armée pour y chercher des généraux
il n'en a pas trouvé un seul plus capable ou plus
heureux que ceux en qui l'Empereur avait mis
sa confiance.
Le 31 Juillet, le Major-général fit appuyer les
corps qui étaient en Lorraine vers le chemin-de-fer
de Metz à Sarreguemines et Strasbourg, afin de fa-
ciliter leur ravitaillement et de les rapprocher des
troupes d'Alsace. Le 2me corps vint à Forbach, le
3me à Saint-Avold, le 4me à Boulay; la garde resta
à Metz où elle venait d'être appelée. L'organisation
de l'armée étant plus avancée, on espérait, au quar-
tier général, être en état de prendre l'offensive dans
le commencement du mois d'Août. Il devenait dès
lors nécessaire de se procurer des renseignements plus
complets sur la situation de l'ennemi, et de le con-
traindre à démasquer ses projets. On savait que le
VIIme et VIIIme corps prussiens se réunissaient dans
le Palatinat sous les ordres du général Steinmetz,
et les têtes de colonnes du Prince Frédéric-Charles
étaient signalées du Côté de Kaiserlautern. Si l'en-
nemi se proposait d'opérer en Lorraine, on le trou-
verait sans doute en force entre Sarrelouis et Saar-
bruck. Comme on devait s'attendre à une grande
bataille, dans le cas, ou l'ennemi serait déjà en mar-
14
che vers la Sarre, on fit appuyer le 2.me corps à
droite par le 5me et à gauche par le 3.me Dans la
matinée du 2 Août, trois corps étaient donc en mar-
che vers la Sarre; celui du général Trossard ouvrait
des hauteurs de Spicheren un feu d'artillerie tres-vif
sur la ville et le pont de Saarbruck. Il fut donc dé-
cidé que le général Trossard ferait une reconnaissance.
Les troupes Allemandes se montrèrent en grand
nombre, à Ottweiller et à Durtmeiller, tout le long
de la vallée; la ville était défendue par 8000 Prus-
siens, les rues barricadées, et les maisons crénelées.
A dix heures, toute la division Bataille et la Brigade
Rastoul étaient engagées. Les Prussiens firent une
résistance énérgique jusqu'au moment où le Colonel
Merle déborda leur gauche. L' Empereur et le Prince
Impérial venaient d'arriver, ils s'avancèrent à pied
jusqu'aux lignes de tirailleurs, et s'arrêtèrent à 250
mètres de l'ennemi. Le jeune Prince eut bien vite
maîtrisé la première émotion, et resta avec le plus
grand sang froid au milieu des balles qui sifflaient
autour de lui ; une personne de sa suite fut blessée
à ses côtés.
Les Prussiens voyant leur position compromise,
ne firent aucun effort pour se dégager, ils ne firent
pas avancer leurs réserves et commencèrent à se
retirer. Evidemment l'état-major allemand ne se trou-
vait pas en mesure de commencer les opérations et
était décidé à refuser la bataille que les généraux fran-
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çais lui offraient. La retraite se fit dans un ordre
parfait sans cesser de combattre. A trois heures les
français étaient maîtres de toutes les positions.
Les troupes restèrent inactives le lendemain,
l'Empereur n'osait pas s'avancer sur le territorie
ennemi avant que l'armée d'Alsace fut complétée par
l'adjonction du 7.me corps, et celle de Lorraine par
l'arrivée du 6.me à Metz. Les nouvelles recueillies sur
ce qui se passait en Allemagne, montraient que les
armées réunies sur les deux rives du Rhin avaient
déjà atteint une force trop grande pour laisser aucune
chance de succès à l'opération primitivement projetée
sur le front de Maxau. A mesure que les retards
survenus dans la mobilisation de l'armée française,
avaient diminué les chances de devancer l'armée
Allemande, l'idée d'opérer vers le Nord avait pris
plus de consistance dans l'Etat-major Impérial.
L'Empereur semble s'être arrêté à ce dernier
projet. Il pensait pouvoir prendre le 9 Août dans
cette nouvelle direction, l'offensive d'abord projetée
pour le 31 Juillet.
Pendant que les retards apportés à la mobilisa-
tion de l'armée forçaient ainsi l'Empereur à remet-
tre de jour en jour le commencement des opérations
actives, l'armée allemande achevait de se constituer
autour de Mayence.
Là aussi, on était aux prises avec de sérieuses
difficultés, et au début de la mobilisation, l'Etat-
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Major Allemand ne fut pas sans inquiétudes; on avait
quelques doutes à Berlin sur la bonne volonté des
gouvernements alliés; on ignorait comment les popu-
lations de l'Allemagne du Sud, habituées au régime
militaire si peu onéreux de l'ancienne confédération,
se résigneraient à voir toute la population valide
appelée sous les drapeaux pour prendre part à une
guerre contre un ennemi redoutable; on se rappelait
que les chambres bavaroises avaient été sur le point
de refuser les crédits nécessaires, et qu'on ne les
avait obtenus qu'à contre-coeur. Ces craintes furent
bientôt dissipées, car le patriotisme se réveilla, comme
en 1813, à l'idée d'une lutte avec la France: l'Al-
lemagne entière se souleva sans hésitation à l'appel
du roi de Prusse. Les grands stratégistes qui avaient
organisé l'armée allemande, se demandaient si cette
immense machine fonctionnerait aussi bien en réalité
que sur le papier; ils savaient la distance qui sépare
la théorie de la pratique. A Berlin comme à Paris,
on tentait une expérience nouvelle, et nul ne pouvait
prévoir le résultat avec certitude. Aussi, dès la dé-
claration de guerre, on pressa l'armement des places
fortes de l'ouest, et tout se prépara sur les bords
du Rhin comme si l'invasion française eût été un
fait inévitable.
Le patriotisme unanime de la nation remédia
à toutes les lacunes, et écarta les périls de l'aventure
dans laquelle M. de Bismark précipitait son pays
avec une rare audace.
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La mobilisation de l'armée se fit en Allemagne
avec plus d'ordre et plus de rapidité qu'en France.
Tandis que chez-nous les hommes rappelés de tous
les points du pays allaient rejoindre au loin leur corps,
de l'autre côté du Rhin, chaque bataillon se con-
stituait rapidement en tirant ses réserves du district
de recrutement qui lui était assigné. Les corps d'ar-
mée étaient formés d'avance, ils avaient leurs chefs et
leurs états-majors, et trouvaient leur matériel de
guerre dans leurs circonscriptions territoriales
L'organisation militaire de l'Allemagne se révéla
dans ces graves circonstances très-supérieure à la nôtre;
peut-être l'esprit méthodique de race germanique se
prêtait-il mieux â la régularité d'une si vaste opé-
ration.
L'état-major allemand ne nous devançait que
de quelques jours dans la concentration de ses armées;
c'était assez pour lui assurer une supériorité immense
sur les champs de bataille; mais on ne doit pas per-
dre de vue qu'une avance aussi minime pouvait
bien facilement être déplacée par une des mille com-
binaisons de la fortune.
Bien que dans les premiers jours d'Août la con-
centration des différent corps français ne fût pas ef-
fectuée, les mouvements exécutés par eux les avaient
assez rapprochés pour qu'il leur fût possible de se
prêter un secours efficace en cas d' attaque. En ef-
fet, les corps échelonnés en Lorraine étaient dispo-
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ses de Teterehen à Sarreguemines, sur une ligne
d'une longueur maximum de quatorze lieues; ils
avaient derrière eux toute la garde Impériale comme
réserve.
L'armée d'Alsace, quoique plus faible, n'était pas
plus exposée; Mac-Mahon pouvait, s'il était assailli
par des forces trop supérieures, s'abriter derrière le
rempart naturel des Vosges; il pouvait appeler à lui
une partie du 7.me corps dont la concentration à Bel-
fort était tres-avancée. Le 5.me corps était à Bitche,
d'où il pouvait facilement secourir le Maréchal; en
effet une de ses division est arrivée sur le champ
de bataille de Reischoffen avant la fin de la journée.
Appelé d'une façon plus pressante et marchant
avec plus de vigueur, le général de Failly serait ar-
rivé avec toutes ses troupes assez toi pour modifier
l'issue du combat.
Après avoir pris toutes ses dispositions, le grand
quartier général semblait pouvoir attendre sans in-
quietude, le moment, d'ailleurs prochain, où il lui
serait possible de prendre l'offensive. Sa responsabi-
lité était à couvert, le reste dépendait des comman-
dants de corps, de la façon dont ils disposeraient
leurs troupes, de la vigilance qu'ils mettraient à se
garder, de l'intelligence avec laquelle ils exécute-
raient leurs instructions. C'est à ces conditions qu'est
soumis le succès des meilleures combinaisons.
L'Empereur indiquait aux commandants de corps
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l'emplacement qu' ils devaient occuper, mais il leur
laissait, selon l'usage, le soin de placer leurs divi-
sions d'après l'étude qu' ils pouvaient faire du ter-
rain. Sa Majesté faisait communiquer aux officiers gé-
néraux les renseignements qui pouvaient les concerner
et se bornait à des indications générales sur les dis-
positions à prendre, les détails pouvant rarement
être réglés par le grand quartier général, sans incon-
vénients.
Dans les premiers jour d'Août, l'Empereur fit
aviser le duc de Magenta de l'approche de la 3.me ar-
mée allemande, et l'invita à concentrer ses troupes
sur les routes qui mènent de la Basse-Alsace vers
Bitche. Soit que le Maréchal n'eût pas cru à une
attaque aussi prochaine, soit que le mouvement de
ses troupes eût été retardé par des causes secon-
daires, les divisions du I.er corps étaient encore très
disséminées dans la matinée du 4 Août; la division
de cavalerie du général Bonnemains était à Brumath
avec les cuirassiers du général Michel; la division
Lartigue était à Haguenau avec le quartier général ;
les division Ducrot et Raoult étaient à Reischoffen;
celle du général Douai était à Wissembourg. Cette der-
nière position, célèbre par les guerres passées, n'était
gardée que par 8 bataillons (le 78 Régiment ayant
été détaché à Klïmbach) 18 canons et 8 escadrons,
forces insuffisantes eu égard au voisinage de la fron-
tière et à la distance (plus d'une étape) qui la sé-
parait du reste du I.er corps.
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Le 4 Août, dès la pointe du jour, la 3.me armée
sous le commandement du Prince Royal de Prusse
se mettait en marche. Deux corps Prussiens, deux
corps Bavarois, les divisions Wurtembergeoise et Ba-
doise, une division de cavalerie allaient aborder les
anciennes lignes de la Lauter, tant de fois disputées
par nos armées aux invasions allemandes. A huit
heures du matin, la division Bavaroise du général
Bothmer ouvrait subitement le feu sur Wissembourg.
Nos troupes surprises pendant qu'elles préparaient la
soupe, courent aux armes, se forment aussitôt et
vont, sous la conduite de leurs chefs, prendre les po-
sitions que leur assigne le général Douai. Ce mal-
heureux officier répara dans ce moment critique,
par son énergie et son sang froid, la négligence de
ses avant-postes et de ses reconnaissances; il en effaça
le souvenir, quelques heures plus tard, par une mort
glorieuse. La brigade Montmarie s'établit à droite
dans le château et sur les hauteurs du Geisberg; la
brigade Pelle occupa les remparts et la gare du che-
min-de-fer, et répondit aussitôt au feu des Bavarois.
Le combat ne tarda pas à s'engager avec vio-
lence; les tirailleurs français, se dissimulant dans les
vignes, parviennent assez près des batteries ennemies,
pour gêner considérablement leur tir; un mouvement
tournant tenté contre la porte de Bitche est repoussé
avec énergie. Nulle part les Bavarois ne peuvent
gagner du terrain.
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Le général Bothmer fait successivement entrer
en ligne toutes ses réserves, il n'a plus l'espoir de
vaincre, mais il cherche à se maintenir jusqu'à l'ar-
rivée du Vme corps dont le Prince Royal de Prusse
hâte la marche en avant. A 10 heures et 1/2 le secours
tant attendu arrive sur le champ de bataille. Tous
les feux convergent alors sur la porte de Landau;
les Turcos qui la défendent sont obligés de chercher
un abri derrière les remparts et l'ennemi s'avance
presqu'à la contrescarpe. C'est en vain qu'il cherche
à aller plus loin, tous ses assauts sont repoussés.
A ce moment le canon se faisait entendre sur
la route de Lauterburg. Le XIme corps avait franchi
Lauter sans résistance et marchait à l'attaque du
Geisberg débordant toute la droite des français. De-
vant cette concentration de forces qui menacent de
l'envelopper, le général Douai reconnaît la nécessité
de battre en retraite; il envoie l'ordre au général Pellé
de se retirer pendant que ce mouvement est encore
couvert par la défense du Geisberg.
De son côté le Commandant du Vme corps re-
forme ses colonnes d'attaque et les dirige lui-même
contre la gare. Les français attaqué dans leur re-
traite, font face à l'ennemi et lui infligent des pertes
cruelles; un seul de ses bataillons perd 12 officiers
et 165 hommes. Mais les renforts arrivent de tous
côtés, les Turcos sont rejetés de la gare dans le
faubourg, et là, de maison en maison jusque sur la
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campagne, après un combat corps à corps de plus
de deux heures. Le bataillon qui avait été laissé à.
la garde des remparts se trouve alors coupé du reste
de nos forces et se resigne à mettre bas les armes.
La gauche de nos troupes détruite, leur point
d'appui enlevé, toute l'armée ennemie dirige ses
efforts contre le Geisberg où notre droite, si on peut
donner ce nom aux quelques bataillons qui soutien-
nent cette lutte disproportionnée, oppose encore une
énergique résistance. Les batteries prussiennes cou-
vrent d'obus notre dernière position, les caissons de
nos mitrailleuses éclatent, le général Douai est tué,
les rangs sont décimés, mais nul ne pense à faiblir,
car nul ne sait encore, ce que c'est qu'une défaite.
De tous côtés les colonnes prussiennes s'élan-
cent à l'assaut, des brigades entières gravissent les
pentes du Geisberg. L'attaque se brise contre le mur
du château. Le général de Kirchbach étonné de cette
résistance opposée par une poignée d'hommes à toute
une armée, comprend qu' il ne peut en avoir raison
qu'en l'écrasant à coups de canons. Quatre batte-
ries sont hissées à grand' peine sur les hauteurs, et
ouvrent le feu à 800 mètres. Dès lors la résistance
devient impossible, le château percé par les obus est
enlevé et les bataillons français, privés du dernier
appui de la défense, abandonnent enfin le champ de
bataille.
L'ennemi épuisé, ayant perdu, de son propre
23
aveu, plus de 1500 hommes, s'arrêta sans essayer de
poursouivre cette division héroïque qui avait, avec 8
bataillons, accepté le combat contre quattre corps
d'armée. Les résultats matériels de cette victoire
étaient insignifiants: la prise de Wissembourg était
sans conséquence, cette ville n'étant point considérée
comme un point stratégique ; un seul canon restait
comme trophée entre les mains des Prussiens. Mais
les conséquences morales étaient plus graves; quelque
glorieux qu'eût été le combat, il se terminait par une
défaite; la foi sans bornes de nos troupes dans la
victoire était altérée; et l'imprévoyance avec laquelle,
quelques bataillons avaient été exposés aux coups de
toute une armée, était bien faite pour jeter le trouble
dans l'âme du soldat!
L'échec de Wissembourg fut connu au grand
quartier-général dans la soirée du 4 Août. Il était
facile de conclure de la vigoureuse offensive de l'ar-
mée allemande que l'ennemi était résolu à com-
mencer les opérations; dès lors les projets de l'état-
major français devaient être ajournés, et de nouvelles
mesures, arrêtées en vue de la défensive.
L'Empereur prescrivit aussitôt au général de
Failly, qui avait encore une division à Sarreguemi-
nes, de porter son corps tout entier à Bitche; puis
afin de mieux assurer l'unité de ses opérations,
il investit, le 5 au matin, le maréchal de Mac-Mahon
du commandement en chef des I.er 5.me et 7.me corps,
et le maréchal Bazaine de celui des 2.me 3.me 4.me corps.
24
L' Empereur voulait de plus laisser une garnison
suffisante à Strasbourg et à Metz, retirer l'armée
derrière les Vosges, et l'établir toute entière dans
une position favorable et y attendre l'ennemi. Ce
plan était le plus prudent, mais le Maréchal de Mac-
Mahon annonçant qu'il était en bonne position, et
qu'avec le concours d' un corps d' armée venant le
rejoindre par le chemin de Bitche ou par la route de
la Petite-Pierre, « Il serait en état de reprendre l'of-
« fensive avec avantage, » (dépêche du Maréchal
Mac-Mahon 5 Août 10 heures 50 minutes du matin).
L'Empereur qui venait de satisfaire à cette demande
par l'envoi du corps de Failly, et qui avait grande
confiance dans les talents militaires du Duc de Ma-
genta, résolut d'attendre le résultat de ses opérations.
Le grand quartier général, n'ayant pas encore de
détails sur le combat de Wissembourg et la marche
de l'armée allemande en Alsace, n'envoya aucune
instruction; on pensait avec raison que le maréchal,
étant sur les lieux devait être le meilleur juge de la
situation, et il fut laissé complètement maître de ses
résolutions. Par malheur le Duc de Magenta, après
avoir expédié au général de Failly l'ordre de rejoindre
le plus tôt possible, jugeant, sans doute, la situation
moins pressante, lui adresse une seconde dépêche qui
lui laisse une grande indépendance : « Faites-moi con-
« naître, dit-il, quel jour et par où vous me rallierez.
« Il est indispensable que nous réglions nos opérations. »
25
Rendu ainsi à une certaine liberté d'allures, le
général de Failly se préoccupe naturellement plus de
ce qui se passe autour de son corps d'armée et de
la responsabilité qui lui incombe, que de la situation
du Maréchal Mac-Mahon qu'il ignore, et que la deu-
xième dépêche du Maréchal ne permet pas de croire
menacée. Il est averti que de grands mouvements
de troupes s'exécutent à quelques lieues de son quar-
tier général, entre deux Ponts et Pirmasenz, aussi
craint-il avec raison, s'il porte ses deux divisions
sur Reischoffen avant que la troisième ne soit ar-
rivée de Sarreguemines et de Rohrbach à Bitche,
de laisser le point stratégique important exposé à une
surprise de l'ennemi. Sous l'empire de ces considé-
rations, le général de Failly, répond au Maréchal
qu' il ne peut pour le moment disposer que de la
division Lespart.
Le Maréchal Mac-Mahon ne fit aucune objec-
tion à la dépêche du général de Failly! Il pensait
l'ennemi moins rapproché, et supposait au Prince
Royal l'intention soit d'attendre l'armée française
dans ses positions entre Lembach et Vissembourg,
soit de se porter sur Bitche pour séparer les troupes
d'Alsace dès corps de la Moselle; si contrairement
à cette supposition, il était attaqué par Reischoffen,
il pouvait soit manoeuvrer dans la plaine, soit se re-
tirer vers les Vosges; dans toutes les hypothèses il
se croyait maître de n'accepter ou de ne livrer la
26
bataille qu'à son jour et à son heure. Ces considé-
rations ressortent nettement de la lettre adressée par
le Maréchal au général de Failly le 6 Août à 6
heures du matin. Cette lettre écrite toute entière de
la main du Maréchal, indique pour objectif au 5.me
corps Ober-Steimbach et Sturzelbronn, dans le cas.
où l'ennemi serait en marche sur Bitche, et Philips-
bourg, dans le cas où l'ennemi nous attendrait à
Lembach ; pour ce qui concerne les mouvements de
la journée du 6 le général est seulement prié de
faire arriver le soir même sa première division à
Philipsbourg, à moitié chemin de Reischoffen.
Le 6 Août, au lever du jour, le général Eugen De
Walther remarque dans le camp français des mouve-
ments qu'il prend pour les indices d'un départ;
pour s'en assurer il tente une reconnaissance offen-
sive, traverse la Sarre, et est reçu vigoreusement
par nos tirailleurs et par quatre batteries qui ouvrent
le feu sur le village de Worth. En même temps un
autre combat s'engage, en avant de Gunstett, entre
une reconnaissance française et les avant-postes prus-
siens. Au bruit du canon qui retentit dans la vallée
de la Sarre, le général Bothmer s'avance, comme il
en avait reçu l'ordre, de Langensulzbach pour se
rapprocher du V.me corps. Il rencontre nos troupes
établies au Nord de Troschwiller, et là aussi, un
combat sérieux ne tarde pas à s'engager.
Ayant gagné un peu de terrain, le général de
27
Hartmann, commandant le II.me corps Bavarois, se
flatte de triompher des défenseurs de Reischoffen et
fait successivement entrer en ligne toutes les troupes
qu'il a sous la main.
Pendant ce temps le combat avait cessé en avant
de Worth sur un ordre arrivé du quartier-général;
triais le Commandant du V.me corps prussien voyant
les Bavarois fortement engagés sur sa droite, croit
devoir recommencer le feu pour opérer une diver-
sion en leur faveur.
A son tour le général Hartmann reçoit l'ordre
•de suspendre l'engagement, il s' y conforme d'autant
plus volontiers qu'il a reconnu la force de l'adver-
saire, et rappelant successivement ses troupes, il se
retire vers Langensulzbach. Ce mouvement est à
peine terminé lorsque, vers onze heures, le V.me corps
fait connaître qu'il est encore aux prises avec les
français en avant de Worth et réclame la coopé-
ration des Bavarois.
Pendant que ceci se passait au centre et à la
droite des Prussiens, le XI.me corps soutenait un
combat des plus vifs en avant de Gunstett, et fina-
lement était poussé jusqu'au de là de la Sarre dans
un désordre complet.
Ainsi la lutte était engagée d'une extrémité à
l'autre du champ de bataille. Entamée, suspendue,
reprise tour à tour par les Allemand, elle se des-
sinait vers midi nettement en notre faveur. Le II.me
28
corps Bavarois tâchait de se reformer, le Vme corps
ne se maintenait qu'avec la plus grande difficulté à
Worth, et le XIme était complètement repoussé. Dans
une perplexité aussi critique, l'incertitude du général
de Kirchbach qui dirigeait le combat, était grande,
car il savait que le Prince Royal ne projetait pas
une bataille pour ce jour là, mais seulement un chan-
gement de front. Un officier envoyé au quartier-gé-
néral avait rendu compte des évenément de la ma-
tinée : « L'intention du Prince Royal étant de ne
s'engager qu' avec toutes ses forces réunis, il avait
alors fait prescrire au général de Kirchbach de ne
pas accepter le combat et d'éviter tout ce qui pourrait
en amener la reprise » (La guerre Franco-Allemande,
par le grand état-major prussien, page 235). Mais
il en coûtait à cet audacieux officier de donner si
facilement aux français le droit de s'attribuer une
victoire; d'ailleurs il était difficile d'opérer une re-
traite sans s'exposer à des pertes graves, et encore
plus de séparer les adversaires au milieu du combat
si acharné. La fatalité de cette journée tournait con-
tre nous jusqu'au courage de nos soldats, et notre
resistance victorieuse nous faisait perdre la dernière
chance d'obtenir ces 24 heures de retard dont dé-
pendait la jonction du général de Failly avec le
maréchal de Mac-Mahon.
Sans doute à ce moment critique de la journée,
le Duc de Magenta aurait pu manoeuvrer de façon
29
à suspendre la lutte, et retarder la bataille jusqu' au
lendemain; mais voyant les deux ailes de l'armée
prussienne en retraite et son centre épuisé par ses
efforts infructueux, témoin de l'énergie avec laquelle
nos troupes avaient repoussé toutes les attaques, igno-
rant forcément les intentions de l'état-major ennemi,
croyant les autres corps allemands éloignés, il eut
confiance dans la fortune et se prit à espérer une
victoire. Cela semble naturel, mais ce qui me semble
incompréhensible, c'est de ne pas avoir adressé de
nouveaux ordres au général de Failly pour hâter
son arrivée.
Le temps durant lequel le maréchal resta maître
de ses résolutions fut de courte durée.
Le Prince Royal entendant le canon gronder de
plus en plus, contrairement à son attente, quittait
son quartier-général de Soultz, et arrivait à une
heure sur les hauteurs de Worth où il prenait la
direction du combat. Jugeant par lui-même de la
situation de ses troupes, il se décidait à livrer ba-
taille, appelait le I.er corps Bavarois au secours du
V.me corps et dirigeait les divisions Badoises et Wur-
tembergeoises sur Gunstett et Surbourg.
Pour la cinquième fois le général de Kirchbach
ramène ses colonnes à l'attaque des hauteurs en avant
de Worth, huit régiments précédés par les grena-
diers du Roi marchent contre nos positions. Seule
contre le vaste déploiement de forces, la brigade Le-
30
fèvre, magnifiche de sang froid, laisse approcher,
sans tirer un coup de fusil, les colonnes ennemies.
Mais au moment où les fantassins Prussiens arrivent
à pleine portée des chassepots, ils sont accuellis par
une formidable explosion de mousqueterie. Les ré-
giments s'arrêtent sous cette grêle de projectiles; ils
cherchent à se rallier, à tenir tête aux attaques des
zouaves, et à conserver le mamelon du Calvaire, qu'ils
couvrent déjà de leurs morts. Le général Raoult lance
alors la brigade Lhériller sur leur flanc droit, et les
force à abandonner la position si chèrement conquise.
Deux Colonels sont tués, tous les bataillons sont con-
fondus, la plupart ont perdu leurs officiers. Ce n' est
qu'à grand' peine et en appelant à lui toutes ses
forces disponibles que le V.me corps se maintient sur
la rive gauche de la Sarre.
Pendant que notre centre résiste ainsi aux at-
taques du général de Kirchbach, à notre droite la
division Lartigue est vivement pressée par le XI.me corps
Prussien. Le général de Bôse vient d'enlever le vil-
lage de Morsbronn, et marche à l'assaut d'Albrech-
thausen que les batteries établies à Gunstett couvrent
de projectiles. En même temps une division Prussienne
s'avance vers les bois (Niederwald) qui séparent notre
gauche du centre, et forment une solution de conti-
nuité dans notre ligne de bataille. Le général de Lar-
tigue, à la vue de cette nouvelle attaque qui menace
de le séparer du reste de l'armée, appelle à lui sa
31
grosse cavalerie, cette suprème ressource des heures
décisives. Le général Michel se met à la tête des
deux régiments de cuirassiers et les entraîne sur la
route de Morsbronn. La brigade s'élance au cri de
« vive l'Empereur » qui domine un moment le bruit
de la fusillade, et comme si ce nom eût réveillé sur
tous le champs de bataille d'autrefois les soldats de
la grande armée, on vit passer ces hommes bardés
de fer tels qu'une apparition légendaire et terrible.
La charge passe à travers les feux des pelotons Prus-
siens, disperse les colonnes d'attaque, et pénètre dans
le village de Morsbronne. Là, une barricade arrête les
premiers cavaliers, et toute cette avalanche humaine
vient se heurter contre l'obstacle imprévu; les Prus-
siens profitent de cet instant de confusion pour fu-
siller à bout portant nos soldats entassés dans l'étroite
rue du village. Quelques escadrons parviennent enfin
à tourner la barricade et à dégager leurs compagnons.
Les Prussiens sont refoulés de Morsbronn, et les cui-
rassiers reprenant leur course, poussent devant eux
tout ce qu'ils rencontrent jusqu'à Durrenbach et
Valbourg. Cette charge héroïque l'une des plus belles
de nos annales militaires, avait couté la vie d'un
grand nombre de braves: nos escadrons ne parvien-
nent à Durrenbach, que décimés par le feu de l'en-
nemi. Néammoins les débris de cette brigade se ral-
lient sous les ordres du général Michel et du brave
colonel Guiot, fondent encore une fois sur l'infanterie
32
Prussienne, s'engagent avec un régiment de hussards,
repoussés, viennent se reformer du côté de Valbourg,
retournent encore à la charge, et viennent ainsi battre
sans cesse les derrières de l'armée allemande jusqu'à
ce qu'épuisés, réduits à un petit nombre de cavaliers,
ils soient contraints à chercher un refuge dans les
bois d'Haguenau.
Le général de Lartigue, profitant du désarroi
jeté par sa cavalerie dans les rangs ennemis, a ap-
pelé à lui la division Conseil-Dumesnil et reprit les
positions un instant abandonnées. Mais l'infanterie
allemande, soutenue par de nombreuses batteries, re-
vient à l'assaut, prend, reprend et finit par conserver,
malgré les nombreux retours offensifs des français,
la ferme d'Albrechtshausen, et rejette nos deux divi-
sions sur le Niederwald. Là, un combat furieux s'en-
gage sous bois, les deux adversaires presque confon-
dus se fusillent à bout portant, les officiers cherchent
vainement à donner une direction à leurs troupes,
au milieu de ces fourrés épais qui masquent la vue
de tout côté. Le poids du nombre décide seul de
cette lutte opiniâtre et refoule lentement les divisions
françaises.
Notre armée n'occupe plus que les collines
d' Elsasshausen et de Reischoffen ; ses deux ailes re-
pliées en arriére font face aux attaques que l'ennemi
dirige sur ses flancs, tandis que le centre continue
sa défense héroique contre le V.me corps Prussien.
33
De son observatoire d'Elsasshausen le maréchal voit
les innombrables régiments de l'armée ennemie af-
fluer de tous les points de l'horizon autour des der-
nières positions auxquelles se cramponnent les troupes
françaises comme des naufragés sur un îlot que la
marée montante va submerger. Il est trois heures:
la division Wurtembergeoise et le I.er corps bavarois
viennent d'entrer en ligne, apportant à nos adver-
saires un renfort égal en nombre à toute l'armée de
Mac-Mahon; 250 canons foudroient les rampes que
défendent nos troupes; toutes les divisions allemandes
s' ébranlent pour livrer un dernier assaut.
Le XI.me corps, soutenu par les Wurtembergeois,
gravit les pentes d' Elsasshausen, et enlève le village
aux troupes épuissées de Lartigue et de Conseil-Du-
mesnil. Dès lors notre ligne de retraite est compro-
mise, et Troschwiller, cette clef de notre position,
jusque là imprenable, est menacé sur ses deux flancs
et son front. Le Maréchal, impassible sous les obus
qui pleuvent autour de lui, comprend qu' il va être
enveloppé s'il ne tente un effort vigoreux pour dé-
gager sa droite; lui aussi comme le général de Lar-
tigue, quelques heures plus tôt, a recours à sa grosse
cavalerie. Le général de Bonnemains s'avance à la
tête de ses cuirassiers : « c'est la mort » dit-il au ma-
réchal après avoir reçu ses instructions. « Oui, mon
ami » répond Mac-Mahon, en embrassant son com-
pagnon d'armes. Aussi héroique que la brigade Mi-
34
chel, la division Bonnemains se précipite au plus fort
de la mêlée; entravée par les difficultés du terrain,
elle atteint pourtant l'ennemi, le charge dans tous
les sens, et soutient pendant plus d'une heure, sous
le feu de huit batteries qui la couvrent d'obus d'abord,
puis de mitraille, un combat disproportionné qui se
termine par son anéantissement complet.
Mac-Mahon témoin des efforts infructueux de
sa cavalerie voit s'évanouir sa dernière espérance.
Cette fois tout est bien perdu ; mais au moment de
commander la retraite, le vieux soldat de Malakoff
et de Magenta se trouble, et des larmes coulent sur
son mâle visage. Ses officiers émus de la même dou-
leur, se pressèrent autour de lui. « Maréchal, pour-
quoi pleurez vous? vos soldats ont-il refusé d'aller
à la mort? »
Pendant que les divisions Lartigue et Conseil-
Dumesnil se retirent sur Reischoffen, les divisions
Raoult et Ducrot défendent encore Troschwiller. Au
milieu de ce grand désastre personne ne faiblit. Le
Duc de Magenta dirige lui-même la retraite, son
état-major le seconde avec un rare dévouement.
L'ennemi nous ayant enlevé à cinq heures le
village de Troschwiller, continue à presser nos co-
lonnes et parvient à leur suite jusqu'à Reischoffen,
mais à ce moment la division de Lesparte du 5.me corps
vient d'arriver à Niederbronn.
Malgré la fatigue de ses troupes le brave général
35
Abbatucci se forme en bataille et couvre de son
artillerie la retraite de Mac-Mahon.
L'armée prussienne était épuisée par la lutte ;
elle s'arrêta devant ce dernier obstacle, laissant les
français se retirer sans être poursuivis.
Pendant que le Maréchal de Mac-Mahon subis-
sait un si grand désastre en Alsace, nous étions éga-
lement aux prises avec les Prussiens sur la Sarre.
On se rappelle qu'à la nouvelle de l'échec de Vis-
sembourg, l'Empereur avait investi le maréchal Ba-
zaine du commandement des 2.me, 3.me, et 4.me corps.
Ces troupes étaient établies, en vertu d'un ordre
du grand quartier général, en date du 4 Août: le
4.me corps (général Ladmirault) à Boulay, le 3.me corps
(général Decaen) Marienthal (division Metman) Put-
telange (division Castagny) et Sarreguemines (division
Nontandon); le 2.me corps (général Frossard) en avant
de Forbach. Pour appuyer cette première ligne, la
garde avait été appelée de Metz à Courcelles-Chaussy
à 25 Kilomètres de Saint Avold et le maréchal Can-
robert à Nancy. Dans ces positions les corps pou-
vaient se prêter un mutuel appui. Le général Fros-
sard, à Forbach, avait derrière lui, à moins de trois
lieues, trois divisions du corps de Bazaine ; à Boulay
notre gauche n'était qu'à douze Kilomètres de la garde
Impériale.
Ces dispositions prises pour parer à une attaque,
le grand état-major général avait porté son attention
36
sur la concentration des troupes ennemies qui lui
étaient signalées du côté de Sarrelouis. Le 6 Août,
le Maréchal Leboeuf télégraphiait à cinq heures du
matin au général Frossard : « Tenez-vous prêt à une
« attaque sérieuse qui pourra avoir lieu aujourd'hui
« même. Ne venez pas voir l'Empereur à Saint-Avold;
« restez à votre poste. » Une autre dépêche était
adressée à la même heure au Maréchal Bazaine : « Je
« reçois votre télégramme, tenez vous prêt à une at-
« taque sérieuse qui pourrait avoir lieu aujourd'hui
« même » (enquête du 4 Septembre).
Le général Frossard avait établi la division Vergé
à gauche à Stiring, la division Laveaucoupet sur les
hauteurs de Spicheren, et la division Bataille en ré-
serve à Otingen. Le six au matin, de forts détache-
ments prussiens franchissent la Sarre et viennent tra-
verser notre front de bataille. Le commandant du
2.me corps, sous l'impression des avis qu'il vient de
recevoir du grand état-major, voit dans ces recon-
naissances offensives l'indice d'une bataille; il en
prévient à 9 heures le maréchal Bazaine, le priant
d'envoyer la division Decaen sur sa gauche à Ro-
sbruck; puis il monte à cheval et se rend à ses
avant-postes. Mais l'ennemi ne dessinant point son
mouvement d'attaque, après avoir pris ses disposi-
tions défensives sur la route et sur les plateaux, le
général Frossard rentre à Forbach d'où il rend compte
de la situation au Maréchal vers dix heures, et lui
37
annonce quelques minutes après un mouvement tour-
nant signalé vers Rosbruck.
L'attaque des prussiens ne se dessinait pas parce
que le VII.me et VIII.me corps qui formaient l' armée
du général Steinmetz et le III.me corps qui devait coo-
pérer avec eux, se trouvaient le 5 au soir, encore
éloignés de plus de quinze Kilomètres de Saarbruck,
et éparpillés sur une ligne de plus de six lieues; dans
l'ignorance où on se trouvait au grand quartier-gé-
néral des mouvements de l'armée française, on la
supposait en retraite, et on croyait la trouver seule-
ment entre Metz et Thionville; en conséquence, les
ordres donnés pour la journée du 6 n'avaient d'autre
but que d'échelonner les corps le long de la Sarre.
(La guerre Franco-Allemande par le grand état-major
prussien. Page 155, 167 et 168).
Aussi lorsqu' à onze heures les reconnaissances
annoncèrent que les français, loin de se retirer, se
déployaient sur les hauteurs en avant de Forbach,
toutes le combinaisons se trouvèrent dérangées. De
nouvelles disposition devaient donc être adoptées.
Elles le furent « le plus souvent sous leur prope ini-
tiative, par les divers chefs qui se trouvaient en si-
tuation dé pouvoir prendre part à l'action engagée
de l'autre côté de la Sarre » ( la guerre Franco-Al-
lemande, par le grand état-major prussien, page 297).
Ce fut seulement à midi que la 14.me division
sous les ordres du général Kaméke fut en état de
38
soutenir les quelques bataillons qui, avec le concours
de plusieurs escadrons de cavalerie, et d'une batterie,
harcelaient notre ligne depuis le matin.
Les Prussiens, malgré leur infériorité numérique,
se déploient aussitôt et abordent nos positions avec
la vigueur de troupes certaines d'être prochainement
appuyées. Le général Frossard ne s'y trompe pas; à
l'énergie de 1' attaque il reconnaît le commencement
d'une grande bataille, et il demande des renforts au
maréchal Bazaine. Celui-ci conseille, en cas d' une
offensive sérieuse des Prussiens, la concentration du
2 me. corps à Cadenbronn, positione reconnue avec soin
par l'état-major français, et qui présentait de grands
avantages stratégiques. Mais un tel mouvement peut
livrer les approvisionnements accumulés à Forbach,
la journée est avancée, l'ennemi ne paraît pas nom-
breux, les divisions du 3.me corps sont à portée du
champ de bataille, le général Frossard, juge préfé-
rable de rester dans ses lignes qu' il pense défendre
avec succès.
En effet, tous les efforts des Prussiens venaient
échouer contre nos positions, le général de François
avait été tué dans l'attaque du Rother-Berg, et les
troupes qu'il avait conduit à l'assaut ne se mainte-
naient qu'à grand' peine; en avant de Spicheren la di-
vision Laveaucoupet rejetait les bataillons qui avaient
pénétré dans la Gifert-Wald, et, comme peu de monde
avait encore été engagé, il nous restait des troupes
39
fraîches à opposer aux renforts qui parvenaient sans
cesse à l'adversaire. Le combat flotta ainsi jusque
vers 5 heures du soir; les Prussiens avançant, lors-
qu'il recevaient de nouveaux secours et reculant
chaque fois que notre effectif était augmenté.
Cependant le danger grossissait en avant de nos
positions, encore quelques heures, et trois corps d'ar-
mée allaient peser sur notre ligne de bataille. Inquiet
des proportions que prennent les forces de l'adver-
saire, le général Frossard interroge souvent les routes
par lesquelles doivent arriver les division du 3.me corps.
Seule, la brigade de dragons du général Juniac
arrive à quatre heures et s' établit à gauche, vers
Merlebach et Morsbach, pour protéger la grande route
et le chemin-de-fer de Forbach. Cependant les autres
divisions ont reçu également l'ordre de marcher. Dès
onze heures le maréchal Bazaine a envoyé le Capi-
taine de Locmarin porter ses instructions écrites au
général Melmon ; elles lui prescrivent de diriger im-
médiatement la division sur Bening-les-Saint'Avold,
et d' y attendre les ordres du général Frossard. Les
troupes, entendant le canon depuis le matin, sont
sous les armes; le mouvement peut donc commen-
cer immédiatement, et la 3.me division arrive à trois
heures à Bening. Appelé immédiatement à Forbach,
Melmon y serait arrivé à 4 heures et 1/2 !
Le Capitaine Locmarin porte ensuite au général
Castagny l'ordre de marcher sur Tarschwiller et
40
Theding, à l'ouest de la position de Candenbronn
et d'entrer en communication avec le général Fros-
sard. Le vieux soldat du Mexique n'a pas attendu
l'invitation du quartier général pour se mettre en
mouvement; malheureusement il prend une fausse
direction; en continuant sur la bonne direction la
2.me division aurait pu arriver sur le champ de ba-.
taille à quatre heures. Parvenu dans les environs de
Tarschwiller, le général Castagny n'entend plus Je
canon dans la direction de Forbach, il croit l'enga-
gement terminé et revient sur Puttelange. Là, au
dessus des bois qui empêchent la répercussion des sons,
il entend de nouveau le canon du général Frossard,
et ne repart dans la direction indiquée, par les ordres
du maréchal, qu'après s'être arrêté plus d' une heure,
pour faire manger la soupe aux hommes - et il n'ar-
rive aux environs de Forbach qu' à la nuit. -
A 3 heures, sur la demande formelle du géné-
ral Frossard, le maréchal Bazaine adresse l'ordre de
marcher sur Grossbhedersdorf au général Montaudon.
Celui-ci se met en route à 5 heures, arrive à la
nuit sur le plateau, rencontre le 2.me corps en retraite
et vient le lendemain matin s'entasser avec les au-
tres divisions à Puttelange.
Ces divisions une fois en route sur Forbach la
position du maréchal Bazaine à Saint Avold deve-
nait des plus périlleuses. La division Decaen et la
cavalerie du général de Fortou restaient seules pour
41
couvrir le terrain compris entre la droite du corps
Ladmirault et les troupes engagées à Forbach. Une
grande vigilance était nécessaire pour ne pas laisser
percer le mince rideau de troupes, avant qu'il ne
fut appuyé par la garde Impériale dont l'arrivée ne
devait avoir lieu que le lendemain matin. Je pense,
que ce sont ces considérations qui empêchèrent le
maréchal de quitter son quartier général pour pren-
dre la direction du combat. Ce fut un grand mal-
heur, car les instructions données aux divisions du
3.me corps avaient toutes pour but une concentration
sur la position de Cadenbronn ; du moment qu' on
se décidait à livrer bataille sur les hauteurs de Spi-
cheren, il était nécessaire que les combinaisons de
la matinée fussent modifiées soit par les ordres du
général Frossard, soit par l'initiative individuelle des
divisionnaires. Les ordres ne furent donnés que tar-
divement, et les généraux laissèrent passer en les
attendant le moment d' agir.
Ainsi, pendant que les commandants prussiens
remédiaient par eux-mêmes à un ordre de marche
défectueux et à l'absence de toute direction, de notre
côté une disposition favorable des divisions et un
projet de concentration bien conçu restaient stériles
par l' insuffisance et le retard des ordres, par les hé-
sitations des uns et la négligence des autres. Des trois
divisions qui pouvant facilement arriver en ligne
entre 4 et 5 heures et assurer la victoire à nos ai-
42
gles, pas une ne parut sur le champ de bataille
avant l'heure où tout était irrévocablement perdu.
Cependant nos troupes s' étaient maintenues sur-
leurs positions avec une grande énergie. Vers 5 heu-
res, le général Frossard croit pouvoir reprendre l' of-
fensive, il fait avancer ses réserves, et toute notre
ligne se porte en avant. Une partie de la division.
Bataille descendant des hauteurs repousse les ba-
taillons ennemis parvenus aux premières maisons de
Stiring, et les poursuit jusqu' au bois où elle réussit
à prendre pied. Plusieurs batteries se portent à la
faveur de ce mouvement à droite du village, et ba-
layent tout l' espace découvert qui s' étend en avant
de notre centre. La division Vergé traverse le che-
min-de-fer et refoule les Prussiens dans les bois à
gauche de la voie. La division Laveaucoupet, à l'autre
extrémité du champ de bataille, s' est aussi portée
en avant, elle force l' ennemi à rétrograder dans le
Giffertwald, théâtre, depuis plusieurs heures, d'une
lutte acharnée et le repousse complètement du Pfaf-
fen-Wald. Sauf sur un point, au centre, où l'en-
nemi n'a pu être délogé des fermes de la Baraque
Mouton, le retour offensif des français est couronné
de succès.
Il est six heures, l'aile droite des Prussien est
complètement repoussée, leur gauche est en retraite;
le bruit de la fusillade et le grondement de l'artil-
lerie s' affaiblissent, il semble que l' ennemi renonce,.
43
pour ce jour là, à poursuivre une attaque infruc-
tueuse; le général Frossard peut presque se croire
vainqueur et il télégraphie au général Bazaine à
5 heures 45 minutes: « La lutte qui a été très-vive,
« s'apaise, mais elle recommencera sans doute de-
« main ; envoyez-moi un régiment. »
Cet instant d'espoir ne dure plus longtemps.
Devant le succès du mouvement offensif de l'armée
française, les généraux prussiens comprennent la né-
cessité de vaincre définitivement sur un point, s'ils
ne veulent pas se voir arracher les dernières posi-
tions auxquelles ils se cramponnent encore sur le
versant des hauteurs de Spicheren. Le reste de leurs
troupes vient d'arriver, ils ont deux heures de jour
pour achever la bataille. Huit canons sont hissés à
grand' peine sur le Rotherberg, et ouvrent à huit
cent pas le feu sur le centre de notre ligne. Sous
la protection de cette artillerie et de celle qui du
Gallenberg tonne contre les positions françaises, de
fortes colonnes prussiennes gravissent les hauteurs et
marchent à l'assaut du Forbacher-Berg.
En voyant s'avancer les masses ennemies, le
général Frossard reconnaît que la lutte va se décider
dans le court espace de temps qui le sépare du cou-
cher du soleil; il écrit au maréchal à 6 heures 35:
« Les Prussiens font avancer des renforts considé-
« rable. Je suis attaqué de tous côtés. Pressez le
« plus possible le mouvement de vos troupes. » En
44
même temps il appelle à lui le général Metman et
presse la marche du général Montaudon.
Comme si les Prussiens craignaient de voir dé-
boucher une de ces divisions sur le champ de bataille,
ils poussent leurs attaques avec une vigueur et des
forces irrésistibles. Le Forbacher-Berg est enlevé vers
sept heures, aprés une lutte corps à corps des plus
sanglantes. Au même moment le canon de la 13.me
division se fait entendre vers Forbach en arrière de
notre gauche. Dès lors la bataille est perdue.
La retraite sonne sur les plateaux, la nuit com-
mence à tomber, mais tel est l'acharnement des
combattants que la lutte se prolonge longtemps en-
core à travers l'obscurité. Les généraux Bataille et
Vergé, menacés de trois côtés à la fois, défendent
Stiring avec la plus vive énérgie, et le combat con-
tinue sur ce point jusqu'à onze heures du soir.
Autours de Spicheren, après plusieurs retours offensifs,
après avoir repris et perdu le Giffert-Wald, le général
Laveaucoupet se retire lentement sous la protection de
ses batteries du Pfaffen-Wald. Dans cette dernière
phase de la lutte, la vigueur de la défense fut si
grande, elle épuisa tellement les forces de l'adver-
saire qu'il ne fit pas un pas au delà des positions
conquises. Une partie de nos troupes bivouaqua durant
le commencement de la nuit, à quelques centaines
de mètres de l'ennemi, presque sur le champ de
bataille.
45
Le silence se fit enfin sur ces collines où gi-
saient cinq mille Prussiens et quatre mille Français
tués, ou blessés. De temps à autre, le feu de quel-
ques décharges sillonait l' obscurité/quand des pattou-
illes ennemies se heurtaient à nos détachements.
Les généraux Prussiens, inquiets du voisinage
immédiat de nos troupes, s' efforçaient de reconsti-
tuer leurs corps dispersés et confondus par le combat;
une puissante réserve se formait au pied des hau-
teurs, et tout semblait se préparer pour recevoir le
lendemain matin l'attaque des Français.
Le général Frossard retira ses divisions et les
porta sur Sarreguemines sans être en rien inquiété
par l' ennemi. Metman arrivé à neuf heures à For-
bach, trouva l'armée en retraite, ne reçut aucun
avis, et, craignant d'être surpris par des forces supé-
rieures, se remit en route, erra toute la nuit comme
Castagny et Montaudon, et se réunit à eux le len-
demain à Puttelange.
En apprenant la défaite éprouvée par le géné-
ral Frossard, l'Empereur avait conçu le projet de
réunir le 4.me corps et la garde à Saint -Avold, et de
se jeter sur le flanc de l'armée prussienne. Cette ma-
noevre ne pouvait s' exécuter que si les troupes en-
gagées le 6, s'étaient retirées, comme on devait le
penser dans la direction de Metz. Lorsqu' on apprit
que le général Frossard, au lieu de se rapprocher
de ses soutiens, s' était dirigé sur Sarreguemines, on
dut renoncer à l'offensive projetée
46
L'Empereur prescrivit la réunion des corps du
maréchal Bazaine sur la Nied; le 10, il appela à Metz
le général de Failly et le maréchal Canrobert. Il
hâta lui-même le mouvement des troupes, et en sur-
veilla l'exécution en se portant au quartier général
des différents corps. Mais les nouvelles qui arrivaient
de toutes parts, démontrant la grande supériorité
numérique de l'adversaire, le succès d'une bataille
aussi inégale parut douteux. Une grande défaite es-
suyée, par l'armée du Rhin pouvait ouvrir le chemin
de Paris.
Sous l'impression de ces considérations, l'Em-
pereur s'arrêta à un projet moins hasardeux et il
se décida à ramener ses troupes sur la Moselle. En
se réunissant sous Metz l'armée pouvait trouver
dans l' appui des forts une certaine compensation à
son inferiorité numerique; en cas d'insuccès, elle avait
une retraite assurée, et pouvait se reconstituer sans
être molestée. Le mouvement s' opera sans difficulté,
et le II Août, toute l'armée était réunie sur la rive
droite de la Moselle, sous le canon des forts.
Le Maréchal Mac-Mahon, ayant poursuivi sa
retraite depuis Reischoffen, sans essayer même de
défendre les defilés des Vosges, tout le pays entre
le Rhin et la Moselle, à l'exception des places fortes,
tomba entre les mains des ennemis.
C'est ainsi que dans la première phase des hosti-
lités, le malheur a sans discontinuer poursuivi nos
47
armes. Notre mobilisation est retardée par une série
d'incidents secondaires; notre organisation militaire
tant vantée se trouve inférieure à l'entreprise; au
contraire la mobilisation de l'armée prussienne quoi-
que subordonnée au bon vouloir et à l' habilité de
quatre gouvernements, réussit au delà des espéran-
ces de ceux qui la dirigent. Les Prussiens nous de-
vancent de deux ou trois jours dans la concentra-
tion de leurs troupes, et cet avantage si léger qu' il
est, indépendant de toutes le combinaisons humai-
nes, modifie la situation des belligérants, tellement
que l'armée française, au lieu de prendre l' offensive
sur le Rhin, doit subir la défensive sur la Sarre.
Néammoins le courage éprouvé de nos troupes est près
de triompher des circonstances adverses. En dépit des
nuages qui obscurcissent l'horizon on entrevoit un
rayon de l'astre d'Austerlitz et d'Jena ; un dernier
effort va ramener le triomphe autour de nos aigles...
mais non: de Failly ne paraît pas à Reischoffen;
Metman, Montaudon, Castagny manoeuvrent toute
la journée autour du champ de bataille de Forbach,
tous, comme Grouchy à Waterloo, et dirigés par la
même guide céleste, errent sans y parvenir pres du
lieu fatal où leur présence amènerait la victoire.
Que se passait-il à ce moment-là à Paris?
MM. Jules Favre, de Kératry et Ernest Picard, se
rendirent chez le général de Palikao devenu Mini-
stre de la guerre, après la chûte du ministère Oli-
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vier, et insistèrent pour que le commandement en
chef fût confié au Maréchal Bazaine. Quel motif
avait dicté ce choix? Les relations du Maréchal avec
l'opposition n'ont jamais été prouvées. Il est probable
que les députés, qui, suivant l'expression de M. Jules
Favre, voulaient annuler l' Empereur, jugèrent indis-
pensable pour atteindre leur but de mettre en avant
le nom le plus accrédité dans l'estime des hommes
de guerre.
Ainsi pressé de toutes parts, le ministère insista
auprès de la régente pour résoudre la question. L'im-
pératrice avait déja obtenu la démission du major
général Maréchal Lebceuf qui avait fait abnégation
de sa personnalité avec un empressement digne de
son noble caractère militaire. Le coeur déchiré par
les revers de nos armées, il ne désirait ni une re-
vanche pour son amour propre, ni une justification
pour sa mémoire; il ne cherchait que la mort du
soldat sur le champ de bataille, cette mort qui cou-
ronne dignement les plus belles carrières, qui rachète
et efface les plus grandes fautes. La résistance de
l'Empereur était plus difficile à vaincre. En dehors
des graves raisons techniques qu'il invoquait, Napo-
léon III hésitait à se séparer d'un serviteur fidèle,
uniquement parcequ'il était malheureux: jusqu'à sa
mort, il a continué à couvrir de son nom tous
ceux qui l'ont servi, et jamais il ne permit à ses
amis de dégager sa responsabilité aux dépens de ses
49
ministres et de ses généraux. Il y eut donc à Metz
entre l' Empereur et le Maréchal Leboeuf, une lutte
bien digne de ces âmes d'élite, l'un offrant, l'autre
refusant le sacrifice. L' insistance de la Régente et
des ministres finit par triompher des répugnances de
l' Empereur.
La démission du major général fut acceptée le
12, et le même jour le Maréchal Bazaine fut investi
du commandement en chef, non seulement de l'ar-
mée de Metz, mais encore de celle qui allait se réunir
à Châlons. Le succès de l'opposition était complet;
elle avait choisi et imposé un chef à l'armée et
dépouillé l' Empereur du commandement militaire,
la plus importante des prérogatives que la volonté
nationale lui avait conférées et confirmées par des
millions de suffrages. Nous ne tarderons pas a voir
les résultats funestes de l'abdication de l' Empereur.
La mesure stratégique la plus importante main-
tenant, était la réunion des armées de Metz et de
Châlons. L' Empereur en les plaçant toutes deux le
12 Août, sous le commandement du Maréchal Ba-
zaine, avait nettement manifesté son intention à cet
égard. Les ministres insistaient aussi en faveur de ce
projet. On décida donc d'abandonner Metz en y
laissant une garnison suffisante, de ramener l'armée
sur la rive gauche de la Moselle, et de se retirer
sur Verdun et le Camp de Châlons.
Dès le 8 Août, l' Empereur avait donné des
50
ordres en vue de l'éventualité d' une retraite. Il avait
fait établir trois séries de Pont sur la Seille et la
Moselle, pour faciliter les mouvements de l'armée;
ces ponts furent terminés le 12 au soir, et plusiers
régiments franchirent aussitôt le fleuve. Tout était
prêt au moment où le Maréchal Bazaine prit le com-
mandement, et il ne lui restait qu'à régler et ordon-
ner le mouvement. Les nouvelles qui arrivaient de
toutes parts au quartier général démontraient la né-
cessité de se hâter : l'ennemi avait atteint la Moselle
aux environs de Pont-à-Mousson, et se disposait à la
franchir, afin de se porter sur notre ligne de retraite;
à l' Est, ses avant-postes s'étaient rapprochés de Borny,
et on pouvait s'attendre à être attaqué avant d' avoir
quitté la rive droite.
Le Maréchal resta inactif durant la soirée du
12 et la matinée du 13 ; il ne donna ses instructions
aux chefs de corps que dans l'après midi, et ne fixa
le mouvement que pour le lendemain 14. Ce retard
inquiétait l'Empereur à juste titre; durant toute la
journée du 13, il ne cessa de presser le général en
chef: « Les Prussiens sont à Pont-à-Mousson, lui
écrivit-il; 300 sont en avant de Borny. D'un autre
côté on dit que le Prince Frédérich-Charles fait un
mouvement tournant du côté de Thionville. Il n'y a
pas un moment à perdre, pour faire le mouvement
arrêté. » A onze heures du soir, voyant le maréchal
persévérer dans ses lenteurs, il insista de nouveau.
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« La dépêche que je vous envoie de l'Impératrice,
montre bien l' importance que l'ennemi attache à ce
que nous ne passions pas sur la rive gauche; il faut
donc faire notre possible pour cela. Si vous croyez
devoir faire un mouvement offensif qu'il ne nous en-
traîne pas de manière à ne pas pouvoir opérer notre
passage. » (Rapport du général de Rivière, page 23).
Par malheur, celui qui voyait si juste en cette
grave circonstance, avait abdiqué le commandement,
il ne pouvait plus donner que des conseils; et ses
conseils, le nouveau général en chef semblait déja les
supporter avec impatience. Lorsque dans la matinée
du 14, un officier vint lui exprimer de nouveau le
désir de l' Empereur de voir hâter le passage des
troupes sur la rive gauche de la Moselle, il répon-
dit brusquement: « Ah! oui, hier c'était un ordre,
« aujourd' hui c' est un désir; je connais cela, c'est la
« même pensée sous des mots differents. » (Metz
campagne et négociations, page 54).
Soit velléité de s'affranchir de l'autorité impé-
riale, soit illusion sur l' imminence du danger, le
maréchal Bazaine ne fit rien pour accélérer la retraite.
Il est vrai, que les ponts furent pendant la nuit du
12 au 13, endommagés par une crue du fleuve. Mais
ils furent rétablis dans l'après-midi. D'ailleurs cet
accident n'empêchait en rien de commencer le mou-
vement qui pouvait s'effectuer par les deux ponts
de la ville et par celui du chemin-de-fer. Il sem-

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