Essai sur la vie de M. de Rochemore, vicaire-général du diocèse d'Avignon et curé de Notre-Dame et Saint-Castor de Nismes, par Mlle *** (de Beaufort)

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impr. de J. Gaude (Nîmes). 1811. In-8° , 49 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1811
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ESSAT
DE
Vicaire-général du diocèse d'Avignon, et Curé
de Notre-Dame et St.-Castor de Nismes ,
PAR MLLE.****
Tout homme qui aime est né de Dieu, et il
connaît Dieu ; car Dieu est amour. I. Epît.
de Saint-Jean, ch. 4., v. 7.
A NISMES,
DE L'IMPRIMERIE DE J. G AUDE.
1811.
E S S A I
DE
Vicaire-général du diocèse d'Avignon, et Curé
de Notre-Dame et Si.-Castor, de Nismes.
Tout homme qui aime est né de Dieu, et il
connaît Dieu; car Dieu est amour, I. Epit,
de Saint-Jean, ch. 4. , v. 7.
ELUI qui a mieux fait connaître Dieu, celui qui
l'a présenté à-la-fois sous les formes les plus magni-
fiques et les plus aimables , c'est l'Apôtre qui ap-
procha le Seigneur de plus près. C'est sur le sein
de Jésus que le disciple bien-aimé puisa ces ex-
pressions sublimes qui nous révèlent la génération
éternelle du Verbe et ces sentimens affectueux qui
le distinguent et lui ont mérité le Surnom d'Apôtre
de la charité. On ne connaît Dieu qu'autant qu'on
aime, parce que la charité nous identifie en quelque
I.
(2)
sorte avec Dieu, puisque, suivant; le même Apôtre,
celui qui est établi dans la charité demeure eh;,
Dieu, et Dieu demeure en lui.
Que ne doit-on pas attendre d'une pareille inti-
mité ! Et faut-il s'étonner si St.-J'ean nous dévoile
les mystères les plus secrets du coeur de Dieu,
puisque l'amour lui en avait ouvert l'accès ! Certes,
il y aurait de l'injustice à vouloir atténuer le mérite
qui est si légitimement acquis à cet Apôtre ; mais j'ose
croire que si celle qui , prosternée aux pieds de
Jesus , mérita d'entendre de sa bouche ces paroles
consolantes , beaucoup de péchés lui sont remis
parce qu'elle a beaucoup aimé, eût entrepris d'écrire
l'histoire du Sauveur , son évangile eût été marqué
au coin de la reconnaissance et de l'amour.
Encouragée par cette idée à surmonter la faiblesse
de mon sexe , j'entreprendrai de décrire la vie d'un
homme né de Dieu, et qui connut Dieu parce qu'il
aima. Pendant long-temps il m'a été donné de jouir
de sa présence , de goûter et de savourer les dou-
ceurs de sa doctrine et de ses consolations. Je l'aimais
et il m'a été enlevé. Vainement , à l'exemple de
Marié , je demande à ceux que je rencontre : ah !
si c'est vous qui me l'avez enlevé , dites-moi où
vous l'avez mis, afin que je puisse me consoler avec
lui. Inutiles regrets ! Vains songes de ma douleur!
Celui qui,veillait sur moi n'est plus.
C'est en vain que, comme l'épouse des cantiques ,
je m'adresse aux bergers voisins pour découvrir les
traces de son passage. Son troupeau est dispersé ,
et ,je poursuis une ombre; qui ne saurait le réunir.
Ah ! s'il ne m'est plus permis de le voir , je veux
du moins charmer ma peine en me représentant ses
traits ; je veux que mon souvenir me retrace les cir-
constances de sa vie. J'interrogerai les anciens , et
je me porterai jusqu'à son berceau. J'y contemplerai
celui que mon ame aimait ; je m'attacherai à ses pas
à mesure qu'il croîtra en âge ; je le suivrai dans les
diverses périodes de sa vie ; je me fixerai sur sa
tombe pour y graver le souvenir éternel de ma
douleur et de mon amour. Qu'on n'attende pas de
moi des récits ambitieux , des narrations étudiées*
C'est le coeur qui parle ; c'est le coeur qui cherche
à se consoler : malheur à celui qui n'aimerait pas
et qui jetterait sur cet écrit un oeil profane.
JOSEPH-PIERRE de ROCHEMORE naquit a
Hismes , le 16 janvier 1735 , de parens ,aussi
distingués par leur vertu que par leur noblesse. H
était le quatrième fils de M.. . , marquis
de Rochemore.
Je n'entreprendrai pas de décrire son enfance. Cet
âge où l'homme encore faible, peu capable de ré-
flexion , ne voit que le présent, s'amuse de tout,
et devient trop souvent le jouet de ceux qui l'en-
vironnent. Plein de vivacité et d'enjouement, doué
d'un caractère heureux , avec une physionomie qui
annonçait la dignité et la grandeur , le jeune
Rochemore, par les grâces de son esprit et l'agré-
ment de ses reparties, faisait le charme de la société
gui se réunissait dans sa maison. Avec de si bril-
lantes qualités , le jeune Rochemore avait cepen-
dant à craindre et ces personnes qui bassement
(4)
adulatrices s'extasient de tout dans les enfans, et
les rerident par là téméraires , vains et présomp-
tueux ; et ces hommes fastidieux qui, s'emparant
de ces êtres faibles , les accablent de questions fri-
voles ou déplacées , leur suggèrent des réponses
impertinentes ou ridicules , les familiarisent avec la
sottise , et leur communiquent trop souvent un
goût faux ou des manies dangereuses. La marquise
de Rochemore écarta de lui ce double écueil. Elle
porta sur la première éducation de son fils un oeil
vigilanj, et sévère ; elle sut à-la-fois exciter les heu-
reuses inclinations qu'il avait reçues de la nature,
et écarter ces défauts qui, trop souvent négligés
dans l'enfance , dégénèrent en vices dans un âge
plus avancé. Fortement convaincue de la vérité et
de la sainteté des maximes de l'évangile , elle en
pénétra l'esprit de son fils , et jeta dans son coeur
les premières semences de cette tendre piété qui a
consolé et embelli le reste de sa vie.
Deux carrières opposées se présentaient au jeune
Rochemore , celle qui, à travers les dangers, dé-
couvrait au courage les honneurs et les distinctions
militaires , et celle qui, quoique moins hasardeuse
en apparence , commandait cependant une force
et une constance plus soutenues, et pouvait à travers
les travaux et les oppositions , inséparables du
ministère , conduire quelquefois aux dignités de
l'église.
M. de Rochemore était à peine sorti de l'enfance
qu'une raison supérieure , perfectionnée par les lu-
mières de la religion, lui en découvrit une troisième
qui, par les sentiers obscurs et inconnus de la
retraite et de la solitude, devait le guider à la per-
fection et au bonheur. Aussi insensible à l'éclat de
la gloire des armes qu'indifférent aux dignités du
sanctuaire, il avait formé la résolution de s'arracher
entièrement aux illusions décevantes du siècle , et
de se confondre parmi les humbles disciples de
Bruno. Il tenait à ce pieux dessein , et il l'eût
exécuté , si les sages réflexions de ses parens et de
ses amis ne, l'en eussent peu à peu détourné, en, lui
faisant envisager que sa santé ne lui permettrait pas
de soutenir un genre de vie aussi austère que celui
des Chartreux. Il y renonça cependant à regret,
parce qu'éclairé par une véritable sagesse, il payait
déjà, apprécier tous les avantages que donne réloi-
gnement du monde et la retraite , à celui qui veut
se livrer tout entier à l'importante affaire du salut.
Il n'était pas difficile de prévoir quel serait le parti
queprendrait le jeune Rochemore. en pareille circons-
tance. Forcé de rester dans le monde , il voulut se
vouer à un état qui le mît sans cesse en opposition
avec lui, parce qu'il en combat sans cesse et sans
ménagement les fausses maximes et les pernicieuses
erreurs. Privé du bonheur de travailler uniquement
à son salut dans le silence de la solitude, il voulut,
en se mettant dans la nécessité de s'occuper de celui
des autres ,qu'il ne lui fût jamais permis de perdre
de vue cette grande et unique affaire. Il demanda
d'être admis au nombre des lévites , et il l'obtint.
Ses parens y consentirent sans peine, et Mgr.
l'évêque de Nismes se réjouit en voyant approcher
du sanctuaire un jeune homme distingué par sa
naissance , et qui n'avait d'autre ambition que de
servir Dieu dans l'humilité et la ferveur. Le jeune
Rochemore promit,, entre ses mains , dé prendre
le Seigneur pour son partage, et il ne le promit
pas en vain. Revêtu de l'habit ecclésiastique , il
l'honora par une décence. et une gravité qui, ac-
compagées des grâces, de la jeunesse, avaient je
né sais quoi d'attrayant et d'aimable. Nouveau
Samuël, il croissait à l'ombre du sactuaire : attentif
à la Voix d'Heli , il disposait avec soin tout ce qui
était nécessaire au sacrifiée , et observait, dans le
silence dû recueillement et de la piété, les fonctions
saintes. Sa pieuse mère se plaisait à cultiver en lui
des dispositions si heureuses. Tout ce qui aurait pu
altérer ou attiédir là ferveur du jeune lévite,et
porter la dissipation dans son coeur, était sevère-
ment banni de sa maison. Elle veillait elle-même à
ce qu'il remplît avec exactitude ses devoirs ecclé-
siatiques. Elle volait qu'il se rendît aux offices
avec une sctupuleuse ponctualité. «Mon fils, lui
» disait-elle un jour avec ce ton de noblesse et de
» dignité qui lui était propre , la cloche sonne et
» vous appelle. Si vous aviez embrasse l'état mili-
» taire, le bruit du çanon, en vous faisant tressaillir j
» vous porterait au champ d'honneur : vous êtes
» ecclésiastique ,obéissez à la voix de Dieu, rendez-
» vousa l'église ». C'est ainsi que le jeune Roche-
more contracta cette heureuse habitude, qui fit
dans la suite, pendant toute sa vie, l'édification de
ses collègues et de ses concitoyens,' On le vit cons-
tamment le premier au choeur, , et jamais il ne se
déchargea sur les autres r de l'honorable soin de
chanter,les louanges du Seigneur.
On aurait cependant une bien fausse idée de la
vertu du jeune Rochemore , si on bornait son
mérite à cette attention minutieuse dans l'accom-
plissement de certains devoirs qui peut bien être à
l'abri de tout reproche devant les hommes , mais
qui peut aussi très-souvent. être stérile devant
Dieu. Quoique jeune , l'abbé de Rochemore
savait déjà que l'ecclésiastique , s'il est l'homme
de Dieu, doit être aussi l'homme du peuple ;
que s'il doit chercher à assurer son propre salut,
il doit aussi coopérer, efficacement ; à la sanctifia
cation, de ses frères. Sa piété n'était point oisive ;
il savait que celui qui aime le prochain accomplit
la loi, et son amour pour Dieu se manifestait- avec
la plus grande énergie dans celui qu'il portait au
prochain. Il instruisait les ignorans , il secourait les
malhreureux. Dans les catéchismes , il bégayait avec
les enfans , il leur exprimait, goutte à goutte, le
lait de la doctrine, chrétienne , afin qu'ils le savou-
rassent avec : plus d'avidité. Se faisant tout à tous
suivant le conseil de l'apôtre , il leur rendait l'évan-
gile aimable , et assurait par là son empire dans ces
jeunes Coeurs. Mais c'est principalement dans l'exer-
cice des oeuvres de charité que le jeune Rochemore
.montra dès-lors tout ce qu'il serait un jour. L'amour
du pauvre était son caractère distinctif. Il le porta
jusqu'à l'héroïsme. Plus d'une fois on le vit marchant
sur les traces de St.-Martin , encore cathécumène,
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partager ses vêtemens avec les membres souffrans
de Jesus-Christ.Sa pieuse mère, tout en applaudissant
dans son coeur à une aussi sainte générosité, se
croyait cependant obligée de la réprimer quelquefois
et de rappeler à son fils que le mérite de faire le
bien dépend le plus souvent du discernement qu'on
met à le faire. Ces avertissemens n'étaient point
perdus pour le jeune lévite Il les mettait à profit
en cachant avec plus de soin ses pieuses prodiga-
lités. Un seul fait mettra dans tout leur jour et la
vigilance de la mère et la sainte et cauteleuse in-
dustrie du fils.
Au retour d'une de ces promenades qui étaient
moins pour lui un délassement nécessaire à sa
santé , qu'une occasion journalière de faire le bien,
le jeune Rochemore était sur le point de rentrer sous
le toit paternel. Il avait épuisé ses aumônes, lorsque
tout-à-coup il aperçoit un pauvre qui, sous dés
hailloûs qui tombaient en lambeaux , s'efforçait
Vainement de cacher une affreuse nudité. Il ne tient
point contre un pareil spectacle ; il appelle le pauvre
à l'écart, se dépouille d'une partie de ses habits, et
n'est satisfait que lorsqu'il voit que le malheureux
en est revêtu. Alors il se retire à la hâte, espérant
de cacher , à la faveur de sa soutane, le larcin qu'il
venait de se faire à lui-même. Déjà il avait franehi
la plus grande partie des appartemens, presque sur
le seuil de la porte de sa chambre , il se croyait à
l'abri de tout danger. Il entend une voix qui l'appelle.
La marquise de Rochemore l'avait aperçu : eh, que
ne voit pas , que ne sent pas , pour mieux dire
(9)
l'oeil d'une mère ! Son fils a beau dissimuler , elle
voit à travers les replis redoublés de sa soutane ;
elle lit dans ses yeux ; elle pénètre dans son coeur ;
je l'entends lui adresser des reproches qui cachent
mal la joie qu'elle ressent dans son ame , et te
bienheureux jeune-homme se retire confus du bien
qu'il vient de faire, mais se consolant dans l'espoir
que bientôt affranchi par son état, il pourrait le
faire sans gêne et sans contrainte.
C'est dans ces dispositions que l'abbé dé Roche-
more partit pour le séminaire et se rendit à St.-
Sulpice. C'étoit là que se réunissaient les ecclésias-
tiques des maisons les plus distinguées de la France.
C'était en quelque sorte le séminaire des évêques.
Une discipline exacte, des études suivies et bien
dirigées ;la gravité , la décence et les talens des
supérieurs , tout concourrait à inspirer aux élèves
la science: et une piété solide , à maintenir parmi
eux le respect et l'obéissance à la règle , et à leur
donner une haute idée des obligations de leur état.
S'il y en avait quelques-uns parmi eux que l'orgueil
de leur naissance enivrât au point de leur faire
rechercher des exemptions et des privilèges , ils
étaient bientôt guéris d'un préjugé aussi odieux
que ridicule , et rappelés à la pratique de la loi
commune. Le jeune Rochemore ne fut pas de ce
nombre. Sa modestie, sa douceur, son aimable
retenue, la politesse de ses manières , la prudence
de sa conduite le rendirent cher et respectable à
ses condisciples. Intimement convaincu qu'un ecclé-
siastique ne saurait être utile , s'il n'est à-la-fois
pieux et éclairé , il s'appliqua constamment à l'étude.
Fidèle observateur de la règle , il évita toujours
cette dissipation qui est si préjudiciable à la véritable
piété. Aussi ses progrès ne furent point équivoques.
Il croissait en science, et en vertu , et plus d'une
fois les supérieurs le proposèrent pour modèle.
Entièrement occupé de l'étude des livres saintsi
et de là méditation des devoirs ecclésiastiques ,
labbé de Rochemore parcourait dans la joie et la
paix intérieure sa carrière séminaristique . Le temps
s'écoulait avec rapidité , il aurait voulu en suspendre:
le cours , tous ses momens étaient remplis ; son
esprit était sérein, son coeur, tranquille, et satisfait.
Combien; de fois ne lui a-t-on pas entendu dire
que les plus beaux jours de sa vie étaient ceux qu'il
avait passés au séminaire ? Il fallut cependant le
quitter ce séjour du bonheur. L'agriculteur indus-;
trieux ne laisse pas long-temps languir dans sa
pépinière un plan robuste et vigoureux qui , trans-
planté dans un autre sol, se développe; bientôt
avec succèss, et y dispense l'ombrage et la fécondité.
Le jeune Rochemore avait déjà été initié aux
ordres sacrés. II avait soutenu sa licence avec hon-
neur. Il fut appelé pour le sacerdoce, et il se soumit
avec docilité. Il sentait tout le poids du fardeau qui
lui serait imposé; il savait apprécier" toute la diguité
à laquelle il allait être élevé mais il comptait; sur
le sécours de celui qui , en associant des hommes
faibles à la majesté de son sacerdoce éternel , leur
avait aplani lui-même les : voies en prenant posses-
sion du sanctuaire, par l'effusion de ce sang précieux
(11)
qui garantit et perpétue à jamais la rédemption
du genre humain. Il espérait, que , guidé par lui à
l'autel, le sacrifice qu'il offrirait pour le salut du;
peuple , rie serait point étranger à la sanctification
du ministre humilié et confus de se voir à la place
d'un Dieu, qui ne transmet la qualité de sacrificateur
que pour se réserver d'être emièrement victime de
son amour.Pénétré de ces grandes pensées., il reçut,
avec l'imposition des mains ; la grâce de l'Esprit-
saint. Il ne la laissa point oisive. Ordonné prêtre,
il se hâta de retourner dans sa patrie pour se livrer
sans réserve aux fonctions d'un ministère de sanc-
tification et de salut;
S'il n'avàit ambitionné qu'une vie aisée et tran-
quille, il aurait pu même, sans se rendre repréhen-
siblé aux yeux des hommes , passer ses jours dans
un louable et pieux repos. ( 1 760.) Chanoine et
Bientôt après archidiacre dans un chapitre riche , il
aurait pu, en assistant régùlièrement au choeur, se
mettre à l'abri de tout reproché , et donner tous
ses autres iristans aux douceurs que lui présentait
une famille honorable et considérée, ou aux plaisirs
de la société. Il préféra à tout cela le travail et la
solicitude inséparable du saint ministère. Il se
dévoua à la direction des ames, et s'assujettit à cette
duré et pénible servitude qu'entraîne le tribunal de
la penitenéèf
Mgr. l'éveque de Nismes né laissa pas sans ré-
compense un zèle aussi actif dans un chanoine. Il
nomma M. de Rochemore vicaire-général ; et pour
lui donner en même temps une marque non équi-
voque de sa confiance, il lui donna une inspection,
particulière sur la portion la plus chérie de son
troupeau, les ecclésiastiques et les religieuses.....
M. de Rochemore présentait aux premiers , dans;
sa personne , le modèle accompli de toutes les
vertus de leur état. Il ne négligea aucun des moyens
proprés à maintenir en eux cette régularité qui les
rend si respectables aux yeux du peuple. A l'ins-
truction de l'exemple, déjà si efficace et si puissante,
il joignit celle de la parole qui , s'insinuant dans
l'esprit, amène la persuasion et triomphe,des obs-
tacles du coeur et de la volontés Chaque année, à
des époques fixes , il les réunissait dans ces retraites
si nécessaires aux prêtres pour renouveler en eux
l'esprit de leur vocation, si propres à ranimer la
ferveur et à retremper en quelque sorte leur ame ?
en les purifiant des moindres atteintes qu'aurait pu
leur porter le commerce du monde ,toujours, dan-
gereux même pour ceux, qui s'en approchent avec
le plus de circonspection et de réserve. C'est là que
dans des discours dictés par le pur zèle de la
maison de Dieu, tantôt avec St.-Jean-Chrysostôme,
il leur développait la grandeur et l'excellence du
sacerdoce, et la sainteté qu'il exige de ceux qui en
sont revêtus y d'autres fois il, leur exposait toute
l'étendue de leurs obligations et de leurs devoirs ,
et il leur dépeignait, avec les plus vives couleurs ,
les funestes suites de leur infidélité à les remplir.
Tantôt inspiré par l'éloquence douce et persuasive
du pieux évêque de Clermont, il leur retraçait les
vertus sublimes de leur état, et réveillant en eux
le zèle pour le salut des âmes , il les invitait à se
maintenir sans cesse dans une continuelle vigilance
contre les dangers que présente le saint ministère,
de peur qu'après ayoir annoncé les vérités du
salut aux peuples, ils ne fussent eux-mêmes rejetés ).
( 1775.) Cette attention continuelle que M.
de Rochemore donnait au maintien de la disci-r
pline ecclésiastique , ne diminuait cependant en
rien sa sollicitude pour le bon ordre et la paix
des maisons religieuses qui lui étaient confiées.
Pénétré de l'excellence et de la perfection des
conseils évangeliques , doué d'un coeur sensible
et compatissant, il ne pouvait voir sans un sen-
timent d'intérêt mêlé d'admiration, un sexe faible
et délicat s'arracher avec courage aux illusions et
aux plaisirs qui semblent devoir être l'apanage de
sa fragile existence ; se dévouer sans réserve aux
privations les plus pénibles, lutter constamment
Contre la nature, et par une suite non interrompue
des sacrifices les plus généreux, créer une géné-
ration étrangère à la terre, et digne par sa pureté
de rivaliser avec les heureux habitans du ciel. Il
soutenait, il dirigeait par sa prudence et sa sagesse
les pieux efforts de ces vierges sages , dignes.héri-
tières des Claires et des Ursules. Il éloignait avec
soin tout ce qui aurait pu affaiblir la règle, al-
térée la discipline et introduire dans les asiles de
l'innocence et de la paix le relachement et la dis-
corde. Car , hélas ! dans les institutions les plus
parfaites, l'émulation pour le bien dégénère trop
souvent en rivalité dangereuse ! l'homme se trouve
par-tout, il ne meurt jamais entièremeut à lui-même
et il devient sourdà, toute raison, si malheureu-
sement : il s'aveugle, au point de confondre les in-
térêts du ciel avec ceux de son amour propre.
Telle était la source des dissensions et des partis
qui quelquefois troublaient la paix des maisons
religieuses. M. de Rochemore sut les, prévenir dans
les communautés où ils menaçaientde s'introduire,
et les éteindre dans celles où ils étaient déjà formés.
Il ne cessait de rappeler dans toutes,les circons-
tances que le renoncement à soi-même et l'abné-
gation de la volonté propre , étaient le fondement
de la perfection religieuse , et ;que, les intentions
les plus, louables d'ailleurs, deviennent: criminelles
lorsqu'elles tendent à s'écarter de la règle com-
mune ou à enfreindre la loi salutaire de. l'obéissance,
seul et unique garant,de la paix et de la tranquillité
des réunions religieuses/
Au milieu de toutes ces sollicitudes , qui le
croirait ? M. de Rochemore était encore tout entier
aux détails,du saint ministère et à la direction des
consciences ! Tous ses autres travaux n'étaient en
quelque sorte qu'une disposition à ce soin principal
qui était le besoin de son ame. Une grande cha-
rité était le mobile de son dévouement; elle était
aussi le moyen qu'il employait pour le rendre effi-
cace. Allons au coeur , disait-il; le coeur gagné ,
tout est gagné. Qui pourrait dire le nombre des;
conversions qu'il opéra et consolida par ce moyen,
salutaire ? La foi nous découvre la nécessité de la
confession j la confiance seule en celui qui en est le
( 15)
ministre peut nous déterminer à y avoir fréquem-
ment recours. C'est la conviction de cette vérité
qui dictait à M. de Rochemore les mesures les
plus propres à gagner le coeur de ceux qui s'adres-
usaient à lui. Prévenant, affectueux, patient, cha-
ritable , il entrait dans les plus petits détails ,
remontait jusqu'à la source des plus légères peines,
et ne calculait, ni le temps, ni les sacrifices né-
cessaires pour parvenir à ce but désirable. C'est
sur-tout envers ce sexe qu'on se plaît à appeler
faible, parce qu'on veut se déguiser les maux; cui-
sans que lui fait éprouver sa sensibilité à la Vue
des injustices dont on l'accable , qu'il développait
entièrement les ressources d'une charité douce et
persuasive.Tantôt il ouvrait à la Samaritaine les
sources intarissables de la vie-, tantôt il distribuait
à la Cananéenne le pain du salut; ici il dirigeait
la pieuse sollicitude de Marthe , plus souvent il
révélait à Marie tous les secrets de la contem-
plation et l'nitiait aux mystères ineffables de l'amour
divin.
Promu à la dignité d'archidiacre, il ne vit dans
l'augmentation de ses revenus qu'une ressource pré-
cieuse pour faire le bien avec plus d'étendue et
secourir un plus, grand nombre* de malheureux.
Sa bourse était ouverte à tous ceux qui étaient
dans le besoin, sans distinction d'état ou dé reli-
gion. Je suis protestante, lui. disait un jour une
personne à qui) il. venait de rendre un service
important. Je vous remercie, lui répondit-il, delà
confiance que vous avez eue eu moi : je vous
prie de me la continuer, vous me trouverez tou-
jours disposé à vous obliger. Celui dont le coeur
est plein de charité n'a jamais les mains vides.
Lorsque M. de Rochemore n'avait plus d'argent
pour donner, il souscrivait des engagemens en
faveur de ceux qui étaient dans un urgent besoin.
Pauvre par suite de ces pieuses prodigalités , il se
vit plus d'une fois dans la nécessité de recourir
à ses amis pour fournir aux dépenses journalières
de sa maison, Il supportait cette espèce d'humiliation
avec joie et attendait avec une sainte impatience
le temps auquel il pourrait donner un libre cours
à sa bienfaisance.
Dans un de ces momens de gêne, lorsque su
charité était en quelque sorte enchaînée parce
qu'il avait épuisé ses ressources, une femme éplorée
se présente tout-à-coup à lui, tout annonçait en
elle l'excès de la douleur, mais M. de Rochemore
ignorait encore dans quelle classe d'infortune il
devait la placer ; il flottait dans cette incertitude...
quand pénétrant sa pensée cette dame lui adressa
ces mots : « monsieur, je ne suis point coupable,
» je ne suisque malheureuse, un événement inattendu
» et que je ne pouvais point prévoir va flétrir ma
» maison, détruire mes ressources si je ne trouve
» mille écus; je les chercherais vainement ailleurs,
mais je connais toute l'étendue de votre charité ».
Tranquillisez-vous , madame, reprit aussitôt le gé-
néreux archidiacre, venez dans quelques jours et.
j'aurai la somme qui vous est nécessaire. Que ne
puis-je accepter ce délai, ô homme sensible et
charitable! Mais telle est ma situation que je suis
une femme perdue si je ne suis secourue à l'ins-
tant:!... Ces mots, prononcés avec l'accent déchirant
du désespoir, portent le trouble dans le coeur
de M. de Rochemore : il frémit ; la délibération
succède à ce premier mouvement, et la charité
triomphant tout-à-coup de tous ses autres sen-
timens, il ouvre son bureau, et prenant une bague
unique et dernier gage de la tendresse d'une mère
adorée... tenez, madame, prenez ce diamant, je
, ne me croyais pas capable d'un pareil sacrifice, il
suffira à vos besoins. Il dit, et se retire à l'ins-
tant... La surprise , l'étonnement, l'admiration, la
reconnaissance, tous ces sentimens se confondent
dans le coeur de la dame affligée ; elle voudrait
les exprimer, mais M. de Rochemore avait dis-
paru. Elle sort, en accusant sa disgrâce qui avait
pu forcer son généreux bienfaiteur a un si grand
sacrifice.
Après un pareil trait qui nous représente M.
de Rochemore triomphant de la nature dans ce
quelle a de plus cher et de plus sacré, jusque
dans cette affection si légitime à tout ce qui nous
rappelle à-la-fois le souvenir et l'amour de nos
proches, il serait superflu de faire ici une plus
longue énumération de ses innombrables charités.
Tous ses pas, comme ceux de son divin maître,
furent marqués par des bienfaits. Infatigable dans
l'exercice de la charité, il ne laissa jamais échapper
aucune occasion de faire le bien ; mais quoiqu'on
l'ait taxe quelquefois d'imprévoyance, il savait le
faire avec discernement. En distribuant les secours
du moment, il assurait en même temps ceux de
l'avenir. Tandis que d'une main il répandait l'au-
mône dans le sein du pauvre, de l'autre il fixait
les ressources de la providence envers les jeunes
filles orphelines ou délaissées ; il préparait des secours
à la vieillesse infirme et malheureuse, il fournissait
aux frais de l'éducation des léyites indigens , il
garantissait la dot d'une foule de vierges pauvres
qui auraient langui dans le monde , et qui lui du-
rent le bonheur inestimable de se consacrer pour
toujours à Jesus-Christ.
Mais le moment était arrivé auquel une vie en
apparence si paisible , mais en même temps si
occupée dans l'exercice des bonnes oeuvres, allait
être troublée par les traverses et les persécutions.
La vertu de M. de Rochemore n'eût été qu'une
demi-vertu s'il eût été constamment heureux. L'or
se purifie dans le creuset, et la vertu dans la tri-
bulation. Celle de M. de Rochemore va recevoir
un nouveau lustre.
Une révolution préparée depuis long-temps
par l'incrédulité et amenée à son terme par la
dépravation successive de nos moeurs, éclata enfin
en 1790. Ceux qui la dirigeaient avaient juré la
ruine du trône ; ils commencèrent par renverser
l'autel qui en est le plus solide appui,
Dans ce moment où l'église relevée par le plus
puissant des monarques, essuie ses larmes et montre
à ses enfans un visage serein et tranquille, je n'en-
treprendrai point de décrire les malheurs dont

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