Essai sur la vie et les ouvrages de Florimond de Raymond, conseiller au Parlement de Bordeaux ; par Philippe Tamizey de Larroque

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A. Aubry (Paris). 1867. Raymond, Florimond de. In-8° , 135 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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ESSAI SUR LA VIE
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DE FLORIMOND DE RAYMOND
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PHILIPPE TAMIZEY DE LARROQUE
PARIS
AUGUSTE AUBRY, LIBRAIRE
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1 S 67
ESSAI SUR LA VIE
ET LES OUVRAGES
DE FLORIMOND DE RAYMOND
Une des lettres les plus remarquables d'Étienne Pasquier,
est celle que, suivant son expression, il a voulu « vouer » à
Blaise de Monluc, et qui contient, entre autres éloges donnés
au guerrier et à l'écrivain, cet éloge qui les résume tous :
« Par aventure serons-nous bien empeschez de juger auquel
des deux il excella le plus, ou au bien faire, ou au bien
escrire (1). » Cette lettre, dont l'épigraphe pourrait être :
Ad majorem gloriam VasconiœJ débute ainsi : « Mais eussiez-
vous estimé que la Gascongne, qui est logée en un arrière-
coin de la France, nous eust peu produire quatre plumes
françoises telles que celles des seigneurs de Monluc, Montai-
gne, Raimond et Bartas; les trois premiers en prose, le
dernier en vers? Et encores que le premier de ces quatre
personnages se soit rendu admirable, je ne diray inimitable
au récit de ses faits héroïques, et discipline militaire; le
second en la déduction d'une infinité de beaux et riches
(') OEuvres d'Estienne Pasquier, conseiller et advocat général du
roy en la chambre des Comptes de Paris, 2 vol. in-fo. Amsterdam,
1723, t. II, liv. XVIII, lettre 2, p. 519. M. Léon Feugère a reproduit
cette lettre au tome II, p. 398, de son édition des OEuvres choisies
d'Étienne Pasquier. Paris, Didot, 1849.
2 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
discours; le troisiesme en la mutation des religions; et le
quatriesme en l'exaltation des ouvrages de Dieu? »
Ce ne fut point seulement Pasquier qui mit Florimond de
Raymond (1) en une aussi noble compagnie. Isaac Bullart,
dans un livre auquel la célébrité n'a point autrefois manqué,
crut devoir placer au nombre des meilleurs historiens des
temps modernes « ce sçavant homme, autant signalé par
les employs de la robe dans le Parlement de Bordeaux que
par une doctrine profonde et solide (2). » Là, Raymond est
rapproché de Froissart, de Commynes, de Guichardin, de
Baronius, de Camden, etc., et Bullart n'a guère moins d'en-
thousiastes louanges pour lui que pour tous ces éminents
historiens (3).
Pourtant, comme si l'on avait prétendu faire expier de
il) Je me décide, après beaucoup d'hésitations, à écrire ce nom
comme l'a écrit presque constamment la famille à laquelle appartenait
Florimond. Les variantes sont très nombreuses, et Florimond lui-
même n'a pas toujours signé de la même manière (voir à l'Appendice
la pièce no 1) ; il paraît toutefois préférer la forme Rœmond. C'est aussi
la forme qui, après celle de Raymond, a été le plus souvent adoptée.
(2) Académie des sciences et des arts contenant les vies et les éloges
historiques des hommes qui ont excellé en ces professions depuis environ
quatre siècles parmy diverses nations de l'Europe, avec leurs pourtraictz
tirez des originaux au naturel, et plusieurs inscriptions funèbres exac-
tement recueillies de leurs tombeaux, etc. Amsterdam, 1682, in.fo, t. I,
p. 176.
(3) Il y a là un portrait de Raymond par Larmessin. Il faut le com-
parer avec un autre, conservé à la Bibliothèque Impériale, au cabinet
des estampes, et qui est l'œuvre de C. de Mallery. Ce dernier portrait,
aussi remarquable que le premier l'est peu, représente Raymond,
jeune encore, en costume de magistrat. La tête est fine et belle, le
front altier, l'œil malicieux, la bouche hardie. Voici les vers inscrits
au-dessous de ce portrait :
Talis Rsemondus multos qui crescet in annos
Vivus Burdigalœ qui ipse senator erat,
Huic erat et justi par fama et cura deorum,
Ingenio pietas nec minor ipsa suo.
Utque magis faveas non hoc opus edidit author,
6ed proies patris funere surripuit.
DE FLORIMOND DE RAYMOND. 3
nos jours à Raymond une gloire imméritée, aucun des
érudits qui ont étudié avec le plus de soin et d'amour l'his-
toire littéraire du XVIe siècle, n'a daigné s'occuper de lui.
Même dans sa province natale, si féconde en zélés biblio-
philes, cet homme, qui ne fut pas seulement un historien,
mais encore un poète, un jurisconsulte, un éditeur, un
traducteur, un archéologue, a été complètement laissé de
côté. Je viens essayer de réparer cet oubli. C'est grand
dommage, sans doute, qu'une semblable tâche n'ait pas été
acceptée par un critique plus digne de l'accomplir, et nul,
je le déclare sans fausse modestie, ne déplore autant que
moi le silence général qui m'oblige à parler. Mais je me
rassure un peu en pensant que l'exactitude est le principal
mérite d'un travail comme celui que j'entreprends; et certes
je puis me rendre le témoignage d'avoir, en toutes mes
recherches, eu sans cesse présente à l'esprit cette phrase de
mon auteur : « Il faut que la vérité tienne toujours le haut
lieu (1). »
Je raconterai d'abord la vie de Florirnond de Raymond,
en me servant surtout des détails auto-biographiques épars
dans ses trois livres, si peu lus aujourd'hui, de l'Erreur
populaire de la papesse Jeanne, de l'Anti-Christ et de
l'Histoire de la naissance, progrès et décadence de l'hérésie
de ce siècle. J'analyserai et j'apprécierai ensuite les œuvres
du conseiller au Parlement de Bordeaux, non sans discuter
les diverses opinions exprimées, depuis le XVIe siècle jusqu'à
notre temps, sur l'écrivain et sur l'érudit. Dans mon examen
des livres de Raymond, comme dans le récit de sa vie, je
lui laisserai le plus souvent possible la parole; je m'empare-
rai surtout avec bonheur de tout passage intéressant pour
(1) L'Anti-Christ, édition de 1607, p. 84. Ce sera toujours cette
édition que je citerai.
4 ESSAi SUR LÀ VIE ET LES OUVRAGES
l'histoire du Sud-Ouest de la France. En un mot, à force
d'insérer dans mon texte des fragments de chaque livre de
Raymond, je veux faire une mosaïque qui reproduise à peu
près tout ce qui mérite le plus d'être exhumé de la collection
complète de ses œuvres.
La famille de Raymond, originaire du Quercy, où elle
tenait, depuis une lointaine époque, un rang des plus distin-
gués (t), vint s'établir dans l'Agenais sous le règne de
Henri II. Robert de Raymond, sieur de La Combe-Suquet (2),
« conseiller-magistrat en la Cour présidialle d'Agen, »
épousa Marie de Gillis, native de la ville de Montech (près
de Castel-Sarrazin), et en eut plusieurs enfants (3), dont
(') Voir noLammenL Viton de Saint-Allais, Nobiliaire universel de
France ou recueil général de généalogies historiques des maisons nobles
de ce royaume, in 8°, t. III, 1815, p. 195 à 202. J'ai pu consulter une
généalogie manuscrite beaucoup plus développée, œuvre de M. O'Kelly.
Enfin, de nombreux papiers de famille m'ont été confiés par Mme la
comtesse Marie de Raymond. Je dois à plusieurs autres personnes
d'utiles communications sur Florimond de Raymond, et je signale ici
avec une vive reconnaissance, à côté du nom de Mme la comtesse de
Raymond, les noms de MM. Gustave Rrunet, Jules Delpit, Reinhold
Dezeimeris, A. Le Sueur de Pérès, SecondaL de Montesquieu, et surtout
celui de M. Léonce Couture.
(2) Terre située non loin de Sainte-Livrade et de Pujols, arrondisse-
ment de Villeneuve-sur-Lot, vendue, en 1748, par le comte Gilbert
Jean de Raymond, maire d'Agen, bisaïeul de Mme la comtesse de
Raymond. Un acte du 20 juillet 1593, dans lequel sont énumérés
« les biens et possessions de messire Florimond de Raymond, con-
seiller du roy nostre sire en sa cour de parlement de Bordeaux, Il nous
apprend que le domaine de La Combe-Suquet appartenait alors à ce
dernier.
(3) Marie de Gillis, dans son testament en date du 6 octobre 1570,
déclare qu'elle a quatre fils : Florimond, Jean, Robert et Arnauld
Raymond, et trois filles : Antoinette, Jeanne et Marguerite. (Archives
de la famille de Raymond ). Jeanne épousa Laurent de Loubatery,
receveur des décimes d'Agenais, et elle fit à Agen, le 3 avril 1617, un
testament olographe que j'ai eu le plaisir de retrouver dans les archi-
DE FLORIMOND DE RAYMOND. 5
l'aîné fut Florimond (1). — Voici comment Florimond nous
parle de son père dans La Naissance, progrès et décadence
de l'hérésie de ce siècle, p. 865 de l'édition de 1623, in-4" :
« J'ai souvent ouy faire récit à un bon père que j'avois,
bon s'il en fut jamais et homme fort catholique, et craignant
Dieu, qui ayant veu brusler en sa jeunesse un régent sur le
bord de la rivière de la ville d'Agen, nommé Vindocin (2),
ves du château de Xaintrailles. Le fils de Jeanne de Raymond, qui
s'appela Florimond, comme son oncle, et qui fut l'héritier universel
des biens maternels, eut une fille, Rose, qui épousa messire Pierre de
Lusignan, seigneur et marquis dudit lieu. La fille unique de Pierre de
Lusignan et de Rose de Loubatery, Anne, épousa messire Jean-Joseph
de Lau, seigneur et comte dudit lieu et autres places, et fut le trait
d'union entre la grande famille éteinte de Lusignan et l'antique
famille de Lau.
(1) Plusieurs ont pris ce prénom pour un nom, rendant ainsi vrai-
semblable ce que les malins racontent de ce naïf bibliothécaire auquel
on demandait un volume de Jansénius, et qui, partageant en deux le
nom de l'évêque d'Ypres, s'étonnait de ne trouver au catalogue aucun
ouvrage d'un certain Sénius, lequel aurait eu saint Jean pour patron.
C'est sous la lettre F qu'il faut chercher l'article consacré à notre
Raymond dans le Dictionnaire de Moréri, même dans l'édition de 1759,
dans le Dictionnaire de Chaudon, et dans bien d'autres recueils bio-
graphiques. J'avais cru d'abord que le premier coupable, ou du moins
un des premiers coupables, avait été le P. Antoine Possevin (Appamfus
sacer, 2 vol. in-f", Cologne, 1608, 1. 1, p. 573, seconde édition); mais un
docte et prudent ami me fait observer que dans l'Appamtus, comme
dans le De scriptoribus ecclesiasticis de Bellarmin, et comme dans tous
les autres recueils bibliographiques d'alors, les écrivains sont rangés
sous leurs noms de baptême, et non sous leurs noms de famille.
(2) Le supplice de Jérôme Vindocin, ex-dominicain, eut lieu le 4
février 1539, « uu samedy gras, en une prairie près la rivière nommée
le Gravier, hors la ville. » Voir, à ce sujet, Théodore de Bèze : Histoire
ecclésiastique des églises réformées au royaume de France, 1580, in-8°,
p. 25. Théodore de Bèze dit : « A ce spectable, comme chose nouvelle,
se trouvèrent beaucoup de personnes du dehors, et n'y avoit homme
en la compagnie qui ne luy souliaitast encore pis, combien que sa
constance et patience asseurée les estonnast merveilleusement. »
Théodore de Bèze avait tort, on le voit, de refuser à tous ceux qui
entouraient le bûcher de Vindocin ce sentiment d'horreur et de pitié
6 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
et luy et plusieurs autres restèrent tous esperdus d'un tel
spectacle non jamais veu en ceste ville-là, ne pouvant croire
que celuy qui mourant ne parloit que de Jésus-Christ, n'in-
voquoit que Jésus-Christ, ne fust condamné à tort. »
Ce fut dans Agen que Florimond de Raymond vit le jour.
C'est lui-même qui a soin de nous l'apprendre à propos de
ce régent nommé Sarrazin (1), que l'on fit couler en 1536,
en la ville d'Agen, ci lieu de ma naissance, » et qui fut le
premier porteur du calvinisme en ce pays. (Hérésie de ce
siècle, p. 894). Nulle part Raymond n'indique d'une manière
précise l'année en laquelle il vint au monde; mais de divers
passages de ses livres, il résulte que ce fut vers 1540. C'est,
du reste, la date qui a été généralement préférée par les
biographes.
Florimond de Raymond alla d'abord étudier en cette ville
de Bordeaux, où devait s'écouler la plus grande partie de sa
vie. Écoutons-le : « Il me souvient qu'en ma première en-
fance, un régent nommé Valois, faisant le (sic pour la)
sixiesme à Rourdeaux, commença de nous faire perdre la
coustume de donner entrée à nos leçons par le signe de la
que dépeint si vivement Florimond de Raymond. Du récit de Théodore
de Bèze on peut rapprocher celui que nous offre l'Histoire des martyrs
persécutés et mis à mort pour la vérité de l'Évangile, Genève, 1597, in-fo,
liv. III, édition augmentée, par Simon Goiilart,'d'un ouvrage publié
par Crespin, en 1570.
(1) Sur Sarrazin (Philbert), consulter Théodore de Bèze, ouvrage
déjà cité, p. 23. Théodore de Bèze, qui est d'accord avec Florimond
de Raymond sur la date de 1536, appelle son coreligionnaire « homme
docte, vertueux, » et ajoute qu'il « fut des principaux amis du sei-
gneur Jules de l'Escale, qui luy bailla son fils aisné pour l'enseigner
ès bonnes lettres. » Cette amitié devint, un peu plus tard, fort com-
promettante pour Scaliger, qui fut heureux d'avoir, en ces redoutables
circonstances, la protection des conseillers du Parlement de Bordeaux
Geoffroy de La Chassaigne, Briand de Vallée et Arnauld de Ferron,
envoyés à Agen pour juger tous ceux des habitants de cette ville que
l'on soupçonnait du crime d'hérésie.
DE FLÔRIMOND DE RAYMOND. 7
croix (festoient, disoit-il, des singeries), nous parlant de la
religion en privé, et comme se jouant, selon que nostre
jeune suffisance y pouvoit attaindre. Cela faisoit quelque
bresche en nos petites âmes, d'autant plus dangereux que
ces premières impressions s'arrachent après mal aisément,
quand elles ont une fois prins pied et jetté quelque racine.»
(Hérésie de ce siècle, p. 894).
De Bordeaux, le jeune Raymond fut conduit à Paris; il
entra dans le collége de Presles, dont Pierre Ramus avait été
nommé principal, en 1545 et qui, sous la direction du célè-
bre érudit, était devenu un des établissements les plus
florissants de l'Université (1). C'est encore à Raymond que
nous devons de savoir qu'il a été un élève de l'infortuné
Ramus. Voici ses paroles (Hérésie de ce siècle, p. 236) :
« N'a-t-on pas veu un détestable livre forgé en Allemagne,
quoy qu'imprimé ailleurs, au mesme temps que l'hérésie
jouoit ainsi son personnage, qui semoit ceste doctrine, por-
tant cet horrible tiltre des trois imposteurs, etc., se moc-
quant de trois religions maistresses qui seules recognois-
sent le vray Dieu : la juifve, la chrestienne et la mahomé-
tane? Ce seul tiltre monstroit qu'il sortoit des enfers, et quel
estoit le siècle de sa naissance, qui osoit produire un mons-
tre si formidable. Je n'en eusse fait mention, si Hosius et
Genebrard avant moy n'en eussent parlé. Il me souvient
qu'en mon enfance j'en veis l'exemplaire au collége de
Presle entre les mains de Ramus, homme assez remarqué
pour son haut et éminent sçavoir, qui embrouilla son esprit
(i) « Le collége de Presles ou de Soissons, dit M. Charles Wadington,
dans son livre intitulé : Ramus (P. de la Ramée), sa vie, ses écrits et
ses opinions (1855, in-8°, p. 310), était situé au bas du mont Saint-
Hilaire, près la place Maubert. Il était contigu au collége de Beauvais,
qui, plus tard, lui fut annexé pendant plus d'un siècle (de 1597 à 1696).
Sa grande prospérité date de l'année 1545, où Ramus en prit la
direction. »
8 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
parmy plusieurs recherches des secrets de la religion, qu'il
m'anioit avec la philosophie. On faisoit passer ce meschant
livre de main en main parmy les plus doctes, désireux de le
voir. 0 aveugle curiosité, que tu as fait trébuscher d'âmes
aux gouffres éternels (*) ! »
Le 23 décembre 1559 (2), Florimond de Raymond assista
au supplice d'Anne du Bourg. On.a souvent dépeint le con-
(1) Ce livre des Trois Imposteurs a fait le désespoir d'une foule
cFérudits. On ne sait et on ne saura probablement jamais rien de
positif sur ce diabolique sujet. G. Naudé, Richard Simon, Bernard de
La Monnoye, Charles Nodier, etc., ont soutenu que le livre cité par
Raymond n'a jamais existé. Pourtant l'affirmation de Raymond est
aussi nette et aussi formelle que possible, et d'ailleurs les témoignages
qu'il invoque lui-même viennent corroborer son affirmation. Ce livre,
qui avait dû être tiré à très peu d'exemplaires, a pu entièrement dis-
paraître avant la fin du XVIe siècle. L'opuscule que nous possédons
aujourd'hui sous le même titre aura été composé, au milieu du XVIIIe
siècle, par quelqu'un qui aura mystérieusement cherché à remplacer
ainsi l'introuvable traité. M. Huillard-Bréholles (Vie et correspondance
de Pierre de La Vigne, 1865, 1 vol. in-8°, p. 156) confirme mon opinion :
« Le témoignage de plusieurs écrivains qui appartiennent à la seconde
moitié du XVIe siècle donne lieu de penser qu'une publication ano-
nyme portant ce titre parut vers 1540; mais il n'en existe plus aucune
trace, et ce ne fut qu'au XVIIIe siècle que quelques libraires virent
dans la célébrité du prétendu livre des Trois Imposteurs l'occasion
d'une fraude grossière, mais lucrative. En effet, un misérable écrit,
antidaté de 1598, parut à Vienne sous ce titre en 1753, fut depuis
plusieurs fois réimprimé, et récemment encore, en 1846, à Leipzig,
avec une traduction allemande. » Il faut voir, sur tout cela, une bien
intéressante notice de M. Gustave Brunet, en tête du rare et petit
volume publié à Paris, chez Gay, 1860, in-18: De Tribus Impostoribus.
JUDIIC. Texte latin collationné sur l'exemplaire du duc de La Vallière,
augmenté de variantes de plusieurs manuscrits, etc., par Philomneste
Junior. Dans cette notice de 55 pages, M. Gustave Brunet a réuni,
suivant son habitude, les plus amples et les plus curieuses indications.
(s) Moréri, la Nouvelle Biographie générale et la plupart des Histoires
de France donnent à tort à cette lamentable journée la date du 20
décembre. L'Histoire ecclésiastique de Théodore de Bèze est d'accord
avec le procès-verbal d'exécution pour mettre le supplice d'Anne du
Bourg au 23 du même mois.
DE FLORIMOND DE RAYMOND. 9
seiller au Parlement de Bordeaux comme le plus intolérant
et le plus fanatique des hommes. Digne fils, au contraire,
de celui qui ne vit point, sans une noble douleur, s'allumer
les flammes qui dévorèrent Vindocin, l'auteur de La Nais-
sance, progrès et décadence de l'hérésie de ce siècle, retrace
ainsi (p. 865) l'effet que produisit sur lui la mort du jeune
magistrat : « Il me souvient que quand Anne du Bourg,
conseiller au Parlement de Paris, fut bruslé, tout Paris
s'estonna de la constance de cet homme. Nous fondions en
larmes dans nos collèges au retour de ce supplice, et plai-
dions sa cause après son déceds, maudissant ces juges injus-
tes qui l'avoient justement (1) condamné; son presche en sa
potence et sur le bûcher fit plus de mal que cent ministres
n'eussent sceu faire. »
Raymond prolongea son séjour à Paris pendant quelques
années encore. En 1562, il entendit prêcher Théodore de
Bèze à la porte Saint-Antoine (Anti-Christ).
Un peu plus tard, nous retrouvons Raymond à Toulouse,
où sans doute il étudiait en droit. On sait avec quel éclat
la jurisprudence était alors enseignée dans cette Université,
autour des chaires de laquelle se pressaient les Étienne Pas-
quier, les Henri de Mesmes, les Antoine Loisel, les Pierre
Pithou, et tant d'autres futurs grands magistrats (2). Ce dut
être là que Florimond, zélé disciple d'habiles professeurs,
l1) Sic. Le sens exigerait : injustement. Est-ce là une faute d'im-
pression? Ou bien ce justement rapproché de l'épithète injustes est-il
une allusion au summum jus summa injuria ?
(2) M. À. Grün (Vie publique de Michel Montaigne) croit que l'auteur
des Essais a fait aussi son cours de droit à Toulouse. M. Reinhold
Dezeimeris a dit, dans ses Recherches sur la vie de Pierre de Brach, en
tète du tome second des OEuvres poétiques de son compatriote, 1862,
p. XXVIII : La liaison intime de notre poète avec du Bartas date de
ce séjour à Toulouse, où le futur auteur de la Semaine suivait, lui
aussi, les cours de jurisprudence. »
10 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
acquit cette profonde connaissance des lois qui fit de lui,
bientôt après, une des gloires du Parlement de Bordeaux.
Quoi qu'il en soit, c'est en ces termes qu'il mentionne son
séjour dans la ville natale de Cujas (1) : « Estant aux escoles
de Tholose, l'an 1565, la curiosité me vira au logis d'un
chaous (2), qui vint trouver le roy Charles IX à Bayonne.
Comme il entretenoit de divers propos quelques hommes
d'honneur de la ville, il s'enquit par son truchement s'il y
avoit parmy eux des gens de la nouvelle religion; sur quoi
le feu sieur d'Agez, gentilhomme bourdelois (3), qui parloit
à luy, s'enquit pourquoi il s'en informoit. J'en voudrois
voir, dit-il, comme j'ay fait ailleurs, nous les aymons plus
que les autres chrestiens, parce que leur religion s'approche
plus de la nostre, ce qui fut bien relevé par les Tholosains,
qui appelèrent longuement les nouveaux chrestiens Turcs. »
(Hérésie de ce siècle, p. 462).
L'année suivante, Raymond avait quitté Toulouse pour
revenir à Paris. Alors âgé de vingt-cinq ans environ, il
inclinait tellement vers les opinions nouvelles qu'il n'était
déjà presque plus catholique. Florimond, quoi qu'on en ait
dit (4), n'était pas encore tout à fait un transfuge, mais il
(t) Raymond a rendu cet hommage à Cujas (Anti-Christ, p. 643) :
« Comme a monstré nostre Gaius françois, qui a apporté tant de clarté
et de lumière à la jurisprudence. »
(2) Espèce d'envoyé turc. Chaoux est dans d'Aubigné. La Fontaine
et Saint-Simon écrivent chiaoux.
(3) On lit dans la Chronique bourdeloise que, le 25 juillet 1528, noble
Pierre d'Agés fut élu jurât. En 1520, cet écuyer avait été déjà jurât
et sous-maire.
(4) Moréri remarque très sagement qu'« Il avait eu d'abord quelque
penchant pour les sentiments des calvinistes.» Bayle, qui a si souvent
corrigé les erreurs de Moréri, a bronché là où son devancier s'était,
cette fois, tenu ferme, et presque tous les biographes (y compris
M.Weiss, en la Biographie universelle) ont répété à l'envi que Raymond
« avait été huguenot dans sa jeunesse. » MM. Haag, à l'article Bèze
DE FLORIMOND DE RAYMOND. il
avait un pied dans le camp des huguenots, quand un événe-
ment singulier produisit dans sa manière de penser un
brusque et complet revirement. Laissons-le nous raconter
comment, en cette crise si redoutable, sa foi fut raffermie
au moment même où, plus que jamais vacillante, elle allait
entièrement s'éteindre :
« Je rends grâces immortelles à ce grand Dieu immortel,
de ce qu'il m'a faict ceste grâce d'avoir veu le triomphe et
victoire de son précieux corps sur Beelzébuth, car mon bon
ange m'y amena en compagnie de quelques escholiers,
estant tous en ce temps-là compagnons d'estude à Paris, et
sur le poinct de faire naufrage de nos âmes. La France estoit
lors en tel estât, qu'on monstroit parmy nos colléges au
doigt, et tenoit-on pour mal habile, celuy qui n'avoit eu quel-
que sentiment de la nouveauté évangélique (1). Encores que
ceste histoire ait esté recueillie par un notaire catholique et
un calviniste, lesquels furent présens à tous les actes qui
intervindrent en ce grand combat du fils de Dieu contre
Sathan, et qu'il ne soit ja besoin de mon tesmoignage, veu
qu'elle a esté imprimée; si veux je en déduire icy le récit
en faveur de ceux qui croyent plustost aux tesmoins ocu-
laires (2).
de la France protestante, ont été si bien trompés par Bayle, qu'ils ont
jeté à la face de Raymond le vilain nom d'apostat. Voici leur regret-
table phrase : « Le Père Maimbourg a copié les calomnies de Claude
de Saintes et des trois apostats Bolsec, Launay et Rœmond. »
(1) Le mot de Blaise de Monluc, au sujet de l'attrait fatal qu'avaient
pour tous en Guienne les nouvelles idées, est applicable à presque
toute la France d'alors : « Il n'y a enfant de famille qui n'ait voulu
gouster de ceste viande. »
(2) Dans les premières années du règne de Louis XIII, un autre
enfant de l'Agenais, Théophile de Viau, écrivit un récit bien différent
des aventures d'une possédée. Sceptique et railleur autant que Ray-
mond est croyant et respectueux, Théophile, qui à ce moment n'avait
pas encore abjuré le protestantisme, ne vit que fourberie dans un
,
12 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
» C'estoit une jeune femme native de Vervin, près Laon,
nommée Nicole Obry, possédée d'un grand nombre de dia-
bles, tous lesquels avant nostre arrivée avoient esté chassez
de leur garnison, sauf Beelzebuth, qui tenoit bon encores.
Ceste misérable et infortunée créature, conduitte en l'église,
à la veue d'un peuple infiny, estoit tellement tourmentée
qu'on luy oyoit craquer les os, grincer les dents, perdant
toute figure humaine. Elle venoit grosse, enflée comme un
muy, ouvrant la gueule de telle façon que ceux qui estoient
auprès d'elle luy voyoient le fonds de l'estomac. Parfois elle
tiroit un pied de langue, et roullant les yeux dans la teste
gros et enflambez, elles les rendoit étincelans comme chan-
delles. Et en cest estât, s'eslançoit en l'air, sans que douze
ny quinze hommes la pussent retenir, muglant et hurlant
comme un taureau. Quand le bon évesque de Laon faisoit
ses exorcismes, elle s'eslevoit en l'air, destournant la veuë
de la saincte hostie qu'il luy présentoit, vomissant lors mille
blasphèmes, puis, regardant les voûtes de l'église avec des
yeux renversés, affreux et hideux, elle poussoit un vent. On
voyoit sortir de sa bouche une fumée et souffle comme d'un
bœuf qu'on esgorge; elle trémoussoit, trembloit, se hérissoit
et tomboit tout à coup en extase, se déformoit, se rouloit,
« accident qui alarmoit desja tout le pays. » (Fragments d'une histoire
comique, chap. III, p. 19, 20 et 21 du tome II des OEuvres complètes
de Théophile. Bibliothèque elzevirienne, 1855.) M. Alleaume, dans
l'excellente notice biographique dont il a enrichi le premier volume
de cette édition, veut (p. xxvj ) que l'on compare à un sonnet de du
Bellay le piquant récit de Théophile. La démoniaque, dont le mal,
d'après le spirituel narrateur, « n'estoit qu'un peu de melancholie et
beaucoup de feinte, » est-elle une de celles qui, de 1617 à 1619, furent
exorcisées à Agen, et sur lesquelles M. de Saint-Amans, en son His-
toire du département de Lot-et-Garonne, et M. l'abbé Barrère, en son
Histoire religieuse et monumentale du diocèse d'Agen, nous ont donné
de si curieux renseignements, le premier en plaisantant à la façon de
Théophile, le second en affirmant à la façon de Raymond?
DE FLORIMOn DE RAYMOD. 13
s'arrondissoit comme un hérisson. Je laisse les estranges
propos, lesquels le diable proféroit par sa bouche. Enfin
Beelzebuth, vaincu par la présence du corps précieux de
Jésus-Christ, sortit hors et quitta sa prison, après avoir fait
une fumée et jetté deux coups de tonnerre, laissant un
brouillart espais qui environna les clochers de l'église, et
tous les assistants ravis d'une si grande merveille (1). »
(L'Anti-Christ, p. 478).
Raymond a raconté de nouveau le grand et fameux mi-
racle de Laon dans l'Hérésie de ce siècle (p. 204), et c'est là
qu'il a déclaré que ce miracle le retira de la gueule de l'hé-
résie, expression qui a trompé tant de biographes. Expliquée
par le passage que je viens de citer et surtout par les mots :
sur le point de faire naufrage de nos âmes, la métaphore
de l'historien devient claire comme le jour, et il est impos-
sible de ne pas donner raison à Laurent Josse Leclerc,
affirmant que le mot relira est ici le synonyme de pré-
serva (2). En vain objecterait-on que Raymond lui-même
i1, Voir : Histoire de Nicole de Vervins, d'après les historiens contem-
porains et témoins oculaires, ou le Triomphe du Saint Sacrement sur le
démon à Laon, en 1566; ouvrage accompagné de deux brefs des souve
vains pontifes saint Pie V et Grégoire XIII, relatifs à la publication de
ce miracle; précédé d'une lettre de M. le chevalier Gougenot des Mous-
seaux, et orné du fac simile d'une grande gravure représentant les
exorcismes de Nicole de Vervins. In-So de 499 pages, 1863, Paris.
Interroger aussi, à un tout autre point de vue, l'Histoire de la ville
de Laon, par Devismes, 1822, 2 vol. in-So. — Henri de Sponde, en sa
continuation des Annales de Baronius, a cité le le naïf » récit de
Florimond de Raymond. Il n'a pas manqué de rappeler, d'après
Geuebrard, qu'un ministre protestant ne trouva d'autre moyen de
délivrer un possédé, que de le mettre dans un sac avec des pierres,
et de le jeter dans la rivière d'Oise. Le remède est sûr, mais désagréable.
(2) Lettre critique sur le dictionnaire de Bayle, 1732, 1 vol. in-12. Le
chapitre sur Raymond, un des plus intéressants et des plus développés
de l'ouvrage, s'étend de la page 329 à la page 410, avec un supplé-
ment qui va de la page 435 à la page 4-44. Ce chapitre a élé abrégé
1
14 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
semble nous dire qu'il a passé à l'ennemi, quand il avoue
avoir assisté aux prêches de Théodore de Bèze et de quelques
autres ministres; il était là comme curieux et non comme
adepte. Combien de bons catholiques de notre temps n'ont-
ils pas été les auditeurs empressés du pasteur Coquerel?
Ce fut à l'âge de trente ans environ que Raymond devint
membre du Parlement de Bordeaux. Michel de Montaigne
résigna en sa faveur, le 23 juillet 1570 ('), la place de con-
seiller qu'il occupait en cette cour depuis 1561. Raymond a
dignement loué, dans le premier livre qu'il ait publié, son
illustre prédécesseur, et quoique cet éloge ait été récemment
reproduit par M. Dezeimeris (Notice sur Pierre de Brach,
Paris, 1858, in-8°, p. 161), on ne regrettera pas, je l'espère,
de le retrouver ici : ce Mais laissons cela pour M. de Montagne;
il faut estudier ceste leçon chez luy. Combien de fois nous
par l'auteur dans ses Remarques critiques sur divers articles du dic-
tionnaire de M. Bayle, à la suite de chacun des 5 vol. in-fo de l'édition
de ce dictionnaire, faite en 1734 àTrévoux (sous le titre d'Amsterdam).
Philippe-Louis Joly a littéralement copié le chapitre de Leclerc sur
Raymond dans ses Remarques critiques sur le dictionnaire de Bayle,
1 vol. in-f° en deux parties, 1748. M. Beuchot a dénoncé d'une manière
générale les plagiats effrontés de Joly (Avant-propos de son édition du
dictionnaire de Bayle, 1820). Après d'attentives vérifications, je puis
certifier que, pour une foule d'observations, le texte de Leclerc a été,
de la première à la dernière ligne, pieusement transcrit par le cha-
noine de Dijon. Plus loyal que Joly, j'avertis que le travail de Leclerc
m'a été fort utile plus d'une fois.
(t) Voir à l'Appendice (no 2) les lettres d'estat et office de conseiller
au parlement de Bordeaux pour Me Florimond Raymond.
L'excellent article consacré à Montaigne par le Dr Payen, dans la
Nouvelle Biographie générale, retarde cette date d'un jour. Cet article
donne appétit de lire le travail complet dont M. Payen enrichira la
définitive édition des Essais, que nous attendons tous avec tant
d'impatience. A ceux qui reprocheraient. au Dr Payen sa prudente
lenteur, je répondrai par ce vers du chant 1er de la Semaine de du
Bartas :
Car ce qui se fait bien, se fait prou vistement.
DE FLORIMOND DE RAYMOND. 15
a-t-il attachez à ce discours? Il souloit accointer la mort d'un
visage ordinaire, s'en apprivoiser et s'en jouer, philosophant
entre les extrémités de la douleur, jusques à la mort, voire
en la mort mesme. La France puis peu de temps (1) est
ecclipsée de ceste vive et incomparable lumière de sçavoir,
d'éloquence et de suffisance aux affaires du monde, après la
monstre que nous avons apperceu de sa vertu, de sa philo-
sophie courageuse et presque stoïque, de sa résolution es-
merveillable contre toutes sortes de douleurs et tempestes
de ceste vie, de son exquis et prompt jugement par dessus
les hommes de son siècle, en toute occurence d'affaires, de
sa conversation la plus douce et enrichie de grâces et relui-
sante de diverses perfections qu'autre qu'on eust sceu
souhaitter. Le cruel et impitoyable destin l'a retiré de
nostre veuë, et sur l'entrée de son aage a desrobé à la
Guyenne, mais plustost à la France, ce riche thrésor d'hon-
neur, de vertu et de gloire immortelle. J'invoquerois vostre
aide et vostre secours, ô muses sacrées ! afin de graver icy
vos vers en l'heureuse et éternelle mémoire de nostre Mon-
taigne, non jamais assez loué. Mais vos roses ne se cueillent
point dans les espines du Palais, où il y a longtemps que
vous m'avez abandonné. Aussy, est-ce au digne chantre
d'Aymée (2) à venir à bout d'un si riche suject. » (L'Anti-
papesse, édition de 1607, p. 158).
La vie de Florimond de Raymond offre bien peu d'événe-
ments qui méritent l'attention du biographe. Pendant les'
troubles de 1572, il fut pris dans un voyage par un parti de
(') On sait que ce fut le 12 septembre 1592 que mourut, pour citer
encore Florimond de Raymond, « ce rare personnage, qui par son
décès semble avoir laissé la vertu orpheline. »
(2) Tous les amis de la littérature du XVIe siècle savent, surtout
depuis que M. Reinhold Dezeimeris a donné une si bonne et si belle
édition des OEuvres de Pierre de Brach, que l'Aymée chantée par le
poète bordelais était la femme même du poète, Anne-Aymée de Perrot.
16 ESSAI SUR LA VIE Et LÈS OUVRAGES
ceux de la religion qui exigèrent de lui une rançon de mille
livres (1). Les mauvaises langues ont prétendu qu'il ne
perdit jamais, depuis ce temps-là, l'occasion de se les faire
rembourser par les huguenots amenés devant le Parlement,
et qu'il toucha dix ou douze fois cette somme, comme il
s'en vantait lui-même. Il m'est impossible de croire que
Raymond ait eu à se reprocher toutes ces malversations, et
ce n'est assurément point un magistrat, entouré comme lui
de l'estime des plus vertueux catholiques, et même de
celle de protestants aussi honnêtes que Saluste du Bartas et
que du Plessis-Mornay, qui a fait à quelques-uns de ses jus-
ticiables cette large et hardie application du mot vulgaire :
autant de pris sur l'ennemi !
J'ignore à quelle époque Raymond se rendit en Allema-
gne, sans doute pour aller étudier sur les lieux les questions
qu'il se proposait de traiter dans son livre de l'origine des
hérésies. Nous ne savons de ce voyage que ce qu'il nous en
apprend lui-même au sujet des interpolations de certains
manuscrits, dans ce passage de l'Anti-papesse, p. 14 :
« Ainsi a fait naguères un quidam, qui dit avoir veu, dans
les archives de Cologne, un vieux registre qui porte certain
tesmoignage de ceste histoire. Je dis que j'en ay veu un
autre dans Vuitemberg, qui est le plus fameux et renommé
siège du luthéranisme, qui descouvre à l'œil la source de
ceste fable. »
En 1580, Raymond fut chargé, avec quelques-uns de ses
collègues, d'aller présenter les hommages du Parlement de
Bordeaux au duc d'Alençon, frère de Henri 111 : o Lorsque,
dit-il, p. 817 de l'Anli-Christ, feu Monsieur frère du roi
(1) Raymond a fait de sa mésaventure une très discrète mention
dans cette phrase de l'Hérésie de ce siècle, p. 1011 : « Pendant que je
demeurai prisonnier de guerre entre leurs mains, j'ai considéré
souvent leur façon de vivre. »
DE FLORIMONI) DE RAYMOND. 17
estoit en Guyenne peur manier la paix (t) avec le roy de
Navarre, à présent nostre roy, ou dresser la guerre de
Flandres, je fus député pour l'aller saluer à Cadillac (2) avec
quelques autres de nostre Parlement. Estans ces deux prin-
ces un soir entrez en discours sur le bel ordre de la sacrée
geidarmerie establie à Malte, le roy s'estendit bien avant
sur les louanges de ces chevaliers croisez, prisant beaucoup
si saincte et salutaire institution, et se tournant devers
quelques gentils-hommes de la religion qu'il suivoit lors, il
leur dit : avons-nous rien en la nostre qui esgale cela? Je
m'estonne que les princes protestants d'Allemagne n'ayent
estably quelque ordre pareil. Un des premiers de la trouppe,
tout mutiné, quitte la compagnie et, grondant entre ses
dents, souspiroit, disant que ce pauvre prince un jour leur
eschapperoit (3). Véritable prophète, aussi estoit-il disciple
(4) Voici ce que dit Marguerite de Valois, au sujet de la paix signée
à Fleix, le 26 novembre 1580 : « Cette commission réussit si heureu-
sement à mon frère, que, venant en Gascongne, où il demeura sept
mois pour cet effecL., il fist la paix au contentement du roy et de
tous les catholiques, laissant le roy mon mary et les huguenots de
son party non moins satisfaicts, y ayant procédé avec telle prudence,
qu'il en demeura loué et aimé de tous. » (Mémoires, p. 171 de l'édi-
tion de M. Lud. Lalanne. Bibliothèque elzévirienne.)
(2) Le château de Cadillac n'était point encore ce qu'il devint, au
commencement du XVIIe siècle, « le plus grand et le plus superbe
édifice qui soit en France, après les maisons royales, » comme s'ex-
prime Girard en son Histoire de la vie du duc d'Épernon, édition de
1730, t. II, p. 199, littéralement copié par Dom Devienne (Histoire de
la ville de Bordeaux, p. 219). Ce fut seulement en 1598 que le duc
ù'Épernon jeta les fondements de ce palais, qui devait, suivant le
même Girard, lui coûter plus de deux millions de livres, et qu'il ne
put voir achevé. A l'époque où Raymond fut reçu à Cadillac, le châ-
teau était à peu près tel que François de Foix-Candalle, évêque d'Aire,
l'avait laissé (5 février 1594) à la duchesse d'Épernon, sa nièce (Mar-
guerite de Foix). �-——--�
(3) Ce mécontent était Gtp Sjégtfcr, baron de Pardaillan, sei-
1
gneur de Sainte-AulayevMelrazea^ etc^^lkde Pierre de Ségur et de
2
18 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
de Brocart (1). Ce sont de ces boutades, disoit-il, qui sentent
un homme mal assuré en sa religion. Je croy que si ce
pauvre gentil-homme eust veu le 25, "ne de juillet, jour bien
heureux pour la France, il fut mort de desplaisir (2). »
JNous lisons, dans la Chronique Bourdeloise de Jean
Darnal, à l'année 1593 : « Monsieur de Remon, conseiller
au Parlement, estant l'un des commissaires pour assister à
l'eslection de la jurade de ladite année, avant procéder
demanda à Messieurs les jurats de luy octroyer la bourgeoi-
sie, ce qu'ils firent; et en même instant, sans faire aucune
Catherine de Pellagrue. Il fut surintendant de la Maison du roi de
Navarre, qui l'envoya, en qualité d'ambassadeur, en Allemagne, en
Suède, en Danemarck, en Angleterre. M. Teulet, qui a publié quelques
lettres de Ségur dans les Relations politiques de la France et de l'Espa-
gne avec l'Écosse au XVIe siècle, 1862, dit (note de la page 331 du
t. III) : « Investi de toute la confiance du roi son maître, il la justifia
par l'habileté et le succès de ses négociations. » Voir, sur le diplomate
gascon, de Thou, qui loue la noblesse de son extraction feprœcipuà
A quitaniœ nobilitate), son honnêteté et son talent (probo et vivaci nec
inerudito ingenio). Voir encore les Mémoires de du Plessis-Mornay,
et le 1er volume du Recueil des lettres missives de Henri IV.
(t) Raymond entre dans beaucoup plus de détails en un autre
endroit de l'Anti-Christ (p. 53) : « Comme ce nouveau prophète Jac-
ques Brocard, duquel un gentilhomme de nostre Guyenne m'a autrefois
raconté beaucoup de merveilles. Il le révéroit comme un saint Paul;
avoit telle créance en lui, qu'il tenoit déjà la ruine de l'Église pour
Loute certaine. Ce pauvre homme bastissoit là-dessus les espérances
de sa fortune; et comme je luy eus reparty que c'estoient resveries :
ces resveries, dit-il, valent les pensées mieux assises du plus grand
homme qui ait vescu il y a plusieurs siècles. » De Thou remarque
que Ségur était crédule, et il se moque de la confiance qu'il accordait
à un visionnaire tel que Brocard. Sponde (à l'année 1583) s'est souvenu
des railleries de de Thou. Bongars, en une de ses lettres (24 juillet
1593), annonce qu'il remue ciel et terre pour faire payer Brocard de
trois cents écus d'or, que M. de Ségur lui a laissés par son testament.
Raymond nous donne des renseignements bien amusants sur le sec-
taire italien; Bayle les a tous mis à profit en son Dictionnaire.
(2) 25 juillet 1593, jour de l'abjuration solennelle de Henri IV à
Saint-Denis.
DE FLORIMOND DE RAYMOND. 19
inquisition, luy firent prester serment, et attendu sa qualité,
fut dispensé des formalitézetde présentation de requeste^).»
Le 7 mai 1599, Raymond obtint, par la protection du
cardinal de Joyeuse, un bref du pape Clément VIII, en vertu
duquel il lui fut permis de lire les livres des hérétiques pour
les réfuter. L'infatigable polémiste a reproduit ce bref dans
son Histoire de l'hérésie, p. 400, et il a dû le faire avec
d'autant plus de fierté, que ses ouvrages reçoivent là du
Souverain Pontife ce triple et magnifique éloge : « Lucu-
lenter scripti, non solum eruditionem, et eloquentiam, sed
zelum et devotionem manifesté ostendunt (2). »
Gabriel de Lurbe, en son discours sur les antiquités trou-
vées près le prieuré Saint-Martin Lès Bourdeaux en juillet
1594 discours imprimé à la suite de sa Chronique Bourde-
loise, vante la collection d'objets antiques rassemblée par
Florimond de Raymond : « Je ne veux aussi passer sous
silence, dit-il (p. 96 de l'édition de 1703), plusieurs belles
(1) En cette année 1593, Florimond de Raymond eut un procès
avec Arnaud du Faur, seigneur de Pujols, mari de dame Yolande de
Lordal. Le gentilhomme de la chambre du roi de Navarre demandait
à toucher une rente sur le domaine de Suquet, compris dans la
seigneurie de Pujols (près Villeneuve-sur-Lot). Voici l'arrêt du 7 sep-
tembre, conservé dans les papiers de famille : « La Cour, faisant droit
aux parties sur les tiltres et preuves de noblesse produites par ledit
de Remon, a ordonné que iceluy de Remon, pour luy et les siens, à
l'avenir feroit hommage, audit seigneur de Pujols, pour raison de
ladite maison de Suquet, et ce au devoir d'un panache d'aigrette. »
(2) Bullart n'a pas oublié, après avoir énuméré les travaux de
Raymond, de citer ce bref, « qui rend à toute la chrestienté un
témoignage illustre de leur mérite et de leur importance. » 11 faut
que Bayle n'ait pas connu l'article biographique dont Raymond est
l'objet dans l'Académie des Sciences et des Arts, car autrement Leclerc
n'aurait pu lui reprocher d'avoir ignoré le lieu de naissance de notre
auteur. L'article de Bullart débute ainsi : « Agen, ville de l'archevêché
de Bordeaux, située dans un endroit fort agréable de l'Aquitaine, a
produit, en la personne de Florimond de Remond, un vaillant défen-
seur de la foi orthodoxe. »
90 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
pièces que le sieur Raymond (1), conseiller du roy en ladite
cour, a naguères retiré de la poussière et l'oubly de divers
lieux de ceste ville, et eslevés en sa maison, en laquelle on
voit une grande quantité de pierres antiques, et entre autres
deux statues de marbre blanc, lesquelles le feu sieur prési-
dent de la Chassaigne, personnage d'un exquis et rare
sçavoir, et fort curieux des choses antiques, avoit conservé
soigneusement. L'une représente, selon le jugement commun,
un grand capitaine, ou empereur Romain, ayant la teste
entourée d'une couronne de lauriers; l'autre statue est en
habit de consul ou sénateur romain. Il y a pareillement
l'idole et statue de Jupiter, d'environ quatre pieds de haut,
ayant à coslé l'aigle rompue dont les pattes paroissent
encores, et la foudre en la main gauche avec ces mots :
deo invic. 0. M.
laquelle statue fut trouvée dans une petite maison apparte-
nante au sieur de Nesmont, président en ladicte Cour, près la
susdicte Porte-Dijaux, ce qui confirme l'opinion cy-dessus
proposée, que le hastiment où ces dernières antiquitez et
statues ont esté descouvertes fut le Temple de Jupiter.
Autant ou plus est remarquable la statue d'Adrian, refoncée
dans une pierre en forme de coquille, trouvée en la rue du
Loup de ladicte ville il y a environ un an, etc. »
Parmi les curiosités que l'on pouvait admirer dans le
musée formé par Raymond, Gabriel de Lurbe énumère
encore des pierres sur lesquelles sont gravées des inscrip-
tions qu'il reproduit, et notamment une inscription en l'hon-
neur du favori Antinous, des tronçons de colonnes de marbre
trouvées au Château-Trompette; en un mot, une foule de
(1) On voit que Gabriel de Lurbe donne au nom de l'archéologue la
même orthographe que moi. Bien d'autres contemporains en ont fait
autant.
DE FLORtMOND DE RAYMOND. 21
précieux débris de la ville d'Ausone (1). Il résulte de la des-
cription donnée par Gabriel de Lurbe de tous les objets d'art
réunis par Raymond, que l'on retrouvait chez cet archéolo-
gue, qui mérite tant d'être plus connu, la plupart de ces
« riches et rares antiquités » dont Bordeaux pouvait s'énor-
gueillir autant qu'aucune ville des Gaules.
Un amateur étranger a sanctionné tous les éloges prodi-
gués par Gabriel de Lurbe au Dusommerard bordelais du XVIe
siècle. Zinzerling (Jodoci Sinceri itinerarium Gatliœ, etc.,
cum appendice de Burdigalà, Lugduni, 1616, in-12), parle
avec enthousiasme des statues groupées dans le jardin de
Raymond, in horlo domini Remondi consiliarii, viri iuxta
ceteras laudes, quas mereturjiumanissimi (Appendix, p. 27).
Zinzerling nous ramène encore (un peu plus bas, p. 39),
dans ce jardin orné de tant d'objets admirables, spacia
faciamus in viridibus Remondi, loco musis amato. Sur les
pas de ce cicerone, nous revoyons tout ce que Gabriel de Lurbe
nous a déjà montré : la statue de Jupiter tenant la foudre de
la main gauche, et ayant auprès de lui un aigle malheureu-
reusement mutilé, la statue d'Adrien, diverses autres statues
de personnages inconnus, etc. Zinzerling ajoute que toutes
ces statues, ainsi que les pierres antiques revêtues d'inscrip-
tions, étaient encastrées dans celle des murailles de la maison
(1) Conférez, avec ce passage du discours de Gabriel de Lurbe, ce
passage de Y Anti-Christ (p. 356) :
« Recherchant les antiquitez de ceste ville de Bourdeaux, j'en ay
rencontré deux cachées sous terre dans une maison en la ruë du
Loup, lesquelles depuis parmy plusieurs autres de marbre, j'ay esle-
vées chezmoy; l'une est la statue de l'empereur Adrian, placée dans
une niche renfoncée comme une coquille, de la grandeur presque du
naturel, ayant ceste inscription en son rond (car elle est taillée en
arc) : D. Hadri. P.P. Mémo. L. Sab. Pro D.D. ; et tout auprès, au
mesme lieu, j'en ay trouvé un autre de son mignon, où est ceste
inscription : Antinous, ex vot. fecit Ac. 1. 0. M. Conse. Il y avoit
apparence de quelque figure, que le temps a mangé. »
22 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGE!
de Raymond qui regardait le jardin vers l'Orient. Il décrit
ensuite une pierre sculptée, placée au milieu du jardin et
portant une inscription composée par Raymond, inscription
que je reproduis au bas de cette page, et où se reflète ce
feu sacré tout particulier qui brûle dans l'âme des anti-
quaires (1).
Raymond n'avait pas seulement un remarquable musée ;
il avait aussi une riche et belle bibliothèque. Divers passages
de ses œuvres prouvent qu'il possédait un grand nombre de
livres rares et de précieux manuscrits. Par exemple, il nous
dit (p. 392 de YAnti-Christ) : « J'ay parmy mes recherches
un gros volume qu'une femme réformée, natifve de Saint-Lis,
mais mariée au Mont-de-Marsan en -nos Landes, nommée
Claude d'Alisant, a composé de la prédestination, où il y a
de plaisantes boutades. Elle en fit présent à Madame, sœur
H in medio horti lapis rotundus, in quo in orbem tripudiantes
dii paganorum veteres insculpti, et inter alios Phœbus lyram manu
tenens. Ubi imago paret veteris lyrae vetustate multa jam infracta
sunt. Desuper vero in imposita columnae scapo huius modi scriptura
noviter incisa : Clemente VIII Reip. Christianae immensam molem sus-
tinente, Enrico IV, Gai. et Nav. Rege post suum ad avita sacra quasi
post liminio reditum, Jac. Mantignono Fr. Marescallo in Aqui. prov.
vices regis obtinente, Flor. Rœmundus sen. Burd. hanc teretem por-
phyretici marmoris columnam basi striatae ac rictu socoso tripudian-
tes veterum deos referenti super positam, etadjectofamiliae Remundeae
gentilitio stemmate in acutum acumen fastigiatam, ut sacras vene-
randœ antiquitatis reliquias, è situ et pulvere in lucem reponi curavit.
an MDXCIV.— Raymond composa aussi une inscription pour le tom-
beau de l'archevêque de Bordeaux, Prévost de Sansac, mort le 17
octobre 1591. Il dit dans son Anti-Christ (p. 631) : « Te adoro est de
mesme que si on disoit te oro. Ce qui servira de response à la bestise
de celuy qui me reprenoit d'ignorance, et accusoit d'idolâtrie ce que
je fis mettre au tombeau de feu Antoine de Sansac, archevesque de
Bourdeaux, la vertu et bonté de son temps : Antonii Sansaci Maries
id te adorant. » On trouvera l'épitaphe, en son entier, à la page 104
de la Chronique bourdeloise de Jean Darnal (édition de 1703). Darnal
n'en nomme point l'auteur, et, dans sa leçon, l'adorant que vient de
citer Raymond a disparu pour faire place au mot orant.
DE FLORIMOND DE RAYMOND. 93
du roy, s'en allant en France (1). » Et (p. 54 de Y Anti-
papesse) : « Un seul ay-je veu qui la loge (la papesse Jeanne)
après Benoist troisiesme. Je n'ay peu descouvrir son nom ;
car c'est un vieux livre, qui n'a ny pieds ni teste, à demy
mangé de rats, imprimé en Allemagne, lequel le feu comte
de Candale, Phederic de Foix me donna, seigneur qui
aymoit et manioit dextrement les livres, autant qu'autre de
son aage; aussi estoit-il extraict d'une famille très illustre et
en armes et en lettres (2). » Et (p. 57 du même ouvrage) :
« J'ai deux copies de ce Fasciculus (3), l'une imprimée par
(1) Raymond a reparlé de Claude d'Alisant dans l'Hérésie de ce siècle
(p. 876) : « Plusieurs, qui -vivent encores, sçavent qu'au Mont-de-
Marsan, bonne et grande ville de nostre Guienne, on a veu, l'an 1572,
une bourgeoise nommée Quiteyre, de Bordenave, femme de Blaise de
Brahenne, monter en chaire, lire la Bible, attendant que le ministre
vint faire le presche. Et une autre fille de S. Lis, nommée Claude
d'Alisant, mariée avec un advocat en la mesme ville, faire la théolo-
gienne, souvent reprendre son ministre. Celle-cy, qui faisoit parfois
l'office de diacre, composa un livre de la Prédestination, qu'elle pré-
senta à Madame, sœur du Roy, depuis duchesse de Bar, pour le faire
imprimer, lorsqu'elle s'achemina en France l'an 1592, lequel j'ay par
devers moy escrit de sa main. » L'abbé Monlezun (p. 459 du t. V de
son Histoire de la Gascogne), appelle cette femme auteur Claudine
Lixant, et ajoute, d'après un document des archives de l'hôtel-de-ville
de Mont-de-Marsan, que ce fut en 1590 qu'elle complimenta Catherine
et lui fit hommage d'un de ses livres. MM. Haag n'ont rien dit de
cette Mère de l'Église, et je réclame pour elle un petit article dans le
supplément qui sera bientôt donné à la France protestante.
(*) Ce Frédéric de Foix, comte de Candale, fut fait chevalier de
l'ordre de Saint-Michel en 1560. J'ai publié de lui, dans le t. IV des
Archives historiques du département de la Gironde, p. 168, une lettre
écrite de Cadillac, le 13 juillet 1570, au parlement de Bordeaux. Il y
a, dans les Mémoires de Condé (6 vol. in-4°, 1743, t. V, pp. 170 et 177),
deux documents très intéressants, intitulés : Délibération du sieur de
Candalles et autres de sa Ligue contre le Roy et ses édits faits au mois
d'aoust 1564, et : Ligue, confédération et alliance du sieur de Candalles,
et autres papistes de Guyenne, etc.
(3) Fasciculus temporum, manuel d'histoire universelle, composé au
XV.. siècle par un chartreux de Cologne, Werner Rolewinck. La pre-
24 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
Adam Allemanus, l'an 1480, et l'autre sans date ny nom de
son imprimeur, toutesfois de vieux caractères, lesquels sur
ce propos de la papesse se montrent fort différens et con-
traires, et néantmoins partout ailleurs sont d'accord. » Et
(p. 76 du même ouvrage encore) : « L'an 1597, un mien
amy m'envoya un vieux livre manuscrit trouvé en l'abbaye
Saincte-Colombe-lez-Sens, le nom de l'autheur n'y est pas,
toutesfois il monstre qu'il estoit Anglois. Celuy-là escrivant
entre autres choses l'eslection des Papes, dit que soudain
après Léon, Benoist fut esleu. » Enfin, négligeant la mention
que fait le bibliophile d'un manuscrit de Brocard (Anti-
Christ, p. 53), d'un vieil exemplaire de la Chronique de
Martinus Polonus différent de celui qui fut publié en 1573
(Anti-papesse, p. 19), de plusieurs traités manuscrits de
ministres protestants (Hérésie de ce siècle, passim), je ne
citerai plus que ce passage de l'Anti-Christ, p. 137 : cc Je
laisse le reste, espérant, si je puis recouvrer quelque chapitre
qui s'est égaré, de faire voir en nostre langue toutes les
œuvres que nous avons de ceste Saincte-Vierge (sainte-
Hildegarde), pour réparer l'injure qu'llliricus luy a faict (1),
mière des nombreuses éditions de cette chronique parut en 1474. Le
Manuel du Libraire n'a pas mentionné l'édition d'Adam Allemanus,
citée par Raymond.
I1) Juste Blanckwalt avait déjà publié à Cologne, en 1566, in- 4° :
Hildegardis abbatissœ epistolar. liber, item ejusdem scripta alia, etc.
La traduction française que Raymond comptait donner des œuvres de
sainte Hildegarde n'a point paru, et il faut d'autant plus le regretter,
que la correspondance de l'abbessede Saint-Rupert est bien curieuse,
et que ses Révélations sont plus curieuses encore. Une édition plus
complète que toute autre des OEuvres de sainte Hildegarde a été
donnée par l'abbé Migne, dans le tome 197 de sa Patrologie latine,
qu'elles remplissent tout entier, avec le travail des bollandistes sur
la vie de l'auteur. M. Ch. Daremberg y a inséré un traité de Physique
de la sainte abbesse : Subtilitatum diversarum naturarum crealurarum
libri novem, d'après un manuscrit du XVe siècle de la Bibliothèque
Impériale de Paris. Le texte n'était connu que par deux éditions fort
DE FLORIMOND DE RAYMOND. 25
m'ayant esté données par celui qui porte dignement et à bon
droict le nom de Premier en nostre Parlement, et qui ne
doit tenir le second lieu après aucun premier de ce
royaume (1). »
Raymond eut des relations avec un grand nombre de
personnages célèbres. Deux de ses meilleurs amis furent
Guillaume de Saluste, sieur du Bartas, et Pierre de Brach,
sieur de La Motte Montussan. L'auteur de la Semaine, que
Raymond (Anti-Christ, p. 97), appelle « nostre poète
(nostre estoit-il vrayement, et le plus riche honneur de la
Gascongne), » et dont il cite, au même endroit, une élo-
quente tirade contre ceux qui osent annoncer
les plus secrettes choses
Que dans son cabinet l'Eternel tient encloses (2),
l'auteur de la Semaine, dis-je, lui adressa le flatteur
sonnet que voici :
rares et fort imparfaites. Il est accompagné, dans la Patrologie, de
prolégomènes et de notes du Dr F.-A. de Reuss, professeur à Wurtz-
bourg.
(1) Guillaume Daffis, dont Jean Darnal (p. 141) a parlé en ces ter-
mes : « En l'année 1610, mourut monsieur le premier président Daffis,
l'un des plus grands personnages du siècle, pour son rare sçavoir. Il
avoit dignement paru en sa charge, et acquis une réputation et renom-
mée immortelle. La science joincte avec une rare éloquence le faisoit
admirer par tout. » J'ai fourni aux Archives historiques de la Gironde
(passim) un grand nombre de lettres de ce magistrat, notamment
une série très remarquable de lettres adressées à Henri IV. Le talent
de l'écrivain n'y brille pas moins que la sagesse et le patriotisme de
l'homme politique.
I2) Raymond (ibidem, p. 943) a cité d'autres vers de du Bartas : « Je
remets cela à nostre Mercure, rare truchement des langues, et l'or-
nement de nostre Agen, qui s'honore de sa naissance, duquel le poète
gascon a véritablement chanté :
Le docte Scaliger, merveille de nostre aage,
Le soleil des sçavans qui parle éloquemment
L'hébrieu, grégeois, romain, espagnol, allemand,
Etc.
96 - ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
Mon cher Rémond, qui sçait dextrement marier
La lyre de Phébus aux textes de Scévole,
Tu t'enquiers si depuis que j'ai quitte l'escole
J'ai suivi le barreau ou bien le train guerrier?
La vente des Estats, le mespris coustnmier
De la Saincte Thémis qui de ça bas s'envole,
L'horreur du fer civil qui nostre France affole,
M'ont faiet tant desdaigner l'un et l'autre mestier,
Que, loin d'ambition, d'avarice et d'envie,
Je passe oisivement en mon Bartas la vie,
Me contentant du bien par les miens acquèté !
Mais tel, mon cher Rémond, et nuict et jour se peyne
Pour s'immortaliser, dont peut estre la peyne
Ne sert tant au public que mon oysiveté (1).
Pierre de Brach fut encore plus étroitement lié que du
Bartas. Que de fois le poète bordelais a glorifié son ami? La
pièce intitulée le Canarin, qui est adressée à Raymond,
contient ces compliments :
Et ton mérite divers
Enfanteroit en mes vers
Une mer inépuisable
De ta louange admirable.
Jamais plus d'encens n'a fumé sur l'autel de l'amitié. En
une autre pièce, le Convy, qui fait partie, comme la précé-
dente, des Poèmes de P. de Brach (Bordeaux, 1572, in-4"),
et qui est une des plus gracieuses de tout le recueil, le nom
de Raymond est encore affectueusement prononcé :
Or, sus donc rompant ton silence,
Vien, ma muse, et pour moi commence,
(') Ce sonnet n'a pas été admis par les éditeurs calvinistes des
OEuvres complètes de du Bartas. On ne le trouve que dans sa Muse
chrestienne. Bordeaux, 1573.
DE FLORIMOND DE RAYMOND. 27
Ta vois à ma vois accordant,
D'entonner un son applaudant
D'un long l'o, qui haut s'envole
Jusques au ciel soubs ma parole
Qui me serve pour bien vienner
Ceux qu'icy j'attans à disner.
C'est Raimond, un autre moi-mesme,
Saluste, que j'aime et qui m'aime
C'est Peletier en l'amitié
Duquel aussi je suis lié
Par une nouvelle alliance
Nouvelle estant sa cônnoissance (1).
Ce sont ces trois dignes du son
D'une docte et grave chanson,
Ces trois, qui tous jours font estime
Des nombres de ma basse rime,
Et lesquels souvent ont flaté
Les vers que toi-mesme as chanté.
Or donc, ma muse, à leur venue
Va leur dire la bien-venue,
Ou bien d'un pas non paresseux
Pour les mener va-t-en ches eux,
Car je me crains que leur demeure
Du disner fera passer l'heure :
Et que mon Raimond empesché
Soit dans son estude attaché
Feuilletant nos lois querelleuses
Sur quelques matières doubteuses,
Ou pour vuider un point nouveau
D'un procès mis sur le bureau.
(1) Jacques Peletier, du Mans, le traducteur de l'Art poétique d'Horace
et des premiers chants de l'Odyssée, etc. — Voir, sur lui, une notice
très étendue et très instructive de M. de Clinchamp, dans le Bulletin
du Bibliophile de 1847, p. 283-308 et 439-468. Il y a là de nombreux
détails sur les rapports du médecin-poète manceau avec de Brach,
de Raymond, et surtout avec du Bartas.
28 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
Raymond vit de près divers personnages qui avaient joué un
rôle politique considérable, et il obtint d'eux des communi-
cations importantes dont il fit profiter ses lecteurs. J'ai déjà
cité, dans la biographie de François de Noailles (1), un pas-
sage considérable de l'Anti-Christ sur quelques épisodes du
séjour de ce « grand homme d'estat » à Constantinople.
Raymond recueillit encore d'autres récits de la bouche de
« François et Gilles de Nouailles, qui ont tous deux esté am-
bassadeurs à la Porte du Grand seigneur et évesques d'Acqs »
(p. 463 de l'Hérésie de ce siècle). Il a consigné dans le
même livre (p. 341) le souvenir de ce qu'il avait entendu dire
à Jacques de Matignon, un jour que ce « sage gouverneur de
nostre Guyenne, sous les règnes de Henry 111 et Henry IV, »
rapportait les propos tenus devant lui par certains seigneurs
protestants quand il était « prisonnier en mesme logis avec ce
sage Anne de Montmorency, connestable de France, pris à la
journée de saint-Laurens. » Raymond (ibidem, p. 856),
nous dit d'Antoine de Pons : « Je l'ay souvent entretenu sur
la naissance de l'hérésie, car il aimoit naturellement les
lettres et avoit veu les plus secrètes menées qui se firent
pendant le règne des François et des Henry, en la cour des-
quels il fut eslevé et nourry (2). » Enfin (ibidem, p. 964),
(1) En tête de ses Lettres inédites, Revue de Gascogne de janvier 1865,
p. 17, et tirage à part (Paris, Aubry), p. 9.
(s) Ce fut en lui que s'éteignit (1586) la descendance directe des
sires de Pons, qui, dans le Moyen-Age, constituèrent une des plus
puissantes familles du Midi. Antoine de Pons se maria deux fois :
d'abord avec Anne de Parthenay, qui l'entraîna vers le calvinisme;
ensuite avec Marie de Montchenu, qui justifia le mot de l'Apôtre : « La
femme fidèle ramène le mari infidèle. » Ce gouverneur de la Saintonge
avait été chevalier d'honneur de Renée de France, et il avait suivi
cette princesse à Ferrare : « C'est là mesmes, dit Raymond, où
Anthoine, sire de Pons, des premiers seigneurs de nostre Guyenne,
s'estoit escarté de l'Église catholique, qui toutefois se remit bientost
au vray chemin; bon et vertueux seigneur, lequel, pour conserver sa
DE FLORIMOND DE RAYMOND. 99
Raymond raconte ainsi une anecdote qu'il tenait de Louis de
Saint-Gelais, seigneur de Lanssac, l'embassadeur de Char-
les IX à Rome et au concile de Trente : « Le feu seigneur
de Lanssac, chevalier d'honneur de la royne mère de nos
rois, m'a dit autrefois qu'au retour d'une sienne ambassade,
passant par curiosité à Genefve, Bèze qui succéda à Calvin le
vint saluer, luy disant d'abordée que le pauvre évesque de
Genefve luy estoit venu faire la révérence. Vrayment, dit-il,
je vous embrasserois volontiers de meilleur cœur, si vous
estiez celui qu'on a veu autrefois en ce siège, envoyé de
celuy qui préside en l'église universelle. » J'allais oublier
de noter que Raymond connut aussi et entendit discourir
avec fruit sur Charles-Quint Antonio Perez, « grand homme
d'estât, qui soubs le règne de Philippe mania la volonté de
son prince et toutes les affaires d'Espagne, jusques à ce que
la fortune l'eût précipité du haut de la roue. » (Ibidem,
p. 549.)
Raymond fut en correspondance avec Étienne Pasquier,
avec du Plessis-Mornay,'avec Juste-Lipse, avec le cardinal
Baronius, etc. Quelques-unes des lettres qu'il échangea avec
ces savants nous ont été conservées, et elles n'offrent pas un
médiocre intérêt.
On trouvera dans les Œuvres complètes de Pasquier deux
épîtres adressées à Raymond, une sur les jésuites, l'autre
sur les sectes (1). Pasquier y combat avec une extrême
v courtoisie quelques-unes des opinions de Raymond. Malgré
l'abîme qui sépare le magistrat gallican du magistrat ultra-
montain, et l'ennemi acharné des jésuites de celui qui fut
un des amis les plus ardents de ces grenadiers du saint-
religion parmi les grandes confusions et desordres qui advinrent
depuis, s'est presque ensevely et ruyné dans les cendres de sa patrie. »
(1) Pages 591 et 606 de l'édition in-fo de 1723, no 1 et no V du
livre XX.
30 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
siège (1), on voit que Pasquier a pour son adversaire un
profond et sympathique respect.
Le même sentiment se manifeste dans les lettres que le
représentant le plus élevé du parti protestant, du Plessis-
Mornay, écrivit à l'intrépide défenseur des croyances catho-
liques. Raymond avait fait hommage de son livre l'Anti-
Christ, à du Plessis, en accompagnant le volume de ces
mots : « Monsieur, le sieur de Bissouse (2) m'a assuré que
vous prendriez plaisir à voir ce livre qui parle à vous et de
vous en divers lieux. Voilà pourquoy je le vous envoye; aussy
est-il raisonnable que tous les escrivains de ce siècle vous
saluent, veu l'honorable rang que vous tenez parmy eulx. Et
puisque Dieu a voulleu que vous ayez beaucoup de -part au
maniement de cet estât, faictes, Monsieur, en ce qui dépen-
dra de vous, que le feu et le fer ne soient plus les juges de
nos différends, mais les livres, et cependans voyés, je vous
en supplie, celuy cy de bon œil, comme je fais tout ce qui
part de ches vous (3). »
(1) Voir un enthousiaste éloge des jésuites à la p. 128 de VAnti-
Christ. Cf. avec la p. 522 de l'Hérésie de ce siècle, sur Ignace de Loyola
et la naissante Compagnie de Jésus.
(2) C'est le Viçoze sur lequel j'ai cité, dans une note mise au bas
d'une lettre inédite de madame de Montbrun (Annuaire- Bulletin de la
Société de l'Histoire de France, 1865, p. 121), le recueil de M. Berger
de Xivrey, les Mémoires du duc de la Force, et les Archives historiques
du département de la Gironde. J'aurais pu citer encore les Mémoires de
du Plessis Mornay, qui renferment quelques lettres écrites par ce
dernier à son coreligionnaire (tomes II et IV). Le secrétaire intime de
Henri IV vint souvent à Bordeaux, chargé de quelque commission
par le prince, qui avait mis en lui toute sa confiance. Darnal, à l'année
1590, nous apprend que « S. M. envoya par le sieur de Bissouze lettres
patentes pour l'asseurance de sa bienveillance envers ceux de la reli-
gion catholique, apostolique, romaine. D
(3) Lettre de M. de Raemound, conseiller au parlement de Bordeaux,
dans les Mémoires de messire Philippes de Mornay, seigneur du Plessis-
Marli, etc., 5 vol. in-4,, 1624, et seq., t. If, p. 811.
DE FLORIMOXD DE RAYMOND. 31
A cette lettre si pleine de déférence, et qui contient un si
noble appel aux idées de paix et de conciliation,- du Plessis
répondit, en juillet 1597 : « Monsieur, estant veneu en ceste
ville de Chastellerault, j'ai trouvé en mains de M. de Préaux,
gouverneur du lieu, le livre que vous m'avez addressé par
une lestre escrite en teste de vostre main, lequel j'ay receu
de l'œil que j'ay deu, soit pour le mérite de vostre qualité,
soit pour la réputation de vostre doctrine. Vous m'y convies
en quelque endroict à respondre aux trois vérités. Mais vous
avez trop de jugement pour estimer qu'il n'y ait esté satis-
faict en la prétendeue troisiesme, ne s'attachant l'aucteur
qu'à quelques mots à la traverse, au lieu que j'avois requis
et espéré qu'il y seroit respondu de poinct en poinct. J'at-
tends aussi tousjours une pleine response qu'on se promet
depuis quelques ans dedvoir sortir à toute heure, à laquelle
la mesme vérité qui a garanti mon traicté depuis vingt ans
que je le feis, ne me destituera pas, aidant Dieu, de répli-
que. Quant à ce que désirès que le fer et le feu n'entrevien-
nent plus au faict de la relligion, c'est chose aisée à persuader
à nous, qui depuis si longtemps avons eu à les souffrir,
encore que, par la grâce de Dieu, nous leur ayons survescu,
à moy aussy particulièrement qui pense avoir tesmoignage
envers les gens de bien d'avoir tousjours recherché la paix
au plus espais des armes, et quelquefois, puisqu'il à pieu à
Dieu, non utilement à la conservation de cest estât. Me
reste à vous envoyer, ce que j'espère dans peu de tems,
quelque présent de mon creu en eschange du vostre, infé-
rieur, je le dis ingénuement, en ce qui est de la forme, qui
procède de l'érudition que je recognois unique en vous,
supérieur certes en la matière, que j'ose garantir vérité
infaillible, et non d'ailleurs que de part celui qui est l'es-
sentielle vérité. Ores, je remets le surplus avec protesta-
tion que -ce qui est subject à contestation aulx austres le
32 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
nous sera, s'il vous plaist, de plus estroicte amitié (1). »
Raymond écrivit de nouveau, et très spirituellement, au
pape des protestants, le 5 janvier 1599, pour lui annoncer
l'envoi de divers ouvrages composés à Bordeaux contre le
traité : De l'institution, usage et doctrine du Saint Sacre-
ment de l'Eucharistie en l'Église ancienne, etc. (La
Rochelle, 1598, in-4°) : « Monsieur, j'ay peur que je feray
comme le satire, qui souffloit d'une mesme bouche le froid
et le chaulh. Je vous fai plaisir vous envoiant ces livres,
mais ce vous sera desplaisir peut estre de les voir. La
descouverte porte le nom de son autheur (2), non pas Xin-
ventaire (3). Je vous le dirai pourtant. C'est le Père Fronton
du Duc, jésuite, fils d'un conseiller de ce Parlement, grand
homme de lettres, et fort versé aux langues, qui est son
principal estude (4), mais qui a fait ceci sur un pied. C'est
(M Mémoires, t. II, p. 814.
(s) Découverte des faussetez et erreurs du sieur du Plessis, etc. Bour-
deaux, 1599, in-8°. CeL ouvrage, que les Mémoires de Niceron (t. XXII)
attribuent à Arnaud de Pontac, évêque de Bazas, fut publié sous le
nom de G. du Puy, chanoine de Bazas.
(3) Inventaire des faultes, contradictions et fausses allegations du
sieur du Plessis en son livre de la sainte eucharistie, par les théolo-
giens de Bourdeaux. Bourdeaux, Simon Millanges, 1599, petit in-8°.
Cette première édition, qui est rarissime, avait paru au mois de
janvier. La deuxième édition, d revue et augmentée, Il parut au mois
de juillet de la même année, avec le nom de l'auteur, Bordeaux,
mêmes presses et même format. Un second volume de l'Inventaire
vit le jour, dans la même ville, en 1601, petit in-8°. Enfin, en 1602,
fut publiée (toujours à Bordeaux et toujours pelit in-8°) la Réfutation
de la prétendue vérification et réponse du sieur du Plessis à l'inventaire
de ses faultes et fausses allegations.
(4) Raymond a grandement loué encore le célèbre philologue dans
l'Hérésie de ce siècle (p. 1040) : « C'est au docte père Fronton du Duc,
l'un des premiers ornements de nostre Bourdeaux, digne successeur
du maistre des langues, Genebrard, à mettre la main à cette œuvre
louable, sujet de la profonde cognoissance qu'il a des langues et des
sciences, afin de faire voir à ces desvoyez, et qui se sont volontaire-
DE FLORIMOND DE RAYMOND. 33
3
celui dont le cardinal Baronius parle si honorablement dans
ses Annales (1). Il n'y a peu mettre son nom, car aucun de
leur ordre ne peut mettre en lumière aucun ouvrage sans
permission du général, qui est à Rome. Mille volumes demeu-
rent dans la poussière, pour n'avoir eu licence. Je vous diray
que le bon Père Richeome, père des Trois discours (2), et
de l'Adieu de l'Ame (une bonne et saincte âme, que vous
aimeriès si vous l'aviez veu (3), encor que le nom de jésuite
ment exilez de l'Eglise, qu'au lieu des divins cantiques de David, ils
chantent les chansons de Marot et de Bèze. » L'Anti-Christ \p. 617)
nous offre cet autre éloge de l'érudition de Fronton du Duc : « De
ceste Bibliothèque royale (formée par Catherine' de Médicis), le père
Fronton du Duc, Bourdelois, l'un des plus rares personnages aux
langues de nostre aage, et grand théologien, a retiré plusieurs pièces
de ce sainct Jean Chrysostome, jusques à présent ensevelies, qu'il a
faiet imprimer à Paris et lngolstad en son grec. Lequel aussi m'a faict
voir un sainet Hiérosme manuscrit et fort ancien, qui est dans la
bibliothèque des jésuites d'Agen, où cest épithète d'Arien (appliquée
au pape Félix) ne se trouve pas. »
(i) L'excellent article consacré, dans les Mémoires de Niceron
(t. XXXVIII, p. 103) à Fronton du Duc, renferme de nombreux témoi-
gnages de l'estime des plus savants critiques pour ses travaux. A ces
témoignages, il faut joindre celui d'un bien habile érudit, le protes-
tant Colomiez, qui, dans sa Bibliothèque choisie (p. 200 de l'édition de
1682), s'occupant du Catalogus librorum Raphaëlis Tricheti du Fresne,
Parisiis, 1662, in- 4°, rappelle que ce du Fresne, qui succéda à Gabriel
Naudé comme bibliothécaire de la reine de Suède, j était Bordelais
aussi bien que le P. Fronton du Duc, jésuite, personnage que l'on ne
saurait assez louer. »
(2) Voir, si l'on en a le courage, les Trois discours pour la religion
catholique, des miracles, des saints et des images (publiés d'abord à
Bordeaux en 1597, in-8°), et les autres livres de controverse qui sui-
virent celui-là, tous réunis dans les Œuvres du R. P. Louis Richeome,
Provençal, religieux de la Compagnie de Jésus, reveuës par l'authellr
avant sa mort, et augmentées de plusieurs pièces non encore imprimées,
etc. Paris, Seb. Cramoisy, 1028, 2 vol. in-f°.
(3) Richeome passa presque en entier les trente dernières années
de sa vie à Bordeaux, où il mourut le 15 septembre 1625. C'était un
des meilleurs amis de Raymond, qui a souvent cité ses Trois discours
34 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
vous soit odieux), a entrepris l'ouvrage entier, mais l'aage
de ce bon homme, une meschante micraine qui l'afflige, ses
dévotions ordinaires, l'importune visite de ses amis, ne lui
donnent pas beaucoup de loisir; et vous sera honneur,
Monsieur, d'entrer en combat avec un si brave champion,
et desdaigner tant de petits escrivailleurs qui vous harsele-
ront de toutes parst. Je vous dirai que j'ai renvoié réim-
primer mes livres à Paris, qui s'en iront vous veoir, soudain
que je les aurai receus. Le cardinal Baronius, qui est arrivé
au huictiesme tome (livre que vous devriez lire considéré-
ment), me desgoute de mon dessein, et m'a fait presque
quitter mon Histoire des Princes de l'Église (1). Car je
serois contraint de dire en français ce qu'il a dit en latin ; il
ne laisse rien pour les autres. »
Négligeant la réponse de Du Plessis (du 3 février 1599,
p. 925 du tome 11 de ses Mémoires (2),) j'analyserai une
(notamment pages G32 et 879 de l'Anti-Christ), et qui, en ce dernier
endroit. l'a appelé « Ce bon religieux, autant pie que savant. »
(!) Raymond, quelques années auparavant, avait dit dans l'Anti-
Christ (p. 627) : « Je réserve cela comme à son lieu propre en l'Histoire
des Princes de l'Eglise, à laquelle, après Platine, Onuffre et Masson,
j'espère, avec l'aide de Dieu, mettre la main, trompant ainsi douce-
ment une partie de mon loisir. Le pelit eschantillon qui m'est cy
devant eschappé des mains assez mal basty, ayant esté accueilly par
des hommes de sçavoir avec plus de faveur qu'il ne méritoit et que
je n'avois espéré, m'a accouragé d'entreprendre un plus long ouvrage,
et tirer au vray la vie et les gestes de nos pontifes, portraietz si
misérablement, et avec tant de faux jours- dans les œuvres de Balee,
Illyricus, Bourgoin, et autres, qui ont forgé des histoires papales et
ecclésiastiques avec mille et mille faussetez ineptes et ridicules. »
L'Histoire des Princes de l'Église dut rester inachevée, et nul ne con-
naît l'échantillon qu'en avait tout d'abord donné Raymond.
(2) Cette réponse a été reproduite, à l'article Frmton du Duc, dans
le recueil de Niceron. Fronton du Duc parut à du Plessis un adver-
saire digne de lui; mais il se montre très dédaigneux des autres
controversistes, u qui ne font qu'escumer légèrement sans rien en-
foncer, » et qui étaient J.-César Bulenger et l'auteur de la Découverte.
DE FLORIMOND DE RAYMOND. 35
lettre adressée à Raymond, en 1600, par ce cardinal Baro-
nius, qui ne laisse rien pour les autres. L'auteur des
Annales écrit à Raymond pour lui donner l'assurance que
l'image de la papesse Jeanne a été enlevée, par les ordres
du grand duc de Toscane, du lieu qu'elle occupait; il
regarde la disparition de la menteuse statue comme une
victoire dont on est redevable aux généreux efforts de son
correspondant ; il exprime le vœu qu'un trophée immortalise
le souvenir de cette victoire, et qu'une statue triomphale
soit érigée au vainqueur, avec l'inscription : Au vengeur
de la vérité, triumphalis que slalua nobili ins crip I ion e
notanda: Yindici veritaiis (l).
(1) Ven. Ccesaris Baronii cardinalis bibliothecarii Epistolce nunc pri-
mùm ex archelypis lucem editce. Romae, 1759-1770, in-4°, p. 155,
epist. 172. Cette lettre était rleja dansPauli Colomesii Opuscula (Paris,
1668, p. 133). Colomiès, après avoir dit: La lettre n'est ni trop longue
ni trop commune pour n'estre pas rapportée ici, raconte qu'ayant vu
M. de Launoy, theologien de Paris, chez M. Menage, il s'étonna devant
lui de ce que la statue dont Baronius annonçait le rcnversement en
l'année 1600, fut encore debout dans un de ses dcrniers livres (ce
livre est le De auctoritate negantis argumenti) 1650, que l'abbé Thiers
attaqua si violemment, que Launoy défendit plus violemment encore).
Avait-on induit en erreur le cardinal Baronius, en lui apprenant l'en-
lèvement de la statue? Ou bien Launoy s'était-il trompé quand il avait
cru voir, trente-quatre ans après, cette même statue placée entre
celles de Léon IV et de Benoit III?— Baronius a beaucoup vanté le
livre de Raymond, dans les Annales, à l'année 853, n° 62. a Præ coete-
ris commendandus, qui magno pietatis zelo succensus, veritatis sin-
gulari amore flagrans, exæstuans que ejus elucicandae immenso mentis
ardore, locupletius ista pertractans, singula quaeque curiosius perves-
tigans, nihil indiscussum relinquens fama nobilis Florimundus de
Remundo, regius consiliarius in parlamento Burdegalensi, vir cum
primis illustris ac pius et doctrina insignis, cujus lucubrationes de
Anti-Christo adversus novatores magnopere celebrantur, commenla-
rium edidit eodem argumento. Quo sic confecit monstrum istud,
scriptorum levitate formatum, et novatorum industria pbaleratum,
ut eos pudeat, quae scripserint, vel somniasse : nam post talein edi-
tam scriptionem inventus est nullus inter omnes novatores ruhore
effusus, ac mente confusus, qui re^actario stylo, ipsorum more, sit
36 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
Nous possédons deux lettres de Juste-Lipse à Raymond (1).
La première de ces lettres, écrite de Louvain le 6 septem-
bre 1594, n'est, en quelque sorte, qu'une gerbe de compli-
ments. Le grand érudit déclare que le livre sur la papesse
Jeanne doit plaire, non seulement aux hommes pieux, mais
encore aux hommes savants, soit par le sujet même, soit
par la manière dont ce sujet a été traité. Il encourage
chaleureusement Raymond à se vouer à la défense de l'an-
tique et sainte vérité, et principalement à la défense du
Souverain Pontife, que l'on attaque de toutes parts et par
toutes les armes (2).
La seconde lettre, datée de Louvain le 17 décembre
1600 (3), est, s'il se peut, encore plus flatteuse. Raymond
ausus eam Anna solirlaque voritate constantem appetere. Quam nos,
siciil opportunam; ita dignam œstimaremus, quae hic nostris Anna-
libus intexeretur, ut opus phrygium elegantissime elaboratum, nisi
prolixitas impediret. Est prae manibus liber, quem sicut gallico, ita
cuperem latino sermone conscriplum no&tralibus edi. » Raymond, de
son côté, n'oublia pas de parler le plus élogieusement possible du
cardinal en tous ses livres, et notamment p. 393 de l'Hérésie de ce
siècle : (t Pour sortir enfin de l'embrouillé dédale où ie m'estois engagé
dans ceste espaisse forest, j'avois pris en main le fil que nous a retors
le veritable secretaire de l'antiquité, César Baronius, le Cesar des
escrivains de son aage, à qui l'eminent sçavoir et longs labeurs ont
dignement mis le chapeau de cardinal sur son chef; je n'eus besoin
d'autre limier pour aller trouver dans son fort ceste seconde laye qui
saccage la vigne du Seigneur. n Non content d'avoir comparé
Baronius à Ariane, à César et à un limier, Raymond ajoute qu'il ne
se lasse jamais de le lire, comme jamais de le louer.
I1) On lit dans VAnti-Christ (p. 40): « Geste grande lumière des
lettres, Justus-Lipsius, qui s'est mis à sauveté, depuis peu d'années,
dans la nef de l'Église. Il
(s) Justi-Lipsii Opera omnia (4 vol. in-8°, Yesaliæ, 1675). T. II, Cen-
furia singularis ad Germ. et Gal-l., ep. XXII, p. 666. Bayle a cité celte
lettre d'après Justi-Lipsii Epistolarum selectarum centuriœ VIII. Avi-
gnon, 1603, p. 378.
{3) Justi-Lipsii Opera omnia, L. If, ep. LXXW, p. 705, — et, dans
l'édition de 1603, p. 480.
DE FLORDIOD DE RAYMOND. 37
avait envoyé à Juste-Lipse un exemplaire de la nouvelle
édition de YAnti-Christ. L'illustre critique, après avoir
répondu, dans les termes les plus gracieux, à ses protesta-
tions d'amitié, protestations bien vives, à la façon méridio-
nale (1), loue avec effusion la piété de l'auteur, son érudition,
et son éloquence à la fois douce et adroite (enim vero
delectavit me scriptum tuurn testificor, suavi simul el
arguta eloquentia, traclatione erudita, quarn pielas ubique
intercurrit et cornmendal). Mais à quoi bon, s'écrie-t-il,
apporter ici mon témoignage, quand vous pouvez vous
enorgueillir du témoignage d'un homme si grand, si émi-
nent? (Le pape Clément VIII peut-être, ou bien le cardinal
Baronius.) Juste-Lipse félicite aussi très affectueusement
Raymond du retour à Bordeaux de son fils (François), qui,
comme nous l'apprenons par un passage de XHérésie de ce
siècle, était allé porter au Saint Père le livre de XAnti-Christ.
11 dément, en finissant, la nouvelle de son récent mariage
apprise à Raymond par des marchands des Pays-Bas, et au
sujet de laquelle son correspondant s'était empressé de le
complimenter. Cette nouvelle, dit-il, l'a bien fait rire,
attendu que, depuis vingt-six ans déjà, il est dans la nasse
(in eam nassam) (2).
I1) An ego kuic amori tuo non responderem, quem sic acre m in me et,
penè dicam, igneum ostendisti?
(2) Si quelqu'un trouvail l'expression employée par Juste-Lipse peu
respectueuse pour le mariage, je noterais, pour excuser le docte
railleur, que Lipse, de même qu'un autre bien illustre érudit, Sau-
maise, était très mal marié. La femme de Lipse et celle de Saumaise
avaient, en effet, toute la désagréable humeur de la femme de Socrate.
(Voir, entre autres autorités, sur le fâcheux caractère de la première
de ces dames, Gui-Patin, en ses Lettres, et sur le caractère encore
plus fàcheux de la seconde, Vigneul-Marville, en ses Mélanges d'histoire
et de littérature.) Bayle ( remarque F de l'article Lipse) a reproduit tout
ce qui, dans la lettre à Raymond, regarde le mariage du professeur
de Louvain. Le savant conservateur de la bibliothèque de Leyde,
38 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
Le mariage de Juste-Lipse me rappelle que je n'ai encore
rien dit des mariages de Raymond. Raymond épousa d'abord
Catherine de Rosteguy de Lencre, et ensuite Jeanne Marin.
Le nom de la première est relaté dans les papiers de la
famille; le nom de l'autre m'a été révélé par cette note
dont la provenance garantit l'exactitude (elle m'a été com-
muniquée par M. Jules Delpit, d'après un memento des
fondations faites aux Feuillants, conservé aux Archives
départementales de la Gironde) : L'an 1600, Florimond de
Raymond, et sa femme Jeanne Marin, fondèrent cinquante
écus de rente aux Feuillants de Bordeaux (1) pour faire dire
certaines prières pour leurs âmes. Après la mort de Flori-
mond, Jeanne Marin paya sa moitié, le fils ne paya pas la
sienne (2).
Raymond a lui-même très philosophiquement mentionné
son double mariage dans ce sonnet destiné à consoler son
ami (3) :
M. Pluygers, a bien voulu, à la prière de M. Reinhold Dezeimeris,
chercher, dans les papiers de Juste-Lipse, des lettres de Raymond;
mais il n'en a trouvé aucune. On sait qu'il a été plus heureux pour
les lettres de Pierre de Brach, et qu'il a pu en communiquer un certain
nombre, qui étaient inédites, à l'éditeur du poète bordelais. Parmi ces
lettres, il en est une, du 25 janvier 1595, où Pierre de Brach appelle
Raymond (il écrit ainsi son nom) un de ses plus anciens amis; et
une autre, du 6 mai 1604, où il reparle de la mort de Montaigne et
de Raymond, « tous deux mes intimes et particuliers amis et les
vostres. » (OEuvres poétiques de Pierre de krach, t. II, p. crv et cv.)
(1) On lit dans la Chronique bourdeloise (p. 35), à l'année 1599:
« Audit temps, les Feuillants de l'ordre Saint-Bernard furent receus
en ladite ville, et mis en l'église Saint-Antoine, où ils sont entretenus
des bienfaits des habitants. «
(2) Voir, à VAppendice, no 3, un document inédit qui nous apprend
que François de Baymond, fils aîné de Florimond, avait épousé une
demoiselle Marie Marin, probablement une nièce de sa mère.
(3) OEuvres poétiques de Pierre de Brach, t. I, p. 303, pièce XVII du
Tombeau d'Aymée. Ce sonnet a paru, pour la première fois, dans
l'édition donnée par M. Reinhold Dezeimeris.
DE FLOHIMOND DE RAYMOND. 39
Que te sert, mon de Brach, de faire tant de plaintes,
Et de tant de regrest importuner les cieux
Pour la perte d'Aymée, Aymée tout ton mieux,
Qui te donna d'amour les premières attaintes?
Quitte tous ces souspirs et ces larmes contraintes ;
Son ame qui s'esgaye ez champs delicieux
Se mocque et rit de nous, hostes de ces bas lieux,
Et pense que tes pleurs ne sont plus rien que faintes.
Fay plus tost comme moy pour tromper ta douleur,
Qui d'un autre hymenee ay r'enflammé mon cucur ;
Ce seul moyen, de Brach, tous les autres excède :
Car, comme on chasse un clou par un autre plus fort,
Un autre amour nouveau, emploiant son effort,
A l'amour et au deuil apportera remède (1).
Raymond tenait à son vilain clou, car nous retrouvons sa
brutale comparaison dans ces vers latins (2) :
Ne teneros ne perde oculos, dulcissime vates,
Neu querulos rauco gutture fuude sonos :
Si lenire voles ainissee funus Amatse,
Crede mihi, expertus consulo, duc aliam.
Falleris, /Eacides solus sua vulnera sanat :
Solus quae fecit vulnera sanat Amor.
Sic clavus clavum, fluctum sic vincere fluctua,
Sic et amat dici victor amoris amor.
Pierre de Brach, en une très belle élégie adressée à son
ami (t. I, p. 250), repousse énergiquement de tels conseils.
(1) M. Dezeimeris, qui a fait avec tant de goût et tant d'érudition
une foule de rapprochements dans ses notes, n'a pas manqué de
rappeler, au bas de ce sonnet, que nous devons au comique grec
Antiphane, une amusante énumération de ces remèdes homoeopalbi-
ques. iAthénée, II, 44, A.)
(2) Œuvres poétiques de Pierre de Brach, p. 304, pièce XVIII. M. De-
zeimeris a retrouvé la comparaison de l'amour et du clou dans les
Tusculanes. Malgré cette antique et illustre origine, la comparaison
me paraît des plus malencontreuses. Les vers latins de Raymond
étaient inédits.
40 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
Avec la fierté d'une véritable douleur, il déclare qu'Aimée
est de celles qui ne se remplacent pas. Rarement, il a été
mieux inspiré que dans ces vers. La pièce est trop longue
pour que je la transcrive ici ; mais tous ceux qui ne la con-
naissent pas me sauront gré de leur avoir recommandé de
la lire.
Raymond eut de Catherine de Rosteguy de Lencre deux
fils : François, qui lui succéda dans la charge de conseiller
au Parlement de Bordeaux, et qui compléta et publia
l'Hérésie de ce siècle (1) ; Charles, qui eut en partage l'abbaye
de la Frenade, et qui, après avoir traduit en latin le livre
de son père sur la papesse Jeanne (2), attacha son nom à
des opuscules dont la rareté fait à peu près tout le mérite (3).
Les Registres secrels du Parlement de Bordeaux, conser-
vés parmi les manuscrits de la Bibliothèque de cette ville,
mentionnent la mort de Raymond en ces termes si honora-
bles pour sa mémoire : « Ledit jour, 17 novembre 1601 (4),
(1) On connaît, ou, pour mieux dire, on ne connaît que bien peu de
lui : Les impostures inventées contre les papes, rapportées suivant la
vérité aux ministres de Calvin pour monstrer par leurs propres passages
qu'ils sont les vrays précurseurs de la beste. Bourdeaus, 1616, petit
in-8°. En l'année qui précéda celle de la publication de ce livre, on
dédia à Monsieur de Raymond, conseiller du roy en sa cour de parle-
ment de Bourdeaux, le pamphlet intitulé: Pillules spirituelles pour la
yucrison de l'âme et du corps de J. Catneron, ministre de Bèyle, etc.
(Bordeaux, S. Millanges, 1615, in-8°.)
(2) Fabula Joannœ quœ Pontificis romani sedem occupasse falsb crédita
est, è Gallico a J. C. Rasmundo auctoris filio. In-8°, Bourdeaus, 1601,
Millanges.
(3) Reyrets funèbres sur la mort de Henri IV ( 1610), Le sacre et cou-
ronnement de Louis XIII (1620). Ces deux opuscules sont indiqués dans
la Bibliothèque historique de la France (édition de FevreL de Fontette),
t. II, nos 20,054 et 26,083. — Charles de Raymond accomplisail, on
s'en souvient, un désir du cardinal Balonius, en traduisant en latin
V Anti-papesse.
(*) Mol'éri a fait mourir Raymond un peu trop tôt (1600). La plupart
des biographes, y compris les plus nVciils [Nouvelle Biographie géné-
DE FLORIMOND DE RAYMOND. 4J
est décédé le sieur Florimond de Raymond, conseiller en la
Cour, et très grand personnage; a été enseveli aux Feuil-
lants. La Cour y estant priee par Messieurs de Lasserre et
de Tastes, conseillers en icelle, y assista. Monsieur le Car-
dinal lui fit faire des honneurs en l'église Saint-Seurin, et,
à ses propres frais, fit mettre une chapelle ardente, dire une
oraison funèbre et autre grande pompe (1). »
Ce Raymond, que le Parlement de Bordeaux proclame un
très grand personnage, aurait-il jamais mérité de ses collè-
gues un éloge aussi solennel, s'il avait été le juge prévarica-
teur qu'un Libelle protestant dénonçait en 1597? Non, le
mort autour duquel éclatent tant de regrets, le mort auquel
on prodigue de tels témoignages d'affection et de respect,
n'a jamais été un magistrat partial, cupide, haineux! Non,
raie, 1862), ont mis la mort de Raymond en 1602. Cette date est déjà
dans Bullart (Académie des sciences et des arts); mais Bullart ne fait
que citer Kodolphe Boutrays (Bolereus), lequel s'exprime ainsi : « Flo-
rimundus Remondus, senator Burdegalensis, hoc anno 1602 magnum
sui desiderium reliquit; vir non modo togae muneribus, sed gallica
facundia clarus. » (De rebus in Gallia et toto pene orbe gestis commen-
iariorum libri XVI. Paris, 1610, in-8°, Mb. IX, p. 91.) Boutrays ter-
mine de cette façon l'énumération des travaux de Raymond : Il Piis
lucubrationibus de Hde orthodoxa, et Romana sede egregiè prome-
ritus, qui eam tam luculenter et eruditè ab aemulorum mendaciis
vindicavit. »
(') François de Raymond, dans sa dédicace à u l'illustrissime et
révérendissime cardinal de Sourdis » du livre 111 de l'Héresie de ce
siècle, s'exprime ainsi : « Ce me seroit autant de aime de ne la révé-
rer (la piété du prélat), que d'ingratitude de ne recognoistre point la
bienveillance dont vous avez honoré le-défunct, et les honneurs
funèbres que vous lui avez religieusement décerné. » François de
Raymond, quelques années plus Lard, dédia au cardinal de Sourdis
Les impostures inventées contre les papes. Les Registres secrets du parle-
ment de Bordeaux nous apprennent que l'installation de François de
Raymond eut lieu six jours après la mort de son père : « Le 23 dudit,
M. de Raymond a été reçu en l'office de feu son père, à charge de
n'entrer en exercice que lorsqu'il rapportera dispense des deux oncles,
et néantmoins a été ordonné qu'il tiendrait rang de ce jour. »
42 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
Raymond n'a jamais tenu d'une main déloyale le glaive de
la justice, jamais il n'a cherché à s'enrichir des dépouilles
d'un accusé, jamais ses arrêts n'ont porté la trace de ces
ardentes et vengeresses rancunes que lui attribuent d'impla-
cables ennemis.
Trois accusations ont été dirigées contre Raymond par
l'auteur du factum intitulé : Plaintes des Églises réformées
au roi, sur plusieurs injustices qui leur sont faites (1). J'ai
déjà écarté de la discussion le passage de ce violent factum,
qui nous montre le conseiller au Parlement de Bordeaux
battant monnaie avec les condamnations prononcées à tort
et à travers contre les huguenots. La seconde accusation
n'est pas plus sérieuse. Une sentence, rendue sur le rapport
de Raymond, a frappé un innocent qui était calviniste.
Certes, c'est là un malheur, un grand malheur, mais qui
ne sait combien ont été fréquentes de tout temps les
erreurs judiciaires? Quel magistrat, même le plus probe et
le plus éclairé, serait à l'abri du soupçon, s'il suffisait de
se tromper pour être capable d'avoir trahi le plus sacré des
devoirs?
Plaignons Raymond d'avoir contribué à faire condamner
à mort un homme qui n'était pas coupable, mais ne l'en
blâmons pas. N'oublions pas surtout que, d'après l'auteur
même des Plaintes des Églises réformées, Raymond ne
tarda pas à reconnaître l'injustice du fatal arrêt de décem-
bre 1595. De cet aveu, qui honore le magistrat, on a
maladroitement voulu forger une arme contre lui. Dans le
cri de la bonne foi, on a feint de retrouver la joie cynique
d'un bourreau s'applaudissant de la mort de sa victime.
Dénaturer ainsi les sentiments de celui que l'on attaque,
(1) Ces Plaintes ont été réimprimées dans le tome VI des Mémoires
de la Ligue, de Goulart, Mémoires dont l'abbé Goujet a donné une si
bonne édition en 1758, G vol. in-4°.
DE FLORIMONI) DE RAYMOND. 43
n'est-ce pas avouer que, pour lui attribuer un crime, on a
eu besoin d'en inventer un ?
La troisième accusation est la seule qui soit méritée. Il
n'est que trop vrai que Raymond, présidant, en qualité de
doyen d'âge, le Parlement de Bordeaux, prononça un arrêt
par lequel un enfant huguenot, qui reposait dans le cime-
tière d'Ozillac en Saintonge, dut en être enlevé. Un tel
arrêt fut barbare et sacrilège, et nous maudissons d'un
cœur indigné cette violation officielle d'une sépulture. Cer-
tainement, il ne faut pas juger les actes du XVIe siècle avec
les idées du XIxe; mais le respect du tombeau est une de
ces grandes obligations morales contre lesquelles, en aucun
temps, rien ne saurait prévaloir. Pourtant Raymond ne
doit point subir seul devant la postérité la honte de cet
arrêt impie. Il fut, en ces déplorables circonstances, l'organe
de toute une Compagnie, entraînée, comme lui, par un
courant de préjugés presque irrésistible, et il a eu soin lui-
même de bien établir que la responsabilité de cette décision,
qui outrageait la majesté de la mort, ne devait point retomber
tout entière sur lui (1).
(1) a Ce fut, dit-il (Hérésie de ce siècle, p. 1061), le fondement de la
haine capitale que tout le parti calviniste conçut contre moi, qui pro-
nonçai l'arrest en l'audience, pour désenterrer un de leur religion.
Je ne désavoue pas mon opinion; mais ce n'était pas mon arrest,
c'était celui de la Cour. Ce néantmoins aucuns d'entre eux ont toujours
depuis taché à déchirer mon nom, mettre leur dent sur ma réputation,
et la noircir de leur venin. Ce qui m'occasionna de leur répondre dans
un petit livret échappé de mes mains pour me garantir des leurs. Il
Raymond transcrit ensuite la plus grande partie de son livret justifi-
catif, dans lequel il développe surtout cette thèse : que les réformés ne
doivent estre morts où ils ne veulent estre vivants. Une autre sentence
de Raymond n'excita pas moins vivement le courroux des calvinistes.
Il en parle ainsi (p. 199 de l'Anti-Christ) : « Combien de langues enve-
nimées ont versé leur poison contre l'honneur de celle qui a porté le
salut du monde? Tu grondes, meschant athée, et me noircis par tes
vers, parce que naguéres un des tiens, à mon rapport, 3 eu la lanue
44 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
Le satyrique auteur de la Confession catholique du sieur
de Sancy n'a pas craint de prêter à Raymond diverses
paroles odieuses. Chef-d'œuvre de malice et d'esprit, le
pamphlet de d'Aubigné n'a, comme on le sait, aucune valeur
historique. Ne nous arrêtons donc pas devant des assertions
que leur invraisemblance rend inoffensives, et croyons que
Raymond n'a pas plus proféré les paroles mises ici dans sa
bouche, qu'il n'a empoisonné ce Jean de Sponde, dont il
fut, au contraire, l'ami dévoué, et dont il regretta si vive-
ment la mort prématurée (1).
Un autre écrivain non moins passionné, Gilbert Burnet,
a lui aussi prodigué les injures à Raymond. Près d'un siècle
après la mort du controversiste, le farouche évêque anglican
déclara, dans sa Défense de la critique de M. VarillasJ que
Raymond avait été aussi peu estimé en qualité de juge
qu'en qualité d'auteur, et il ajouta : « Le jugement qu'on a
fait de lui n'est pas moins désavantageux que plaisant :
judicat sine conscientia, libros scribil sine scielltia, et
œdificatsinepecunia. Mais où Burnet avait-il trouvé ce triple
trait qui lui paraît si plaisant? Il avait lu, dans un obscur
ouvrage du protestant (2) Jean-Baptisle de Rocoles (Histoire
percée, et le fagot sur l'espaule, pour avoir proféré des paroles infâ-
mes contre la virginité de la Royne du ciel. Tu as raison de me blas-
mer, car un licol devoit serrer le gosier par où passèrent ces outrages,
et boucher pour jamais ceste bouche puante d'où sortirent ces blas-
phèmes. »
(1) D'après le virulent pamphlet de d'Aubigné, l'opinion générale
des huguenots était que Sponde avait « esté empoisonné par monsieur
Raymond, pour avoir esté reconnu en ce nouveau converty quelque
trouble de conscience, et sa volonté d'aller faire sa repentance à La
Rochelle. » D'Aubigné veut bien toutefois ne pas partager sur ce point
l'opinion de ses coreligionnaires.
(2) Quand je dis protestant, je dois faire une réserve; et de même
__que les-Espagiiols disent d'un homme: il fut brave tel jour, il faut
( dire deRocoles: tel jour il fut protestant. En effet, cet original lan-
guedocien fut d'abord bénédictin, puis calviniste, redevint catholique,
DE FLOItlMOND DE RAYMOND. 45
du calvinisme, Amsterdam, 1683), le passage suivant : « Je
n'ai garde d'ajouter foi à Florimond de Rémond, ayant appris
de la bouche d'un conseiller de Bordeaux, nommé Louis le
Massip (homme de bien et avec lequel j'ai entretenu une
particulière amitié, ayant logé chez lui à Bordeaux, en 1650,
étant à la suite de la cour et ayant entretenu avec lui, quel-
ques années, commerce de lettres), que c'était une tradition
constante en ce pays que de Rémond, qui avait été de leur
corps du Parlement, avait eu de son vivant trois propriétés
et avantages fort commodes et remarquables : 4° d'avoir
vieilli sans blanchir; 2° d'avoir bâti sans finance (1); -
3° d'avoir écrit sans science, d Accepter sans examen, d'un
auteur aussi décrié que Rocoles, une anecdote comme
celle-là, c'était déjà manquer à une des plus impérieuses
règles de l'histoire. Mais aggraver mensongèrement les cir-
constances d'un tel récit, effacer une insignifiante particula-
rité et la remplacer par le plus cruel des outrages qui puisse
nous atteindre, c'est imiter le plus vil faussaire, c'est se
condamner soi-même à l'infamie. Détournons-nous en toute
hâte de ce calomniateur, dont l'audace a trompé trop de
biographes (2), et constatons ici que Florimond de Raymond,
se refit protestant, et enfin mourut dans le giron de l'Église romaine.
Les ouvrages de Rocoles ne valent pas mieux que sa vie.
i1) Comment Raymond aurait-il bâti sans argent, lui qui, d'après
les papiers de famille que j'ai entre les mains, jouissait d'une grande
fortune, et qui ne possédait pas seulement de considérables domaines,
mais encore d'abondants capitaux.? De l'argent, Raymond en avait de
reste, puisqu'il en prêtait! 11 se servait aussi de cet argent pour
agrandir ses propriétés. Le 23 avril 1583, par exemple, il acheta au
prieur de Sainte-Livrade des terres qu'il joignit au domaine du Suquet,
lequel appartenait à sa famille depuis lian 1517.
(2) L. J. Leclerc, dans une discussion très serrée et très concluante,
a montré le peu de cas qu'il fallait faire des tirades de Burnet, repro-
duites par Bayle. Je renvoie avec confiance à sa Lettre critique ceux
de mes lecLeurs auxquels mes rapides observations ne paraîtraient
pas suffisantes.
46 ESSAI SUR LA VIE ET LES OUVRAGES
malgré les diffamations de ses adversaires et toutes choses
étant équitablement appréciées, doit être salué de ce titre
« d'homme de bien, » qui lui a été décerné par un des plus
honnêtes comme des plus doctes critiques du XVIIe siècle (1).
Dans l'analyse que je vais faire maintenant des œuvres de
Florimond de Raymond, je suivrai l'ordre chronologique de
leur publication.
Comme les vers français que nous possédons du conseiller
au Parlement de Bordeaux appartiennent à sa jeunesse, c'est
tout d'abord le poète qui sera l'objet de notre attention.
On a déjà vu l'impertinent mais charmant sonnet dans
lequel l'ennemi du veuvage cherche à consoler le mari
d'Aymée. Ce fut encore pour Pierre de Brach que Raymond
composa ce sonnet, qui me paraît se rapprocher beaucoup
des meilleurs sonnets du XVIe siècle. (Œuvres IJoéliques de
Pierre de Brach, t. I. Pièces liminaires n° III).
Or que ta muse accouche, et qu'une longue presse
De Brach, accourt pour voir ton enfant nouveau-né,
Et que, d'un long Io sous un vers entonné,
En la faveur du père, un chacun le caresse ;
Je ne veux le dernier tesraoigner la liesse
Qui ravit mon esprit., te voyant, fortuné,
Père d'un tel enfant, du ciel prédestiné
Pour garantir tes ans de la mort lurl'onnesse.
Grande a esté ta peine en son enfantement,
Mais comme de la mère après l'accouchement
Au plaisir de son fruit le travail se tempère,
Ton travail s'oublira par sa nativité
Qui doit graver ton nom à l'immortalité.
Heureux si je pouvoi d'un tel fils estre père!
(') Adrien Baillet, Jugemens des savans sur les principaux ouvrages
des auteurs, édilion de La Monnoye. Paris, 1722, in-4°, t. VII, p. 3?
DE FLORLMOND DR RAYMOND. 47
Un peu plus loin (p. 16), nous trouvons un sonnet non
moins bien tourné adressé par Raymond à « Madamoiselle -
Diane de Foix (1), de l'illustre maison de Candalle, » à
laquelle est dédié le premier livre des Poésies de Pierre de
Brach :
Ce n'est rien de porter ce brave nom de Foix
Par tant de grands héros signalé par la France :
Ce n'est rien de te voir conjointe d'aliance
Aux empereurs, aux ducs, aux princes et aux rois;
Ce n'est rien de porter de la mère des mois
Le nom chaste, qui fait que l'amour ne t'offence,
Ny que les dieux patrons, au jour de ta naissance,
Aint prodigué sur toi leurs biens tous à la fois ;
Ce n'esl rien d'estre grande, et belle et vertueuse,
Car la Parque triomphe, enfin victorieuse,
Des grandeurs, des vertus, des honneurs, des beautés;
Mais, en dépit des ans, cette muse nouvelle
Te fera vivre et grande, et vertueuse, et belle :
La muse peut cela par les vers bien chantés.
On a encore de Raymond un petit poème badin intitulé :
Le Cousin, dans lequel, se souvenant du culex attribué à
Virgile, il fit l'éloge de l'insecte contre lequel on lance d'or-
dinaire tant d'imprécations (2). Le paradoxe est ingénieuse-
ment et agréablement soutenu; mais l'auteur trouva ce jeu
d'esprit indigne de la gravité du magistrat, et il n'osa point
publier sous son nom une pièce aussi frivole. La bluette
(1) M. Reinhold Dezeimeris a rappelé que le chapitre XXV du 1er
livre des Essais (De l'Institution des enfants) est adressé à madame
Diane de Foix, comtesse de Gurson. Fille de ce Frédéric de Foix que
Raymond nous a dépeint comme aimant beaucoup les lettres, elle les
aima beaucoup elle aussi, et les favorisa toute sa vie.
(2) De cet éloge du cousin, je rapprocherai le spirituel article
consacré à ce môme insecte par un savant agenais, Bory de Saint- -
Vincent, dans Y Encyclopédie moderne.

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