Essai sur le caractère et les tendances de l'empereur Napoléon III d'après ses écrits et ses actes / par M. C.-Sosthène Berthellot,...

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H. Plon (Paris). 1858. France -- 1852-1870 (Second Empire). 1 vol. (352 p.) ; in-8.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1858
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HENRI PLON, IMPRIMEUR-EDITEUR,
RUE GARANCIÈRE, 8, A PARIS.
ESSAI
o
SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
DE
L'EMPEREUR NAPOLÉON m
C.Qiïiï //xD'APRÉS SES ÉCRITS ET SES ACTES,
f\ ParIÏI c. sosthène-berthellot,
Il , v*v/ avocat,
> ~ ^'"' AÙTèîlR D'UN OUVRAGE SUH LE KOTABIST ET SUR L'OBGANISflTION JUDICIAIRE.
/,ÎJPK J^
AVANT-PROPOS DE L'OUVRAGE.
Aujourd'hui, plus que jamais, l'attention du public se porte vers
les biographies, qui, dès les temps les plus reculés, ont été con-
sidérées avec raison comme une des branches les plus intéressantes
et les plus utiles de l'histoire.
Alexandre le Grand faisait ses délices de la lecture de l'Odyssée
et surtout de l'Iliade, cette sublime biographie des héros grecs et
troyens ; il faisait un si grand cas de cet ouvrage, qu'il le renferma
dans la précieuse cassette de Darius. Il appelait les oeuvres d'Homère
ses provisions de l'art militaire, et les mettait ordinairement sous
son chevet avec son épée.
Henri le Grand aimait beaucoup Plutarque et en avait, pour ainsi
dire, exprimé toute la substance. «Je lui ai, disait-il, les plus
» grandes obligations ; j'y ai puisé d'excellentes maximes pour ma
» conduite et pour le gouvernement. »
Le héros suédois, Charles XII, méditait constamment la vie
d'Alexandre le Grand par Quinte-Curce.
Depuis le commencement du dix-neuvième siècle, on a vu
paraître une foule d'ouvrages ayant pour objet la biographie des
contemporains. On reproche aux auteurs des appréciations par-
tiales et passionnées, dont il leur eût été bien difficile de se défendre
dans le milieu où ils se trouvaient placés. Plusieurs eurent, à la
vérité, le tort de spéculer sur l'esprit de dénigrement, maladie
morale alors passée à l'état chronique.
La biographie d'un monarque contemporain, c'est presque le
synonyme de mensonge. « La renommée, dit Raynal au sujet de
» Frédéric II, roi de Prusse, qui cependant n'existait plus, en parle
» rarement sans passion ; c'est le plus souvent d'après les bassesses
k de la flatterie, d'après les injustices de l'envie qu'ils sont jugés;
» les cris confus de tous les intérêts, de tous les sentiments qui
» s'agitent et changent autour d'eux, troublent ou suspendent le
» jugement des sages mêmes. »
La biographie d'un prince non-seulement contemporain, mais
encore vivant et régnant, c'est à plus forte raison, du moins
en général, une impossibilité comme oeuvre sérieuse : c'est
presque toujours un pamphlet ou un panégyrique boursouflé de
fades exagérations. Cependant, parmi les contemporains, celui
qu'il importe le plus de connaître, c'est, sans contredit, le souve-
rain qui lient dans ses mains les destinées de la patrie ; c'est le seul
moyen d'être en garde contre l'engouement ou contre le dénigre-
ment systématique des flatteurs ou des ennemis politiques du
pouvoir.
Malgré cet immense intérêt, qui doit être encore plus vivement
senti dans les temps qui suivent une révolution récente, nous
n'aurions jamais songé à entreprendre une oeuvre de cette nature,
si nous n'avions remarqué que, par un concours peut-être unique
de circonstances, il est très-facile de mettre les lecteurs en mesure
d'apprécier 1 eux-mêmes l'empereur Napoléon III, en plaçant sous
leurs yeux ses écrits politiques, ses discours, dépositaires de ses
pensées intimes; ses actes, monuments palpables et inaltérables
de ses tendances.
Peu de princes ont fait en aussi peu de temps autant de choses
que Napoléon III. Cependant, et bien qu'il paraisse avoir adopté
cette devise favorite du général Hoche : a Des choses et non des
mots, » les écrits politiques qu'il a publiés avant son avènement
au pouvoir et les discours qu'il a prononcés depuis cette époque,
sur tant de questions diverses, forment une riche et précieuse
mine où Ton peut puiser à pleines mains, et qui ne laisse rien à
désirer pour ceux qui cherchent la vérité sans préventions, soit
qu'on veuille se rendre compte des fautes auxquelles Louis-Napo-
léon a pu se laisser entraîner par suite de la faillibilité humaine et
de la fougue d'une jeunesse dont la sève généreuse débordait, soit
qu'on étudie les causes de celte étonnante supériorité qu'il a
montrée dès son avènement au pouvoir, supériorité devant laquelle
se sont inclinés les hommes d'Etat les plus consommés et à laquelle
les souverains eux-mêmes se sont plu à rendre hommage ; soit
qu'on désire découvrir et voir de près les ressorts vigoureux de
cette politique affranchie des faux-fuyants de la dissimulation et
des turpitudes de la duplicité et de la perfidie, de cette politique
pleine de grandeur et de philosophie, et, par conséquent, essen-
tiellement nationale et humanitaire, qui, admirablement secondée
parla bravoure française, a fait, comme par enchantement, ré-
cupérer au pays son ascendant légitime et les bienfaits d'une paix
sans nuages.
Napoléon III a donc joint l'action à la parole et tour à tour la
parole à l'action, mais (disons-le en passant) sans être pour cela
infidèle à sa devise ; car ses écrits , c'était son drapeau, et chacun
de ses discours a eu, dans les circonstances orageuses où il s'est
trouvé, la portée d'un acte : témoin le discours de Bordeaux.
En dehors du but ci-dessus indiqué, que de pensées profondes
d'une utilité pratique, que de hauts enseignements à l'usage de
tous dans ces écrits et ces discours ! Quelle source de méditations
dans le rapprochement que nous'avons eu occasion de faire des
grands principes politiques de Napoléon Ier avec ceux de Napo-
léon III!
Une dernière réflexion est venue achever de lever nos scrupules :
c'est que l'Empereur des Français, dont la conduite politique a été
consacrée par trois votes successifs de la nation entière, est
exceptionnellement placé si haut que la critique la plus sévère ne
saurait lui porter ombrage, et que de basses flatteries ne pourraient
qu'être l'objet de ses suprêmes dédains; en sorte qu'il semble
permis aux écrivains consciencieux de blâmer sans crainte et de
louer sans courir le risque de passer pour de vils flatteurs.
Telles sont les considérations qui nous ont déterminé à publier
cet ouvrage, dans lequel nous avons cru devoir reproduire les
documents officiels susceptibles d'éclairer les questions les plus
importantes qui ont surgi depuis la révolution de 1848, notam-
ment celles relatives à notre intervention en Italie et en Orient.
Nous avons aussi jugé à propos d'indiquer les noms des hommes
qui ont été appelés à seconder l'Empereur ; nous ayons vu dans
ces choix, qui, pour être convenables, exigent tant de perspicacité
et de fermeté, un des éléments nécessaires pour apprécier com-
plètement le caractère qui fait l'objet de nos études.
Puissent nos efforts et notre bonne foi nous concilier l'indul-
gence et surtout l'estime du lecteur !
L'ouvrage forme un beau volume in-8?, imprimé sur papier glacé.
Prix : 5 fr.
Eh envoyant un mandat de poste de 5 fr. 50 on reçoit immédiatement
le volume franco.
paniS. TYPOGRAPHIE DE HENRI PLON, IMPRIMEUR DE L'EMPEREUR, RUE GARANCIÈRE, 8.
ESSAI
SUR LE CARACTERE ET LES TENDANCES
HE
L'EMPEREUR NAPOLÉON III
» APRES SES ECRITS ET SES ACTES.
L'auteur et l'éditeur de cet ouvrage se réservent le droit de
le traduire ou de le faire traduire en toutes langues. Ils pour-
suivront, en vertu des lois, décrets et traités internationaux,
toutes contrefaçons ou toutes traductions faites au mépris de
leurs droits.
Paris. —Typographie de Henri Pion , imprimeur de l'Empereur, rne Garancièrc, S.
^W-I^^^SWK'S-^..
*■-"
AVANT-PROPOS.
Aujourd'hui, plus que jamais, l'attention du public
se porte vers les biographies, qui, dès les temps les
plus reculés, ont été considérées'avec raison comme
une des branches les plus intéressantes et les plus
utiles de l'histoire.
Alexandre le Grand faisait ses délices de la lecture
de l'Odyssée et surtout de l'Iliade, cette sublime
biographie des héros grecs et troyens; il faisait un
si grand cas de cet ouvrage, qu'il le renferma dans
la précieuse cassette de Darius. Il appelait les oeuvres
d'Homère ses provisions de l'art militaire, et les
mettait ordinairement sous son chevet avec son épée.
Henri le Grand aimait beaucoup Plutarque et en
avait, pour ainsi dire, exprimé toute la substance.
« Je lui ai, disait-il, les plus grandes obligations; j'y
» ai puisé d'excellentes maximes pour ma conduite
» et pour le gouvernement. »
Le héros suédois, Charles XII, méditait constam-
ment la vie d'Alexandre le Grand par Qninte-Curce.
Depuis le commencement du dix-neuvième siècle,
on a vu paraître une foule d'ouvrages ayant pour
objet la biographie des contemporains. On reproche
2 AVANT-PROPOS.
aux auteurs dos appréciations partiales et passion-
nées, dont il leur eût été bien difficile de se défendre
dans le milieu ou ils se trouvaient placés. Plusieurs
eurent, à la vérité, le tort de spéculer sur l'esprit
de dénigrement, maladie morale alors passée à
l'état chronique.
La biographie d'un monarque contemporain, c'est
presque le synonyme de mensonge. « La renommée,
» dit Raynal au sujet de Frédéric II, roi de Prusse,
» qui cependant n'existait plus, en parle rarement
» sans passion; c'est le plus souvent d'après les
» bassesses de la flatterie, d'après les injustices de
» l'envie qu'ils sont jugés; les cris confus de tous les
» intérêts, de tous les sentiments qui s'agitent et
» changent autour d'eux, troublent ou suspendent
» le jugement des sages mêmes. »
La biographie d'un prince non-seulement contem-
porain, mais encore vivant et* régnant, c'est à plus
forte raison, du moins en général, une impossibilité
comme oeuvre sérieuse : c'est presque toujours un
pamphlet ou un panégyrique boursouflé de fades
exagérations. Cependant, parmi les contemporains,
celui qu'il importe le plus de connaître, c'est, sans
contredit, le souverain qui tient dans ses mains les
destinées de la patrie; c'est le seul moyen d'être en
garde contre l'engouement ou contre le dénigrement
systématique des flatteurs ou des ennemis politiques
du pouvoir.
Malgré cet immense intérêt, qui doit être encore
plus vivement senti dans les temps qui suivent une
révolution récente, nous n'aurions jamais songé à
AVANT-PROPOS. 3
entreprendre une oeuvre de cette nature, si nous
n'avions remarqué que, par un concours peut-être
unique de circonstances, il est très-facile de mettre
les lecteurs en mesure d'apprécier eux-mêmes l'em-
pereur Napoléon III, en plaçant sous leurs yeux ses
écrits politiques, ses discours, dépositaires de ses
pensées intimes ; ses actes , monuments palpables et
inaltérables de ses tendances.
Peu de princes ont fait en aussi peu de temps
autant de choses que Napoléon III. Cependant, et bien
qu'il paraisse avoir adopté cette devise favorite du
général Hoche : « Des choses et non des mots, » les
écrits politiques qu'il a publiés avant son avènement
au pouvoir et les discours qu'il a prononcés depuis
cette époque, sur tant de questions diverses, for-
ment une riche et précieuse mine où l'on peut
puiser à pleines mains, et qui ne laisse rien à désirer
pour ceux qui cherchent la vérité sans préventions,
soit qu'on veuille se rendre compte des fautes aux-
quelles Louis-Napoléon a pu se laisser entraîner par
suite de la faillibilité humaine et de la fougue d'une
jeunesse dont la sève généreuse débordait; soit qu'on
étudie les causes de cette étonnante supériorité qu'il
a montrée dès son avènement au pouvoir, supériorité
devant laquelle se sont inclinés les hommes d'État
les plus consommés et à laquelle les souverains eux-
mêmes se sont plu à rendre hommage ; soit qu'on
désire découvrir et voir de près les ressorts vigoureux
de cette politique affranchie des faux-fuyants de la
dissimulation et des turpitudes de la duplicité et de
la perfidie, de cette politique pleine de grandeur cl
,i AVANT-PROPOS.
de philosophie, et, par conséquent, essentiellement
nationale et humanitaire, qui, admirablement se-
condée par la bravoure française, a fait, comme par
enchantement, récupérer au pays son ascendant
légitime et les bienfaits d'une paix sans nuages.
Napoléon III a donc joint l'action à la parole et
tour à tour la parole à l'action, mais (disons-le en
passant) sans être pour cela infidèle à sa devise;
car ses écrits, c'était son drapeau, et chacun de ses
discours a eu , dans les circonstances orageuses où il
s'est trouvé, la portée d'un acte : témoin le discours
de Bordeaux.
En dehors du but ci-dessus indiqué, que de pen-
sées profondes d'une utilité pratique, que de hauts
enseignements à l'usage de tous dans ces écrits et
ces discours! Quelle source de méditations dans le
rapprochement que nous avons eu occasion de faire
des grands principes politiques de Napoléon I 01' avec
ceux de Napoléon III !
Une dernière réflexion est venue achever de lever
nos scrupules : c'est que l'Empereur des Français,
■dont la conduite politique a été consacrée par trois
votes successifs de la nation entière, est exceptionnel-
lement placé si haut que la critique la plus sévère ne
saurait lui porter ombrage, et que de basses flatteries
ne pourraient qu'être l'objet de ses suprêmes dédains ;
en sorte qu'il semble permis aux écrivains conscien-
cieux de blâmer sans crainte et de louer sans courir
le risque de passer pour de vils flatteurs. *
Telles sont les considérations qui nous ont déter-
miné à publier cet ouvrage, dans lequel nous avons
AVANT-PROPOS. S
cru devoir reproduire les documents officiels suscep-
tibles d'éclairer les questions les plus importantes
qui ont surgi depuis la révolution de '1848 , notam-
ment celles relatives à notre intervention en Italie et
en Orient. Nous avons aussi jugé à propos d'indiquer
les noms des hommes qui ont. été appelés à seconder
l'Empereur; nous avons vu dans ces choix, qui, pour
être convenables, exigent tant de perspicacité et de
terme té, un des éléments nécessaires pour apprécier
complètement le caractère qui fait l'objet de nos
études.
Puissent nos efforts et notre bonne foi nous conci-
lier l'indulgence et surtout l'estime du lecteur!
ESSAI.
SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
DE
L'EMPEREUR NAPOLÉON III
d'après ses écrits et ses actes.
Charles-Louis Napoléon , empereur des Français,
est né au palais des Tuileries le 20 avril 1808, de
Louis Bonaparte, roi de Hollande, et de Horlense-
Fanny de Beauharnais, fille de l'impératrice José-
phine , en sorte qu'il est à la fois neveu et petit-
beau-fils de l'empereur Napoléon Ier. Sa naissance
fut annoncée par des salves d'artillerie et célébrée
par des réjouissances publiques dans cet immense
Empire qui s'étendait de fait de la Baltique aux Py-
rénées, du Danube à la Méditerranée.
Il fut inscrit le premier sur le registre de l'état
civil destiné aux enfants de la dynastie napoléo-
nienne, le 1 0 novembre 1810; baptisé par le cardi-
nal Fesch, en 1811, il eut pour parrain l'empereur
Napoléon, et pour marraine l'impératrice Marie-
Louise.
Ses premières années s'écoulèrent au milieu des
S ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
splendeurs du règne de Napoléon le Grand, mais il
ne devait pas tarder à passer par les plus rudes
épreuves de l'adversité. Le sixième anniversaire de
sa naissance, c'est-à-dire le 20 avril de l'an 1814,
correspondait avec une touchante mais bien triste
solennité, les adieux de Napoléon à ses soldats dans
les cours du château de Fontainebleau. Quel frap-
pant contraste ! Bien peu de temps après, le 29 mai,
le jeune prince perdait son aïeule maternelle, l'im-
pératrice Joséphine, qui lui avait toujours témoigné
une affection toute particulière.
Il avait à peine sept ans lorsqu'il fut obligé, à la
suite des désastres de '1815 , de partir pour la terre
étrangère, n'ayant d'autre soutien que l'héroïque
dévouement de la meilleure des mères.
Après avoir échappé comme par miracle à de
grands dangers et avoir été, après un séjour plus ou
moins court, expulsés de Genève, où ils avaient vai-
nement espéré trouver quelque répit à leurs an-
goisses; d'Àix en Savoie, où la reine avait fondé un
hôpital, alors que cette ville faisait partie de l'Em-
pire français ; de Constance, où , grâce au dévoue-
ment de la grande-duchesse de Bade, leur belle-soeur
et tante, ils purent du moins se reposer quelque
temps de si terribles secousses, les illustres proscrits
parvinrent enfin à obtenir l'autorisation d'habiter le
canton de Thurgovie, et encore fallut-il que, pour
éviter de nouvelles persécutions de la part de la
Sain te-Alliance, la reine se décidât à acheter la pro-
priété d'Arenenberg, située sur les bords du lac de
Constance. Cette acquisition fut réalisée le 10 fé-
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON III. 9
vrier ;i8'l7, avec l'agrément des autorités du
canton.
Dans cet asile paisible, la reine Hortense put enfin
se vouer sans préoccupation à l'éducation du jeune
prince, qui se faisait déjà remarquer par les dons les
plus précieux de la nature, une intelligence supé-
rieure et un noble coeur.
On rapportait de lui des traits charmants qui ré-
vèlent une précocité prodigieuse. Il nous suffira d'en
citer un seul pour donner une idée de ses généreux
instincts; c'était à l'époque du séjour de la reine à
Constance.
Un jour que le jeune prince jouait comme d'habi-
tude, pendant ses récréations, avec les enfants du
voisinage, clans le jardin, son précepteur, le bon abbé
Bertrand, s'étant aperçu que son élève avait franchi
l'enceinte, s'empressait de le rappeler; quel ne fut
pas son étonnement lorsqu'il le vit revenir sans redin-
gote, marchant les pieds nus dans la neige! Aux
questions qui lui furent faites sur les causes de ce sin-
gulier accoutrement, l'enfant répondit d'une voix
émue et avec un certain embarras, qu'en jouant à
l'entrée du jardin il avait vu passer une pauvre fa-
mille dans un état de dénûment qui faisait peine à
voir, et que, n'ayant pas d'argent à leur donner, il
avait chaussé l'un des enfants avec ses souliers et
couvert l'autre de sa redingote.
Une seule chose inquiétait la reine, c'était une
exubérance de vivacité, qui, en définitive, est
presque toujours d'un bon augure chez les enfants
dont l'éducation est bien dirigée.
10 ESSAI SDR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
Or personne n'était plus apte pour cette tâche dif-
ficile que cette femme, qui, sous les formes délicates
d'une merveilleuse beauté, cachait une âme forte-
ment trempée et un coeur pétri des sentiments les
plus élevés.
Du reste, on peut juger de l'esprit qui dirigeait la
reine dans ses rapports avec son fils par ces belles
paroles qu'elle adressait dans des temps plus pros-
pères à l'impératrice Joséphine, dont les bontés pour
son petit-fils Louis-Napoléon allaient quelquefois
jusqu'à la faiblesse : « Je veux faire de mes enfants
» des hommes distingués ; je ne veux pas qu'on leur
» donne les défauts de la grandeur ; je veux au con-
» traire que l'idée de leur élévation les oblige à
» devenir meilleurs, et le moyen de se rendre tou-
» jours supérieur aux autres, c'est de s'oublier con-
» stamment pour eux. »
Aussi, secondée par des maîtres habiles, et notam-
ment par M. Lebas, fils du conventionnel, et qui fut
depuis professeur de grec à l'Athénée de Paris, elle
eut le bonheur de voir son fils faire de rapides pro-
grès; outre le grec et le latin, il apprit plusieurs lan-
gues vivantes, mais il se fit surtout remarquer par
une aptitude extraordinaire pour les sciences exactes.
11 ne tarda pas à montrer un goût très-vif pour la car-
rière militaire ; il se livrait avec ardeur aux exercices
de l'équitation et au maniement de toutes les armes.
Le prince faisait de fréquentes promenades à che-
val dans les montagnes qui avoisinent Arenenberg ;
c'est l'une de ces courses qui lui fournit l'occasion de
donner une preuve de son courage et de son adresse.
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON III. <1 !
Arrivé près d'un village, sur le plateau élevé qui
domine le lac, il entend tout à coup les cris d'une
foule effrayée; deux chevaux attelés à une légère
calèche avaient pris le mors aux dents dans la direc-
tion d'un affreux précipice. Le cocher avait déjà été
renversé, et une dame seule avec deux enfants dans
la voiture poussait des cris déchirants. Mais le prince
a vu le danger, et aussitôt, lançant son cheval avec
la rapidité de l'éclair à travers les champs et les ra-
vins pour devancer la voiture, il l'atteint sur le bord
de l'abîme, saisit un des chevaux par la bride et le
détourne d'une main si vigoureuse, que l'animal
s'abat et que la voiture s'arrête aux applaudissements
de la foule, qui fut heureuse de reconnaître le fils de
la reine Hortense dans ce hardi et habile cavalier.
Louis-Napoléon utilisa avec le plus vif empresse-
ment le voisinage de Constance pour se former aux
manoeuvres militaires avec le régiment badois, qui
tenait garnison dans cette ville.
Bientôt le jeune prince montra un goût prononcé
pour l'artillerie; pendant plusieurs années il consacra
tout son temps à l'étude des sciences qui s'y ratta-
chent. Aussi s'estima-t-il très-heureux d'obtenir son
admission au camp de Thtinn, où les Suisses se réu-
nissaient chaque année pour les manoeuvres du génie
et de l'artillerie, alors dirigées par un ancien colonel
du génie de l'Empereur, M. Dufour, officier d'un
grand mérite, et promu depuis au grade de géné-
ral. Rompu d'avance aux exercices gymnastiques,
quoique né avec une constitution assez faible, il sup-
portait avec la plus grande facilité les fatigues de
12 ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
ces épreuves, faisant, le sac sur le clos, dix ou douze
lieues par jour, se contentant du'pain de munition,
et couchant sous la tente, aux pieds de montagnes
couronnées de glaciers.
C'est ainsi que ce jeune prince s'efforçait d'acqué-
rir la force et les talents nécessaires pour se montrer
digne du nom qu'il portait, quel que fût le sort de
son avenir. Cette vie, si rude pour un prince qui
avait passé ses premières années à la cour de France,
nous rappelle le fils de Jeanne d'Albret.
Le prince était au camp de Thiinn lorsqu'il eut
connaissance de la révolution de 4830. A cette
grande nouvelle, qui ranimait dans son coeur tant
de souvenirs et d'espérances, il éprouva des trans-
ports d'allégresse. Quelle que fût l'issue de cette ré-
volution qui avait produit dans toute l'Europe une
commotion électrique, il ne doutait pas qu'elle ne lui
restituât au moins ses droits de citoyen français. Ces
espérances, alors bien naturelles même pour tout
autre qu'un jeune homme de vingt-deux ans, furent
de courte durée. L'événement trompa complètement
son attente : ce fut pour cette âme ardente une
cruelle épreuve de plus à subir.
Mais en présence des événements accomplis de-
puis cette époque jusqu'à ce jour, n'est-il pas permis
de se demander s'il n'est pas plus heureux qu'à re-
gretter que la révolution de juillet ait pris une direc-
tion quasi diamétralement opposée à toutes les pré-
visions et qui froissait les hommes véritablement
dévoués à l'honneur national?
La France avait alors des injures récentes à venger ;
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON III. V-i
les patriotes de l'Italie et nos frères d'armes de la Po-
logne avaient les mains tendues vers la France.
Rappeler le fils de l'Empereur, briser les traités
de '1814 et de 1815 imposés par la coalition et la
trahison, voler au secours des opprimés, c'eût été,
certes, le programme le plus brillant et le plus lo-
gique de la révolution de juillet.
Mais que de difficultés, que d'obstacles à vaincre
en ce temps-là : la division des partis, l'engoue-
ment des hommes les plus éclairés pour le régime
parlementaire, notre grande conquête de l'Algérie
non consolidée, les ressources du pays altérées, sinon
épuisées, par deux invasions, le milliard de la coali-
tion, le milliard de l'émigration !
Sans doute il n'était pas impossible de surmonter
tous ces obstacles, surtout dès qu'il s'agissait d'une
sainte cause qni aurait rallié bien des sympathies;
mais, d'une autre part, il ne suffisait pas de procla-
mer l'héritier de Napoléon ; comment l'arracher des
mains de ses geôliers?
Puis, il faut bien le dire, que pouvait-on attendre
d'un jeune prince maladif, élevé sous la surveillance
de la Sainte-Alliance, sous la direction d'un astucieux
diplomate, le prince Metternich, qui avait voué une
haine éternelle au nom de Napoléon , sous les yeux
d'un empereur autrichien qui avait trahi son gendre
et sacrifié à son égoïsme sa fille et son petit-fils ?
Quant à nous, nous inclinons à penser que le règne
de Louis-Philippe, qui, à part son système de paix
à tout prix, fondé sur un excès de préoccupation des
intérêts matériels, se recommande par des services
U ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
incontestables, était un temps de repos nécessaire.
Qu'est-ce, en définitive, qu'un laps de dix-huit ans
dans la vie d'une nation comme la France ?
En 1831 , n'écoutant que les inspirations d'un
coeur généreux, Louis-Napoléon se détermina, avec
son frère, à prêter leur concours aux indépendants
de la Romagne; c'est à ce sujet qu'il écrivit à sa
mère :
« Yotre affection nous comprendra : nous avons
» pris des engagements, nous ne pouvons y manquer,
» et le nom que nous portons nous oblige à secourir
» les peuples malheureux qui nous appellent. Faites
» que je passe aux yeux de ma belle - soeur pour
» avoir entraîné son mari, qui souffre de lui avoir
» caché une action de sa vie. »
À la suite de cette entreprise, l'énergique carac-
tère du prince fut mis aux plus rudes épreuves.
Poursuivi avec acharnement par les troupes autri-
chiennes , il eut le malheur de perdre son frère, qui,
après avoir échappé à mille dangers, fut atteint d'une
fluxion de poitrine qui l'emporta presque subite-
ment.
Il tomba lui-même malade à Ancône, où son frère
venait d'expirer, et où l'armée autrichienne était at-
tendue d'un moment à l'autre.
La reine Hortense, apprenant à la fois la mort d'un
de ses fils et les dangers qui menaçaient l'autre, ac-
courut en toute hâte, et parvint, à l'aide d'un heu-
reux stratagème , à dérober l'unique fils qui lui res-
tait aux investigations de la police. Pourvue d'un
passe-port anglais et confiante dans la générosité du
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON III. 15
roi Louis-Philippe, elle n'hésita pas, malgré la loi
de '1816, à chercher un refuge momentané en France.
Elle se rendit directement à Paris , avec l'intention
de passer en Angleterre dès que l'état de son fils se
serait amélioré.
Dès son arrivée à Paris, la reine Hortense, avec une
loyauté digne d'éloge, sollicita, par l'intermédiaire
de M. d'Houdetot, une audience du roi pour lui dire :
« Me voilà ; j'ai été obligée de passer par la France, je
» veux que vous ne l'appreniez que par moi. Si par
» la suite ce voyage est su, vous ne me supposerez
» pas d'autre désir que celui de sauver mon fils. »
Louis-Philippe, qui, lui aussi, avait connu les dou-
leurs de l'exil et de la proscription, accueillit avec
bonté cette mère infortunée, et se montra disposé à
tolérer le séjour du jeune prince à Paris jusqu'à son
rétablissement.
De son côté, Louis-Napoléon, qui, électrisé par la
vue de cette patrie qu'il aimait tant, n'avait plus
maintenant qu'un désir, y rester et la servir même
comme simple soldat, se décida à écrire au roi pour
lui faire part de ses voeux.
Malheureusement, l'entrée à Paris des deux illus-
tres membres de la famille impériale avait eu lieu à
Ja fin d'avril, par conséquent peu de jours avant
l'anniversaire de la mort de l'Empereur; d'une autre
part, malgré toutes les précautions prises par la reine
et son fils, le bruit de leur arrivée à Paris ne "tarda pas
à se répandre sourdement, sans doute parce que la
reine avait été reconnue; certains journaux se ren-
dirent l'écho de ces bruits.
■■I6' ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
Le 5 mai, des couronnes de fleurs furent déposées
avec un certain éclat au pied de la colonne Ven-
dôme.
Le gouvernement se préoccupa avec raison de ces
démonstrations, et se crut obligé de révoquer l'auto-
risation secrètement accordée aux exilés de prolon-
ger leur séjour jusqu'au rétablissement du prince.
Comprenant sans doute les exigences de la posi-
tion d'un gouvernement nouveau, la reine s'em-
pressa de déférer à la nouvelle détermination du
gouvernement en quittant Paris avec son fils le len-
demain même, 6 mai, pour se diriger à petites jour-
nées sur Londres.
Mais, et ceci est à remarquer, le jeune prince partit
le coeur ulcéré, ayant appris avec la plus vive indi-
gnation que dès avant les manifestations du 5 mai,
M. Casimir Périer n'avait pas dissimulé à la reine Hor-
tense que si plus tard les circonstances permettaient
d'accueillir la demande de son fils, ce ne pourrait être
qu'à la condition qu'il quitterait son nom.
« Nous sommes obligés, aurait ajouté le président
» du conseil, de ménageries étrangers; nous avons
» tant do partis en France que la guerre nous per-
» drait. »
Quel désenchantement pour cette âme généreuse,
qui jusque-là avait conservé l'espoir que le nouveau
gouvernement tiendrait à honneur de l'appeler la
famille Bonaparte et de ne pas abandonner complè-
tement la cause des peuples qui n'avaient fait que
suivre l'impulsion et l'exemple de la révolution de
juillet!
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON III. ^ 17
Aussitôt que le prince fut rétabli, il se livra tout
entier à l'étude de la constitution anglaise, et cher-
cha à se rendre compte des causes diverses de l'im-
mense prospérité commerciale de cette nation.
Après quelques mois consacrés à ces investiga-
tions, le prince retourna avec sa mère en Suisse;
mais il tourna Paris sans y entrer, ne voulant plus
avoir la moindre relation avec le gouvernement fran-
çais.
Les déceptions réitérées qu'il venait d'essuyer lui
firent éprouver quelque joie en revoyant les lieux où
il avait passé quinze ans de sa vie.
C'est là que, dans le calme de la retraite, il pro-
duisit ses premiers écrits, intitulés : Rêveries politi-
ques, suivies d'un projet de Constitution, brochure pu-
bliée en mai 1832 ; Considérations politiques et mili-
taires sur la Suisse, brochure publiée en 1833.
Malgré ces sérieux travaux, le prince, irrité par
la politique du gouvernement de Louis-Philippe,
dont il connaissait le secret mobile, aigri par la
loi du 10 avril 1832, qui confirmait expressément
l'acte de proscription du 12 janvier 1816 contre la
famille Bonaparte, en abrogeant toutefois la peine
de mort prononcée comme sanction par l'article 4 de
cette dernière loi, était déjà poursuivi par une idée
fixe, servir sa patrie ou mourir pour elle. Néan-
moins, convaincu que le temps des résolutions n'est
pas encore venu, et qu'il ne peut espérer quelque
adoucissement aux sentiments pénibles et au mal du
pays qui le consument qu'en de sérieuses et utiles
distractions, il se livre avec une nouvelle ardeur à
18 ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
l'étude, et publie, en 4 835, va. Manuel d'artillerie,
ouvrage important auquel il avait consacré trois an-
nées d'un travail opiniâtre, et qui lui valut les suf-
frages des hommes les plus compétents.
En 1836, persuadé, par ses relations avec des
Français, que la dynastie d'Orléans n'avait été imposée
à la France que par surprise, et que ce gouverne-
ment, qui avait pris son point d'appui exclusivement
sur la'bourgeoisie , devenait de plus en plus antipa-
thique au peuple, et cédant peut-être au mal du
pays qui le poursuivait sans relâche, Louis-Napoléon
médita et exécuta l'entreprise de Strasbourg, qui
n'eut d'autre résultat que sa translation en Amé-
rique.
En \ 840 , les mêmes causes déterminèrent la ten-
tative de Boulogne, à la suite de laquelle il fut con-
damné par la cour des pairs, le 6 octobre, à une
détention perpétuelle dans une forteresse sur le ter-
ritoire continental du royaume. En entendant sa
sentence, le prince s'écria : « Du moins, j'aurai le
» bonheur de mourir en France. »
Tout le monde sait que ce fut dans la forteresse
de Ham que le prince fut transféré.
Au mois de juillet 1839, il avait terminé sous ce
titre : Des Idées napoléoniennes, la plus importante
de ses oeuvres, dont nous nous proposons d'entre-
tenir le lecteur, persuadé que c'est le phis s\ir moyen
de donner une idée exacte du caractère du prince
comme homme politique, et des sérieuses études
auxquelles il a dû une expérience si précoce.
Fidèle à ses habitudes studieuses, Napoléon charma
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON III. 19
les ennuis d'une étroite captivité en composant de
nouveaux ouvrages, et notamment celui intitulé :
Fragments historiques, qu'il publia en 18il ; sa Théo-
rie- explicative de la pile voltaïque, qu'il adressa à
l'Académie des sciences.
L'année '1844 vit paraître deux autres écrits inti-
tulés, le premier : Réflexions sur *e mode de recrute-
ment de l'armée ; et le second : Extinction du paupé-
risme; cette dernière oeuvre, fruit de longues médi-
tations, prouve que l'auteur a commencé bien jeune
à se préoccuper sérieusement de l'amélioration du
sort des prolétaires.
Nous ne pouvons résister au désir de mettre sous
les yeux du lecteur une lettre d'une des gloires les
plus pures de la littérature française, du poëte Bé-
ranger, dont la perte récente fut si vivement res-
sentie.
Voici dans quels termes cet homme de coeur, qui
sut si bien se rendre l'écho des sentiments les plus
nobles et les plus intimes du peuple français, ap-
précie l'oeuvre du prince sur l'extinction du paupé-
risme :
« L'idée développée par vous dans cet écrit est
» une des mieux conçues pour arriver à l'améliora-
» tion du sort des classes laborieuses. Ce n'est pas
» dans ma retraite que je puis juger du mérite des
» calculs dont vous appuyez vos plans ; mais des rêves
» de même sorte ont souvent traversé mon cerveau,
» et m'ont mis à même d'apprécier tout ce qu'il y a
» de généreux dans ce projet. Par une coïncidence
» dont je m'enorgueillis, les utopies de mon coin de
20 ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
» feu ressemblent de tous points à ce que vous avez
» si clairement exposé, en l'appuyant d'arguments
» si irrésistibles.
» Je vous parle ici, prince, de mes méditations
» sur ce sujet, beaucoup moins pour en tirer vanité
» que pour vous faire juger du plaisir que m'a causé
» la lecture de votre ouvrage.
» Il y a de la grandeur à savoir songer comme vous
» le faites, au milieu des soucis et des souffrances de
» la captivité , aux misères d'une si grande partie de
» vos concitoyens. C'est la plus noble manière d'occu-
» per vos instants, et c'est aussi la plus digne du
» grand nom que vous portez. Yous ferez ainsi sen-
» tir à nos hommes d'État qu'il est odieux de tarder
» aussi longtemps à vous rendre à la liberté et à
» votre pays. »
Il y avait déjà plus de cinq ans que Louis-Napoléon
subissait les rigueurs de la captivité avec une admi-
rable résignation, lorsque l'ex-i-oi de Hollande fut
atteint d'une maladie qui faisait prévoir une fin pro-
chaine. Dans cette circonstance solennelle, il s'em-
pressa de solliciter l'autorisation d'aller assister son
père dans ses derniers moments, en promettant sur
l'honneur de revenir se constituer prisonnier dès
qu'il aurait rempli ce devoir sacré; le gouvernement
offrit d'accorder cette permission, mais à des condi-
tions que le prince refusa comme contraires à son
honneur.
Il écrivit à ce sujet à M. Odilon-Barrot, qui avait fait
des démarches pour lui auprès du pouvoir, une lettre
à la date du % février 4 846, dont le passage suivant
DE LEMPEREUR NAPOLÉON III. 21
caractérise parfaitement la magnanimité d'âme de l'au-
guste captif. « Depuis bientôt six ans, dit-il, je sup-
» porte, sans me plaindre, une réclusion, qui est une
» des conséquences naturelles de mes attaques contre
» le gouvernement. Je la supporterai encore dix ans,
» s'il le faut, sans accuser ni le sort ni les hommes.
» Je souffre, mais tous les jours je me dis : Je suis en
» France, je conserve mon honneur intact; je vis sans
» joies, mais aussi sans remords, et tous les soirs je
» m'endors satisfait. Rien de mon côté ne serait venu
» troubler ce calme de ma conscience, ce silence de ma
» vie, si mon père ne m'eût manifesté le désir de me
» revoir auprès de lui pendant ses vieux jours. »
Quelques mois après, le 25 mai 1846, Louis-
Napoléon parvint à s'évader déguisé en ouvrier, et il
se réfugia en Angleterre, où il continua sans relâche
ses études économiques et politiques.
Le prince était à Londres, lorsqu'il reçut la nouvelle
de la révolution de '1848. Dès le 26 février, il était à
Paris, et s'était empressé d'offrir son concours au gou-
vernement provisoire; mais ayant appris que l'on
craignait que sa présence ne fût l'occasion de troubles,
il n'hésita pas à s'imposer un nouvel exil, décidé à
attendre l'élection de l'Assemblée constituante sur
laquelle la France comptait pour rétablir l'ordre si
profondément ébranlé.
Nous louchons au moment, où va commencer la
mission providentielle à laquelle Louis-Napoléon était
destiné.
Avant d'entrer dans cette nouvelle phase, nous!
croyons devoir nous arrêter un instant, pour étudier
n ESSAI SDR LE CARACTERE ET LES TENDANCES
l'homme appelé à jouer un rôle si important sur la
scène du monde.
A l'époque où nous sommes arrivés, des trois enfants
issus du mariage de Louis-Bonaparte et d'Hortense
de Beauharnais, il ne restait plus que le dernier,
Louis-Napoléon, l'aîné étant mort en bas âge et le
second en 1831. D'une autre part, le Roi de Rome
était mort le 22 juillet 1832, les frères de l'Empereur,
Joseph et Louis, étaient aussi décédés, l'un le 7 avril
1845 sans descendant mâle, et l'autre le 23 juillet
1846; en sorte que Louis-Napoléon était devenu
l'héritier de la couronne impériale d'après le sénatus-
consulte du 2.8 floréal an XII, qui contient les dis-
positions suivantes :
« Art. 3. — La dignité impériale est héréditaire
» dans la descendance directe, naturelle et légitime
» de Napoléon'Bonaparte, de mâle en mâle, par
» ordre de primogéniture, et à l'exclusion perpétuelle
» des femmes et de leur descendance.
» Art. 5. — A défaut d'héritier naturel et légitime
» ou d'héritier adoptif de Napoléon Bonaparte, la
» dignité impériale est dévolue et déférée à Joseph
» Bonaparte* et à ses descendants naturels et légi-
» times par ordre de primogéniture, et de mâle en
» mâle, à l'exclusion perpétuelle des femmes et de
» leur descendance.
» Art. G. — A défaut de Joseph Bonaparte et
» de ses descendants mâles, la dignité impériale
» est dévolue et déférée à Louis Bonaparte et à
» ses descendants naturels et légitimes par ordre
» de primogéniture, et de mâle en mâle, à l'ex-
DE L'EMPEREUR NAPOLEON III. 23
» clusion perpétuelle des femmes et de leur descen-
» clance.
» Art. '1 42. — La proposition suivante sera pré--
» sentée à l'acceptation du peuple dans les formes
» déterminées par l'arrêté du 2.0 floréal an X.
» Le peuple veut l'hérédité de la dignité impériale
» dans la descendance directe, naturelle, légitime et
» adoptive de Napoléon Bonaparte, et dans la des-
» cendance directe, naturelle et légitime de Joseph
» Bonaparte et de Louis Bonaparte, ainsi qu'il est
» réglé par le sénatus-consulte organique de ce
» jour. »
Cette proposition obtint presque l'unanimité des
suffrages : 3,52'i ,675 votes affirmatifs sur 3,524,254
votants, résultat proclamé par un sénatus-consulte
du 15 brumaire an XIII.
Héritier de l'empereur Napoléon et par la volonté
de ce dernier, et par la volonté du peuple, Louis-
Napoléon était donc parfaitement fondé à considérer
ses droits comme bien plus légitimes que ceux de
Louis-Philippe, élu par 22i députés qui n'étaient
investis d'aucun mandat de cette nature; et effecti-
vement, ce fut une grande faute de n'avoir pas sou-
mis à la ratification du peuple cette élection impro-
visée. La révolution du 24 février ne fut peut-être
en définitive que la conséquence naturelle de cette
impardonnable imprévoyance.
Quoi qu'il en soit, il est certain que Louis-Napoléon
avait depuis longtemps prévu que cet établissement
sans base croulerait nécessairement tôt ou tard.
D'autre part, dès l'époque de la mort si prématurée du
22 ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
l'homme appelé à jouer un rôle si important sur la
scène du monde.
A l'époque où nous sommes arrivés, des trois enfants
issus du mariage de Louis-Bonaparte et d'Hortense
de Beauharnais, il ne restait plus que le dernier,
Louis-Napoléon, l'aîné étant mort en bas âge et le
second en 1831. D'une autre part, le Roi de Rome
était mort le 22 juillet 1832, les frères de l'Empereur,
Joseph et Louis, étaient aussi décédés, l'unie 7 avril
1845 sans descendant mâle, et l'autre le 25 juillet
1846; en sorte que Louis-Napoléon était devenu
l'héritier de la couronne impériale d'après le sénatus-
consulte du 2.8 floréal an XII, qui contient les dis-
positions suivantes :
« Art. 3. — La dignité impériale est héréditaire
» dans la descendance directe, naturelle et légitime
» de Napoléon Bonaparte, de mâle en mâle, par
» ordre de primogéniture, et à l'exclusion perpétuelle
» des femmes et de leur descendance.
» Art. 5. — A défaut d'héritier naturel et légitime
» ou d'héritier adoptif de Napoléon Bonaparte, la
» dignité impériale est dévolue et déférée à Joseph
» Bonaparte'et à ses descendants naturels et légi-
» times par ordre de primogéniture, et de mâle en
)> mâle, à l'exclusion perpétuelle des femmes et de
» leur descendance.
» Art. G. — A défaut de Joseph Bonaparte et
» de ses descendants mâles, la dignité impériale
» est dévolue et déférée à Louis Bonaparte et à
» ses descendants naturels et légitimes par ordre
» de primogéniture, et de mâle en mâle, à l'ex-
DE L'EMPEREOR NAPOLEON III. 2?
» clusion perpétuelle des femmes et de leur descen-
» clance.
» Art. 1 42. — La proposition suivante sera pré-
» sentée à l'acceptation du peuple dans les formes
» déterminées par l'arrêté du 2.0 floréal an X.
» Le peuple veut l'hérédité de la dignité impériale
» dans la descendance directe, naturelle, légitime et
» adoptive de Napoléon Bonaparte, et dans la des-
» cendance directe, naturelle et légitime de Joseph
» Bonaparte et de Louis Bonaparte, ainsi qu'il est
» réglé par le sénatus-consulte organique de ce
» jour. »
Cette proposition obtint presque l'unanimité des
suffrages : 3,521,675 votes affirmatifs sur 3,524,254
votants, résultat proclamé par un sénatus-consulte
du 15 brumaire an XIII.
Héritier de l'empereur Napoléon et par la volonté
de ce dernier, et par la volonté du peuple, Louis-
Napoléon était donc parfaitement fondé à considérer
ses droits comme bien plus légitimes que ceux de
Louis-Philippe, élu par 221 députés qui n'étaient
investis d'aucun mandat de cette nature; et effecti-
vement, ce fut une grande faute de n'avoir pas sou-
mis à la ratification du peuple cette élection impro-
visée. La révolution du 24 février ne fut peut-être
en définitive que la conséquence naturelle de cette
impardonnable imprévoyance.
Quoi qu'il en soit, il est certain que Louis-Napoléon
avait depuis longtemps prévu que cet établissement
sans base croulerait nécessairement tôt ou tard.
D'autre part, dès l'époque de la mort si prématurée du
U ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
Roi de Rome, Louis-Napoléon avait pu se regarder
comme l'unique rejeton ayant chance de recueillir
la succession impériale, son oncle Joseph, qui n'avait
pas d'enfants mâles, étant déjà pins que sexagénaire,
et l'ex-roi de Hollande, qui, du reste, était atteint de
graves infirmités, étant d'un caractère à faire prévoir
qu'il aimerait mieux abdiquer en faveur de son fils
que de renoncer aux douceurs de la retraite et des
travaux purement littéraires, pour lesquelles il avait
un goût si prononcé, et dont il avait déjà contracté
une longue habitude.
On comprend que, dans une telle situation, Louis-
Napoléon, quoique fort jeune, n'ait pas cessé, exilé
ou captif, de travailler à acquérir les connaissances
spéciales et l'expérience nécessaires au souverain qui
ne veut pas être au-dessous de sa suprême mission ;
d'ailleurs, lié à la mémoire de l'Empereur par le
sang comme par la reconnaissance, doué d'une riche
imagination, son âme éminemment grande et sen-
sible dut être profondément impressionnée par le
souvenir des splendeurs de l'Empire, par les travaux
des plus illustres historiens, poètes, peintres et sta-
tuaires, par les monuments grandioses fondés par
l'Empereur, tels que l'Arc de triomphe, la Made-
leine, la colonne Vendôme, et même par ces grossières
images du grand homme que l'on trouve dans toutes
les chaumières, le plus souvent à côté de la figure
du Christ.
D'autre part, les mânes plaintifs des glorieuses
victimes de Waterloo, les accents, si sympathiques à
la nation, de l'illustre Béranger, ce nouveau barde
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON III. 25
gaulois, ne durent-ils pas singulièrement émouvoir
les fibres tendues de l'auguste exilé?
Ne dut-il pas aussi être vivement touché au récit
des atroces souffrances morales et physiques qu'en-
dura l'Empereur dans la partie la plus inhospitalière
de l'île Sainte-Hélène? Que de larmes ne dut-il pas
verser quand l'Empereur lui apparaissait mourant sur
un misérable rocher, les yeux tournés vers la France,
en appelant avec confiance à l'impartialité de l'his-
toire de ce déluge d'infâmes libelles publiés à profu-
sion dans le but de ternir sa gloire !
Avec quelle ardeur ne dut-il pas ambitionner le
suprême bonheur de venger la mémoire d'un héros,
lâchement souillée par d'aveugles haines, et les
gloires nationales ternies, mais non effacées, par la
trahison et l'intrigue !
Combien de fois son coeur dut tressaillir à ce voeu
exprimé dans le testament de l'Empereur à la date
du-15 avril'I 821 :
« Je désire que mes cendres reposent sur les bords
» de la Seine, au milieu de ce peuple français que
» j'ai tant aimé ! »
Voeu si cher à l'Empereur, que le lendemain même
il le renouvelait exactement dans les mêmes termes,
comme première disposition du premier de ses codi-
cilles!
Tous ces souvenirs', toutes ces aspirations durent
contribuer pour beaucoup à lui former ce caractère
mûr avant l'âge etempreint d'une teinte mélancolique,
qui a pu dissimuler, mais n'a jamais exclu la vigueur
de sa volonté.
26 ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
Aussi, pour peu qu'on étudie les oeuvres de Napo-
léon , on reconnaît qu'il a voué un véritable culte à
la mémoire de l'Empereur, et que chacun des actes,
chacune des pensées du héros des temps modernes,
ont du être pour lui l'objet de longues et affectueuses
méditations.
Pour se faire une idée de l'influence qu'elles ont
pu exercer sur l'esprit et le coeur du jeune prince,
il importe de citer ici quelques-unes de ces pensées,
qui sont, en quelque sorte, le résumé, le catéchisme
du système gouvernemental de l'Empereur, non pas
tel qu'il l'a toujours pratiqué, mais tel qu'il avait
l'intention de le réaliser en temps opportun. Ce n'est
pas à dire que le neveu ait adopté aveuglément toutes
les idées de l'oncle : les circonstances et le temps
apportent des modifications nécessaires ; puis les idées
d'autrui, en passant par une tète d'élite, subissent
un travail qui tout naturellement les modifie. Nos
propres opinions, ne sont pas toujours à l'abri de
l'influence du temps et de la réflexion. « 11 est des
» hommes, dit Mirabeau dans une lettre au comte
» de Lamark, qui ne changent jamais de manière
» de penser, ce sont les hommes qui ne pensent pas. »
Du reste, le lecteur jugera par lui-même, puisque
nous reproduirons plus loin les principales idées de
Louis-Napoléon; mais il est évident que le neveu a
dû considérer l'ensemble de ce système comme la
plus belle partie de l'héritage impérial. Nous pensons
d'ailleurs que le lecteur nous saura gré de mettre
sous ses yeux quelques-unes de ces pensées,si riches
en aperçus nouveaux et éminemment pratiques, et
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON III. 27
que les événements comtemporains doivent plus que
jamais signaler à l'attention générale :
PENSÉES DE NAPOLÉON 1er.
« Les gouvernements provisoires placés dans des
» circonstances difficiles doivent exclusivement pren-
» dre conseil du salut public et de l'intérêt de la
» patrie. »
(Lettre au gouvernement provisoire de Gênes
du 28 prairial an V.)
« Tout gouvernement qui est né et se maintient
» sans l'intervention d'une force étrangère est na-
» tional. » (Mémoires de Napoléon.)
« La propriété, les lois civiles, l'amour du pays,
» la religion sont les liens de toute espèce de gou-
» vernement. » (Mémoires de Napoléon.)
« Quand on veut se mêler de:gouverner, il faut
» savoir payer de sa personne; il faut savoir se
» laisser assassiner. » (Mémoires sur le Consulat.)
« Toutes les institutions ici-bas ont deux faces,
» disait l'Empereur, celle de leurs avantages et celle
» de leurs inconvénients ; on peut donc, par exemple,
» soutenir et combattre la république et la monarchie.
» Nul doute qu'on ne prouve facilement en théorie
» que toutes deux également sont bonnes et fort
» bonnes; mais en application, ce n'est plus aussi
» aisé. Et il arrivait à dire que l'extrême frontière
» du gouvernement de plusieurs était l'anarchie ;
» l'extrême frontière du gouvernement d'un seul, le
» despotisme ; que le mieux serait indubitablement
28 ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
» un juste milieu, s'il était donné à la sagesse hu-
» maine de savoir s'y tenir. Et il remarquait que ces
» vérités étaient devenues banales, sans amener
» aucun bénéfice; qu'on avait écrit à cet égard des
» volumes jusqu'à satiété, et qu'on en écrirait
» grand nombre encore sans s'en trouver beaucoup
» mieux, etc., etc. » (Mémorial).
« La révolution française n'a pas été produite par
» le choc de deux familles se disputant le trône; elle
» a été un mouvement général de la masse de la
» nation contre les privilégiés. La noblesse française,
» comme celle de toute l'Europe, date de l'incursion
» des barbares qui se partagèrent l'empire romain.
» En France, les nobles représentaient les Francs et
» les Bourguignons ; le reste de la nation, les Gaulois.
» Le régime féodal qui s'introduisit établit le principe
» que toute terre avait un seigneur. Tous les droits
» politiques furent exercés par les prêtres et les
» nobles; les paysans furent esclaves, partie attachés
» à la glèbe. La marche do la civilisation et des lu-
» mières affranchit le peuple. Ce nouvel état de
» choses fit prospérer l'industrie et le commerce; la
» majeure partie des terres, des richesses et des
» lumières était le partage du peuple dans le dix-
» huitième siècle. Les nobles cependant étaient encore
« une classe privilégiée : ils conservaient la haute et
» la moyenne justice, avaient des droits féodaux
» sons un grand nombre de dénominations et de for-
» mes diverses, jouissaient du privilège de ne sup-
» porter aucune des charges de la société, de posséder
» exclusivement les emplois les plus honorables. Tous
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON III. 29
» ces abus excitaient les réclamations des citoyens,
» La révolution eut pour but principal de détruire
» tous les privilèges; d'abolir les justices seigneu-
» rialcs, la justice étant un inséparable attribut de
» l'autorité souveraine; de supprimer les droits féo-
» daux, comme un reste de l'ancien esclavage du
» peuple; de soumettre également tous les citoyens
» et toutes les propriétés, sans distinction, aux
» charges de l'État. Enfin elle proclama l'égalité des
» droits. Tous les citoyens purent parvenir à tous les
« emplois, selon leurs talents et les chances de la
» fortune. Le royaume était composé de provinces,
» qui avaient été réunies à la couronne plus ou moins
» tard : elles n'avaient entre elles aucunes limites
» naturelles; elles étaient différemment divisées,
» inégales en étendue et en population; elles avaient
» un grand nombre de coutumes ou lois particulières,
» pour le civil comme pour le criminel, étaient plus
» ou moins privilégiées, très-également imposées,
» soit par la qualité, soit par la nature des imposi-
» lions, ce qui obligeait à les isoler les unes des au-
» très par des lignes de douanes. La France n'était
» pas un État; c'était la réunion de plusieurs États
» placés à côté les uns des autres sans amalgame.
«Les événements, les siècles passés, le hasard.
» avaient déterminé le tout. La révolution guidée
» par le principe de l'égalité, soit entre les citoyens,
» soit outre les diverses parties du territoire, dé-
» truisit toutes ces petites nations, et en forma une
» nouvelle : il n'y eut plus de Bretagne, de Nor-
» mandie, de Bourgogne, de Champagne, de Pro-
30 ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
» vence, de Lorraine, etc. ; et il y eut une France.
» Une division de territoire homogène, prescrite par
» les circonstances locales, confondit toutes les limites
» de toutes les provinces : même organisation judi-
» ciaire , même organisation administrative , mêmes
» lois civiles , mêmes lois criminelles , même orga-
» nisation d'impositions : le rêve des gens de bien de
» tous les siècles se trouve réalisé. L'opposition que
» la cour, le clergé, la noblesse, mirent à la marche
» de la révolution, et la guerre des puissances
» étrangères amenèrent la loi de l'émigration, le
» séquestre des biens des émigrés, que par la suite
» on dut vendre pour subvenir aux besoins de la
» guerre. Une grande partie de la noblesse française
» se rangea sous la bannière des princes de la mai-
» son de Bourbon, et forma une armée qui marcha
» à côté des armées autrichiennes, prussiennes et
» anglaises; les gentilshommes élevés dans l'aisance
» servirent comme simples soldats : la fatigue et le
» feu en firent périr un grand nombre ; beaucoup
» périrent de misère dans l'étranger ; la guerre de
» la Vendée, celle de la chouannerie, les tribunaux
» révolutionnaires en moissonnèrent des milliers. Les
» trois quarts de la noblesse française furent ainsi
» détruits : toutes les places civiles, judiciaires ou
» militaires furent occupées par des citoyens sortis
» du sein du peuple. Le bouleversement que produi-
» sirent, dans les personnes et les propriétés, les
» événements de la révolution fut aussi grand que
» celui qui avait été opéré par les principes mêmes
» de cette révolution : il y eut une nouvelle Église ;
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON III. 31
» les diocèses de Vienne, de Narbonne, de Fréjus,
» de Sisteron, de Reims, furent remplacés par
« soixante nouveaux diocèses dont le territoire fut
» circonscrit dans le nouveau concordat par de nou-
» velles bulles appropriées à l'état actuel du terri-
» toire. La suppression des ordres religieux, la vente
» des couvents et de toutes les propriétés du clergé
» furent sanctionnées; celui-ci fut pensionné par
» l'État. Tout ce qui était le résultat des événements
» depuis Clovis cessa d'être. Tous les changements
» étaient si avantageux au peuple, qu'ils s'opérèrent
» avec la plus grande facilité, et que, en 1800, il ne
» restait plus aucun souvenir ni des anciens privi-
» léges des provinces, ni de leurs anciens souverains,
» ni des anciens parlements et bailliages, ni des an-
» ciens diocèses; et pour remonter à l'origine de tout
» ce qui existait, il suffisait d'aller rechercher la loi
» nouvelle qui l'avait établi. La moitié du territoire
» avait changé de propriétaires ; les paysans et les
» bourgeois s'en étaient enrichis. Les progrès de
» l'agriculture, des manufactures et de l'industrie
» surpassèrent toutes nos espérances. La France pré-
» senla le spectacle de plus de trente millions d'ha-
» bilants circonscrits dans les limites naturelles, ne
» composant qu'une seule classe de citoyens gouver-
» nés par une seule loi, un seul règlement, un seul
» ordre. Tous ces changements étaient conformes
» au bien de la nation, à ses droits, à la justice et
» aux lumières du siècle. » (Manuscrit de l'île d'Elbe.)
« Rien ne saurait désormais détruire ou effacer les
» grands principes de notre révolution; ces grandes
32 ESSAI SDR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
» et belles vérités doivent demeurer à jamais, tant
» nous les avons entrelacées de lustre, de monu-
» ments, de prodiges; nous en avons noyé les pre-
» mières souillures dans des flots de gloire; elles sont
» désormais immortelles! Sorties de la tribune fran-
» çaise, cimentées du sang des batailles, décorées
» des lauriers de la victoire, saluées des acclama-
» tions des peuples, sanctionnées par les traités, les
» alliances des souverains, devenues familières aux
» oreilles comme à la bouche des rois, elles ne sau-
» raient plus rétrograder ! ! !
«Elles vivent dans la Grande-Bretagne, elles
» éclairent l'Amérique, elles sont nationalisées en
» France : voilà le trépied d'où jaillira la lumière du
monde !
» Elles le régiront; elles seront la foi, la religion,
» la morale de tous les peuples : et celte ère mémo-
» rable se rattachera, quoi qu'on ait voulu dire, à
» ma personne, parce que, après tout, j'ai fait briller
» le flambeau j consacré les principes, et qu'aujour-
» d'hui la persécution achève de m'en rendre le
» messie. Amis et ennemis, tous m'en diront le pre-
» mier soldat, le grand représentant. Aussi, même
» quand je ne serai plus, je demeurerai encore pour
» les peuples l'étoile de leurs droits, de leurs cf-
» forts, de leurs espérances, et mon nom sera leur
» devise et leur cri de guerre. » (Mémorial.)
« L'opinion publique est une puissance invisible,
» mystérieuse, à laquelle rien ne résiste; rien n'est
» plus mobile, plus vague et plus fort; et toute ca-
» pricieuse qu'elle est. elle est cependant vraie, rai-
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON III. :«
» sonnable, juste, beaucoup plus souvent qu'on ne
» pense. » . (Mémorial.)
« Je respecterai les jugements de l'opinion pu-
» blique quand ils seront légitimes; mais elle a des
» caprices qu'il faut savoir mépriser. »
[Opinions de Napoléon, publiées par M. Pelet
de la Lozère.)
« Que m'importe l'opinion des salons et des cail-
n lettes! je ne l'écoute pas; je n'en connais qu'une,
» celle des gros paysans; tout le reste n'est rien.»
(Histoire du Consulat et de l'Empire,
par M. Thibaudeau.)
« Je n'épouse aucun parti que celui de la masse ;
» ne cherchez qu'à réunir, ma politique est de com-
» pléter la fusion. Il faut que je gouverne avec tout
» le monde, sans regarder à ce que chacun a fait.
» On s'est rallié à moi pour jouir avec sécurité; on
» me quitterait demain si tout rentrait en problème. »
(Mémoires du duc de Rovigo. )
« Se servir un jour d'un parti pour l'attaquer le
»■ lendemain, de quelque prétexte que l'on s'enve-
» °loppe, c'est trahir. » (Mémorial.)
« J'ai fait tout au monde pour accorder tous les par-
» tis, je vous ai réunis dans les mêmes appartements.
» fait manger aux mêmes tables, boire dans les mêmes
» coupes; votre union a été l'objet constant de mes
» soins : j'ai le droit d'exiger qu'on me seconde...
» Depuis que je suis à la tête du gouvernement,
» m'a-t-on jamais entendu demander ce qu'on était,
» ce qu'on avait été, ce qu'on avaitdit, fait, écrit?...
» Qu'on m'imite !
3
31 ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
» On ne m'a jamais connu qu'une question, un
» but unique : Voulez-vous être bon Français avec
» moi? Et sur l'affirmative , j'ai poussé chacun dans
» un défilé de granit sans issue à droite ou à gauche,
» obligé de marcher vers l'autre extrémité, où je
» montrais de la main l'honneur, la gloire, la splen-
» cleur de la patrie. » (Mémorial.)
« Jamais plus grande révolution, disait Napoléon
)> en parlant du \ 8 brumaire , ne causa moins d'em-
» barras, tant elle était désirée; aussi se trouva-
» t-elle couverte des applaudissements universels.
» Pour mon propre compte, toute ma part dans le
» complot d'exécution se borna à réunir, à une heure
» fixée, la foule de mes visiteurs, et à marcher à leur
» tête pour saisir la puissance. Ce fut du seuil de ma
» porte,' du haut de mon perron, et sans qu'ils en
» eussent été prévenus d'avance, que je les conduisis
» à cette conquête; ce fut au milieu de leur brillant
» cortège, de leur vive allégresse, de leur ardeur
•» unanime, que je me présentai à la barre des An-
» tiens, pour les remercier de la dictature, dont ils
» m'investissaient.
» On a discuté métaphysiquement, et l'on discu-
» tera longtemps encore, si nous ne violâmes pas les
» lois, si nous ne fûmes pas criminels; mais ce sont
■» autant d'abstractions bonnes tout au plus pour les
» livres et les tribunes, et qui doivent disparaître
» devant l'impérieuse nécessité ; autant vaudrait ac-
» cuser de dégât le marin qui coupe ses mâts pour
D.ne pas sombrer. Le fait est que la patrie sans nous
» était perdue, et que nous la sauvâmes. Aussi les
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON III. 3S
» auteurs, les grands acteurs de ce mémorable coup
» d'État, au lieu de dénégations et de justifications,
» doivent-ils, à l'exemple de ce Romain , se conten-
» ter de répondre avec fierté à leurs accusateurs :
» Nous protestons que nous avons sauvé notre pays,
» venez avec nous en rendre grâces aux dieux!
» Et certes tous ceux qui, dans le temps, faisaient
» partie du tourbillon politique, ont pu d'autant
» moins se récrier avec justice, que tous convenaient
» qu'un changement était indispensable, que tous le
» voulaient, et que chacun cherchait à l'opérer de
» son côté. Je fis le mien à l'aide des modérés; la
» fin subite de l'anarchie, le retour immédiat de
» l'ordre, de l'union, de la force, de la gloire, furent
» ses résultats. Ceux des jacobins ou ceux des immo-
» raux auraient-ils été supérieurs? Il est permis de
» croire que non. Toutefois, il n'est pas moins très-
» naturel qu'ils en soient demeurés mécontents et en
. » aient jeté les hauts cris. Aussi, n'est-ce qu'à des
» temps plus éloignés, à des hommes plus désinté-
» ressés, qu'il appartient de prononcer sainement sur
» celte grande affaire. » (Mémorial.)
« Qu'est-ce que la popularité, la débonnaireté?
» disait Napoléon. Qui fut plus populaire, plus dé-
». bonnaire que le malheureux Louis XVI? Pourtant,
» quelle a été sa destinée? Il a péri! C'est qu'il faut
» servir dignement le peuple, et ne pas s'occuper de
» lui plaire. La belle manière de le gagner, c'est de
» lui faire du bien. Rien n'est plus dangereux que de
» le flatter : s'il n'a pas ensuite tout ce qu'il veut, il
» s'irrite, et pense qu'on lui a manqué de parole; et
3.
36 ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
>; si alors on lui résiste, il hait d'autant plus qu'il se
» dit trompé.
» Le premier devoir du prince, sans doute, est de
» faire ce que veut le peuple; mais ce que veut le
» peuple n'est presque jamais ce qu'il dit : sa volonté.
» ses besoins, doivent moins se trouver clans sa'bouche
» que dans le coeur du prince^
» Que si vous vous demandez à quoi ont pu me servir
» mes expressions et mes formes sévères, je répon-
» cirai : « A m'épargner de faire ce dont je menaçais. »
» Quel mal, après tout, ai-je fait ? quel sang ai-je ver-
» se ? Qui peut se vanter, dans les circonstances où je
» me suis trouvé, qu'il eût fait mieux ? Quelle époque
» de l'histoire semblable âmes difficultés offre mes in-
» nocentsrésultats? Car que me reproche-t-on ? On a
» saisi les archives de mon administration; on est
» demeuré maître de mes papiers; qu'a-t-on à mettre
» au grand jour? Tous les souverains dans ma po-
» sition, au milieu des factions, des troubles, des
» conspirations, ne se sont-ils pas entourés de meurtres
» et d'exécutions? Voyez pourtant quel a été avec
» moi le calme de la France ! » (Mémorial.)
« Nos moeurs européennes veulent que le pouvoir
» soit limité par l'honneur.
» Une nation ne doit jamais rien faire contre
» l'honneur, car dans ce cas elle serait la dernière
» de toutes; il vaudrait mieux périr »
. (Histoire du Consulat et de l'Empire,
par M. Thiba.ijdeau.)
« Je ne connais d'autres titres que ceux qui sont
» personnels; malheur à ceux qui n'ont point de
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON III. 37
.» ceux-là! Les hommes qui m'entourent ont acquis
» les leurs au champ d'honneur: ils ont donné des
» preuves de leur savoir-faire. C'est dans le moral
» que se trouve la vraie noblesse ; hors de là, elle
» n'est nulle part. » (Journal anecdot. de Mme Campa».)
« L'institution d'une noblesse nationale n'est pas
» contraire à l'égalité; elle est nécessaire au maintien
» de l'ordre social ; aucun ordre social ne peut être
» fondé sur la loi agraire; le principe de la propriété
» et de la transmission par contrat de vente, donation
» entre-vifs ou acte testamentaire, est un principe fon-
» damenlal qui ne déroge pas à l'égalité. De ce principe
» dérive fa convention de transmettre de père en fils
» le souvenir des services rendus à l'État. La for-
» tune peut être quelquefois acquise par des moyens
» honteux et criminels. Les titres acquis par des ser-
» vices rendus à l'État sortent toujours d'une source
» pure et honorable; leur transmission à la postérité
» n'est qu'une justice. Lorsque Napoléon proposa à un
» grand nombre d'hommes de la révolution, les plus
» partisans des principes de l'égalité, la question de
» savoir si l'établissement de ces titres héréditaires
» était contraire aux principes de l'égalité, tous ré-
» pondirent que non.
» En établissant une noblesse héréditaire nationale,
» Napoléon avait trois buts : '1 ° réconcilier la France
o> avec l'Europe; %° réconcilier la France ancienne
» avec la France nouvelle; 3° faire disparaître en
» Europe les restes de la féodalité, en rattachant les
» idées de noblesse aux services rendus à l'État, et
» les détachant de toute idée féodale.
38 ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
» Toute l'Europe était gouvernée par des nobles,.
» qui s'étaient fortement opposés à la marche de la
» révolution française ; c'était un obstacle qui partout
» contrariait l'influence française. Il fallait le faire
» disparaître, et pour cela revêtir de titres égaux aux
» leurs les principaux personnages de l'Empire. Le
» succès fut complet, la noblesse européenne cessa
» clés lors d'être opposée à la France, et vit avec une
» secrète joie une nouvelle noblesse, qui, par cela
» qu'elle était nouvelle, lui paraissait inférieure à
» l'ancienne; elle ne prévoyait pas la conséquence du
» système français, qui tendait à déraciner, à dépriser
» la noblesse féodale, ou du moins à l'obliger à se
» reconstituer à nouveau titre.
» L'ancienne noblesse de France, en retrouvant sa
» patrie et une partie de ses biens, avait repris ses
» titres; elle se considérait, non légalement, mais de
» fait, plus que jamais comme race privilégiée; toute
» fusion ou amalgame avec les chefs de la révolution
» était difficile ; la création de nouveaux titrest fit
» disparaître entièrement ces difficultés; il n'y eut
» aucune ancienne famille qui ne s'alliât volontiers
» avec les nouveaux ducs; en effet, les Noailles, les
» Colbert, les Louvois, des Fleury, étaient de.nou-
» velles maisons; dès leur origine, les plus an-
» ciennes maisons de France avaient brigué leur al-
» liance; c'est ainsi que les familles de la révolution
» se trouvaient consolidées, et l'ancienne et lanou-
» velle France réunies. Ce fut à dessein que le prc-
» mier titre que Napoléon donna fut au maréchal
» Lefebvre : ce maréchal avait été simple soldat, et
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON 111. 39
» tout le monde dans Paris l'avait connu sergent aux
» gardes françaises.
» Son projet était de reconstituer l'ancienne no-
» blesse de France. Toute famille qui comptait parmi
» ses ancêtres un cardinal, un grand officier de la cou-
» ronne, un maréchal de France, un ministre, etc., eût
« été pour cela seul apte à solliciter au conseil du sceau
» le titre de duc; toute famille qui aurait eu un arche-
» vôque , un ambassadeur, un premier président, un
» lieutenant général ou un vice-amiral, le titre de
» comte; toute famille qui aurait eu un évêque, un
» maréchal de camp , un contre-amiral, un conseiller
» d'État, un président à mortier, le titre de baron.
» Ces titres n'auraient été octroyés, qu'à la charge par
» les impétrants d'établir, pour les ducs, un majorât
» de 100,000 francs de revenu ; pour les comtes, de
» 30,000 francs; pour les barons, de 10,000 francs :
» cette règle, qui régissait le passé et le présent, devait
» régir l'avenir. De là sortait une noblesse historique
» qui liait le passé, le présent et l'avenir, et qui était
» constituée non sur les distinctions du sang, ce qui
» est une noblesse imaginaire, puisqu'il n'y a qu'une
» seule race d'hommes, mais sur les services rendus à
» l'État, De ce que le fils d'un cultivateur pouvait se
» dire : Je serai un jour cardinal, maréchal de France
« ou ministre, il pouvait se dire : Je ferai le commerce,
» je gagnerai plusieurs millions que je laisserai à mes
» enfants. Un Montmorency eût été duc, non pas parce
» qu'il était Montmorency, mais parce qu'un de ses
» ancêtres avait été connétable, et avait,rendu de
» grands services à l'État. Cette vaste idée changeait
10 ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
» le plan de la noblesse qui n'était que féodale, et
» élevait sur ses débris une noblesse historique, fon-
» dée sur l'intérêt de la patrie et les services rendus
» aux peuples et aux souverains. Cette idée, comme
» celle de la Légion d'honneur, comme celle de l'uni-
» versité, était éminemment libérale ; elle était propre
» à la fois à consolider l'ordre social et à anéantir le
» vain orgueil de la noblesse ; elle détruisait les pré-
>■> tentions de l'oligarchie, etmaintenait dans son inté-
» grité la dignité et l'égalité de l'homme. C'était une
» idée mère, organisatrice, libérale; elle eût caracté-
» risé le nouveau siècle. Napoléon ne mettait aucune
» précipitation dans l'exécution de ses projets; il
» croyait avoir du temps devant lui. Il disait souvent
» à son conseil d'État : « J'ai besoin de vingt ans pour
» accomplir mes projets. » Il lui en a manqué cinq. »
(Mémoires de Napoléon.)
« Arrivé au pouvoir , on eut voulu que j'eusse été
» un Washington ; les mots ne coûtent rjen, et bien
» sûrement ceux qui l'ont dit avec tant de facilité le
» faisaient sans connaissance des temps, des lieux,
» des hommes et des choses. Si j'eusse été en Amô-
» rique, volontiers j'eusse été un Washington , et j'y
» eusse eu peu de mérite, car je ne vois pas comment
» il eût été raisonnablement possible de faire autre-
» ment. Mais si lui se fût trouvé en France sous la
» dissolution du dedans et sous l'invasion du dehors,
» je l'eusse défié d'être lui-même, ou, s'il eût voulu
» l'être, il n'eût été qu'un niais, et n'eût fait que
» continuer de grands malheurs. Pour moi, je ne pou-
» vais être qu'un Washington couronné. Ce n'était
DE L'EMPEREUR NAPOLÉON III. il
» que dans un congrès de rois, au milieu des rois
» convaincus ou maîtrisés, que je pouvais le devenir.
» Alors, et là seulement, je pouvais montrer avec fruit
» sa modération, son désintéressement, sa sagesse;
» je n'y pouvais raisonnablement parvenir qu'au
» travers de la dictature universelle : j'y ai prétendu.
» M'en ferait-on un crime ? Penserait-on qu'il fût au-
» dessus des forces humaines de s'en démettre?
» Sylla, gorgé de crimes, a bien osé abdiquer,
» poursuivi par l'exécration publique. Quel motif
» eûtpum'arrêter, moi qui n'aurais eu que des béné-
» dictions à recueillir?... Il me fallait vaincre à
» Moskow ! Combien avec le temps regretteront mes
» désastres et ma chute ! Mais demander de moi avant
» .le temps ce qui n'était pas de saison, était d'une
» bêtise vulgaire; moi l'annoncer, le promettre, eût
'» été pris pour du verbiage, du charlatanisme; ce
» n'était point mon genre
» Je le répète, il fallait vaincre à Moscow. »
(Mémorial.)
« Notre situation peut avoir des attraits! l'univers
» nous contemple!.... Nous demeurons les martyrs
» d'une cause immortelle!... Des millions d'hommes
» nous pleurent, la patrie soupire, et la gloire est en
» deuil!... Nous luttons ici contre l'oppression des
» dieux, et les voeux des nations sont pour nous !...
» Si je ne considérais que moi, peut-être aurais-je à
» me réjouir !... Les malheurs ont aussi leur héroïsme
» et leur gloire!... L'adversité manquait à ma carriè-
» re!... Si je fusse mort sur le trône, au milieu des
» nuages de ma toute-puissance, je serais demeuré un
H ESSAI SUR LE CARACTÈRE ET LES TENDANCES
» problème pour bien des gens; aujourd'hui, grâce au
» malheur, on pourra me juger à nu ! » (Mémorial.)
Le culte désintéressé de Louis-Napoléon pour
l'Empereur est une vérité attestée par tous les écrits
du jeune prince, et notamment par les passages sui-
vants :
« Si la destinée que me présageait ma naissance
» n'eût pas été changée par les événements, neveu
» de l'Empereur, j'aurais été un des défenseurs de
» son trône, un des propagateurs de ses idées; j'aurais
» eu la gloire d'être un des piliers de son édifice, ou
» de mourir dans un des carrés de sa garde en com-
» battant pour la France. L'Empereur n'est plus!...
» mais son esprit n'est pas mort. Privé de la possi-
» bilité de défendre par les armes son pouvoir tuté-
» laire, je puis au moins essayer de défendre sa
» mémoire par des écrits. Éclairer l'opinion en re-
» cherchant la pensée qui a présidé à ses hautes- con-
» copiions, rappeler ses vastes projets, est une tâche
» qui sourit encore à mon coeur, et qui me console
» de l'exil. La crainte de choquer des opinions con-
» traires ne m'arrêtera pas ; des idées qui sont sous
» l'égide du plus grand génie clés temps modernes
» peuvent s'avouer sans détour; elles ne sauraient
» varier au gré de l'atmosphère politique. Ennemi
» de toute théorie absolue et de toute dépendance 1
» morale, je n'ai d'engagements envers aucun parti,
» envers aucune secte, envers aucun gouvernement; ,
» ma voix est libre comme ma pensée, et j'aime la
» liberté! » (Préface des OEuvres de Louis-Napoléon.)
Pourrions-nous nous dispenser de reproduire cette

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