Essai sur Moïse de Khoren, historien arménien du Ve siècle du Christ, et analyse succincte de son ouvrage sur l'histoire d'Arménie, accompagné de notes et commentaires et suivi d'un précis géographique, par C.-E. Pichard,...

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Lemerre (Paris). 1866. In-8° , 99 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1866
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ESSAI
SUR
MOÏSE DE KHOREN
PARIS, IMPRIMERIE JOUAUST
RUE S AINT-HONORÉ , 338.
ESSAI
SUR
MOÏSE DE KHOREN
HISTORIEN ARMÉNIEN DU Ve SIÈCLE DE
DU CHRIST
ET ANALYSE SUCCINCTE
DE SON OUVRAGE SUR L'HISTOIRE D'ARMENIE
ACCOMPAGNÉ DE NOTES ET COMMENTAIRES ET SUIVI
D' UN PRECIS GEOGRAPHIQUE
PAR C. E. PICHARD
VICE-CONSUL DE FRANCE, CHEVALIER DE L'ORDRE ROYAL DE LÉOPOLD
MEMBRE DE L'INSTITUT IMPÉRIAL LAZAREFF DE MOSCOU,
DE LA SOCIÉTÉ ASIATIQUE DÉ PARIS, ETC.
Nous écrirons avec simplicité de langage cette
histoire , afin que tous lisent avec un immense
plaisir l'histoire de notre patrie.
(MOÏSE DE KHOREN, ch. III, V. I.)
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, LIBRAIRE
47, TASSACE CHOISEUL, 47
1866
Tous droits réservés
ABREVIATIONS
EMPLOYEES DANS CET OUVRAGE :
N. T. Nouveau Testament.
A. T. Ancien Testament.
Av. ou Ap. J. C. Avant ou après Jésus-Christ.
tien. Genèse.
II. g. Histoire générale.
È ch. Ère chrétienne.
M. de K. Moïse de Khoren.
Ptol. l'tolémée le géographe.
Str. Strabon.
Jos. Josèphe l'historien.
Eus. Kusèbe.
Ingig. Ingigian, moine de Saint-! azare de Venise.
Proc. Procope.
Th. Ard. Thomas Ardzrouni.
M. A. G. Mar-Apas-Gadina.
F. de By. Faustus de Dyzance.
Diod. Diodore de Sicile.
Arm. Arménie.
Héb. Hébreux.
Ch. Chapitre.
I.iv. livre.
Vr. Verset.
Fl. Fleuve.
Pr. Province.
M. Mont.
Cap. Capitale.
Auj. Aujourd'hui.
L. A. Langue arménienne.
Cet ouvrage n'a été lire qu'à 1 00 exemplaires.
Ce livre est une oeuvre de jeunesse. Il fallait l'en-
thousiasme, la confiance qu'on a à cette saison de la
vie pour l'entreprendre. L'auteur avait non-seule-
ment à vaincre la. répugnance qu'inspire presque
toujours un ouvrage historique, qu'on sait ne devoir
jamais intéresser que médiocrement, mais encore
l'ennui d'un texte dont la lecture est fatigante, la
traduction littérale souvent impossible.
Le génie a des attractions indéfinissables. Voyez
Homère, voyez Dante, voyez Shakspeare. Étudier
leurs oeuvres veut dire les aimer. A mesure que leurs
lueurs entrent dans l'esprit, il semble qu'on participe
à leur infini, qu'on s'inocule leur grandeur. On revêt
quelque chose d'eux qui est plus que vous. Moïse
est ainsi !
Ces pages sont nées de là.
Elles sont le résultat d'une grande conviction tom-
bée en l'auteur pensée à pensée ; — et encore d'un
désir. — C'est que Moïse est aussi grand que Shak-
speare, que Dante ou Homère; qu'il fallait le répan-
dre, le vulgariser. Ces convictions-là sont ineffaça-
bles, ces désirs-là sont impérieux. L'auteur y céda.
Des événements indépendants de sa volonté empê-
chèrent la publication de cet opuscule à l'époque où
il fut écrit. Des sollicitations amies le font paraître
aujourd'hui. Rien n'y a été changé ; et les mots revu,
corrigé, ne peuvent lui être appliqués. C'eût été lui
ôter sûrement le seul mérite auquel il puisse pré-
tendre : la spontanéité, — l'élan.
Autant qu'il a été possible, les détails oiseux de
l'oeuvre de Moïse ont été supprimés; mais pourtant
rien qui puisse intéresser n'a été omis. Cela fera
excuser l'aridité. Le poëme entier est compris dans
cette analyse. Le bien comme le mal y a été sévère-
ment étudié. Son seul but est de rendre Moïse trans-
parent. Puisse-t-elle l'avoir atteint!...
ESSAI
sun
MOÏSE DE KHOREN
Nous écrirons avec simplicité de langage
celle histoire, afin que tous lisent avec un
immense plaisir l'histoire de notre patrie.
(MOÏSE DE KHOREN, ch. m, v. 1.)
I
C'est du IVe siècle de l'ère chrétienne que datent
les premiers ouvrages arméniens qui nous soient
parvenus. Pourtant une littérature déjà forte existait
avant cette époque Cent cinquante ans avant Jésus-
Christ, sous le premier roi de la race des Archa-
gouni, un savant Syrien, Mar-Appas-Gadina (1),
avait fouillé les archives de Ninive, et rapporté quel-
ques débris de l'histoire d'Arménie.
Au siècle même du Christ, Lerubnasse et Olympe
écrivaient, l'un l'histoire de deux rois arméniens :
(1) Ensyriaque : Mar-lbas-Catina.— Ibas (seigneur) de la ville Catina.
— Son ouvrage paraît une histoire abrégée des rois arméniens et perses
qui ont régné de son temps. — Ce nom est souvent invoqué par Moïse
de Khoren.
— 8 —
Abgar et Sanadroug (1), l'autre l'histoire du culte
païen. Deux cents ans plus tard, un disciple de ce
même culte, Ardète, converti au catholicisme et sa-
cré évêque par Grégoire l'IIIuminateur, écrivait l'his-
toire de ce patriarche et celle de ses deux fils.
Le fanatisme religieux, l'orgueil de certains rois,
s'étaient faits lès agents de destruction de la litté-
rature arménienne.
Ninus, roi d'Assyrie, veut que le monde date de
lui, et il fait brûler tout livre antérieur à son règne.
Au IVe siècle, époque appelée par beaucoup l'âge
d'or de la littérature arménienne, saint Grégoire voue
aux flammes les manuscrits rappelant le culte païen,
et la pieuse coutume, encore existant en Arménie,
d'enterrer les livres sacrés, ne put en préserver un
seul.
Les mêmes destructions devaient avoir lieu en
380, sous Méroujan l'Apostat; en 439, sous Haz-
guerd, roi des Perses ; en 1292, lors de l'irruption en
Arménie du sultan d'Egypte Melik-Achiraz. En ajou-
tant à ces causes les émigrations continuelles des
Arméniens, il n'est point étonnant que tout mou-
vement littéraire antérieur au IVe siècle se soit trouvé
détruit.
A cette époque apparaissent, parmi les historiens
dont les oeuvres nous sont parvenues, saint Grégoire
l'IIIuminateur, le premier patriarche de l'Arménie ;
(1) Sanadroug (don de Sanod), c'est-à-dire conservé par Sanod, sa
nourrice. Appelé par les Latins Sinatrou, Sintruee,Sintruco.
— 9 —
saint Nersès le Grand (l), Faustus de Byzance, qui
continue l'histoire d'Agatauge (2), historien de Der-
tad, roi d'Arménie; Mesrob, qui, avec Ruphanus (3),
le docte disciple d'Épiphane, invente les caractères
arméniens et traduit le Nouveau Testament.
Le Ve siècle enfin voit naître Moïse de Khoren,
l'Homère arménien, le grand travailleur, qui le pre-
mier va édifier la nationalité de son pays..
II
Moïse ou saint Moïse, surnommé le Père des let-
trés, naquit au bourg de Khoren.
Issu de la même maison que saint Mesrob, il dévint
son disciple le plus cher. Enfant, il avait eu un or-
gueilleux espoir—légitime aussi — une vision saisis-
sante avait exalté sa pensée. Il y a de ces révélations-
là chez ceux qui étudient ou contemplent. Le côté de
l'esprit qui regarde le grand inconnu fait parfois
une brèche aux ténèbres, saisit une lueur. Moïse se
savait appelé à de grandes choses. Il seconda donc
vaillamment les efforts du savant Mesrob, et quand il
(1) Fils d'Atanakinés, descendant de saint Grégoire l'IIIuminateur.—
Emprisonné par le roi Bab, il mourut, après trente-quatre ans de pon-
tificat, dans le canton d'Egnéghiatz, au village de Khakh...
(2) Acatan-Réghos (bon messager). L. A.
(3) IIropanos élève d'Epiphane, était cénobite à Sanios.
— du —
partit pour Athènes (l) afin d'y apprendre les scien-
ces, grande était son érudition.
Cette valeur de l'adolescent est un des caractères
les plus frappants de sa grande figure. On eût dit
qu'il avait déjà dans des existences précédentes tra-
versé les porches de l'étude. Il en avait la tradition.
Il se sentait apôtre. Il était hardi. Nul problème ne
pouvait l'arrêter. Sans cette supériorité in omni re
scibili, il n'eût pas été Moïse tout entier. Quelque
ardue que fût la route, il la prenait. Point de sentier
qui abrège. Les prophètes sont ainsi.
Il parcourut le pays des Grecs (2), s'imprégnant,
comme il le dit lui-même, de ce qu'offrait de grand,
de beau, d'historique, cette terre célèbre. Il resta
longtemps à Rome, puis passa à Byzance(3), en
Egypte (4), en Palestine(5), en Syrie, travaillant
toujours, approfondissant toutes les sciences de l'an-
tiquité.
Ce fut pendant ce long pèlerinage, dans ce com-
merce intime avec les hommes forts, avec les doc-
teurs, les lettrés, les philosophes, les guerriers, qu'il
arriva à l'âge d'homme. Il avait pris part aux discus-
sions les plus élevées, et là sa parole puissante, âpre-
ment inspirée, sa diction énergique, lui avaient
(1) Athénk. L. A.
(2) Qu'a-Houïne. L. A.
(3) Puzantion, L. A.
(4)Ekildos. L. A.
(5) l'aghestine. L. A,
— 11 —
assuré de continuelles victoires. Sa renommée avait
grandi. Le niveau de son âme s'était élevé. Il sentit
qu'il avait conquis sa place.
Alors, voyant qu'il lui était échu dans un avenir
prochain la conduite des destinées d'un peuple, il
voulut que sa vie fût pure, il devint chaste comme la
prière, lui qui allait bientôt en apprendre l'hymne
sacré aux populations.
Il aborda sans crainte la destinée autrefois ré-
vélée.
Revenu en Arménie (1), où il exerça d'abord les
fonctions de garde des archives patriarcales à la
mort de son condisciple Eznig Gorpatzi (2), l'un des
premiers traducteurs de la Bible, Moïse fut choisi
pour lui succéder sur le siège épiscopal de Pakrévant
et d'Archarouni, au pays des Gamsariens.
Il accepta cette lourde charge de pasteur des peu-
ples. Se penchant sur tous les deuils, sur toutes les
douleurs, sur tous les sanglots, il mit partout le
baume souverain de sa parole. Quelque chose de ré-
chauffant émanait de lui. Il aimait ; il bénissait et il
était aimé, et on le bénissait. Il pénétrait dans les
(1) Haiasdan ou Haïck. L. A.
(2) Né à Goghp, disciple de saint Isaac, envoyé à Edesse pour en
rapporter les livres des premiers SS. PP. Il composa : Réfutations des
diverses sectes, ouvrage divisé en quatre livres; savoir : Contre les
païens; Contre les Perses, prêtres ou adorateurs du feu; Contre les
philosophes grecs ; Contre les Marcionites ou Manichéens.
Cet ouvrage a été imprimé pour la première fois à Smyrne, en 1762.
Réimprimé avec plus d'exactitude à Saint-Lazare de Venise, en 1824,
in-2l.
— 12 —
âmes. Aussi ses cures merveilleuses furent si nom-
breuses qu'on ne l'appela plus que le Ministre des
grandeurs du Christ, l' Homme du Ciel sur la terre!
Quand sa sainte mission lui laissait un peu de temps,
il le donnait au travail. — Ce fut ainsi qu'il composa
successivement l'histoire de la nation, arménienne,
un traité de géographie remarquable par les citations
qui s'y trouvent, appartenant soit à Pappusd'Alexan-
drie (1), soit au traité mathématique de Ptolémée;
deux panégyriques, l'un en l'honneur de sainte Hrip-
sime(2), l'autre sur la transfiguration du Christ; des
commentaires sur la grammaire arménienne, dont
quelques fragments se retrouvent dans la gram-
maire de Jean Lorzorelzi ou Erzengatzi, écrivain ar-
ménien du XIIIe siècle; de nombreuses explications
sur l'office de l'Église arménienne, ouvrage perdu,
à l'exception d'un seul fragment qu'on retrouve dans
un écrivain du VIP siècle qui traita de la même ma-
tière, et deux hymnes religieux.
Alors, ayant assez fait pour l'immortalité, il ne
voulut plus penser qu'à son âme. — Plein d'une ar-
dente piété, il s'enfonça dans une croyance austère,
et, ayant résumé le génie littéraire de son siècle, il
en résuma également le génie religieux.
Comme le dit un historien à propos du Dante, il
s'éleva à la dignité d'un symbole vivant.
(1) Selon certains auteurs, Pappus aurait été fort mal traduit par
Moïse.
(2) Vierge e; martyre. Sa fête se célèbre en octobre.
— 13 -
Longtemps il conserva une vigueur rare, et, d'a-
près le témoignage de Thomas Ardzrouni (I), à l'âge
de cent vingt ans il rendit à Dieu son âme pleine
de foi, d'espérance et d'amour (2).
II
Isaac Pacradouni, personnage célèbre de la race
des Bagralides, élu marzban (3) par les Arméniens
vers 481 , fut le premier qui donna à Moïse de
Khoren l'idée de composer l'histoire de son pays.
L'ouvrage devait naturellement lui être dédié. —
Le premier chapitre n'est donc qu'une lettre dédica-
loire dans laquelle nous retrouvons ces compliments,
ces exagérations de pensées que les Orientaux pro-
diguent si facilement, style ampoulé que Moïse se
hâte de quitter au second chapitre.
A partir de ce moment, nous le verrous conservant
(1 Ardzrouni, race et satrapie, issue d'Ilrkamozan , descendant do
Sennéchérim ou Sennachérib, roi d'Assyrie, constituée par Vaghar-
cliag 1er, investie du droit de porter les aigles devant lui,d'où leur nom
de Ardziv-ouni (aquilifer). Leur territoire était à Passène, dans la
province d'Artznik, Plus lard ils régnèrent sur la vaste province de
Vasbouraghan, à l'est du lac de Van. Leur histoire est savamment
traitée par le P. Ingigian. Opcr Antiq. Arm.
(2) 1) après Samuel d'Ani, écrivain du XIIe siècle. Moïse de Khoren
mourut en 488. — Cf. Chrono. — ad ami. 188.
(3) Dignité persane (gardien de marche) introduite on Arménie vers
141. Les marzbans étaient vice rois; ils pouvaient tout l'aire, excepté
changer les satrapies. Ils n'avaient pas de troupes propres, mais seu-
lement quelques gardes du corps. Ils siégeaient à Tourne,
— 14 -
autant qu'il le peut la dignité, l'exactitude, qui con-
viennent à l'histoire; toujours vrai, ne trompant que
de bonne foi et ne caressant jamais les grandeurs de
son siècle.
D'un esprit sensé, il s'écarte le plus possible du
merveilleux, rapportant peu de traditions, ou les
donnant sons toutes réserves. — Et encore, loin de
le blâmer, applaudissons-le de nous les avoir fait
connaître. C'est par les traditions qu'on fait revivre
les générations passées d'un peuple. — N'avons-nous
pas, nous aussi, nos légendes touchantes, attesta-
tions précieuses de la bonne foi, de la simplicité de
nos pères? — Les légendes, c'est un côté du visage
de la patrie. Cela revient avec la mélancolie douce
d'une apparition. On y tient.
Quand Moïse parle d'un miracle, c'est avec une foi
vive; il croit, il s'agenouille profondément devant le
Christ, devant Mariam, la Femme Vierge, il croit, il
aime.
Le sourire n'est pas de mise ici. — Ceux qui croient
sont consolants et consolés. Ils font une chose sé-
rieuse. Ils n'approfondissent pas ce qui est dit :
Dieu — c'est vrai. Ils s'en imprègnent-.
Ils agissent et pensent aussi — seulement d'une
autre façon.
Croire et aimer :
Le passé et l'avenir de l'homme sont peut-être dans
ces deux mots.
En tout cas, ils sont pleins de grandeur morale.
— 15 —
Ils sont respectables.
Un ordre méthodique n'est pas suivi par Moïse de
Khoren dans le récit des événements. Du reste, cet
ouvrage est fort probablement un des plus avancés de
sa vieillesse, et il n'est pas étonnant que le besoin
de décharger sa mémoire lui ait fait parfois inter-
rompre le discours pour noter une anecdote, un sou-
venir.
Il sent sa force, il est sûr d'arriver toujours à exé-
cuter ce qu'a conçu sa pensée. Pas d'entraves donc,
à la première inspiration; il fait une ébauche, elle est
chef-d'oeuvre.
Trois attributs supérieurs du génie de Moïse de
Khoren frappent cependant entre tous.
C'est d'abord le sentiment si profond et si vrai de
la foi religieuse. On sent que ce doux et grand esprit
est occupé des choses éternelles. Il a beau écrire
l'histoire du va-et-vient orageux des choses de ce
monde, son regard ne se détourne pas un instant de
cette paisible contemplation où l'on voit toujours cette
lumière, — Dieu, — et quelque chose s'en reflète
dans son oeuvre.
En second lieu, c'est la sublime foi patriotique qui
inonde le poète. L'attendrissement se développe en
lui, et tout cela se traduit par des mots qui sont pleins
d'adoration et pleins de respect pour l'ombre infinie.
Il prie, il attend sans anxiété une patrie nouvelle, —
promise, — celle qui doit sécher les larmes que lui
font verser les douleurs de la patrie terrestre.
— 16 —
Ce sont enfin les effets puissants de style, dans une
langue où peu de modèles existent. Moïse est plus
fort que la langue, elle plie sous lui. Sa strophe est
ferme, quelquefois obscure, toujours concise et éner-
gique. Il est historien sévère, il a la voix virile, et su-
bitement cette voix se fait douce, délicate. Le voilà
poete.
En ce qui concerne le poëme lui-même, il a tout
ce qu'il faut pour s'élever au milieu des temps à l'état
d'événement. La sévérité de la forme, l'étrangeté du
récit, tout se présente dans des conditions qu'on ne
trouve pas ailleurs. Le poëme, c'est Moïse, allure ma-
jestueuse qui paraîtrait dure, si elle n'était couverte
d'une teinte de mélancolie.
IV
L'histoire de Moïse de Khoren est partagée en trois
chants.
Pour bien comprendre les intervalles historiques
de chacun d'eux, rappelons dans un précis l'histoire
des dynasties successives de l'Arménie.
L'Arménie reconnaît pour fondateur Haïg (1), troi-
(1) Haïg, fils de Thorgom, fils de Thiras, fils de Gomer, fils de Ja-
phet, dit à tort fondateur de la race des Pacradouni. Un ouvrage épique
sur Haïg avait été composé par le R. P. Arsène. 11 fut brûlé dans un
incendie à Constantinople.
— 17 —
sième petit-fils de Japhet, qui fut le vainqueur de Bel le
Titanien (1), que Moïse de Khoren prouve être le Nem-
rod de l'Écriture. Puis successivement apparaissent :
Arménag(2), Armais (3),Amassia (4), Kégham, Harma
et Aram (5), qui, d'après les opinions chaldéennes et
grecques, donna à la province le nom d'Arménie.»
Son fils Ara le Bel (6) trouve la mort dans sa lutte
avec l'impudique Sémiramis (7), et son successeur
Anouchavan (8) n'obtint le trône qu'en payant tribut
aux Assyriens. Une longue série de trente-quatre princes
sans importance nous amène à l'énergique Baouïr, qui,
secouant le joug de l'empire de Ninive (9), prend le pre-
mier le titre de roi.
(1) Pel, en langue arménienne, selon M. de K***, c'est Nemrod. Eu-
sèbe, saint Jérôme, saint Augustin, sont de la même opinion. Macrobe
assure que les Grecs, sous le nom de Chromos, les Latins, sous celui
do Saturne, ont adoré le soleil, appelé par les Chaldéens Bélus ou Baal.
Ce dieu, Bel, ou Baal, ou Bélus, ou Béel, avait pour temple, dit-on, la
tour de Babel. — Cf. HÉROD.
(2) Arménag, ou Araménag, ou Aramaniag, père de Gatmos.
(3) Fils d'Arménag, bâtit une ville du nom d'Armavir. Cette ville fut
la résidence des rois jusqu'à Croisant II, qui, ayant bâti Erouantachad,
y transporta le siège de sa royauté.
(4) On appelle de son nom le mont Massis ou Macis.
(5) D'après Strabon, le nom d'Arménie viendrait de celui d'un cer-
tain Thessalien appelé Arménius, un des chefs de Jason. Cf. STRABON
et HÉROD).
(6) D'Ara vient le nom Ararat.
(7) Chamiram, en langue arménienne, monte sur le trône d'Assyrie
(1916 av. J.C.). Elle fut adorée comme déesse, fille de la fameuse
Dercéto. Quelques savants la placent dans le XIle et même le VIIle siècle
avant J.-C, suivant le R P. Thamtchian.
(8) Appelé Sos, du nom des forêts de platanes (Sos), où il exerçait
des fonctions sacrées analogues à celles des druides en Gaule.
(9) Ninoué en langue arménienne, au N. 0 de Babylone, avait, dit-
on, 45 kilomètre de circonférence et 600,000 habitants. Fondée, selon
la Genèse, par Assur fils de Sem, et plus probablement par Nemrod,
2
— 18 —
Le neuvième successeur de ce prince, Dicran (1), fut
l'Alexandre arménien.
La première dynastie compte donc trois grands
hommes : Haïg, Aram et Dicran Ier.
Les Haïciens disparaissent après avoir régné pendant
1778 ans, de l'an du monde 1893 à 3671 (2).
Les princes séleucides qui succèdent aux Haïciens
gardent l'Arménie de 3671 à 3851, l'espace de 180 ans.
La deuxième dynastie est celle des Archagouni ou
Arsacides. Le premier roi de cette dynastie est Vaghar-
chag, frère d'Archag II, roi de Perse. Le dernier est
Ardachir. Elle avait duré de 3851 à 433 après Jésus-
Christ, l'espace de 585 ans. Ce fut pendant cette dynastie
que monta sur le trône Abgar, le premier roi chrétien
qu'eut l'Arménie.
A la deuxième dynastie succède le gouvernement des
Marzbans ou satrapes persans, puis celui des Curopa-
lates (3), de l'an 433 de Jésus-Christ à 859, l'espace
de 426 ans.
La troisième dynastie est celle des Pacradouniou Ba-
gratides. Le premier roi est Archod (4), créé roi par
Wakkel-Mota, kalife des Arabes en 855. Le dernier est
vers 1845 du monde. Agrandie vers 1970 par Ninus, qui lui donna son
nom. Selon les Arabes, Ninive aurait été placée près de la ville actuelle
de Mossoul. Cf. NAIIUM, Tohie, chap. dernier; Jos. Ant. Jud , I, etc.
(1) Fondateur, dit-on, des murailles de Digranaguerd. Selon l'his-
toire générale, Digranaguerd ou Tigranocerle aurait été fondée par
Dicran III.
(2) Les arméniens comptent plusieurs ères. Les plus importantes
vont jusqu'en l'an 4003 du monde. Cf. l'ouvrage de M. Edouard Du-
laurier sur la chronologie arménienne. (Paris, Bibliothèque impériale,
2 vol.)
(3) Dignité de la cour de Constantinople.
(4) Selon.Moïse de Khoren, même nom qu'Assoud.
— 19 —
Kakig. Cette dynastie avait duré jusqu'en 1080, l'es-
pace de 221 ans.
La quatrième dynastie est celle des Roupénians. Rou-
pène 1er relève l'Arménie tombée dans l'anarchie, et
crée un royaume affermi qui dura jusqu'en 1371, épo-
que à laquelle l'Arménie, sous Léon VI, prince français
Lusignan,-né d'une mère arménienne, retombe, pour
n'en plus sortir, sous la domination turque et perse (1).
Ces divisions établies, suivons Moïse de Khoren.
Le premier chant traite de Haïg et de ses succes-
seurs.
Après la chute de cette dynastie commence,avec le
deuxième chant, la dynastie des Archagounides, dont
l'histoire se continue jusqu'à Dertad, roi chrétien, et
embrasse tout le troisième chant, dans lequel nous
verrons les événements arrivés depuis Khosrov jus-
qu'aux prélats Isaac et Mesrob, c'est-à-dire jusqu'en
441 de l'ère chrétienne.
VI
Dans le cours de son poëme, Moïse de Khoren fait
(1) En langue arméniennne, Barsgardan ou Barsk.
— 20 —
plusieurs, fois allusion à un autre ouvrage dont il no
cite pas le litre et jusqu'ici inconnu.
Cet ouvrage traiterait spécialement de la monar-
chie des Archagouni et irait jusqu'à l'empereur
Zénon.
Il cite aussi les diverses sources où il a puisé, sour-
ces qui nous sont pour la plupart inconnues ou
qui du moins ont été perdues, entre autres Mar-
Abas-Gadina, Abydène(l), Céphalion (2), Polyhis-
tor(3), Lerubnas, Olympe (4), Ardète (5), Korobute.
L'histoire de Moïse de Khoren est vraiment natio-
nale. Il sera facile de s'en convaincre en parcourant
successivement les chants, mais tout d'abord il est
certains points importants à signaler.
Moïse attribue à Aram, chef des Arméniens, bien
des exploits laissés jusqu'ici à Ninus, roi de Ninive,
par les écrivains chaldéens; l'enchaînement des faits
prouve assez bien cette transposition.
(1) En langue arménienne, Aputénos, disciple d'Aristote, auteur d'une
histoire des Chaldéens et des Assyriens, histoire dont il ne reste que
quelques fragments dans la préparation évangélique d'Eusèbe.
(2) En langue arménienne, Guépaghion, historien grec (perdu) du
11e siècle, auteur d'une histoire universelle depuis Ninus jusqu'à
Alexandre, en 9 volumes appelés du nom des neuf muses. Cf. Eus.,
Impartie, 90, 91.
(3) En langue arménienne Pasmaveb, né en Phrygie, esclave de
Cornélius Lentulus, mort 75 ans av J. C, écrivit sur l'histoire, la géo-
graphie, la philosophie; on n'a plus de lui que quelques frangmen s
d'une histoire des peuples de l'Orient, conservés par Plutarque, Pline,
Eusèbe, etc.
(4) En langue arménienne Olimbos.
(5) Ardilès, prêtre païen, consacré évêque par saint Grégoire l'Iilu-
minateur. Cité par Agalange.
— 21 -
Son opinion sur la reine Sémiramis est d'accord
avec celle des autres historiens, mais il éclaire d'un
jour nouveau cet être mystérieux du nom de Zo-
roastre (1) qui, ministre ingrat de la merveilleuse
reine, aurait, sous le règne de Ninyas, propagé la re-
ligion des mages.
Comme dans tout récit historique le vainqueur
est lié intimement au vaincu, les rois de Perse, les
Romains 2) apparaîtront souvent dans le cours du
poëme. Quant au Bas-Empire, Moïse donne de longs
détails sur Constantin, la fondation de Conslanti-
nople, sur Théodose, détails intéressant les histoires
grecque et romaine.
Et maintenant, avant de quitter Moise pour abor-
der complètement son oeuvre, avant de quitter celle
imposante figure que nous essayons de faire revivre
ici, quelques mots encore.
Ne doit-on pas, sous peine d'être taxé d'injustice,
recueillir avec piété tout ce qui touche à l'homme,
quand l'homme est à lui seul un monument, une
époque!
(1) En langue arménienne, Zratachd; en pellhvi, Zaradot; en zend,
Zêrélochlro ; en persan, Zerdust, réputé l'auteur de la Magie chez les
Perses D'après eux il était né en Médie Après avoir passé une partie
de sa vie à voyager, il est enlevé au ciel, voit Ormuzd face à face, et
reçoit mission d'aller prêcher à l'Iran (Perse) une doctrine nouvelle.
Il triomphe des efforts de 80,000 brahmes venus pour le confondre, et
propage ses doctrines jusqu'au Sindh. D'après M. de K***, c'est le mi-
nistre de Sémiramis
(2) En langue arménienne, Urovmaelùk.
— 22 —
Écoutons donc une fois de plus Thomas Ardz-
rouni:
« Moïse de Khoren aimait passionnément les arts,
« Sa nature était véhémente, mais gracieuse. Sa co-
« 1ère avait de la gaieté.
« Hautain devant les grands de la terre, il était
« doux aux faibles. Son caractère valait son intelli-
« gence : il détestait toute trahison, il ignorait l'en-
« vie. »
Il est donc digne de l'admiration, et puisque Ho-
mère est immortel, à Moïs de khoen à coup sûr
l'immortalité,
MOÏSE DE KHOREN
CHANT PREMIER
GÉNÉALOGIE DE LA NOBLE ARMÉNIE
I
A toi, Isaac Pacradouni, à toi en qui brille la sagesse,
salut.
Tu es sage et profond, ta voix a des accents supé-
rieurs, et c'est pour cela que je suis heureux de travail-
ler pour toi. Tu m'as demandé l'histoire de notre pays;
je commence avec bonheur ce doux travail si cher à mon
coeur, et je te bénis, toi sage entre les sages, qui le
premier as eu la merveilleuse pensée de réunir en un
seul livre les récits de nos pères.
Qu'il me soit aussi permis de jeter aux gémonies le
souvenir de nos premiers rois, assez indifférents pour
— 24 —
n'avoir rien fait écrire, des chroniques de notre pays,
autrefois témoin de tant d'actes de valeur, de tant d'hé-
roïque courage.
J'essayerai de te décrire avec exactitude l'histoire de
nos rois, leur race,l'origine des maisons satrapales, leurs
actions. Je te dirai aussi quelles sont les races indigènes
et nationales, ou celles qui ont acquis droit de nationa-
lité, et, commençant au récit de cette grande folie de
la tour de Babel, j'irai, si Dieu le permet, jusqu'à nos
jours, laissant de côté les fables des païens, ou ne pre-
nant d'elles que ce que je jugerai utile.
La tâche est lourde, mais je veux la gloire à venir de
mon pays et je me sens soutenu par cette haute idée.
Isaac Pacradouni, salut en Dieu.
II
Adam fut le premier homme (1); il engendra Seth,
qui engendra Enos, Celui-ci, au milieu de ces hommes
déjà souillés de crimes, déjà abandonnés de Dieu, le
premier fort d'espérance et de vertu, appelle Dieu.
Il croit à la miséricorde divine, et supplie le Créateur
de ne pas détourner sa face de son oeuvre. Et Dieu
l'écoute, et il l'exauce dans son septième petit-fils, dans
Noé (2), fils de Lamech (3).
C'est lui qui, selon la prophétie de son père, « fait
(l) En langue arménienne, Alain, an t du monde, 4004 av. J. C.
(2) En langue arménienne, No, 1536-1656 du monde. 2168-2348 av-
(3) L. A. Chameh.
— 25 —
« reposer les hommes du travail et de la fatigue des
' « peines de la terre, que le Seigneur a maudite.- »
Et par ces mots, travail et fatigue, il entend que Noé
fera reposer les hommes de leurs oeuvres, de leurs ini-
quités, et qu'après la grande expiation du déluge (1),
Dieu, bénissant une famille, fera de nouveau alliance avec
l'homme.
Tu comprends, Isaac, combien est difficile à suivre
dans la nuit' des temps la filiation des lignées patriar-
cales sorties des enfants de Noé: Sem, Cham et Ja-
phet (2).
Ces filiations, je les ai pourtant trouvées à force de
recherches dans les vieilles histoires.
Laisse-moi ici te les exposer :
Descendants de Sem,
Arphanad (3). Reû (7).
Caïnan (4). Sarug (8).
Sala (5). Nachor.
Heber. Taré.
Phaleg (6). Abraham (9).
(1) La tradition du déluge se trouve dans presque tous les auteurs
anciens. Cf. Beros., Chald. Hist. ; Hieron., Phoen. Hist.; Plut , opusc ,
Mnas. Nie. Damas, lib. 96 ; Abyd. de Med. et Assyr., ap Jos. Ant , Iib. 1
et Iib. 1 cont. Apion , et Eus., lib. 9 praep. et c. 11 et s.
(2) L. A. Japhet ou Hapet. Gen IX, X, 2.
(3) En langue arménienne : Arpaxat. (4) Gaïnan. (5) Sagha. (6) Pa-
gheg. (7) Ragau. (8) Sérouk. (9) Apraham.
— 26
Descendants de Cham.
Chus (1). Arbel 1er (4).
Mesdrim. Chael (5).
Nemrod (2). Arbel II.
Rab. Ninus (6).
Anébis (3). Ninyas (7).
Descendants de Japhet.
Gomer. Amassia.
Thiras. Keghom.
Thorgom. Harma.
Haïg. Aram.
Armenag. Ara le Bel.
Armais.
Tu le vois, nous descendons donc de Japhet, et per-
sonne ne peut douter de ces faits, car ils sont racontés
par le véridique Abydène, par Céphalion. Ils m'ont été
de plus affirmés par ma chère sibylle Bérosienne(8) de
la bouche de qui n'ont jamais coulé que des paroles
de vérité.
On voit le poëte invoquer ici la sibylle Bérosienne,
(1) Kouch. (2) Neprost. (3) En langue arménienne : Anépis. (4) Ar-
pel. (5) Caïagh. (6) Ninos. (7) Ninonas.
(8) Bérose, fameux historien., né à Babylone à l'époque des conquêtes
d'Alexandre, eut une fille qui fut sibylle à Cumes.
— 27 —
sa muse de prédilection. Avec elle il remonte la
chaîne humaine, il lit dans le livre du passé. « Et de
sa bouche ne coulent que des paroles de vérité. »
Nous voici donc poussés sans le vouloir vers l'admis-
sion d'un principe éclairé, féminin, résidant au ciel,
d'une donna mystique, et voilà que nous touchons
à Dante, voilà que nous évoquons sur-le-champ le
souvenir de l'amant de Béatrix, de ce sublime esprit
conduit par une femme à travers les périodes de son
développement grandiose. Dante et Moïse ont une
sibylle, un rêve idéal vers lequel ils se tournent
quand le doute les frappe dans ce rude sentier de la
vie et de l'étude, et, à son aspect, tous deux s'écrient,
se sentant tressaillir dans les moindres fibres: Ecce
Deus fortior.
Dans toute l'oeuvre de Moïse de Khoren on retrouve
à chaque pas l'influence irrésistible d'un principe de
douceur et d'amour; partout on y sent une piété,une
quiétude profondes, une satisfaction sérieuse, qui
n'ont pu appartenir qu'à une femme ; et comme tout
cela fait du poëme un chef-d'oeuvre, bénie soyez-
vous, Sibylle Bérosienne, symbole de domination
intellectuelle, figure étoilée, inconnue, qui faites l'âme
de l'écrivain haute, pure, inaccessible aux menson-
ges, aux folies, aux haines de ce monde!
28
III
Notre ancêtre Haïg, troisième petit fils de Japhet, vi-
vait en même temps que Nemrod,- deuxième petit-fils de
Cham.
Ce Nemrod ( 1 ) n'était que le Chronos ou Bel des Egyp-
tiens.
Haïg, ce prince aux cheveux frisés, à l'oeil gris, au
bras vigoureux, brave et renommé entre les géants, s'op-
posa à tous ceux qui levaient une main dominatrice sur
les héros et les géants. Sa lutte avec Nemrod (2) fut
longue et sanglante.
Haïg était parti s'établir au plateau d'Ararat, et là il
avait fondé une ville. Nemrod lui envoie un messager
avec ordre de se soumettre. Haïg répond en armant ses
compagnons. Alors ce fut une guerre digne de ces temps
(1)Gen..X, 9,10, 11.
(2) Le récit de la mort de Titanien le Bel rappelle tellement les pas-
sages les plus saisissants du chantre de la guerre de Troie, que nous
croyons devoir le transcrire tout entier.
« Serrés les uns contre les autres, les géants arrivent des deux côtés.
La terre retentit du bruit terrible qu'ils font en se choquant. Grand
nombre, frappés par le glaive, roulent sur la poussière. Cependant le
combat restait indécis.
« A cette vue, le Titanien, effrayé, remonte sur la colline d'ou il
était descendu, espérant se fortifier au milieu les siens, jusqu'à ce
qu'il eût pu reformer son ordre de bataille.
« Haïg comprend cette, manoeuvre ; l'arc en main il s'élance, arrive
près du roi, envoie, à l'aide de son arc à longue portée, une flèche à
trois ailes qui frappe Bel en ; leinepoitrine. Elle le traverse départ en
put, soit par le dos et tombe à terre. Le terrible Titanien expire.
Les troupes, épouvantées à la vue de ce formidable exploit, prennent la
vile de tous côtés, » (M. de K***, chap. I.)
— 29 —
épiques; ces géants, qui brisaient un arbre d'une seule
étreinte, combattirent pendant tout un jour, et il y eut
autant d'hommes tués que les eaux d'Ararat peuvent con-
tenir de poissons.
Haïg resta vainqueur; il appela alors le lieu du com-
bat : Haïck, et la colline où Nemrod succomba : Kerez-
mank (1).
De là est venu le nom d'Haïck donné à notre pays
jusqu'au moment où Aram lui donna le nom d'Arménie.
Après cet exploit, Haïg confia à son fils Arménag le com-
mandement de sa tribu.
Celui-ci, d'une nature fière, indépendante, laisse ses
deux frères, Khor et Manavaz, à Hark, s'en va au nord-
ouest, et fonde la province appelée Arakadz (2).
De Khor et de Manavaz sont issues les races satra-
pales Manavazien, Onortouni, Peznouni (3) et Kor-
khorouni(4).
Ces races si fières se continuent dignement sous Ar-
mais, Amassia , Kegham , Sarokh, Tzolag, Harma, et
enfin nous arrivons à Aram ou Ara, le fort entre les forts,
le plus noble des Haïciens.
L'histoire d'Aram est, dans Moïse de Khoren, une
de ces pages fortement écrites devant lesquelles l'im-
puissance de la traduction s'accuse elle-même.
(1) C'est à dire : les tombeaux.
(2) Grande montagne de l'Arménie, au nord de la province Ararat,
entre la mer de Kegham et le canton de Chirag, divisée, dit-on, en
vingt-quatre monticules. Au milieu de ces montagnes est une plaine
agréable et fertile où s'établit Arménag.
(3) Ces trois maisons disparurent, entièrement anéanties l'une par
l'autre, après la mort de l'ertad. Cf. F s. de Byzance.
(4) Leurs domaines étaient dans la province de Douroupéran. La
position n'en est pas bien fixée.
— 30 —
L'auteur déborde d'enthousiasme. Cela se com-
prend : lui qui rêvait pour l'avenir la grandeur de
son pays, ne pouvait qu'écrire avec fierté l'histoire
de l'homme qui le premier avait tâché de placer sa
patrie au rang des nations.
L'Arménie, Moïse l'aime avec toutes les forces de
sa grande nature; aussi, lorsqu'il la verra souffrir et
saigner, lorsque les violences, les voies de fait contre
le droit, qui est l'âme de la patrie, seront commises,
son amour s'épanchera en paroles amères et il n'aura
pas d'expressions assez énergiques pour maudire la
conquête, l'invasion, la rivalité de nations à main
armée, le combat des religions. L'heure sombre lui
apparaîtra pleine d'événements. Il y en aura trop
d'événements. La famine, le glaive, la lutte, l'écra-
sement, tout cela lui fera crier pitié!... Et c'est alors
qu'apparaîtra une des plus grandes faces de son
caractère. Son espoir en Dieu vivra seul. Du milieu de
ces désolations jaillira sa foi. Le grand chrétien
complétera le grand patriote.
IV
Aram bat les Orientaux, soumet le pays de Matés (1),
une grande partie de l'Assyrie, combat en Occident les
(1) Nioukar-Matés, guerrier intrépide. Rencontré par Aram, il fut fait
prisonnier et amené à Armavir. Là, au sommet de la tour des Mu-
railles, le front percé d'un clou de fer, NMatés est par l'ordre d'Aram
exposé à la vue des passanis.
— 34 —
Titaniens conduits par Baïabis Kaghia (1), les défait, et
revient dans sa patrie, créée par lui terre arménienne.
Il avait largement fait pour l'immortalité de son nom.
Son fils Ara lui succède.
Qu'ici, Isaac, nos yeux se voilent. La voluptueuse
Sémiramis, la brillante reine d'Assyrie s'éprend d'un
fol amour pour Ara le Bel. Celui-ci résiste à toutes les
avances de cette reine. Sémiramis lui déclare la guerre;
Ara y succombe; mais la fière courtisane, menacée à
son tour par son ministre Zoroastre, paye de la vie sa
lutte contre son fils Ninyas; et, par un juste décret de la
Providence, notre terre est de nouveau donnée à un
prince arménien, à Sos, fils d'Ara, dit par quelques-uns
Ara II.
Laisse-moi maintenant, maître savant, te faire la
comparaison de la généalogie de notre nation avec celle
des Hébreux et des Chaldéens jusqu'à Sardanapale, ap-
pelé Tonos-Concholéros.
Hébreux (2). Chaldéens (3). Arméniens.
Isaac. Anus (7). Ara (11)
Jacob (4). Aralius. Sos ou Ara II.
Lévi (5). Sosarès (8). Anouchavan.
Cahat. Xerxès. Bared.
Amram. Galeus (9 Arpag.
Moïse (6). Armamitres(tO). Zavan.
(1) Tenait envahi tout le pays situé entre les deux grandes mers, le
Pont et l'Océan.
(2) Epraetzik. L. A. (3) Caghtéazik. L. A.(4) llagop. L. A. (5) Ghévi.
L. A. (6) Movsès. L. A. (7) Arois. L. A. (8)Sousaris L. A. (9) Hagheos.
L. A. (10) Armamitreos. L. A.
(11) 2148-2245-2298 du monde. 1856-1759-1706 av. J.-C.
- 32 —
Hébreux. Chaldéens. Arméniens.
Josué (1). Belochus (7). Parnas (10).
Godoniel (2). Altodas. Sour.
Avod. Mamithus. Havanag.
Baraç. Machaleus. Vachdag.
Gédéon (3). Sphoerus. Haigag.
Abimeleck. Mamylus. Ambag.
Thola. Sparethus. Arnag.
Jaïr. Arcatades. • Chavarch.
Jephté. Amynthas. Noraïr.
Éréphon. Belochus IL Vesdasgar.
Aglon. Korag.
Labdon. ...... Hrand.
Samson (4). Entzak.
Héli. Teutamus (8). Reghag.
Samuel. Horo.
Saül (5). Acrazanes. Zarmar.
David (6). Sardanapale(9). Berdj.
Arpoun.
Pazoug.
Ho.
Hounag.
Gaïbag.
Sgaïorti.
(1) A partir de Josué, M. de K. ne suit plus, pour les Hébreux, l'or-
dre de filiation, mais de prééminence des personnages. Hésou. L. A.
(2) Gotoniel. L. A. (3) Kétéon. L. A., 2759 du monde. (4) Sampson.
L. A. (5) Savough. L. A. (6) Tavit. L. A. (7) Rolochos. L. A..
(8) Deudamos. L. A. On le croit le même que Tilhon, père de Mem-
non. (DIOD. DE S.)
(9) Nommé, par les Grecs Tonos-Concholéros. C. F. Bossuel, Hist-
universelle, 1re part. Les Epoques, VII Fond, de Rome.
(10) 2259 du monde, 1445 av. J.-C.
— 33 —
Dans cette longue liste, pour laquelle je demande in-
dulgence, je te citerai Haigag, qui, sous Belochus,
périt dans une émeute, et Zarmaïr, envoyé par Teuta-
mus (1) au secours de Priam (2), et qui mourut de la
main des Grecs.
Sgaïorti, le dernier de nos chefs , engendre Barouïr,
le premier de nos rois.
Et maintenant, Isaac, laisse-moi compter nos grands
hommes jusqu'à l'empire des Parthes. Ils me sont chers
comme mes compatriotes, mes parents, mes frères. Ah!
si le Sauveur fût alors venu me racheter, il m'eût été
doux de vivre en ce temps et d'être votre ami, à vous :
Hratchia, Parnonas, Budjouïd, Gornag, Pavos, Haï-
gag, Érouant, Dicran (3), à toi surtout Dicran le plus
sage, le plus brave de tous les princes, de tous les
guerriers, objet d'envie pour tes contemporains et aussi
pour la postérité!
Dicran, prince aux cheveux blonds, argentés par le
bout, aux yeux gris, aux membres robustes, aux pieds
alertes, utile en tout ce qui touche l'humanité, reçois ici
mon hommage.
Les fils de Dicran furent Pop, Diran, Vakahn, qui fu-
rent l'objet de récits merveilleux :
« Le ciel et laterre enfantaient; la mer de pourpre
« enfantait; et, dans la mer, on vit un roseau rouge, et,
« du roseau d'où s'échappait la flamme, sortait un beau
(1) 2759 du monde, 1245 av. J.-C.
(2) 2820 du monde, 1184 av. J.-C.
(3) Dicran ou Tigrane, selon l'Histoire générale, aide Cyrus à ren-
verser l'empire des Mèdes. Son existence est contestée. M. de K. le
prétend fondateur de Tigranocerte.
3
— 34 —
« jeune homme, à la chevelure de feu, et il était appelé à
« devenir un Dieu. »
Je me tais à présent, Isaac, jusqu'au règne ...de
Vagharchag (1) en Arménie, car rien n'est certain dans
ce que je pourrais te dire. Les bandes armées semaient
partout la terreur. Le grand Archag, roi des Perses,
entre en Arménie, et fait roi son frère Vagharchag.
Je finis ici le premier chant de la généalogie de la
noble Arménie. Porte-toi bien, notre père bien-aimé. A
bientôt.
Un peu avant de terminer son premier chant, Moïse
de Khoren cite dans le récit des hauts faits de
Dicran sa lutte avec Astyage (2), roi des Mèdes, et
comment ce dernier fut prévenu dans un songe mer-
veilleux de ce qui lui arriverait avec Dicran. Moïse,
qui vient d'aborder les arides détails historiques,
s'arrête avec plaisir à ce songe.
Pour nous, qui n'avons pourtant d'autre but que
de donner un rapide exposé des événements rap-
portés dans chaque chant, nous ne pouvons résister
au désir d'en transcrire ici quelques lignes, afin de
bien faire voir que rien n'était exagéré dans notre
(1) De la dynastie des Archagouni, meurt à Medzpine.
(2) Ajtahag, L. A., fils de Cyaxare et dernier roi des Mèdes. On le
croit l'Assuérus de la Bible. Vouloir accorder le récit de M. do K.
avec celui d'Hérodote ou celui de Xénophon, déjà si opposés entre eux,
est chose impossible. M. de K. écrit d'après M. A. G., qui lui-même
avait tiré toutes ses données des archives de Ninive. Ce qu'il dit d'As-
tyage paraît.vraisemblable, tandis que le récit contradictoire des his-
toriens grecs est souvent évidemment fabuleux.
— 35 —
opinion sur le littérateur arménien, et qu'il a sa place
conquise au rang des grands écrivains.
«—Pourquoi cette souffrance? demandent les conseil-
« lers à Astyage, qui plie accablé de douleurs.
« —Écoutez, leur dit-il, les détails de l'horrible vi-
« sion :
« J'étais sur une terre inconnue, près d'une haute
« montagne dont le sommet est blanchi par les neiges;
« on dirait que c'était le pays des fils de Haïg. Une
« femme, vêtue de pourpre, enveloppée d'un voile bleu
« comme le ciel, m'apparut, assise au haut de la monta-
« gne... Elle était dans les douleurs de l'enfantement...
« Elle accoucha de trois héros merveilleux. Le premier,
« porté par un lion, s'élança vers l'Occident; le second,
« sur un léopard, bondit vers le Nord, et le troisième,
« sur un dragon, vint fondre sur notre Empire... Pen-
« dant longtemps nous combattîmes, et si longtemps
« qu'autour de nous se fit une mer de sang...
« Le sommeil s'enfuit, une sueur froide et terrible me
« saisit; et, depuis ce jour, je ne compte presque plus
« parmi les humains. »
CHANT II
HISTOIRE DES TEMPS INTERMEDIAIRES
DE LA NOBLE ARMÉNIE.
I
Salut de nouveau, Isaac Pacradouni; je vais dans ce
chant te décrire l'histoire de notre pays depuis le règne
d'Alexandre jusqu'à celui du saint, du vaillant, du grand
Dertad.
Alexandre de Macédoine (1), fils de Philippe et
d'OIympias, vingt-quatrième descendant d'Achille, meurt
après avoir partagé son empire entre ses fidèles. Le plus
fort, Séleucus, roi de Syrie, ravit les États de ses rivaux,
et, après trente et un ans de règne, il laisse la couronne à
son fils Antiochus (2), surnommé Soter, qui règne pen-
dant dix-neuf ans. Antiochus, dit Théus, lui succède;
mais la onzième année de son règne, les Parthes se-
(1) Aghéksantr, L. A, 430 an. de Rome, 324 av. J.-C.
(2) Andiokos-Sauder. L. A.
— 37 —
couent le joug des Macédoniens, et la couronne revient
au brave Archag, de la race d'Abraham, de la lignée Cé-
turienne (I), en accomplissement de la parole du Sei-
gneur à Abraham : « De toi sortiront les rois des nations. »
Archag règne dans la ville appelée Pahl-Aravadine, au
pays des Kouchaus (2). 11 chasse les Macédoniens (3) de
Babylone (4), et fait alliance avec les Romains. Roi pen-
dant trente et un ans, il lègue sa puissance à son fils Ar-
chadès, qui, après vingt-six ans de règne, cède à son
tour le trône à son fils Archag II, dit le Grand. Celui-ci
fait la guerre à Démétrius et à son fils Antigone;
vainqueur de ce dernier en Syrie, il règne sur toute
l'Asie. Il donne alors le trône d'Arménie à son frère Va-
gharchag.
Vagharchag ou Valarsace, sage autant que vaillant,
étend son empire, l'organise, crée des satrapies, établit
des chefs dynastiques de ces satrapies. Il bat et vainc,
au combat de Colonia (5), le terrible Morphylig (6), qui,
en fidèle allié des Macédoniens, avait soulevé' la Chal-
dée, les provinces de Lazig, de Majag, le Pont, la Phry-
gie, etc. Toute attaque cesse dès lors de la part des
Macédoniens.
Aussi bon législateur que grand général, Vagharchag
organise les contrées de Majag (7), du Pont, des Éke-
(1) De la ligne de Cétura, femme d'Abraham, de laquelle naquirent
Emram et ses frères.
(2) Il correspond au Sedjistan actuel. Khoujasdan, pays des bar-
bares.
(3) Maguëton. L. A.
(4) Papelon. L. A.
(5) Coghonia. L. A. Selon Ptol., Sems Colonia, au nord de Mélitène,
sur l'Euphrate, fondée par Pompée.
(6) Morpughig. L: A.
(7) Plus tard Césarée.
— 38 —
ratzi (1), du Daik (2), fonde les satrapies des Pacra-
douni, des Keutouni, des Ardzrouni, des Kenouni. Il
crée le second dignitaire du royaume, pris parmi les
descendants d'Astyage, roi des Mèdes (Maratzonotz-dêr),
donne le gouvernement de tout le nord-est à l'illustre
Aran, de la famille de Sinag, de laquelle descendent les
races des Oudéatzi, des Cartmanatzi, de Dzotéatzi, des
Carcaratzi. Il investit du gouvernement du nord la race
des Carcaratzi, sortie de Mithridate, satrape de Darius,
et il crée, dans la vallée de Parène, la satrapie nommée
Onortouni, dont les chefs.descendaient de Haïg.
Dork (3), petit-fils de Haïgag, de la race de Barkam,
surnommé Angékia (le laid), reçoit le commandement
de l'Occident; de lui vont sortir les Ankéghi.
Vagharchag établit encore dans la quatrième Armé-
nie (4) la satrapie de Dzop (5), ainsi que celles des
Abahouni, des Manavaziam, des Peznouvian, toutes
issues de Haïg.
Puis celles moins importantes des Valmouni, des Mo-
gatzi, des Gortonatzi, des Antzévatzi, des Aquéatzi, des
Rechdouni et Coghtnetzi, sortis de la race Sirragnian.
Vagharchag meurt à Medzpine, laissant le trône à son
fils Archag 1er, d'Arménie,
(1) En turc Tcherkez-Memleketi, l'Elivat de l'Ecriture, contrée d'Asie
au N. 0. de la grande Arménie.
(2) Une des quinze provinces de la grande Arménie, appelée Tahok
par Xénophon, Khaon par Diodore de Cicile.
(3) Les chants arméniens lui attribuent des prodiges de force vrai-
ment fabuleux.
(4) l'ne des quinze provinces de la grande Arménie.
(5) Ce canton, situé dans la quatrième Arménie, est divisé en deux :
le grand Dzop, l'autre Dzop du Chahouni. Dzop est la Sophène de Stra-
bon. Cf. INGIG.

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