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Essais critiques

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Je saisis avec reconnaissance l’occasion que m’offre le directeur de l’Evénement de soulager mon cœur et mon esprit en parlant de Champfleury. Après l’article de M. Henri Céard, l’Evénement fait preuve d’impartialité en passant la plume et la main à celui qu’il sait d’avance le plus acquis à la cause du célèbre romancier.

Je fus donné par lui à Sainte-Beuve en 1861, et mon existence intellectuelle a tellement dépendu de ces deux clartés, depuis tant d’années, que je regarde toujours instinctivement de leur côté.

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Jules Troubat

Essais critiques

Sainte-Beuve, J.-J. Rousseau, la marquise de Condorcet, Madame Helvétius, le conventionnel Vadier, Senancour, Champfleury...

A la mémoire de Celle
aux obsèques civiles de qui Jules Levallois
prononça ces paroles, dans le cimetière
Montparnasse, le 4 novembre 1900 :

 

 

« Qu’il me soit permis d’adresser un mot d’adieu à Celle qui s’en va et une parole de consolation à ceux qui restent.

Madame Jules Troubat était une personne d’extrême simplicité et de parfaite modestie, élevée à fine et bonne école (je parle ici comme ancien, très ancien ami), Son jugement était précis, son tact sûr, formé dans cette petite et charmante maison de la rue Montparnasse, où l’on détestait les faux-semblants et où l’on adorait la lumière.

Elle avait une rare distinction native, un grand courage d’esprit (et nous en voyons la preuve) et un admirable bon sens. Y ajouterai-je des amitiés à toute épreuve ? Elle fut pour ceux qui vivaient près d’elle un modèle, un soutien, souvent un guide. Elle vivait par le cœur, elle est morte par le cœur,

Et par le cœur aussi elle restera parmi ceux qui lui survivent, parents, amis, camarades. C’est à nous d’exaucer son vœu le plus ardent, le plus constant en témoignant à tous les siens notre estime dévouée et notre inébranlable affection. »

PRÉFACE

*
**

Champfleury venait de mourir le 6 décembre 1889.

Edmond Magnier m’écrivit ; « Vous, son vieil ami, — son bras droit et parfois aussi son épaule gauche, car il pouvait se reposer sur vous à volonté, envoyez-moi donc un article long, circonstancié, varié... » — Magnier, bon Boulonnais, venait voir Sainte-Beuve, et c’est ainsi que nous nous liâmes, il y a une quarantaine d’années. — L’article partit de Compiègne et devint le point de départ d’une campagne littéraire, documentaire et sans attache. Un journal où l’on est libre d’écrire tout ce que l’on pense, quelle jouissance intellectitelle ! Midas lui-même, malgré qu’il en eût, l’aurait payé du don funeste de changer tout en or !

Je sais très bien que les volumes d’articles ne se vendent pas. Mon éditeur me l’a dit. Des pages errantes et disséminées ne constituent pas un livre Les grands noms font exception à la règle. C’est parce qu’ils ont donné autre chose, que le public veut avoir tout d’eux. Je ne conteste pas ces vérités décourageantes. Il y a pourtant dans le choix d’articles, que j’ai recueillis ici suivant l’ordre successif où ils parurent, un fil ténu qui les relie, Qu’ils émanent de la Nouvelle Revue, de l’Événement, de la Justice ou de la Revue Bleue, le hasard de l’incursion les ramène souvent sur le grand terrain de l’histoire et de la Révolution. La littérature n’y vient que par intermèdes, selon les goûts et les prédilections de l’auteur. Ce sont, toutes, des pages fragiles, que je n’ai pas voulu perdre.

A l’apparition du livre sur Vadier, de mon ami Albert Tournier, la Justice m’ouvrit ses colonnes hospitalières, et ce fut pour moi une nouvelle occasion d’écrire, J’en remercie ici M. Clemenceau, à qui j’ai dit ce regain de vie intellectuelle1.

CHAMPFLEURY

*
**

Je saisis avec reconnaissance l’occasion que m’offre le directeur de l’Evénement de soulager mon cœur et mon esprit en parlant de Champfleury. Après l’article de M. Henri Céard, l’Evénement fait preuve d’impartialité en passant la plume et la main à celui qu’il sait d’avance le plus acquis à la cause du célèbre romancier.

Je fus donné par lui à Sainte-Beuve en 1861, et mon existence intellectuelle a tellement dépendu de ces deux clartés, depuis tant d’années, que je regarde toujours instinctivement de leur côté... Quand je me sens blâmé, je ferme les yeux, comme les Espagnoles qui entretiennent une flamme dans leur chambre, devant la madone, et soufflent dessus, à certains moments, pour ne pas être vues par elle.

Le poète Albert Glatigny s’écriait un soir dans une brasserie littéraire : « Qui est-ce qui parle de Baudelaire sans moi ? » Je pourrais, moi aussi, me faire un monopole de Champfleury, dont j’ai été le comparse.

Cet infatigable remueur d’idées, toujours en quête d’invention dans l’art particulier qu’il s’était créé et qui lui appartenait bien en propre, avait un don de jeunesse et de gaieté incorrigibles.

L’homme sage, le bourgeois rangé ne comprendra jamais que ce peintre de mœurs de la petite bourgeoisie s’abandonnât à toutes les exubérances de son tempérament, qu’il jouât ses œuvres dans la réalité avant de les écrire, qu’il mît la littérature en action... On se fait à l’humeur des gens ordinaires : il faut bien admettre les fantaisies et les caprices joyeux d’un homme de ce génie qui ne se dédoublait pas et portait dans la vie les habitudes de son esprit.

Une de ses dernières imaginations fut de faire imprimer des cartes officielles, portant invitation pour deux personnes à descendre dans les cataractes du puits de Grenelle par la corde à noeuds ! Il les envoyait à des notabilités.

Champfleury n’était pas de notre temps morose. Il obéissait à sa nature. Il a beaucoup écrit pour la pantomime, cet art délicat par excellence, mais à qui il faut, comme au violon et au violoncelle (l’instrument de Champfleury), des artistes d’élite. La pantomime était sa passion : il s’en est expliqué dans ses Souvenirs des Funambules, La musique ordinairement de Mozart, la mimique, l’agilité, l’adresse, le sang-froid, l’esprit de mystification apporté dans la perpétration d’un acte répréhensible, mais peu grave, — car tout se passe en douceur dans ce pays de Watteau, — répondaient bien à cette sensibilité exquise, à ces qualités d’esprit et de cœur et à la spirituelle malice de Champfleury. Il avait la rancune des Picards : loyal comme eux, il poursuivait son ennemi de représailles, qui ne tournaient jamais au sang mais faisaient rire la galerie. On ne naît pas impunément voisin du pays de Racine (le Racine des Plaideurs) et de La Fontaine, qui a dit : « Je tâche de tourner le vice en ridicule... »

Il montrait lui-même, en riant, la prédisposition funambulesque de son nez tendant à rejoindre le menton — ce menton de galoche, dont il était fier, car c’était signe de volonté.

Balzac lui avait trouvé la tête bien conformée. Le fait est qu’il l’avait méthodique, comme il l’a prouvé, sans déviation, dans les sept volumes de son Histoire de la Caricature, conduite à bonne fin en une quinzaine d’années. C’est là qu’il a montré cet esprit de suite et de précision, dont M. Henry Havard, parlant au nom du ministre des Beaux-Arts pour la Manufacture de Sèvres, lui a rendu témoignage sur sa tombe.

Champfleury, en matière d’art, avait l’instinct fin et sûr. Son flair ne le trompait pas. Sa prédilection pour le grotesque tenait plutôt de ce goût si difficile, et qui cherchait sa satisfaction dans un genre qui n’admet pas la médiocrité.

Il avait encore une prédilection pour les chats. C’était presque de l’affinité : mais son indépendance de caractère ne l’avait pas seule conduit à écrire un livre sur les Chats, qu’il voulut bien me dédier en 1868. La pensée philosophique de ce livre est dans les documents d’art, où se révèle la gravité des Anciens, leurs mœurs, leurs habitudes familières et domestiques. Il y a plusieurs façons d’être philosophe : on l’est en faisant des abstractions. On l’est bien plus utilement en arrachant leur secret à des phénomènes concrets, en étudiant attentivement, en observant de près, rapprochant et réunissant des produits typiques de tel ou tel peuple, — lesquels bien triés, étiquetés, mis à part avec ordre, forment autant de branches de connaissances humaines, qui profitent à l’histoire et à la physiologie générale des races.

Champfleury s’est fait représenter lui-même avec des oreilles de chat, à la fin de son livre. Sa pupille, d’un bleu tendre, sujette à dilatation, et jusqu’à la disposition de sa moustache compléteraient la ressemblance. Un trait doux et malin sortait de son œil clignotant et pétillant à travers ses verres de myope.

Ce sont ces yeux-là qui voient le plus clair.

J’étonnerai bien les lecteurs de l’Evénement : Champfleury était radical, et même intransigeant, mais en littérature seulement. En politique il professait, bien que républicain, une saine indifférence qu’il n’est pas donné à tout le monde de pratiquer. C’est encore affaire d’humeur. Dans ses Conseils à un jeune écrivain, qui fut à un moment son meilleur disciple, Duranty, il a formulé ce principe : « Quoi qu’il arrive, ne t’inquiète pas de la forme du gouvernement. Ton art est régi par l’époque et la régit à son tour. » Nonobstant ce conseil, que ne répudient pas encore aujourd’hui, malgré les leçons reçues, les littérateurs et les artistes qui se croient forts, Champfleury commit un jour, sous le régime où il écrivait cela, une imprudence. Dans sa propre Gazette du 1er novembre 1856, il laissa échapper cette boutade : « La France est une bouteille de champagne dont l’empereur est le bouchon. » Il ne tarda pas à recevoir un mandat devant le juge d’instruction. Il s’en tira en excipant de son... innocence.

Il n’eût pas fait cette concession en matière d’observation et de réalité. Quand le sujet tombait sous sa plume, il fallait qu’il l’achevât. Là, il était inexorable. « Les excentriques me reviennent de droit, disait-il : je ne leur pardonne pas... »

Et il tirait des inductions du moindre détail. La science de l’observation se révélait en lui sur de simples apparences, auxquelles un profane n’aurait pas pris garde. Il m’initiait par des remarques comme celle-ci : on le trouvait et il m’emmenait partout où il y avait spectacle de la comédie humaine, à la musique des Tuileries, au concert Besselièvre, au Casino-Cadet. Un jour, me montrant un des personnages les plus considérables de l’Empire, dont le cou faisait pli sur la nuque : « Un capitaine de gendarmerie, me dit-il, nature commune, il a le bourrelet... » Et, dès lors, jè fus fixé sur tous les bourrelets que je rencontrais. Nous en fîmes collection.

Dans un ordre analogue, Sainte-Beuve disait, parlant de l’helléniste Dübner, dont une dent de devant faisait saillie : « Il a la dent de la critique... » Dübner ameutait, en effet, contre lui, l’Institut et la Sorbonne.

Il faut bien croire qu’il y a du vrai dans cette science, basée sur des phénomènes de physiologie.

Champfleury bâtit un jour toute une théorie sur une de ses victimes, d’après « la courbure toute particulière du petit doigt des mains ». Contrairement, dit-il, à la majorité des hommes qui font subir mille évolutions diverses à leurs mains pendant la conversation, ce petit doigt « prenait des courbes singulières de bec d’aigle, tandis que les autres doigts, moins mobiles, semblaient considérer leur petit confrère avec admiration... le petit doigt était en désaccord avec ses camarades. Il avait des évolutions de serpent et se livrait à de telles courbures qu’un courtisan qui salue un potentat n’arrive pas à se contorsionner davantage l’épine dorsale... » Je recommande tout le morceau. M. Bruyas, lui-même, le bienfaiteur de sa ville natale, Montpellier, à qui il a donné sa magnifique collection de tableaux et de portraits, avait pardonné cette Sensation de Josquin à l’auteur, bien qu’il se fût reconnu dans l’Histoire de M.T...

C’était un portrait de plus dans sa propre galerie, — et qui paraissait en pleine Revue des Deux Mondes !... M. Alfred Bruyas avait la passion de son propre portrait. Il s’était offert spontanément en holocauste à la peinture, pour résumer tous les génies en un seul modèle et montrer combien un grand artiste peut différer d’un autre. Il tirait ensuite la symbolique de chacun de ses portraits, qui restent aujourd’hui comme autant de pages de maîtres illustres. L’humeur joyeuse et satirique de Champfleury produisit le chef-d’œuvre dont je n’ai donné qu’un extrait, et qui fut accueilli à Montpellier comme une trahison. Tous les amis de M. Bruyas voulurent bien l’y reconnaître : ce fut une procession de condoléances ; on allait le plaindre chez lui. M. Octave Feuillet, dont Champfleury est pourtant bien l’antipode, remarqua cette étude dans la Revue des Deux Mondes, et en fit compliment quelque temps après, dans un banquet du Figaro, à un ami de l’auteur, mon compatriote Soulas.

L’année suivante (1858), je venais rejoindre Soulas et Champfleury à Paris.

Me voilà donc réaliste. Champfleury me prit tout de suite en amitié. Il me faisait copier, dans son cabinet, la Mascarade de la vie parisienne, qu’il écrivait à mesure. Je m’initiais au secret du romancier en même temps que je devenais le confident familier, le témoin intime et quelquefois le complice de ses farces.

Sainte-Beuve, qui souriait par la suite au récit que je lui faisais le matin de ce que nous avions dit ou fait la veille avec Champfleury, me dit un jour : « Il a plus d’affinité qu’il ne croit avec Proudhon, bien qu’il le déteste comme tous les littérateurs purs... C’est la même aversion du bas-bleu et le même amour de la famille... Tous deux condamnent l’adultère que Proudhon n’a pas pratiqué... Je ne sais pas Champfleury... »

Sainte-Beuve préméditait déjà lui-même ses articles sur Proudhon, et il me faisait ces réflexions à propos d’un article de la Vie parisienne que Champfleury a recueilli depuis dans son livre sur l’Hôtel des commissaires-priseurs. Cet article est intitulé : La faïence des Médicis, fragment des mémoires du secrétaire d’un homme illustre. C’est l’histoire d’un jeune homme qui aurait sauté « du haut des tours de Notre-Dame », si son maître le lui eût commandé, tant la « réputation et le caractère de cet homme célèbre lui imposaient de soumission. » Or, ce grand homme « avait la passion des faïences de Médicis. » On voit qu’il ne s’agit pas de Champfleury ni de moi. — Ce maître apprit un jour qu’un bas-bleu qui l’obsédait parfois de romans exécrables, et lui en bourrait les poches, pour le forcer à les lire, dans une maison où ils fréquentaient, venait de lui enlever, chez un marchand en renom, une pièce unique sur laquelle il comptait pour compléter un service.

Il fallait la ravoir à tout prix, et il persuada à son secrétaire d’accomplir pour lui un de ces actes de dévouement auxquels se reconnaissent les hommes. Il fallait écrire à la dame que son dernier roman l’avait rendu fou d’elle, s’introduire dans la place et rapporter la faïence.

 — Il faut donc que je lise ce roman ? demanda le secrétaire.

 — Ah ! que ces jeunes gens sont naïfs ! Le mot œuvre ne suffit-il pas, quand vous avez pour couronnement d’admirables bijoux, tels que : supérieure, inimitable, inouïe, chaleureuse, délicate, distinguée, puissante... Avec la moitié de ces épithètes, Stendhal n’eût pas demandé plus de cinq minutes pour triompher de la belle... qui n’est pas belle...

 — Mais cette dame vendra peut-être fort cher la fameuse faïence ? objectait le jeune homme qui se débattait contre le machiavélisme outré de son patron.

 — Qu’importe ! Je crains plutôt qu’elle ne veuille s’en dessaisir ni pour or ni pour argent... Vous devez offrir mieux à la personne.

— Quoi ?

 — Vraiment, ce garçon-là ne paraît pas m’avoir fréquenté...

La leçon réussit à merveille. Le jeune homme va jusqu’au bout... dans la nouvelle de Champfleury, mais la faïence en question ne valait pas la grandeur du sacrifice : ce n’était que de la « fabrique anglaise moderne sans rapport avec la faïence des Médicis. »

Les romanciers n’en feront jamais d’autres.

Cette histoire, évidemment arrangée, me rappelle celle-ci, arrivée à une Muse célèbre. La Muse, belle blonde, avait livré tous les trésors de son cœur au plus sage, au plus prudent, au plus Normand de nos grands romanciers. Elle l’avait forcé — bien qu’il s’en défendît de toute sa prud’homie — à accepter d’elle un porte-cigare sur lequel elle avait fait incruster un souvenir de famille avec ces mots : Amor nel cor !

 — Comprenez-vous mon indignation, s’écriait plus tard la Muse courroucée et dépitée, quand je lus dans ce roman, qui est la glorification de la matière, ce passage : « Elle lui faisait parfois un cadeau sentimental, sur lequel elle faisait graver : Amor nel cor !1

La Mascarade de la vie parisienne paraissait, en 1859, dans le journal d’Adolphe Guéroult, l’Opinion nationale. Comme nous ne sommes pas loin encore d’un temps où l’on appréciait d’autant plus la liberté de la presse qu’on en était complètement privé, j’ai gardé présente, en guise de palladium contre toute pensée rétrograde, la colère de Champfleury, à l’avis, transmis par Guéroult, que la censure venait de supprimer le roman en cours de publication dans le feuilleton du journal.

On l’arrêta à la description du café du Géant, comme immorale ! Nous en avons vu bien d’autres, depuis !... La vérité est que Champfleury, dans son roman, entrait dans le vif de la vie parisienne. Il y flagellait des aventuriers célèbres : il n’y épargnait aucun des travers, ni des vices, ni des ridicules... qui ne sont plus de nos jours.

Une autre fois, c’était l’estampille refusée par la Commission du colportage à la Succession Le Camus, éditée par le regretté Poulet-Malassis. Quand Champfleury voulut savoir pourquoi l’on coupait ainsi la vente de son livre dans les gares, le baron Sérurier lui répondit que c’était parce qu’il avait attaqué la religion. — Et en quoi ? demandait Champfleury, qui se contentait d’être moraliste, évitant avec un soin scrupuleux tout ce qui pouvait donner prise du côté de ces questions respectables, mais irritantes. — Vous avez décrit, au fond d’un jardin, lui fut-il répondu, une statue en faïence, qui représente un curé sur les genoux duquel sont assis des enfants qui mangent de la confiture, et lui en mettent avec leurs doigts au visage.

C’est à peine croyable, et pourtant je n’invente rien.

Champfleury avait vu de ces statues dans son enfance, en Picardie, et il n’avait pas pensé à mal en en plaçant une dans un roman qu’il destinait à concourir pour l’un des prix Montyon.

 — C’est donc pour les voyageurs de chemins de fer seulement que vous redoutez l’immoralité de mon livre, répondit-il, car vous le laissez vendre en ville, dans les librairies.

L’argument était sans réplique ; mais l’administration elle-même ne se doutait pas des inimitiés secrètes et personnelles auxquelles elle servait d’instrument, et d’où partaient ces entraves exorbitantes mises à un art nouveau et libre, qui se dégageait dès lors sous le nom de réalisme.

Rien ne décourageait Champfleury. On ne se doute pas, on aime mieux oublier qu’il était le plus ancien wagnérien de France. C’est pourtant lui qui sonna le premier coup de cloche dans une brochure qui sent encore la poudre, lorsque le célèbre compositeur allemand vint donner un concert au Théâtre-Italien, le 27 janvier 1860, J’assistai, le mois suivant, avec Champfleury, à l’une des répétitions du Tannhauser, à l’Opéra, et, enfin, nous étions là, le jour de la grande bataille, avec Schanne et Duranty, soutenant de la voix et du geste la musique de l’avenir. — Ce n’est pas de notre faute ni de celle de Champfleury si elle ne réussit pas plus tôt. Cela acheva de le brouiller avec la Revue des Deux Mondes, où l’on avait des raisons majuscules pour être rossinien.

La brochure de Champfleury sur Wagner est dédiée au romancier Charles Barbara, en souvenir des soirées qu’ils passaient à exécuter des quatuors. Un soir, une voisine de la rue Racine fit demander dans le quartier d’où partait cette belle musique de chambre. La voisine dilettante était George Sand !

Aux yeux de Duranty, de Poulet-Malassis, de Fernand Desnoyers, de Gustave Mathieu, de Courbet, de Lorédan Larchey, du docteur Piogey et du docteur Veyne, qui vint un jour me demander à Champfleury pour faire de moi le secrétaire de Sainte-Beuve, j’étais devenu partie intégrante du cabinet de ce penseur, dont la littérature et l’art formaient exclusivement le fond de tapisserie.

Des livres spéciaux à ses études, des tableaux de Le Nain, des gravures anglaises, un paysage de Fromentin, un portrait de Diderot, un portrait de La Fontaine par Rigaud, de la faïence emblématique ou purement joyeuse sur les murs et au plafond de sa salle à manger, celui de son cabinet disparaissant sous une académie de femme (grandeur naturelle), le piano toujours ouvert, la soirée se passant à déchiffrer les airs des Chansons populaires des provinces de France, dont il venait de publier un recueil, — ou bien le romancier, toujours gai, actif, agissant, occupé à sa collection des dessins de Daumier, dont le nom remplit presque à lui seul l’Histoire de la Caricature moderne, — tel était l’emploi de notre temps dans ces années où je ne quittais la maison de Sainte-Beuve, rue du Montparnasse, que pour me rendre rue Germain-Pilon, à Montmartre, chez Champfleury, mon premier maître.

Nous descendions quelquefois au Casino-Cadet, mais là les farces recommençaient, — et je ne pouvais pas les répéter toutes le lendemain à Sainte-Beuve.

Encore aujourd’hui, je craindrais de me faire jeter des œufs à la tête en les rappelant.

On ne pourra pas dire de Champfleury ce que disait Bonvin de la fameuse Femme au perroquet, de Courbet : « C’est du Dubufe. » Champfleury n’a pas fait la moindre concession. Il n’a sacrifié, à aucun moment, aux dieux du jour. Sa place est marquée, en dépit des plus tapageurs, dans l’ordre de la recherche et de l’invention originales, parmi les obstinés, les persévérants, les travailleurs et lutteurs de ce siècle. Il a sa note à lui, bien distincte et bien naturelle.

L’Histoire des faïences patriotiques sous la Révolution, l’Histoire de l’imagerie populaire, d’autres travaux du même ordre, tels que les Chansons populaires des provinces de France, attestent cet amour de tout art, émanant directement de la pensée du peuple, et où Champfleury recherchait l’origine de l’art national. La première œuvre capitale, qu’il ait donnée en ce genre, a été son beau livre sur les Le Nain, ces peintres si essentiellement originaux et français des scènes de la vie intérieure des paysans.

Il m’appartenait, à bien des titres, de témoigner de la délicatesse de son cœur, de la dignité de son caractère, de l’indépendance et de la fierté de sa nature, de son horreur des sentiers battus, de l’inquiétude de son esprit toujours en travail.

Que tous ceux qu’il a obligés payent à sa mémoire ce qu’ils lui doivent, et l’histoire s’enrichira de la biographie d’un homme d’esprit, qui fut essentiellement serviable et homme de bien !2

18 décembre 1889.

PENDANT LA TERREUR

LE POÈTE ROUCHER1

Dans un temps où le régime de la Loi ne fait plus de doute pour personne, le nom du poète Roucher méritait d’être évoqué. C’est lui qui écrivait de Sainte-Pélagie, sous le coup déjà du sort qui l’attendait :

« Heureux, disait-il de lui-même, qu’il sorte enfin de tout ceci un bon gouvernement. Je le veux encore et je le voudrai toujours, même sous la hache. Si cela arrivait, je dirais en pensant à la prison que j’endure : elle m’a servi à quelque chose ; cela aide à mourir. »

Et le 28 brumaire (an II) : « En ce moment, les familles les plus civiques peuvent, par une erreur, devenir des victimes malheureuses, condamnées aux inquiétudes et aux larmes... Laissez faire au temps. Quand la République sera bien assise et jouissant d’une paix profonde, il sera doux de penser qu’on a souffert pour se donner ce bonheur. »

Et il était accusé de « principes anticiviques ! »

Ces nobles et patriotiques encouragements qu’il donne à sa femme et à sa fille, rappellent l’héroïque résignation de Bailly, qui disait, dans les prisons de la Conciergerie :

« L’orage qui gronde en ce moment ne prouve rien sans doute, et fera tomber bien des feuilles de la forêt, il arrachera même quelques arbres ; mais il emportera aussi de vieilles immondices, et le sol épuré peut donner des fruits inconnus jusqu’ici. »

Voilà ce qui s’appelle, comme disait encore le sage vieillard à ses compagnons d’infortune, pour leur remonter le moral, « ne jamais désespérer des lois de notre pays. »

Roucher donnait aussi ce rare exemple du respect de la Loi. Il écrivait de Saint-Lazare :

« On voulait donc enlever à la France l’unique espoir de son salut, car, enfin, que deviendrait la patrie si le Corps législatif était dispersé et cela au milieu de la pénurie des subsistances et du danger d’une guerre générale en Europe, tout entière dirigée contre nous, en haine de notre liberté ? »

« Cette Assemblée, ajoute M. Antoine Guillois, petit-fils et récent biographe du poète, qui se montrait à ce point patriote et citoyen jusque dans les cachots de la Terreur, cette Assemblée était la Convention, et il ne fallait pas moins que les intérêts sacrés du pays en face de l’étranger pour légitimer, et de ce côté-là seulement, sa tyrannie et sa dictature. »

Un sage de notre temps, qui a connu tous les cachots de la réaction, F.-V. Raspail, dans son Almanach de 1872, stigmatisait ce système de gouvernement qui immolait, « en foule, les nobles libres-penseurs et les ennemis des jésuites, les prêtres jansénistes, etc. », et il en tirait ses conclusions antiterroristes.

L’illustre Raspail n’est pas sans analogie avec Roucher : tous deux ayant la passion de la nature, botanistes, cultivant toutes les sciences qui se rapportent à l’histoire naturelle et à la physique, disciples l’un et l’autre de Jean-Jacques Rousseau que Roucher avait eu sur Raspail l’avantage de connaître.

En 1871, au temps de la Commune, Raspail, tant calomnié de son vivant, donne cette définition de l’insatiable Sphinx, posé à l’autre fin de siècle, qui avait tour à tour dévoré tous ses enfants, les plus nobles victimes, laissant la place déblayée d’avance pour le despotisme :

« Je suis bien éloigné de vouloir reproduire la République de 1792, qui, du reste, fut moins une république qu’une révolution. L’histoire ne se répète jamais, et vouloir rappeler cette époque aujourd’hui, ce ne serait pas un progrès, mais une reculade ; ce serait ajouter une honte à toutes celles qui nous affligent ; que le ciel en préserve la France ! »

Avec le poète Roucher, à ses débuts, nous voyons refleurir une époque antérieure, chère à la libre pensée, les bonnes années du règne de Louis XVI, où la douceur des mœurs se ressentait de toute la philosophie de ce grand siècle, où la tolérance était la principale vertu théologale ; où les curés eux-mêmes étaient francs maçons. Roucher remplissait les fonctions d’orateur à la Loge, essentiellement littéraire, des Neuf-Sœurs. Il y lisait ses propres vers, il y célébrait Voltaire, et composait un chant de triomphe pour le retour du Patriarche, au lendemain de la représentation d’Irène, le 17 février 1778.

Le même enthousiasme s’est reproduit de nos jours dans nos Loges pour le Patriarche de la Poésie, retour d’exil, Victor Hugo, bien qu’il ne fût pas apprenti comme Voltaire, et avec la différence que ses restes ont été conduits en grande pompe au Panthéon, tandis que ceux de Voltaire durent être transportés d’abord mystérieusement à Scellières.

Voilà aussi ce qui rendait la Révolution nécessaire.

M. Guillois nous promet une Histoire des Idéologues d’Auteuil. Il nous en donne comme la préface avec le livre sur son grand-père. C’est l’histoire d’un bon citoyen, ferme et carré dans ses opinions, un Languedocien résistant, justifiant ce qu’Elisée Reclus a dit de l’Afrique, qu’elle s’étendait géologiquement jusqu’aux Cévennes. Bon sang ne peut mentir dans ces races sarrazines qui ont si longtemps occupé le midi de la France. L’auteur des Mois en tenait par l’énergie de ses convictions. Homme de bien, d’une époque essentiellement éclairée, où la grâce dissimulait la force, il reste comme un précieux échantillon de l’heure charmante, qui fut celle de sa gloire, heure regrettée de tous les esprits libres, et où rien de barbare ne se révélait plus, — où l’on pouvait se croire au faîte de toute civilisation. Il semble qu’on ait beaucoup progressé depuis, en grossièretés et en enfantillages de tout genre.

A l’école de Roucher, on apprend du moins les bonnes mœurs, la douceur et l’honnêteté.

Il mérite qu’on lui applique ce que Sainte-Beuve, souvent cité dans le livre de M. Guillois, a dit de cet autre homme de bien, Malouet : « Je ne crois pas que la meilleure manière de servir sa mémoire soit d’exagérer ses mérites ni d’amplifier son influence, et encore moins de chercher auprès de lui une occasion banale de déclamer contre la Révolution ; mais il manquerait quelque chose à la connaissance de ces temps orageux si on ne l’écoutait et si l’on ne tenait grand compte de son témoignage  », — et, ajouterai-je, de la foi en la Liberté, qui fait de Roucher un martyr et un précurseur de ce qui paraît définitivement fondé de nos jours.

23 juin 1890.

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