Essais poétiques, par H. d'E. [Esterno.]

De
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impr. de Moreau (Paris). 1822. In-8° , 104 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1822
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(i) Rue d'Enfer-Saint-Michel, n° 2.
ESSAIS
POÉTIQUES
ESSAIS
POÉTIQUES;
PAR H. D'E.
D'abord il s'y prît mal, puis un peu mieux..,..
l'A FONTAINE.
PARIS,
FEVRIER 1822.
ESSAIS
POÉTIQUES.
MA VIE A LA CAMPAGNE.
b UIR de la cour l'importune grandeur,
Et dans les champs retrouver la nature,
Goûter, avec les biens qu'elle offre sans mesure,
La liberté d'esprit, surtout la paix du coeur;
D'un travail doux occuper sa pensée ;
Cultiver son jardin, y planter quelque fleur,
Matin et soir d'une eau pure arrosée ;
Dessiner l'aspect enchanteur
De ce qu'on voit par sa croisée;
Quelquefois, Vitruve nouveau,
Tracer d'un pavillon la modeste merveille ;
Interrompre son plan pour dîner sous la treille,
2 . ESSAI
Et, buvant d'un vin frais exhumé du caveau,
Savourer le goût d'un perdreau
Que soi-même on tua la veille ;
Mettre en tous ses plaisirs ses enfans de moitié,
Former leur ame aux vertus de leur mère,
D'une occupation si facile et si chère
Par le succès être payé ;
Goûter enfin le bien suprême
De voir au sort d'une femme qu'on aime
Son propre sort associé ;
Etre tout à l'amour, aux arts, à l'amitié :
N'est-ce pas là le bonheur même ?
POETIQUES. 3
A L'ERMITE
DE SAINTE-GENEVIÈVE,
QUI AVAIT INSCRIT MON NOM SUR UN ALMANACH
Qu'il disait lui avoir été donné par l'Amitié.
I8I5.
i^UE l'almanach offert par l'Amitié,'
Que le présent qu'elle a su vous en faire,
Mon cher ermite, ont le droit de me plaire,
Puisque mon nom n'y fut point oublié !
Dans cette heureuse et paisible retraite,
Où ne pénètre aucun souci ;
Dans ce beau lieu qu'à dessein j'ai choisi,
Pour fuir la cour et sa triste étiquette,
Pour vivre libre, et savourer l'oubli
Des longs malheurs d'une vie inquiète,
Combien le souvenir d'un aimable poète
M'a fait de plaisir aujourd'hui!
Combien les vers que m'adresse un ami,
Rendent mon âme satisfaite!
Oui, je le dis, non sans quelque fierté,
Les coups du sort ont mutilé ma vie :
J'ai perdu , jeune encor, au sein de ma pairie,
4 ESSAIS
Les honneurs et les biens dont j'avais hérité;
Je l'aimais; et mon bras l'eut encor bien servie ;
Bientôt, errant, proscrit, persécuté,
J'ai vu la mort s'asseoir à mon côté,
Sur la terre humide et rougie ;
J'ai dû fuir ; mais aux bords où j'étais transplanté ,
Le sein qui m'a nourri par moi fut respecté ,
Des décemvirs j'ai fui la tyrannie ;
Mais dans l'asile obscur que j'avais adopté,
Contre un pays, trop cher d'où j'étais rejeté,
Fils ingrat, je n'ai point armé ma main impie.
J'ai vu plus tard , j'ai vu Bonaparte,
Au nom des lois et de l'humanité,
Pour sa propre grandeur, ravir à l'anarchie,
Un sceptre trop ensanglanté ;
De son pouvoir illimité,
Nous voyons aujourd'hui la France trop punie...
Le fer de l'étranger , qui la tient asservie ,
Brille en cette noble cité.
Au Louvre un cosaque effronté
Commande en maître , et dans sa barbarie ,
Frappant le siècle et la postérité,
Brise les monumens d'Egypte et d'Italie,
Foule aux pieds tous les fruits de gloire et de génie
POÉTIQUES.
Que nous avait légués l'antiquité.
Semblable à l'Arabe indompté,
Qui règne aux murs d'Alexandrie,
Combien de pleurs tous ces maux m'ont coûté !
Mais, mon ami, je leur ai résisté
En invoquant contre eux cette philosophie
Contre laquelle en vain tant de gens ont pesté,
Mais qui, certes, et quoi qu'on die,
En pareil cas a bien son bon côté.
Désabusé de plus d'une chimère
Qu'aurait pu m'inspirer jadis la vanité,
Ne voyant plus de bonheur sur la terre
Que dans l'étude et dans la liberté,
Qu'à conserver la possibilité
De soulager quelquefois la misère,
Qu'à regarder satisfait en arrière
Sans qu'un remords me soit resté,
Je goûte ici le sort le plus prospère.
A tant de biens adjoignez la santé,
Des livres, des pinceaux, un séjour enchanté,
Qu'habitent près de moi mes enfans et leur mère:
Voilà bien des raisons, mon cher, en vérité ,
Pour m'applaudir de ma félicité ,
Pour que la vie, encor, me soit bien chère.
ESSAIS
EN DONNANT
MON PORTRAIT
1 sua
UN SOUVENIR.
JJE temps, qui fuit à tire d'aile,
Effacera bientôt ce fragile portrait ;
De ton ami cette image fidèle ,
D'autant plus ressemblante alors à son modèle,
Du malheur de vieillir éprouvera l'effet.
Du pinceau d'Isabey la fraîcheur passagère ,
Malgré le cercle d'or et la glace légère,
Dans peu d'instant disparaîtra.
Ainsi le temps emportera
Ce qui dans moi jadis t'avait su plaire ;
Mes traits s'effaceront, mais je me dis, ma chère,
Le souvenir au moins te restera.
POETIQUES.*
LE COCHER
ET
LES QUATRE CHEVAUX D'ATTELAGE.
FABLE.
iVliNiSTRES, rois, princes et souverains,
Qui tenez des états les rênes dans vos mains,
Et qui, vous en servant d'une étrange manière,~ "
Culbutez, votre char dans la première ornière,
Et même quelquefois dans les plus beaux chemins,
Prenez de mon cocher cet avis salutaire,
Qu'un peu de ruse est parfois nécessaire
Pour bien conduire les humains.
Un vieux cocher, plus fin que tous les vôtres,"
Conduisait l'autre jour quatre chevaux normands;
Et, n'en déplaise à bien des jeunes gens,
8 E SS AI S
Bons convives et bons apôtres ,"
Mais qui parfois écrasent les passans,
Il ne sied pas trop mal aux emplois imp'brtans
D'être un peu vieux, d'avoir vécu long-tems,
Surtout quand on aspire à conduire les autres. -
Monsieur La France, assis à dix pieds du pavé,
Montrait de là sa longue expérience;
Et, ce qui rarement à d'autres qu'à La France
Dans ce bas monde est arrivé,
Dans un poste très-élevé ,
Il gardait en tout temps son calme et sa prudenc ,
Et son air sage, et son ton réservé.
Il unissait la douceur aux lumières,
Il prétendait que, hors très-peu de cas,
Les coups de fouet, les étrivières ,
Ne devaient être employés ici-bas ;
Qu'un bon cocher ne devait guères
S'en servir tout au plus que dans les mauvais
Et pour sortir des profondes ornières.
\ A-t-il tort ou raisûn? ce ne sont mes affaires;
Je dis le fait. A ses quatre chevaux,
Natifs, comme j'ardit, de Basse-Normandie,
Au moment de partir, sortant de l'écurie,
Il adressait toujours de bons propos,
POÉTIQUES.
De bons discours, un peu pleins de pathos,
Comme Ch devant l'académie,
Ou comme P devant les tribunaux.
Il réveillait par-là leur ardeur endormie,
Et les eût fait courir et par monts et par vaux.
Les hommes sont comme les animaux.:
Des traits brillans de l'éloquence,
Ils éprouvent comme eux le charme séducteur.
J'ai souvent entendu ce dernier orateur :
Telle est de son talent la magique puissance ;
Tel est son art, qu'aussitôt qu'il commence,
Il inspire à son auditeur
Le besoin de courir... fut-ce au bout de la France*
Mais revenons à cet adroit discours
Du vieux cocher, monument de finesse.
Messieurs, leur disait-il (car de la politesse,
Même avec des chevaux, on doit user toujours)
Messieurs, à deux de vous seulement je m'adresse ;
C'est à vous deux, mes amis, dont l'emploi,
Qui vous met au timon, vous met plus près de moi.
Ne souffrez plus un injuste partage,
Pourquoi diverses parts dans un même héritage ?
Pourquoi, moins vigoureux, peut-être moins légers,
Voit-on vos deux pareils, fiers d'un tel avantage,
2
io ESSAIS
Vous précéder partout, et marcher les premiers ?
Courez, volez ; un instant de courage
D'un rang non mérité va réparer l'outrage, -
En vous plaçant devant les deux coursiers
Dont le bonheur du hasard est l'ouvrage ,'
Et qui vont, à leur tour, devenir timoniers. ,
Pour les autres chevaux il changeait de langage:
Ce n'est point le hasard, c'est une loi fort sage
Qui, vous donnant le premier rang, messieurs ,
Que vous tenez dans l'attelage,
Voulut au vrai mérite accorder ces honneurs.
La France a l'oeil sur vous, La France vous regarde ;
Votre sort est trop beau, si vous n'y prenez garde,
Pour ne pas exciter l'envie et ses fureurs.
Les chevaux du timon sont de mauvais coureurs ;
Mais, insolens et fiers, ils ont tous deux l'audace
De vouloir tant courir qu'ils prendront votre place.
Courez encor mieux qu'eux, bravez leurs vains efforts ;
Votre rang appartient aux vrais chevaux de race,
Et le timon n'appartient qu'aux plus forts.
O mon ancien , dites-moi, je vous prie >
Dit au cocher le valet d'écurie,
POÉTIQUES. Il
Pourquoi tromper ainsi ceux que vous conduisez?
Quel est le but que vous vous proposez ?
Où tendent ces discours, et quelle en est ja suite?
Parlons bas, répond-il, l'erreur a son mérite ;
Qu'importent mes discours, qui les ont abusés ?
Je mens; mais, tu verras, nous en irons plus vite.
12 ESSAIS
A MADAME
LA COMTESSE FH,...,
, AU
CHATEAU DE LA B....
i 8og.
OOCFFKEZ que ma muse tremblante
.Vous offre quelques vers qui vous sont consacrés ;
Et permettez, ô mon aimable tante,
Que devant vous cette muse les chante
Aux mêmes lieux qui les ont inspirés.
Non, la félicité si pure et si profonde
Qu'un jour, dit-on, nous goûterons au ciel
N'a rien de plus certain, n'a rien de plus réel,
Que le bonheur que je goûte en ce monde.
En vérité, je vous le dis,
POÉTIQUES:
Dans ces jardins, par vos soins embellis,
Dans ces bosquets, dessinés par vous-même,
Sous ces toits fortunés .que vous avez bâtis,
Où vivent aujourd'hui tous les objets que j'aime,
Il n'est pour moi de plus doux paradis.
Oh ! qu'il m'est doux de comparer sans cesse
Et mes destins présens et mes jours d'autrefois!
Soldat, ou ministre des rois,
Devant quitter pour eux,parens, amis, maîtresse,
D'intérêts étrangers , je chargeais ma paresse...
Je sens bien mieux le prix des jours que je vous dois
Aujourd'hui que mon coeur ne connaît que les lois
De l'amitié, de la tendresse ;
Que libre, exempt de soins, d'importun souvenir,
Seul dans vos bois, savourant mon loisir,
Je puis à vos lapins prouver ma maladresse,
Ou, la ligne à la main, patiemment offrir
Aux brochets du canal une amorce traîtresse,
Qu'aucun souvent ne veut saisir...
Parfois pourtant une "pensée austère,
Bien malgré moi s'entremêle à ces jeux ;
L'emploi de mon fusil me rappelle la guerre;
Ces timides lapins qui se cachent sous terre,
Me semblent presque aussi peureux
l4 ESSAIS
Que tel des généraux fameux,
Qu'en Autriche et qu'en Prusse a soldés l'Angleterre.
L'appât trompeur que ma ligne légère.
Au coucher du soleil souvent jette au poissonr
Avec l'emploi que j'occupais naguère
M'offre une autre comparaison.
Combien j'ai vu, je le confesse,
La politique au visage emprunté . . ■
N'employer que ruse et finesse ! ;
Combien dans maint ou maint traité
Entre la force et la faiblesse, ■
J'ai vu l'appât perfide avec art présenté !
Mais détournons les yeux de: cette triste image :
Ici tout est bonheur, ne songeons qu'à jouir;
N'oublions pas qu'en fait de son plaisir,
L'homme, ici-bas, s'il veut être un peu sage,
Doit le goûter sans, trop l'approfondir.
POÉTIQUES. ÏS
LE VOLEUR.
CONTE.
O N menait pendre à la Grève un voleur ,
Quel fut son nom, peu nous importe;
Ce malheureux n'avait pour toute escorte
Qu'un vieux curé, son confesseur,
Et de la loi l'affreux exécuteur.
Tous trois cheminaient en silence ,
Fendant les flots d'uB-peupteeurieux;
Cependant du curé l'âme était en souffrance ;
Pâle, défait, baissant les yeux, -
On aurait cru, voyant sa contenance,
Que pour son propre compte il venait dans ces lieux,
Et que la mort attendait l'innocence :
Le bourreau même en ses propos
Laissait voir son peu d'assurance,
Et n'avait pas cet air d'impertinence
Qu'ont eu de tous tems les bourreaux ;
Le voleur seul paraissait ne rien craindre,
l6 CESSAIS'
Un regard fier, une attitude à peindre,
En imposaient aux stupïdes badauds.
Non, Messieurs, criait-il, je ne suis pas à plaindre.
« Jjes crimes font la: honte et non les éçhafauds... »
Pendant ce tems, bien bas, pour qu'on ne pût l'entendre»
Au, bourreau le curé s'adressait en ces mots :
Monsieur, je n'ai jamais vu pendre ,
Figurez-vous mon embarras...
Vous pouvez m'obliger... quand nous serons là-bas,
A cette Grève où nous allons nous rendre;
Dès que vous voudrez commencer,
Montrez -moi, je vous prie,.où je dois me placer,
Et le côté que je dois prendre.
Loin de pouvoir vous donner un conseil,
Répond-il, c'est^e vous qu'il faut que je le prenne.
Vous n'avez jamais vu de spectacle pareil ;
Mais moi, jugez quelle est ma peine,
Le bourreau l'autre jour est mort,
On m'a forcé de venir à sa place.
On m'a choisi parce que je suis fort ;
Mais ignorant tout ce qu'il faut qu'on fasse,
Dans l'esprit de la populace,
Vous sentez que cela peut me faire un grand tort;
Ainsi de vos conseils assistez-moi, de grâce...
POÉTIQUES. 17
Il est alors interrompu
Par le voleur, qui venait de l'entendre;
De vous, Messieurs, l'un n'a jamais vu pendre,
Et l'autre n'a jamais pendu ;
Moi je vous jure, aux pieds de la potence,
Que je ne l'ai jamais été;
Mais qu'importe? agissons tous trois en conscience,
Et que la bonne volonté
Nous tienne lieu d'expérience.
l8 ESSAIS
LE REGRET.
RÉPONSE A UNE CHANSON DE M. DE BEAUMARCHAIS.
UEXE charmant! il ne connaissait pas
Les dons heurejux de vos âmes sublimes,
Ce Beaumarchais, dontles coupables rimes
Ont insulté vos vertus, vos appas.
S'il en eût vu comme moi l'assemblage,
Il n'eûtpas dit dans un méchant couplet :
« Toute femme vaut un hommage,
» Bien peu sont dignes de regret. »
L'heureux mortel qui ne vit plus en soi,
Mais dans le coeur d'une femme charmante,
Qui ne chérit, ne voit que son amante,
Et dont l'amour est de si bonne foi ;
A d'autres yeux ne porte point d'hommage,
Dans tous les tems est fidèle et discret,
Et si son amie est volage,
Sa vie entière est un regret.
POÉTIQUES. 19
Celui qu'assez on ne peut mépriser,
Qui, soupirant aux genoux d'une femme,
Met tous ses soins à séduire son âme,
Et ses plaisirs ensuite à l'abuser,
La perd bientôt; il ne peut long-tems être
D'un fol amour l'unique et tendre objet.
Mériterait-il de connaître
La jouissance d'un regret.
Je le sens bien, toi qui fais mon bonheur,
Dont l'amour charme et console ma vie,
S'il arrivait, ô ma tendre Eugénie,
Qu'il me fallût un jour perdre ton coeur,
Si tu cessais jamais d'être fidèle,
En apprenant ton crime et mon arrêt,
J'irais bien loin de toi, cruelle,
Mourir à force de regret.
20 ESSAIS
EPITAPHÊS
POUR DEUX URNES
DANS
LES JARDINS DE LA B..;..
ACCORDE quelques pleurs à celle qui n'est plus
Qu'une poussière inanimée ;
Peu t'importe, passant, de savoir qui je fus ,
Pour déplorer ma destinée.
Sans parler de beauté, de talens, de vertus,
En épargnant des détails superflus,
Je ne dirai qu'un mot, j'aimais, j'étais aimée.
POETIQUES. 21
AUTRE.
J'avais perdu ma tendre amie,
Dans le tombeau je l'ai suivie ;
Etranger, ne plains point mon sort,
11 pourrait encor faire envie...
Je repose auprès d'elle, et tu vois que la mort
Peut quelquefois valoir mieux que la vie ;
J'avais perdu ma tendre amie.
22 ES SA I S
LE COUVENT.
ELEGIE IMITEE DE L'ANGLAIS.
L'àiRretentit du son de la cloche argentine;
Voici les doux instans consacrés au repos :
Interrompant le cours de leurs pieux travaux,
Les vierges vont dormir en attendant mâtine.
Je suis tout seul, et ce sombre parloir,
Ces lieux déserts, ce cloître immense,
Sont livrés à présent au plus profond silence ;
Déjà le soleil baisse, et l'on va n'y plus voir;
Tout dort... ah!quel moment pour mon âme étonnée !
Quel sentiment vient ici me saisir!
Je crois entendre le soupir
D'une novice infortunée ;
Aux pieds d'un Dieu clément je la vois prosternée,
Des torts qu'elle n'eut point cherchant à se punir...
Arrête, ah! crains de le meurtrir,
POÉTIQUES. 23
Ton sein caché sous la bure grossière ;
Jeune et charmant objet dont j'entends là prière,
Arrête, apporte au Christ un plus doux repentir.
Peut-être, Héloïse nouvelle,
Soupirant encor plus d'amour que de douleur,
Tu lui parles du long'malheur
D'un départ imprévu, d'une absence cruelle ;
Tu lui demandes de bannir -
Un douloureux et charmant souvenir,
Qui règne malgré toi dans ton âme immortelle.
Ainsi ces murs qu'a respectés le temps,
Ce dôme obscur, cette lugubre enceinte
Sont chaque nuit attendris de ta plainte,
Tandis que de tes soeurs les appas innocens
Dans le dortoir vont reposer sans crainte.
Aucun remords ne déchire leurs coeurs ;
Le feu des passions, le souvenir des crimes,
Qui dans le monde écrasent leurs victimes,
D'un tranquille sommeil leur laissent les douceurs.
Un rêve affreux jamais ne les tourmente ;
D'un spectre ensanglanté la tête menaçante,
A leur âme timide épargnant la terreur,
Ne leur donna jamais cette nocturne horreur.
Dont l'idée en ces lieux malgré moi m'épouvante;
24 ESSAIS
Elles ont fui le monde pour toujours,"
Et sans regret renonçant à ses charmes,"
C'est aux soupirs, à la tristesse, aux larmes,'
Qu'elles ont consacré leurs jours.
Jamais les flambeaux d'Hyménée
Pour elles ne s'allumeront ;
Elles ne verront point commencer la journée,
Où, dans le temple saint, la vierge fortunée ,
Les yeux baissés, la rougeur sur le front, "
A l'ami de son coeur unit sa destinée,
Et reçoit les sermens auxquels son coeur répond.
Ces appas enchanteurs, l'orgueil de la nature ,
Dont on dirait que le Ciel est jaloux,
Ne sont point réservés aux baisers d'un époux,
Et la nature en secret en murmure ;
Telles ces fleurs que sema le hasard
Sur un rocher qui touche aux nues,
Ont des beautés qui sont perdues,
Et ne frappent aucun regard.
D'autres plaisirs occupent.leur jeunesse.
Quand le printems a ramené les fleurs,
Le soin d'en assortir les brillantes couleurs,
Trompe l'ennui qui les poursuit sans cesse.
POÉTIQUES. 25
Elles offrent dessus l'autel
Leurs voeux et leurs bouquets, leurs coeurs et leurs guirlandes,
Simples et touchantes offrandes,
Dignes de plaire à l'Éternel.
Eh quoil tu ris dans ton orgueil funeste,
Beauté mondaine, ô toi que je déteste,
Toi qui retiens mille amans dans tés fers,
Toi qui voudrais conquérir l'univers;
Ton ris moqueur insulte à la vertu modeste !
Crois-moi, bannis ta cruelle fierté,
Femme du siècle, orgueilleuse beauté,
Goûte les biens trompeurs de cette courte vie,'
Enivre-toi de volupté ;
Ne s'occupant ici que de l'Éternité,
Les vierges du couvent te portent peu d'envie.
Tes yeux brillans nous commandent l'amour ;
Tous les attraits sont ton partage...;
Eh bien! dans peu, flétris par l'âge,
Ces attraits séducteurs n'auront duréqu'un jour.
C'est en vain que tu seras sage,
Quand tes appas ne seront plus :
Moi qui sais que demain tu les auras perdus,
4
26 ESSAIS
Je laisse à d'autres l'avantage
De célébrer leur honteux esclavage ;
Leurs voeux et leur encens, peut-être te sont dus.
Mais-c'est aux solides vertus
Que ma muse aime à rendre hommage.
Dès le berceau, la fille de ces lieux,
Morte aux plaisirs que le monde idolâtre,
. A quitté leur bruyant théâtre,
Et ne vit plus que pour les cieux.
Elle eût aussi pu briller dans les fêtes,
Elle en eût fait le plus bel ornement ;
D'un regard, d'un coup d'oeil enchaînant un amant,
Combien elle eût fait de conquêtes!
Mais ces yeux si doux et si beaux,
Tous ces moyens de charmer et de plaire ,
Sont comme ces pâles flambeaux,
Dont la lumière solitaire
Ne brille que dans les tombeaux;
J'ai vu souvent de limpides ruisseaux,
Vouloir cacher le cristal de leurs ondes,
Fuir dans la plaine, éviter les hameaux,
Pouraller s'enfoncer dans les forêts profondes.
1 , POÉTIQUES. 27
J'ai vu dans ces mêmes forêts,
Le chantre ailé de la saison nouvelle,
Pour être seul, se dérober exprès
Aux doux baisers d'une autre philomèle;
J'ai vu la triste tourterelle,
Des échos attendris interroger la voix,
Ses sons plaintifs se perdaient dans les bois,
Loin de sa compagne fidèle ;
Dans ce vallon désert, c'est ainsi que je vois
La beauté du couvent solitaire par choix,
D'un destin rigoureux, volontaire victime,
C'est ainsi que je vois, par un effort sublime,
La vertu s'imposer des lois,
Dont la sévérité ferait trembler le crime.
Regrets amers que rien ne peut calmer,
Vous revenez sans cesse à ma pensée ;
Ma lire détendue et mon âme oppressée
Ont de la peine à vous bien exprimer ;
Mon coeur trop plein ne peut vous renfermer;
Et ce cloître est baigné de mes larmes brûlantes...
Quoi! ces vestales innocentes,
Qu'on dirait que l'Amour prit plaisir à former,
Au sortir de l'enfance,- en ces lieux amenées,
'J.i>. ESSAIS
Ne furent donc point destinées
A connaître jamais ni le bonheur d'aimer,
Ni celui, plus grand, d'être aimées !
Regrets amers, rien ne peut vous calmer.
Insensibles aux biens que donne la tendresse,
Elles verront le feu de leur jeunesse
"Inutile se consumer,
Sans jamais rien embraser dans ce monde;
Leurs insipides jours, sans peines, sans plaisirs,
Sans mériter de souvenirs,
i S'écouleront dans une paix profonde,
Comme un canal, à l'abri des zéphirs,
Roule sans bruit les replis de son onde.
'S
Hommes injustes et pervers,
Quelle est donc votre ingratitude!
Tandis que cette solitude
etentit nuit et jour de leurs pieux concerts ;
Tandis qu'en faveur de la terre,
Leurs, voeux ardens partent du fond du coeur,
Et vont au ciel arrêter le tonnerre,
Prêt à tomber du bras d'un Dieu vengeurj
La basse et vile calomnie,
Au regard louche et de travers,
POÉTIQUES. 29
Ose noircir leur innocente vie!
Eh quoi! monstre sanglant échappé des enfers^
Le monde entier semble être ton partage !
Tu règnes sur tout l'univers,
Et ce n'est point assez pour assouvir ta rage !
Que veûx-tu donc ? L'ombre de ce couvent,~
Ces murs épais, ces demeures sacrées,
Couvrent des beautés ignorées,
Qui devraient échapper au regard du méchant.
O calomnie, en ton ardeur de nuire,
Poursuis les rois, les princes, les héros,
Parle de leurs hauts faits, de leurs nobles travaux,
Le champ est vaste, et doit bien te suffire.
Aux yeux en pleurs des malheureux vaincus,
Montre de leurs vainqueurs tous les titres de gloire,
Mais laisse en paix de modestes vertus ;
Elles n'aspirent point à briller dans l'histoire.
Celui qui, dans ce sombre enclos,
A les chanter a consacré sa lyre,
Et qui, des chants que cet asile inspire,
A si souvent attendri les échos,
Des regards d'une vierge a senti tout l'empire,
3o ESSAIS
Et ces regards ont causé tous ses maux...;
Si, quelque jour guidé par ses alarmes,
Et par ce sentim.ent qui survit, à la mort,
Par l'amitié, dont le noeud, doux et fort,,.
Pour les infortunés-surtout a tant de charmes,,
Si quelqu'un vient ici. sanformer de son sort,
La soeur la plus âgée,.en.versant quelques larmes,
Pourra lui faire ce rapport ;.
Nous l'avons vu souvent, au lever de l'aurore,
Accourir à l'église, et chanter avec nous,
Pour partager nos travaux les plus doux,
Aux cantiques du soir il revenait encore ;
Ensuite il s'éloignait des marches de l'autel,
Conduit par la douleur et la mélancolie ,
Dont quelquefois son âme était remplie,
Il allait s'attendrir sur le destin cruel
De la malheureuse Héloïse;
Visitait son tombeau placé dans notre église ,
L'arrosait de ses pleurs; puis s'adressant au Ciel
D'un son de voix noble, touchant, auguste :
Mon Dieu, s'écriait-il, ta providence est juste,
Héloïse jouit du bonheur éternel.
Tantôt comme un homme en délire,
POÉTIQUES. 3i
Distrait par un rêve trompeur,
Plongé dans une douce erreur,
ïl s'appuyait sans rien voir, sans rien dire,
Sur les colonnes de porphyre,
Qui sont autour de notre choeur.
Alors on le voyait languissamment sourire ,
Et du moins un instant retrouver le bonheur.
Tantôt sombre, pâle et rêveur,
Comme un amant qui perdrait ce qu'il aime;
11 se livrait à sa tristesse extrême,
Et semblait succomber au poids de sa douleur.
Un soir après avoir terminé nos cantiques,
Nous l'appelions; hélas^ ce fut en vain,
11 ne répondit pas. Le lendemain,
Un étranger parut sous les portiques :
Mes soeurs, dit-il, cessez de le chercher,
Le malheureux a dû fuir sa patrie;
. Nourrissant dans son âme un sentiment impie,
C'est à vos yeux surtout qu'il a dû le cacher.
Un indomptable amour empoisonnait sa vie ;
Il va passer l'immensité des mers,
Il va tâcher, au bout de l'univers,
D'oublier (s'il se peut toutefois qu'on l'oublie),
Que la paix de son âme ici lui fut ravie,...
32 ESSAIS
Il nous remit alors des vers,"
Où se peignait un coeur trop tendre et trop sensible...;
Lisez ces vers, voyez s'il est possible
De voir de tels malheurs, et ne pas s'attendrir;
Dans les instans consacrés au loisir,
Chacune de. nous les'répète;
Quand ils seraient du plus fameux poète,'
Nous feraient-ils plus de plaisir?
POÉTIQUES." 33
LE QUIPROQUO D'APOLLON,
ou
EXCUSES A MA FEMME,
»E N'AVOIR PAS CÊIÉBRÉ SA FÊTE."
Vienne, 1809.
A. CETTE époque heureuse et chère
Où ton époux et les enfans
T'offrent des plus doux sentimens
L'hommage aussi pur que sincère,
A cejjeau jour , où, tous les ans,
Femme chérie et tendre mère,
Nous t'adressons nos complimens ,
Moi seul n'ai point monté ma lire;
Je n'ai point hasardé ces chants
Que mon amour pour toi m'inspire,"
34 ESSAIS
Dont la critique pourrait rire,
Mais que tu trouves excellens ;
Hélas ! je n'ai rien pu te dire ,
Mon Pégase était sur les dents.
Par mon silence involontaire
Ne juge pas que , t'aimant moins,
Je ne mette plus tous mes soins
A chercher toujours à te plaire.
Non : mais de mon mal cette fois,
Une crise trop violente
M'avait ôté le peu de voix,
Dont ton indulgence parfois
Veut bien n'être pas mécontente,
Et ma force était aux abois.
Les Muses, pardon mon amie,
Sont, femelles sur ce point-là :
Que tout malade en obtiendra
Rarement ce dont il les prie;
Sur le Parnasse comme ailleurs,
Les neuf Muses, ces chastes soeurs,
A l'homme qui souffre et qui crie,
Accordent bien peu leurs faveurs.
Ainsi donc, puisque tu m'accuses
De négligence, en vérité,
POÉTIQUES. 35
Tu dois t'en prendre à ma santé,
Ou mieux encor t'en prendre aux Muses,
Qui ce jour-là m'ont rebuté.
Les trouvant donc aussi cruelles,
Voyant que des doctes pucelles
Je ne pouvais obtenir rien,
J'ai pensé que je ferais bien
D'invoquer là haut au lieu d'elles,
Apollon leur maître et le mien ;
Car au ciel comme sur la terre
On peut essuyer des dédains,
Et bien mieux vaut, dans toute affaire,"
S'adresser à Dieu qu'à ses saints ;
C'est ainsi qu'en butte au caprice
D'un ministre à l'air protecteur,
L'homme froissé par le malheur,
Pour obtenir prompte justice,
Parle lui-même à l'empereur.
J'ai donc présenté, ma requête,
Et j'ai vu sourire Apollon
Lorsque j'ai parlé de ta fête,
Et que j'ai nommé ton patron ;
Un chambellan de l'Hélicon,
En s'avançant, d'un air honnête;
â6 ESSAIS
A reçu ma pétition ;
. Or tu sais, ma chère Augusjine,"
Qu'Apollon est le dieu, dit-on,'
Des vers et de la médecine.
Il a cru, jugeant sur ma mine,
Qu'il s'agissait de guérison,
Beaucoup plutôt que de chanson.
Quand on régit un double empire,'
On devrait, si j'ose le dire,
Montrer moins de légèreté.
Sans savoir ce que je désire,
Sans daigner regarder ni lire,
Le placet à lui présenté ;
Le dieu veut qu'on me satisfasse J
Que je rapporte du Parnasse
Une preuve de sa bonté ;
Mais du couplet tant souhaité,
Il ne m'accorde pas la grâce, ;
Il ne me rend que la santé.
POÉTIQUES. 37
BOILÈAU
DE RETOUR A AUTEUIL.
VERS
FAITS A UN DÉJEUNER DANS LA MAISON Qu'lL HABITA.
DES bords heureux de l'Elysée,
Voyant encor régner dans ce vaste univers
Et les mêmes défauts et les mêmes travers,
Qui, jadis, ont souvent éveillé ma pensée,
Et que j'ai puni dans mes vers,
Je me suis écrié du fond du sombre empire,
Parmi tant de sujets d'allumer mon courroux,
Quand les hommes partout sont ou méchans ou fous,
Je rétracte à jamais, j'eus tort de les écrire,
Ces mots que m'inspiraient des sentimens trop doux.
« Muse, changeons de style et quittons la satire; »
38 ESSAIS
Et, loin des remparts de Paris,
J'ai détourné mes yeux, qu'on y craignait jadis,
Quand , soutien de l'honneur et vrai fléau du vice ,
Ma muse au gré de son caprice
Peignait les vils traitans par l'usure enrichis,
Des harpagons d'alors racontait l'avarice,
Des gens de goût vengeait le long supplice,
Punissait les Pradons au théâtre applaudis,
Pestait, non sans quelque justice,
Contre des embarras maudits;
Et du sort de tant de maris
Épouvantait plus d'un amant novice.
Je me suis dit : Paris ne vaut jplus un coup d'oeil ;
Fuyons Paris, c'est aux champs qu'il faut vivre ;
Racine et Lamoignon bientôt viendront m'y suivre.
Le vrai bonheur est pour moi dans Auteuil.
M'y voici ; mais, grand Dieu ! quel est donc l'assemblage
De gens qu'en ma maison je trouve réunis?
>
Mon jardinier Antoine, autant que moi surpris,
Me met au fait et me tient ce langage :
« Monsieur, la dame du logis
Préférant à la cour les charmes du village,
En ce jour à sa table admet tous ses amis ;
Du moins tous les meilleurs, vous les voyez assis,
POÉTIQUES. 3g
Et la gaîté sur le visage,
Le verre en main, chanter cette dame et son fils. »
Antoine, c'est assez; ce que tu viens de dire
A calmé ma colère et désarmé ma lire.
Des torts de mon prochain, je vais tel'avouer,
Je ne veux plus ici médire.
Ici, j'abjure la satire,
Ici, je ne puis que louer.
Donne un couvert de plus, mais rends-moi le service
Ayant peur de m'empoisonner,
Mon cher ami, d'aller voir à l'office
Si c'est Mignot qui fait le déjeûner *;
* Car Mignot, c'est tout dire, et dans le monde entier
Jamais empoisonneur ne sut mieux son métier.
BOILEAU, satire 3.

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