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À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Alfred Sirven

Étiennette

Drame contemporain

PROLOGUE

I

LE 2 DÉCEMBRE 1816

A peu près à égale distance de Nantes et de Montaigu, c’est-à-dire en plein Bocage, était situé le vieux château de Kervanne, dont il ne reste plus aujourd’hui que quelques tours démantelées, quelques pans de murs à demi écroulés.

Il dominait tout un amphithéâtre de forêts, qui s’étageaient sur les flancs de la montagne et faisaient à cette construction imposante comme un magnifique piédestal.

D’un autre côté, le Lay s’élançait des hauteurs pour serpenter ensuite dans la plaine ainsi qu’un long ruban d’argent. Plus loin, à une lieue environ du château, la colline était coupée par une lézarde transversale assez profonde pour former une sorte de précipice au fond duquel la rivière, devenue torrent, roulait ses eaux impétueuses.

Un pont de bois reliait les deux rives, couvertes de nombreuses pierres druidiques, dissimulées pour la plupart sous les mousses ou les fougères.

On était au 2 décembre 1816.

Un grand gars taillé en hercule et que, à ses vêtements, on pouvait reconnaître pour un étranger, était accoudé sur la balustrade du pont et regardait fixement dans les profondeurs de l’abîme.

Sa chevelure noire, plus courte que celle des paysans bretons, son feutre pointu, sa veste fourrée, ses longues guêtres de cuir, et surtout son teint bistré, désignaient sa nationalité.

C’était, en effet, un de ces bohémiens qui parcourent les campagnes, voyageant la nuit de préférence et s’abritant pendant le jour dans les grottes et les fourrés les plus impénétrables des forêts qu’ils rencontrent.

Par la route sinueuse qui conduisait du château au pont du torrent cheminait un homme jeune encore. Ses cheveux étaient blonds, sa taille svelte et dégagée se dessinait sous le long manteau qui recouvrait son riche costume de velours noir. Tout en lui trahissait un ci-devant, comme on disait alors.

Arrivé à quelques pas du pont, ce jeune homme écarta une touffe de verdure au pied d’un bloc de rocher, et tirade cette cachette une cognée de bûcheron.

Il avait à peine fait quelques pas qu’il aperçut le bohémien. Rejetant alors sa cognée avec un geste de colère, il releva subitement sur son visage le collet de son manteau et enfonça jusqu’aux yeux son large feutre.

Puis il eut quelques secondes d’hésitation.

  •  — En somme, murmura-t-il bientôt, il vaut mieux qu’il en soit ainsi ! Avec de l’argent, on tire de ces vagabonds tout ce que l’on veut.

S’avançant donc résolument vers le bohémien :

  •  — Hé ! l’homme !... cria-t-il.

Sans quitter sa position, celui-ci tourna la tête du côté d’où partait l’interpellation ; puis, faisant comme s’il venait seulement d’apercevoir le jeune homme, il redressa sa haute taille et marcha lentement vers lui.

Après la guerre d’aventures et de surprises qui finissait à peine de révolutionner ce malheureux pays, chacun y était devenu méfiant ; aussi le dialogue qui s’établit entre ces deux personnages fut-il des plus laconiques :

  • Tu es le chef de la tribu ? interrogea l’homme masqué.
  •  — Non, pas encore !
  •  — Tu veux l’être, sans doute ; tu es ambitieux. Que te manque-t-il pour le devenir ?
  • L’occasion, c’est-à-dire une bonne affaire ; de l’or !
  •  — Combien ?
  •  — Le plus possible.

Après avoir jeté un regard de circonspection autour de lui, le voyageur reprit, baissant la voix :

  •  — Tes compagnons, où sont-ils ?
  •  — En maraude dans la forêt, tandis que je surveille la route. De quoi s’agit-il, mon prince ?
  •  — De gagner mille écus de six livres.
  •  — Que faut-il faire ?
  •  — Tu me parais un homme résolu. On peut compter sur toi ?
  •  — Doit-il donc y avoir mort d’homme ?
  •  — Peut-être, indirectement. Il s’agit surtout d’une femme et de son enfant.
  •  — Mille écus, c’est peu...
  •  — Deux mille, si tu réussis. Une voiture doit traverser ce pont à la tombée du jour ; il faut qu’il soit coupé et que la berline roule dans l’abîme. Tiens, ajouta-t-il en lui présentant la cognée qu’il avait jetée dans le taillis quelques instants auparavant.
  •  — Mauvais outil, observa le bohémien.

Et la laissant tomber à terre :

  •  — Cela s’entend au loin.
  •  — Alors ?
  •  — C’est mon affaire, repartit le bohémien d’un ton farouche.
  • Si tu es sûr de la réussite, je n’en demande pas davantage.
  •  — Cependant... murmura le colosse.
  •  — Quoi !... hésiterais-tu ?...
  •  — C’est tout simplement un assassinat...
  • Un accident... Deux mille écus de six livres, c’est payé.
  •  — Sans doute, sans doute... Pour quelle heure ?
  •  — De quatre à cinq heures.
  •  — Bien. On sera prêt. Pourtant, si nous étions inquiétés ?
  •  — Je puis te garantir de toute poursuite sur ce territoire.

A cette révélation qui posait le jeune homme comme un personnage important dans le pays, le vagabond regarda attentivement celui qui lui donnait cette assurance, et il s’applaudit de l’avoir appelé « mon prince ».

  •  — D’ailleurs, continua l’homme masqué, cet endroit est absolument désert et la frontière n’est pas si éloignée...

En mode de réponse, l’homme tendit sa main ouverte,

  • Tu me réponds de tout ? insista le jeune homme en tirant une bourse de sa poche.
  •  — De tout... Donnez !...
  •  — Voici mille écus. Une heure après l’accident, trouve-toi à l’extrémité du parc de ce château que tu vois là-bas.
  •  — Le château de Kervanne ?... C’est vous qui en êtes le maître, alors ?...
  •  — Je te répondrai comme toi tout à l’heure : Pas encore !... Qu’il te suffise de savoir que je compte sur l’exécution de ta promesse.
  •  — Toromakei n’a jamais manqué à sa parole, affirma le colosse.
  •  — Il suffit ! conclut le jeune homme en faisant quelques pas pour s’éloigner.

Ah ! j’oubliais, reprit-il, se ravisant soudain. Dans la voiture se trouvera sans doute une cassette contenant des valeurs et des papiers ; si tu peux la repêcher dans le torrent...

  •  — J’en fais mon affaire.
  •  — Les papiers, tu les anéantiras, ils te compromettraient, observa l’homme masqué, qui disparut cette fois derrière les taillis et s’éloigna en sifflant un air de chasse.

Tandis que le bohémien revenait d’un pas tranquille se mettre en vedette sur le pont, une sorte de dégoût vint subitement se refléter sur son visage bronzé par le hâle.

  •  — C’est égal, pensait-il, les pires coquins se rencontrent quelquefois parmi les grands seigneurs. En voilà un qui va rondement !... Il n’a guère plus de vingt ans, et déjà rien ne l’arrête !... Il est évident que ce sont des héritiers qui le gênent ; il veut les supprimer... Après tout, ça ne me regarde pas ; il me paie, j’exécuterai ses ordres. Plus tard je saurai bien le retrouver au besoin, et alors !...

Pendant que le malandrin était plongé dans ses réflexions, plusieurs de ses compagnons, arrivés de différents côtés, étaient venus s’asseoir à quelques pas du pont. Ils allumèrent un grand feu de bois mort et s’étendirent autour comme des lézards.

Ils furent bientôt rejoints par trois des principaux de la tribu qui s’étaient attardés dans leur chasse ; ils avaient nom Boskei, Pollak et Strauskei.

  •  — Garçons ! dit Boskei à ceux de ses compagnons qui l’avaient précédé, ce n’est pas un reproche, mais si nous n’avions eu pour nous ravitailler aujourd’hui que le produit de votre pêche...
  •  — Ça n’a pas mordu, répondit l’un des premiers arrivés.
  •  — Heureusement que le pays est giboyeux, et que nous étions là, nous autres, intervint Pollak. Douze lapins de garenne gras à point et autant de perdrix. Hein ! mes gars, ça vous fait sourire. C’est que, voyez-vous, pour gîter les collets, il n’y a que papa Pollak.
  •  — Alors, pourquoi n’en as-tu mis que douze ? demanda le plus jeune des pêcheurs.
  •  — Parce que je n’avais rencontré que douze pistes. C’est égal, ils sont superbes ! Que je perde mon nom s’ils ne pèsent pas quatre livres l’un dans l’autre ; aussi quelle noce, mes enfants !
  •  — Cela ne nous arrive pas si souvent ! soupira l’un des bohémiens.

Pollak était le boute-en-train de la bande ; il aimait à causer, et à lui seul il parlait autant que tous ses compagnons ensemble.

Avisant Toromakei, toujours accoudé sur le pont, il le héla.

  •  — Hé !Toro, tu es sombre ce matin, mon garçon ! Pourtant le soleil brille comme aux beaux jours, le ciel est bleu, ça et là quelque oiseau moins frileux essaye timidement sa voix, les sapins toujours verts frissonnent au zéphyr, la nature semble vouloir fêter notre passage. D’où vient donc ta tristesse ?
  •  — Je n’ai rien, répondit Toromakei d’un ton sec.
  •  — Oh ! rien... fit Strauskei d’un air de doute.
  •  — Hé, parbleu ! c’est toujours la même chose, répliqua le colosse impatienté.
  •  — Alors, observa. Pollak, si c’est toujours la même chose, tu devrais y être habitué.

Cette risposte provoqua l’hilarité des bohémiens et donna de l’humeur à Toromakei.

  •  — Tenez, vous m’enragez vous tous, s’écria-t-il, avec votre mollesse, votre inertie, votre lâcheté 1...
  •  — Dis donc, toi ? réclama Boskei menaçant, si c’est là tout ce que tu as à nous apprendre, tu ferais mieux de te mettre un cadenas à la bouche.
  •  — Pourquoi me questionnez-vous ?
  •  — C’est bon, on se taira.
  •  — Tas de poules mouillées ! reprit Toromakei en croisant ses bras sur sa poitrine, ça vous plaît donc bien, l’état de misère où vous êtes ?

Personne ne souffla mot.

  •  — On aimerait mieux des rentes, pour sûr ! soupira Pollak après un silence ; mais, puisque nos parents ont négligé de nous en laisser.,.
  •  — Quand on n’en trouve pas dans son berceau, il faut savoir s’en procurer soi-même, répliqua le, géant.
  •  — Avec quoi ?
  •  — Avec l’argent de ceux qui en ont trop.
  •  — Ces choses-là, ça se dit mais ça ne se fait pas.
  •  — Ça se fait quand on est des hommes.
  •  — Alors, tu n’es donc pas un homme, toi, riposta Boskei, puisque tu es gueux comme nous ?

C’était la seconde fois que Boskei apostrophait le colosse avec une certaine aigreur provocatrice. Dans tout autre moment, il en fût résulté une querelle entre les deux bohémiens, mais Toromakei avait son plan arrêté ; c’était en forçant ses compagnons à sortir de leur apathie habituelle qu’il comptait s’assurer leur concours aveugle et dévoué.

Ce fut avec une sorte d’amertume et de tristesse qu’il répondit :

  •  — Oui, je suis gueux, moi aussi, parce que, comme vous, j’ai obéi jusqu’à présent au vieillard timoré et poltron qui dirige la tribu. Il nous condamne à la misère, et ce ne sera pas sa faute si nous ne mourons pas tous de faim.
  •  — Tant que les broches et les marmites seront approvisionnées comme elles le sont aujourd’hui, fit Pollak tranquillement, il n’y aura pas de danger. Et, ma foi ! à chaque jour suffit sa peine.

Un silence approbatif suivit les paroles de cet optimiste.

La perspective du bon repas qui se préparait avait rompu le fil de la discussion.

Ce n’était pas ce que voulait Toromakei ; aussi fut-il pris d’une rage sourde.

  •  — Ah ! si j’étais votre chef ! prononça-t-il avec un grincement de dents significatif.

Boskei se leva d’un bond, et les yeux sur les yeux de Toromakei :

  •  — Eh bien ! que ferais-tu, si tu étais notre chef ?
  •  — Oui, que ferais-tu ? répétèrent les autres bohémiens, qui tous s’étaient levés également.
  •  — Si j’étais votre chef, répéta l’hercule avec assurance, avant ce soir chaque homme de la tribu aurait dans sa poche mille livres bien sonnantes et qui ne devraient rien à personne.

Mille livres par homme ! Dans ses jours les plus prospères, dans les contrées les plus privilégiées, la. tribu tout entière n’avait jamais eu autant d’argent.

A l’étonnement succéda le doute.

  •  — Tu es fou ! grommela Boskei, haussant les épaules.
  •  — Tu nous fais des souleurs ! ajouta Pollak.
  •  — C’est bête ces plaisanteries-là !
  •  — Je te croyais plus sérieux, Toro.

Chacun dit son mot. Toromakei laissa passer cette bordée de récriminations. Il se voyait désormais sûr de réussir.

En effet, Boskei avait réfléchi ; il savait que le colosse n’était pas homme à prononcer des paroles en l’air,

  •  — Voyons, parle, achève ! reprit-il. Tu en as trop dégoisé maintenant pour ne pas aller jusqu’au bout.
  •  — M’y suivrez-vous, jusqu’au bout ? interrogea Toromakei en fixant ses regards sur le groupe des bohémiens.
  •  — Nous t’y suivrons.
  •  — Vous y êtes bien résolus ?
  •  — Ne s’agit-il pas de mille livres par homme ? Parle, ordonne, nous obéirons, firent-ils en se rapprochant de leur camarade qui les dominait de la tête.
  •  — En ce moment, sur là route qui conduit à cette forêt, commença Toromakei en baissant la voix, voyage un trésor..... A la nuit tombante, une voiture passera sur ce pont, pour se rendre au château de Kervanne. Il faut arrêter l’équipage, là, avant qu’il ait franchi la passerelle.
  •  — Si on la coupait ? remarqua Boskei.
  •  — Non, j’ai un autre plan.
  •  — Lequel ?
  •  — S’assurer du postillon et tenir la voyageuse en respect.
  •  — C’est une femme ?.. Elle résistera, elle appellera...
  •  — Si elle crie, tant pis pour elle !... répondit le colosse avec un geste et un regard farouches qui ne laissaient aucun doute sur la signification de son arrêt.
  •  — Pourvu que personne ne vienne nous déranger ! murmura Strauskei, inquiet.
  •  — La nuit approche rapidement. Allons, en garde, les gars ! commanda Toromakei.

Et il fit signe aux bohémiens de se dissimuler derrière les pierres et les broussailles.

Lui-même se posta au milieu du pont, de façon à être bien en vue.

Un quart d’heure plus tard, une voiture arrivait au grand trot de ses deux chevaux.

Le postillon, pour avertir le bohémien de se garer, faisait claquer son fouet ; mais Toromakei, les bras croisés sur sa poitrine, ne bougeait pas plus qu’un terme.

Le cocher, voyant cela, dut ralentir l’allure de ses bêtes.

  •  — Un pas de plus et tu es mort !... lui cria le bohémien en dirigeant contre lui la bouche d’un pistolet.

Aussitôt les autres apparurent et entourèrent l’équipage.

Boskei enleva à bout de bras le postillon, un tout jeune homme, de dessus son cheval et l’emporta dans la clairière.

Le malheureux vait une telle frayeur qu’il ne pouvait articuler un mot, même pour demander grâce.

Aussitôt les traits des chevaux furent coupés, la portière de la voiture brusquement ouverte, deux enfants et une femme arrachés de la berline.

Voyant Toromakei se jeter sur elle, le poignard aux dents, la jeune mère poussa un cri et voulut s’élancer vers ses enfants pour les défendre... D’un seul coup, le bohémien l’étendit à ses pieds...

Un murmure de réprobation s’échappa soudain de la poitrine des compagnons du bandit. Il n’y prit pas garde et se mit à fouiller le coffre de la voiture ; mais à cet instant il se trouva face à face avec un grand vieillard à longue barbe blanche qui, les yeux enflammés de courroux, l’apostropha par trois fois en ces termes :

  •  — Assassin ! assassin ! assassin !

Le colosse, devenu furieux, allait se ruer sur le chef, lorsque celui-ci, dirigeant sur ce forcené un pistolet de fort calibre, le tint en respect, en même temps qu’il criait aux autres bohémiens accourus :

  •  — Mes fils, cet homme n’est plus votre frère !... Assurez-vous de lui, qu’il ne puisse s’échapper !.

En un clin d’œil, sous l’effort de cinq ou six des plus robustes, Toromakei fut désarmé, terrassé et garotté.

C’est en vain qu’il se roula à terre avec des rugissements de fauve, ses liens étaient solides, la partie était bien perdue pour lui.

II

JUSTICE SOMMAIRE

LE grand vieillard à qui tous les bohémiens venaient de prêter leur aide était, en effet, le chef de la tribu, celui dont Toromakei convoitait le pouvoir.

Laissant l’assassin se rouler à terre, il s occupa de porter secours à la voyageuse.

  •  — Voyez si elle peut être encore sauvée, ordonna-t-il à Boskei et à Pollak.

Puis, avisant deux autres bohémiens, il remit dans leurs bras les pauvres enfants, dont l’un pouvait avoir cinq ans, et l’autre, une délicieuse petite fille, deux ans à peine.

  •  — Portez ces infortunés au campement, ajouta-t-il, que la vieille Mab en ait soin.

Désignant enfin le jeune postillon, dont les dents claquaient avec force et dont tout le corps frissonnait lamentablement, il dit à Strauskei :

  •  — Mettez-lui les entraves, de crainte qu’il ne se sauve.

Cette précaution était inutile, car le pauvre diable paraissait rivé au sol.

  •  — Elle est morte ! annoncèrent bientôt les deux bohémiens qui avaient essayé de secourir la jeune femme : le coup a traversé le cœur !
  •  — Pas de pitié alors ; liez l’indigne à cet arbre ! commanda le chef.

Malgré la résistance de Toromakei, il fut dressé sur ses pieds et solidement attaché.

Le vieillard vint ensuite se placer devant lui :

  •  — Misérable assassin ! dit-il, tu as tué pour tuer, tu ne peux plus vivre au milieu de nous. La tribu te renie...
  •  — Et c’est moi qui l’enrichis !... grinça le bandit. Eh bien, soit ! laissez-moi partir... Je n’ai qu’un regret, c’est de n’avoir pas commencé par toi, vieil oiseau de malheur !... Ceux qui me renient à cette heure m’obéiraient...
  •  — Ils vont te juger ! reprit le chef d’une voix solennelle.
  •  — Me juger, eux ?... fit le colosse avec dédain.
  •  — Les hommes de notre tribu n’ont jamais versé de sang ; ils vivent libres et non en brigands, en assassins !... Parlez, mes fils : en votre âme et conscience, quelle peine mérite celui qui a lâchement, égorgé une femme sans défense ?...

Après un silence de quelques secondes :

  •  — La mort ! répondit l’un des bohémiens.
  •  — La mort ! répétèrent les autres.

Toromakei tendit ses muscles dans un effort désespéré ; les liens qui l’enserraient craquèrent, sa chair en fut meurtrie, déchirée, le sang jaillit, mais les cordes résistèrent.

  •  — La mort ? rugit-il, écumant, la mort ? Vous n’en avez pas le droit !...
  •  — La nuit vient, cinq minutes te sont accordées, recommande ton âme à Dieu, poursuivit le chef en s’éloignant.

Les bohémiens le suivirent.

Boskei resta seul près du condamné, le pistolet au poing.

L’hercule continuait à se débattre.

  •  — Vous êtes tous des lâches ! hurlait-il. Je ne veux pas mourir... Lâches !... lâches !...
  •  — Tu as peur de la mort, toi qui expédies si vivement les femmes ? demanda Boskei sur un ton de profond dégoût.

Cependant la rage du bandit sembla tomber tout à coup.

  •  — Ne me tuez pas aujourd’hui ! supplia-t-il, haletant à cause de la dépense prodigieuse de forces qu’il venait de faire. Ne me tuez pas !... Attendez à demain.
  •  — Voilà bien des façons, ricana Boskei ; ta victime n’en a point fait autant. Sois digne, que diable !...
  •  — C’est un crime que vous allez commettre !... Vous ne me tuerez pas ainsi ! dit-il froidement...
  •  — C’est une exécution légale, observa simplement Boskei.
  •  — Écoute, insinua le bandit en baissant la voix, cent pièces d’or pour toi si tu me sauves !

Voyant que son camarade ne répondait pas, il eut une lueur d’espoir.

  •  — Je les ai là, dans ma ceinture, reprit-il ; coupe mes liens, elles seront à toi.

Mais Boskei, honteux du mouvement d’hésitation qu’il avait montré, répondit avec fermeté :

  •  — Rien ne peut plus te sauver. Ecoute !...

A cet instant les bohémiens se rapprochaient ; ils formèrent un cercle autour du condamné.

  •  — Grâce !... grâce !... clama ce dernier.
  •  — L’heure de la justice a sonné, dit alors le chef d’une voix grave.

Personne ne protesta.

Il leva la main, et aussitôt un coup de feu retentit.

Un des bohémiens, placé derrière Toromakei, lui avait fait sauter la cervelle.

Le lendemain, dès l’aube, toute la tribu avait quitté le pays.

FIN DU PROLOGUE

I

L’AUBERGE DE LA « LUNE ROUSSE »

Atrois kilomètres environ du château de Kervanne, sur la lisière d’une immense forêt et au carrefour de plusieurs routes qui rayonnaient vers le village, se trouvait l’auberge de la « Lune rousse ».

C’était une construction assez vaste, à la toiture basse, précédée d’une cour, entourée d’une haie vive sur deux côtés, et flanquée sur le troisième côté d’un bâtiment servant d’écurie, ainsi que l’indiquait le fer à cheval cloué sur la porte.

Derrière la maison s’étendait un grand jardin potager et fruitier, également clos de haies vives.

La pièce principale de l’auberge, c’est-à-dire la salle commune, avait ses murs intérieurs garnis à une certaine hauteur de boiseries auxquelles le temps et la fumée donnaient une teinte de chêne noirci s’assimilant parfaitement avec celle des larges poutres du plafond.

A droite et à gauche, de longues tables massives des bancs faits de solides madriers garnissaient cette salle.

Dans une cheminée monumentale, au manteau de pierre grossièrement sculptée, aux lourds chenets de fer forgé, brûlait depuis le lever jusqu’au coucher des hôtes un feu alimenté par d’énormes quartiers de chêne.

La porte d’entrée était divisée en deux parties à peu près égales, l’une haute et vitrée de petits carreaux verdâtres, l’autre basse et pleine, se fermant au moyen d’un crochet.

Dans le pays, cette seconde partie est vulgairement appelée portillon.

A gauche de cette porte se trouvait un comptoir en bois de hêtre, que le temps avait bruni et dont l’usage rendait la tablette aussi brillante qu’un miroir.

A droite, on voyait une horloge en même bois sculpté, chef-d’œuvre de quelque artiste du pays.

Enfin, dans l’un des angles de cette vaste pièce, un escalier à rampe massive, à lourds barreaux tournés, conduisait, en faisant un coude, à l’unique étage de la maison.

Vers la fin de novembre 1836, le maître de l’auberge, Simon Randonneau, trônait béatement dans un large fauteuil placé près de la cheminée, et, les pieds sur les chenets, il fumait une pipe en racine de bruyère dont il tirait de superbes bouffées.

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