Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Étude de pauvre : Antoine Mathieu

De
135 pages

La rue des Aveugles, à Liège, est une petite rue étroite et sombre, aboutissant à la Meuse. Des bâtiments la ferment aux deux extrémités. De chaque côté on doit passer sous un porche pour y pénétrer. Sa largeur dépasse à peine deux mètres. Les maisons qui la bordent l’étreignent entre leurs hautes façades. Aux divers étages, des cordes tendues la traversent, portant des linges troués, des jupes rapiécées, des pantalons effilochés qui sèchent lentement et péniblement.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Paul Heusy

Étude de pauvre : Antoine Mathieu

Un coin de la vie de misère

ANTOINE MATHIEU

ÉTUDE DE PAUVRE

*
**

I

La rue des Aveugles, à Liège, est une petite rue étroite et sombre, aboutissant à la Meuse. Des bâtiments la ferment aux deux extrémités. De chaque côté on doit passer sous un porche pour y pénétrer. Sa largeur dépasse à peine deux mètres. Les maisons qui la bordent l’étreignent entre leurs hautes façades. Aux divers étages, des cordes tendues la traversent, portant des linges troués, des jupes rapiécées, des pantalons effilochés qui sèchent lentement et péniblement. Le jour, arrêté par les saillies des toits et par les loques pendues aux cordes, n’y descend que par étapes. Elle renferme des angles, humides et froids, que le soleil n’atteint jamais. Çà et là des flaques d’eau y séjournent et croupissent. Elle est mal aérée, mal odorante, malsaine.

De tout temps de nombreuses familles pauvres l’habitèrent, attirées par le bon marché des logements. Un ménage entier s’entasse dans une chambre, où l’on couche, mange, lave, fait la cuisine.

Un matin de janvier 184... on entendait sortir du second étage d’une des maisons de cette rue, des gémissements tantôt haletants, tantôt trainards, qu’un cri strident entrecoupait par instants. C’était la femme Mathieu qui accouchait.

Son travail dura trois heures environ, au bout desquelles Antoine vint au monde.

Ni médecin, ni sage-femme ne se trouvaient là. Une voisine servait d’accoucheuse. Les gens du peuple n’ont recours qu’à la dernière extrémité aux soins qu’il faut payer. Presque toutes les ménagères, d’ailleurs, chez eux, sont quelque peu matrones.

Antoine était le septième enfant qui naissait à la femme Mathieu. Les six autres étaient la chambre : quatre filles et deux garçons. Tandis que les jeunes jouaient avec insouciance, près du poële de fonte au couvercle troué, où quelques morceaux de charbon — empruntés aux scories rejetées par les usines — essayaient de flamber, les deux aînées, deux filles de neuf à huit ans, regardaient curieusement, muettes, la tête allongée, la scène qui se passait autour d’elles. Au dehors, un froid glacial régnait, et le ménage ne possédait pas de seconde chambre ; on ne pouvait pas les éloigner ; peut-être même la pensée n’en vint-elle pas ! Les promiscuités forcées de la vie misérable permettent-elles de songer à la pudeur ? La pudeur est un luxe.

On lava à la hâte l’enfant, on l’enveloppa dans des méchants langes informes, de toutes tailles, en lambeaux, puis la voisine retourna à sa besogne, le confiant aux deux petites filles qui, toujours muettes, vinrent s’asseoir à ses côtés, près de la couche sur laquelle il avait été placé ; et, en même temps que sa mère s’affaissait sous la torpeur profonde qui suit la délivrance, il commença son premier sommeil d’être vivant dans l’atmosphère lourde de l’étroite chambre, au milieu des odeurs nauséabondes que répandaient les linges sanglants de l’accouchée, jetés dans un coin ! De temps en temps les deux petites filles imposaient silence à leurs frères et sœurs, et les bambins se tenaient tristement cois quelques secondes, pendant lesquelles on entendait se répondre la forte respiration de la mère et le souffle délicat de l’enfant.

Lorsque Mathieu rentra pour le repas de midi, il fit : Ah ! en voyant l’enfant, se pancha sur lui et le contempla longtemps ; puis, se relevant, dit d’un ton morne :

 — Encore un, femme, à nourrir !

 — Oui, répondit celle-ci du même ton.

Ce fut tout.

II

Joseph Mathieu était manœuvre. Il gagnait, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, environ deux francs par jour, quand l’ouvrage ne chômait pas. On n’a pas toujours besoin de manœuvres. La femme ne pouvait travailler au dehors : les enfants étaient là, exigeant sa présence ; elle avait installé à l’entrée de la rue, près du quai de la Batte, sous le porche, une petite échoppe où elle vendait des pommes et des poires, et partageait son temps entre son ménage et son échoppe, allant de l’un à l’autre, et se faisait remplacer ici ou là par ses filles aînées. L’échoppe rapportait trente-cinq centimes par journée, cinquante quelquefois, les beaux dimanches d’été, lorsque les promeneurs étaient nombreux sur le quai.

C’est avec ces ressources qu’il fallait nourrir, vêtir, loger huit personnes, bientôt neuf, parmi lesquelles six enfants perpétuellement affamés. Aussi le pain — un pain bis, dur, mal cuit, acheté au rabais — n’était point prodigué ; les repas ne se composait guère que de pommes de terre, frottées d’un peu de graisse à de rares occasions, et dont chacun n’obtenait qu’une médiocre écuellée. Dans le ménage Mathieu, on ne sortait point de table le ventre trop plein !

Le logis, on le devine : une chambre de cinq mètres sur quatre, où les fenêtres de la rue n’introduisaient qu’une lumière indistincte, et dans laquelle se trouvait trois lits, maigres et plats : l’un, grand, contre un des murs près du poêle, les deux autres, petits, contre le mur de face ; une table graisseuse et deux chaises occupant le couloir resté libre au milieu.

Quant aux vêtements, ils consistaient en hardes sans forme : pour la mère, jupes et jaquettes de pièces disparates, à travers lesquelles le jour se voyait ; pour le père, pantalons et sarraus de toile bleue, blanchis par l’usage, et tels qu’on eût pu en faire de la charpie ; pour les enfants, de purs chiffons ne cachant pas, l’hiver, la nudité bleuie et frissonnante de leurs petits corps.

Voilà pourquoi la venue d’Antoine ne fut pas saluée par de grandes démonstrations de joie.

Cependant on ne le rejeta point. Jamais, soit en ce moment, soit plus tard, ne retentit à ses oreilles une parole amère contre sa naissance. Il fut accepté avec une résignation passive. C’était une charge de plus qui s’ajoutait au poids journalier pesant sur les épaules, mais ce poids était si lourd que la surcharge semblait relativement faible ! Le dos, déjà plié, ne s’affaissait qu’un peu plus ! Les sensations s’émoussent, d’ailleurs, dans la familiarité de la misère, et celle-ci, depuis longtemps, était l’hôtesse de Mathieu et de sa femme ! Aussi loin qu’ils remontassent dans leurs souvenirs, ils la voyaient toujours présente et comme indissolublement unie à leur existence !

III

Antoine fut élevé dans ce milieu.

Allaité sous le porche, au vent ou à la pluie, par des mamelles épuisées, n’ayant autour de son berceau qu’un air affadi, il semblait une proie facile aux maladies qui guettent les nouveau-nés, mais il leur échappa. Dès qu’il put quitter les bras de sa mère, il roula à la rue, se mêlant à ses frères et sœurs et aux bambins du voisinage. Comme eux, il trempait son pain dans les flaques d’eau verdâtre ; comme eux, il grelottait l’hiver et grillait l’été ; il se grattait la tête comme eux. Époque d’insouciance absolue, ou un vieux trognon de chou, trouvé parmi les épluchures pourrissantes des coins sombres, lui paraissait un mets exquis ! La première enfance. laissée à elle même, agit avec une adorable indifférence, allant d’une égale ardeur à l’objet luxueux et à l’objet grossier. Les vanités humaines lui sont inconnues. Bébé pauvre et Bébé riche sont deux frères sur le tas de sable qu’ils piquent, côte à côte, de leurs doigts !

Après la rue des Aveugles, ce fut le quai de la Batte qui vit Antoine du matin au soir. Là, l’air, que le fleuve remue en coulant, était meilleur, on voyait le ciel, la lumière s’étalait large et abondante. Antoine y passa des jours de vraie joie.

Il jetait des pierres dans l’eau, heureux du bruit qu’elles faisaient et des éclaboussures qu’elles lançaient. Il s’émerveillait des bateaux qui circulaient sur la Meuse. Lorsque passaient des chevaux de halage, remorquant péniblement, de leur poitrail, de lourdes barques, il trottinait, de ses jambes menues, un long espace, à côté d’eux, l’oreille attentive au frappement de leurs sabots sur le sol, l’œil attaché au balancement de leurs têtes. Parfois il péchait gravement, à l’aide d’un bâton, auquel pendait un bout de corde sans hameçon.

Il ne mangeait pas toujours à sa pleine faim, mais il courait, jouait, sautait, bondissait. Ah ! les bonnes parties de pigeole, de cheval fondu, avec les petits polissons des alentours ! Ses membres s’assouplissaient et prenaient de la vigueur. A six ans c’était un gamin de vives couleurs et d’allures agiles.

IV

Vers cette époque on commença à l’utiliser.

Ses parents le chargèrent de ramasser sur le pavé du quai, des crottins de cheval, qu’ils vendaient à des horticulteurs. Le ménage en tirait quelques sous — qui étaient nécessaires.

Neuf ou dix fois durant la journée, Antoine partait, un panier au bras, allait le plus loin possible en amont et en aval du quai, et faisait sa cueillette, sans instruments, les genoux sur les pierres, les mains amenant les crottins.

On ne le mit donc point à l’école. Il n’apprit ni à lire ni à écrire.

Un peu plus tard, au ramassage des crottins, il joignit celui des escarbilles. Autour des usines des faubourgs de Liége, il existe de grands terrains vagues où s’apportent les scories et les cendres, qui s’amoncèlent en tas et forment peu à peu de hautes collines noires. Dès qu’une charrette arrive et se déverse sur ramas, un monde de pauvresses, d’enfants, de petits vieillards chétifs se précipite et cherche, le croc à la main, les morceaux de charbon qui conservent un reste de valeur utilisable. Antoine faisait sa partie dans le groupe, s’escrimant des coudes et du croc, bousculé, repoussé à droite et à gauche, au milieu des jurons et des cris, mais revenant toujours, tenace et souple, à la charge, et finissant par emplir sa hotte.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin