Étude politique à propos des élections ; par un électeur de province

Publié par

Douniol (Paris). 1869. France (1852-1870, Second Empire). In-18. Pièce.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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ÉTUDE POLITIQUE
A PROPOS
DES ÉLECTIONS
PAR UN ÉLECTEUR DE PROVINCE
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■ 7ro).iT£uop£voc irpo; aW.ïi).cuç OCVEU UTO.-
On demandait à un Lacédémonien
quelle était la meilleure forme de gou-
vernement : C'est, répondit-il, celle où
le plus grand nombre de ceux qui sont
aux affaires luttent de vertus sans esprit
de sédition.
PARIS
CHARLES DOUNIOL, LIBRAIRE-ÉDITEUR
29, RUE DE TOURNON, 29.
1869
DIJON, IMPRIMERIE J.-E. RABUTOT.
ÉTUDE POLITIQUE
A PROPOS DES ÉLECTIONS
Le 22 septembre 1830, Armand Carrel, dans
un article du National où il revendique pour
lui et pour les siens les honneurs de la révolu-
tion de juillet, dit : « Qu'il a fallu qu'il n'y eût
« plus de conspiration dans le pays pour que
« le gouvernement cessât d'être appuyé par les
« intérêts et le besoin d'ordre de l'immense
« majorité nationale. » Cet aveu m'a toujours
profondément frappé : oui, c'est quand l'im-
mense majorité nationale, trompée par les mots
de liberté, endormie par l'absence d'aggres-
sion violente, a cessé d'être sur le qui-vive;
quand elle vaque à ses affaires, profitant du
calme et de sa prospérité pour se donner la
satisfaction de fronder son gouvernement, que
_ 4 —
les révolutions deviennent possibles. Qu'arrive-
t-il alors? Les révolutionnaires, se glissant à
travers les brèches que leur a faites l'esprit de
dénigrement, renversent l'ordre établi et jettent,
avec leurs utopies et leurs appétits personnels,
le pays dans les hasards d'un changement. La
gravité des événements qui se produisent
frappe les esprits de cette multitude légère, dont
le repos et la stabilité des choses est le premier
besoin. Ils se portent contre les révolution-
naires , les renversent et reconstituent un gou-
vernement plus fort. Ainsi donc, intrigants et
turbulents d'une part; laborieux, désintéressés
et quelquefois très imprévoyants d'autre part;
voilà les deux éléments principaux de la société
moderne.
II
C'est à cette dernière catégorie que j'appar-
tiens, ne demandant au pouvoir que sa protec-
tion pour ma personne, et à mon travail une
honnête existence. J'entends par conséquent
peu aux choses de la politique, mais si je ne
suis pas habile, ce que je dirai sera l'expression
d'une énergique conviction. Je ne suis membre
d'aucun Conseil municipal, quelque modeste
5
qu'il soit, à plus forte raison d'un Conseil géné-
ral; et je n'aspire pas à représenter au Corps
législatif la plus délaissée des circonscriptions
électorales. Je n'ai d'autre ambition que d'exer-
cer ma modeste profession et de remplir le plus
honnêtement possible les devoirs de mon
état, persuadé que l'harmonie des lignes de l'é-
difice social sera d'autant plus belle, et ses
assises d'autant plus inébranlables, que chacun
sera mieux à sa place.
III
Accoudé sur la balustrade d'une loge de ce
grand théâtre qu'on appelle le monde. j'exa-
mine la pièce et les acteurs, et je fais mes ré-
flexions. Ne suis-je pas libre? Mes impôts
n'ont-ils pas payé ma place ? Et de cette liberté,
je ne cherché à faire un usage ni imprévoyant,
ni nuisible. Quand je ne suis ni trop occupé,
ni trop paresseux, je jette mes réflexions sur
le papier, et je puis en faire part à mes amis et
connaissances. Si vous voulez bien accueillir
à ce titre celles d'aujourd'hui, les voici :
IV
Quand j'étais jeune, une ville de province
avait un aspect plus tranquille que maintenant.
— 6 —
Outre une noblesse peu fortunée et bien amoin-
drie par la Révolution, une bourgeoisie aisée et
pleine de sens pratique, une magistrature digne
et respectée, et une classe d'hommes de let-
tres et de professions libérales qui n'étaient
pas sans mérite, elle possédait une population
ouvrière nombreuse et honnête, qui se livrait
au petit commerce ou travaillait dans la bou-
tique.
Là, l'artisan était seigneur et maître. Il avait
avec lui quelques compagnons destinés, dans
un avenir prochain à le devenir à leur tour, et
qui en avaient déjà le sérieux. Joignez à cela
l'apprenti, pour un temps seulement enfant
terrible de la maison, et vous aurez le total de
ce qu'on appelait alors les ouvriers. Il n'y avait
là que des éléments de tranquillité.
La grande industrie et le grand commerce
étaient à peine connus. On ne faisait pas de
brillantes fortunes. On ne montait dans l'ordre
social que progressivement. On n'avait ni chasse,
ni chevaux, ni voitures. Mais on élevait ses en-
fants au travail et à l'ordre, et on les plaçait
dans la société ; puis, cette mission accomplie et
quelques douzaines de cents francs de revenus
réalisés , on passait dans la classe des rentiers
7
et on se promenait au soleil dans l'avenue d'une
promenade publique. Ce n'est pasà cette épo-
que d'opinion publique digne et solidement hon-
nête, que nous aurions eu le scandale de cer-
taines candidatures qui osent se produire
aujourd'hui.
V.
Dans cette vie de simplicité, d'ordre et de tra-
vail, on jouissait d'une noble indépendance, ne
relevant que de sa capacité et de sa conduite.
Chacun s'efforçait, par l'accomplissement exact
et intelligent de ses devoirs, de se bien placer
dans l'opinion publique, afin d'augmenter le
chiffre de sa clientèle. Les uns réussissaient
mieux, les autres moins bien. Car si nous
sommes tous égaux aux yeux de la loi,. la plus
complète inégalité règne au point de vue de la
nature. Cette égalité absolue dont on parle tant
de nos jours, est une niaiserie et une grossièreté
dont on aurait rougi à cette époque de bon
sens.
Les uns, en effet, étaient plus forts, plus in-
telligents, plus maîtres d'eux-mêmes; de là plus
de travail, plus d'habileté, plus d'économie et
— 8 —
plus de prospérité quand les autres ne faisaient
que de vivre. Quelques-uns, mais en petit nom-
bre, végétaient, et il ne fallait que des institu-
tions peu puissantes et peu parfaites pour sou-
lager la somme de misère de ce temps-là.
Tous savaient accepter leur sort et leur rang
dans la hiérarchie humaine, et ne mugissaient
pas de fureur de ce que, n'étant bons à rien,
on n'en faisait pas les premiers êtres de l'hu-
manité.
VI
Il n'y avait pas d'association. On était du
reste trop près de la Révolution, qui avait dé-
truit maîtrises, jurandes et corporations, au nom
de l'abus de la force que les hommes sont tou-
jours tentés de faire avec la puissance de l'asso-
ciation. L'écho des discours des orateurs libé-
raux de ce temps-là, contre les êtres collectifs,
n'avait pas encore eu le temps de s'éteindre
pour faire comme aujourd'hui place à autre
chose. Multa renascuntur quae jam cecidere.
VII
Cette population portait jusqu'au fanatisme
une vertu qui la rendait justement fière et que
— 9 -
j'admire tous les jours de plus en plus, parce que
je la vois disparaître. C'était de remplir avec la
plus parfaite exactitude toutes ses obligations.
C'était de pouvoir dire : je ne dois rien à per-
sonne, et je puis passer partout la tête haute;
c'était de ne rien devoir qu'à son travail et à son
épargne; de subvenir a tous ses besoins, à
toutes ses dépenses, à celles de l'éducation de
ses enfants comme aux autres. Aussi l'injure
la plus sanglante qu'on pouvait faire à un homme
de cette génération, c'était de lui reprocher qu'il
avait reçu une gratuité quelconque, ce qu'on ap-
pelait alors la charité. Que les temps sont chan-
gés ! C'est du contraire que la classe ouvrière
d'aujourd'hui se trouve profondément blessée.
Toutes les institutions dont nos moeurs mo-
dernes ont révélé la nécessité, n'avaient pas
alors leur raison d'être.
VIII
Les hommes de cette époque sans être bien
dévots étaient attachés à la religion de leurs
pères et la pratiquaient plus ou moins ; ils fré-
quentaient les temples où sont rendus à Dieu
les hommages qui lui sont dus. Les mères y me-
naient leurs enfants afin que plus tard à leur
1*
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tour ils y conduisent leurs femmes et en donnent
l'exemple à leurs descendants. C'est dans ce mi-
lieu que j'ai été élevé, c'est dans cette atmosphère
saine que ma poitrine a fait ses premières inspira-
tions ; j'en ai conservé et la foi et les habitudes,
c'est mon droit et c'est comme cela que, nonob-
stant les injures des sceptiques, j'entends faire
usage de ma liberté ; d'ailleurs, si j'admets une
conviction qu'on se plait à bafouer, on ne m'ac-
cusera pas d'avoir des opinions intéressées. Cette
noblesse de sentiments, cette simplicité de vie,
cette pureté de convictions donnaient au pouvoir
et à la nation une plus grande puissance qu'on
ne le supposerait. C'est avec une telle population
qu'après nos malheurs le poète a pu comparer
la. France
A la foudre qui tombe et gronde au haut des cieux.
En pourrait-on dire autant à notre époque,
si de graves revers venaient à nous atteindre?
IX
Au milieu de cette masse tranquille, il y avait
pourtant une minorité turbulente ; c'étaient les
restes des meneurs de nos agitations politiques
antérieures, c'était cette masse d'officiers en
demi-solde que la paix avait obligé de laisser
— 11 —
sans emploi ; ils parlaient politique, aspiraient
après un changement, le hâtaient de leurs voeux
et au besoin, même conspiraient pour l'obtenir
par la violence.
Dans cette catégorie de la nation avaient dis-
paru les moeurs et la foi de nos pères : la sim-
plicité de vie, l'application au travail, l'exac-
titude à remplir ses obligations s'étaient sin-
gulièrement affaiblies. La partie saine de la
nation les avait rapidement éconduits et les
tenait à l'écart; on les laissait consumer leur
vie dans l'oisiveté malsaine des cafés où ils
cherchaient à entrainer la jeunesse pour grossir
leur phalange. C'est cette minorité que nous
avons d'abord vue consternée, puis mécon-
tente, puis furieuse et révoltée ; premier
genre de tentative qui n'aboutit, avec l'assen-
timent du pays effrayé par la violence, qu'à une
répression énergique. C'est cette minorité qui
transforma les conspirateurs en libéraux, aux-
quels vinrent se joindre de nouvelles et d'ardentes
ambitions et qui, endormant l'immense majorité
nationale par les mots de progrès et de liberté,
renversa le gouvernement dans un jour de sur-
prise.
— 12 -
X
Mais le gâteau n'était pas assez gros pour sa-
tisfaire tout le monde ; nous avons revu la même
agitation, les mêmes manoeuvres et le même
succès les couronner une seconde fois. Qui s'est
trouvé dans la stupeur? qui a souffert dans ces
révolutions? c'est cette immense majorité na-
tionale dont les intérêts ont besoin d'ordre.
Quels sont ceux qui se proposaient d'en profiter ?
les ambitieux, les révolutionnaires qui n'ont gé-
néralement rien à perdre.
Et voilà que cela recommence une troisième
fois; il semble que nous soyons voués à un césaris-
me sans antécédent et sans avenir. Montrerons-
nous la même imprévoyance? nous laisserons-
nous toujours endormir par des mots? Certes,
l'ardeur et l'effronterie ne manquent pas aux
acteurs de la pièce nouvelle. Cela me rappelle ces
hommes de la Restauration qui ne réclamaient
que la liberté, qui voulaient sur elle comme sur
une base inébranlable asseoir le pouvoir, et, qui
tout en le battant en brêche ,se drapaient dans
leur majesté, protestaient de leur respect pour
lui (ce que ne font pas ceux de notre temps, c'est
une justice à leur rendre). Ils ne voulaient, à les
— 13 —
entendre, que l'ordre et le bien du pays en affir-
mant la haute portée de leur intelligence, qui
ne leur révélait que le vrai et le bien ; et quand
on élevait des doutes sur la loyauté de leurs in-
tentions ou la sûreté de leur coup d'oeil,
ils s'indignaient profondément. Mais qu'est-il
arrivé? C'est qu'une fois la révolution faite , ils
sont venus se vanter des services qu'ils lui
avaient rendus et, avouant leur hypocrisie, en
réclamer la récompense. On a nommé ce phéno-
mène historique la comédie de quinze ans.
XI
Quand donc cesserons-nous d'être taillables
et corvéables à merci de la part de Messieurs
les révolutionnaires? Car en fin de compte ils
sont partie prenante, ce qui leur est souvent
nécessaire pour remettre leurs affaires à flots, et
c'est nous qui payons. On veut nous débarrasser
de la corruption, nous dit-on, et on la remplace
par un degré de putréfaction plus avancé ; pour
avoir notre neutralité, en 1830, on nous pro-
mettait un gouvernement à bon marché, c'était
le mot du jour et nous savons ce qu'il en fut.
Même rengaine en 1848, et les quarante-cinq
centimes sont venus réaliser ces belles pro-
2
— 14 -
messes. Il paraît que le moyen n'est pas encore
usé; car on s'en sert encore aujourd'hui, et
Dieu sait ce qui se passera; peut-être réussira-
t-il ? Les éléments de la société ont été tellement
changés depuis les vingt années qui viennent
de s'écouler !
XII
Aujourd'hui, la boutique a disparu pour faire
place à l'atelier. Ici encore s'est montrée la
différence de valeur entre les individus. Les
hommes forts, intelligents et prévoyants ont
agrandi leurs affaires. Au contraire, les faibles
de corps et d'intelligence, et surtout ceux qui
s'abandonnent à une vie désordonnée, sont res-
tés en route. A la place du maître et du compa-
gnon, on trouve aujourd'hui le patron et les
ouvriers. C'est un fait accompli. C'est un état
de choses qui est dans notre civilisation. L'es-
sor immense qu'a pris l'industrie, l'application
de la mécanique à toute espèce de fabrication
pour diminuer le prix de revient ; l'innombrable
outillage que nécessite la confection de toutes
choses, rendent tout changement impossible.
Cela signifie-t-il que dans ce nouvel ordre de
choses, où des hommes resteront subordonnés

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