Étude sur le Roman de la Rose, par M. P. Huot,... et Rapport par M. Mauge Du Bois-des-Entes,... publiés par la Société archéologique de l'Orléanais

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impr. de A. Jacob (Paris). 1853. In-8° , 80 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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ÉTUDE
SUR LE
ROMAN DE LA ROSE,
PAE M. ff>. MÏJOT ,
HE'iIMlE PE LA SOCIÉTÉ ARCHËOLOGIQllE DE L'ORLÉAMIS. -
et
RAPPORT
PAR M. MAUGE DU BOIS-DES-ENTES,
■MEMBRE LE L\ IIL'JE SOUÉrL.
PUBLIÉS PAR LA SOCIÉTÉ ARCHÉOLOGIQUE DE L'ORLËIMIS.
ORLÉANS,
GATINEAU, LIBRAIRE, RUES ROYALE ET JEANNE-D'ARC.
PARIS,
DUMOULIN, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS, 15.
1853.
ÉTUDE
SUR LE
ROMAN DE LA ROSE,
PAR M. P. HUOT,
51EJinnE DE I.A SOCIÉTÉ ARCHÉOLOGIQUE DE L'ORLÉANAIS,
et
RAPPORT
PAR M. M AUGE DU BOIS-DES-ENTES,
MEMBRE DE LA MÊME SOCIETE.
PUBLIES PAR LA SOCIETE ARCHEOLOGIQUE DE L'ORLEANAIS.
A ORLEANS,
DE L'IMPRIMERIE D'ALEX. JACOB,
RUE SAINT-SAUVEUR, M.
1853.
ÉTUDE
SUR
LE ROMAN DI LA ROSE.
De tous les chants des trouvères de la langue d'oil, le roman de
la Rose, produit essentiellement Orléanais, puisque ses deux auteurs
étaient nés, l'un à Lorris, l'autre à Meung, tous deux, par consé-
quent, dans les limites actuelles du déparlement du Loiret, le roman
de la Rose est celui qui a le plus long-temps occupé les loisirs des
dames et des preux; après avoir, pendant trois siècles, fait les dé-
lices de plusieurs générations, il tomba dans un profond oubli, et les
philologues seuls daignèrent s'en occuper. Aujourd'hui bien des
gens n'en connaissent guère que le titre, et, même parmi ceux qui
en ont parlé, bien peu ont eu le courage de le lire d'un bout à
l'autre ; j'ai accompli cette tâche parfois rebutante, mais parfois
aussi semée de ces jouissances inattendues que cause la rencontre
d'un passage étincelant de verve et d'originalité, et je viens faire
l'analyse de ce livre curieux auquel (rois écrivains des XIIIe XIV 0 et
XVIe siècles ont mis la main.
Le roman de la Rose fut commencé par Guillaume de Lorris, né
dans la petite ville du Gâtinais dont il porte le nom ; Guillaume
mourut en 1260, laissant son oeuvre inachevée. Jehan de Meung,
surnommé Clopinel à cause d'un défaut qu'il avait à une jambe, le
termina et mourut en 1320. Toutefois, il existe à la Bibliothèque
— u —
nationale de Paris un manuscrit de ce livre, attribué à Guillaume de
Lorris et contenant son dénouement ; ce manuscrit a été publié par
M. Méon, et il semble en résulter que Jehan de Meung n'aurait pas
continué, mais refait, sur un plan plus vaste^l'oeuvre de son prédé-
cesseur. Enfin, au XVI 8 siècle, à la demande de Philippe de Raves-
tein, duc de Clèves, le poète Molinet, chanoine de Valenciennes,
reprit en sous-oeuvre le livre de Guillaume et de Jehan, le mit en
prose et en fit une paraphrase mystique dans le goût alambiqué de
l'époque à laquelle il écrivait, avec force jeux de mots, surtout au
sujet de son nom qui veut dire Petit-Moulin. Ainsi, dans sa pré-
face, il dit, en parlant de ses ennemis : « Je me sens déjà berfaudé
« de plusieurs menaces et aperçois les médisans affûtés ensemble de
« langues serpentines affilées à dilapider mon ouvrage et de briser
« les volants (les ailes) de votre très-humble et povre Molinet. »
Nous suivrons, dans notre examen, l'ordre adopté par Guillaume
et Jehan, et au milieu de notre analyse, nous ferons, çà et là, quel-
ques stations pour indiquer comment Molinet a moralisé l'oeuvre de
ses devanciers.
Le livre de Guillaume de Lorris a pour titre :
Cy est le Romant de la Rose
Où l'art d'amours est toute enclose.
11 établit, dès son début, que les songes ne sont pas toujours
mensonges, témoin Macrobe, ung aucteur très-affable, qui raconte le
rêve de Scipion. Donc, Guillaume croit aux rêves, et il va nous en
raconter un qu'il fit, vers le vingtième an de son âge, époque où
l'amour -prend le péage des jeunes gens. — Ce n'est pas seulement
pour le public, ce n'est pas pour se faire un nom dans les lettres
qu'il a entrepris ce travail, ce n'est pas au hasard qu'il lui a donné
ce nom de roman de la Rose, car celle pour qui il l'a empris
C'est une dame de hault pris
Qui tant est digne d'estre aimée,
Qu'elle doit rose estre clamée.
G'élaiL au mois de mai, au temps que tout rit et s'égaie, que la
nature si gaie se treuue. qu'elle veut avoir robe neuve, que la pauvreté
— 5 —
ne se souvient plus où elle a tout l'hiver été, que les amants sou-
pirent, que les oiseaux chantent, sur la branche, leurs chants gra-
cieux. Une nuit, il lui sembla qu'il était matin; il se lève, se lave
les mains et prend dans son aiguiller une aiguille d'argent dont il
coud ses manches ; sa toilette terminée, il sort de la ville et s'en va
emmy les champs; là, il rencontre une rivière, et sur ses bords un
verger dont les murs, d'une grande hauteur, sont ornés de peintures
allégoriques ; on y voit représentées :
HAINE, femme de très-mauvais courage, et, par la tête, entortillée
hideusement d'une touaille.
FÉLONIE, qui félonnement est faite.
VILENIE, fausse créature, médisante, qui semble de dépit et d'or-
dure pleine.
CONVOITISE, celle qui fait prêter à usure, celle qui fait l'autrui
prendre, celle qui fait tous les faux plaidoyeurs.
AVARICE, qui semble morte de faim, vêtue d'une robe usée et te-
nant en main une bourse où elle n'aurait pas mis le poing, fût-ce
pour sauver sa vie.
ENVIE, au parler faux blasonneur, qui n'ose au visage regarder
personne à plain.
TRISTESSE, qui bien montrait, par sa couleur, qu'elle avait au
coeur grand'douleur.
VIEILLESSE, dont tout le corps était séché, la taille courbée et la
démarche lente.
PAPELARDISE, qui bien semblait être hypocrite, qui fait dehors la
marmiteuse.
Et par semblant fort entêtive
Du tout à bonnes oeuvres faire.
Aussy avoil velu la liaire
.... telles gens se fontainsy
Amaigrir (ce dit l'évangile),
Pour avoir los parmi la ville
Enfin POVRETÉ, nue quasi comme un ver.
Cette description de la muraille extérieure du verger ne comprend
pas moins de trois cent trente vers dont quelques-uns seulement of-
frent un certain mérite de facture ou de pensée. C'est là une de
— 6 —
ces longues descriptions comme on en rencontre trop souvent dans
le poème de Guillaume. Molinet, lui, y a vu autre chose, car sous
chaque personnage du roman, il cherche une moralité ; son livre a
pour titre :
Cy est le Roman de la Rose
Moralisé cler et net
Translaté de rime en prose
Par votre humble Molinet.
. Voici donc comment il moralise ce début du trouvère de Lorris.
Le jeune homme qui s'éveille, c'est l'enfant qui naît à la lumière ;
il naît au mois de mai, temps où les oiseaux chantent : ces chants
d'oiseaux sont les saintes prédications des docteurs de l'Église qui
nous engagent à aimer Dieu ; le jeune homme s'habille pour sortir,
c'est l'enfant qui vient au monde enveloppé des misères humaines ;
la rivière qu'il trouve sur son chemin, ce sont les fonts de baptême;
le verger représente le cloître de religion ; l'avarice, l'orgueil, l'hypo-
crisie sont représentés à l'extérieur, pour montrer que ces vices ne
doivent jamais y pénétrer. '
Revenons à Guillaume.
Ces peintures rehaussées d'azur et d'or, les chants des oiseaux
qui gazouillent dans le verger, la beauté des arbres qui y croissent
lui donnent une violente envie d'y pénétrer ; il cherche une échelle
ou une issue et trouve une petite porte ; il frappe à plusieurs reprises,
en s'arrêtant pour écouter s'il n'entend pas gens parler ensemble ;
enfin une belle jeune fille vient lui ouvrir, dont il fait un portrait des
plus attrayants ; il donne également la description de son costume
qui est un curieux document sur la parure des femmes au XIII 0
siècle : elle avait un chapeau d'orfèvrerie, avec une guirlande de
roses posée dessus ; sa robe verte était brodée tout autour, et retenue
aux manches en deux endroits, par un lacet de soie. Ainsi, dans le
costume des femmes comme dans celui des hommes, les manches
étaient un accessoire que l'on ôtait le soir et remettait le matin.
Et pour préserver ses mains blanches
Du hasle, en chascune eut un gant.
A besongner peu se mettait ;
Car quand bien peignée elle était,
Bien parée et bien attournée,
Elle avait faite sa journée.
Cette gracieuse personne n'est autre que l'Oisiveté ou dame Oiseuse,
portière de ce charmant séjour ; elle raconte au nouveau-venu, avec
une complaisance qui est dans le rôle de son personnage, comme
quoi le verger appartient à un jeune bachelier nommé Déduit
(Déduit et Oiseuse font nécessairement bon ménage ensemble). II a
fait venir dans ce lieu merveillable des arbres du pays Alexandrin,
et il y mène, en compagnie de quelques amis, une existence fort sup-
portable. L'amant (c'est ainsi que l'auteur appelle son héros, après
s'être mis lui-même en scène), l'amant désire beaucoup faire la
connaissance de cette aimable société ; Oiseuse, toujours complai-
sante, l'introduit dans le verger où il ne tarde pas à rencontrer
Déduit et ses compagnons, tous si beaux qu'il semblait
Que fussent anges empennés.
Déduit n'était pas homme à se contenter de la société de dame
Oiseuse; l'amant ne tarde pas, en effet, à le voir paraître, précédé de
dame Lyesse qui chantait, dansait et faisait danser une troupe de
bateleurs et bateleuses, de (lûteurs, harpeurs, cymbaleurs, les uns
jouant des notes milanaises, les autres des lorraynaises.
Pour ce qu'on en fait en Lorraine
De plus belles qu'en nul domaine.
Parmi ces demoiselles qui étaient en simple coite, une dame gra-
cieuse et débonnaire, nommée Courtoisie, avise l'amant : « Bel ami,
« que faites-vous là? » lui dit-elle, et elle l'engage à choisir une
dame et à danser avec eux, ce qu'il ne manque pas de faire.
Portrait du seigneur Déduyct, si beau, qu'il semblait une peinture.
Il était vêtu d'un samy brodé d'oiseaux en or battu, et sa robe en
maints lieux était incisée ; ses chaussures étaient également découpées
à las, et il portait sur la tête un chapeau de, roses que lui avait fait
son amie.
— 8 —
Or, savez-vous qui fut sa mie? Ce n'était ni Courtoisie ni Oiseuse,
c'était Lyesse.
La mieux disant des bien disants
Qui, dès son âge de dix ans,
De son amour lui fit octroy.
Ce couple assorti se tenait par la main, et à ses côtés on voyait
Le dieu d'Amours, cil qui despart
Amourettes à sa devise.
C'est lui qui les amans attise
Et qui abat l'orgueil des braves,
Et fait des grands seigneurs esclaves,
Qui fait servir reine et princesse,
Et repentir nonne et abbesse.
Il semblait que ce fust un ange
Descendant droitement du ciel.
Auprès de lui se tenait son varlet, nommé Doux-Regard qui portait
en main les deux arcs de son maître, deux arcs turquois, l'un gros-
sier et tortu, l'autre poli et bien travaillé, avec des flèches pour
chacun d'eux ; celles de l'arc poli, garnies de pointes d'or, avaient
chacune leur nom : la meilleure était Beauté, la seconde Symplesse,
L'une de celles qui moins blesse ;
Franchise, empennée de valeur et de courtoisie ; Compagnie, et enfin
Beau-Semblant, la moins dangereuse de toutes. Les cinq flèches de
l'arc tortu sont : Orgueil, Vilenie, Félonie, Honte, Convoitise et Des-
pérance.
L'Amour était entouré de divers personnages, dame Beauté,
d'abord,
Simple comme une espousée
Et blanche comme fleur de lys.
puis, dame Richesse,
Une dame de grand hautesse,
De grand prix et de grande affaire.
— 9 —
Nul n'eût osé se mettre mal avec elle, chacun l'appelait sa dame,
car
Ce n'est mie d'hui ni d'hier
Que riches gens ont grand puissance.
Quatre-vingt-dix vers pour décrire cette belle dame! Nous en
ferons grâce au lecteur, en soumettant toutefois à sa sagacité un dé-
tail de la boucle de sa ceinture dont les ardillons étaient faits avec
une pierre
Qui guérissait du mal de dens.
Richesse tenait par la main un jouvencel qui n'avait pas un sou
vaillant, mais qui menait grand train, grâce à l'aide de sa mie; on
l'appelait Joliveté.
Une autre dame de la compagnie de l'Amour, c'est Largesse, qui
descend en droite ligne du lignage d'Alexandre; grand éloge de Lar-
gesse, et vitupération à!Avarice ; les avares peuvent avoir des terres,
des châteaux, de riches et fertiles plantations,
Mais il n'ont pas planté d'amis.
C'est là, selon moi, un de ces vers heureux qui font oublier les
longueurs et les allégories du trouvère de Lorris. Franchise, Cour-
toisie et Jeunesse, au visage riant, ferment la marche.
Dans cette mise en scène, l'on ne peut s'empêcher de regretter le
goût de l'époque pour l'allégorie, ou plutôt pour la personnification
de choses immatérielles ; mais on ne peut se refuser à reconnaître,
çà et là, dans ces personnifications ou dans les réflexions de l'auteur,
des traits extrêmement heureux. Le Tartufe de Molière descend en
ligne directe de Papelardise la marmiteuse, qui avait vêtu la haire.
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline !
L'Amour se promène dans le jardin, et Guillaume ne manque pas
celte occasion d'énumérer tous les arbres, fruits et fleurs qui y
croissent, sans oublier même les épices, clous de girofle et régalice;
puis les animaux, daims, chevreuils, écureuils et connils. Mais pen-
dant qu'il se promène ainsi, l'Amour a pris sournoisement l'un de
2
— 10 —
ses arcs des mains de Doux-Regard, et suit les pas du nouveau-venu ;
celui-ci, peu rassuré par ces démarches équivoques, cherche à l'évi-
ter, et arrive à une fontaine portant une inscription
Qui démontrait que là-dessus
Mourut le très-beau Narcissus.
Sur ce, soixante-seize vers consacrés à l'aventure de Narcisse, qui,
pour avoir méprisé l'amour de la nymphe Écho, devint épris de lui-
même et en mourut. L'auteur en tire cette morale, non pas que les
hommes doivent redouter un sort pareil, mais que les dames ne doivent
pas rebuter ceux-ci par leur rigueur, car Dieu les punirait comme
Narcisse. La curiosité le pousse à contempler cette fontaine, et en cet
endroit il y a, selon moi, un trait charmant, sinon par l'expression,
du moins par l'idée; au moment de contempler mon image comme
Narcisse, dit-il,
Je commençai à couarder
Et dedans n'osay regarder.
Il s'y décide cependant, et s'explique la mésaventure de son pré-
décesseur ; au fond de l'eau, il y avait un miroir magique, et ce qui
augmente le danger, c'est que sur les bords, le dieu d'Amour a
semé de sa graine,
Laquelle encombre la fontaine.
Il y a tendu ses filets où viennent se prendre les jeunes filles et
les damoiseaux :
Amour ne veut autres oiseaulx.
Pendant qu'il examine ainsi la fontaine, l'Amour le frappe de ses
cinq flèches aux pointes d'or et le force à capituler. Il exige de lui
l'hommage lige et lui demande son coeur en gage, mais il le laisse
dans sa poitrine, se contentant de le fermer avec une petite clé d'or,
Par telle guise
Qu'il n'entama pas la chemise.
— 11 —
Puis, il le conduit auprès d'un beau rosier tout chargé de fleurs
étincelantes dont la beauté excite en lui les plus violents désirs;
cueillir une de ces roses serait, à ses yeux, le bonheur suprême,
mais elles sont bien gardées ; d'abord Bel-Accueil et Courtoisie les
cultivent, et Dangier, l'Argus moderne, est caché non loin de là
pour veiller sur elles. Bel-Accueil et Courtoisie permettent au jeune
étranger de contempler ces fleurs, mais rien de plus ; c'est encore
trop aux yeux de Dangier, qui sort de sa retraite et chasse l'amant.
Celui-ci s'en va fort déconvenu et se livre à une profonde dou-
leur, lorsqu'une dame s'avance vers lui,
Ne fut ne vieille ne chenue,
Ne fut trop maigre ne trop grasse,
Ne fut trop haute ne trop basse....
A ce portrait, avec un peu de bonne volonté, on reconnaît la
Raison, mais Guillaume de Lorris vient en aide à l'intelligence de
ses lecteurs et la nomme en toutes lettres. Elle conseille à l'amant
de se méfier de l'Amour ; il lui répond qu'il n'est plus maître de son
coeur, il l'a donné à ce dieu malin.
Pour ce, ajoute-t-il,
Pour ce laissez-moi du tout faire,
Car vous pourriez gaster l'affaire
Et perdre tout votre françois.
Il ne suppose pas que la Raison puisse perdre son latin. Raison,
repoussée d'une manière assez brutale, s'en va; et l'amant court con-
ter ses peines à Y Amis ou l'Amitié, qui lui conseille de se rendre
Dangier favorable. En effet, celui-ci lui permet de s'approcher du
rosier, à la requête de Pitié et Franchise, qui s'intéressent au jeune
homme. Bel-Accueil, mène l'amant contempler les roses, et Dangier
s'endort sous un arbre. L'amant demande à Bel-Accueil qu'il lui
permette de baiser une de ces belles roses, mais Chasteté s'y oppose,
tandis que Vénus plaide pour lui ; enfin le baiser est accordé. Mais
Malebouche, qui dit du mal de tout le monde, va conter à Jalousie
ce qui s'est passé; celle-ci tonne rudement contre Bel-Accueil, dont
— 12 —
Honte prend la défense, et dissuade Jalousie de croire les rapports
de Malebouehe; mais un autre personnage,
La Peur qui tient la tète encline
Parla à Honte, sa cousine,
Et toutes deux allèrent reprocher à Dangier de ne pas mieux
garder les roses; celui-ci rejette la faute sur Bel-Accueil; alors
Jalousie fait construire une tour où elle enferme ce dernier.
Ici, Messieurs, finit le roman de Guillaume de Lorris, ou plutôt,
dans le manuscrit publié par M. Méon, il y avait encore cent cin-
quante-deux vers où il développait le noeud de l'action; mais Jehan
de Meung les a retranchés et en a ajouté... dix-huit mille !
Voyons maintenant comment Molinet a moralisé ce que nous ve-
nons de lire.
Déduit, le joyeux bachelier, c'est N.-S. J.-C. ; Lyesse, c'est l'Église ;
Y Amour, qui lance ses flèches à l'amant, est comparable au benoît
Saint-Esprit, qui distribue ses grâces où bon lui semble; mais il y
a plus. L'épisode de Narcisse, emprunté à la mythologie, a aussi
pour Molinet un sens mystique ; le haut pin, qui ombrage la fontaine,
et où Narcisse vient se mirer et expirer, c'est l'arbre de la croix où
mourut N.-S.; la fontaine, c'est la fontaine de miséricorde; la rose,
qui croît sur une tige droite, c'est N.-S. qui naît d'une Vierge
virginale; l'hommage que fait l'amant au dieu d'Amour, c'est la
profession que fait le jeune religieux à son supérieur; les Comman-
dements de l'Amour, que je ne cite pas, parce qu'ils sont d'une
longueur démesurée, représentent le voeu de chasteté et le voeu de
pauvreté (je crois toutefois que Guillaume de Lorris y voyait positi-
vement le contraire). Il doit nettoyer ses ongles, sans les avoir ma-
culés de rapines ; il doit être vaillant et briser sa lame contre les
hérétiques. Pitié et Franchise, qui aident l'amant à toucher de ses
lèvres la rose tant désirée, donnent signifiance que par la pénitence
nous serons réconciliés avec Dieu; enfin, Bel-Accueil, renfermé
dans une tour, représente l'âme immatérielle, emprisonnée dans le
corps, son ennemi.
Guillaume, nous l'avons vu, avait commencé son oeuvre en l'hon-
neur d'une dame de hault pris.- Dans sa pensée, c'était avant tout
— 13 —
une allégorie, non pas mystique, comme on l'a prétendu plus tard,
mais essentiellement galante, où l'art d'amours est toute enclose,
ainsi que l'affirme son titre. Fidèle à son programme, le trouvère
de Lorris, loin d'avoir besoin d'une paraphrase ou d'une traduc-
tidn,~est, au contraire, en certains endroits, d'une transparence
extrêmement gênante pour celui qui l'analyse et qui tient à pouvoir
être entendu ou lu par tout le monde.
Guillaume mourut de 12A0 à 1260; Jehan de Meung reprit son
oeuvre, environ quarante ans plus tard, ainsi que nous l'apprend le
roman de la Rose lui-même, dans un passage que nous aurons
occasion de citer. Ce Jehan de Meung, surnommé Clopinel, était,
selon les uns, moine, selon d'autres, docteur en théologie, et, en
tous cas, si l'on en croit son biographe André Thevet, qui écrivait,
au XVIe siècle, il tenait un certain rang dans le monde. Voici, en
quels termes Thevet soutient sa proposition : « Et véritablement (les
« chroniqueurs d'Aquitaine) font tort à tout le corps de sa compagnie
« quant ils veulent le mettre non pas entre la menue populace seu-
« lement, mais parmi les plus des-espérés ennemis d'honesteté. Je
« les prierais volontiers de me dire pourquoi le prieur de Saloin le
« représente bien vestu d'une robe ou chappe de menu-vair. Il faut
« bien qu'il le tînt pour un homme de remarque malgré ceux qui
« vouldroyent volontiers nous faire croire qu'à cause de son nom de
« Clopinel, il a esté piètre et misérable. Mais d'autant que (selon
« le proverbe) l'habit ne fait pas le moyne, par ses dicts et es-
« cripts, je veux faire entendre à un chacun qu'il n'allait pas tant
« traînant sa jambe qu'il ne sceut bien s'avancer devant ses com-
« paignons. »
Du reste, bien que notre auteur soit principalement connu par sa
continuation du Roman de la Rose, ce n'était pas là son seul titre lit
léraire ; il fit plus tard une traduction de Boëce, qu'il dédia au roi
Philippe-le-Bel, et dans sa dédicace il énumère ainsi ses oeuvres an-
térieures :
« A ta Royale Majesté, très-noble prince, par la grâce de Dieu,
« Roy des François, Phillippes-le-Quart, je, Jehan de Meung, qui,
« jadis, en romans de la Rose, puisque Jalousie eut mis en prison
« Bel-Accueil, enseignai la manière du chaslel prendre et de la rose
— 14 —
« cueillir, et translatai de latin en françois le livre de Végète de
« chevalerie , et le livre des Merveilles de Hirlande , et le livre des
« Épistres de Pierre Abeillard et Héloïse sa femme, et le livre d'Aelred,
« de spirituelle amitié, envoyé ores Boëce, de consolation, que j'ai
« translaté en françois, jaçoit ce qu'entendes bien le latin. »
Plus tard, il dédia au roi Charles V son livre intitulé : le Dode-
caedron; ce qui établit que le trouvère de Meung atteignit une vieil-
lesse avancée et fut contemporain du Dante. En effet, sans savoir
exactement l'époque du règne de Philippe-le-Bel (qui a duré 28 ans,
de 1285 à 1314), à laquelle il composa le Roman de la Rose, il ré-
sulte d'un des passages de ce livre que ce fut avant 1312. Voici ce
passage, où il énumère les différents ordres religieux de son temps :
Comme sont ores ces blancs moines (Citeaux),
Ces noirs et ces réglez chanoines,
Ceulx de l'Ospital, ceulx du Temple.
Or, l'ordre des Templiers ayant été aboli en 1312, il faut que ce
passage du Roman de la Rose ait été écrit antérieurement, probable-
ment même avant 1307, époque où commença le procès; cette date
approximativement établie, si l'on admet qu'il ait dédié son Dode-
caedron, à Charles V, lors de son avènement, qui eut lieu en 1364,
si l'on admet que le continuateur de Guillaume de Lorris eût seule-
ment vingt-cinq ans, lorsqu'il termina son oeuvre, il devait avoir
environ quatre-vingts ans lors delà dédicace du Dodecaedron.
La date de la seconde partie de notre livre à peu près fixée, re-
venons à l'appréciation du livre lui-même. Le trouvère de Meung,
traducteur de Boëce, d'Abeilard et d'Aelred, n'était pas homme à
se traîner servilement sur les traces de son prédécesseur ; il accepte
son cadre, mais il l'élargit, et ses chants ne sont plus seulement des
chants d'amour, mais une sorte d'encyclopédie, où il déploie com-
plaisamment toute son érudition, une tribune où il émet, sous le
nom de ses personnages, des propositions d'une audace que n'a pas
dépassée le XVIIIe siècle, que ne dépassent pas les esprits les plus
aventureux de notre époque : nous le verrons dans le cours de cette
analyse; mais nous tenons à établir, dès à présent, par quelques ci-
tations anticipées, que si Clopinel développait aujourd'hui ses théo-
— 15 —
ries, dans une publication périodique, elles le conduiraient, tout
droit, en justice, sous prévention d'attaques à la religion, à la fa-
mille, à la propriété.
Attaque à la religion; voici comment il parle des saintes :
Mais bien presque toutes les saintes
-Qui saintes sont, seront et furent,
Qui par l'Eglise sont priées,
Furent chastes et mariées,
Et mains beaux enfants enfantèrent,
Voire les onze mille vierges
Qui devant Dieu tiennent leurs cierges.
Attaque à la famille, dans ses principes, dans le mariage, notam-
ment par les vers que voici :
... Nature n'est pas si sotte
D'avoir fait naistre Marotte
Tant seulement pour Robichon
Se l'entendement y ûchon,
Ne Robichon pour Mariette
Ne pour Agnès, ne pour Perette;
Ains nous a fait, beau fils, n'en doubtes,
Toutes pour tous et tous pour toutes,
Chascune pour chascun commune
Et chascun commun pour chascune.
Attaque à la propriété; voici comment il en établit l'origine :
Et la terre même partyrent (partagèrent),
Et au partyr (partage) bornes y mirent,
Et quant les bornes y mettoyent,
Maintefois s'entrecombattoyent
Et se tollurent ce qu'ils purent.
Les plus forts les plus grants parts eurent.
Supprimez la mesure et la rime, et surtout les inversions, tra-
duisez chaque mot de ce vieux langage par son équivalent actuel, et
vous trouvez dans ces six vers la fameuse formule de M. Proudhon :
« La propriété, c'est le vol. »
— 16 —
Nous verrons tout à l'heure, et plus d'une fois dans le cours de
ce travail, avec quelle liberté il parle de la royauté, à une époque où
la royauté était absolue ; constatons, dès à présent, avec quelle har-
diesse, à une époque où la royauté était de droit divin , il devance
Voltaire lui-même.
Le philosophe de Ferney dira plus tard :
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.
Au XIIIe siècle, l'expression est moins nette, moins concise sur-
tout, mais la pensée est la même :
Un grant villain entr'eux eslurent,
Le plus corsu de quanqu'ils furent (de tous tant qu'ils étaient),
Le plus ossu et le greigneur (le plus grand).
Et le firent prince et seigneur.
De là vint le commencement
Aux roys et princes terriens,
Selon les livres angiens.
. Ces quelques citations suffisent pour faire comprendre la diffé-
rence qui existe entre Guillaume et Jehan ; cette différence deviendra
plus sensible à mesure que nous avancerons dans notre tâche, à
laquelle il est temps de revenir.
Nous avons laissé Bel-Accueil enfermé dans la tour, où il est
gardé à vue par Jalousie, pour avoir été trop favorable à l'amant.
Celui-ci se fait de vifs reproches d'avoir causé le malheur d'un
innocent; Dame Raison,
Qui est prête en toute saison
De donner bon conseil à ceux
Qui d'eux sauver sont paresceux,
vient le consoler ; elle lui conseille de ne plus rester sous les lois de
l'Amour :
Si tu le suis, il te suyvra ;
Si tu le fuis, il s'enfuyra.
— 17 —
Elle lui explique ensuite fort longuement quelles sont les diffé-
rentes sortes d'amour.
Et d'abord, qu'est-ce que l'amour en général?
Est maladie de pensée
Entre deux personnes annexe,
Franches entr'eulx, de divers sexe,
Venant aux gens, par ardeur née,
De vision désordonnée.
Cet amour-là n'est que mensonge; la plupart de ceux qui le
feignent, véritablement, aimer ne daignent, et se gobbent ainsy des
dames.
Il faut se garder de cet amour, qui n'est qu'une folie, car c'est
folie que de s'attacher à une créature périssable; il vaut mieux, lui
dit-elle, s'attacher aux choses spirituelles :
Aime donc la vierge Marie,
Par amour à el te marie.
Notre humble et povre Molinet a dû se pâmer d'aise, quand il est
tombé sur ce passage.
Il y a encore l'amour du prochain que bien peu d'hommes con-
naissent; c'est de là que dérivent tous nos maux. Beaucoup de gens,
et surtout'les avares, aiment la fortune plutôt que leurs semblables,
et ils ont tort, car
Fortune est perverse et contraire.
Pour être heureux, il n'est pas besoin de ses dons, il suffit d'être
content de son sort; voyez l'homme du peuple, le travailleur (comme
on dit aujourd'hui) :
Ces ribaux ont le coeur si bas,
Portant sacs de charbon en grève
Que la peine point ne leur grève.
Ils vont à Sainte-Marcel aux trippes
Et ne prisent trésor deux pipes.
Ils dépensent en taverne
— 18 —
Toute leur gaigne et leur épargne
Et puis vont les fardeaux porter,
Par plaisir, pour eux déporter,
Et loyalement leur vie gaignent,
Car embler ne tollir ne daignent
Puis revont au tonnel et boivent
Et vivent comme vivre doivent.
Celui est riche en habondance
Qui bien cuide avoir suffisance.
Voyez, au contraire, le marchand, l'usurier, celui qui veut s'en-
richir à tout prix; il réussit, il fait de bons profits; est-il heureux?
non :
Car de riens désir il n'a tel
Que d'acquérir aultrui chastel ;
C'est la destresse, c'est l'ordure ,
C'est l'angoisse qui touiours dure,
C'est la douleur, c'est la bataille
Qui lui détranche la couraille (1),
Et le destraint en tel deffaut,
Que, plus acquiert, plus lui deffaut.
L'amour du prochain tient lieu de justice. En effet, si tous les
hommes s'aimaient comme ils le doivent, celui qui possède donne-
rait à celui qui n'a rien, ou du moins il lui prêterait, non pas à
usure,
Mais par charité nette et pure.
La richesse est faite pour se dépenser et non pour s'amasser, et
les riches
. . . sont serfs à leurs deniers
Qu'ils tiennent clos en leurs greniers,
Ils craignent d'en perdre, d'en dépenser un sou ;
Mais s'on les avait tous pendus,
Leurs avoirs seraient despendus.
(1) Qui lui donne des tranchées aux entrailles.
— 19 —
Car, un jour, ils mourront et leur héritier dépensera tout à son
aise ce qu'ils auront ainsi entassé; encore ne sont-ils pas sûrs de le
conserver jusqu'à leur mort:
Car tel y pourroit mettre main,
Qui tout emporteroit demain.
Si les hommes s'aimaient comme ils le doivent, les rois n'auraient
pas besoin de gardes; pourquoi donc, autour d'un roi, cinq cents ou
cinq mille sergents? par honneur, par vaillance, dit-on communé-
ment :
Mais Dieu sçay bien tout le contraire,
Car c'est la peur qui leur fait faire.
Un ribault de grève est plus à l'aise pour aller où bon lui semble,
seul et sans craindre les voleurs
Que le roy à sa penne vaire (avec sa pelisse fourrée).
Si le roi sortait seul, emportant avec lui quelque grand masse d'or
et de pierres précieuses qu'il a en son trésor, les larrons le dépouil-
leraient et le tueraient, de peur, s'ils le laissaient échapper vif,
Qu'il ne les fist où que soit prendre
Et par force les mener pendre :
Par sa force? — non, par ses hommes;
Car sa force ne vaut deux pommes
Contre la force d'un ribault.
Par ses hommes? Parfoy je ment
Ou je ne dis pas proprement.
Ils ne sont pas ses hommes, c'est lui qui est le leur,
Et le roy tout seul demourroit
Si tost que le peuple vouldroit.
Car leur bonté ni leur prouesse,
Leur corps, leur force, leur sagesse
Ne sont pas siennes ; rien n'y a ;
Nature bien les luv nia.
— 20 —
Si les hommes s'aimaient comme ils le doivent, les médecins ne
feraient pas payer si cher leurs visites, les avocats leurs plaidoiries,
les juges leurs épices :
Advocats et physiciens
Sont tous liés de tels liens :
Ceux pour deniers science vendent
Très tous à cette hart se pendent.
Tant ont le gain et doux et sade (agréable)
Que cil voudrait pour ung malade
Qu'il a qu'il en fust bien cinquante,
Et cil pour une cause trente
Voir deux cents, voire deux mille.
Les juges! ils ont, de tout temps, donné raison au plus fort; voir,
dans l'histoire romaine, Appius, qui donne à Claudius la fille de
Virginius, lequel
A sa fille le chief couppa,
Voilà la justice des hommes !
Briefment juges font trop d'oultrages ;
Lucainle dit, qui fut moult sages,
Qu'onques vertus et grand pouvoir
Ne peut unis ensemble veoir ;
Et sachent que s'ils ne s'amendent
Et ce qu'ils ont mal pris ne rendent,
Le puissant Juge pardurable
En enfer avecques le diable
Leur en mettra au cou les latz.
Je n'en mets hors roys ni preslats
Ni juge de quelconque guise
Soit séculier ou soit d'église.
L'amour du prochain, tout est là :
Tu peux aimer généralement
Tous ceux du monde loyaulment;
Ayme-les tous autant comme ung,
Au moins de l'amour du commun ;
Garde que tel envers tous soyes
— 21 —
Com tous envers toy les vouldroyes ;
Ne fay à nul, ni ne pourchasse
Fors ce que tu veulx qu'on te face.
La Raison continue à démontrer à l'amant qu'un homme sage ne
doit pas se fier à la Fortune, qui donne sans distinction la richesse
et les honneurs à des gens qui en sont indignes, et abandonne en un
instant ceux qu'elle a comblés de ses faveurs ; et ici Jehan de Meung
déploie longuement son érudition, en racontant l'histoire de Néron,
qui, malgré ses vices, fut maître de l'univers et abusa de son pou-
voir, en faisant éventrer sa mère, empoisonner son frère et suppli-
cier Sénèque, son précepteur ; il cite encore l'exemple de Crésus,
roi de Lydie, de Priam, roi de Troie la grande, de Darius, roi de
Perse, et parmi les modernes, de Mainfroy, roi de Sicile, qui fut
détrôné et tué par Charles, comte d'Anjou et de Provence; il com-
pare cette guerre à une partie d'échecs,
Où le roy perdit comme un fols
Roys, chevaliers, pions et fols.
Après cette vigoureuse et longue sortie contre la Fortune, dame
Raison vient au fait et offre à l'amant d'être sa mie. Mais celui-ci la
refuse assez durement et va demander conseil à l'Amitié. Son ami
le loue de n'avoir pas cédé à Raison et d'être resté fidèle à l'Amour.
Il lui conseille d'employer la ruse pour parvenir à ses fins, d'aller
près de la tour où est enfermé Bel-Accueil, et, s'il s'aperçoit qu'on
le regarde, d'avoir l'air dégagé et tranquille, de faire bonne mine à
Malebouche, de lui offrir ses services, au besoin :
Aucune fois il faut baiser
La main qu'on voudrait qui fust arse.
Il faut servir également la vieille qui garde Bel-Accueil; Jalousie
doit obtenir ses soins non moins que les autres ; il serait à propos
aussi de faire quelques cadeaux aux portiers de la tour, et surtout
leur faire beaucoup de promesses :
Promettez fort, sans délayer
Comment qu'il aille du payer.
— 22 —
Les larmes ne nuiront pas à votre cause; employez l'intimidation,
si l'occasion s'en présente :
Et veissiez-vous paour trembler,
Honte rougir, dangier frémir
Ou tous les trois plaindre et gémir,
Ne les prisez tous une escorce,
Cueillez la rose tout à force.
Enfin, si vous ne réussissez, ni par présents , ni par prières, ni
par larmes, ni par menaces, allez-vous-en; votre absence plaidera
pour vous, et à un second assaut vous les trouverez plus favorables.
L'amant répugne à suivre cette marche; il veut aller franchement,
et s'il ne peut combattre ouvertement ses ennemis qui lui ont ravi
Bel-Accueil, il voudrait, au moins , un moyen qui ne blessât pas sa
délicatesse. L'ami lui dit alors qu'il connaît bien- un chemin qui
mène à une partie du château, où les murs sont faciles à abattre :
Comme un gasteau qu'on coupe en quatre.
Il faut prendre le premier chemin à droite :
C'est le chemin de Trop-donner,
Folle largesse le fonda.
Mais ce chemin est impraticable, si l'on n'est pas conduit par
dame Richesse; l'ami qui donne ce conseil est devenu pauvre pour
avoir voulu prendre cette voie, sans posséder les ressources néces-
saires, et quand
Fortune m'eust ainsy mis
Je perdy. très tous mes amis.
Je me trompe, ajoute-t-il, il m'en resta un; 'quand il connut ma
détresse, il vint me trouver, il mit tous ses biens et sa personne
même à ma disposition. Vous pouvez, me dit il, me
Mettre en prison
Pour plaigerie et pour hostage
Et nies biens vendre et mettre en gage.
— 23 —
Bref, il me força de prendre dans ses coffres ce dont j'avais be-
soin , car je n'osais. C'est là le sort
Du povre besongneux
A qui Honte a la bouche close
Qui sa mesaise dire n'ose,
Mais souffre, s'enclost et se cache
Que nul sa povreté ne sache
Et montre le plus bel dehors.
Ainsy je le faisoye alors.
C'était un véritable ami que cet homme généreux; que dis-je?
c'était mon seul ami; il en est toujours ainsi. On compte des com-
pagnons par centaines; mais d'amis, on n'en a qu'un. Exemple :
Pirithous et Thésée.
Guillaume de Lorris ne s'en serait pas tenu là; il eût ajouté
Oreste et Pylade, Harmodius et Aristogiton et tant d'autres. Mais,
nous l'avons déjà dit, l'érudition de Jehan de Meung est moins lit-
téraire que philosophique, et il reprend son parallèle entre la ri-
chesse et la pauvreté, parallèle où la première a tout l'avantage,
comme bien on peut penser; donc, il ne faut pas prendre le chemin
de Trop-donner, il est trop dangereux; faites seulement petits dons
raisonnablement, sous peine de tomber en
Indigence ou mendicité :
Plusieurs de vous se mocqueroient
Qui de rien ne vous aideroient.
Mais soyez sûr, ajoute-t-il, que le dieu d'Amours, dont vous êtes
homme lige, viendra à votre aide avec Vénus, sa mère, et vous fa-
cilitera l'accès du château.
Néanmoins il ne faut pas oublier de faire des présents aux gar-
diens pour faciliter les voies, car tout le monde aujourd'hui est
avide d'argent. Autrefois il n'en était pas ainsi. Ici l'ami fait une
longue digression sur l'âge d'or ; alors il n'y avait ni roi ni prince,
les époux s'aimaient et ne se trompaient pas; aujourd'hui, c'est
bien différent; on ne devrait jamais prendre femme; qu'elle soit
belle ou laide, pauvre ou riche, peu importe : si elle est belle, les
— 24 —
galants ne yous laissent pas un moment de repos ; si elle est laide,
elle veut plaire à tout le monde; si elle est pauvre, il faut payer
pour elle ; si elle est riche, elle dépense son avoir et le vôtre. Il y a
cependant quelques exceptions ; ici l'auteur cite Pénélope et Lucrèce,
dont il traduit l'histoire; puis revenant à sa première opinion, il cite
la satire IX de Juvénal, puis, dans l'Écriture sainte, Samson trahi
par Dalila ; enfin, après avoir énuméré tous les griefs que Jalousie
peut avoir contre les femmes, il dit :
N'était point ainsy au bel âge ;
N'était lors nul pèlerinage
Ne nul n'avoit la mer passée.
Ici encore de la mythologie ; c'est la conquête de la Toison d'or
par Jason. Avec lui il ramena Convoitise, Avarice et Povreté avec
son fils Larrecin, qui a pour maîtresse demoiselle Taverne,
Qui les larrons guide et gouverne.
Tous ces personnages, venus sur le vaisseau de Jason, ne tardè-
rent pas à corrompre les hommes qui
Paisiblement vivoient,
Car naturellement s'aimoient,
et les femmes, et c'est grand dommage,
Que ces dames au cler visage,
Ces jolies, ces renvoysiées (1)
Par qui doivent être prisiées
Loyaux amours et deffendues
Sont à tel vileté venues
Qu'elles se vendent maintenant.
L'ami se répand en invectives contre ceux qui les achètent, contre
ces hommes qui réunissent à eux seuls des richesses qui pourraient
suffire à vingt autres.
(1) Renvoysiées, aimant le plaisir, du verbe renvoysier, sauter, danser.
— 25 —
Il donne ensuite à l'amant des conseils pour se bien conduire avec
sa femme ou avec sa mie.
Et d'abord, il ne faut pas la battre, car celui qui bat sa femme et
veut ensuite l'apaiser, c'est comme celui qui
Bat son chat et puis le rappelle
Pour le lier à sa cordelle.
Le chat a peur et ne revient pas. Si, au contraire, c'est elle qui
le bat, il ne doit pas se revenchier, il doit la remercier,
Et dire
Qu'il vouldroit bien à tel martire
Vivre toujours,
pourvu, toutefois,
Que son bon service lui pleust.
S'il commet lui-même quelque infidélité, il doit se garder de don-
ner des rendez-vous en des lieux où les deux rivales puissent se ren-
contrer, car, en pareil cas, une femme est plus terrible qu'une
léonnesse
Quand allaicte ses léonceaulx ,
ou qu'un serpent
Quand on lui marche sur la queue.
En pareil cas, l'infidèle n'a qu'un moyen d'apaiser la délaissée,
c'est de lui prouver matériellement que c'est une faute passagère,
et de jurer qu'il ne recommencera pas; en tout cas, il doit tenir
secrètes les bontés que les dames peuvent avoir pour lui :
Amour veult celer ses joyaux.
Si sa femme ou sa mie tombe malade, il doit être pour elle doux
et serviable; il doit faire voeu, si elle guérit, d'aller remercier Dieu
En maints loingtains pèlerinages ;
— 26 —
il doit lui tenir des discours
Tout farcis de playsans mensonges ,
Que, quand vient au soir qu'il se couche
Tout seul en sa chambre, en sa couche,
il ne peut fermer l'oeil, poursuivi qu'il est par son image, tourmenté
qu'il est par la pensée qu'elle souffre.
Avec tout cela, l'amant ou le mari sera-t-il sûr de la fidélité de
sa dame?
Pas plus que s'il tenoit en Seine
Une anguille parmy la queue.
De même que l'anguille, la femme est
une beste
Qui de fouyr est toute preste ;
Tant est de diverse nuance
Que nul n'y doit avoir fiance.
Telle est l'opinion de Jehan de Meung sur les dames, et deux siè-
cles après lui, le roi François Ier ne fera que paraphraser ces deux
derniers vers, lorsqu'il écrira sur le vitrail de Chambord :
Souvent femme varie,
Bien fol est qui s'y fie.
Enfin, avant de quitter la matière, l'ami veut donner un dernier
conseil à celui qui désire réussir près des dames, c'est de commencer
par leur jurer
Qu'il ne se peut d'elles deffendre,
Tant est ebays et surpris
De leur beaulté et de leur pris.
Car il n'est femme, tant soit bonne,
Vieille ou jeune, mondaine ou nonne,
Ne si religieuse dame,
Tant soit chaste de corps et d'âme,
Si l'on va sa beauté louant
Qui ne se délecte en l'oyant.
L'amant se promet de profiter des conseils de l'ami et prend congé
— 27 —
de lui, mais il s'en va tout droit au chemin de Trop-donner. Il y
trouve dame Richesse qui en barre l'entrée et refuse de le laisser
passer. Il a beau la supplier, elle lui répond qu'elle ne le connaît
pas, qu'ils n'ont rien de commun ensemble, et que ce sentier tout
semé de délices n'est pas fait pour de pauvres besongneux comme
lui.
Il y renonce et se met à la discrétion de l'Amour, afin de lui faire
oublier qu'il a failli le trahir pour céder aux conseils pernicieux de
dame Raison.
Voyons maintenant la moralité que Molinet lire de tout ceci. Fidèle
à son habitude, il commence par un jeu de mots : « Ainsy qu'il
« n'est rien que tant contempne (méprise- foie amour que raison,
« si n'est-il rien qui tout reboute amour espirituelle que l'ennesmy
« lequel se nomme Lucifer. Car l'un et l'autre sont descendus de
« la tour plaine de clarté : et pour plus ample similitude, ainsi que
« le nom de Lucifer n'est pas sans lumière, le nom de Rayson n'est.
« pas sans ray (rayon). » De même que Raison s'efforce de mettre
l'amant hors des voies de l'Amour, Lucifer s'efforce de nous mettre
hors des voies de la vraie foi catholique. La fortune, qui abaisse ou
élève aveuglément les hommes, peut, selon Molinet, se comparer à
la cour d'un roi, où le caprice du maître fait le bonheur ou le
malheur de chacun. On peut encore, dit-il, tirer de là cette mora-
lité, que « les riches, quand Dieu les appelle à lui, sont occupés
c à compter leurs ducats, tandis que les pauvres débiles, orphelins,
« aveugles, bossus, tortus, impotents et deffaits, tiendront leur lieu et
« seront invoqués au royaulme perdurable. « Quant au passage où
Raison blâme les avaricieux, voici les propres paroles de Molinet :
« Le passage précédent est fondé totalement en doctrine morale
« qui rien ne derogue à l'amour divine qui est ma principale inten-
« lion et ne paraît l'histoire digne d'être figurée, parquoi je la laisse
« dans telle condition que se treuve. » Mais ce qui est curieux,
c'est la manière dont il moralise le jugement d'Appius. — Virginie,
c'est l'âme, fille de notre Rédempteur; Appius, c'est le monde qui
la livre à Claudius, lequel n'est autre que Lucifer, ennemi du genre
humain ; et ici Molinet fait encore un jeu de mots sur le nom d'Ap-
pius, qui est formé, dit-il, de a privatif et de pius, pieux, c'est-à-dire
— 28 —
l'impie. Néron, c'est encore Lucifer; Sénèque, qui meurt dans un
bain où il perd tout son sang, c'est Jésus-Christ qui meurt de chaude
sueur sur le Calvaire; les sénateurs que Néron fit périr peuvent être
comparés aux saints martyrs de la foi ; les portiers de la tour qu'il
faut gagner par des présents, ce sont les bienheureux saint Pierre
et saint Paul, qui gardent l'entrée du paradis, et qu'il faut gagner
par des offrandes, des patenôtres et de ferventes prières; Samson,
c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ; Hercule, qui est brûlé par la
tunique de Déjanire, c'est Lucifer chassé du monde par la bienheu-
reuse Vierge Marie ; enfin, les moyens que l'ami offre à l'amant
pour parvenir à la possession de la rose, sont comparés par Molinet
aux vertus par lesquelles l'homme obtient l'entrée du saint verger
de gloire immarcessible, qui est le paradis.
Cette moralité de Molinet nous semble aujourd'hui parfaitement
ridicule ; mais c'était le goût du temps, et il faut que ce goût ait été
bien répandu, bien généralement accepté, pour qu'un homme
comme Marot y ait sacrifié lui-même. Or, Clément Marot a publié
une édition du Roman de la Rose, encore si estimé de son temps,
qu'il dit, dans sa préface, que tout homme lettré le place dans le
lieu le plus honorable de sa bibliothèque , au plus haut anglet de sa
librairie, et le poète en titre du roi François Ier moralise ainsi l'al-
légorie de la Rose :
« Je dis premièrement que, par la rose qui tant est appétée de l'a-
« mant, est entendu l'état de sapience bien et justement à la rose con-
« forme pour les valeurs, doulcours et odeurs qui en elle sont, laquelle
« moult est à avoir difficile pour les empeschements entreposez,
« auxquels arrester ne me veulx pour le présent. Et en cette ma-
« nière d'exposer, sera la rose figurée par la rose papalle, qui est
« de trois choses composée, c'est assavoir d'or, de musc et de
« basme
« Secondement, on peult entendre par la rose Testât de grâce
« qui semblablement est à avoir difficile, non pas de celui qui la
« donne, car c'est Dieu le tout puissant, mais de la partie du pes-
« cheur qui tousjours estempesché et eslongné du collateur d'icelle.
« Tiercement, nous povons entendre par la rose la glorieuse
« Vierge Marie par ses bonlez , doulccurs et perfections de grâce,

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