Études dramatiques, par Édouard Salvador. Lettre à Mlle Rachel. Marianne, drame en 5 actes et en vers. Shakspeare devant les classiques et les romantiques

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Amyot (Paris). 1853. In-18, 156 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1853
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bRAMÂTIQUES
PAR ^uâo SALVADOR.
LETTRE A MADEMOISELLE RÂCHELÏ '' •
MARIANNE,
DRAME K.\ CINQ ACTES ET ES VERS.
SHAKSPEARE
DEVANT LES CLASSIQUES KT LES ROMANTIQUES.
MEUS, .. . ,
AMYOT, ÉDITEUR, RUE DE M PAIX, 6.
■1853.
ETUDES y^aUi
DRAMATIQUES
PAR IÎDOUABD SALVADOR.
—-^LETTRE A MADEMOISELLE BAGHEL.
MARIANNE,
DRAME R\ «NO ATTKS KT 1!X VEIIS.
SHAKSPEARE
DEVAXT LES CLASSIQUES ET LES ROMANTIQUES.
3PAEIS»
ÀMYOT, ÉDITEUR, RUE DE LA PAIX, 6.
is;i3.
Mademoiselle RACIIEL a bien voulu écouter la lecture de ce drame
avec une bonne grâce parfaite et me donner quelques encourage--
menls dont je m'empresse de lui témoigner ici toute ma rccon->
naissance,
A. MADEMOISELLE RACHEL
MADEMOISELLE ,
En se rendant comple à lui-même du sujet de Marianne,
Voltaire écrivait:
« Comme le génie des Français est de saisir vivement le
côté ridicule des choses les plus sérieuses, on assurait,
nue le sujet de Marianne ne pourrait jamais faire une tra-
gédie. Mais un roi à qui la terre a donné le nom de grand,
amoureux de la plus belle femme de l'univers, mais la pas-
sion de ce roi si fameux par ses vertus et par ses crimes,
ses cruautés et ses remords présents, ce passage si conti-
nuel et si rapide de l'amour à la haine et de la haine à
l'amour, l'ambition de sa soeur, les intrigues de ses minis-
tres, la situation cruelle d'une princesse dont la vertu et la
beauté sont célèbres encore dans le inonde , qui avait vu
son père et son frère livrés à la mort par son mari et qui,
pour comble de douleur, se voyait aimée du meurtrier de
sa famille, quel champ ! quelle carrière pour un autre génie
que le mien ! »
Ayant moi-même à rendre compte, dans la PxvueBritan
nique du \% décembre 1846, de la domination Romaine en
i
t LETTKE
Judée et de la ruine de Jérusalem de M. J. Salvador, je dus
m'occuper aussi de ce sujet de Marianne.
Je courus à la tragédie de Voltaire, qu'à ma honte, je
l'avoue, je n'avais jamais lue; j'étais curieux de voir, si
l'exécution de ce drame répondait à l'aspect nouveau sous
lequel l'avait présenté M. J.Salvador et au magnifique pro-
gramme qu'en avait tracé le poète.
Je fus bientôt déçu, irrité presque de l'insuffisance de cet
universel et lumineux génie. J'éprouvai quelque chose
d'assez semblable au fameux, je sais, je vois, je crois, de
Pauline, je m'armai d'indignation et cette indignation s'ex-
hala, comme il suit, dans le recueil , confident de ma
pensée :
« Le véritable Hérode des antiquités Juives n'est DJUS ce
vieillard usé, décrépit, réduit à l'impuissance de se faire
aimer, qui se borne à gémir sur celte impuissance, auquel,
Voltaire pouvait, dès lors, sans crainte d'être taxé d'invrai-
semblance, donner un rival et rendre sa Marianne presque
infidèle.
LTIérode des antiquités Juives est un jeune et vaillant
capitaine dont la jabusie , l'ambition , l'amour frénétique ,
ia haine, se disputent le coeur.
A côté de l'insolent fermier de Rome, du procurateur,
du pourvoyeur des prodigalités de Marc-Antoine, obligé
d'employer la souplesse, la duplicité, la ruse, tous les
genres de spoliations et de cruautés, pour maintenir le pacte
de tutelle qui l'enchaînait à l'insatiable Triumvir, il y avait
l'Hérode magnifique, généreux, qui rêvait la domination
suprême de la Syrie, de l'Egypte, de l'Arabie et leur pro-
diguait ses largesses, théâtres, cirques, monuments, comme
à des annexes futurs de sa couronne.
"Il fallait bien, en effet, que cette figure d'Hérode no
manquât point d'un certain prestige, pour que l'héritière des
Lagides, la maîtresse de Marc-Antoine, Cléopâtrc elLe-
A MADEMOISELLE IÎACIIEL. 3
même, malgré les vues lointaines d'ambition qu'elle y rat-
tachait , ne dédaignât point d'essayer sur le coeur du roi de
Judée la puissance d'une amorce dont elle faillit être vic-
time.
Ce qui redoublait la colère d'Hérode, ce n'étaient pas
seulement les dédains de Marianne, ce n'étaient pas seu-
ilernent les transports convulsifs d'un amour déçu,
« Qui cherchait dans ses yeux irrités nu distraits '
Quelques regards [dus dom qu'il ne trouvait jamais. »
■C'était encore la crainte, en perdant l'amour de la reine,
-de perdre cette couronne achetée, au prix de tant de meur-
tres et d'exactions, c'était la crainte de voir se réveiller,
■au sein de la Judée, en faveur des derniers rejetons de la
■race Asmonéenne, un retour de vive sympathie et de vieux
patriotisme qui pouvaient devenir funestes à sa puissance.
La Marianne des antiquités juives est loin d'être cette
faible et tendre Marianne, qui prêle si complaisamment
l'oreille aux fadeurs de je ne sais quel obscur intendant du
palais d'Hérode, d'un Sohème, qu'à l'aide d'un nouveau
mensonge historique, Voltaire a élevé à la dignité d'un
prince Asmonéen. Ce n'est plus cette Marianne qui descend
jusqu'à se justifier des soupçons d'Hérode, qui trouve dans
son coeur une réaction de tendresse pour cet odieux as-
sassinées mains encore teintes du sang de ses aïeux, de son
oncle, de son père, de son frère , à qui elle dit froidement
-et timidement dans la tragédie de Voltaire :
o Vous plaindrez, mais trop lard, un coeurinforluiic,
Que seul dans l'univers, vous avez soupçonné,
Ce coeur qui n'a point su, trop superbe, peut-être,
Déguiser ses-douleurs et fhénager un maître
Mais qui, jusqu'au tombeau conserve sa vertu
£l qui vous eûl aimé, si vous l'euisiez voulu.' »
i LUTTIIE
C'est la Marianne vengeresse, superbe, fière, indompta-
ble, qui se redresse et se raidit avec une force toute virile,
qui, loin de se défendre, accuse sans pitié, verse des tor-
rents d'ironie amère sur ce détestable meurtrier de sa race,
lui jette au front la bassesse de sa naissance et ses lâches
intrigues, brave ses juges, plaint le délire insensé d'une
mère qui tremble pour ses propres jours et marche, pure,
chaste, sereine à la mort, comme pour donner à Jérusalem
le signal de la révolte contre ce bras sanguinaire qui de-
vait s'appesantir encore si rudementsur elle. C'est, comme
le dit éloquemmenl M. J. Salvador, le symbole de Jérusa-
lem et de la Judée qui, unies de vive force à l'empire Ro-
main, préférèrent mourir, à l'exemple de Marianne, plutôt
que de céder sans retour avec une obéissance servile, aux
témoignages de fausse affection et aux embrassements
meurtriers de ce redoutable époux.
L'intérieur du palais d'Hérode, les intrigues, les machi-
nations incessantes de la fameuse Salomé, de cette Frédé-
gonde juive, digne soeur d'un tel frère, les embûches
qu'elle fait naître avec un art infernal sous les pas de Ma-
rianne, les soupçons qu'elle attise dans le coeur d'Hérode
contre les derniers représentants du nom des Macchabées,
forment le spectacle le plus saisissant qui puisse tenter l'i-
magination dramatique d'un poète. »
Du jour où j'écrivis ces lignes, je me laissai tenter,
comme saint Paul, sur le chemin de Damas; je me promis
de réhabiliter la vraie Marianne de Flavius-Josèphe cl de
M. J. Salvador.
Sans m'inquiéter de ma complète inexpérience en poésie
dramatique, de la vieillesse proverbiale d'Hérode, de ce
que Voltaire, sa donnant un démenti à lui-même, avait dit
plus tard avec sa malice ingouvernable, de cet Hérode,
dans lequel il ne voyait plus, qu'un vieux mari, amoureux
et brutal à qui sa femme refuse avec aigreur le devoir conjuga',
A MADEMOISELLE RACI1EL. 5
ajoutant, qu'une querelle de ménage ne pourrait jamais faire
une tragédie, sans m'inquiéter du danger et de l'inégalité
d'une lutte, corps à corps, avec un jouteur de la force de
Voltaire, je me mis bravement à l'oeuvre, j'essayai : j'entre-
pris de faire pour la Jeanne-d'Arc de Jérusalem, ce que
d'autres ont fait avec un plein succès pour la Jeanne-d'Arc
d'Orléans. Malgré les sarcasmes plus ou moins spirituels,
dont la tragédie est saturée de nos jours, je me persuadai,
que la lutte de nos passions, de nos croyances, avec le ca-
ractère et de notre destinée avec nos désirs, est de tous les
temps, aussi nouvelle aujourd'hui que par le passé, qu'il
ne s'agissait que de fouiller, pour découvrir et que le coeur
est un abîme qui a ses révélations, ses secrets, ses replis,
dont nul ne peut se flatter d'avoir exprimé le dernier mot,
pas même Shakspeare, le plus immense pionnier des pro-
fondeurs de l'âme humaine.
Mais il fallait nourrir cette conception si vigoureusement
indiquée et si maladroitement exécutée par Voltaire, lui
donner la vie, le mouvement, l'être.
A qui, pour cela, Mademoiselle, pouvais-je m'adresse!'
mieux qu'à vous? à quelle source plus pure dégoût, pou-
vais-je demander de meilleurs enseignements ?
Je vous suivis avec l'assiduité la plus attentive, dans les
rôles de Phèdre, de Camille, de Roxane, d'Hermione. Je
ne tardai pas à rne convaincre, qu'à côté du drame parlé
de Corneille et de Racine, vous aviez créé, à vous seule,
par un merveilleux effort de divination, un second drame,
dont Corneille et Racine ne soupçonnaient pas, sans doute,
la portée, malgré tout leur génie. C'est à ce drame muet
que j'eus la prétentieuse ambition de prêter un langage,
une voix.
L'entreprise était bien téméraire, j'ai pris probablement
un " acte de bonne volonté, pour un signe de force.
M. Villemain, avec son goût exquis, a remarqué, que
LETTRE A MADEMOISELLE KACHEL. G.
Lamotte n'avait eu de génie dramatique que dans les pré-
faces de ses tragédies et que ce hardi novateur en théorie,
n'était plus qu'un vulgaire metteur en oeuvre, dans l'exé-
cution. Il est présumable que j'aurai la même destinée,
sans avoir la même excuse; mais, je suis un peu à cet
endroit, comme les casuistes, à l'endroit, des bonnes in-
tentions, sans les bonnes oeuvres.
Bon ou mauvais, je vous rends, Mademoiselle, ce que
vous m'avez inspiré et s'il ne fallait qu'une admiration
profondément sentie pour le plus magnifique talent qui ait
illustré la scène dramatique, j'aurais d'avance gagné ma
cause auprès de vous.
Je dépose à vos pieds, Mademoiselle, avec cette profonde
admiration, mes hommages les plus respectueux,
EDOUARD SALVADOR.
Paris, ce 1er janvier 1853.
MARIANNE,
DRAME EN CINu ACTES.
PERSWNNACifiS :
1ÏÉR0DE, roi de Judée.
MARIANNE, femme d'Hérode.
SALOMÉ, soeur d'Hérode.
JOSEPH, Essénien, mari de Salomé.
NICOLAÙS, de Damas, annaliste du siècle d'Hérode-.
PHÉRORAS, frère de Salomé.
SYLLOEUS, amant de Salomé, général Arabe.
ALEXAS, officier de la cour.
ALEXANDRA, mère de Marianne.
Un Rhapsode.
MÉLISSA, la danseuse.
Groupes de Pharisiens, de Zélateurs, d'Esséniens, d'ow-
vriers, de femmes de la suite de Marianne.
Cohortes Gauloise, Germaine, Thrace.
Le Prétoire.
( La scène se passe à Jérusalem, dans le palais d'Hérode,
décoré d'aigles romaines, de trophées, de peintures, d'animaux
symboliques et d'images du paganisme).
MARIANNE , ACTE PREMIER
ACTE PREMIER.
SCENE I.
MARIANNE, JOSEPH.
MARIAMSE.
Je ne me flatte point d'une espérance vaine ,
Dans l'art des meurtriers, le roi débute à peine;
Plus, sur le peuple hébreu son bras s'appesantit,
Plus, sa colère monte et sa rage grandit.
Mais, qu'il n'espère point qu'à son pouvoir, docile,
Je m'abaisse au niveau de son âme servile.
Comme un spectre vengeur, attachée à ses pas,
Je braverai sa force et ne céderai pas.
JOSEPH.
Marianne, songez à ce qui vous menace!
Tout, d'un oeil soupçonneux, atteste ici la trace,
Chacun suilen secret, vos gestes, vos regards, -
Et peut livrer la Reine à d'étranges hasards.
Un mot de vous, un seul, passant de bouche en bouche,
Arrive, plein de liel, au Roi, dès qu'il y touche.
1.
10 MARIANNE,
L'accusateur d'hier est demain condamné,
Et l'infâme assassin est bientôt pardonné.
Moi-même, en vous parlant avec quelque mystère,
J'appelle sur nous deux un châtiment sévère,
Car, le moindre soupçon du Roi, dans un transport,
Soudain, se convertit en un arrêt de mort.
MARIANNE.
Ses soupçons, je les veux; la mort, je la dédaigne.
Je le hais beaucoup trop, pour que la peur m'alleigne,
Entre nous, désormais, ni trêve, ni merci,
Il faut que l'un des deux triomphe ou meure ici.
11 faut que de mon sexe, abandonnant le rôle,
Ma voix, le jour, la nuit, sans cesse le désole,
Que, rebelle à son joug, j'irrite son désir,
Qu'il s'èche de son feu, sans pouvoir l'assouvir ;
Il faut que près de lui, des torrents d'ironie
De ses soupçons jaloux, allument l'incendie,
Et que, dans sa fureur, rongé par le remords,
Il se débatte en vain sous le trait qui le mord.
Va, contre ces romains, qu'il flatte et qu'il adore,
Le vieux sang d'Asmoné peut bien lutter encore,
Et si le temple saint s'écroulait sous leurs fers,
Il resterait aux Juifs, pour temple, l'univers!
Moi, je supporterais que ce roi de théâtre
ACTE PREMIER. • 1 I
Souille Jérusalem de son culte idolâtre!
Qu'il accomplisse en paix ces liens odieux,
Entre le Dieu des Juifs et les Empereurs-Dieux!
Lors même que Sion, refoulant sa colère,
Ne reculerait point devant cet adultère
Et subirait la loi de ce barbare époux,
Moi, seule, devant lui, je resterais debout!
JOSEPII.
Oh ! combien j'applaudis à ce mâle courage,
Qui, sans crainte, vous fait affronter le naufrage !
Mais, craignez Salomé; ses feintes, ses détours,
Entre son frère et vous se glisseront toujours.
C'est le même démon qui tous deux les inspire,
Ce que l'un trouve mal, l'autre le trouve pire.
Lorsqu'ils ont tous les deux ourdi leurs attentats,
L'un, en est la pensée et l'autre, en est le bras,
Divisés un instant, le crime les rallie,
D'un venin corrupteur leur âme s'est nourrie,
Hélas ! pourquoi faut-il que nos tristes destins
Nous livrent sans défense à de pareilles mains"?
MARIANNE.
Si Salomé possède une astuce infernale,
Moi, j'ai l'amour d'Hérode et la lutlc est égale.
Uérode craint en moi le prestige puissant
■Î2 MAMANNE,
Qui s'attache à Modin, à ma race, à mon sang,
11 craint que d'Israël, le courroux qui sommeille,
Au moindre souvenir des miens, ne se réveille
Et ne rejette au loin sur le sol ennemi
Son pouvoir sur sa base encor mal affermi.
Ambitieux et vain, dévoré de tristesse,
Son coeur est un abîme où combattent sans cesse,
Et le bien et le mal, l'impuissance et l'orgueil,
Des parvenus d'un jour, inévitable écueil !
Etonné de son sort, surpris de sa fortune,
La moindre faction le trouble, l'importune.
Pour le voir à mes pieds, trembler, pâle, éperdu,
Il suffit qu'au dehors mon nom soit entendu,
Qu'un regard sympathique accompagne la Reine,
Que le peuple salue en moi sa souveraine ;
A ses excès je veux que nous mettions un frein,
Dans l'ivraie il est temps do choisir le bon grain,
Il est temps que Sion, lâchement asservie,
De Rome ne soit plus une froide copie,
Qu'un vulgaire apostat, monstre d'impiété,
•Ne souille plus en vain sa virile beauté,
Que du joug étranger, affichant le scandale,
Il ne la livre plus en obscure vassale
Et que, pour mieux solder aux Césars sa rançon,
Il ne demande plus aux champs double moisson.
ACTE PREMIER. 13
De ce faste pompeux dont ses mains sont prodigues,
J'arrêterai l'abus; courons, courons aux digues,
Et que Jérusalem efface dans ses murs,
De l'Empire Romain, les insignes impurs 1
JOSEPH.
El, que peut-elle, hélas, énervée et flétrie,
Contre ce joug de fer qui dévore sa vie ?
Tout présage à la fois sa ruine et sa fin ;
Qpand la sève a tari, le tronc résiste en vain.
La dispute et le doute ont divisé notre âme,
Chacun porte à l'autel uncoeur tiède etsans flamme;
Chaque jour, la discorde ébranle la cité
Et détache un lambeau de sa vieille unité.
Le; plus forts ont fléchi-, dans sa foi, chancelante,
A sa chute, Sion court comme une bacchante;
De faux docteurs par l'or d'Hérode corrompus
Ont amolli, sapé les austères vertus;
Dans le^sein qui la porte, avant qu'elle soit mûre,
Ils étouffent l'idée, et, dans leur imposture,
On en a vu pousser le blasphème odieux
Et le superbe orgueil jusqu'à détrôner Dieu !
Partout, la simonie et le sophisme aride,
Dësmotspompeuxet rien, au fond, qu'un cadre vide.
A'peine, de nos jours, quelques rares élus
I i MARIANNE ,
Lisent les livres saints que nos pères ont lus.
Des sectaires obscurs, clans leur langage impie,
Annoncent, chaque jour, quelque nouveau Messie.
Sans liens, sans vigueur, le pays d'Israël
Ne sera bientôt plus qu'une ombre de Babel,
Et des parvis sacrés désertant les portiques,
Le peuple aura bientôt perdu ses moeurs antiques.
Pour que Jérusalem échappe à l'abandon,
Que lui resterait-il ?
MARIANNE.
Il resterait son nom !
De la cendre des murs, il surgirait l'idée
. Par l'avenir lointain, mûrie et fécondée ;
On l'outrage aujourd'hui, mais il ne s'en perd rien,
Il faut braver le mal, pour arriver au bien.
Suze, Persépolis, Babylone, Ninive,
Ont péri, sans que rien d'animé leur survive :
Israël seul surnage, il a pour lui le tems,
Et Dieu l'a réservé pour les coeurs en suspens !
Quand on est nécessaire, il faut savoir attendre,
Laisser à l'avenir le soin de vous défendre,
Sur la cime des monts arborer son drapeau,
Sans craindre les périls, l'y tenir ferme et haut!
Les âmes et les mers prennent diverses routes,
Mais au même Océan elles arrivent toutes.
ACTE PRRM1EI1. 15
Rassure-toi, plutôt que de subir l'affront
De cejoug destructeur, ces deux mains sécheront.
JOSEPH.
Il faut tout craindre, hélas, d'une âme vile et lâche.
En vivant près de lui, vous vivez sous la hache.
Je ne le sais que trop, de grâce, écoutez-moi,
Et jugez si je puis maîtriser mon effroi :
Lorsqu'Hérode inquiet, tremblant pour sa couronne,
Près d'Octave courut se prosterner à Rome,
A l'instant du départ, l'ordre qu'il me donna,
Ne fut rien moins, ma soeur, que votre assassinai.
« Si, contre mon espoir, la chance inopportune
« Venait à m'abaisser du haut de ma fortune,
« Me dit-il, d'un ton bref, alors, sans hésiter,
« A de vaines terreurs, ami, sans l'arrêter,
« Qu'on n'entende jamais plus parler de la reine,
« Qu'unemain sûre frappe et finisse sa peine. »
J'entends encor ces mois, froids, âpres, et depuis,
Ils attristent mes jours, ils tourmentent mes nuits,
Et vous voulez, après cet ordre sanguinaire,
Que je ne craigne rien pour vous de sa colère?
•Crôycz-nioi, cachez bien votre ressentiment,
De ne plus le braver, failes-moi le sermenl,
16 MARIANNE ,
Au nom du ciel, ma soeur, contenez-vous, silence:
Rien de plus, car voilà Salomé qui s'avance.
Pour moi, je ne saurais supporter sans frémir
Ses regards odieux toujours prêts à trahir.
(Il sort.)
SCÈNE II.
MARIANNE, SALOMÉ.
SALOMÉ.
Convenez donc, ma soeur, qu'en vigilante épouse,
De vous, j'aurais, parfois, le droit d'être jalouse ?
A vous voir tous les deux sans cesse réunis,
D'un même sentiment, on vous croirait épris.
Malgré vous, on dirait qu'un philtre vous attire,
Que vous vous débattez en vain sous son empire ;
Des coeurs faits pour s'aimer, tendre et touchant accord!
Dans les goûts de chacun, quel caprice du sort !
Moi, j'aime les plaisirs et la danse légère,
Vous, vous aimez l'étude et la retraite austère ;
Moi, j'aime les bijoux, l'or, les perles d'Ophir,
La pourpre étincelant de l'éclat du saphir,
Le gymnase, les bains, les somptueux portiques,
Le spectacle enivrant de nos jeux olympiques.
ACTE PREMIER. i~t
J'aime des voluptés le luxe oriental,
Les lambris décorés de cèdre et de sanlal, •
L'arbre de Jéricho que partout on renomme
Dont les flancs parfumés laissent couler le baume.
Pour vous, indifférente à la joie, au plaisir,
Rien de ce luxe ici ne peut vous éblouir.
Moi, je cède aux amours, qu'en secret on dérobe,
J'aime àchangerd'amant, comme on change de robe;
Pour vous, vous n'aimeriez qu'une fois, mais si fort,
Qu'un amant infidèle, il vous le faudrait mort.
Mon époux est constant, trop constant, je vous jure.
Avec lui, ne craignez trahison, ni parjure,
Oh ! ce pauvre Joseph est un amant transi,
Semblable à ces oiseaux qui s'échappent du nid,
La coquille de l'oeuf encore sur la tête ;
Dès qu'il a fait un pas, hors d'haleine, il s'arrête.
Vous voyez que je suis généreuse et combien
J'attache peu de prix à ce qui m'appartient,
Je renonce à mesdroits, mais du moins, en échange,
Enlacez mon époux, tandis que je me venge.
MARIANNE.
lereconnais bien là, ce langage infamant,
Que Rome avec ses moeurs, vous transmit en naissant,
18 MARIANNE,
Du joug qu'il a porté, l'affranchi, quoi qu'il fasse,
Dans ses goûts dépravés garde toujours la trace.
SALOMÉ.
Par pitié, laissez là ces grands airs de pudeur
Qui ne conviennent plus qu'à Joseph, le pasteur;
Une faute entre nous, n'est qu'affaire de date,
Plus long-temps on combat, et plus, la fauteéclale;
Soit, quelques jours plus tard, soit, quelques jours plus tôt,
La femme la plus chaste est surprise en défaut.
On résiste d'abord ; puis, rêveuse, on se penche
Vers le lac ombragé qui vous fait pure et blanche,
Puis,... on descend un peu; le pied vous glisse, alors
On s'attache aux rameaux, onse suspend aux bords,
Puis, folle sur le lac qui scintille et tournoie,
On se balance, on rit, puis, enfin,... on se noie.
Alors, tout près de là, quelque l'aune moqueur
Applaudit la défaite et sourit au vainqueur ;
Vous êtes jeune encor, profitez de votre âge,
La beauté n'a qu'un jour, la vie est un passage..
Croyez-moi, hàtez-voua de savoir en jouir,
Le fruit qu'on nous défend est si doux à cueillir !
MARIANNE.
Se peut-il qu'à ce point d'impudique bassesse
Sans la rougeur au front une femme s'abaisse'.'
ACTE PREMIER. 1 9
SALOMÉ.
De la morale encor, oh ! mon Dieu, vous voilà,
Tout aussi bien que vous, ma soeur, je sais cela.
Mais à quoi donc sert-il d'être une femme forte
Pour qu'au premier écueil cette morale avorte ?
Vos principes, ma soeur, étaient bons pour ce temps
Où, pour plaire à Rachel, Jacob mettait sept ans;
Aujourd'hui, pour se rendre, une dame romaine,
Lorsque le coeur lui bat, met quelques jours, à peine.
Ce qu'on décore ici du nom de chasteté,
N'est qu'un mot sans valeur pour la plèbe inventé,
A Rome, d'autre moeurs distinguent la noblesse :
Pour combien de Lais compte-t-onde Lucrèce?
MARIANNE.
Va, dans Rome porter l'exécrable poison
Qu'a soufflé dans ton sein l'esprit de trahison,
Va, clans Rome étaler, perfide conseillère,
Tes cyniques amours et tes goûts de mégère,
Sur quelque infâme autel à Vénus consacré
Va te prostituer à son culte abhorré,
Le front ceint de verveine et, lafacerougie,
Va, cours prendre la place à la païenne orgie ;
Parfume tes cheveux et de myrrhe et de nard,
Jette à chaque passant un effronté regard,
ÎO MARIANNE ,
De tes amants d'un jour, sape, énerve la force,
Lasse de tes époux, donne-leur le divorce,
De tes pièges grossiers dans la débauche ourdis
Je saurai dénouer les ténébreux replis,
Le peuple d'Israël, sans voiles, sans mystère,
D'Hérode connaîtra l'horrible familière
Et jugera s'il peut, de ce double fléau,
Supporter, sans rougir, le scandaleux fardeau.
(Elle sort.)
SCÈNE III.
SALOMÉ (seule.)
Toujours plus intraitable et plus incorrigible !
Le temps amollira cette glace inflexible.
Ah ! tu veux avec moi jouter d'un pas égal ?
Eh bien, soit, nous verrons si le bien vaut le mal,
Laquelle de nous deux, de l'impie ou de la sainte,
Saura mieux étouffer l'autre sous son étreinte.
Ah ! tu veux essayer sur un roi dissolu,
L'empire que te donne une froide vertu,
De ta race qui meurt d'une lente agonie,
Tu veux ressusciter et la sève et la vie,
D'un cadavre impuissant évoquer le réveil,
Soulever ce qui dort d'un éternel sommeil,
Ce rôle n'est point fait pour toi, sévère prude;
Salomé te prépare une revanche rude.
ACTE PREMIER. 21
Ilérode m'appartient par le droit du plus fort,
Si ta vertu résiste, il me faudra ta mort ;
J'attiserai si bien sa colère jalouse,
Que la soeur écoutée effacera l'épouse,
De son ame irascible en proie à la terreur,
J'irriterai si bien les soupçons, la fureur,
Que cédant à ma voix, monarque en apparence,
Quand il croira régner, moi, j'aurai la puissance.
Mais le voici, fuyons, cachons bien notre jeu.
(Elle sort.)
SCÈNE IV.
(Sur le devant de la scène, Ilérode entouré de ses cohortes
gauloise, germaine, thraco. Dans le fond lie la scène : groupes
de zélateurs, d'Esséniens, de femmes israélites, de la suite de
Marianne).
HÉRODE (à ses cohortes) :
Que tout le monde ici n'ait qu'un but, qu'un seul voeu!
Sur un trône vermoulu, greffons de jeunes liges,
D'un passé qui s'enfuit effaçons les vestiges,
Aux sépulcres blanchis d'un obscur sanhédrin
Substituons partout l'éclat du nom Romain,
Elevons à César des autels magnifiques,
Que de nouvelles moeurs chassent les moeurs antiques,
Qu'Israël ne soit plus, comme un épais buisson,
V£ MARIANNE ,
Fermé de toutes parts, périsse la cloison !
De préjugés étroits secouons les entraves,
De rites surannés ne soyons plus esclaves.
Sans craindre l'étranger, que nos murs soient ouverts
Aux usages, aux jeux de cent peuples divers,
Que le luxe partout s'étale avec largesse,
Aux arts de l'Orient mêlons ceux de la Grèce,
Mosaïque vivante aux splendides couleurs,
QueSion ne soit plus la cité des douleurs :
Marbres, soulevez-vous, dressez-vous, colonnades,
Jardins, animez-vous, coulez, fraîches cascades,
Des rives du Jourdain, aux plaines d'Ascalon,
Surgisssez monuments, temples saints d'Apollon !
De créneaux et de tours, comme un phare, parée,
Sur tes blocs de granit, lève-toi, Césarée !
D'Auguste Empereur-Dieu, grave dans son maintien,
Relrace-nousles traits, Jupiter Olympien !
Qu'on éteigne partout l'ardeur iconoclaste,
Au lieu de Samarie, édifions Sébaste,
Qu'elle ait pour protectrice une Junon d'Argos,
Qu'Adonis ait son culte et sa fête à Byblos !
A Bérithe étendons notre munificence,
Dotons-là de forums, de greniers d'abondance,
Damas, Ptolemais, Tripoli, Sidon, Tyr,
De nos riches faveurs gardez le souvenir,
.ACTE PREMIER. 23
Et que Nicopolis, Pergame de Mysie,
S'enivrent des parfums les plus doux d'Arabie !
Vous, gardes, avec soin, poursuivez vos desseins,
A lever le tribut forcez les publicains,
Sans cesse, surveillez les zélateurs rebelles,
Dans l'ombre, épiez bien leurs trames criminelles,
A la moindre révolte, au moindre cri de mort,
Frappez, frappez sans crainte, et surtout, frappez fort.
(Ilérode sort suivi de ses cohortes).
SCÈNE V.
GROUPES DIVERS.
UN ZÉLATEUR.
Et que nous font à nous ces pompes étrangères,
S'il faut les acheter par le sang de nos frères ?
Tandis qu'un proconsul, un collecteur Romain,
S'engraisse à nos dépens, nous mourons tous de faim.
De notre servitude, exécrable symbole,
Il nous faut à César offrir encor l'obole!
UN PHARISIEN.
Va-t-il, comme autrefois l'impie Antiochus,
Nous obliger d'offrir des palmes à Bacchus?
Chacun des Publicains que son joug nous impose,
24 MARIANNE,
Est un traître vendu sourdement à sa cause,
On les voit sans pudeur, avides de trésors.
Fouiller dans les tombeaux la poussière des morts.
UNE FEMME DE LA SUITE DE MARIANNE.
Quand sur nos maux gémit la belle Marianne,
L'infâme,Salomé sépare en courtisane.
UN AUTRE ZÉLATEUR.
Pour comble d'infamie et de calamité,
A son règne il nous faut jurer fidélité!
Oh! quand viendra le jour où secouant sa chaîne,
Sion ne sera plus une cité romaine?
UN ESSÉNIEN.
La servitude, hélas, est comme un long sommeil
Plus on dort et plus tard arrive le réveil !
UN AUTRE ZÉLATEUR.
Jusques à quand, Sion, dans cette léthargie
Resteras-tu, sans force, impassible, accroupie?
Ilérode ne met plus de frein à sa fureui,
Devant lui, tous les siens reculent de terreur.
UN AUTRE ESSÉNIEN.
Allons, séparons-nous, dans ce temps de misère,
!1 faut tout redouter de ce monstre en colère !
(Us sortent.)
ACTE SECOND. 25
ACTE SECOND.
SCENE I.
IIERODE, NICOLAUS DE DAMAS.
IIÉR0DE.
Tu sais, Nicolaùs, par combien d'artifices,
De la fortune il faut maîtriser les caprices !
Ce peuple, au fond, me hait; pour vaincre ses mépris,
11 n'est qu'un seul moyen, corrompre ses esprits.
Par de pompeux desseins tromper sa servitude,
Noyer dans les plaisirs son humeur âpre et rude.
Mais tout cela n'est rien, si la paix de l'Etal
Exige, chaque jour, un nouvel attentat.
En vain, s'en défend-on, la plus belle couronne
N'a que de faux attraits, si la peur l'environne!
La crainte de la perdre empêche d'en jouir,
Et, souvent, elle fuit qui croit mieux la tenir!
Plus, pour la conserver, on immole de têtes,
Plus, on sent sur son front s'amasser de tempêtes !
J'enai fauché beaucoup ; tu sais, par quels efforts,
Aux rebelles j'ai dû serrer de près le mors,
26 MARIANNE,
Et comment, pour dompter leur révolte tenace,
Il m'a fallu tailler, au vif, dans chaque race,
D'un Sanhédrin caduc saper l'infirmité,
Abattre des plus fiers la sotte vanité,
Asservir la tiare, annuler son prestige,
De son ancien éclat ne garder qu'un vestige,
Et des Asmonôens, implacable ennemi,
Frapper jusqu'au dernier, pour me voir affermi.
Pourtant, je crains encor ; fidèle à sa coutume, .
On dirait, que ce peuple est formé de bitume,
Que son antique loi résiste comme un mur
Enduit sur tous ses joints du ciment le plus dur,
Et que d'un sang nouveau qu'alimentent ses haines,
Plus il en coule, et plus, il en a dans les veines !
Tu connais son amour pour Faîtière beauté
Qui me traîne à son char, captif, sous sa fierté!...
Rien ne peut la toucher, Marianne inflexible
Oppose à ma tendresse un rempart invincible,
J'ai beau m'humilier, pour la vaincre, partout,
Comme un remords vivant, elle me suit, debout;
Le souvenir des siens, l'orgueil de sa naissance
Lui font, à chaque instant, mépriser ma puissance.
Son front -illuminé, sa prophétique voix,
Me remplissent de trouble et me glacent d'effroi.
Je tremble à son aspect, son regard me fascine,
ACTE SECOND. 21
Lorsque je crois régner, c'est elle qui domine;
J'implore, je supplie et je menace en vain,
Je subis, malgré moi, son charme souverain.
N'as-lu, Nicolaùs, contre un tel maléfice
Aucun philtre secret qui préserve et guérisse ?
NICOLAUS.
Et que pourrait tenter Marianne aujourd'hui,
Lorsqu'on a , comme vous, Auguste, pour appui?
Si l'ingrate persiste en son indifférence,
Rendez haine pour haine, offense pour offense.
Châtiez, réprimez cet indomptable orgueil:
Qui se laisse outrager se prépare un écueil.
De ses charmes bravez la dangereuse amorce,
Au lieu de la douceur, faites agir la force.
Lorsque tout à vos lois se plie et cède ici,
Que la Reine, à son tour, fléchisse et cè.de aussi.
Et que craindriez- vous? chaque jour, un'message
De l'amitié de Rome apporte un nouveau gage ;
Chassez de votre esprit cette folle terreur,
Vous marcherez bientôt l'égal de l'Empereur,
Riches de vos présens, l'Egypte, la Syrie
Vous salûront bientôt Roi de toute l'Asie,
Loin de paraître aux Juifs un tyran odieux,
Vous serez leur Messie attendu, presque un Dieu !
28 .MARIANNE,
HÉR0DE.
Ami, si tu pouvais la voir dans sa colère,
Dans les sages conseils, tu serais moins sévère.
La nuit, quand tout est calme et dort dans ce palais,
Le teint pâle, l'oeil fixe, el, les cheveux défaits,
Elle se lève ; alors, à sa proie attachée,
La parole s'échappe entre ses dents mâchée.
Commeun son rauque et sourd, elle vibre et.soudain,
On dirait qu'on entend frémir un bruit d'airain,
Sur sa lèvre amincie où le courroux s'amasse
On croirait voir saillir tout l'orgueil de sa race,
La poitrine oppressée et, les seins haletants,
Son regard vous pénétre'et vous poursuit longtemps....
Bientôt, un vif éclair sillonne son visage,
C'est le signe de feu, précurseur de l'orage.
Alors, ami, crois-moi, jamais sous le soleil,
On ne vit s'accomplir de prodige pareil ;
Le volcan qui mugit, la foudre, la tempête,
L'Océan en fureur qu'aucun lien n'arrête,
Ne peuvent égaler ces accents brefs, heurtés,
Qui roulent l'un sur l'autre en flots précipités.
Alors, ami, vois-tu. ce n'est plus une femme,
C'est un ange, un démon, qu'un saint transport enflamme.
Elle évoque les temps; le passé, l'avenir
ACTE SECOND. 29
Ss dressent à sa voix et semblent tressaillir.
Alors, elle a des cris, dont l'ardente brûlure
M'atteint comme le fer rougi pour la torture.
Alors, comme aux grands jours du jugement dernier,
Un cortège de morts se lève tout entier,
Ceux-là que tu connais, que nous avons ensemble
Condamnés, à sa voix, ressuscitent;... j'en tremble!
Us me désignent tous, d'un geste accusateur :
Tiens, je crois vofr encor leur sourire moqueur,
Hyrca'n, surtout, Hyrcan, dont l'auguste vieillesse
Abrita si longtemps ma première jeunesse,
L'entends-tu s'écrier : que t'avais-je donc fait,
Ingrat, pour me payer ainsi de mon bienfait ?
C'est bien là son regard, sa marche chancelante,
Vois-tu, comme il me tend une main suppliante !
Lui, mon maître ! mon Roi ! se traîne à mes genoux,
Et plus il prie, et plus je redouble mes coups !
Que me veux-tu? réponds, fantôme épouvantable,
Avec ton noir suaire et ta voix lames table ?
Pourquoi te redresser ainsi dans ton cercueil
Et remplir ce palais de plaintes et de deuil ?
Marianne dit vrai; j'en jure, par mon âme,
Nous avonslà, tousdoux, commis un meurtre infâme.
30 MARIANNE ,
NICOLAUS DE DAMAS.
Je ne vous connais plus, vous, si ferme, si fort,
Faiblir ainsi devant l'ombre vaine d'un' mort !
Quand on craint d'être injuste,on a toujours à craindre,
Et qui veut tout pouvoir, doit oser tout enfreindre.
A quoi bon, dites-moi, toujours s'entretenir
D'un passé qui s'enfuit ? songez à l'avenir,
Chassez de votre coeur Marianne rebelle ,
Et, qu'à d'autres amours ce coeur se renouvelle!
I1ÉR0DE.
Je ne puis!... Marianne,oh ! viens,..pitié .. merci!...
Pitié pour mes tourments... qu'on me l'amène ici.
Va la trouver, va, cours, dis-lui ma défaillance,
Dis-lui, qu'elle estmonbien, mon unique espérance,
Et si tu ne peux point la vaincre, la fléchir,
Avec elle, au tombeau, je veux m'ensevelir.
NICOLAUS ( à pari ).
Lâche, autant que cj-uel ! je tiendrai ma promesse...
De ce nouvel accès d'imbécille faiblesse
Informons Salomé si prompte à l'investir; .
Elle saura bientôt l'en faire repentir !
(// sort).
ACTE SECOND. 31
SCÈNE II.
MARIANNE, HÉRODE.
MARIANNE.
Quel ordre près de vous en ces lieux me rappelle ?
HÉRODE.
Ne fléchirai-je donc jamais ce coeur rebelle,
Et, malgré mon amour, mes transports, mon ardeur,
N'obliendrai-je de vous que refus et froideur?
Marianne, écoutez : jusqu'à la frénésie
Je sens que cet amour s'empare de ma vie,
Contre moi-même en vain je cherche à me raidir,
Rien ne peut le dompter, rien ne peut l'attiédir,
Et l'effort que je fais pour l'arracher de l'âme
Est comme un vent qui souffle et ravive la flamme.
Je connais vos griefs, oublions le passé,
Vous savez mes remords, ils vous vengent assez.
Ce qu'un autre, à l'instant, me pairait de sa tète,
Je le subis de vous, j'accepte ma défaite.
Pour vous plaire et chasser vos amères douleurs,
Les murs de ce palais se festonnent de fleurs;
De.luxe, d'ornements, pour vous voir embellie
J'épuiserais s'il faut, les trésors de l'Asie.
32 MARIANNE ,
Lasse de me poursuivre et de me désoler,
N'aurez-vous pas enfin un mot pour consoler?
MARIANNE.
Ne me parlez donc plus d'amour et de tendresse,
L'amour chez l'assassin n'est qu'une affreuse ivresse.
Rien ne sied aussi mal au crime couronné
Que ces bruyants transports d'un ooeur désordonné.
Le regard, qui du sang conserve encor la trace,
Ne saurait s'attendrir; quand il prie, il menace ;
Portez, portez plus loin ce langage menteur,
Et réservez pour Rome un encens imposteur.
Rome n'est-elle pas pour vous pleine de charmes'.'
Moi, je n'ai que mon deuil, mes regretsetmes larmes ;
De souvenirs affreux le lugubre appareil
S'attache à mon chevet et ronge mon sommeil.
• HÉRODE.
Gardez-vous d'abuser de l'invincible empire,
Que vous donne sur moi celte ardeur en délire ;
Plus vosdédains sonthauts, plus mes trrnsportsjaloux
Viennent s'humilier bien bas à vos genoux;
Mais si parfois, s'abaisse ainsi mon humeur fière,
Du lion endormi, redoutez la colère !...
MARIANNE.
Et que me font à moi tous vos ressentiments,
ACTE SECOND. 33
Et tout ce vain courroux, ces fureurs, ces tourments?
N'avez-vous point assez envenimé ma haine
Pour qu'au moins de mon coeur je reste souveraine ?
Captive auprès de vous, livrée à vos désirs,
N'avez-vous point bravé mes refus, mes soupirs?
Comme une vile esclave à vos lois enchaînée,
A l'autel, malgré moi, vous m'avez entraînée ;
Jérusalem croulait sous le fer ennemi,
. Du sang de ses martyrs le temple était rougi,
Le cruel Sosius, au prix d'une couronne,
Vous soldait lâchement le meurtre d'Antigone,
Son ombre errait encor près du lit nuptial,
Quand je vis s'accomplir cet hymen infernal !
Ce n'était point assez et de l'oncle et du père,
11 te fallait encore l'aïeul octogénaire,
Du dernier de tes rois souiller les cheveux blancs,
Attirer' près de toi ses pas faibles, tremblans,
Au Parthe hospitalier arracher sa vieillesse,
Lui prodiguer les soins d'une horrible tendresse,
Et, non content enfin de l'avoir détrôné,
L'étouffer dans tes bras, misérable damné !
Après de tels forfaits dont la terreur m'obsède,
A tes fades propos, tu prétends que je cède !
Tu m'oses demander que, propice à tes voeux,
Je m'abandonne encor à tes soins amoureux !
34 MARIANNE,
Je ne m'abuse point, si lu m'.as épargnée,
C'est que Sion d'horreur se serait indignée,
De tes faux sentiments l'astucieux détour
Vient de la politique et non de ton amour,
Comme un tigre qui tient une proie en réserve
Tu m'as laissé la vie afin qu'elle te serve,
Et, peu sûr de ce trône où tu crains l'avenir,
Tu ne veux m'adorer que pour t'y maintenir !
Si l'amour doit calmer cette fièvre inquiète,
Il faut en acheter à Rome où tout s'achète.
Rome, n'est-elle pas un immense bazar,
Où des peuples, des rois, trafique le César ?
Pour quelques lalens, prix d'une infâme manoeuvre,
Du Nil, Antoine a bien acheté la couleuvre,
Et, pour mieux défrayer son pompeux attirail,
Ne te livra-t-il point la Galilée à bail?
HÉRODE.
Madame, c'est assez insuller ma souffrance,
Si je perds votre amour, j'ai, du moins, la vengeance !
Malgré tous vos mépris, je saurai bien fléchir
Cet indomptable orgueil qui ne sait que hoir ;
Ilérode fut cruel, oui, pour monter au trône,
Rien ne coûte à celui qu'une fièvre aiguillonne,
A ce désir fatal, une fois condamné,
ACTE SEW.1ND. 3-'j
On ne s'arrête plus, on frappe, en vrai damné,
On sent en soi rugir une rage maudite,
Plus le désir s'accroît, et plus l'obstacle irrite,
On s'aveugle, on s'égare, une main a bientôt
D'un geste supprimé ce qui vous gène trop ;
Puis, lorsque des grandeurs on a gravi le faite;,
Le remords vous saisit, et vous tourne la tête.
Ensuite, supposez pour buta ce dessein,
Une lave d'amour qui vous brûle le sein ;
Supposez, qu'au milieu de la magnificence,
On ait nourri longtemps un rêve d'espérance,
Et que ce rêve à peine accompli, le démon
Soudain souffle dessus le rêve qui se fond,
Comprenez-vous alors, comprenez-vous, Madame,
Le supplice d'enfer qui vous torture l'ame ?
Avoir rêvé l'amour, ne trouver que mépris,
Que regards sans pitié par la haine endurcis;
Contre ses propres maux, n'avoir pour tout refuge,
Que l'ironie amère et le sang-froid d'un juge,
Entendre à chaque instant ce juge accusateur,
Vous prodiguer l'outrage et le pire insulteur,
Penser que, loin de moi, peut-être, avec mystère,
Ce juge s'assouplit et devient moins sévère,
Quece front si chargé de fiel et de courroux,
Se montre, loin de moi, plus serein et plus doux !. .
36 MARIANNE ,
Alors, Madame, alors, au comble du délire,
11 n'est aucun excès auquel le coeur n'aspire;
Alors, si près de vous, mon Dieu, que sais-je, moi ?
Je puis tout accomplir, ne suis-je pas le Roi?
Que ne saurait tenter la fureur en démence?
Madame, entendez-vous ?... (/( brandit son poignard
dans le fourreau) Vous comprenez... je pense.
MARIANNE.
J'ai compris ; c'est donc là cet amour si puissant
Qu'Hérode promettait, naguère, en s'abaissant !
Amour naïf et pur, qui ne flatte et caresse,
Que pour mieux étouffer l'objet de sa tendresse l
C'était pour moi, j'avoue, étrange, merveilleux,
De voir à mes genoux, un Ilérode amoureux !
Mais, va, n'espère point, par ta froide menace.
Intimider mon coeur, assassin de ma race,
Tes sinistres projets, ion oeil fauve, hagard,
Loin d'abattre ma haine, en affilent le dard !
Si tu veux me fléchir, situ veux que j'oublie,
Rends-moi lesang des miens qui vers toi monte et crie,
Rends-moi, rends-moi, te dis-je,un frère infortuné,
Dans un lac par ton ordre atteint et moissonné,
Rends-moi tous ces proscrits que ta horde vénale
ACTE SECOND. '.'.',
Désigne pour lu mort sur ta liste fatale,
Rends-moi ces faux suspects que Ion farouche orgueil
Va fouiller, tout vivants, dans la nuit du cercueil-,
Des Triumvirs Romains, servile plagiaire,
Copie avec ferveur leur code sanguinaire,
Rampe, rampe toujours, obscur Iduméen ,
Pour effacer l'éclat du nom Asmonéen,
Et, pour mieux déguiser ton ignoble origine,
Attache tes faux dieux à la maison divine,
Accomplis sans pudeur ton pacte de vassal,
Mords la main qui te rive au char impérial.
Flatte, séduis, trahis, de bassesse en bassesse,
Flaire de loin l'instant où ton crédit s'affaisse,
Traîne-toi dans la boue et, tout en t'abaissant,
Déserte le vaincu qui t'a fait triomphant.
Après César, Brutus, après Antoine, Octave ,
Trompe-les, tour à tour; fais ton métier d'esclave.
Régisseur dévoué, soumis à leur tribut,
Du sang de tes sujets sers-leur le revenu,
Pour assouvir la faim des Proconsuls de Rome,
Livre-leur terres, biens, tout, jusqu'au dernier homme-,
Si la terre et le sang manquent à tes trésors,
Exhume des tombeaux la poussière des morts,
Dans la tour ténébreuse où tes crimes se forgent,
Où de meurtres, de vols, les familiers se gorgenl.
38 MARIANNE,
Va, réprouvé du ciel, va, collecteur d'impôls,
Corrompre, soudoyer tes infâmes suppôts,
Qui, pareils aux démons vendus à la Géhenne ,
Emplissent de poisons ta coupe toujours pleine,
Qui, te fermant les yeux, te mènent par la main
Vers ce gouffre sans fond où finit tout chemin :
Là, pas un seul rameau, pas une seule tige,
N'arrêteront ta chute à l'heure du vertige,
Comme un vautour penché vers cet abîme noir,
Tu-te tordras en vain d'un jaloux désespoir,
Plutôt que de céder à ton amour qui tue,
Tu me posséderas, morte, mais non vaincue.
{Elle sort.)
SCÈNE III.
RÉRODE (seul.)
Sentir qu'ici tout tremble et fléchit sous ma loi,
Qu'elle seule résiste et tonne contre moi !
D'un invincible amour éprouver la torture,
Et rien, pour apaiser ce coeur, que sa morsure !
Viennent donc la vengeance et l'esprit de Satan
Envenimer ce coeur d'amour tout palpitant !
Oh ! qu'elle meure donc, cette femme implacable
Si la haine lui plait, soyons impitoyable !
ACTE SECOND. 39
Qu'importent, après tout, ses plaintes, ses refus.
Une fois au tombeau, les morts n'accusent plus !
Avec eux, dès long-temps, j'ai noué connaissance
Et je sais ce que vaut leur éternel silence !..:
Elle, mourir 1 oh ! non, tourments affreux! .
Sa beauté me subjugue et redouble mes feux !
Plus j'entends résonner cette voix prophétique,
Plus, je me sens atteint d'une ardeur frénétique,
Plus, contre mes transports, son pouvoir se raidit,
Plus, le volcan s'allume et dans mon sein rugit !
Sans doute, elle me trompe, oui, j!en suis sûr, la femme
Saintepour l'un, pour l'autre, est souvent une infâme,
Chaste et rêveuse ici, ne parlant que du ciel,
Là, de plaisirs furlifs, elle épuise le miel.
Enfer 1 et si la reine à d'autres s'abandonne,
•Je puis, en la perdant, perdre aussi la couronne !
Ce sceptre que j'ai mis vingt ans à conquérir,
Comme un roseau fêlé, pourrait s'évanouir !
Levez-vous, levez-vous, noirs esprits du Ténare,
•Mânes d'Antipater, oh ! ma raison s'égare,
Que la terreur partout se dresse sur mes pas,
Je suis trop loin encor do tous les attentats !
Que .)e glaive partout, sans crainte, se promène,
Thraces, Gaulois, Germains, venez servir ma haine,
Salomé, Salomé, mon guide, mon soutien,
40 MARIANNE,
Sans retour, désormais, Hérode t'appartient,
Accours, inspire-moi, séduis, trompe, caresse;
Qu'aucune trahison n'échappe à ta finesse !
SCÈNE IV.
SALOMÉ,HÉRODE.
SALOMÉ (rêveuse, ne paraissant pas se douter de la
présence d'Hérode.)
Entre elle et lui, pourquoi ces airs mystérieux?
HÉRODE.
Parle, quels sont ces airs, qu'ont deviné tes yeux?
SALOMÉ.
Rien que de vague encor.
HÉRODE. *
Allons, parle, te dis-je.
SALOMÉ.
Faut-il donc que ma voix sans cesse vous afflige ?
Pour un geste, un regard peut-être fort naïfs,
Faut-il de vos soupçons irriter les motifs?
Sans doute à le surprendre ainsi près de la Ruine,
On pourrait supposer qu'un talisman l'entraîne,
Mais je n'oserais point—
HÉRODE.
Enfin, parleras-tu?
Qn'as-lu surpris, allons, te dis-je, qu'as-tu vu?
ACTE SECOND. 41
Plus j'y songe, monDieu, rien qui peut vousdéplaire,
Entre parents on n'a ni secret, ni mystère,
On s'épanche, on se dit ses ennuis, ses douleurs,
On pleure, si l'on a dans son ame des pleurs,
Puis, la main dans la main, après les confidences,
On cause d'avenir, de projets, d'espérances,
On s'attendrit à deux....
HÉRODE.
Vipère du démon,
Ris-tu de mes tourments, me diras-tu son nom ?
SALOMÉ.
Mon frère, calmez-vous, quel transport vous égare?
HÉRODE.
Me diras-tu son nom, le diras-tu, barbare?
SALOMÉ.
Il me semblait, seigneur, l'avoir déjà nommé,
Ne retrouvez-vous point l'époux de Salomé?
HÉRODE.
TonépouxL.tudisvrai, son oeil farouche et sombre,.
M'observe sans relâche et me suit comme une ombre !.
Eb quoi, tu penserais?....
MARIANNE ,
Oh ! vous allez trop loin,
Moi, je ne pensa rien, le ciel m'en est témoin!
Seulement, je cherchais à pénétrer la cause
Qui fait que Marianne-à votre ardeur s'oppose ;
Pour charmer ses ennuis, occuper ses loisirs,
Vous créez, chaquejour, quelques nouveaux plaisirs,
Jamais, aucun amant n'a mis plus de tendresse
Et de culte attentif à fêter sa maîtresse,
Jamais, l'art n'inventa, pour reposer ses yeux,
Un plus rare concours de joyaux précieux.
Pour elle, ce palais avec largesse étale
Des plus riches tissus la pompe orientale,
Sur le duvet soyeux de superbes tapis
Les arabesques d'or courent en longs replis,
Les roses, l'aloës, les palmes d'Idumée
Forment de ses jardins la ceinture embaumée,
Et de frêles oiseaux ont traversé les mets,
Pour venir lui chanter leurs plus joyeux concerts.
Puisqu'aucun de ces soins ne lui plait, ni la flatte,
A votre place, moi, j'oublirais celte ingrate.
HÉRODE.
Mais ce Joseph près d'elle...
ACTE SECOND. i3
SALOMÉ.
. Et pourquoi donc faut-il,
Qu'après avoir bravé la sirène du Nil,
Dédaigné ses appas, affronté son amorce,
Sur un si mince écueil se brise votre force ?
Laissez là, croyez-moi, cet air sombre, chagrin,
Voulez-vous qu'on vous aime? ayez un ton badin.
Oh ! tenez, je vous veux, c'est à ne pas y croire,
Raconter, pour vous plaire, une bizarre histoire,
Unique en vérité, qui vaut son pesant d'or,
Qui vous amusera, que ce matin, encor,
L'élégante Livie, aux épîtres coquettes,
Me mande, tout exprès, de Rome, en ses tablettes :
« Le chevalier Mundus se mourait de langueur
Pour la rare beauté d'une dame romaine,
Rien ne pouvait fléchir, dompter son inhumaine ;
Fort crédule et fidèle au culte de ses dieux,
Elle leur consacrait ses soins les plus pieux ;
Sensible à la douleur, à la tendre folie
Du malheureux Mundus, une jeune affranchie
Des grands prêtres d'Isis implora le secours,
Pour quelques talens d'or acheta leur concours.
L'un deux vint annoncer à la belle fervente
Que, touché de sa foi, de sa prière ardente.
£4 MARIANNE,
Anubis le divin, dans son temple, sans bruit,
Voulait se révéler près d'elle, dans la nuit;
D'un accueil si flatteur se sentant honorée,
De guirlandes de fleurs et de lierre, parée,
La dame vint offrir, exacte au rendez-vous,
A l'autel d'Anubis son encens le plus doux.
Quand la dame et le Dieu, dans un profond mystère.
Se trouvèrent plongés, sans témoirs, ni lumière,
Dire ce que ce dieu, du ciel, lui révéla.. ..
Ma foi... je ne saurais... l'histoire finit là... »
Le lendemain, pourtant, Mundus disait dans Rome,
Qu'Anubis le divin n'était qu'un dieu fait homme.
N'est-ce pas qu'cllcest plaisante et qu'elle a bien son prix
Cette anecdote? adieu, mon frère, pensez-y...
(Salomé fort.)
SCÈNE V.
HÉRODE (x»ul.)
Oii veut-elle en venir avec ces réticences,
Ces mois entrecoupés... ce conte... ces silences?
Elle hait Marianne ; il faut m'en prémunir...
Pourtant... ce conte-là mérite un souvenir !...
riN ai: DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROIS. 4o
ACTE TROIS.
SCÈNE I.
(I.a scène se passe dans les jardins de Marianne).
JOSEPH (seul).
Cèdres majestueux, reliques des vieux âges,
Abritez mon amour sous vos discrets ombrages!
Comme un parfum caché dans un calice d'or,
De cet amour gardez, gardez bien le trésor,
Qu'il n'en échappe rien que ce que prend la brise,
Avant de voir le jour, que plutôt il se brise !
Marianne, ma soeur, chaste fille des cieux,
De l'aube, pure étoile, aux charmes radieux,
Hélas! Pourquoi faut-il que le destin barbare
Nous ayant rapprochés, pour toujours nous sépare?
Frappés du même coup, si nous devons périr,
Que nous puissions, tous deux, là haut nous réunir !
Cependant... si j'osais... mais non, pour moi, la vie
Se fane, sans espoir, comme l'herbe jaunie.
(Marianne s'avance.)
Elle vient, ah ! du moins, par un dernier effort,
46 MARIANNE,
Combattons ses desseins, son mépris de la mort.
SCÈNE II.
MARIANNE, JOSEPH.
JOSEPH.
Marianne, excusez ma triste défaillance.
Je succombe à l'ennui, je meurs à l'espérance.
Oh ! laissez-moi nïenfuir; vers un lieu moinsimpur,
De grâce, laissez-moi m'acheininer, obscur !
Pour conjurer l'orage et pour fuir la tempête,
J'abriterai ma vie au sein de la retraite,
J'irai chercher au loin, parmi les Esséniens,
L'oubli de tous les maux et de tous les liens.
Confondant avec eux ma vie et ma fortune,
Je n'aurai plus de part qu'à la mense commune,
Soumis aux saintes lois de la fraternité,
Je n'aimeraiplus rien, rien, que l'humanité,
Des horizons étroits, repoussant la barrière,
Pour famille, j'aurai la race tout entière,
L'univers pour patrie et pour temple, ces monts
Qui suspendent aux cieux les cèdres de leurs fronts.
J'élèverai mon âme aux sublimes exlases,
Aux entreliens pieux, aux doctes paraphrases;
Puis, du ciel à la terre, en abaissant mon vol,
ACTE -TROIS. il
J'écarterai la ronce et fouillerai le sol,
Pour voir si quelque fleur qui germe, solitaire,
Ne cache pas un baume aifx douleurs salutaire ;
Quand rien ne sourit plus à mon triste avenir,
Dans celte paix, du moins, je veux m'ensevelir.
MARIANNE.
Mais ne vois-tu donc pas, lâche, que ta doctrine
Entraînerait bientôt de Sion la ruine ?
Mais ne vois-tu donc pas que la fraternité,
C'est de sauver d'abord l'autel et la cité ?
Quand le jour est venu des suprêmes batailles,
La place des coeurs fiers est au front des murailles;
Quand la cité chancelle et frémit sous le choc,
Est-ce le temps d'aimer le genre humain en bloc?
Quelle est donc cette loi barbare qui t'ordonne
De te préférer seul, de ne servir personne?
Quelle est donc cette loi qui te fait négliger
Le soin des liens proscrits, vendus à l'étranger ?
Lorsque Dieu nous donna ce pays en partage,
Lorsqu'il brisa pour nous le joug de l'esclavage,
Ce ne fut pas, crois-moi, pour en jouir, oisifs,
Ce Dieu fort ne veut point des hommages passifs ;
Pour conserver intact le dépôt qu'il nous livre.

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