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Études littéraires

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La chanson de Roland, et les traditions historiques.Éginhard.L’Astronome Limousin. — Si l’épopée a le privilège de charmer l’enfance ou la jeunesse des peuples, on ne saurait nier que la France, elle aussi, ait entendu la voix de la Muse héroïque ; car, durant les siècles qui furent l’aurore du moyen âge et de la société féodale, il y eut une telle floraison de poésie chevaleresque et de récits merveilleux que la critique s’oriente malaisément parmi les cycles qui gravitent autour des noms idéalisés par l’enthousiasme populaire.

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Gustave Merlet

Études littéraires

Sur La Chanson de Roland, Joinville, Montaigne, Pascal, La Fontaine, Boileau, Bossuet, Fénelon, La Bruyère, Montesquieu, Voltaire, Buffon

CHANSON DE ROLAND

I. — FAITS HISTORIQUES

La chanson de Roland, et les traditions historiques. — Éginhard. — L’Astronome Limousin. — Si l’épopée a le privilège de charmer l’enfance ou la jeunesse des peuples, on ne saurait nier que la France, elle aussi, ait entendu la voix de la Muse héroïque ; car, durant les siècles qui furent l’aurore du moyen âge et de la société féodale, il y eut une telle floraison de poésie chevaleresque et de récits merveilleux que la critique s’oriente malaisément parmi les cycles qui gravitent autour des noms idéalisés par l’enthousiasme populaire. Les érudits eux-mêmes s’égarent dans le labyrinthe de ces œuvres si nombreuses qu’elles échappent aux cadres d’une classification, et si complexes qu’elles défient l’analyse1. Sans agiter ici les problèmes qui intéressent cet épanouissement de poèmes indigènes2, bornons-nous à dire que chaque province eut ses héros, mais qu’au-dessus de ces figures empruntées à des légendes locales domine celle de Charlemagne, et que de toutes les chansons dont ses gestes furent le centre, la plus mémorable est celle de Roncevaux.

Elle fut inspirée par le retentissement prolongé d’un fait historique, du moins s’il faut en croire ce que raconte un contemporain, Éginhard, dans cette page de ses Annales : « L’an du Christ 777, Charlemagne était à Paderborn, lorsque l’émir Ibinalarabi vint se présenter à l’empereur, avec d’autres Sarrasins ses compagnons, pour lui faire don de sa personne et des cités que le roi des Sarrasins avait confiées à sa garde. L’année suivante, cédant aux conseils des Sarrasins, et entraîné par l’espoir bien fondé de conquérir une partie de l’Espagne, Charlemagne rassembla son armée, et se mit en marche. Il franchit la cime des Pyrénées, dans le pays des Gascons, attaqua d’abord Pampelune, dans la Navarre, et reçut la soumission de cette ville. Ensuite, il passa l’Èbre à gué, s’approcha de Cæsar-augusta (Saragosse), capitale de cette contrée, emmena les otages que lui offraient Ibinalarabi, Aubuthaur et quelques autres chefs, puis revint à Pampelune. Il en rasa les murs jusqu’au sol pour que ses habitants ne pussent se révolter. Alors, résolu au retour, il s’engagea dans les défilés des Pyrénées ; mais les Gascons s’étaient placés en embuscade au sommet des monts. Ils attaquèrent l’arrière-garde, et jetèrent l’armée tout entière dans une grande confusion. Les Francs semblaient supérieurs par l’armement et la valeur ; mais le désavantage des lieux et la nouveauté d’un combat trop inégal causèrent leur défaite. Dans cette affaire périrent la plupart des officiers du palais (aulicorum) chargés par le roi du commandement des troupes ; les bagages furent pillés, et l’ennemi, favorisé par la connaissance qu’il avait du pays, se dispersa aussitôt de toutes parts. Un si cruel revers obscurcit presque entièrement dans le cœur du roi la joie des succès remportés en Espagne3. »

Ailleurs, le biographe de Charlemagne revient encore sur ce désastre pour en décrire ainsi les détails : « Tandis que l’armée, dans un étroit défilé, se trouvait forcée de marcher sur une seule ligne, longue et mince, les Gascons embusqués sur la crête des montagnes, où l’épaisseur des forêts favorise les surprises, fondirent en courant sur la queue des bagages et les troupes d’arrière-garde. Ils les culbutèrent au fond de la vallée, et là se livra une bataille où les Francs furent anéantis jusqu’au dernier.... Dans ce combat périrent Eggihard, maître d’hôtel du roi, Anselme, comte du Palais, Roland, préfet de la marche de Bretagne (Hruodlandus Britannici limitis prœfectus), et beaucoup d’autres4. » On ne saurait donc nier un événement attesté par des témoignages si précis dont l’authenticité ne paraît pas douteuse, et par un deuil universel dont la douleur fut si profonde qu’un autre chroniqueur, l’Astronome Limousin, pouvait dire : « Je me dispense de citer les noms de ceux qui furent tués avec Roland, parce qu’ils sont connus de tous5. »

Le désastre de Roncevaux. — Les anachronismes de la légende populaire. — Ajoutons qu’une tradition constante place le théâtre de cette défaite à Roncevaux, en Espagne, à deux pas de notre frontière, sur la route qui va de Pampelune à Saint-Jean-Pied-de-Port6. Déjà, près de deux siècles auparavant, en 635, un des douze lieutenants de Dagobert7, envoyé par lui contre les Gascons qui pillaient l’Aquitaine, avait succombé pareillement, non loin de ce défilé8. Plus tard, en 812, au lendemain d’une expédition en Espagne, Louis le Débonnaire faillit aussi être surpris dans ces gorges néfastes. Enfin, en 824, ces mêmes montagnards écrasèrent les ducs Èble et Asinaire qui avaient voulu châtier leurs continuelles déprédations.

Tous ces griefs se confondirent bientôt en un seul, celui qu’illustrait la grande mémoire de Charlemagne : car le peuple aime à simplifier ses souvenirs par des anachronismes où se complaisent ses oublis et ses ignorances. Grâce à la même illusion, l’instinct national ne tarda pas à falsifier les circonstances du drame lointain qui avait ému le cœur de la France. Sous le coup de l’effroi causé par les invasions musulmanes, on s’était habitué à ne voir que des Sarrasins dans toute armée embusquée derrière les Pyrénées ; et l’idée fixe du péril présent ou prochain préoccupa tellement les esprits qu’ils attribuèrent à l’ennemi permanent le guet-apens de Roncevaux. Cette erreur s’accrédita d’autant mieux que l’idée de la croisade germait déjà dans les foules. Lors même que le poète aurait su la vérité, il se serait bien gardé de la dire ; car ses auditeurs n’eussent pas voulu l’entendre. Pour les émouvoir, il fallait réveiller leurs colères et prêcher la revanche. A la veille du jour où la guerre sainte allait éclater, le rhapsode ne pouvait donc que préluder aux belliqueux sermons de Pierre l’Ermite. Voilà pourquoi son chant devint un appel aux représailles qui prétendaient écraser les vautours dans leur nid et détruire Mahomet au siège même de son empire.

Ubiquité de Roland. — Il devient l’Achille chrétien du moyen âge. — C’est ainsi que se joue le caprice de la légende ; elle aime à exalter et transfigurer les humbles. Tandis que l’ombre enveloppe des héros historiques dont l’apparition a ébranlé la terre, et que le silence de la nuit s’étend sur les exploits d’un Sésostris, d’un Cyrus, d’un Attila ou d’un Gengis-khan, la fantaisie de la Muse populaire recueille dans la poussière d’une ingrate chronique le nom d’un inconnu ; elle concentre sur lui la puissance de son invention créatrice, et, un jour, de son sépulcre ignoré elle le fait surgir rayonnant d’une gloire impérissable. Telle fut la destinée de Roland. Trois siècles passent sur cet obscur soldat,.mort dans une escarmouche d’arrière-garde ; l’historiographe de son maître ne le juge pas même digne d’une épitaphe ; puis, tout à coup, le voici qui ressuscite, plus grand que Charlemagne lui-même : car, près de cet Achille chrétien, le vieil empereur ne soutient pas mieux son personnage qu’Agamemnon en face du fils de Pélée. C’est en effet Roland qui désormais régnera sur le monde carlovingien ; dont il reste l’exemplaire parfait. En lui va briller l’idéal de la chevalerie ; comme ce paladin fabuleux qui héritait de la force des ennemis abattus par son bras, il finit par résumer toutes les vertus d’une race et d’une époque, toutes les prouesses du passé comme de l’avenir.

Ce n’est plus seulement la France, mais l’Europe, qui adopte ce mensonge de la poésie ; car l’épée de Roland fera resplendir son éclair aux quatre coins du monde. Après l’avoir évoqué, l’imagination le multiplie par maintes métamorphoses. Le héros se transforme en un géant qui laisse partout des vestiges de sa foudre. Devant lui, les croisades reculent de plusieurs siècles. Il prend Constantinople avant Baudouin, et Jérusalem avant Godefroi. Son cheval Veillantif parle comme les coursiers de l’Iliade. Sa lance soutient l’assaut d’une armée ; le souffle de son oliphant renverse les remparts des villes. Ses duels durent cinq jours et cinq nuits. C’est lui qui d’un coup de sa Durandal ouvre l’immense brèche des Pyrénées, sous les tours de Marboré. C’est lui qui fait pâlir François Ier lorsqu’à Blaye, soulevant la dalle de son tombeau, il découvre ses ossements gigantesques. L’Italie revendiquera ses reliques 9, et montre encore aujourd’hui son épieu suspendu aux voûtes de la cathédrale de Pavie. A Vérone, sa statue se dresse, à côté de celle d’Olivier, sur le portail de l’église Santa-Maria-Matricolare10. Dante le canonise comme un saint, et enchâsse son âme dans la croix lumineuse qui traverse la planète de Mars. C’est encore la main de Roland qui, sur un rocher du Rhin, a bâti le burg de Rolandsek. L’Allemagne l’a vu chevaucher en ses ténébreuses forêts. La Hongrie l’a reconnu courant à travers ses steppes. L’Irlande l’aperçut aussi parmi les brouillards de ses brumeux horizons. Les Turcs ont arboré son cor à la porte du château de Brousse. Il s’est enfoncé jusqu’au milieu des neiges de la Tartarie, et les jungles de l’Inde ont entendu le sourd retentissement de ses pas.

Première apparition de Roland et de sa chanson. — Bataille d’Hastings, 1066. — La question chronologique. — Cette ubiquité merveilleuse, d’où vient-elle donc ? D’une Iliade barbare dont les origines sont à peu près inconnues ; car il est probable qu’elle fut elle-même, comme la plupart de nos chansons de geste, précédée par des cantilènes analogues à celle qui, écrite en langue tudesque, avait été composée, vers 881, sur la défaite des Normands à Saucourt11. Quoi qu’il en soit de ces préludes lyriques, il est certain que, le 13 octobre 1066, avant la bataille d’Hastings livrée aux Saxons par le duc Guillaume de Normandie, un jongleur nommé Taillefer sortit des rangs, et, lançant son cheval à toute bride, entonna le chant de Roncevaux. Voilà ce que nous apprennent Guillaume de Malmesbury, dans son Histoire des Rois d’Angleterre,écrite vers 1125, et Robert Wace, dans le Roman de Rou12. Quant à savoir si ces strophes furent détachées du poème que nous connaissons, c’est une question douteuse ; mais on peut conjecturer, non sans vraisemblance, qu’il devait exister à la fin du onzième siècle, vers 1080.

Voilà du moins ce qu’atteste l’examen du principal manuscrit, celui d’Oxford, que M. Francisque Michel publia pour la première fois, en 183713. Selon les juges les plus compétents, la langue de ce texte appartient en effet à une période intermédiaire entre les œuvres du dixième siècle, telles que le Cantique de sainte Eulalie ou la Vie de saint Alexis, et celles qui ont inauguré les débuts du douzième siècle, par exemple les Quatre livres des Rois. De plus, il est manifeste qu’au moment où chantait le rapsode, les premiers croisés n’étaient pas encore partis pour la Palestine ; car il ne fait aucune allusion à cette grande aventure : un seul vers parle du sac de Jérusalem prise par les Turcs, en 107614. Mais, si la Ville sainte était encore au pouvoir des infidèles, on sent que le temps est proche où vont s’exercer les vengeances de la chrétienté. Par l’enthousiasme belliqueux dont cette œuvre est animée, elle semble du moins contemporaine de l’âge héroïque où la féodalité française conquérait l’Angleterre avec Guillaume de Normandie (1066), entrait à Rome avec Robert Guiscard (1084), chassait les Maures du Portugal par l’épée d’Henri de Bourgogne (1094), et allait, avec Godefroy de Bouillon, s’emparer d’Antioche, en 1098, de Jérusalem, en 1099. C’est ce que confirme la peinture des mœurs représentées par le poète : elles nous rappellent une époque antérieure à la chevalerie, et un état social qui se souvient encore des premiers Capétiens.

Quel trouvère en est l’auteur ? La chanson de Roland et la chronique du faux Turpin. — Toutefois, il serait téméraire de trancher par une date cette question chronologique. La même obscurité nous dérobe aussi le nom du trouvère auquel nous devons cet antique monument. Faut-il l’appeler Turoldus ou Théroude, comme nous y invite ce vers qui termine le manuscrit d’Oxford :

Ci fault la geste que Turoldus déclinet.

M. Génin incline à le croire ; dans ce personnage il reconnaît même un compagnon de Guillaume devenu plus tard, en Angleterre, abbé de Péterborough, et que la fameuse tapisserie de Bayeux signale parmi les figurants de l’expédition15. On cite encore un autre Turoldus, qui aurait été précepteur du duc de Normandie, et fut tué en 1035. Ce nom étant fort commun au onzième siècle, le doute est d’autant plus permis que l’on ne s’accorde même pas sur le sens du mot déclinet qui signifie souvent achever, mais pourrait bien s’appliquer simplement ici soit au chant du jongleur, soit à la copie du scribe16. Cette hypothèse serait même d’autant plus plausible qu’aux environs du douzième siècle la plupart des poèmes populaires étaient anonymes.

Sans insister sur cette signature, nous affirmerons seulement que la chronique latine du faux Turpin17 ne fut point, comme on a eu tort de le penser, la source à laquelle puisa le chantre de Roland. Car de profondes différences d’accent et de ton distinguent ces deux écrits, inspirés l’un par une fierté toute féodale, et l’autre par l’onction d’un esprit ecclésiastique. D’ailleurs, M. Gaston Paris a démontré que dans cette fastidieuse chronique se trahit le travail de plusieurs mains. Si les cinq premiers chapitres paraissent remonter au onzième siècle, les suivants qui intéressent la légende de Roland ne sont pas antérieurs à la première moitié du douzième ; car il faut regarder comme tout à fait apocryphe la prétendue lettre du pape Calixte II qui, datée de 1122, recommande cet ouvrage aux fidèles, en tête des Miracles de saint Jacques18. Il n’y a donc aucune parenté entre la prose diffuse et béate du moine dévot qui composa cette compilation, et le poème si vif, si ferme, si franc, où un homme de guerre ne fait retentir que le bruit des armes.

Les manuscrits d’Oxford et de Venise — Il Convient de dire encore un mot sur les manuscrits qui nous l’ont transmis. A celui d’Oxford, qui est incontestablement le plus ancien et nous offre peut-être même la leçon originale, on ne saurait opposer que le texte de Venise, mais dont le français a été trop italianisé pour faire autorité, et qui se termine par une digression étrangère au sujet19.

Quant aux six autres manuscrits que nous possédons20, ils sont tous postérieurs, et appartiennent à une époque où, au lieu d’entendre les chansons de geste, on se bornait à les lire. Aussi la version primitive a-t-elle été maladroitement remaniée ou amplifiée. La langue paraissant alors trop rude ou trop monotone, on ne se permit pas seulement de transformer les assonances en rimes ; mais, sous prétexte de rajeunir et d’embellir l’original, on le rendit méconnaissable C’est ainsi, par exemple, que les quinze vers où la mort de la belle Aude était racontée avec une brièveté si touchante furent délayés en une complainte dont la longueur égale la fadeur. Le jour vint même où la légende, traduite en prose, se confondit avec toutes les chansons carolingiennes dans un recueil italien intitulé les Reali di Francia21. Ce fut là que l’Arioste alla chercher le martyr de Roncevaux ; et le caprice de sa verve sceptique le transforma en un paladin d’opéra, pourfendant des géants de carton, assiégeant des villes fantastiques, chevauchant sur les nues, bataillant contre des fantômes. Pour dernier outrage, il ne restait plus à Roland qu’à descendre, de chute en chute, jusqu’au répertoire populaire de la Bibliothèque bleue où il vit encore, au fond de quelque village, à côté des Quatre fils Aymon.

La prosodie du texte d’Oxford. — Pour clore ces préliminaires, ajoutons que le texte d’Oxford comprend 4002 vers décasyllabiques22, coupés, sauf erreur du copiste, par une césure après le quatrième pied, et divisés en 291 laissesou couplets de longueur variable que constitue le retour de la même assonance23. Dans ces vers qui ont deux accents fixes, portant l’un sur la quatrième et l’autre sur la dixième syllabe, la syllabe féminine qui suit l’accent ne compte pas24. Parfois, certaines voyelles s’élident, entre autres l’e muet suivi d’un t à la troisième personne du singulier dans les verbes, ou l’e initial dans le mot en. L’assonance diffère de la rime pleine en ceci qu’elle se contente de répéter à la fin du mot la même voyelle accentuée, indépendamment des consonnes qui viennent ensuite. C’est ainsi qu’assonnent ensemble armes et bataille, hálte et cheválchent, Gruénes et véndre, trénte et espérence, Espáigne et place. Une certaine harmonie pouvait devenir sensible par l’étendue même des couplets, et cette combinaison offrait moins de difficultés que les enchaînements de la rime pleine. La plupart de ces tirades se terminent par le mot AOI, sur lequel les romanistes ne sont pas d’accord25. Ce fut probablement une sorte de hourra lancé par le ménestrel, et, comme le croit M. Gaston Paris, un refrain, dont le souvenir attestait les origines lyriques de cette chanson. Ce cri devait être répété en chœur par les assistants, lorsque le jongleur avait fini de psalmodier son couplet avec accompagnement musical26. Il va de soi que nous n’opposerons pas à la sonorité de notre alexandrin classique ces laisses inégales « où le rythme s’en va cahotant, où les consonnes se heurtent et s’entre-choquent avec un bruit de mauvais allemand, où le nombre même des vers n’a guère d’autre mesure que la longueur d’haleine du jongleur27 ». Il est évident que la cacophonie de ce mètre devait avoir besoin d’être sauvée par la rote ou la viole. Mais laissons là ces détails ingrats de prosodie ; et, abordant le poème lui-même, voyons ce qu’il vaut, du moins autant que le permet une rapide analyse.

II. — ÉTUDE LITTÉRAIRE

Les Préludes. — Rancune et vengeance de Ganelon. — La trahison. — Retraite de Charlemagne. — Depuis sept ans, Charles est en Espagne : il a conquis toute la Haute terre jusqu’à la mer, sauf Saragosse où le roi sarrasin, Marsile, résiste encore avec vingt mille hommes. Mais il est àbout de forces ; et, « dans son verger », couché à l’ombre, « sur un perron de marbre bleu », il délibère avec ses fidèles sur cette situation désespérée. C’est alors que « le subtil » Blancardin émet l’avis d’envoyer un message au redoutable empereur. On lui promettra « ours, lions et chiens, sept cents chameaux, mille autours qui aient mué, quatre cents mulets chargés d’or et d’argent, cinquante chars regorgeant de butin. » Marsile jurera d’aller rendre hommage au roi Charles en son palais d’Aix, à la fête de Saint-Michel, et de recevoir le baptême ; en foi de quoi seront livrés des otages. Il est vrai qu’en se voyant trompé par un félon l’ennemi leur fera couper la tête. Mais qu’importe, si « Claire Espagne la Belle » est enfin délivrée ?

Les païens approuvent, et dix des leurs, « montés sur des mules blanches aux freins d’or, aux selles d’argent », partent pour le camp du roi franc qui vient de mettre à sac la ville de Cordres (Cordoue). Aussi est-il en liesse ; il se repose fièrement au milieu de ses guerriers qui, après messe et matines, sont en train de jouer au trictrac, aux échecs, ou à l’escrime.

Cependant, à l’arrivée des ambassadeurs, Charles mande ses barons (car il ne fait rien sans leur suffrage), et il les consulte sur le parti qu’il doit prendre. Faut-il accepter ou refuser les conditions offertes ? Là s’échangent et se croisent des discours, comme sous les murs d’Ilion. L’impétueux Roland proteste contre la paix. — « Conduisez, dit-il, votre armée sur Saragosse, dût le siège durer toute votre vie. » — « Non, sire, n’en croyez pas les fous, mais n’écoutez que votre avantage, » riposte une autre voix : c’est celle de Ganelon, que tourmentent la haine et l’envie. Tandis que s’échauffent les têtes, et que grondent les apostrophes violentes, un Nestor, le vieux duc Naymes, tempère ces colères et fait prévaloir la conciliation. On convient donc de traiter avec Marsile. Mais qui s’acquittera de cet office ? — « Eh ! s’écrie Roland, que Ganelon s’en charge ! On n’en saurait trouver un plus sage. » A cet appel frémit Ganelon : car, outre qu’il y voit une injure, il soupçonne le piège d’un ennemi qui veut l’exposer à une mission périlleuse ; aussi se promet-il d’en tirer vengeance. Pourtant, Charles ayant ratifié ce choix, il fait mine de se résigner ; et, le cœur plein d’amertume, il part sur son destrier Tachebrun, non sans avoir recommandé à ses compagnons sa femme et ses enfants.

Tout en caracolant près des chevaliers maures qu’il a rejoints, il engage avec eux l’entretien, gémit sur la longueur d’une guerre si rude aux deux partis, et accuse Roland des maux qu’elle entraîne. Bref, ils ne tardent pas à tramer la perte du héros : car, tant qu’il vivra, nul accord n’est possible. « Il veut mettre à merci tous les rois, il serait homme à conquérir le monde ! » Le pacte est déjà presque à moitié conclu, lorsque Ganelon est reçu par Marsile « assis au pied d’un if, sur un siège couvert de soie d’Alexandrie. » Cependant, le traître ne se démasque pas dès l’abord, et l’entrevue s’ouvre par une scène où il se souvient qu’il est l’envoyé de Charlemagne. Le poète a compris qu’une âme ne s’avilit pas tout d’un coup, sans un retour instinctif d’honneur. Ganelon fait même figure si fière que Marsile, furieux, indigné, brandit un trait et menace l’insolent28. Alors se réveille le soldat : s’adossant à un arbre, seul, debout, la tête haute, l’épée à la main, prêt à vendre chèrement sa vie, il tient le Sarrasin en respect par sa mâle attitude. Mais Blancardin glisse un mot à l’oreille du roi qui se ravise, devient câlin, caressant, offre réparation, tente par des largesses la convoitise d’un complice29, et réussit à s’entendre avec lui pour le crime. Ils n’en débattent plus que les conditions, et finissent par décider que des otages seront envoyés à l’empereur avec de nouveaux présents. Aussitôt que les Français auront passé la frontière, Ganelon fera tomber Roland dans l’embuscade où il doit périr, lui et son arrière-garde écrasée par cent mille Sarrasins. Un baiser de Judas scelle cet infâme marché ; des serments mutuels le consacrent ; des gages le cimentent : l’un donne son épée, l’autre son heaume ; la reine apporte ses bracelets d’or, d’améthyste et de jacinthe, « qui valent plus, à eux seuls, que toutes les richesses d’un roi ». Ganelon les « serre dans sa botte » ; sept cents chameaux chargés d’or se dirigent vers le camp français ; et, le lendemain, dès l’aube, l’œuvre de la trahison sera consommée : car Charles est persuadé que Marsile devient son vassal. Ne lui envoie-t-il pas les clefs de Saragosse ?

L’arrière-garde. Roland refuse de sonner du cor. — La bataille. — Les clairons peuvent donc enfin sonner la retraite, et les preux tourner bride vers « la douce France ! » Pour y arriver, la passe est dangereuse. Mais l’intrépide Roland n’est-il pas là pour surveiller les roches, les ravins, et les cirques, avec ses vingt mille vaillants chevaliers ? Bien qu’il soupçonne Ganelon de perfidie, il accepte ce poste, d’un cœur joyeux : car c’est celui de l’honneur. Aussi l’armée se met-elle en marche avec sécurité ; mais, tandis que les Francs atteignent allègrement les sommets d’où se découvre la grande terre, et qu’ils la contemplent, les yeux mouillés de larmes30, voici que quatre cent mille Sarrasins, cheminant à la dérobée, gravissent silencieusement les pentes espagnoles, pour se précipiter comme une trombe sur Roland et les siens.

C’est la bataille qui s’approche : le tableau va s’agrandir, le ton s’élever, l’expression prendre force et chaleur. Olivier, de la cime d’un pic, voit venir l’ennemi. Au murmure lointain de l’orage qui grossit, en face de ces masses serrées et profondes qui inondent vallons, montagnes, landes et plaines, à la vue de ces heaumes gemmés d’or, de ces écus, de ces blancs hauberts31, de ces épieux, de ces gonfanons, de ces lances qui brillent par milliers sous le soleil, le soldat aussi prudent que valeureux s’écrie par trois fois : « Ami Roland, sonnez de votre cor ; Charles l’entendra, et reviendra sur ses pas. » Mais Roland reste sourd à ce conseil. Il se jugerait digne d’être honni s’il appelait à l’aide, avant d’avoir combattu. Avouer qu’il a besoin d’une autre épée que de la sienne ! fi donc ! « Ne plaise à Dieu, répond-il,

Qu’il soit jamais dit par nul homme vivant
Que j’ai sonné du cor pour des mécréants !
Non, je ne ferai pas aux miens ce déshonneur ;
Mais, quand je serai dans la grande bataille,
Je frapperai mille et sept cents coups,
Et de Durandal vous verrez le fer tout sanglant. »

Impatient de signaler son bras, il lance donc son cri de guerre Cependant s’avancent les Maures, cent contre un, mille contre dix. Il n’est plus temps de parler, mais d’agir. L’archevêque Turpin l’a compris ; et, à cheval, du haut d’un tertre, il s’empresse d’absoudre tous ces braves qui ont dit : « Malheur à qui s’enfuit ! pas un de nous pour mourir ne fera défaut. » La seule pénitence qu’il leur impose est de férir sans merci. Roland, de son côté, monté sur Veillantif « son beau destrier courant », se retourne vers ses compagnons, et leur tient une harangue où respire l’âme d’un Godefroy de Bouillon.

Nous ne décrirons pas tous les épisodes de la lutte qui s’engage au cri de Montjoie et Saint-Denis32. II y a là, comme dans l’Iliade, une série de défis, d’injures, de bravades et de combats singuliers, entre autres celui de douze Sarrasins choisis qui provoquent les douze pairs33. Mais c’est Roland qui donne le signal de l’action, en perçant de son épieu la poitrine d’Aelroth, le neveu de Marsile. En cela le trouvère observe les habitudes des tournois où l’épée n’entrait en jeu qu’après la lance. Ils sont d’ordinaire monotones ces tableaux où se déploient les prouesses de la force physique ; mais ici cet écueil est le plus souvent éludé par la verve martiale d’un peintre qui semble à la fête, lorsqu’il raconte les incidents de cette gigantesque mêlée : écus rompus, hauberts démaillés, arçons vidés, casques fracassés, armures fendues jusqu’à la chair vive, estocs et haches d’armes retentissant comme des marteaux qui battent des enclumes humaines34. L’intérêt se renouvelle donc par une progression formidable.

Aux clameurs des mourants se mêlent aussi des rires héroïques dont la gaieté ressemble à un chant d’alouette gauloise perdue parmi des aigles. « Gente est notre bataille », dit Olivier à Gérer qui vient de tuer un émir. « Vrai coup de baron ! » s’exclame Turpin applaudissant au duc Sanche qui a percé un païen d’outre en outre. « Vous n’avez pas de chance », s’écrie Engelier pourfendant Escromiz. « Le mal est sans remède », murmure Gautier de Luz désarçonnant Estorgan.

Toutes ces scènes de carnage sont dominées par les chevauchées de Roland qui va et vient, partout présent, baigné de sang, sur son cheval sanglant : car il ne perd pas courage ; et, à défaut de son épieu brisé, l’infatigable Durandal fauche les rangs serrés, taille les. membres, abat les têtes, tranche en deux du même coup cavaliers et chevaux. Mais hélas ! il a beau faire miracle, le flot déborde toujours plus pressant. Tandis que cette moisson d’ennemis semble renaître et se multiplier sous le fer, il ne reste plus à Roland que soixante compagnons. Aussi des cris de détresse succèdent-ils à la confiance et à l’entrain du premier élan35. Turpin ne dit plus : « Si vous mourez, vous serez martyrs », mais bien : « Il est très sûr que nous allons mourir ». En effet, voici que Marsile dévale de sa montagne avec dix bataillons tout frais ; et, devant cette avalanche, Roland qui voit gisante la fleur de ses preux, en est réduit à regretter enfin son imprudence.

Le cor de Roland — Appel désespéré. — Pris de remords, c’est lui maintenant qui va demander à son frère d’armes s’il ne faudrait pas sonner du cor. Mais Olivier l’en dissuade avec une tragique ironie : « Non, non ! ce serait trop grande vergogne à tous vos parents qui en porteraient l’affront toute leur vie. » C’est dire qu’il n’est plus temps de réparer une faute. Roland sent la piqûre du reproche, et la querelle risquerait de s’envenimer, si Turpin qui l’entend n’intervenait pour réconcilier les deux amis. Alors, sur son conseil (car il faut du moins que Charles venge les morts et les ensevelisse en terre sainte), Roland sonne de sa trompe. Il y souffle d’un si furieux effort que de sa bouche « jaillit le.sang vermeil », et que ses tempes en éclatent : appel désespéré qui franchit les montagnes, et, à trente lieues de là, frappe en sursaut les oreilles de l’empereur.

Dans l’écho lointain il reconnaît l’âme du héros, et s’arrête inquiet : « C’est le cor de Roland, dit-il ; certes il ne sonnerait pas, s’il n’était en, bataille. — Non, reprend le traître Ganelon qui veut lui donner le change, de bataille il ne s’agit point. Pour un seul lièvre, Roland ne va-t-il pas cornant toute une journée avec ses pairs ? Sans doute il est en train de rire. » Cependant, Roland continue de plus fort à « sonner l’olifant à longue haleine, à grande douleur, à grande angoisse. » Au râle éperdu de sa fanfare, le doute n’est plus possible. « C’est un brave qui sonne », crie le duc Naymes de Bavière : « On se bat autour de Roland. » Hélas ! oui ; mais, si rapide que soit la course de l’armée qui fait volte-face, en toute hâte, elle arrivera trop tard : car cinquante mille païens, « qui n’ont de blanc dans le visage que les dents », viennent d’assaillir cette poignée de survivants trois fois vainqueurs, et toujours vaincus.

La mort d’Olivier et de Turpin. — Rien de navrant comme cette fin de bataille. Pourtant, Durandal ne cesse de flamboyer, et de foudroyer, à droite, à gauche. Mais contre une forêt que peut la hache d’un seul bûcheron ? Olivier est le premier qui va succomber. Blessé à mort, livide, aveuglé par son sang, mais rôdant sur le champ funèbre, Haute-clair à la main, pour frapper encore à tâtons, le voilà qui, sans le savoir, rencontre son ami ; et, le prenant pour un païen, il assène son épée sur son casque qu’elle fend « du cimier jusqu’au nasal. » Par bonheur, la tête fut épargnée. Roland le regarde, et « doucement, doucement », lui adresse cette question : « Sire compagnon, l’avez-vous fait exprès ? Vous ne m’avez point défié, que je sache36. » Et Olivier de répondre : « Je vous entends parler ; mais point ne vous vois ; Dieu vous protège, ami ! Si je vous frappai, pardonnez-moi. — Je n’ai aucun mal, reprit Roland tout endolori ; je vous pardonne ici, et devant Dieu. » Puis, les deux frères s’inclinent l’un en face de l’autre, et se séparent pour aller mourir. Est-il adieu plus mélancolique, et plus éloquent ? Achille a-t-il pour Patrocle des larmes plus tendres que celles de Roland pleurant ainsi son ami :

Bien des années, bien des jours, nous avons été ensemble
Jamais tu ne me fis de mal ; jamais je ne t’en fis :
Quand tu n’es plus, c’est peine que je vive37.

Olivier mort, l’agonie commence pour les deux survivants, Turpin et Roland. Navré de quatre épieux, l’archevêque perd tout son sang ; mais il ne rendra l’âme qu’après avoir béni les douze pairs que Roland va chercher sur le champ de bataille, afin que leurs corps soient consacrés par la prière. Olivier est de ce nombre, et Roland se pâme, en le tenant serré dans ses bras.

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