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Études littéraires et biographiques

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357 pages

Nous nous ramènerons en la mémoire les escrits graves, saincts et vénérables de ces sages anciens.

(PLUTARQUE.)

S’il est un spectacle entre tous assurément bien digne de captiver l’âme et de retenir longtemps le regard, c’est celui que peut offrir à l’intelligence un homme illustre instruisant doucement un grand siècle, honorant son époque, charmant ses contemporains, et léguant à l’avenir sa renommée vive encore et destinée à se rajeunir d’âge en âge.

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Charles Des Guerrois

Études littéraires et biographiques

PRÉFACE

Je suis bien obligé de l’avouer en toute humilité, les Etudes que je présente au public ont traversé l’enceinte de l’Académie française, et elles n’ont trouvé là personne pour les accueillir fraternellement et leur indiquer à l’ombre de ces banquettes illustres une modeste place. Il ne tiendrait qu’à moi de me consoler en pensant qu’elles ont eu le malheur ou le bonheur de rencontrer des chefs-d’œuvre pour leur fermer la voie, et les chefs-d’œuvre tout naturellement ont pris le pas. Ce genre de consolation serait assez du goût de ma vanité : reste à savoir si le peu d’instinct critique que je puis avoir s’en accommoderait également. J’aime mieux, à tout prendre, me reposer dans ma croyance à l’infaillibilité académique et dans la contemplation sereine des hommes de génie que la Compagnie n’a jamais manqué de couronner depuis M. Gaillard jusqu’à M. Pommier. Je n’aurai ainsi qu’à m’incliner et à me soumettre, ce qui est toujours facile et de bon goût. On passe dès-lors à côté du danger, en toute circonstance imminent, de montrer une involontaire partialité dans sa propre cause.

Je crois n’avoir pas besoin d’ajouter, au reste, qu’en m’efforçant de respecter les convenances qui en tout lieu sont chose à observer, j’ai tenu à assurer mon indépendance et ma manière. En traversant l’Académie, j’ai été académique le moins possible. Si j’ai bien ou mal fait, la Critique me le dira, pourvu toutefois que la Critique ait le loisir de s’occuper de mon livre.

Août 1855.

JACQUES AMYOT

Nous nous ramènerons en la mémoire les escrits graves, saincts et vénérables de ces sages anciens.

(PLUTARQUE.)

S’il est un spectacle entre tous assurément bien digne de captiver l’âme et de retenir longtemps le regard, c’est celui que peut offrir à l’intelligence un homme illustre instruisant doucement un grand siècle, honorant son époque, charmant ses contemporains, et léguant à l’avenir sa renommée vive encore et destinée à se rajeunir d’âge en âge. Le seizième siècle, par l’immensité des choses qu’il a accomplies, de celles même qu’il a entreprises, par l’héroïque beauté des personnages qui le remplissent, par la majesté de l’esprit humain qui, à force d’adorer l’antiquité, la fait renaître en quelques accents immortels, se range de lui-même entre les grands siècles, entre ceux qui ont leur nom, et qu’il suffit de désigner pour que tout d’un coup apparaisse. à l’esprit tout un cortège de mémorables actions et d’œuvres impérissables. Oui, c’est un grand siècle, celui qui,répète un ensemble de noms comme ceux de François 1er, de Marguerite de Valois, de Calvin, de l’Hospital, de Montaigne, qui peut montrer des batailles comme celle de Marignan, des œuvres comme la Réforme, des livres comme les Essais. C’est un grand homme, celui qui se peut nommer avec ces illustres personnages, ces héros de l’action et de la pensée, et ajouter encore à l’éclat de ce glorieux ensemble. Pendant que ses contemporains amassent de la gloire sur les champs de bataille, ou sur les champs non moins périlleux des combats théologiques, Amyot se prépare une gloire plus paisible, et qui tempère ce que l’autre rayon a de trop splendide. S’il est au seizième siècle des noms plus éclatants, il n’en est pas de plus aimé que celui de Jacques Amyot : le doux écrivain touche par un charme qui n’est qu’à lui, il plaît par une simplicité puisée au sein même de l’Antiquité dont il s’est nourri toute sa vie. Cette antiquité lui est chère, et c’est le travail, comme aussi l’honneur de son intelligence, d’agrandir sans cesse, de multiplier sur tous les points, la communication de l’esprit moderne avec le génie antique : il attire, il se conquiert un peuple d’auditeurs et d’amis par de doux récits animés de ces passions qui sont celles de tous ; puis, quand enfin il s’est assuré leur cœur, il les laisse en face de ce sage précepteur qu’un autre ancien a appelé admirablement l’Amour et la Lyre de la Philosophie.

Le seizième siècle tout entier est un mouvement vers l’antiquité, et Amyot est un de ceux qui dirigent en le modérant heureusement, et en le gardant de dangereux excès, ce mouvement qui part de Constantinople tombée, et qui aboutit aux merveilles de la civilisation moderne. L’écrivain qui rattache son nom à ces grands souvenirs, est, parmi les illustres, un de ceux dont toute époque doit vénérer la simple grandeur, dont il faut renouveler en notre siècle surtout la mémoire honnête, dont il faut redire les labeurs consciencieux : idéal modeste, mais doux à proposer ; exemple rare, mais insigne, de ces existences vouées à l’étude, que la fortune vient trouver, à qui lé savoir et la vertu font une double et magnifique couronne.

Né dans la pauvreté, appartenant à cette condition humble, mais honnête, qui touche à celle des artisans, Amyot avait à franchir un double obstacle, le second surtout, celui qui opposait à ses efforts l’obscurité de sa naissance : obstacle moindre toutefois à cette époque qu’il n’eût été au douzième ou au treizième siècle, moindre surtout qu’il ne redevint au dix-septième. Depuis Charles V, qu’on avait vu entouré de conseillers bourgeois, le tiers-état, mis dès longtemps hors de page, avait pu s’habituer à rencontrer les gen- tilshommes à la cour des princes, à marcher avec les nobles dans la voie des hautes charges publiques.

Amyot, de bonne heure envoyé à Paris, entama la lutte avec courage et la soutint avec fermeté. On serait tenté parfois de croire que les grands hommes, dès le principe, sont mis par la Providence dans le secret de leurs propres destinées, que dès le départ il leur est donné d’entrevoir le but, si ces nobles vies, considérées de plus près, n’apparaissaient comme la glorification, et pour ainsi dire l’apothéose de la volonté. La volonté, comme un maître inflexible, s’empare de l’intelligence, la fait entrer dans ses voies, la pousse en lui montrant le but lointain, mais non hors d’atteinte, vers l’étude laborieuse. Pénible initiation que notre Amyot subit dans toute, sa rigueur, mais qui, grâce à Dieu, ne devait être inutile ni à sa gloire, ni à sa fortune, ni même à sa patrie ; car il faut bien compter parmi les auxiliaires de la civilisation, l’ouvrier intelligent qui ouvre la voie et indique sa marche à la pensée.

Toutefois,, sur les difficultés qui enveloppèrent cette jeune existence, sur les dénuements trop réels qu’elle dut accepter pour les combattre victorieusement, gardons-nous de croire aux exagérations accréditées par la plume d’un écrivain élégant, mais aussi peu scrupuleux qu’il est agréable. Les commencements d’Amyot sont obscurs, et dès-lors incertains. D’Amyot comme de Rabelais commençants, on sait bien peu de chose, et pourtant ce sont là les pères de la prose française. Comment donc ce seizième siècle, si plein d’ardeur pour les lettres, a-t-il été si peu prévoyant à l’égard des écrivains qui le font illustre ? Peut-être l’ardeur même qui enflamme tous les esprits explique la négligence si manifeste. Tout était si nouveau, le champ si vaste et si intact encore, que les esprits émerveillés, tout à leur première récolte sur ce sol vierge, ne songeaient point à un retour sur eux-mêmes. Heureux temps, en effet, où il y avait de la poésie jusque dans l’érudition même ! Aussi le seizième siècle serait moins grand s’il se fût distrait de ses jeunes espérances, de ses magnifiques efforts, s’il eût détourné sur les travailleurs la lumière qui profitait au sublime travail. Et d’ailleurs, le génie et le talent n’ont-ils pas leur pudeur, sentiment sacré qui, en laissant quelque chose au mystère, impose à l’écrivain, plus responsable de lui-même, de surveiller de plus près sa propre vie et son développement intérieur ?

Ne nous irritons donc pas de ces généreuses négligences, ne nous en affligeons même pas trop ; mais attendons-nous que, dans cette absence de documents, la légende aura beau jeu. Aussi s’est-elle évertuée autour d’Amyot : invention bienveillante, au reste ; l’auteur des Discours sur l’Etude de l’Histoire, fidèle à la loi des anciens créateurs de fictions, a très-bien traité son héros. Il ne s’est mis en frais de circonstances idéales que pour rehausser la fortune et la vertu du pauvre enfant de l’Ile-de-France parvenu si haut.

En lisant le récit que Saint-Réal nous donne pour celui des premières années d’Amyot, on sourit, on s’étonne, on s’interroge ; on se sent à moitié persuadé par l’air de vérité que produisent une foule de petites circonstances agréablement groupées, le pain maternel chaque jour envoyé, l’étude à la pauvre lueur de quelques charbons, circonstances qui s’approchent si fort de celles de la vie commune, et qui prêtent un langage si naturel aux sentiments les plus chers du cœur de l’homme. Mais s’il en coûte peut-être de renoncer à ces agréables histoires, ou, comme le dit Amyot lui-même, à « ces contes bien entre-lassés et bien déduicts, » du moins on trouve une noble compensation dans la vérité et dans le sentiment plus austère, mais plus pur et surtout moins passager, qu’inspire le spectacle de la noble vie sans ornements.

Au milieu de ces luttes mal définies, mais certainement pénibles, des premiers temps, une observation nous frappe ; par cette remarque on pourrait également commencer ou finir la vie d’Amyot, car elle domine la carrière de l’écrivain aussi bien que celle de l’homme, et en résume le double aspect harmonieux. Le trait qui se saisit bien, et se peut marquer nettement dans cette vie, c’est la vocation unique, la volonté persistante. Jamais le jeune homme pauvre, obscur, n’a éprouvé un doute, une hésitation qui se trahisse : il a accepté héroïquement tous les sacrifices qu’il lui a fallu faire à l’étude, et les sacrifices étaient grands, dans ce siècle voluptueux des Bembo, des Médicis et des Rabelais ! Soumis tout enfant au régime de cette érudition sobrement large qui caractérise les anciens collèges de la France, Amyot s’identifie tout d’abord avec cette vie sévère et studieuse ; il étudie, circonstance remarquable, dans l’Eschole des Grecs, comme on appelait la classe de son maître Evagrias, — nom grec qui cache un natif de Reims. Presque écolier encore, il enseigne, il professe le grec, il l’étudie avec ardeur ; il s’est dit que son avenir est dans ces livres, dans ces manuscrits antiques si courageusement recherchés, si ardemment restaurés, élucidés, commentés, et, pour tout dire enfin, aimés comme des enfants qu’on vient d’arracher à la mort, et qu’on revoit marcher florissants sous la lumière du ciel, jeunes d’une nouvelle et, cette fois, impérissable jeunesse.

Cette vie qui a ses charmes, ses émotions, ses surprises même et ses imprévus, peu variée du reste pour le récit, cette vie, ce fut toute la jeunesse d’Amyot. Le collège du cardinal Lemoine n’eut pas d’écolier plus fidèle à ses livres, plus pacifiquement entraîné par ces études qui ont aussi leur enivrement et leur passion. Rien ne le distrait, ni l’appel des guerriers, ni le sourire des femmes qui revivront un jour dans les récits de Brantôme, ni les exploits pantagruéliques dont Rabelais est l’Homère. Il n’entend, il n’écoute qu’une voix, celle qui lui parle la langue de Platon, de Sophocle et de Plutarque, non sans se mêler peut-être à des murmures d’avenir et de gloire.

Le jeune et fervent disciple des anciens devait en effet déployer un double courage, une double énergie ; il n’avait pas à lutter seulement contre des obstacles de fortune, il lui fallait dompter un ennemi bien autrement puissant, car cet ennemi était en lui-même. Pourquoi ne l’avouerait-on pas ? Un des plus grands poètes de l’Italie moderne, celui qui eût donné un théâtre à sa patrie, si sa patrie, hélas ! eût pu avoir un théâtre, Alfiéri ne nous a-t-il pas confié, avec un courage qui l’honore, la lutte qu’il soutint pendant tant d’années contre son génie infertile ? Un labeur militant, presque désespéré, put seul tirer de sa nature ingrate les aptitudes dramatiques ; et le tableau de ces hardis combats mêlés de larmes et de résolutions indomptées, d’élancements fougueux vers le but sublime en partie atteint, n’est-il pas un spectacle aussi émouvant que fécond ? Amyot était donc né tardif d’entendement, et s’il fut capable, s’il fut digne un jour de pénétrer à la suite de Plutarque, dans les subtiles déductions qui semblent faire comme une partie essentielle de la philosophie antique, il le dut à ses vigoureux efforts : le triomphe n’en fut pour lui que plus glorieux.

Reçu maître ès-arts à l’âge de dix-neuf ans, Amyot continue pendant quelques années encore, sous les professeurs du Collège Royal, à se plonger aux profondeurs de la littérature antique, à se rendre familiers l’esprit et tous les secrets, à s’approprier la substance de ses plus illustres écrivains. Les poètes grecs, l’éloquence, les mathématiques, se partagent, pour les développer, les facultés de cette intelligence sérieuse que nous ne voyons à aucun moment payer à la jeunesse tribut de folie ou de passions.

Cette diversité d’études toujours austères n’avait en elle-même rien de superflu : ce qu’on pourrait regarder comme un luxe de science n’était en réalité que le strict nécessaire à l’écrivain qui peut-être déjà songeait de loin à Plutarque. Quelle science en effet serait inutile dans une lutte avec le philosophe qui les a touchées toutes par quelques points, en donnant l’éveil sur les objets même qu’il n’abordait pas ?

A vingt-trois ans, le laborieux jeune homme quitte Paris où doit un jour le ramener sa destinée, mais bien différent alors de l’humble écolier de la rue Saint-Victor ! Amyot allait à Bourges sous les auspices d’un ami que lui avait fait la communauté d’études, Collin, abbé de Saint-Ambroise, depuis professeur au Collège Royal. En entrant dans un pays illustré par l’enseignement de Cujas, le docte maître de Pithou et de Scaliger, Amyot ne quittait point la trace sacrée de l’Antiquité. Aussi le voyons-nous fidèle aux goûts qu’il nourrissait à Paris sous Jacques Tusan et Pierre Danès ; les auteurs qu’il aimait, les livres qu’il étudiait à l’ombre de la montagne Sainte-Geneviève, il les aime, il les étudie au bord du Cher. Mais déjà il n’étudie plus seul : les nécessités de la vie ont parlé, et le jeune maître verse dans de jeunes intelligences les premiers trésors amassés pour lui-même. Heureusement le père de ses élèves était un homme passionné pour la science, et, ce qui n’est guère moins essentiel à la fortune d’un protégé, un homme puissant, Guillaume Bouchetel, secrétaire d’Etat, recommanda vivement son jeune ami à la sœur de François 1er, à cette Marguerite dont on retrouve avec émotion la trace bienfaisante dans toutes les existences littéraires de son temps. Femme belle et spirituelle comme en rêvent les poètes, aimable comme on l’est avec les charmes de l’esprit, avec la beauté et un noble cœur ; femme dont le souvenir est cher aux lettres et cher à l’histoire. Par elle, Amyot eut une chaire à l’Université de Bourges. L’inconstance comme la frivolité étaient choses inconnues au disciple de Pierre Danès. Il occupa dix ans sa chaire à Bourges, modeste, ferme à son devoir, sans songer d’une âme impatiente à un essor plus ambitieux, à un théâtre moins obscur. Pendant dix ans on le vit, infatigable, entretenir commerce public et assidu avec ces chers anciens, maîtres de son temps et de sa pensée. Pendant dix ans on le vit monter chaque jour deux fois dans la chaire : le matin, entretenant ses auditeurs de Lucrèce, de Cicéron ou de Térence ; le soir, revenant à Sophocle, à Thucydide, à Plutarque. Race héroïque des Muret, des Turnèbe, des Casaubon, des Ramus et des Amyot, qui sera votre digne historien ? Est-ce illusion ? Il me semble que cette vie est belle dans son labeur fidèle, alors surtout que la jeunesse se désintéresse, pour ainsi dire, en faveur de la science, et ne veut rien pour elle-même de ces joies ardentes qu’elle réclame si souvent comme son droit.

Quand je dis qu’Amyot n’a rien donné à la jeunesse, je me trompe pourtant ; il lui a donné Théagène et Chariclée ; il lui a donné Daphnis et Chloé. Ce sont là les passions de sa jeunesse, qui laissent toute liberté à sa pensée, tout ressort à sa volonté.

Oui, celui qui devait s’illustrer par la traduction de Plutarque, entre dans la littérature grecque par la traduction de deux romans. Ce fut d’abord le roman d’aventures, dans son élégance très-conteuse, assez diffuse, qui se préoccupe moins de l’unité d’un sujet à développer, d’un but à atteindre, que des amusements de la route. Quoique la passion y touche en bien des points aux tendres et secrètes délicatesses du cœur (s’il n’en était ainsi, en effet, comment s’expliquerait-on le goût, mieux que cela, l’amour passionné de Racine pour les pages d’Héliodore ?), ce roman demeure surtout une œuvre de l’imagination qui pousse devant soi un peu au hasard, contente pourvu qu’elle amuse. Il appartient à la famille de ces ouvrages que devait chérir plus tard la littérature espagnole, et dont Mme de La Fayette a donné chez nous le modèle pur et achevé dans Zayde. Il y a dans Héliodore des brigands, des pirates, des courtisanes, derniers restes, expression difficilement effacée de la société antique en sa décrépitude : ainsi, plus tard, dans les conteurs péninsulaires et dans Mme de La Fayette, nous trouverons des Maures, des enchanteurs, de belles princesses, de fidèles chevaliers, de merveilleuses reconnaissances, des amours fidèles jusqu’à la mort : expression du moyen-âge qui s’en va, de la chevalerie qui s’éteint.

Comment, dans cette littérature grecque, si riche encore, malgré les ruines accumulées par le temps, en monuments des belles époques, comment le traducteur a-t-il été choisir un roman où brillent sans doute des qualités aimables, mais qui toutefois n’est que l’œuvre, déjà moindre par le goût, d’une époque qui trouve dans ses souvenirs la meilleure partie de sa gloire ? Pourquoi ? c’est qu’il saluait déjà dans Héliodore les qualités chères à son propre esprit ; il obéissait à des séductions qui devaient un jour l’entraîner vers Plutarque. Il aimait chez Héliodore comme il aimera dans Longus, où elle est encore mieux marquée, la naïveté de l’expression dans le sentiment chaste, la facilité du récit, la grâce heureuse et souvent familière du détail.

Quelque chose encore a pu attirer ce naïf et sincère esprit vers Théagène et Chariclée. Quoiqu’on soit sûr, autant qu’on peut l’être à défaut d’une preuve positive, qu’Héliodore ne fut élevé à l’épiscopat que des années, de longues années sans doute, après que l’aimable mais profane petit livre fut sorti de sa plume, il est vrai cependant qu’on saisit en plus d’un passage des accents qui font tressaillir et penser involontairement au futur prêtre. Plus d’une page grave, éloquente, impétueuse même, nous fait, au sein d’une atmosphère encore païenne, respirer comme un parfum de christianisme. On entend, dans la voix inspirée d’un des personnages, passer le souffle prophétique qui, renversant les antiques barbaries du sacrifice païen, annonce l’avènement définitif d’un sacrifice plus pacifique, et le triomphe de l’humanité enfin consolée.

Avec Théagène et Chariclée, Amyot saisit le rôle dont il ne sortira point, celui de traducteur. Son premier ouvrage, celui qui commence à le mettre en lumière, est une traduction : son dernier livre, celui qui doit mettre le sceau à sa renommée, sera une traduction encore. Nulle œuvre originale, et tant de gloire acquise, n’est-ce pas un fait singulier ? Oh ! ne cheréhons pas avec des préjugés trop exigeants les titres d’Amyot, ces titres sont écrits moins au frontispice de ses livres que dans l’ensemble même de ses ouvrages. Certes, si les excursions de l’écrivain dans le domaine de la littérature grecque n’étaient que des tentatives plus ou moins capricieuses d’un goût arbitraire, si même elles ne manifestaient que le désir déjà moins égoïste de faire pénétrer à sa suite quelques ignorants dans un pays de charmantes merveilles, l’histoire n’aurait pas trop à s’en préoccuper ; mais l’œuvre d’Amyot a une toute autre importance : il est permis d’y saluer une face de la Renaissance qui trouve dans ces travaux son complément glorieux et nécessaire. La Renaissance, jusqu’à cette seconde moitié du seizième siècle, avait été un constant et opiniâtre effort pour arracher aux vers et à la poussière les précieux débris de l’antiquité ; elle avait mis en commun les plus belles intelligences d’érudit pour ce grand travail de résurrection ; l’œuvre s’accomplissait lentement et semblait demander, pour devenir enfin populaire, l’avènement d’un esprit facile, d’un savant interprète qui saurait avec une égale aisance se tourner vers la lumière antique et vers ses contemporains attirés à l’étude égayée et souriante : à cette condition seule, les penseurs originaux pourraient à leur tour entrer dans l’arène. Amyot, dont le nom rapidement élevé à la renommée, doit, pour récompense de ses efforts, demeurer populaire, s’empare de ce rôle ; il forme le nœud toujours visible et brillant encore aujourd’hui, entre cette Antiquité qui, depuis deux siècles, se dégage laborieusement de la poudre des manuscrits, et les jeunes esprits qu’entraîne une généreuse émulation : double triomphe, de ces génies anciens qui redeviennent des maîtres, et des disciples enthousiastes qui vont devenir des rivaux. La Renaissance qui, dans la pensée de quelques esprits trop étroits et trop asservis surtout, était une simple imitation, une copie, est devenue, par le travail des années, plus puissant que le travàil des hommes, un rappel constant à l’énergie créatrice de l’esprit : sans cesse elle remet sous les yeux du poète ces exemples de création glorieuse. Amyot ouvre la mine : aux poètes et aux philosophes il fournit des héros, il suggère des pensées, souvent même aux uns et aux autres il livre les pensées toutes vives et tout armées. Le premier des drames classiques qui vont à tout jamais remplacer les mystères, délices de nos aïeux, met en scène un des personnages des Vies de Plutarque1 ; le livre qu’adore surtout Montaigne, qui partage avec Sénèque et Tacite l’honneur de l’accompagner dans ses promenades et de nourrir ses méditations solitaires, dont il exprime, pour se l’approprier, la plus fine substance, c’est Plutarque, le Plutarque d’Amyot ; ce roman grec que lit furtivement Racine sous les ombrages de Port-Royal, est celui qu’Amyot, pour son coup d’essai, a fait passer dans notre langue ; l’ouvrage encore où l’auteur d’Emile doit un jour apprendre à lire, et qui restera son livre de prédilection, dont il se séparera avec peine, et pour quelques jours seulement, si quelque amie chère le lui demande, ce livre, c’est ce même Plutarque, manuel de tous ceux qui pensent, charme éternel de tous ceux qui lisent.

De Thou, qui a lu et condensé tous les documents dans son Histoire grandiose, qui sait à fond les affaires et les hommes de son temps, qui nous redit avec autorité et dans un style magistral les plus grandes choses, qui nous met au courant des plus grands intérêts d’un siècle grand et fécond, est peu lu, moins lu peut-être qu’en Angleterre ; Amyot, qui nous raconte après Plutarque les faits antiques, qui nous représente des hommes si éloignés de nous par les idées et les mœurs, est lu et relu ; pourquoi ? parce qu’il a écrit dans une langue qui est la nôtre, qui réveille tous les instincts du foyer et de la patrie, et qu’il a donné à ces mots dits autour de nos berceaux, et que nous avons bégayés enfants, un charme tout puissant, un charme indélébile. Il sourit aux savants qui pâlissent sur des scholies, qui noient un mot dans des flots de commentaires, et avec quelques phrases écrites pour les gens du monde, pour les ignorants de la cour, pour les guerriers et pour les jeunes gens, il se fait immortel sans bruit et sans éclat.

Ainsi, pendant que les érudits continuent leur docte moisson jamais finie parce que toujours quelque gerbe ou quelque épi renaît sous la main soigneuse, Amyot rend à ses contemporains le parfum d’une antiquité refleurissante. Le Génie de la France, à la vue des merveilles de l’art antique, s’éprend d’un naïf et généreux enthousiasme, il veut partir, voler à son tour sur ces nobles traces ; il s’élance, il ne s’arrêtera plus qu’il n’ait donné des rivaux à Sophocle et à Euripide dans la tragédie, à Aristophane et à Ménandre dans la comédie, à Salluste et à Tite-Live dans l’histoire, à Platon dans la philosophie, à César dans les mémoires historiques : belles et pacifiques conquêtes qui ne font point couler de larmes, qui n’obligent point un vainqueur à fouler aux pieds les débris d’un ennemi vaincu, et qui ne laissent apercevoir, dans les grands hommes qui les accomplissent, que des frères se donnant la main à travers l’espace, à travers les siècles. Ce spectacle est beau et grand ; c’est celui que va offrir la France pendant deux siècles, alors que de nobles esprits, émules couronnés de leurs devanciers de la Grèce et de Rome, égaux à ces maîtres parce que eux aussi se savent de leur ordre en leur demandant de les inspirer, jetteront leur profusion de chefs-d’œuvre : la meilleure part et la plus durable de notre gloire littéraire.

Amyot a préparé, pour les mains qui le ciselèrent, le premier anneau de cette chaîne qui embrasse si magnifiquement le dix-septième siècle ; il appelle d’une voix grave et douce à la fois, les grands esprits qui, groupés autour d’un grand roi, vont, après les études et les préparations sérieuses, les excès même et les folies de quelques années rapidement écoulées, refaire, au sein de la France enorgueillie, une antiquité rivale de l’autre, et à laquelle à son tour l’avenir demandera les jouissances de l’âme en même temps qu’elle lui empruntera des leçons, et y cherchera des modèles. Notre écrivain, en ce milieu du seizième siècle, époque décisive, remet en honneur cette culture antique, que connut aussi, que pratiqua l’Italie enthousiaste, mais dont sa ferveur tira, pour l’inspiration originale, de moindres trésors. De l’admiration pour ces héroïques travailleurs du seizième siècle, et en particulier pour Amyot, ce serait trop peu, c’est de la reconnaissance que nous devons aux auteurs de ce mouvement par lequel le siècle suivant a été grand et demeure immortel au milieu des révolutions de l’art et des révolutions politiques qui renversent et entraînent tant d’autres souverainetés.

Nous nous sommes étendus à dessein sur ce rôle du seizième siècle franchissant sous nos yeux les limites que lui tracent les années et ses travaux mêmes : nous l’avons montré dans cette partie de son œuvre excellemment représenté par le traducteur éminent qui concourut tant à l’illustrer, et qui nous apparaît marchant d’un pas ferme déjà dans la grande voie de l’histoire littéraire. Non ce n’est pas sur quelque chemin détourné, quoique plus ou moins embelli, plus ou moins fréquenté, qu’il a laissé sa trace : le simple traducteur appartient à la race des hommes dont on se souvient, dont la mémoire doit être aussi durable que celle des périodes même où ils ont fleuri, parce qu’ils ont eu sur la direction des idées, et la formation même de la tradition, une influence décisive.

Assurés de ne pas courir à la suite d’une ombre, poursuivons, dans son développement rapide et désormais fortuné, l’existence de l’habile et savant écrivain.

Héliodore avait été évêque malgré son roman ; la traduction de Théagène et Chariclée fit son auteur abbé. François Vatable, abbé de Bellozane, était mort : le roi François Ier donna le bénéfice à Amyot. Abbé en faveur près du roi qui s’était plu à l’aimable lecture, Amyot se voyait aller à la fortune. C’était justice. Le roi qui, malgré des erreurs, a mérité de garder dans l’histoire un titre glorieux, comprit qu’il y avait dans ce travail le germe fécond d’un avenir littéraire promis à la France. Il reconnut dans l’ouvrage du jeune auteur l’œuvre savante déjà, élégante encore, qui ne fuit ni le coup d’œil des princes, ni le regard plus approfondi des doctes. Les personnages ressuscités d’Héliodore ne venaient pas seulement pour amuser de nobles loisirs ; ils introduisent de plus studieux amis aux abords de cette belle littérature grecque ; ils ouvrent, pour cette classe d’esprits qui se place entre les érudits et les frivoles, un commerce que le temps doit faire prospérer ; il découvre aux poètes eux-mêmes et aux inventeurs, une source qu’ils visiteront plus d’une fois avec charme et avec profit. Le protecteur de Budé, le créateur du Collège Royal, devait une récompense à l’écrivain qui marquait ainsi chez nous l’avènement de la traduction en langue vraiment française. Le prédécesseur de François Ier avait donné l’exemple des grandes distinctions accordées à la science, en élevant à la prélature Claude de Seyssel, traducteur assez faible pourtant de Thucydide. Amyot laissait bien loin derrière lui ces traducteurs imparfaits, à demi-barbares, qui l’avaient précédé. Qu’importe que le roman d’Héliodore lui-même eût fait une première apparition dans les vers d’Octavien, père du gracieux Mellin de Saint-Gelais, si cette poésie, à la fois affectée et grossière, ne rend aucune des grâces de l’original ? Oui, la traduction date vraiment d’Amyot. Jusqu’alors restreinte à un assez petit nombre d’ouvrages, elle avait été presque aussi maladroite dans ses efforts qu’elle était demeurée étrangère au public par ses essais. Peu habiles à substituer aux idiômes si admirablement parfaits de l’Antiquité, la langue de Joinville, de Froissart et de Comines, qu’ils feraient croire encore bégayante, ils s’accommodaient au goût du siècle et entretenaient plus commerce avec les Amadis espagnols et les nouvelles italiennes, qu’avec la patrie d’Homère et de Pindare. La Diane de Montemayor, Amadis, traduits par Adrien Sevin et le seigneur Herberay des Essarts, plaisaient et faisaient fortune. Amyot pénètre dans le temple de l’Antiquité, et il inscrit son nom sur ces hautes colonnes de Naxos dont nous parle en un magnifique débris un de ses sublimes poètes.

Le protégé de François 1er, pourvu d’une abbaye, pouvait s’endormir dans les douceurs de cette existence paisible qui, sous les règnes suivants, sourira tant au poète. Des Portes. Amyot voulut trouver, dans les loisirs que lui assurait la possession d’un bénéfice, l’occasion d’une étude plus sérieuse et plus approfondie encore de ses chers anciens.

Le vaste mouvement de la Renaissance avait fait affluer en Europe, et particulièrement en Italie, les manuscrits qui ne trouvaient plus de patrie à Constantinople ; Amyot alla vivre avec ces vieux amis. En passant les monts, il pénétrait au foyer des inspirations nouvelles, de l’érudition élégante, des voluptés de l’intelligence gracieusement associées à celles des sens. De ces plaisirs diversement attrayants,. Amyot ne voulut que les premiers, et vit les autres sans les désirer. Mais bientôt sa patrie vint le retrouver pour ainsi dire au milieu de ses occupations tant aimées, et lui demander ce tribut de services dont la science n’exempte pas, qu’elle impose quelquefois. L’homme d’étude dut remplir au Concile de Trente une simple et pourtant difficile mission : sa fermeté surmonta tous les obstacles, et le diplomate d’un jour imposa l’estime à tous, en gagnant l’amitié de quelques-uns.

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