Etudes politiques sur la France. Le droit des peuples. Le droit divin par un solitaire

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imp. de A. Jacquemot (Genève). 1869. France (1852-1870, Second Empire). In-8°.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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ÉTUDES
POLITIQUES
SUR LA FRANCE
LE DROIT DES PEUPLES - LE DROIT DIVIN
PAR
UN SOLITAIRE
GENÈVE
A. JAQUEMOT, IMPRIMEUR DES ANNALES CATHOLIQUES
RUE DE LA FILATURE, 242
1860
AVANT-PROPOS
Ces études étaient préparées depuis longtemps ; mais
la marche précipitée des révolutions m'avait fait renoncer
à les publier. Les événements qui se déroulent en Italie
leur donnent une nouvelle actualité. Je les dédie à la
France, à l'Italie, à l'Europe, à tout l'univers catholique
enfin, et en particulier à Napoléon III et à celui qui, dans
la lignée de sa famille, porte le nom d'Henri V, et dont
les aspirations vers la France ne sont un mystère pour
personne, à tous les Français aussi qui veulent la gloire et
le bonheur de leur patrie.
La révolution de 1789, après avoir bouleversé la France et
ébranlé l'Europe pendant plus d'un demi-siècle, tour à tour
Vaincue et triomphante, vient encore une fois de planter
son drapeau en Italie. Elle menace encore, avec ses prin-
cipes d'insurrection et de révolte contre lés droits les plus
sacrés de l'humanité ; avec sa prétendue souveraineté du
IV
peuple, de renverser les pouvoirs existants, pour y en
substituer de nouveaux. N'est-il pas permis à chacun de
crier au feu et d'apporter pour l'éteindre le secours de son
intelligence et de ses principes? Napoléon III ne nous a-t-il
pas dit lui-même, à son retour d'Italie, qu'il n'avait sus-
pendu la marche de son armée victorieuse, que pour ne
pas être forcé de faire un nouvel appel à l'élément révo-
lutionnaire? C'est donc agir selon sa pensée, que de tra-
vailler à combattre cet élément, de rechercher les causes
premières du mal social qui nous dévore.
Les principes que je soutiens n'ont rien d'hostile à la
dynastie napoléonienne, s'il est dans les desseins de la Pro-
vidence de la faire régner sur la France. Cette dynastie ne
peut régner que par les principes de l'ordre, et c'est l'or-
dre que je défends. Que ces principes triomphent enfin de
nos discordes civiles! Quelle que soit la main que la Pro-
vidence emploiera pour les faire triompher, nous devons
nous soumettre et la respecter. Profitons des leçons du
passé, attachons-nous aux principes, sans nous arrêter
aux accidents passagers qui semblent devoir les dé-
truire, et laissons à la Providence le soin de réparer nos
malheurs comme elle l'entendra. Je n'attaque point l'au-
torité, je la défends, en quelque main qu'elle se trou-
ve. Je crois à Napoléon III trop de grandeur d'âme, un
sens trop droit pour vouloir effacer les temps anciens et
s'effrayer de leurs souvenirs. Pourrait-il s'offenser aussi
que je raconte les faits historiques qui se sont passés sous
nos yeux, que j'en discute là valeur au point de vue des
principes que je défends? Si la Providence réserve à la dy-
nastie napoléonienne de longues prospérités, ce ne sera
V
jamais que par la répression et la mise au néant de tous
les principes révolutionnaires qui ont fait nos malheurs
depuis soixante ans, ébranlé et renversé une dynastie dont
l'origine se perd dans la nuit des temps. Cette dynastie a
pour elle ses grandeurs passées, des souvenirs encore vi-
vants , enfin son attitude majestueuse dans le présent ; la
nouvelle a aussi ses grandeurs, la mission que la Provi-
dence lui a confiée à diverses reprises de réprimer l'anar-
chie, enfin les chances de l'avenir qui est immense. Que
Dieu les lui conserve et procure à la France des jours heu-
reux ! Ce ne sont pas les principes que je défends qui pour-
ront y mettre obstacle.
Ire ÉTUDE
Considérations préliminaires.
Je pourrais, en commençant ces études, emprunter la
plume d'un éminent écrivain de notre siècle (1), dans son
livre De la propriété : « Puisque la société française et celle
« d'une partie de l'Europe en sont venues à ce point de
« perturbation sociale, que les idées les plus naturelles,
« les plus universellement reconnues, sont mises en doute,
« qu'il nous soit permis de les démontrer, comme si elles
« en avaient besoin. »
Un peuple pénétré, comme le sont tous les hommes, de
l'importance d'avoir un chef, lorsqu'ils vivent en société,
se confiant à l'expérience des âges, au cours providentiel
des événements de ce monde, accepte sans contrôle et
presque sans examen, le chef que cette même Providence
lui a envoyé. Il le reconnaît au prestige de sa naissance,
aux fêtes qui ont inauguré son berceau ; il se glorifie de
voir se perdre dans la nuit des temps l'histoire de ses
(1) M. Thiers. De la propriété.
aïeux, il raconte avec orgueil les victoires que ses ancêtres
ont remportées, le sang qu'ils ont versé pour la patrie, les
provinces qu'ils ont ajoutées à son territoire, encore plus
par des alliances que par des conquêtes; enfin, il jouit en
paix des institutions bienfaisantes qui ont marqué le règne
des rois ses prédécesseurs. Ce prince, qu'il soit archiduc,
empereur ou roi, par la garantie qu'il offre à tous et à cha-
cun en particulier, de sa fortune présente et de celle qu'il
pourra acquérir; ce prince, dis-je, est devenu la propriété
commune, il ne s'appartient plus à lui-même; il appartient
a tous et à chacun des membres de la société ; de sorte que
tous l'appellent mon prince, comme il les appelle ses sujets.
Par ces liens naturels, tout attentat contre la vie ou la con-
sidération du prince devient un attentat contre la vie ou la
considération de tous. Chacun vit tranquille à l'ombre de
cette salutaire personnification de tous sur la tête d'un seul,
chacun travaille et recueille le fruit de son travail, connaît
d'avance les sacrifices qu'il aura à faire pour la patrie com-
mune, les charges de toute nature qui pourront lui être im-
posées; confiant dans la vigilance du prince pour le dé-
fendre contre les ennemis du dehors, dans sa sagesse' pour
faire régner au dedans l'ordre et la paix , mûrir dans ses
conseils les sages et prudentes réformes que le temps
pourra permettre ou commander, chacun cultive le champ
que la Providence lui a confié, se livré au commerce et à
l'industrie, enfin s'acquitte du mieux qu'il peut des devoirs
que sa condition lui impose, tout en respectant celle de
ceux qui sont dans une position plus élevée ou même in-
férieure à la sienne. Dans cette société, les droits de tous
sont garantis par le respect mutuel de chacun pour celui
d'autrui, et la surveillance du prince dans l'intérêt de tous.
Ces notions, si simples, si naturelles, qui ont assuré le
repos de toutes les nations qui ne s'en sont point écartées
depuis le commencement du inonde, qui se trouvent appli-
9
quées non-seulement chez les peuples civilisés, mais même
chez les peuples barbares et jusque chez le sauvages, tant
elles sont inhérentes aux besoins de l'homme et de sa na-
ture, ces notions, dis-je, sont cependant devenues de nos
jours un sujet continuel de controverse. Il était réservé au
XVIIIe siècle de renverser d'un seul coup: toutes ces maxi-
mes si sages, fruit du temps et de l'expérience de nos an-
cêtres, et je dirai presque d'inspiration divine (car l'appli-
cation en remonte, aux premiers âges du monde), pour y
substituer des milliers de combinaisons plus ou moins ab-
surdes, mais se distinguant: toutes par leur opposition plus
ou moins caractérisée à l'ordre naturel indiqué pour les be-
soins de l'homme et le cours providentiel des événements
de ce monde. On a beaucoup parlé des droits de l'homme;
nos habiles réformateurs n'ont guère parlé, que je sache,
de ses devoirs. Une fois l'ordre social ébranlé, les nova-
teurs se sont mis à l'oeuvre, et tous, chacun suivant les
inspirations de son génie ou les besoins de son ambition ,
se sont appliqués à rétablir quelque pierre de l'édifice, es-
pérant le refaire tout entier et sur un nouveau plan. C'est
ainsi que l'éminent écrivain dont j'ai emprunté le langage
en commençant, effrayé des progrès de la démoralisation
sociale et des atteintes directement engagées contre la pro-
priété, nous a fait en 1848 un livre admirable sur, la pro-
priété; mais il n'a pas songé à nous dire quel était le point
d'appui de cette propriété. Il se demande comment il a pu
se faire que la propriété lût mise en péril dans notre siècle,
et il ne trouve d'autre raison à nous donner, sinon que
vers la fin du dernier régime, c'est-à-dire celui de 1830, les
hommes qui le combattaient se divisaient en diverses classes. Il
oublie ou feint d'oublier que ce même régime de 1830,
dont il a été un des plus habiles promoteurs et défenseurs,
était la plus monstrueuse atteinte portée au droit de pro-
priété, par l'usurpation du trône enlevé au prince légitime.
10
Admirable enseignement de la Providence, qui prouve
combien les hommes les plus éminents, aveuglés par leurs
passions ou par leur orgueil, peuvent s'écarter du chemin
de la justice, lors même qu'ils défendent la vérité. Le
même auteur, après avoir marqué son étonnement que la
propriété soit mise en question au XIXe siècle, nous dit
avec la plus grande naïveté : Ah! vous êtes jaloux d'accom-
plir une révolution sociale, il fallait naître soixante ans plus
tôt. Il oublie encore ici que ceux qui ont fait la révolution
de 1830 et en ont bénéficié, les mêmes qui en préparaient
une en 1848, dont on leur a soufflé les bénéfices, n'étaient
pas nés soixante ans plus tôt. Ces révolutions ont été ac-
complies toujours sons le prétexte de mettre plus réelle-
ment en pratique les maximes de 1789, qui ont inauguré
la plus sanglante de toutes les violations de la propriété,
non-seulement dans la personne du prince, mais encore
dans celle de tous les Français, dont aucun, pour ainsi
dire, n'a échappé à ces sanglantes hécatombes, pas même
les premiers sacrificateurs.
Reconnaissez donc plutôt que, loin de fermer la porte
aux révolutions, celle de 1789 n'a fait que l'ouvrir à deux
battants, et qu'elle ne sera définitivement fermée que lors-
que les principes dé cette révolution seront mis sous le
boisseau.
Je ne veux point passer en revue les maximes de l'au-
teur que je viens de citer (ce n'est pas ici le moment d'en-
trer dans cette discussion et de l'approfondir); mais je ne
puis me lasser de manifester l'étonnement que j'éprouve,
pour ne pas dire plus, à la lecture de ces écrivains sérieux,
qui vous parlent avec admiration de l'immortelle révolu-
lion de 1789, et mettent de côté les sanglantes saturnales
dont elle nous a donné l'horrible spectacle. Immortelle, si
vous le voulez, mais par l'horreur et l'effroi que le récit des
sanglants épisodes qui ont marqué sa place dans l'histoire
11
inspirera aux siècles les plus reculés. Je veux bien vous
accorder, et je le reconnais certainement avec vous, que
cette révolution a pu être l'occasion ou même la cause dé-
terminante de quelques réformes salutaires ; mais qui ose-
rait prétendre que ces réformes n'eussent pu être obtenues
par dès moyens parfaitement légitimes et qui n'eussent
point coûté à la France les torrents de larmes et de sang
qu'elle a versés pour en réaliser le programme? Qui ose-
rait prétendre que ces améliorations n'ont pas été le résul-
tat du progrès lent et continu qui s'était opéré dans les
siècles précédents, à l'ombre de la monarchie, et dont la
révolution, malgré ses excès, n'a pu détruire entièrement
les conséquences ; que sans celte révolution le progrès eût été
plus considérable et plus régulier? Vous me dites que 1789
a définitivement fermé l'abîme des révolutions. Il ne s'est
guère écoujé plus d'un demi-siècle, et nous ne pouvons
déjà plus compter celles qui l'ont suivie. Je suis las de vous
répondre; dites-moi donc quand cela pourra finir? Propo-
sez donc aujourd'hui à la France de reconduire au Pan-
théon les cendres immortelles des Voltaire, des Marat, des
Robespierre, immortels auteurs et provocateurs de votre
immortelle révolution, vous verrez ce que la France vous
répondra.
Pour moi, je vais chercher à prouver une vérité qui
semblerait ne devoir pas être démontrée, puisque l'expé-
rience de toutes les nations, depuis le commencement du
monde, le sens intime de tous les hommes, qui est la rè-
gle la plus infaillible de nos jugements, l'ont démontré et le
démontrent tous les jours surabondamment, que le droit
héréditaire est le plus solide fondement de l'ordre dans les
sociétés, qu'il est tout à la fois le système le plus naturel
et le plus avantageux pour la prospérité des nations, et
que s'il peut arriver quelques circonstances de temps et de
lieu où il faille avoir recours au suffrage des peuples pour
12
se donner un chef, ce ne peut être que dans des circons-
tances exceptionnelles, qui ne font que confirmer la règle
générale; car l'expérience qui a été faite de cette manière
de procéder en a presque toujours montré les inconvé-
nients.
Sans proscrire d'une manière absolue aucune forme de
gouvernement, je me borne à indiquer celle qui me sem-
ble la plus conforme aux besoins et à la nature de
l'homme. Je dois, du reste, constater ici un fait significa-
tif qui se passe sous nos yeux et qui mérite d'être remar-
qué. Les révolutions nouvelles, je veux dire celles aux-
quelles nous assistons, ne s'accomplissent déjà plus au
nom de la république, que celle de 1848 a complètement
démonétisée; elles s'accomplissent au nom de la souverai-
neté populaire, il est vrai, mais uniquement pour rempla-
cer des monarchies héréditaires par d'autres monarchies
héréditaires. Les princesse sont fait les auxiliaires de la
révolution, mais la révolution a cédé du terrain; elle fait
volontiers le sacrifice des principes, pourvu qu'elle puisse
maintenir sur leur piédestal les auxiliaires qu'elle y a éle-
vés, c'est là tout le secret de la comédie. Il est bon de le
faire connaître. On sait que certains héros de 1830 pré-
tendaient nous faire passer par la dynastie quasi légitime,
pour nous faire arriver à la république. Nous y sommes ar-
rivés, en effet, mais sans pouvoir nous y arrêter (1), Les
événements confirment donc de jour en jour les principes
que je défends; il ne s'agit que de les signaler et de fixer
l'attention de l'observateur sur le point essentiel qu'il doit
remarquer dans le mouvement social. On pouvait croire
jusqu'à un certain point à la sincérité des républicains qui
proclamaient le principe de. la souveraineté du peuple; on
(1) La France indignée jeta à la tête de la république un préten-
dant à l'empire.
15
ne peut croire à celle des souverains qui veulent en faire
le fondement de leur dynastie. Si le principe était une fois
admis d'une manière absolue, on ne voit pas trop sur
quoi pourrait se fonder le principe héréditaire, et il ne tar-
derait pas à disparaître, s'il n'était indiqué par la nature
de l'homnie et ses besoins, si conforme aux desseins de la
Providence qui règle la marche générale de l'univers, qu'il
doit nécessairement survivre à toutes les révolutions socia-
les, et reparaître au moment où on le croit sur le point
d'être abandonné. Il est même permis de supposer qu'à
mesure que les communications deviendront plus faciles,
les rapports entre les hommes plus multipliés, les pouvoirs
rendront de plus en plus à se centraliser ; les grands Etats
absorberont plus facilement les petits, et la forme monar-
chique répondra de plus en plus aux besoins sociaux';
Ces questions ne sont pas nouvelles, beaucoup de pu-
blicistes éminents les ont traitées et en ont donné la so-
lution à peu près dans le même sens ; mais aucun ne
les a envisagées, que je sache, au point de vue des évé-
nements dont l'histoire nous offre le tableau depuis la
fin du dernier siècle et la période déjà écoulée de celui-
ci. Les ouvrages de ces écrivains sont d'ailleurs beau-
coup plus longs, beaucoup plus profonds et hors de la por-
tée d'un grand nombre de lecteurs. J'ai cherché, au con-
traire, à réduire autant que possible le cadre de mon sujet
et à le rendre accessible et saisissable à tous ceux qui ont
pu suivre les événements qui se sont passés et se passent
journellement sous nos yeux. Sans m'attacher à faire un
grand étalage de science et d'érudition, je cherche à ap-
porter dans les esprits la conviction dont je suis pénétré.
Puissé-je y parvenir et mon travail être de quelque utilité
pour le bonheur et la gloire de ma patrie! Je m'appuierai
tantôt sur le raisonnement et tantôt sur les faits, qui sont
quelquefois aussi concluants que la logique, et lui prêtent
toujours un puissant appui.
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Je sais qu'en attaquant de front la souveraineté du peu-
ple et le suffrage universel, je me mettrai en opposition
formelle avec les idées qui ont cours dans notre siècle. Je
m'exposerai peut-être à me faire barbouiller d'encre plus
ou moins noire par les grands faiseurs de statistique pro-
gressive, comme ils l'ont fait pour certains de nos dépar-
tements qui, à leur gré, ne marchaient pas assez vite dans
la voie du progrès (1). Mais je ne crains pas de me mettre en
évidence pour la défense d'une vérité que je trouve gra-
vée en caractères ineffaçables dans le fond de mon coeur.
Mon erreur, si c'en est une, ne manquera pas d'adversaires
plus habiles que moi pour la combattre, Je n'apporte dans
la lutte que la sincérité de mes convictions ; que d'autres y
apportent les mêmes armes, ils y apporteront sans peine
plus de talent, et la lumière se fera jour.
(1) On sait que M. Dupin, le savant, avait marqué d'un point noir,
dans sa statistique des départements de la France, ceux qui en-
voyaient le moins d'élèves aux lycées impériaux.
IIme ÉTUDE
De l'origine des pouvoirs dans les sociétés, et du
pouvoir héréditaire en particulier.
Si on voulait s'en rapporter aux enseignements de l'his-
toire, on trouverait que chez tous les peuples en général,
depuis le commencement du monde jusqu'à nos jours, chez
les peuples civilisés comme chez les peuples barbares, la
succession héréditaire a été presque partout la base de
tous les gouvernements. Ce n'est que par exception et pour
de petites circonscriptions de territoire, que l'élection a
servi de base à la formation primitive et périodiquement
renouvelée des pouvoirs. Cet accord presque unanime de
tous les peuples dans tous les temps et dans tous les lieux,
ce besoin généralement senti d'un même mode d'organi-
sation, serait certainement une preuve plus que suffisante
de la valeur du principe que je défends. Mais il importe
d'entrer plus avant dans la question et de chercher à se
rendre compte des motifs qui ont pu déterminer cette pré-
férence pour le système héréditaire, à l'exclusion presque
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de tous les autres. Cherchons donc à énumérer les différen-
tes circonstances qui ont pu amener ce résultat.
Un père de famille quitte les lieux de sa naissance et va
s'établir sur un coin de terre inhabité. Il est le père et le
chef naturel de tous ses enfants, il jouit sans conteste de
celte prérogative. A sa mort, il désigne pour lui succéder
son fils aîné, le plus âgé, le plus expérimenté de tous ses
enfants. Par respect pour les dernières volontés d'un père
chéri et respecté, et plus encore par le besoin de se donner
un chef, de maintenir l'ordre dans la colonie, les volontés
du père sont respectées et accomplies, le fils qu'il a désigné
devient le représentant de l'autorité. Les mêmes causes ,
les mêmes besoins, font que la même manière de procéder
se transmet de. génération en génération, pendant de longs
siècles. Telle a été, sans doute, la première origine du pou-
voir héréditaire, origine des plus respectables, puisqu'elle a
pour elle la sanction de l'autorité la plus légitime qui existe
sur la terre, celle du père de famille, le consentement
unanime, quoique presque toujours tacite, de tout un peu-
ple, enfin la sanction du temps qui légitime, ou du moins
consacre même l'usurpation ; titres qui servent de base à
tous les droits parmi les hommes.
IIIme ÉTUDE
Droit héréditaire produit par la conquête.
Dans un autre ordre de faits, deux peuples voisins en-
trent en discussion sur la possession d'un territoire, d'une
province, d'un droit quelconque ; une agression plus ou
moins légitime amène la guerre, la victoire prononce en-
tre les deux nations; l'une devient tributaire de l'autre :
c'est le droit de conquête. Celle-ci se maintient par la per-
suasion ou par la violence ; le peuple vainqueur s'assimile
le peuple vaincu, leurs institutions deviennent communes,
le droit héréditaire de l'une s'établit sur l'autre et devient
parfaitement légitime par la sanction du temps, encore que
dans le principe la conquête ne fût pas parfaitement légi-
time. Qui ne comprend cependant que ce droit héréditaire
ne sera pas aussi respectable, n'aura pas les mêmes avan-
tages que celui qui se sera transmis de génération en gé-
nération, sans effort comme sans violence. La conquête
même la plus légitime, par cela même qu'elle sera le ré-
sultat de la force, ne laissera-t-elle pas entre les deux na-
9
18
tions des germes de discorde, qui nécessiteront de nouvel-
les violences pour les comprimer, et amèneront de nou-
veaux malheurs, comme l'histoire le démontre tous les
jours. La conquête de Constantinople par les Turcs, en ac-
quérant , par la sanction du temps, cette espèce de légiti-
mité qu'on appelle la prescription, a-t-elle pu, après plus
de quatre siècles, étouffer la protestation des vaincus?
Cette protestation permanente n'est-elle pas le ver rongeur
de cet empire si terrible qui a fait trembler l'Europe et l'a
ébranlée pendant si longtemps? Nous pourrions multiplier
les exemples en parlant de l'Irlande, de la Pologne, de
l'Inde, etc.
De toutes ces considérations résulte nécessairement une
infériorité très-grande du droit héréditaire établi par la
conquête, à celui qui n'est que la continuation paisible
d'un ordre de choses précédemment établi.
IVme ÉTUDE
Droit héréditaire établi par l'élection.
Considérons maintenant le droit héréditaire établi par
l'élection.
Le droit des peuples de se choisir un maître ou chef, est
sans doute incontestable et imprescriptible; mais ce droit
est soumis à toutes les règles communes à tous les droits;
Nous avons le droit de vivre, de boire, de manger ; nous
n'avons cependant pas le droit absolu de prendre, pour sa-
tisfaire ces besoins, tout ce qui nous tombe sous la main.
Dans quelques circonstances de nécessité extrême seule-
ment , l'homme pourrait être excusable et aurait même le
droit de prendre ce qui ne lui appartient pas. Hors de ces
circonstances exceptionnelles, il est obligé d'enchaîner la
liberté qu'il pourrait avoir de prendre le bien d'autrui, de
se contenter de l'usage des objets qui forment son patri-
moine , ou sont le produit de son industrie et de son tra-
vail. Nous avons le droit de jouir du soleil, de la terre, de
l'eau, de marcher sur la voie publique; mais ces droits,
20
quelque absolus qu'ils soient, sont cependant soumis à
celte restriction essentielle de respecter le droit d'autrui
semblable au nôtre, lorsque ce droit s'est manifesté par un
acte antérieur à celui que nous avons le projet d'exécuter.
J'ai le droit de bâtir une maison, de jeter une semence
dans un champ abandonné; mais ce droit disparaît dès
que je trouve le champ occupé par un autre, et il n'y au-
rait guère de raison plausible à opposer pour déposséder le
premier occupant, fût-ce même un usurpateur; car, en
tout cas, son usurpation se trouvant antérieur à la mienne,
aurait toujours l'avantage de la primauté. Celte théorie n'a
pas besoin d'être démontrée, elle se soutient d'elle-même,
sans aucun effort du raisonnement et de la pensée. L'homme
est né libre, sans doute ; en venant au monde, il apporte
cette prérogative sublime du Roi de la création, qui le rap-
proche de son Créateur et lui donne le droit de s'élancer
jusqu'à lui par l'effort de son intelligence et de sa volonté;
mais l'homme apporte aussi en naissant le contingent de
ses misères; il trouve partout la place prise; cette même
liberté, qui fait son plus bel apanage, est évidemment sou-
mise à la contrainte que lui impose le devoir dé respecter
la même prérogative chez tous les êtres de son espèce. In-
dépendamment des obstacles que la faiblesse de sa nature,
les éléments, les animaux même qui lui sont soumis oppo-
sent incessamment à ses volontés, il est forcé de se plier
aux circonstances de temps et de lieux ou il a pris nais-
sance, de respecter les droits acquis; ce n'est qu'à ce prix
qu'il peut remplir avec honneur le rôle que la Providence
lui la assigné dans la création ; ce n'est qu'à cette condition
que peut régner l'ordre et l'harmonie dans la société.
Ces considérations préliminaires étaient nécessaires
pour entrer dans la discussion du droit d'élection que je
me propose d'examiner. Ce droit est évidemment soumis à
cette restriction essentielle qui enchaîne tous les droits, celle
21
du respect des droits antérieurement acquis. Il serait sans
doute difficile de déterminer toutes les circonstances de
temps et de lieux qui peuvent; motiver et produire une élec-
tion légitime, ou constituer au contraire une usurpation. Il
suffira seulement de constater, pour le moment, que dans
certains cas une élection peut être la source d'un droit hé-
réditaire parfaitement légitime ; que même, en certains cas,
une élection qui aurait été faite dans des conditions illégi-
times, peut acquérir, par la sanctions du temps, la force
d'un droit qui ne saurait être contesté. Qui ne comprend
cependant que les vices primitifs d'une pareille usurpation
entraînent pour les peuples qui ont eu recours à cet expé-
dient des malheurs incalculables, dont il est impossible de
prévoir le terme ; qu'ici, et encore plus que dans le droit
résultant de la conquête , on peut constater une différence
notable avec un droit qui se serait établi en l'absence de
tout vice primordial ; que ces inconvénients sont plus ou
moins grands, suivant l'importance des intérêts qui auront
été froissés lors de l'élection, des violences et des intrigues
qui auront été employées pour son accomplissement. Il se-
rait trop long d'énumérer toutes les circonstances qui peu-
vent vicier une élection ; mais on peut à coup sûr affirmer
qu'elle sera toujours vicieuse et entachée de nullité, lors-
qu'elle aura lieu au milieu d'une révolution ou que des
partis hostiles sont en présence. Qui pourrait prétendre,
par exemple, que la comédie électorale qui vient de se
jouer dans les duchés et dans les Romagnes, à l'abri des
dictatures qui s'y sont établies à la faveur des succès de nos
armes; qui pourrait prétendre, dis-je, qu'elle puisse légiti-
mer l'usurpation qu'elle a été destinée à favoriser? La pre-
mière condition d'une élection, pour être légitime, c'est
d'être faite par des suffrages librement exprimés et con-
sciencieusement recueillis. Or peut-on espérer que ces con-
ditions puissent être remplies dans des temps de crise so-
22
ciale, où l'audace des uns est presque toujours portée
jusqu'au délire, tandis que les esprits timides et souvent
les plus sages sont comprimés par la terreur? Ces considé-
rations générales, auxquelles je m'arrêterai pour le mo-
ment, suffisent cependant pour démontrer que s'il est pos-
sible de fonder un pouvoir héréditaire par l'élection, cette
origine, pour être légitime, présente des difficultés qui ne
se rencontrent point dans le droit de conquête, et encore
moins dans le droit héréditaire dont nous avons primitive-
ment parlé.
Vme ETUDE
Conséquence des principes déjà établis.
J'ai donc énuméré les différentes circonstances qui peu-
vent donner lieu au droit héréditaire; mais il est facile de
comprendre, je l'ai déjà fait pressentir, que ce droit sera
d'autant plus respectable, que les circonstances qui l'au-
ront amené seront plus ou moins légitimes, plus ou moins
à l'abri de toute contestation ; il est facile de comprendre
également que parmi les origines que nous avons mention-
nées, celles qui peuvent être le résultat de la violence,
comme celle de la conquête, ou de l'intrigue et de la ruse,
comme celle de l'élection, présentent un caractère de sus-
picion qui ne peut être effacé que par une longue suite
d'années, que la considération du prince en est diminuée,
et que celle de la nation, qui est identifiée à celle du prince,
y perd de son importance et du rang qu'elle occupe dans le
monde, surtout parmi les nations qui l'avoisinent. N'avons-
nous pas vu eu 1852 l'autocrate de toutes les Russies ap-
peler le représentant de l'autorité en France son bon ami?
Qui peut mettre en doute que le représentant de la vieille
24
monarchie n'eût jamais reçu un pareil outrage? La France
s'en est cruellement vengée; mais il lui en a coûté cent
mille hommes et dix-huit cent millions. Qui oserait pré-
tendre que les désordres révolutionnaires encore récents
de 1848, la position encore chancelante du pouvoir nou-
veau, n'aient été une cause déterminante de la marche des
armées russes sur Constantinople, le souverain de cet em-
pire croyant trouver dans nos discordes civiles l'occasion
favorable de s'agrandir? Qui pourrait dès lors contester que
la présence au pouvoir de Charles X ou même de Louis-
Philippe n'eût empêché ce funeste éclat? A-t-on oublié les
aspirations de la Belgique vers la France en 1851, et com-
ment, le véto de l'Angleterre a suffi pour les étouffer, en
présence du timide représentant de la monarchie de 1830
encore trop mal assise? A-t-on oublié les honteuses négocia-
tions de l'affaire Pritchard, du droit de visite, les ténébreuses
machinations pour l'abandon de l'Algérie, que l'énergie de
la France a pu seule surmonter? Enfin cette insolante plai-
santerie d'un ministre de l'Angleterre, disant qu'il ferait
passer le gouvernement français par le trou d'une aiguille?
Ne voyons-nous pas aujourd'hui la Savoie et le comté de
Nice demander leur annexion à la France ? Je suis loin de
prétendre qu'il serait convenable d'y donner suite ; c'est
une question complexe qui demanderait un long examen ;
mais en tout cas serait-il permis à la France d'entendre le
seul cri qui soit peut-être sincère dans toute ces manifes-
talions de l'Italie (1). Ce fait est aujourd'hui à peu près
(1) Cette question a été résolue par le concours unanime de tous
les intéressés. L'annexion à la France du comté de Nice et de la Sa-
voie, consentie par le roi de Sardaigne, pour satisfaire au voeu pres-
que unanime des populations, sanctionnée en quelque sorte par
l'adhésion tacite des puissances, sera parfaitement légitime ; mais
légitimera-t-elle les usurpations du Piémont dans les duches et les
Romagnes, auxquelles elle servira de prétexte? il est difficile de le
croire. La question n'en sera sans doute que plus compliquée.
25
accompli ; mais on sait déjà combien il a compromis nos
alliances européennes, et on ne sait encore quel sera le ré-
sultat final de cette entreprise.
Je suis loin de contester les exploits des armées françai-
ses dans les guerres de la révolution et de l'empire. Mais
on ne petit s'empêcher de reconnaître que loin d'augmen-
ter le territoire de la France et sa considération dans le
monde, elles n'ont fait que les amoindrir; que les avanta-
ges qui en ont résulté ont à peine compensé les dépenses
énormes et le sang qu'il a fallu verser pour les obtenir.
Croit-on que les immenses découvertes de la physique et
de la chimie, le télégraphe électrique, les chemins de fer,
la vapeur, n'eussent pu être réalisées quarante ans plus tôt,
sans les immortelles saturnales de l'immortelle révolution
de 1789 et les guerres de la révolution et de l'empire, qui
ont absorbé toutes les forces de la France et de l'Europe
pendant plus d'un quart de siècle? Croit-on que les huit
cent mille hommes qui ont été s'engloutir dans les neiges
de la Russie pour satisfaire la folle ambition d'un conqué-
rant, n'eussent pu tracer cet immense réseau de chemins
de fer qui sillonnent l'Europe, et nous dispenser d'enlever
à l'agriculture les bras dont elle a tant besoin? Je ne con-
teste pas, encore une fôis, les gloires du fondateur de la dy-
nastie nouvelle. Je lui en reconnais, au contraire, une très-
grande, dont, je crois, personne n'a encore parlé, celle
d'avoir été le fouet vengeur dont la Providence s'est servi
pour punir la France d'avoir fait mourir son roi légitime,
pour courir après des chimères de liberté et d'égalité, que
nous poursuivons depuis soixante-dix ans, sans ; jamais
pouvoir les atteindre. Nouvel Attila, Napoléon 1er n'aurait-
il pas pu se glorifier, pendant quelque temps; d'être le
fléau de Dieu chargé de punir les rois de l'Europe d'avoir
assisté indifférents au meurtre du 21 janvier. Le rôle que
Napoléon Ier a rempli a l'égard de la révolution de 1780,
26
Louis-Philippe et Napoléon III me semblent l'avoir rempli
à l'égard de la révolution de 1850 et de 1848. La Provi-
dence permettra-elle à ce dernier, pour le récompenser de
la manière dont il a rempli sa tâche, de consolider sa jeune
dynastie? L'éclat de cet astre nouveau n'est-il pas déjà
obscurci par les événements qui se passent en Italie et
dans les Romagnes, qui affligent la chrétienté tout entière
et le Souverain-Pontife en particulier? Les lauriers de Sol-
férino et de Magenta ne sont-ils pas quelque peu ternis
par le drame révolutionnaire qui en est la suite et la con-
séquence? Ne poussons pas plus loin cet examen; ne de-
mandons pas à la Providence le secret de ses impénétrables
desseins. Continuons.
Que sont les exploits et les gloires de l'empire, en pré-
sence de la conquête d'Alger, qui, accomplie en quelques
mois par le souverain de la France, malgré l'opposition
formelle de l'Angleterre, a conquis à notre patrie un im-
mense territoire, assuré notre prépondérance maritime,
neutralisé pour toujours lé mauvais vouloir de l'Angleterre,
porté à la puissance barbaresque, au profit de la civilisa-
tion! chrétienne, un coup dont elle ne se relèvera jamais,
préparé des grandeurs nouvelles, qu'il est impossible de
prévoir et d'énumérer. Ne pourrions-nous pas aujourd'hui,
par un chemin, de fer. partant de l'Algérie, faire le tour de
l'Afrique et d'une partie de l'Asie, et avoir toujours dans la
poche la clef de cet immense réseau? L'Angleterre ne serait
pas la pour nous barrer le passage et mettre des bâtons
dans les roues. Pourrions-nous accomplir un semblable tra-
vail, si, nouveaux Don Quichotte, nous nous érigeons en
défenseurs des droits de tous les révolutionnaires du monde
entier, pour faire hommage de nos exploits à la belle Dul-
cinée de la liberté? Qui pourrait seulement pressentir les
immenses résultats pour la civilisation du monde et la
gloire de la France, d'une si glorieuse entreprise, dont la
27
conquête d'Alger a jeté les premiers fondements, à l'éter-
nelle gloire du prince qui l'a accomplie, et je ne crains pas
de le dire, à la honte de la France qui l'a payé de la plus
noire ingratitude. Détournons promptement nos regards de
cette triste pensée, et reconnaissons que les destinées d'une
nation sont plus ou moins compromises par un change-
ment de gouvernement ou de dynastie. La France a prouvé,
en 1848, qu'elle avait l'instinct de cette vérité, lorsqu'elle
a préféré le représentant d'une dynastie déjà commencée,
un prétendant à l'empire, au représentant de la république,
qui ne lui offrait que la chance de courir de nouvelles
aventures. La France a voulu faire un pas vers la stabilité.
Elle s'est accrochée à une planche de sauvetage, pour n'ê-
tre pas entraînée par le courant de l'anarchie; lui sera-t-il
permis de faire encore un effort et de remonter définitive-
ment sur sa barque, pour reprendre le cours de ses glo-
rieuses destinées?
La France avait une suprématie incontestable sur toutes
les puissances de l'Europe, par l'ancienneté de sa dynas-
tie ; elle l'a perdue, par les soins de la révolution et l'al-
liance bâtarde et presque contre nature de l'Angleterre; à
peu près comme les Troyens perdirent leur nationalité par
l'introduction dans leur ville du cheval des Grecs. De là
les efforts surhumains des nouvelles dynasties pour prendre
un rang honorable parmi les souverainetés de l'Europe,
efforts qui ne s'accomplissent qu'au prix du sang et des
trésors de la France. Le Portugal, par ses révolutions, n'est-
il pas devenu en quelque sorte le vassal de l'Angleterre?
L'Espagne ne s'est-elle pas, par les mêmes circonstances,
embourbée dans la même ornière? Parviendra-t-elle à en
sortir?
Il résulte des principes que nous avons posés, que le
droit héréditaire, surtout lorsqu'il est de la nature la plus
légitime, devient non-seulement la propriété du prince,
28
mais même celle de la nation tout entière, puisque le bien-
être, le repos de la nation, son avenir, sa considération
au, dehors reposent sur l'inviolabilité de ce même droit-
Dès lors ce droit acquiert tous les titres de la propriété
elle-même; toute atteinte qui y est portée devient un crime
contre le prince et contre la nation tout entière. Ce droit
héréditaire semble bien, en apparence, et c'est là le système
des novateurs du XVIIIe siècle, porter atteinte à ce qu'on
appelle la souveraineté du peuple, mais il n'en est rien, à
mon avis; car ce droit en lui-même n'est que la représen-
tation permanente la plus logique, la plus naturelle, la plus
praticable de celte souveraineté elle-même, qui se maintient
continuellement par l'usage qu'en fait le prince et par l'as-
sentiment longtemps continué de la nation, ce qui est la
forme la plus naturelle de le constater. Dans le droit civil,
la possession d'un territoire longtemps continuée, encore
qu'elle soit interrompue par l'absence momentanée du pro-
priétaire, ne forme-t-elle pas un des titres les plus inatta-
quables de la propriété? par quel étrange renversement
des lois de la jurisprudence, une nation tout entière se
trouverait-elle privée, pour le plus grave de ses intérêts,
d'un droit qui appartient à chacun de ses membres, pour
l'acquisition du plus mince héritage ?
VIme ÉTUDE
Droit héréditaire remplacé par l'élection.
Ces points établis, et ils me paraissent incontestables,
il nous reste à examiner si ce droit héréditaire peut être
utilement et validement remplacé par l'élection, ou par
tout autre droit. Ici, je le comprends, la question est brû-
lante par son actualité, au moment où toutes les souverai-
netés héréditaires de l'Europe semblent devoir faire place
à de nouveaux droits ; mais je ne veux point faillir à la tâ-
che que je me suis imposée. Je proteste d'avance contre
toute mauvaise intention qu'on voudrait me prêter. Je dis-
cute des principes et des faits qui sont à la connaissance de
tous. Je n'entre point dans la conscience des princes, ni
dans celle des peuples ; je laisse à la Providence le soin de
les juger et de faire tourner les événements en sens con-
traire de nos raisonnements et de toutes nos prévisions.
Il n'est point en mon pouvoir de détruire des faits accom-
plis ou qui s'accomplissent tous les jours et qui tombent,
avec les conséquences qu'on peut en déduire, dans le do-
maine de l'histoire. Le sauveur des hommes, en venant au
monde pour racheter les hommes du péché originel, n'a pu
le détruire et en effacer entièrement la trace ; serais-je donc
50
plus puissant que l'Eternel, et serait-il en mon pouvoir de
faire disparaître une tache originelle qu'il n'appartient qu'au
temps et à la Providence de racheter? Je suis d'ailleurs ici
parfaitement d'accord avec beaucoup d'hommes éminents
dont le dévouement à l'Empire ne saurait être contesté, et
qui, après avoir fait ressortir les qualités éminentes du
prince qui nous gouverne, ne manquent jamais d'ajouter :
Il ne lui manque que d'être son petit-fils. Ces quelques mots
sont une question sociale tout entière. Puis-je donc ajouter
ce qui manque?
Sans doute que si le prince vient à manquer, s'il tombe
en démence, s'il y a impossibilité absolue de mettre le
pouvoir en d'autres mains, sans procéder à une élection,
la nécessité devient alors une loi, et l'élection qui sera faite,
quelle que soit du reste la forrne qui aura été employée,
pourvu qu'elle arrive a un résultat sanctionné, sinon par le
vote unanime, du moins par le consentement tacite, mais
libre de tous les citoyens, et par l'absence de tout préten-
dant légitimé; cette élection, dis-je, sera légitime, ou ne
tardera pas à en prendre les effets, surtout si personne ne
se présente pour la contester. Salus populi suprema lex. Il
n'en sera pas de même certainement, si la suspension du
pouvoir légitime a été amenée par la violence et précédée
de la dépossession du véritable représentant du droit héré-
ditaire; si l'élection n'a pas été faite dans des conditions et
des circonstances qui excluent toute idée de violence ou de
suspicion légitime des votes qui ont été obtenus. Les parti-
sans de la prétendue souveraineté du peuple seront même
forcés de convenir qu'il peut rarement se présenter des cir-
constances assez favorables, et qu'il est presque impossi-
ble, dans un temps d'émotion populaire où tous les partis
sont en présence et les passions en mouvement, d'obtenir
une assez complète unanimité de suffrages, à l'abri de toute
intrigue ou de toute suspicion, pour contrebalancer la voix
51
des siècles, qui parle en faveur du droit héréditaire qui a
été renversé. Cette difficulté même constitue pour les peu-
ples qui veulent faire cette expérience, un danger auquel
rien ne peut obvier et qui devient, par là même et pour
des siècles peut-être, un sujet d'éternelles inimitiés qui dé-
truira pour bien longtemps la prospérité de la nation qui
aura fait cette dangereuse épreuve.
VIIme ETUDE
Les droits des peuples.
Il faudrait faire une encyclopédie complète pour trou-
ver, indiquer le vrai sens de tous les mots que la révolu-
tion a défigurés, et qui lui ont servi et lui servenl tous les
jours de levier pour renverser l'ordre social. Labeur inces-
sant , auquel elle travaille avec une persévérance infatiga-
ble , sans jamais pouvoir arriver au terme ; car, il faut le
remarquer en passant, elle renverse le lendemain ce qu'elle
a édifié la veille; toujours à la recherche d'un problème
insoluble, qui consiste à établir l'ordre à côté du désordre,
de même qu'un géomètre, qui ne se lasserait point de tra-
cer sur un plan des lignes droites et des lignes courbes,
dans l'espoir de les faire coïncider.
Les droits des peuples, depuis la révolution de 95,
jouent un grand rôle dans la polémique des économistes
modernes ; nous les avons vus figurer tout récemment avec
une certaine importance dans la brochure le Pape et le
Congrès. Cherchons à nous rendre compte de ce que sont
en réalité les droits des peuples. Personne ne conteste, sans
doule, les droits des peuples; ils en ont, comme tous les
êtres qui existent sur la terre. Il s'agit de les définir, d'en
35
fixer les limites. Pour savoir ce que sont ces droits, il faut
d'abord se demander ce que sont les peuples ; or les peu-
ples sont une réunion infiniment variée d'individus de tout
âge, de tout sexe, dominés par toutes sortes d'inclinations
diverses, qu'ils cherchent à satisfaire par des moyens sou-
vent contraires et opposés, comme le sont quelquefois leurs
besoins, leurs inclinations. Ces besoins produisent un con-
flit continuel entre tous les membres d'une même nation.
De ce conflit résulterait certainement le désordre, si l'intérêt
commun n'avait fait naître dans chaque société le besoin
de reconnaître ou de se donner un chef pour diriger, satis-
faire les inclinations diverses, dans les limites du droit et
de la justice, et dans l'intérêt de tous comme de chacun.
De là résulte que les droits des peuples, quelque absolus
qu'on les suppose, sont soumis à cette première restriction
essentielle, qui résulte du besoin qu'ils ont d'avoir un chef
et de soumettre leur volonté à ce besoin. Delà vient que
l'état social a pour conséquence une première restriction à
la liberté , la concentration, en la personne du chef, des
droits comme des intérêts de tous et de chacun en particu-
lier. De là vient encore que la concentration de tous ces
droits, de tous ces intérêts, est le premier but, la première
condition de la souveraineté. La conséquence de cette doc-
trine est, enfin, qu'en respectant le chef, les peuples se
respectent eux-mêmes, puisque le chef est le représentant
de tous leurs droits.
Ce premier point établi, de quelque manière que ce chef
soit arrivé au pouvoir, que ce soit par les droits de sa
naissance, par les droits de la guerre, par une élection ou
une révolution plus ou moins légitime,, du moment où il est
reconnu et où il a le pouvoir en main, le premier besoin
des peuples est de donner à ce chef la force nécessaire
pour se faire respecter, ce qui n'est autre chose que de
faire respecter les droits de tous et de chacun en particu-
3
lier; dont le chef est le représentant. Il est d'ailleurs de la
dernière évidence qu'en prenant en considération les be-
soins, les inclinations, la position de chacun des membres
de la société et sa faiblesse relative eu égard à la masse gé-
nérale , chacun se trouve presque toujours dans l'impossi-
bilité de faire valoir son droit particulier. Le faible ne peut
se défendre contre le fort, le bon contre le méchant, l'i-
gnorant contre le savant, un seul contre tous ou contre plu-
sieurs. De là résulte, pour le chef, la mission de prendre
la défense de celui qui est opprimé, et la nécessité d'avoir
en main la force pour vaincre la résistance de chacun en
particulier, et même quelquefois celle de tous ou d'un
grand nombre, dans l'intérêt particulier comme dans l'in-
térêt général ; de là l'obligation pour tous de donner au
chef la force dont il a besoin, et de lui rendre le comman-
dement facile par l'obéissance. En effet, l'obéissance de
tous assure le droit de chacun, et l'obéissance de chacun
assure le droit de tous. Ainsi, les droits des peuples se con-
fondent avec le devoir de l'obéissance envers le chef, car
l'obéissance est la première garantie des droits de tous et
de chacun en particulier. Ceci ne ressemble pas le moins
du monde au droit d'insurrection qu'on a proclamé de nos
jours. En parlant de l'obéissance envers le chef, je ne
veux pas dire précisément l'obéissance à l'individu, mais
l'obéissance à la loi dont il est le représentant, qu'il est
chargé de faire exécuter.
Les peuples ont des droits qui sont la conséquence de
l'existence d'un chef et de la vie en société. En première
ligné est le droit que le souverain s'occupe de leurs affaires,
qu'il fasse régner l'ordre et la justice, qu'il juge leurs
différends; mais ce droit, qui constitue des devoirs pour le
prince, ne va pas jusqu'à donner au peuple le droit de ju-
ger le prince, puisque ce droit serait l'anéantissement même
de l'autorité du prince. Que serait-ce qu'un juge qui serait
35
jugé par ses justiciables, un chef qui serait gouverné par
ses subordonnés Il faut seulement admettre quelques ex-
ceptions, par exemple le cas où le chef devient incapable
de gouverner, le cas où il abuserait de son pouvoir d'une
manière si évidente, que le salut et la vie même de la na-
tion en seraient compromis. Mais ce sont des cas tout à
fait exceptiotinels et qui doivent se justifier par des signes
non équivoques, visibles à tous les yeux. Ces cas sont fort
rares et ne changent rien à la règle générale de l'obéissance
envers le chef. Ces principes sont dans la nature et de
droit divin, car ils sont la condition normale, rigoureuse
de l'état social. Dieu a établi de toute éternité des règles
invariables propres à tous les êtres et à chacun en parti-
culier, qui sont inhérentes à leur existence même.
J'ai parlé d'un droit spécial, celui des peuplés de choisir
leur chef ou leur souverain. C'est ce droit qui fait en grande
partie le sujet de des études. Mais je l'ai reconnu et n'en
ai discuté que l'application. Disons quelques mots du droit
en lui-même, examinons jusqu'à quel point les peuples
peuvent en user utilement et en quelque sorte légitime-
ment. La première garantie de tous les droits est évidem-
ment le respect de tous pour celui de chacun en particu-
lier, car sans cela l'exercice d'aucun droit ne serait presque
pas possible, la force d'un seul ne pouvant lutter contre
celle de tous. Or, dans le cas particulier qui nous occupe,
pour donner à tous le droit de choisir le chef, il faut le
donner à chacun en particulier, et pour que le droit de per-
sonne ne se trouve lésé, il faudrait une complète unani-
mité de suffrages ; mais, dans la pratique, cette complété
unanimité de suffrages est à peu près impossible. De sorte
que ce droit se détruit en quelque sorte par l'impossibilité
de le mettre en pratique et d'en faire jouir les uns sans op-
primer les autres.
Il faut donc chercher ailleurs que dans les droits des peu-
36
ples la véritable source de la souveraineté, une source plus
légitime et plus praticable ; on la trouve dans la position
particulière de chaque peuple, dans les lois ordinaires de
la nation, qui font quelquefois reconnaître d'une manière
évidente le chef qui doit commander, enfin dans l'indica-
tion providentielle, qui est un des guides les plus sûrs dans
les affaires de ce monde. Arrêtons-nous à cette indication
providentielle.
Il est une position que la Providence a faite à chaque in-
dividu, à chaque peuple au commencement de son exis-
tence, dès son entrée dans le monde. Cette position donne
évidemment naissance à un droit particulier, c'est le droit
de conserver celle position, de la défendre contre ceux qui
voudraient nous en priver, de l'améliorer même par tous
les moyens légitimes. C'est ce qu'on pourrait appeler la
possession d'état. Ce, droit appartient aux princes comme
aux simples particuliers, et il leur appartient non-seulement
comme individus, mais comme représentants de la nation.
Ce droit implique des devoirs de la part du peuple envers
le souverain, qui est né sur les marches du trône,: et des
devoirs de la part des princes envers les peuples. Les droits
des peuples à l'égard du souverain imposent à celui-ci le
devoir d'user de sa souveraineté dans l'intérêt des peuplés
et suivant les règles de la morale et delà justice. Les droits
du souverain à l'égard du peuple se résument dans l'obéis-
sance du peuple. Mais, me dira-t-on, vous voulez donc
que tous les peuples soient esclaves? L'obéissance à l'au-
torité légitime n'est point un esclavage ; c'est l'accomplis-
sement d'un devoir et l'usage le plus noble à faire de la li-
berté. L'homme est toujours libre de faire ou de ne pas
faire, sauf à subir les conséquences de l'usage qu'il fera de
sa liberté. Les esclaves sont ceux qui, par cupidité ou par
ambition, vont mendier les faveurs d'un usurpateur ou
d'un tyran. Leur obéissance petit être sincère, mais elle est
37-
toujours suspecte. Voyez ces hommes qui viennent de
porter leur encens à une nouvelle idole; dès qu'ils vous
abordent, ils cherchent à vous expliquer leur conduite et à
la justifier, ils répondent au cri de leur conscience qui les
accuse, ils croient que tout le monde l'a entendu; ils vous
parlent de leur dévouement à l'ordre, à la liberté ; leur con-
duite est un désordre, et ils viennent de vendre la liberté ;
de leur conscience. Les chrétiens qui servaient les empe-
reurs païens ne se croyaient point esclaves ; ils obéissaient
au prince que la Providence leur indiquait comme légitime,
ils ne résistaient que lorsque leur foi était attaquée; alors
ils préféraient le martyre à l'apostasie et à la révolte.
L'esclavage est encore un mot que la révolution a défi-
guré. Parlez à ces habiles raisonneurs du siècle des lumiè-
res , ils vous diront que ces saintes filles, ces modestes re-
ligieux qui vivent dans la solitude du cloître, sous la
conduite du supérieur qu'ils se sont choisi, sont des es-
claves. Je dis, moi, qu'ils ne sont esclaves que de leur vo-
lonté ou de leur devoir. Pour mieux dire, ce ne sont pas
des esclaves, mais des maîtres qui ont foulé aux pieds
toutes leurs passions et les ont soumises à l'empire de leur
volonté. Il vous sied bien à vous, qui portez la chaîne de
vos passions et de vos désordres, de flétrir du nom d'es-
claves des héros qui marchent en triomphateurs, traînant
enchaînés les monstres qu'ils ont vaincus, et dont vous êtes
vous-mêmes les esclaves.
J'ai dit qu'il fallait chercher la source de la souverai-
neté dans l'indication providentielle. Je dis qu'il faut
aussi chercher, dans cette indication, la source des droits
de tous et de chacun des membres d'une nation. Le prince
qui naît sur les marches du trône et que des droits légiti-
mes appellent à y monter, a le droit de conserver sa posi-
tion et de là défendre ; c'est même pour lui un devoir, car
du maintien de cette position dépend souvent le repos de
58
toute la société. Il faut cependant faire une distinction entre
le fils d'un usurpateur et le fils d'un prince légitime ; le
premier ne peut prétendre à la même considération que
le dernier. Il remble que le temps cet la consécration la
plus naturelle, presque nécessaire de la légitimité. Richard
Cromwels, quoique héritier légitime de son père, ne put
succéder à sa souveraineté. Les circonstances qui avaient
fondé la puissance du fameux protecteur, les excès qui
avaient amené son élévation, firent sentir depuis en plus
à la nation la nécessité de revenir à la légitimité. Les mê-
mes résultats se sont déjà produits une fois en France et
n'ont pas été étrangers à la restauration de 1815. Le
prince qui naît sur les marches du trône, et que ses
droits légitimes appellent à y monter, ne peut être
suspecté d'ambition. La Providence l'a placé là, il y
reste, c'est son droit ; son devoir est de le défendre jus-
qu'à la mort, et cette défense devient un dévouement
à la chose publique. S'il reculait devant cette tâche, ce se-
rait une lâcheté, il serait infidèle à la mission que la Pro- ;
vidence lui a confiée. La tentative de la duchesse de Berry
en Vendée, en 1852, était un acte d'héroisme maternel et
de dévouement à la patrie ; elle défendait, au péril de sa
vie, le droit de la France et ceux de sont fils, audacieuse-
ment violés par un prince ambitieux et une chambre fac-
tieuse. Ceux qui ont blâmé cette princesse et ont voulu la
flétrir, ont assumé sur leur tête la responsabilité des mal-
heurs que le succès de cette tentative eût peu-être épargnés
à la France et à l'Europe. La postérité leur en demandera
compte. La France s'est trahie elle-même en ne s'associant
pas avec enthousiasme à cette chevaleresque entreprise.
Cet enfant abandonné qu'un père et une mère coupables
ont jeté sur la voie publique, a aussi son droit; c'est que
la société le recueille, le protége dans les langes de son ber-
ceau , jusqu'au moment où, devenu homme , il pourra se
53
montrer reconnaissant envers la patrie qui l'a adopté, lui
prêter son bras pour la défendre, et exercer à son tour la
charité envers ses semblables. C'est ce droit que saint Vin-
cent de Paul a fait reconnaître dans notre législation, ou
qu'il a du moins proclamé plus hautement qu'il n'avait été
jusqu'alors; c'est ce droit qui est foulé aux pieds chez les
peuples barbares, et que notre charité va y proclamer, ce
droit qui nous vient à tous d'une commune origine, et que
le Créateur lui-même a proclamé, lorsqu'il a dit : Faisons
l'homme à notre image et à notre ressemblance. N'est-ce
pas le droit divin?
Ce malheureux disgracié de la nature; aux membres in-
formes et décharnés,' auquel la Providence a imposé la rude
tâche de supporter avec résignation les maux dont elle l'a ac-
cablé, et de servir d'exemple à l'homme en lui rappelant sans
cesse sa misère au milieu de ses grandeurs ; ce malheureux,
dis-je, quel est donc le droit mystérieux qui le protégé et
lui attiré le respect et la commisération de ses semblables,
au lieu d'en faire un objet d'horreur? n'est-ce pas encore
le droit divin ? Vous voyez, messieurs les révolutionnaires,
que le droit divin n'est pas un privilége du prince, qu'il
protége également les membres les plus faibles de la so-
ciété, et ceux qui ne semblent être dans ce monde que
pour y parcourir une carrière de misère et de souffrances.
J'ai pris le type de mes comparaisons au premier et au
dernier degré de l'échelle sociale. Ce droit est évidem-
ment le même à tous les degrés intermédiaires, mais il va-
rie dans son application à la position particulière de cha-
cun, et lui donne le droit de la conserver, de la défendre,
de l'agrandir même par tous les moyens légitimes. Cet en-
fant abandonné que la patrie à adopté aura le droit de
s'élever par son travail, dé parvenir à la fortune; aux
honneurs; il pourra monter sur un trône, si la voix légi-
timement exprimée de ses concitoyens l'y appelle. Mais il
40
ne devra pas employer sa force et ses talents à fomenter
des révolutions pour satisfaire, son ambition ; il ne devra
pas déchirer le sein de la mère qui l'a nourri; il ne devra
pas, comme les égorgeurs de 93, tremper les mains dans le
sang de ses semblables pour s'enrichir de leurs dépouilles ;
il ne devra pas se faire l'instrument et le complice d'un
prince ambitieux qui voudrait monter sur un trône qui ne
lui appartient pas ; il ne devra pas, comme un Cromwell
ou un Robespierre, faire trancher la tête de son roi pour
le remplacer par une odieuse et infâme tyrannie;
Le droit qui existe pour tous les membres d'une nation
existe aussi pour les peuples en général. Chacun a le droit
de conserver sa position, ses anciennes institutions, de les
défendre, de les changer aussi; mais toujours par des
moyens légitimes, sans violence et en respectant les droits
acquis; il a le droit de se défendre contre les envahisse-
ments de ses voisins, de repousser leurs attaques, d'inter-
venir même dans leurs querelles, lorsque sa sûreté pourrait
être compromise ; mais il ne doit pas les attaquer sans
cause légitime, fomenter des troubles, ni des révolutions
chez les nations voisines, afin de profiter du désordre pour
s'agrandir et les opprimer.
C'est ainsi que le droit divin y qui n'est autre que la po-
sition qui nous est faite par la Providence des notre arri-
vée en ce monde, fait pour les hommes comme pour les
peuples le premier principe de tous les droits, qu'il établit
entre les peuples et entre les individus la véritable égalité,
la véritable fraternité.
En créant l'homme à son image et à sa ressemblance,
Dieu a aussi créé les sociétés, et il a imprimé sur elle le
cachet de son inaltérable sagesse. De même que l'homme,
en s'écartant des règles immuables de son existence, court
à sa perte, de même les sociétés qui n'obéissent point aux
règles qui leur sont propres, tombent en dissplution. Ainsi
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le droit divin est partout et toujours la règle immuable de
tous les droits, des peuples comme des princes, des socié-
tés comme des individus. Le respect envers le père de fa-
mille, envers la femme, envers l'enfant, envers le vieil-
lard, est de droit divin. Tout ce qui est juste, approprié à
la nature de l'homme et de ses besoins, est de droit divin.
De même que pour tous les êtres de la nature, le rôle qu'il
doivent y jouer se trouve tracé par l'être infiniment parfait
qui les a créés. Chercher dans des formules abstraites, en
dehors des règles éternelles de la justice imposées à l'uni-
vers par son Créateur, le principe des droits des peuples,
c'est abandonner la route qui doit conduire l'homme à ses
immortelles destinées, pour se lancer dans des sentiers et
des déserts inconnus qui ne conduisent qu'à des abîmes.
Je crois avoir déjà rétabli dans cette étude le vrai sens,
la vraie signification de quatre mots que la révolution a dé-
figurés : les droits des peuples, le droit divin, l'égalité, la
fraternité. J'en parlerai plus au long dans les études sui-
vantes.
VIIIme ÉTUDE
De la souveraineté du peuple comme fondement
du pouvoir social.
Le peuple souverain ! Ces deux mots, je l'avoué, et j'en
demande bien pardon aux économistes et aux philosophes;
de la liberté et de la rudesse de mon langage, ces deux
mots me semblent hurler de se trouver ensemble.
Le mol de souverain, souveraineté, indique un pouvoir,
une souveraineté, une puissance quelconque indépendante,
libre dans ses mouvements, agissant uniformément dans
toute la plénitude de sa volonté. Le mot peuple, au con-
traire , représente une masse compacte et en même temps
confuse, d'individus de tout âge, de tout sexe, différents
de fortune, de talent, ayant des volontés souvent contrai-
res, divergentes; des inclinations, des besoins, des vices
même entièrement opposés. Comment faire de tout cela un
tout homogène et de nature à pouvoir constituer un souve-
rain? L'énonciation du problème suffit pour en démontrer
la solution impossible. Le savant évêque d'Hippone, avec
son puissant génie, n'a pu expliquer un Dieu en trois per-
sonnes , comment pourrais-je avoir la prétention d'expli-
quer un souverain à millions de têtes? En parlant du peu-
45
ple romain, nous disons peuple roi ; mais nous entendons
par là indiquer une nation qui a soumis à son empire plu-
sieurs autres nations ; comme nous pourrions le dire du
peuple anglais, qui ades possessions dans les cinq parties
du monde. Mais cela n'a rien de commun avec ce qu'on
entend par le peuple souverain. Admettons cependant, par
égard pour les lumières des XVIIIe et XIXe siècles, le mys-
tère comme parfaitement explicable, le problème comme
parfaitement résolu, et cherchons à nous rendre compte
des résultats qui ont été ou peuvent être obtenus.
Les philosophes , qui nous ont présenté; la souveraineté
du peuple comme fondement du pouvoir social, et se sont
servis de cette prétendue souveraineté pour donner à un
peuple le droit, de; consommer le plus horrible de tous
les attentats, non-seutement sur la personne du prince,
mais encore, à mon avis, contre la nation elle-même, dont
ils se disaient les représentants, ont cependant reculé de-
vant l'application de leurs principes, lorsqu'il s'est agi du
contrôle de leur conduite, comme s'ils eussent voulu d'a-
vance se condamner eux-mêmes ; ils ont refusé l'appel au
peuple, de crainte de voir échapper la victime dont la
perte devait laisser le champ libre à leur odieuse et infâme
tyrannie. Le sacrifice consommé, ils n'ont pu parvenir, à
s'entendra sur la manière dont devait,être exercée cette
souveraineté, et nous sommes livrés depuis soixante et dix
ans à des expériences dont aucune n'a pu résister à l'é-
preuve de quelques années ou même de quelques mois. Il
faut croire que le problème est assez difficile à résoudre,
car nous n'avons pas manqué de publicistes, de journa-
listes, de jurisconsultes; de philosophes, d'avocats, de mé-
decins, tous pourvus se grades dans les sciences et dans
les lettres, académiciens émérites, qui n'ont pu encore par-
venir à nous présenter un programme définitif, et n'ont pas
même fait avancer la question d'un pas; si bien que nous
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sommes aujourd'hui plus loin que jamais de cette souve-
raineté populaire, dont nous poursuivons et dont d'autres
peuples poursuivent avec nous la chimère. Si je voulais
entrer dans la discussion de ces gouvernements prétendus
constitutionnels (1), je prouverais peut-être que les rouages
qui les compliquent n'en font le plus souvent qu'une ma-
chine de corruption et de despotisme. Des difficultés de
toute nature se présentent, en effet, pour réaliser cette
prétendue souveraineté populaire, qui a besoin de se sim-
plifier dans la personne d'un individu qu'il est impossible
de reconnaître autrement que par les suffrages de la multi-
tude, alors qu'on ne veut point s'en rapporter à l'indica-
tion naturelle et providentielle de l'hérédité. C'est ici que
nous trouvons un labyrinthe inextricable de questions in-
solubles qui mettent à chaque instant en péril la vie et
l'existence même de la nation. Quel sera le mandataire
chargé de recueillir les suffrages? Le peuple ne l'a pas en-
core nommé, et, pour s'entendre sur cette nomination, il
faudrait déjà avoir résolu le problème. Les suffrages seront-
ils recueillis dans les villes ou dans les bourgades? seront-
ils émis verbalement ou par écrit? Dans ce cas, quelle sera
la forme employée pour mettre à l'abri de la fraude ceux
qui ne savent pas écrire? Admettra-t-on les femmes, cette
moitié intéressante de nous-même, dans cette manifestation
de la volonté populaire? admettra-t-on les fous et les in-
capables, et quelle sera la marque distirictive de l'incapa-
cité ou de la folie? Les suffrages recueillis, quelle sera l'au-
torité chargée d'en faire le dépouillement? Toutes ces ques-
tions ne sont pas des hypothèses, nous les avons vues sur-
gir bien souvent dans nos assemblées, et la manière dont
elles ont été résolues, les résultats qui ont été obtenus, ne
(1) Aux yeux de certaines gens, la plus parfaite réalisation de ta
souveraineté populaire.
45
font que démontrer combien peu toutes ces combinaisons
ont été avantageuses au bien de l'humanité.
Il faut donc reconnaître que la souveraineté populaire,
à mettre en pratique pour l'élection, est sinon absolument
impossible en théorie, du moins extrêmement difficile: dans
la pratique, et que les difficultés qu'elle entraîne doivent en-
gager les peuples à n'y recourir que dans des circonstan-
ces tout à fait exceptionnelles, et lorsqu'il est absolument
impossible de faire autrement.
On a confondu mal à propos le but et la source de la
souveraineté. Le but de la souveraineté est sans doute le
bien de tous ; mais pour que ce but soit rempli, il n'est
pas absolument nécessaire que tous participent à la souve-
raineté. Il semble, au contraire, que c'est parce qu'il est
impossible qu'elle soit entre les mains de tous, qu'il est in-
dispensable de la concentrer sur la tête d'un seul. Il n'est
pas nécessaire non plus que tous soient appelés à choisir
le souverain ; l'élection est une forme, un mode de procé-
der, mais non une condition rigoureuse pour rendre la sou-
veraineté légitime. La convenance de ce mode de procéder
dépend évidemment des circonstances dans lesquelles une
nation se trouve placée; Dans le temps où nous vivons, on
pourrait presque dire qu'il n'a été inventé que pour con-
sacrer des usurpations. Les enfants ne choisissent pas leur
père; celui-ci n'en est pas moins, de droit naturel, le chef
et le protecteur de ses enfants ; les écoliers non plus ne
choisissent pas leurs maîtres, ils n'en sont pas moins tenus
de leur obéir. On pourrait citer bien d'autres exemples
pour prouver que l'intérêt et le bonheur des subordonnés
ne dépend pas uniquement du privilége de choisir leurs
supérieurs. En général, il ne doit point y avoir d'effet sans
cause, et dans la question qui nous occupe, si on veut re-
monter aux causes, on en trouve fort peu pour donner à
la multitude le droit de choisir son souverain. L'intérêt et
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le repos de la société semblent demander au contraire que
cela soit autrement. Je l'ai dit, l'élection est une forme et
non un droit absolu; elle n'est plus légitime, du moment
ou l'application en devient difficile et ne présente aucune
garantie; Depuis soixante ans qu'on a cherché à introduire
en France cette manière de procéder, les populations sont
encore à se demander les avantages qu'elles en ont recueil-
lis. Un gouvernement qui supprimerait tout à la fois, par
un décret, l'élection et la conscription, acquerrait de suite
une immense popularité. Nous ne tarderons peut-être pas
à en venir là. Nous avons déjà des municipalités électives
remplacées : par des commissions municipales arbitraire-
ment nommées. Nous avons une loi qui autorise les rem-
placements militaires, moyennant une somme déterminée
par le ministre. De là à remplacer l'impôt du sang par une
taxe, il n'y a qu'un pas. L'élection et la conscription sont
cependant deux des symboles les plus significatifs des réfor-
mes égalitaires de 89. Ne vaudrait-il pas mieux laisser nos
villageois à l'agriculture et enrégimenter, pour la défense
de la patrie, celte brillante jeunesse qui use ses poumons
à faire de la politique et de la fumée dans les tabagies de
nos grandes et petites villes? Nos grands économistes fai-
seurs de statistiques qui disputent au bon Dieu le septième
jour, parce que, disent-ils, c'est du temps perdu, n'ont ja-
mais calculé ce que font perdre de temps à la patrie ces
grands désoeuvrés qui ne font qu'un seul dimanche depuis
le premier janvier jusqu'au trente-un décembre, et dont le
nombre, je ne crains pas de l'affirmer, formerait un contin-
gent fort respectable. Je craindrais, en sondant trop profon-
dément cette plaie honteuse de notre siècle, d'aborder un
sujet trop effrayant; ne poussons pas plus loin cet exa-
men.
IXme ETUDE
Une élection en France en 1855.
Qu'on me permette, pour reposer l'attention du lecteur,
de, suspendre pour un moment le raisonnement, et de ra-
conter un épisode électoral dont je puis garantir la parfaite
exactitude. Le renouvellement périodique du conseil mu-
nicipal d'une certaine commune de France ayant amené,
en 1855, de nouvelles élections, les conseillers sortant, le
maire compris, ne se trouvant pas disposés à céder la place
à de nouveaux arrivants, s'assemblèrent pour aviser au
moyen d'assurer leur réélection. Le moyen fut bientôt
trouvé; mais afin d'assurer, à tout événement, aux nou-
veaux élus et au maire, la faculté de jurer sur l'Evangile
qu'ils étaient restés étrangers à toute manoeuvre électorale,
te secrétaire de la commune se chargea de glisser furtive-
ment dans l'urne une masse compacte de billets portant
tes noms des conseillers sortants. Le tour se trouva fait ;
au dépouillement du scrutin, nos honnêtes citoyens obtin-
rent aux yeux des électeurs ébahis une masse de suffrages
formant non-seulement une immense majorité, mais dépas-
sant de beaucoup le nombre des électeurs inscrits. La pré-
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sence insolite des bulletins supplémentaires fut expliquée
tant bien que mal, et te maire s'empressa d'adresser au
sous-préfet un procès-verbal constatant que tout s'était
passé dans le plus grand ordre. L'un des élus me racontait
lui-même l'aventure, a ses yeux fort naturelle, n'y ayant
que lui, disait-il, et ses quinze collègues, digni intrare, je
veux dire de s'asseoir autour du tapis vert de la table
municipale. Ils avaient cru , dans l'intérêt de l'ordre, de-
voir employer te moyen susdit pour assurer la liberté et
l'indépendance des suffrages. Telle est le récit d'une élec-
tion libre et sincère, pratiquée en France en 1855. Le se-
crétaire de la commune, honnête citoyen, aujourd'hui
retiré, me racontant la même aventure, me disait tout na-
rellement : Nous le faisions toujours ainsi, toutes les fois
que nous voulions assurer le succès d'une candidature,
c'est très-facile et très-simple. Qui pourrait énumérer les
immenses tours de gobelets qui se sont accomplis en France
et en Europe depuis que te grand jeu du suffrage universel
est devenu à la mode. Le dictateur Farini et consorts nous
donneraient, sans doute, sur la matière, des renseignements
aussi intéressants que l'histoire que je viens de raconter.
Revenons à notre raisonnement et énumérons encore
quelques-uns des inconvénients de la prétendue souverai-
neté populaire et du suffrage universel. Qui pourrait comp-
ter l'immense quantité d'encre, de papier, de plumes qu'il
faut employer pour le scrutin, les procès-verbaux, les cir-
culaires ministérielles et administratives, le programme des
candidats, les lettres de recommandation de parents , d'a-
mis, de chefs en recours de l'intrigué ou de la cabale?
qui pourrait calculer l'immensité de temps perdu pour les
lettres, tes sciences, l'industrie, les arts, l'agriculture, de
ce mouvement continuel d'élections, d'assemblées délibé-
rantes , d'ambitieux se disputant tes suffrages de la multi-
tude et cherchant à l'éblouir par l'éclat et la sonorité de
49
leur voix, la richesse de leur programme, charlatans po-
litiques, dont les avocats, j'en demande pardon à l'hono-
rable compagnie, forment presque toujours le plus fort
contingent, ayant tous une constitution toute préparée
pour rendre les peuples heureux? Qui pourrait calculer
toutes les conséquences de cette continuelle effervescence
d'ambitions sans cesse renouvelée, de cette fièvre dévo-
rante qui porte incessamment à la surface les molécules
d'une nation en délire, pour en faire descendre celles qui
y sont déjà parvenues, et qu'on ne peut, guère représenter
que par le bouillonnement d'une marmite ou d'une chau-
dière à vapeur, ou par le mouvement incessant et alter-
natif de ces petits moucherons qu'on distingue particuliè-
rement à la clarté du soleil, et qui semblent se disputer les
hautes régions de l'atmosphère. Qu'on se figure encore ce
que seraient les élections, si, donnant au dogme de la sou-
veraineté populaire,toute son extension, on admettait aux
élections les femmes et les enfants, de l'âge de raison. Au-
cune puissance au inonde ne serait capable de mettre de
l'ordre dans cette étrange cohue, et le recours à la force
serait certainement nécessaire.
La tentative a été faite, cependant ; toutes les folies hu-
maines trouvent un éditeur. On a vu des dames américai-
nes faire de l'agitation pour demander leurs droits politi-
ques; elles ont même imaginé, pour donner une certaine
consistance ; à leurs prétentions, de porter culotté ; malgré
cela, l'entreprise n'a pas abouti. On a bien permis à ces
dames de s'affubler d'un costume plus ou moins grotesque,
mais on ne leur a ouvert ni la porte du Congrès, ni celle
du scrutin électoral.
Xme ETUDE
Conséquence du dogme de la souveraineté
populaire.
Il nous reste maintenant à examiner si cette souveraineté
populaire, mise en pratique par l'élection, en supposant,
ce que nous croyons avoir démontré impossible, qu'elle
soit dégagée de tous les incidents qui peuvent en compro-
mettre la sincérité, peut nous conduire à un gouvernement
durable et qui puisse garantir pour un temps plus ou moins
long l'ordre social.
Sans rappeler ici tout ce que nous avons dit sur la nature
du peuple souverain, de cet être mystérieux, de celte hydre
à mille têtes, il suffira de dire qu'en supposant que; par
une combinaison; des plus ingénieuses, en mettant à profit
toutes les découvertes de la science, l'électricité, les che-
mins de fer, la vapeur, on parvienne à mettre ce souverain
au courant de toutes ses affaires, le faire procéder d'ur-
gence à toutes les délibérations où son concours sera né-
cessaire , il faudra toujours que, pour un temps plus ou
moins long, ne fût-ce que pour l'exécution de certains ac-
tes , il se désaisisse de sa souveraineté et s'expose au ca-
51
price d'un ambitieux qui pourra abuser du mandat qui lui
aura été momentanément confié. Supposons, en effet, le
système le plus ingénieux et en même temps le plus simple,
un immense réseau de fils électriques, communiquant, par
le simple attouchement, avec chacun des millions de têtes
du peuple souverain ; il faudra toujours un grand scruta-
teur pour faire le dépouillement des suffrages ; or, qui vous
dira qu'en une minute, une seconde peut-être, il ne fera
pas' sauter la coupe et escamotera la muscade du peuple
souverain'? Je prie mes lecteurs de croire que je parle tout
à fait au sérieux. Les récentes découvertes sur l'électricité
et le magnétisme ; l'affinité de ces deux fluides qui jouent
un rôle si considérable dans l'organisation générale de
l'univers, et celle de l'homme en particulier, ne permet-
tent pas de mettre en doute la possibilité d'une pareille
combinaison et du fait que je viens de signaler qui pour-
rait en être la conséquence. Le tour ne s'est jamais fait,
sans doute, mais il pourrait se faire; les physiciens de nos
jours n'en exécutent-ils pas de plus difficiles sur nos placés
publiques? Cela suffit pour démontrer toute la force de
mon raisonnement.
Mais, nie diront les partisans du suffrage universel, ceci
n'est point une difficulté. C'est ici, au contraire, que se
trouve tout l'avantage du jeu de nos institutions; le peu-
ple; n'ayant point abdiqué sa souveraineté, en demandera
compte à l'ambitieux qui aura abusé de son mandat, et le
remplacera par un autre. Le peuple sera toujours assez
grand seigneur et assez riche pour trouver quelqu'un dis-
posé à faire ses affaires. Je conviens que cela est fort sim-
ple,' et je comprends à merveille le jeu dont vous voulez
parler: Il faut cependant observer qu'il n'est pas toujours
très-facile au peuple de rattrapper sa souveraineté quand
elle lui a été enlevée ; mais en supposant que cela soit pos-
sible , là où vous trouvez un avantage, je trouve précisé-
ment un danger et une difficulté. Je ne vois plus sur quoi
m'appuyer pour fonder un pouvoir durable et qui puisse
donner à chacun la sécurité nécessaire pour vaquer à ses
affaires. Nous nous trouvons évidemment renfermés dans
un cercle vicieux, résultant de l'impossibilité pour le peu-
ple d'exercer matériellement lui-même sa souveraineté, ou
de compromettre la chose publique en l'exerçant, et te
danger de se la faire souffler par un ambitieux qu'il aura
momentanément chargé de ses affaires. Cette souveraineté
du peuple en permanence n'est-elle pas la négation abso-
lue de toute souveraineté? Si j'ai eu hier le droit de nom-
mer mon souverain, je l'ai aujourd'hui, je l'aurai demain;
où finira mon droit, où commencera celui du souverain?
comment faudra-t-il s'y prendre pour que sa volonté con-
corde avec la mienne et avec celle de tous? s'il s'élève un
conflit, qui le jugera? Du moment où les Etats italiens, par
exemple, ont le droit de demander leur nationalité, autre-
ment dite la souveraineté populaire, l'Irlande, l'Inde, l'Algé-
rie, la Pologne, tous les départements de la France n'ont-
ils pas le même droit? Ne voyons-nous pas, dans plusieurs
parties de l'Amérique , le mouvement continuel de révolu-
tions qui se produisent toujours en vertu de la souveraineté
populaire, chez des peuples qui, imbus des principes de
1789, n'ont pas voulu encore adopter te principe salutaire
de l'hérédité? L'Angleterre, proclamant la souveraineté des
peuples, s'oppose, dit-on, à toute intervention pour faire
rentrer les peuples de l'Italie dans le devoir. De quel droit
s'oppose-t-elle donc aux manifestations des îles Ioniennes,
qui demandent leur annexion à la Grèce?
Il faut donc reconnaître que la souveraineté du peuple
mise en pratique par l'élection, s'oppose à tout établisse-
ment de gouvernement solide et de nature à fonder un
pouvoir durable.

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