Études sur l'Orient, par Lucien Davesiès de Pontès, précédées d'une notice biographique par le bibliophile Jacob (P. Lacroix)...

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Michel Lévy frères (Paris). 1864. In-16, XLIV-438 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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ÉTUDES
SUR
L'ORIENT
PAR
LUCIEN DAVESIÈS DE PONTES
Précédées d'une Notice biographique
PAR
LE BIBLIOPHILE JACOB
Itinéraire de Navarin à Messène.
Nauplie et l'Argolide. — Lettres sur les Grecs.
Ali-Pacha. — L'Egypte moderne.
Le Mahmoudieh, le Désert et le Nil. — Alexandrie.
Le Caire : fondation, physionomie, panorama.
Des monuments du Caire et de l'architecture arabe.
L'Egypte en 1838.
Des diverses races d'habitants d'Egypte.
Guerre de Mehemed-Ali contre la Porte Ottomane.
Du culte et de l'art dans l'ancienne Egypte.
PARIS
MICHEL LÉVY FUÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET POULEYARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1864
ÉTUDES
SUR L'ORIENT
ÉTUDES
SUR
L'ORIENT
PAR
LUCIEN DAVESIÈS DE PONTÉS
Précédées d'une Notice, biographique
PAR
LE BIBLIOPHILE JACOB
Itinéraire de Navarin à Messène.
Nauplie et l'Argolide. — Lettres sur les Grecs.
Ali-Pacha. — L'Egypte moderne.
Le Mahmoudieh, le Désert et le Nil. — Alexandrie.
Le Caire : fondation, physionomie, panorama.
Des monuments du Caire et de l'architecture arabe.
L'Egypte en 1838.
Des diverses races d'habitants d'Egypte.
Guerre de Mehemed-Ali contre la Porte Ottomane.
Du culte et de l'art dans l'ancienne Egypte.
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1864
1863.
NOTICE BIOGRAPHIQUE.
Lucien Davesiès de Pontés devra bientôt à la
piété conjugale de sa veuve la réputation pos-
thume qui ne peut manquer de s'attacher à son
nom littéraire. La noble compagne de sa vie,
de ses pensées et de ses études s'est imposé la
tâche de recueillir elle-même et défaire impri-
mer les essais en tout genre, qu'il a laissés mal-
heureusement inachevés. C'est un voeu qu'elle
a fait; c'est un devoir qu'elle remplit; ce sera
pour elle une triste et douce consolation.
Il m'appartenait sans doute plus qu'à tout
autre de la seconder dans cette mission délicate,
qui lui est échue, après la mort prématurée de
son mari. J'étais le proche parent de Lucien Da-
—11 —
vesiès de Pontés; bien plus, j'étais son cama-
rade d'enfance et je suis resté toujours son meil-
leur ami. Un jour, peut-être, je remplirai aussi
un devoir bien cher en racontant la vie intime
de l'ami que j'ai perdu, et je serai heureux de
révéler à ceux qui ne l'ont pas connu tout ce
qu'il y avait de grandes et belles qualités morales
et intellectuelles dans cette nature d'élite. Au-
jourd'hui il faut me borner à placer, en tête des
deux volumes qui ouvrent la collection de ses
oeuvres, quelques simples et rapides indications
biographiques, qui puissent caractériser et
mettre en relief l'intéressante personnalité de
l'auteur.
Lucien Davesiès de Pontés naquit, le 9 septem-
bre 1806, à Orléans, où son père occupait une
place importante dans l'administration de l'en-
registrement et des domaines. Sa mère était
fille de M. Edme Bochet, qui a laissé dans cette
administration les souvenirs les plus honorables.
Ce fut dans un pensionnat de, Paris que Lucien
— III —
reçut une éducation universitaire, assez négligée
d'ailleurs, qui n'eut pas d'autre résultat que de
développer les dispositions rêveuses et mélanco-
liques de son esprit. D'une humeur solitaire, si-
non sauvage, il parlait peu, il écoutait volon-
tiers. Il se mit à penser dans un âge où la ré-
flexion a tant de peine à se dégager des impres-
sions extérieures. Son âme sensible et compré-
hensive était, pour ainsi dire, un livre toujours
ouvert dans lequel il lisait en silence.
On n'aurait pas cru que ces préludes physio-
logiques pussent jamais aboutir à une vocation
décidée pour la marine militaire. Lucien s'était
dit à lui-même : Je serai marin ! et il s'est tenu
parole. Il ne faut peut-être que la lecture d'un
voyage autour du monde pour faire naître tout
à coup cette vocation. Mais ce fut plutôt une
inspiration généreuse et spontanée, qui ouvrit à
Lucien la carrière de la marine : la Grèce s'était
soulevée contre ses oppresseurs, et les vaisseaux
français pouvaient un jour ou l'autre prendre
— IV —
part à la guerre de l'indépendance hellénique.
Après avoir terminé ses classes, il subit les exa-
mens nécessaires pour entrer à l'École navale
d'Angoulême, il y fut admis avec distinction, et
il en sortit à la fin de 1826 pour passer en qua-
lité d'aspirant sur un vaisseau de l'État.
Ce vaisseau, malheureusement, ne partait pas
pour la Grèce ; il devait naviguer dans la Médi-
terrannée et surveiller la flotte égyptienne qui se
préparait à sortir du port d'Alexandrie. Le jeune
aspirant put ainsi visiter Malte et le littoral de
l'Egypte ; mais il n'assista point au combat de
Navarin (octobre 1827), et ce fut pour lui un
amer désappointement, car il avait espéré que sa
première campagne lui permettrait de se signa-
ler par quelque action d'éclat. Être si près de
la Grèce, et peut-être ne la voir jamais! Il com-
mençait à regretter d'avoir enchaîné sa liberté,
en se faisant marin, lorsqu'il reçut l'ordre de
s'embarquer immédiatement sur un autre vais-
seau de guerre qui se rendait dans l'Archipel.
C'est avec une joie inexprimable qu'il apprit
la destination du Conquérant, à bord duquel il
allait faire sa seconde campagne. Il verrait enfin
la Grèce, la Grèce si chère à ses rêves poétiques,
la Grèce à peine affranchie du joug odieux des
Turcs, la Grèce renaissante et régénérée ! Son
vaisseau faisait partie de l'escadre que le gou-
vernement des Bourbons avait envoyée dans
l'Archipel pour prêter un appui moral plutôt
qu'effectif aux Grecs insurgés, et pour agir, au
besoin, de concert avec les flottes russe et an-
glaise. Le Conquérant devait, suivant les ins-
tructions données à son commandant, paraître
successivement dans les ports de la Grèce et se
tenir autant que possible en vue des côtes, comme
pour montrer le drapeau de la France aux sol-
dats de l'indépendance hellénique.
L'équipage ne débarquait donc pas toutes les
fois que le navire jetait l'ancre ; mais Lucien Da-
vesiès de Pontés, qui, par sa douceur, sa poli-
tesse et ses manières distinguées, s'était mis
a.
— VI —
presque aussitôt dans les bonnes grâces du com-
mandant et des officiers, obtenait souvent la
permission d'aller à terre, d'y passer plusieurs
jours de suite, et même de faire des excursions
dans fintérieur du pays. Ces excursions n'é-
taient pas sans péril, et plus d'une fois l'au-
dacieux touriste courut le risque d'être enlevé
ou assassiné par des brigands qui se servaient
du prétexte de l'insurrection pour dévaliser les
voyageurs.
Lucien était avide de tout voir et de tout étu-
dier dans cette Grèce, qui avait de bonne heure
éveillé ses aspirations de poëte et d'artiste. Il
parcourait les villes et leurs environs, le crayon
à la main ; il mesurait, il dessinait les monu-
ments; il décrivait les lieux et les paysages; il
jetait à la hâte ses impressions sur le papier ; il
interrogeait curieusement les personnes qui pou-
vaient lui fournir quelques renseignements re-
lalifs aux moeurs et aux usages. En un mot, il
rassemblait avec soin tous les éléments de cette
VII
enquête patiente et minutieuse qu'il poursuivait
sur la situation de la Grèce moderne. Sa belle
figure, sa parole affable et sérieuse, son air mo-
deste et digne à la fois, inspiraient la confiance
et lui gagnaient les sympathies. Il fut partout
accueilli avec empressement, et, malgré sa jeu-
nesse, que dissimulait ordinairement la gravité
de son maintien, il eut l'honneur de se voir ad-
mis dans l'intimité des chefs de l'insurrection
grecque.
Les notes dont il avait rempli ses carnets de
voyage, et qui sont comprises en partie dans un
des deux volumes que nous publions aujour-
d'hui, remontent à l'époque de son arrivée en
Grèce au mois de février 1828 et se continuent
presque sans interruption durant les quatre an-
nées qu'il resta dans les mers du Levant. Ce ne
sont que des notes, nous l'avons dit, mais elles
offrent un intérêt véritable, parce qu'elles con-
servent la physionomie exacte du temps où
elles furent écrites, sous l'impression même du
— VIII —
moment. Lucien Davesiès de Pontés était ce
qu'on appelait alors un philhellène passionné,
et l'on peut dire, à l'honneur de la révolution
grecque, que l'enthousiasme du jeune philhellène
ne fit que s'accroître et s'exalter en présence des
événements politiques et militaires, auxquels il
prenait une part active comme marin et comme,
soldat.
Lucien Davesiès de Pontés ne se contenta pas
de servir de son épée une cause qu'il regardait
comme sacrée; il voulut la servir aussi avec
la plume : il envoyait non-seulement des lettres
confidentielles, pleines de chaleureuses excita-
tions, à M. Einard et aux principaux protec-
teurs du mouvement philhellène en Europe, mais
encore des correspondances destinées à la publi-
cité et dont quelques-unes furent insérées dans
les journaux suisses et français. Le Journal des
Débals, qui recevait de lui de fréquentes com-
munications, ne les donnait pas toutes au public
et en atténuait toujours le caractère ardent et
IX
énergique : « Je suis le correspondant du Jour-
nal des Débats, écrivait-il alors à son frère aîné
(M. le général Davesiès de Pontés), mais ils
sont timides ; peut-être même n'ont-ils pas la
liberté de parler. Dans ce cas, je les lâcherai et
m'adresserai à d'autres ; Car je n'écrirai jamais
que la vérité, ou du moins ce qui me semble être
la vérité. »
Les notes que nous avons extraites de ses car-
nets, et qui se rapportent aux années 1828,
1829, 1830 et 1831, ne sont que la moindre
partie d'une multitude de fragments épars, écrits
sans ordre et sans suite durant son séjour en
Grèce, ou plutôt, sur son vaisseau, pendant ses
longues heures de méditation en vue des côtes
de ce pays fameux vers lequel se tournaient sans
cesse ses regards et ses pensées. La Grèce fut
son unique et constante préoccupation, tant qu'il
navigua dans les mers du Levant : il eut le temps
de refaire lui-même son éducation classique et
de reprendre de fond en comble l'étude de l'an-
tiquité, qu'il avait trop négligée sur les bancs
clu collége. Il se remit au grec pour lire Homère
sur les lieux mêmes célébrés par Homère ; il de-
vint bientôt bon helléniste, et dès cette époque
il conçut le projet de traduire l'Iliade en vers
français.
Les monuments de la Grèce antique, lui avaient
inspiré trop d'admiration, pour qu'il ne s'appli-
quât point aussi à étudier l'archéologie : il lut
Pausanias et Diodore de Sicile en face de ces
ruines qui avaient été les chefs-d'oeuvre de l'ar-
chitecture grecque. Il ne fut jamais un anti-
quaire, dans toute l'acception du mot, mais il
se sentait, d'instinct, archéologue. Il écrivit, à
cette époque, d'excellentes pages sur l'art des
anciens. Aussi, quelques années plus tard,
comme il appréciait le caractère particulier des
monuments de l'Egypte des Pharaons, en les
comparant à ceux de la Grèce, Augustin Thierry
fut émerveillé de cette justesse et de cette pro-
fondeur de vues : « Vous êtes vraiment doué du
— XI —
sens archéologique, lui écrivait l'illustre histo-
rien, son maître et son ami : vous voyez juste et
vous peignez juste. Je n'avais rien lu, jusque-là,
qui me fit comprendre aussi nettement l'ensemble
et les détails d'une architecture dont je n'ai vu
de mes yeux aucun exemple. Tout ce que vous
m'avez dit là-dessus est parfaitement bien dit
et plein d'intérêt. »
C'est encore dans cette période de sa vie er-
rante et solitaire, à bord d'un navire, que Lucien
Davesiès de Pontés se préoccupa de bien con-
naître sa propre langue et parvint à se perfec-
tionner lui-même dans l'art d'écrire, art d'autant
plus difficile que la plupart des auteurs français
ne soupçonnent pas qu'il faille l'apprendre. Il
était déjà bon écrivain, lorsqu'il rédigea d'après
ses notes et ses souvenirs personnels le récit
d'une de ses excursions de poëte et d'archéo-
logue dans diverses contrées de la Grèce. Ce
récit pittoresque et animé inaugurait un genre
nouveau qu'on a nommé depuis impressions
XII —
de voyage. Il parut dans une revue fashionable,
l'Artiste, qui avait la vogue en ce temps-là, et
fut très-remarque au milieu d'articles brillants
signés des noms les plus aimés du public. L'au-
teur des Lettres sur la Grèce n'écrivait pas seu-
lement en prose avec talent; il composait des
vers frappés au meilleur coin : outre ses essais
de traduction de l' Iliade, il traduisit différents
passages du Childe-Earold de lord Byron, qu'il
lisait, qu'il récitait, qu'il admirait, alternative-
ment avec le poëme d'Homère, vis-à-vis des
lieux célèbres que le poëte anglais a chantés
après le poëte grec.
Mais le métier du marin ne lui apparaissait
plus tel qu'il l'avait entrevu à travers les pris-
mes de ses illusions de jeunesse : ce perpétuel
va-et-vient du vaisseau, qui le portait d'un port
à un autre, ne tarda pas à lui devenir insuppor-
table. Il souffrait de se sentir pendant des mois
entiers prisonnier à son bord en présence de
cette terre chérie qu'il était impatient de toucher,
XIII
de voir et de posséder. Sa mélancolie naturelle
s'augmenta de l'isolement rêveur où il se plai-
sait à vivre au milieu de l'équipage du na-
vire. Le spectacle de la mer ne fit plus que sou-
lever et aigrir les amertumes et les dégoûts qui
s'amassaient lentement au fond de son coeur. Il
remplissait cependant avec une austère exacti-
tude tous les devoirs de son état; il obtint de
l'avancement dans ses grades ; on le regardait
généralement comme un des officiers de la flotte
les mieux doués, et l'on ne doutait pas qu'il
ne fût appelé à fournir une carrière brillante
dans la marine française. Il renonça tout à
coup à son grade d'enseigne de vaisseau, pour
rentrer dans la vie civile et pour jouir enfin de
la liberté.
Il avait rencontré à Smyrne et à Constanti-
nople les apôtres saint-simoniens qui venaient
répandre en Orient les idées fécondes du saint-
simonisme; il s'était épris spontanément de ces
idées : son âme tendre et généreuse se trouvait
b
XIV
toute préparée d'avance à recevoir les germes
du dogme nouveau, de cette religion de l'hu-
manité qu'il avait pratiquée sans le savoir, dans
son culte, dans son dévouement pour la Grèce
indépendante; il crut que le jour de la rénova-
tion sociale était proche, et, sans vouloir s'at-
tacher par. des liens d'adoption exclusive à la
famille saint-simonienne, il se promit de n'être
pas un des derniers à travailler avec zèle au
grand oeuvre du progrès philosophique et à la
transformation du monde moral.
Il était revenu à Paris, encore incertain de
l'existence qu'il y mènerait, car il n'avait pas de
fortune et il devait d'abord songer à vivre de
son travail. Son frère, M. le général Davesiès
de Pontés, le présenta, sur ces entrefaites, au
savant auteur de l'Histoire de la conquête de
l'Angleterre par les Normands, à Augustin
Thierry, qui, quoique aveugle, avait un mer-
veilleux talent pour juger les hommes, en quel-
que sorte, à première audition. Augustin Thierry
— XV
témoigna sur-le-champ au jeune officier de ma-
rine l'intérêt le plus sympathique ; il se déclara
tout d'abord- son protecteur et son guide; il
l'encouragea vivement à suivre sa vocation en se
consacrant à la carrière des lettres. Il promit de
le diriger dans cette carrière épineuse et d'em-
ployer, en même temps, toute son influence
auprès de ses puissants amis , pour lui faire ob-
tenir un emploi dans une administration publi-
que. Lucien Davesiès de Pontés devint alors le
disciple et le plus fervent adepte littéraire d'Au-
gustin Thierry.
Il cherchait pourtant sa voie dans les lettres;
il ne savait pas lui-même quelle était sa véritable
aptitude. II commença par continuer sa traduc-
tion de l' Iliade; il avait surtout été poussé à
entreprendre cette immense tâche par un des
plus célèbres amis d'Augustin Thierry, par
M. Villemain, qui reconnut le double mérite de
l'helléniste et du poëte dans les essais que le
jeune traducteur d'Homère avait soumis à son
— XVI
jugement si sûr et si éclairé : « Monsieur, lui
dit-il un jour avec une fine et charmante ironie,
puisque les officiers de marine comprennent si
bien Homère, je me demande pourquoi on n'en-
voie pas les jeunes gens étudier le grec sur les
vaisseaux de l'État. »
Augustin Thierry, qui avait à coeur de trouver
pour son protégé un travail moins ingrat et plus
lucratif, lui conseilla d'écrire ses impressions de
Voyage : « II faut suivre la mode, lui dit-il, et
accepter le goût du jour, en restant, s'il se peut,
écrivain élégant et correct dans ces récits de fan-
taisie, destinés aux gens du monde, mais lus
quelquefois par les hommes sérieux. Essayez :
vous réussirez, dans ce genre, aussi bien qu'A-
lexandre Dumas. » Il se chargea de recomman-
der particulièrement aux directeurs des grandes
revues périodiques l'auteur encore inconnu de
ces nouvelles impressions de voyage en Orient,
et il le fit admettre au nombre des rédacteurs
de la Revue universelle et de la Revue Française;
XVII
ensuite, il l'introduisit, par la main, dans le
cénacle de la Revue des Deux-Mondes, et l'ha-
bile directeur de cette revue estimée, en ac-
cueillant avec empressement plusieurs articles
de son nouveau rédacteur sur l'Egypte mo-
derne, lui prédit qu'il prendrait sa place à la
tête des créateurs de la nouvelle science sociale
et de la nouvelle économie politique : « En at-
tendant, ajouta M. Buloz, la Revue des Deux-
Mondes publiera tout ce que vous voudrez bien
lui donner. »
Lucien Davesiès de Pontés fit bientôt infidé-
lité à ce genre d'étude, dans lequel il s'était fait
connaître. Comme il fréquentait la société intime
d'Augustin Thierry, il se sentit porté tout natu-
rellement vers l'étude de l'histoire de France, et
il fut, on le pense bien, vivement encouragé par
le grand historien. Il s'était proposé d'approfon-
dir les origines de la monarchie française au
point de vue de l'émancipation du peuple, et de
chercher avec soin à ces époques reculées de
XVIII —
nos annales, le point de départ du mouvement
communal et le berceau des libertés publiques.
Il rassembla donc des matériaux considérables,
il composa plusieurs mémoires sur le sujet qu'il
avait choisi; puis, sans renoncer absolument à
son plan primitif, il se jeta tout à coup dans les
chroniques, se passionnant pour Froissart et
pour Monstrelet, et il improvisa quelques tableaux
d'histoire descriptive et pittoresque, empruntés
au règne de Charles VI. Ce fut une tentative
brillante, mais bientôt abandonnée, dans le sys-
tème historique de M. de Barante, sous l'im-
pression irrésistible qu'il avait éprouvée en li-
sant pour la première fois l' Histoire des ducs de
Bourgogne. Mais il ne se rattacha que plus for-
tement ensuite à l'école de MM.Guizot et Augus-
tin Thierry : il se promettait de joindre et de
fondre ensemble les qualités si diverses et si émi-
nentes de ces deux admirables historiens et de
créer ainsi, à côté d'eux, un nouveau genre his-
torique qui eût procédé de l'un et de l'autre.
XIX
Ces tâtonnements, ces efforts, sans cesse con-
trariés et interrompus, servirent sans doute à
perfectionner l'instrument littéraire que le jeune
écrivain avait à sa disposition, mais ils ajoutèrent
à l'indécision de ses tendances intellectuelles et
de ses projets d'avenir. La faible rémunération
qu'il tirait de ses travaux ne suffisait pas d'ail-
leurs à lui faire une existence à Paris. Il fut sur
le point de reprendre ses épaulettes et de rentrer
dans le service actif de la marine, malgré la vo-
cation irrésistible qui le portait vers la littéra-
ture. Toutes les démarches d'Augustin Thierry
pour le faire admettre avec de modiques ap-
pointements dans une bibliothèque publique
avaient échoué, et le dévouement de cet illustre
ami n'avait servi qu'à montrer de loin au pauvre
littérateur la terre promise de l'Université, dans
laquelle on ne pouvait pénétrer qu'en passant
par tous les degrés du doctorat.
Lucien Davesiès de Pontés allait peut-être se
décider enfin à subir des examens en Sorbonne,
XX
dans l'espoir d'obtenir une chaire de faculté au
fond d'une académie de province, lorsque M. Vil-
lemain redevint ministre de l'instruction publique.
L'amitié de M. Villemain était un don précieux
que Lucien devait à celle d'Augustin Thierry.
M. Villemain avait promis de longue date, avec
une bienveillance toute paternelle, de s'intéresser
à leur jeune ami et de lui jaire une carrière.
Mais les bibliothèques publiques ne s'ouvrirent
pas davantage pour le candidat du ministre. « Ce
n'est pas là une carrière, lui dit un jour M. Vil-
lemain en le voyant triste et découragé ; tous
les bibliothécaires meurent gueux comme des rats
de bibliothèque. Tenez, j'ai plus d'ambition pour
vous et je veux faire de vous un homme politi-
que. » Lucien Davesiès de Pontés rapporta ces
paroles à Augustin Thierry, qui réfléchit un ins-
tant, d'un air pensif et soucieux : « Villemain a
raison, s'écria-t-il en se frottant les mains : vous
avez tout ce qu'il faut pour réussir dans un
poste administratif; d'ailleurs, le talent et l'esprit
XXI —
ne sont déplacés nulle part. Eh bien ! nous fe-
rons de vous un sous-préfet. »
Cette perspective ne parut pas éblouir le jeune
écrivain, qui baissa la tête et soupira. Il ne fit
aucune démarche pour hâter la réalisation des
promesses que le ministre lui avait faites. Il se
résigna et il attendit. C'est alors qu'une occasion
imprévue de retourner en Grèce, de se fixer à
Athènes, se présenta, comme un mirage enchan-
teur, aux yeux de l'ancien philhellène qui avait
toujours le désir de revoir ce pays cher à ses af-
fections et tout plein des souvenirs de sa jeunesse.
Il s'agissait d'une chaire de professeur de langue
française au collège d'Athènes. Lucien Davesiès
de Pontès avait accepté avec joie les offres dont
le ministre s'était fait l'intermédiaire. Mais ce
retour en Grèce, cette installation à Athènes s'é-
vanouirent bientôt en fumée, et le protégé du
ministre retomba dans le découragement. « Le
ministre est bien disposé pour vous, lui dit un
jour Augustin Thierry : il vous estime, il s'in-
XXII
téresse à vous, mais il voudrait que vous fussiez
appuyé et recommandé par quelques députés
influents. » Tant il est vrai qu'à cette époque un
ministre, fût-il un de nos plus grands écrivains,
n'était pas le maître de donner à son choix la
moindre place dépendant de son ministère, car
il avait toujours la main plus ou moins forcée
par les meneurs de la chambre des députés. «La
sotte chose, que votre régime parlementaire! di-
sait le jeune littérateur à Augustin Thierry : je
connais un gros marchand de farines et un grand
éleveur de bétail, tous deux députés influents,
et il faudrait que ces gens-là se fissent garants
de ma capacité comme helléniste et comme bi-
bliothécaire ! »
Lucien Davesiès de Pontés n'eût jamais prévu
que ses essais littéraires, très-remarques et très-
dignes de l'être, aboutiraient à lui ouvrir la
carrière politique, à laquelle il ne songeait pas
et qui lui était naturellement antipathique. Les
ministres, qui avaient fini par s'intéresser à ce
XXIII
jeune homme qu'on leur recommandait de tous
côtés, ne trouvèrent rien de mieux que d'offrir
une sous-préfecture au traducteur d'Homère, à
l'auteur des appréciations philosophiques, sur
l'Egypte moderne, à l'homme lettré et instruit
qu'on avait jugé bon pour être professeur de
faculté, au rêveur de l'avenir, qu'on qualifiait
d'utopiste' et de saint-simonien dans le petit
cercle d'Augustin Thierry ! M. Villemain pressa
son protégé de se prêter de bonne grâce au rôle
nouveau que l'administration voulait bien lui
confier : « Pour être sous-préfet, lui dit le spi-
rituel ministre, on n'en est pas moins un ami
des lettres, un historien, un poëte... — Et un
utopiste? » ajouta en souriant amèrement celui
dont on allait faire un homme politique mal-
gré lui.
Il était nommé sous-préfet à Argelès, au pied
des Pyrénées, et il partit, le coeur gros, avec la
promesse de n'être pas oublié et d'obtenir bien-
tôt un avancement qui le rapprocherait de Paris
XXIV
et qui l'y ramènerait peut-être. Une fois à son
poste, Lucien Davesiès de Pontés appliqua son
intelligence à l'étude du droit administratif, et il
n'eut pas de peine à se familiariser, en peu de
temps, avec ses nouveaux devoirs. Mais, par
malheur pour lui, il voulut prouver à ses chefs
qu'il était capable de s'élever rapidement dans la '
hiérarchie des fonctionnaires et qu'il avait en lui
l'étoffe d'un préfet de première classe, suivant j
l'expression technique du secrétaire général du
ministère de l'intérieur. Les mémoires qu'il ré-
digeait dans ce but et qu'il envoyait coup sur
coup à l'administration supérieure, mémoires :
soigneusement élaborés et remplis d'aperçus !
neufs et ingénieux, ne servirent qu'à le faire
mettre à l'index dans les bureaux du ministère
et à lui créer autant d'ennemis que d'envieux.
Il se vit donc oublié, plusieurs années, dans la
petite ville d'Argelès, à l'extrémité de la France
pensante et agissante. L'avancement qu'il obtint
enfin, grâce à M. Villemain, en passant dans
XXV
une autre sous-préfecture plus importante et
moins arriérée à tous égards, celle de Libourne
(département de la Gironde), ne le réconcilia pas
néanmoins avec l'administration centrale, qui le
considérait comme un utopiste incurable. Son
protecteur ordinaire, M. Villemain, vint à quitter
le ministère, et le pauvre sous-préfet se crut
dès lors condamné à végéter toute sa vie dans
une jolie petite ville de département.
Cependant les huit années qu'il passa dans
celte espèce d'exil et de retraite ne furent pas
perdues pour ses éludes littéraires, morales et
religieuses, car il se sentait porté, par ses aspi-
rations naturelles, vers la religion de l'Évangile,
qu'il avait vue luire de loin, comme un phare
éloigné, dans les heures méditatives de sa vie de
marin. Il employa ces huit années à penser , à
vivre avec lui-même, à consulter son coeur, à
progresser dans le sens de l'humanité, à se pré-
parer pour l'avenir. Il entreprit et il abandonna
tour à tour une foule de travaux divers; il pas-
c
XXVI
sait successivement d'une idée à une autre, d'un
projet à un autre projet; il composa, il amassa
ainsi, dans le silence et la réflexion, ces essais
en tous genres, que sa veuve, par un tendre et
pieux sentiment de regret conjugal, veut réunir
et mettre au jour, comme un laurier immortel
planté sur sa tombe.
La révolution de 1848 interrompit subite-
ment la carrière administrative du sous-préfet
de Libourne, qui ne s'était fait remarquer que
par la sagesse, l'honnêteté, l'intelligence de tous
ses actes. Lucien Davesiès de Pontés n'eût jamais
consenti à se mettre à la remorque de l'étrange
gouvernement des dictateurs de la république
du 24 février. En cessant d'être fonctionnaire
public, il resta toutefois à Libourne, où il se
voyait entouré de la confiance et de l'affection
de ses anciens administrés. Il hésitait à revenir
à Paris, et pourtant il avait résolu de n'être plus
qu'un homme de lettres. Ce fut sous la terrible
menace des journées de Juin, qu'il écrivit d'ins-
XXVII
piration sa courageuse brochure intitulée : Pa-
ris tuera la France.
Cette brochure, imprimée à Paris, produisit
une vive sensation. Mgr l'évêque de Bordeaux,
qui avait connu personnellement l'ancien sous-
préfet de Libourne et qui lui conservait une sym-
pathie particulière, apprécia en ces termes l'ou-
vrage que l'auteur lui avait envoyé : « La pu-
reté du style, la solidité des raisonnements ap-
puyés sur des faits historiques, dont l'auteur
montre une si profonde connaissance et dont il
tire un parti merveilleux pour rendre sa thèse
inattaquable, son sens moral et religieux joint à
une sagesse de vues qui écarte tout soupçon
d'enthousiasme et toute préoccupation de parti,
font de ce livre un des plus dignes d'être pro-
fondement médités par tous les hommes de bonne
volonté, qui veillent aux destinées de la France. »
Augustin Thierry se plut à confirmer ce juge-
ment, appuyé d'une si haute autorité, en répé-
tant souvent que l'auteur avait prouvé dans
XXVIII —
celte brochure éloquente qu'il possédait au plus
haut degré les qualités de l'écrivain politique.
« Faites-vous journaliste, lui écrivit-il alors, vous
serez Sieyès ou Mirabeau. »
Lucien Davesiès de Pontés n'avait pas encore
quitté Libourne, où il jouissait en paix de la con-
sidération qu'il s'y était acquise : il se rendit à
Paris, pour voir et consulter ses amis. Depuis l'é-
lection du président de la république, la marche
des affaires publiques reprenait son cours régulier
et légal. Un homme d'État, qui avait la plus grande
influence dans le gouvernement, témoignait depuis
longtemps à l'ancien sous-préfet d'Argelès autant
d'estime que d'amitié. Ce fut cet homme d'Etat,
éclairé et intelligent, qui le décida enfin à se rat-
tacher ouvertement au nouvel ordre de choses;
ce fut lui qui le fit nommer sous-préfet à Joigny
dans le département de l'Yonne. A Joigny,comme
naguère à Libourne et à Argelès, Lucien Dave-
siès de Pontés se dévoua exclusivement à ses
devoirs administratifs, et il dirigea de la ma-
XXIX —
nière la plus juste et la plus impartiale l'impor-
tante sous-préfecture qui lui avait été confiée
comme un poste des plus importants et des plus
difficiles à remplir.
Le coup d'État de 1851, bien qu'il en regret-
tât la nécessité, ne le fit pas hésiter un instant
sur le parti qu'il avait à prendre. Loin d'éprou-
ver aucune antipathie personnelle contre le gou-
vernement impérial, il regardait Napoléon III
comme le sauveur de la France, et il était prêt à
se dévouer encore pour défendre la cause de
l'ordre, en soutenant le pouvoir absolu que les
circonstances avaient fait nécessaire, sans re-
noncer toutefois à ses préférences d'habitude
pour le régime constitutionnel et à ses élans sym-
pathiques vers la liberté.
Quand il vit autour de lui la révolte appeler
aux armes les agents de conspiration qui travail-
laient depuis quatre ans au bouleversement so-
cial, il se mit à la tête de la force armée et de la
garde nationale, et il comprima avec énergie
XXX
l'insurrection redoutable qui se propageait dans
plusieurs cantons environnants.
« Voilà, écrivait-il à son frère le 9 décembre,
voilà la première fois que je dors dans mon lit
depuis huit jours.
« Il n'y a pas eu, grâce à Dieu, une goutte
de sang répandu dans l'arrondissement de Joi-
gny. Mais, si les cantons de Bleneau et de Saint-
Fargeau, infectés de socialisme, n'ont pas suivi
l'exemple des cantons voisins, il faut indubita-
blement l'attribuer à la découverte que j'y avais
faite, il y a quelques jours, de plusieurs sociétés
secrètes, et à l'arrestation de onze individus, dont
mes procès-verbaux avaient constaté la culpabi-
lité. »
Les habitants de Joigny manifestèrent leur recon-
naissance à l'égard du sous-préfet, en signant une
adresse où ils le remerciaient, dans les termes les
mieux sentis, de les avoir préservés des horreurs
de l'anarchie et de la guerre civile : «Nous laissons
à d'autres, disaient-ils, le soin de louer la bonté,
— XXXI
la mansuétude, la bienveillance de monsieur le
sous-préfet. A nous de rendre témoignage de son
courage, de sa résolution, de son dévouement à
la cause de l'ordre et au gouvernement, dévoue-
ment qui nous a sauvés dans le moment le plus
critique! ».
Jamais peut-être le courage et l'énergie d'un
fonctionnaire public n'avaient été mis à une
épreuve plus décisive, et l'on devait penser
qu'une conduite si digne d'éloge permettrait au
sous-préfet de Joigny d'aspirer à un poste plus
élevé et mieux en rapport avec les services qu'il
avait rendus et ceux qu'il pouvait rendre à
l'État.
II en fut autrement. Nous ne nous arrêterons
pas ici sur des détails, qui d'ailleurs n'intéresse-
raient personne, et qui donneraient une assez
triste idée des déceptions de la vie politique. Il
suffit de dire que, malgré des promesses formel-
les et réitérées, les bureaux du ministère refu-
saient de lui accorder cette préfecture qu'il ré-
XXXII
clamait pour la première fois en faisant valoir
des droits incontestables : il se sentit profondé-
ment blessé de cette injustice ; il se décida donc
à quitter pour toujours une carrière ingrate et
pénible, à laquelle il avait sacrifié les plus belles
années de sa jeunesse, et il envoya sa démission
au ministre de l'intérieur, malgré les représen-
tations de ses amis.
Le bonheur lui était venu à l'improviste,
comme pour le consoler d'avoir échoué dans ses'
espérances de légitime ambition : il pouvait se
féliciter de se sentir affranchi du joug des fonc-
tions publiques, et il ne regretta pas longtemps
les vains et pénibles devoirs administratifs qui
cessaient de peser sur lui. Il avait épousé une
femme digne de lui, digne de le comprendre,
digne de l'aimer. Ce mariage devait être la joie
du peu d'années qu'il avait à vivre. Ce fut
comme un charme enchanteur qui se répandit
sur le reste de son existence et qui en changea
l'horizon.
— XXXIII —
Il se consacra dès lors exclusivement, sous
les prestiges d'une émulation permanente, à des
travaux littéraires et philosophiques de différents
genres, travaux qu'il poursuivait-à la fois, avec
la même ardeur, sur les sujets les plus divers et
les plus opposés. Il avait complétement aban-
donné sa traduction en vers de l'Iliade d'Ho-
mère, après en avoir traduit trois ou quatre
chants, mais il traduisait, également en vers, le
Childe-Harold de lord Byron, et il remaniait, il
retouchait, il perfectionnait sans cesse cette tra-
duction commencée en Grèce vingt ans aupara-
vant et qui n'a vu le jour qu'après sa mort, sans
qu'il ait eu le temps de corriger et de revoir
entièrement son oeuvré de prédilection. Cette tra-
duction littérale, quoique imparfaite dans certai-
nes parties, n'en est pas moins un modèle
d'exactitude, de force et d'élégance. C'est là ce
qu'on peut appeler un essai de génie.
Lucien Dave?iès de Pontés était né poëte, et
il l'avait bien senti dans sa jeunesse, dès qu'il
XXXIV
eut fait sa seconde patrie de la patrie d'Homère,
de Théocrite, de Sophocle et d'Euripide. A
cette époque, il se plaisait à composer des poé-
sies lyriques et élégiaques ; mais, tout en s'ap-
pliquant à donner l'enveloppe la plus brillante
et la plus expressive à ses idées, tout en les fa-
çonnant à la mesure du vers, il avait esquissé
nombre de plans de poëmes, de tragédies et de
drames, qu'il n'exécuta pas. Il ne s'était fait
traducteur que pour apprendre à manier la lan-
gue poétique et pour assouplir son style aux
difficultés du rhythme et de la prosodie. Il eut
toujours en perspective, dans ce laborieux ap-
prentissage de versificateur, la route épineuse du
théâtre : aussi, quand il se vit maître de son
temps et de son avenir, il se remit à préparer en
secret quelques grandes compositions scéniques,
un drame en prose, une comédie en vers. La co-
médie ne fut pas achevée, mais le drame avait
été présenté au Théâtre-Français, et, nonobstant
le résultat négatif de cette tentative, que Lucien
— xxxv
Davesiès de Pontés ne renouvela pas, nous
pouvons dire hautement que le Gonfalonier de
Venise méritait d'être reçu et joué. Cette pièce,
puissamment conçue, habilement conduite, dia-
loguée avec talent, aurait obtenu sans doute un
succès de bon aloi : « Ne te décourage pas, lui
disais-je en le voyant douter de son talent dra-
matique après cet échec; ton drame n'a pas été
joué, il n'est donc pas jugé; le public réforme
tôt ou tard les arrêts des comités de lecture. »
Il ne vécut pas assez longtemps pour prendre
sa revanche en apportant un nouvel ouvrage à
la Comédie-Française; il était,distrait d'ailleurs
de la liltérature du théâtre par ses fréquents
voyages à l'étranger, qui amenaient des varia-
tions continuelles dans les tendances et les ef-
forts de son esprit. Accompagné de sa femme,
qu'il associait toujours à ses études et à ses tra-
vaux, il avait visité l'Angleterre, l'Allemagne et
l'Italie. En Italie, il s'était préoccupé surtout de
l'art du moyen âge et de la renaissance; il se
XXXVI
proposait d'écrire l'histoire des artistes d'après
les monuments, et il avait fait une étude parti-
culière des peintures de l'école vénitienne : ce
sont les fragments d'un beau livre, plein de goût
et d'érudition. En Allemagne, il se trouva en-
traîné tout naturellement, par l'exemple de sa
chère et intelligente compagne, à pénétrer de
plus en plus dans la connaissance, de la littéra-
ture germanique : sa femme avait osé aborder
de plein saut ce sujet ardu, déjà traité par ma-
dame de Staël : il se mit à traduire de l'anglais
l'ouvrage instructif et ingénieux auquel il avait
coopéré à son insu par ses judicieuses observa-
lions sur la poésie allemande depuis les minne-
singer. En Angleterre, frappé d'enthousiasme en
présence des merveilles que cette grande nation
ne se lasse pas de produire dans le vaste do-
maine du progrès social, il se promit de racon-
ter à la France ce qu'il avait vu, ce qu'il avait
admiré chez nos voisins et nos émules. En effet,
à son retour, il fit paraître dans la Revue des
XXXVII
Deux-Mondes deux articles qui n'étaient que le
commencement d'une série importante et qui
furent accueillis avec autant de surprise que de
reconnaissance dans ce pays où le nom de Lu-
cien Davesiès de Pontés se trouvait déjà plus
connu qu'il ne l'était en France.
« Nous devons nous féliciter, dirent les jour-
naux de Londres, qu'un écrivain étranger, d'un
talent aussi remarquable et aussi sérieux, veuille
bien s'occuper des institutions anglaises. Nous
espérons que cet écrivain donnera suite à ses
excellentes études, qui seront également utiles à
la France et à l'Angleterre. Jusqu'à présent, tous
les Français qui ont écrit sur les institutions ou
sur les moeurs britanniques ont été des ennemis
violents, ou des enthousiastes passionnés, ou des
flâneurs ignorants. Voici la première fois peut-
être qu'un Français de bon sens et d'intelligence
supérieure ait pu écrire sur notre compte, sans
amertume et sans hyperbole. Pour M. de Pontés,
nous ne sommes ni des diables à maudire, ni des
d
— XXXVIII —
anges à exalter jusqu'au ciel. Nous sommes des
hommes avec nos faiblesses et nos fautes, mais
aussi des hommes capables de grandes pensées
et de grandes actions. Il a un coup d'oeil prompt
et sûr qui l'empêche de confondre le vrai avec
le faux, et, s'il nous juge favorablement d'ordi-
naire, il ne nous épargne pas des critiques mé-
ritées. » Des personnages considérables et des
littérateurs distingués de l'Angleterre adressèrent
des lettres flatteuses à Lucien Davesiès de Pontés
et le pressèrent de ne pas interrompre une bril-
lante série d'articles qui témoignaient de ses
consciencieuses observations et de ses sentiments
généreux.
Mais Lucien Davesiès de Pontés était alors
détourné malgré lui des travaux littéraires qui
le charmaient le plus, par des devoirs qu'il s'é-
tait créés et qui lui prenaient la moitié de sa
vie : il se vouait à l'exercice de la charité. Cer-
tes, il aimait avec passion tout ce qu'il y a de
beau et de grand dans la nature, dans la philo-
XXXIX
sophie, dans l'art, mais c'était surtout l'huma-
nité qui l'attachait et l'intéressait de préférence
à tout. Ses aspirations saint-simoniennes, qui
n'avaient pas cessé de le suivre dans les détails
les plus froids et les plus positifs de ses fonc-
tions administratives, n'avaient plus besoin de
se cacher sous un masque d'indifférence et d'é-
goïsme : il pouvait maintenant, sans être taxé
de folie ou d'utopie, rendre hommage au prin-
cipe divin de la fraternité humaine. Il était, il
avait toujours été déiste et religieux ; dès qu'il
fut entré dans la voie de la charité chrétienne,
il se rapprocha insensiblement de l'Évangile et il
se rattacha enfin tout à fait à la foi par les
oeuvres. Sa piété devint de plus en plus fer-
vente, et il en était venu, au moment de sa mort,
à s'incliner humblement devant les mystères les
plus incompréhensibles du dogme catholique.
— « Plus on est heureux, me dit-il dans un
court entretien sur ce grave sujet, oui, plus on
est heureux, et plus il est facile de croire à tout
d.
XL —
ce que la religion nous enseigne. J'y crois et
j'en remercie le ciel. »
A son retour d'Allemagne en France, à la fin
de 1859, il s'était fait recevoir membre de la so-
ciété de saint Vincent, de Paul, et dès lors il prit
à coeur d'exercer le mandat charitable qu'il s'é-
tait imposé. Il ne se bornait pas à déposer ses
aumônes dans la caisse de cette société de bien-
faisance. Toujours suivi de sa femme comme de
son ange gardien, il allait visiter les pauvres ;
il pénétrait dans les réduits les plus infects ; il
s'asseyait au chevet des malades, il les entourait
de soins et de consolations ; il leur parlait de Dieu
pour leur donner du courage et de l'espoir, soit
qu'il les préparât à mourir, soit qu'il les aidât à
vivre. Ceux qui l'écoutaient avec émotion s'éton-
naient d'entendre cette voix éloquente et persua-
sive qui n'était pas celle d'un prêtre.
Et cependant sa pitié sympathique envers l'in-
fortune ne dégénérait pas en cette sensibilité
exagérée qui se traduit par des larmes et qui
XLI
amollit les âmes au lieu de les fortifier. Il adres-
sait souvent, des reproches sévères aux malheu-
reux qu'il venait secourir : il mêlait parfois,
aux avis et aux encouragements, des remon-
trances qui auraient pu paraître dures, si elles
eussent été moins justes et moins utiles ; car il
avait peu d'indulgence pour la misère prove-
nant de l'inconduite, et le spectacle de l'huma-
nité souffrante ne faisait que mieux éclater à ses
yeux les funestes conséquences du vice. Il ne
craignait pas de porter dans les maisons péni-
tentiaires l'austère enseignement de sa parole, et
il provoquait le repentir, avant de lui tendre une
main secourable. Plus d'une fois il ramena au
bien, par la puissance d'un bon conseil, des en-
fants, des jeunes gens qui avaient commis une
faute et qui n'eussent pas manqué de retomber
dans le mal.
— « Pour que tous les hommes soient heureux,
disait-il encore avec une ardente conviction, il
faut d'abord qu'ils deviennent meilleurs. La
— XLII —
religion et la philosophie tendent à ce même
but. »
Dans les derniers jours de sa vie, il ne sem-
blait plus avoir d'autre affaire au monde que de
travailler au bien-être, à l'amélioration de ses
semblables; il se hâtait de faire de bonnes oeu-
vres, comme s'il eût pressenti que la mort ne lui
donnerait pas le temps d'achever la mission
que le ciel lui avait assignée; il s'oubliait lui-
même pour ne songer qu'aux autres, selon le
précepte de l'Évangile, et, plein de confiance
dans l'avénement prochain d'un monde nouveau,
il se regardait comme l'humble apôtre d'une re-
ligion d'amour, de justice et d'humanité.
Jamais il ne s'était senti mieux en possession
de son bonheur domestique ; jamais il n'en avait
remercié avec plus d'effusion la digne compagne
à qui il le devait; jamais il n'avait béni le ciel
avec plus de gratitude... La soirée du 28 dé-
cembre 1859 se passa en charmantes et intimes
causeries, en lectures à haute voix, en projets de
— XLIII —
voyage, en réminiscences réciproques de la veille,
en douces et paisibles espérances du lendemain.
Un instant après, il était mort !
Quatre années se sont presque écoulées depuis,
et sa veuve le pleure encore comme le premier
jour, et nous le pleurons avec elle.
PAUL LACROIX.
(Bibliophile Jacob.)
TABLEAUX
DE LA
GRÈCE MODERNE
TINERAIRE DE NAVARIN A MESSÈNE ( 1)
1 (1831).
Vous qui connaissez d'autres jouissances que
d'entendre Sontag ou de voir Taglioni, qui pouvez
vous passer de Véfour et du café de Paris, et qui
croyez possible, à toute force, de voyager autrement
que sur les coussins d'une chaise de poste, n'avez-
vous jamais eu le désir de voir les murs célèbres de
Missolonghi, le rocher d'Ipsara plus glorieux encore,
et la rade de l'antique Pylos, où les trois plus
grands peuples du monde, réalisant cette sainte
alliance rêvée par la philanthropie de Béranger, se
donnèrent la main pour défendre une nation chré-
(1) Publié dans L4 Artiste, t. 11, 1831.
1
— 2 —
tienne contre les forces conjurées de l'islamisme ?
Embarquez-vous donc sur notre belle frégate de
60 bouches à feu, et vous entrerez, comme un triom-
phateur, toutes voiles dehors, pavillon flottant, dans
ce vaste bassin, de plus de trois lieues de circonfé-
rence, dont les flots ont englouti naguère six mille
mahométans. Si vous vous êtes fait une brillante
idée des côtes du Péloponèse, elle sera bientôt dé-
truite par la vue de ces roches grises, de cette nudité
affreuse, de cette solitude immense qui vous entoure
de toutes parts et vous attriste le coeur. Quoi ! direz-
vous, voilà la Grèce! Et vos illusions seront effacées,
et le prisme sera rompu, et vous verrez les choses
dans leur triste réalité. Dix relations de voYage ne
vous apprendraient pas ce que vous voyez là. Mais,
si vous ne voulez vous abuser étrangement, défiez-
vous de cette première impression, et n'allez pas pré-
juger par analogie ce que vous ne connaissez pas
encore.
On vous montrera à l'ouest, en entrant, la carcasse
de la Guerrière, une de ces frégates construites à
Marseille pour l'asservissement des Grecs, et coulées
à Navarin pour leur délivrance. Vous reconnaîtrez,
— 3 —
dans ce rocher étroit et long qui ferme la rade du
côté de l'ouest, la fameuse Ïle de Sphactérie. Ce
cap, qui n'en est séparé que par un chenal de quel-
ques toises, et où l'on aperçoit les ruines d'un fort
vénitien, Pausanias vous apprend que les Grecs
d'autrefois l'ont nommé Coryphasium, et notre pi-
lote Dimitris vous dira que les Grecs d'aujourd'hui
l'appellent Zonchio. Vous gémirez sur une funeste
prévoyance, quand vous saurez que le marais com-
pris entre ce cap et les montagnes qui bornent la
vue du côté du nord-est a frappé de ses émanations
mortelles huit cents jeunes soldats qui n'ont pas
revu la France ! Si vous cherchez quelque trace de
végétation dans ce désert de pierres et de sable, vous
apercevrez au pied du mont Saint-Nicolas un olivier
qui se balance tristement au-dessus de quelques
masures. Vous demanderez enfin la ville de Nava-
rin, et l'on vous montrera cet amas de décombres
où s'élève l'olivier, et qui paraît comme un point
sur ce vaste horizon. Et vous direz encore : Est-ce
la Grèce que je vois?
Examinons ensemble ce rivage, d'un aspect si nu,
et cherchons d'abord Pylos, qui fut la capitale de
la Messénie, sous le règne de Nélée et de ses fils,
jusqu'à ce que l'infortuné Chresphonte, victime de
l'ambition des grands, eût établi sa cour au Stény-
claros. Barthélémy, qui ne connaissait pas les loca-
lités par lui-même, place cette ville, d'après Stra-
bon, sur le mont Agalée. Pouqueville, après avoir
cru longtemps qu'elle se trouvait sur le cap Zonchio,
décide enfin, sans dire pourquoi, qu'elle était située
sur une montagne à l'opposite de Sphactérie et à
l'origine de l'aqueduc : ce qui déterminerait son
emplacement à dix lieues environ de Modon. Or
Pausanias dit positivement : « De Mathone au pro-
montoire de Coryphasium, on compte environ cent
stades. Sur ce promontoire même est la ville de
Pylo's, que Pylas, fils de Cléson, bâtit autrefois, et
qu'il peupla d'Hélènes venus avec lui de Mégare. »
Ne vous : semble-t-il pas que l'assertion précise de
Pausanias, qui avait vu Pylos, doive prévaloir ici sur
toutes les conjectures anciennes et modernes?
Pourquoi donc élever des. doutes sur la position
de cette ville? pourquoi ne pas lui donner l'empla-
cernent occupé par les ruines de Zonchio, qui se
trouve précisément sur le cap Coryphasium et à

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