Études sur la question sociale, par Cyprien de Bellissen

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impr. de M. Dupin (Toulouse). 1871. In-16, 112 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1871
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ÉTUDES
SUR LA
QUESTION SOCIALE
ETUDES
SUR LA
QUESTION SOCIALE
PAR
CYPRIEN de BELLISSEN
TOULOUSE
TYPOGRAPHIE MÉLANIE DUPIN
28, rue de la Pomme, 28
1871
Le travail que nous livrons aujourd'hui au
public a déjà paru par fragments dans les
journaux.
Il a été interrompu par la guerre, au
moment où nous allions aborder une des
questions à l'ordre du jour et de la plus
haute importance : la question du salaire et
de la participation de l'ouvrier aux bénéfices.
L'étude de ces divers problèmes formera
la seconde partie de notre travail.
Depuis que les pages qu'on va lire ont été
écrites, la France est entrée dans la période
de crises que nous avions prévues et qui
sont loin, hélas ! de toucher à leur fin.
Notre chapitre sur l'Internationale, publié
depuis plus d'une année, ne paraît-il pas
écrit au lendemain de la terrible lutte qui a
couvert Paris de sang et de ruines?
6
Imprudents et aveugles qui, sous le nom
De conservateurs, vivez dans une oisiveté
Coupable et dans l'ignorance la plus complète
des besoins et des aspirations de la société
moderne, ne voyez-vous pas qu'il est temps
d'apporter votre pierre à la digue qui peut
seule préserver le corps social du plus formi-
dable cataclisme?
Le vrai progrès se réalisera par le per-
fectionnement de l'intelligence à tous les
degrés de l'échelle sociale.
Les premiers soins de tous les esprits vrai-
ment conservateurs, vraiment libéraux,
doivent donc se porter sur l'éducation natio-
nale.
Le parti démocratique réclame avec insis-
tance l'instruction gratuite et obligatoire.
Il est vraisemblable que ce principe sera
prochainement inscrit dans nos lois. Il est
difficile d'admettre, en effet, que l'électeur ne
soit pas même capable de lire le bulletin
qu'il met dans l'urne.
7
Je n'entends pas seulement, par instrution,
ce savoir qui consiste à lire, écrire et compter;
l'homme qui a acquis ces connaissances
élémentaires possède un moyen puissant de
perfectionner son intelligence et son coeur.
Mais là ne doit point s'arrêter le programme
de l'intruction populaire.
Un peuple libre ne peut exister sans de
fortes croyances religieuses. Les peuples
athées sont bientôt des peuples esclaves.
L'Angleterre, les États-Unis, la Suisse, la
Belgique n'ont vu fleurir la liberté que parce
que Dieu y a toujours été respecté. Il en est
de même pour la famille.
Chez nous l'enseignement à tous les degrés
n'est nullement pratique. Il semblerait que
nous ne devions être qu'une nation d'avocats.
Nous recevons tous la même éducation
alors que notre travail futur doit être si
différent, alors que nos aptitudes sont si
diverses. Delà, le nombre si considérable en
France d'intelligences dévoyées ? de là, tant
8
de déclassés, êtres vraiment infortunés qui font
leur propre malheur et le malheur des autres.
L'enseignement professionnel est tout à
fait dans l'enfance. Il est urgent de l'organiser.
Il importe que chaque arrondissement ait son
école professionnelle pour l'agriculture, pour
l'industrie, pour les arts.
On n'a rien fait encore de sérieux en France
en vue de l'organisation des banques de cré-
dit mises à la portée de l'ouvrier et de
l'agriculteur. Le crédit agricole, sous l'em-
pire, n'a été qu'une vaste mystification.
On ne saurait appeler trop sur ce point
l'attention de l'économiste et du législateur.
Les conseils généraux, dont les attributions
viennent d'être si considérablement augmen-
tées, devront prendre l'initiave de ces diver-
ses améliorations. Il faut pour cela qu'un
esprit nouveau vivifie ces assemblées dépar-
tementales.
Telles sont quelques-unes des principales
réformes qui s'imposemt à nos hommes
— 9 —
d'État, et dont il importe de trouver la solu-
tion prochaine, sous peine de n'être plus qu'un
peuple vicieux, turbulent et décrépit.
La liberté politique, dont tout le monde parle
et que si peu comprennent, ne peut fleurir
chez nous que si nous savons sortir de l'an-
cienne routine et de cette légèreté française
qui nous a conduits à tant de malheurs.
Nous ne devons pas oublier que nous ne
fonderons en France la République qu'à la
condition de pratiquer cette vertu que Mon-
tesquieu a si bien définie : L'amour des lois
et de la patrie.
L'oisiveté a perdu les classes élevées de la
nation française.
Comment se fait-il que l'Angleterre, les
Etats-Unis, la Suisse, soumis aux mêmes tres-
saillements intérieurs que notre pauvre
France, ne soient pas comme elle périodique-
ment ébranlées par de violentes commotions?
Dans ces pays libres, la forme gouverne-
mentale n'est jamais mise en question. On
— 10 —
sait profiter des leçons de l'expérience, étu-
dier froidement les modifications progressi-
ves dont sont susceptibles les institutions.
En Amérique, en Angleterre, en Suisse, les
privilégiés de la fortune connaissent et prati-
quent la sainte loi du travail. On les voit, au
lieu de s'isoler par l'oisiveté du reste de la
nation, aborder résolument l'étude patiente et
attentive des questions économiques et tenir
à honneur de prendre l'initiative de toutes les
améliorations.
En France, par suite de la corruption des
moeurs et d'un orgueil des plus mal placés, le
travail était devenu une humiliation. Ce
malheureux esprit de l'ancienne société fran-
çaise est entré pour beaucoup dans les désas-
tres dont nous gémissons.
Toute trace d'hostilité entre les classes n'a
point encore complétement disparu.
Au point de vue politique, nous en sommes
encore à nous demander quelle est la forme
de gouvernement qu'il convient d'adopter. Il
— 11 —
importe donc de chercher un terrain neutre
sur lequel les honnêtes gens de tous les
partis viendront se donner la main pour
concourir ensemble, en dehors de tout esprit
d'exclusivisme, à la régénération morale et
intellectuelle de la France.
La République s'impose comme un fait.
Nous voulons travailler loyalement à son
établissement définitif.
Ce gouvernement de tous par tous doit,
plus que tout autre, être basé sur les princi-
pes de religion, de justice, d'ordre, d'écono-
mie, véritables assises de toute société.
A l'oeuvre donc ! savants, agriculteurs,
industriels, administrateurs, soldats, que
chacun de nous puisse dire : Je paie ma dette
à la société et à la patrie.
ETUDES
SUR LA
QUESTION SOCIALE
AVANT-PROPOS
L'établissement du suffrage universel, devenu la
base de nos institutions politiques et n'ayant ni
contrôle ni contre-poids, contistue une véritable
révolution sociale, et a placé la société moderne
dans une situation sans précédents.
Au point de vue du gouvernement, on est étonné,
non sans quelque raison, de voir la direction poli-
tique de la France livrée par le suffrage universel
à la merci de la classe la moins intelligente, et
_ 14 —
l'on a pu comparer celte transformation de notre
organisation politique à une pyramide dont la base
serait en haut et la pointe en bas.
Au point de vue social, il est également certain
que nos destinées sont entre les mains de ceux qui
ont à courir les moindres risques et qui, par leur
situation, aspirent sans cesse après un idéal irréa-
lisable.
Revenir sur le passé et reporter le pays aux lois
du suffrage restreint, serait le plus sûr moyen
d'exagérer les dangers de l'organisation actuelle
du corps social.
La liberté politique a cessé d'être l'objectif du
plus grand nombre des citoyens, et le but véri-
table de la démocratie française se résume en ce
mot: le bien-être.
Il ne faut donc point s'étonner de la fascination
qu'ont exercée sur une masse crédule et souffrante
les faux docteurs et les faux prophètes. Leur pro-
cédé est bien simple ; il consiste à anéantir la
société telle qu'elle est constituée, et à promettre
qu'ainsi tous les maux auront un terme. C'est
— 15 —
ainsi que tous, partageux, socialistes, communistes,
mutuellistes entretiennent des divisions funes-
tes, se ment la méfiance, amènent du désordre et
laissent leurs ignorants adeptes plus misérables
qu'auparavant. Il est vrai que les chefs réussissent
quelquefois à se dresser un piédestal et à arriver,
pour leur compte personnel, à la popularité et à la
fortune.
Cette lugubre comédie se renouvelle si souvent
en France depuis quelque temps, que les classes
laborieuses commencent à y voir clair. Elles fini-
ront par apercevoir que ce n'est point par l'insur-
rection, par l'incendie, par le meurtre et le pillage
que leur situation sera améliorée. Elles expérimen-
teront que la loi du bonheur en ce monde ne peut
se rencontrer que dans l'honnêteté, le travail et
l'épargne.
Tous ceux qui s'expriment autrement vis-à-vis
du peuple « ne sont que des empoisonneurs. »
Mais la société actuelle a-t-elle fait tous les efforts
nécessaires en faveur de l'instruction et de la
moralité publiques, pour améliorer et faciliter la
— 46 —
loi du travail, pour encourager et pour faire fructi-
fier l'épargne ? Nous ne le pensons pas.
Nous nous proposons d'examiner tour à tour
les différentes questions qui se rattachent aux
problèmes que nous venons de poser; car telle est
la noble tâche qui s'impose à cette heure à tous les
amis de la société et du progrès.
Nous convions à de semblables études tous ceux
qui portent dans leur coeur l'amour de leurs frères,
tous ceux qui désirent voir la démocratie française
s'affranchir enfin de ces préjugés sociaux, sources
de tant de méfiance et de perturbations.
Parmi les erreurs qu'ont accumulées les con-
voitises des déshérités de ce monde, se trouvent
parfois des idées justes, des aperçus ingénieux
qu'il serait coupable de rejeter sans examen.
Il appartient aux classes éclairées de se mettre,
à la tête du mouvement et des idées socialistes. Ce
sont elles qui, animées d'une chrétienne fraternité
et d'un sentiment conservateur intelligent, doivent
traduire au grand jour de la discussion les amé-
liorations proposées.
— 17 —
Les grèves qui se succèdent en France depuis la
nouvelle loi sur les coalitions et les discours pro-
noncés dans les congrès internationaux d'ouvriers,
nous montrent l'agitation profonde qui a gagné les
classes ouvrières et les bouleversements qui atten-
dent les relations du capital et du travail (1).
Bon gré, mal gré, nous nous trouverons prochai-
nement en présence d'une crise sociale. Que les
études de la science et les institutions politiques ne
nous laissent pas pris au dépourvu !...
Lorsque l'on voit les neiges s'amonceler sur les
montagnes, il importe de creuser un lit plus large
au torrent.
(1) L'événement n'a que trop justifié nos prévisions.
CHAPITRE PREMIER
L'INTERNATIONALE (1 )
Nous nous proposons d'étudier tour à tour les
différents modes de l'association si nécessaire à
l'avenir des classes ouvrières. Mais de même que
les plantes parasites envahissent surtout les ter-
rains les plus fertiles, de même il est des associa-
tions qui, sous une apparence de fraternité, com-
promettent la cause qu'elles prétendent servir et
font courir de véritables périls au corps social
tout entier.
La ligue internationale des travailleurs est mal-
heureusement de ce nombre. Chose triste à dire,
peut-être ne se serait-elle pas développée aussi
(1) Cette étude a été publiée le 3 mai 1870.
— 20 —
rapidement si elle n'était pas inspirée par les plus
détestables principes et les doctrines les plus sub-
versives. L'homme est ainsi fait, qu'il préfère en-
core ce qui flatte ses passions à ce qui sert ses
véritables intérêts.
Il ne faut donc point s'étonner des déceptions
réservées aux classes ouvrières qui se mettent en
rébellion avec les idées chrétiennes (1). Malheu-
reusement le contre-coup de leurs émotions et de
leurs déchirements sera ressenti par le corps social
tout entier.
C'est le moment de rappeler ce cri d'alarme de
l'ancienne Rome qui, plus que nous peut-être,
avait connu les crises sociales: Caveant consules !
Le moment est venu d'étudier cette puissance
redoutable qui étend partout les réseaux de sa
mystérieuse influence, disposant de sommes énor-
mes et de millions de soldats.
Le but de cette société s'est manifesté au grand
jour dans les quatre congrès qui ont déjà été tenus,
(1) Nous ne saurions trop recommander la lecture du-
remarquable ouvragede M. Leplay,intitulé: L'organisa-
tion du travail. Un des chapitresde ce volume a pour litre:
En France, le mal est venu de l'oubli dît Décalogue.
— 21 —
congrès auxquels ont pris part les soi-disant
délégués des ouvriers du monde entier.
Le dernier de ces congrès a eu lieu à Bâle, dans
le courant du mois de septembre 1869.
Cette assemblée a décrété tout d'abord l'aboli-
tion de la propriété individuelle et son remplace-
ment par la propriété collective.
L'année précédente, à Bruxelles, le congrès avait
également voté la même proposition.
Nous croyons utile de rappeler ici les discours
qui furent acclamés dans ces réunions et prononcés
par les membres les plus influents de cette asso-
ciation internationale. Le héros du dernier congrès
a été un russe, M. Bakounine, soi-disant délégué
des ouvrières ovalistes de Lyon, lequel se garde-
rait bien de croire en Dieu, mais a pour idéal
M. Gracchus Babeuf.
« Nous devons, disent ces orateurs, nous effor-
cer, dans tous les pays, de nous emparer du pou-
voir. Il faut pour cela qu'il se forme dans chaque
pays un parti des travailleurs, comme cela s'est
fait récemment en Allemagne; et alors, tous en-
semble, en avant !... Si nous obtenons le pouvoir,
il ne dépendra plus que de notre union et de notre
vertu de donner au monde une forme nouvelle. »
— 22 —
« Combien de temps devons-nous attendre en-
core ? La nécessité façonnera le nouveau monde
d'après nos idées. Quand toute la culture, toute
l'industrie, toute la richesse seront réunies entre
les mains du gros capital, le peuple se lèvera
et réalisera nos voeux; tenons-nous seulement
prêts. »
Dans une de ces séances, M. Hins déclare « que
le peuple ne doit se préoccuper en aucune façon
de la liberté ; mais il lui faut poursuivre avant
toutes choses la réalisation de l'égalité par l'éta-
blissement du collectivisme. »
D'après cet orateur, qui a le mérite, dit le Jour-
nal de Genève, de ne pas user de la parole pour
dissimuler sa pensée, « si les bourgeois réclament
aujourd'hui la liberté en France et ailleurs, c'est
qu'ils espèrent trouver dans la liberté la sau-
vegarde de leurs intérêts, un rempart contre le
socialisme, un obstacle à l'avènement de l'éga-
lité qui doit faire cesser leur situation privilé-
giée. »
« Il cite, à l'appui de sa thèse, l'exemple de la
France, où les paysans, devenus à la suite de la
Révolution propriétaires du sol qu'ils cultivaient,
ont pris l'égoïsme de la bourgeoisie et n'éprouvent
— 23 —
aucun attrait pour les aimables doctrines collec-
tivistes. »
Le congrès de Bàle a renvoyé au congrès de
1870, qui doit se tenir à Paris, la question de
l'héritage ; mais du moment où la propriété est
abolie, la question de l'héritage n'est-elle pas na-
turellement tranchée ?..
Les orateurs de cette assemblée s'inquiètent
peu, du reste, de la science économique, des véri-
tés ou des institutions établies depuis que le monde
est monde :
« Nous n'avons pas à nous occuper, s'écrie
M.Brismée, si la science est pour ou contre nous; il
ne nous plaît pas de nous traîner à sa remorque ;
c'est à elle à nous suivre, et si elle ne le peut pas,
tant pis pour elle. »
Des théories passons à la pratique.
La société internationale des travailleurs est
tout d'abord une société de résistance, afin que les
patrons en lutte avec leurs ouvriers ne puissent
les combattre, en faisant confectionner ailleurs,
pour opposer ainsi l'une à l'autre les mains-d'oeu-
vre des différents pays.
L'Internationale a trouvé ses premières res-
sources, son organisation et sa force dans les
— 24 —
trades-unions (1) anglaises; aussi le congrès de
Bâle s'est-il séparé en décidant l'établissement des
trades-unions sur tous les points du globe. Elles
seront reliées entre elles par un lien fédéral, et
l'Internationale serait le pouvoir exécutif.
Cette puissance s'organise avec une rapidité pro-
digieuse ; les trades-unions américaines comptent
800,000 membres. En Angleterre, l'ouvrage si
intéressant publié par M. le comte de Paris les
évalue au même nombre. « Aujourd'hui, dit-il,
l'armée des travailleurs enrôlés sous la bannière
des trades-unions peut rivaliser avec celle des
plus grands Etats du continent. »
Nous ne pouvons pas fournir de chiffres précis
au sujet des adhérents français, belges, suisses ou
allemands de l'Internationale, mais chaque jour
nous signale une grève nouvelle dans laquelle il
est facile de retrouver les excitations et les secours
de cette association. Les délibérations du congrès
de Bâle nous ont appris que l'Allemagne était un
(1) Sortes de sociétés de secours établies en Angleterre,
et dont nous ferons connaître dans un prochain travail
l'organisation et le but.
— 25 —
des pays du monde où l'association comptait le
plus d'adhérents.
Nous nous proposons de faire juger, clans un
prochain article, cet arbre d'après ses fruits. Bor-
nons-nous à ajouter aujourd'hui que tous les
gouvernements ont dû se garantir contre les ma-
noeuvres de cette dangereuse société.
Le gouvernement suisse lui-même a chassé les
principaux meneurs du territoire de la Confé-
dération, à la suite de troubles qui avaient éclaté
dans différents centres industriels de la Suisse.
Si nous en croyons les dépêches télégraphiques
concernant une conspiration qui aurait pour but
d'attenter à la vie de l'Empereur, l'Internationale
serait compromise et plusieurs de ses membres
résidant à Paris auraient été arrêtés.
L'instruction de cette affaire ne pourra manquer
d'amener d'intéressantes révélations ; maison sait
que l'Internationale ne recule devant rien pour
arriver à ses fins et pour faire disparaître tout ce
qui peut la compromettre. Ainsi, en Angleterre,
une de ces associations refusait de livrer ses comptes;
on finit par saisir cinq caisses où elle les renfer-
mait; elles sont portées triomphalement au siège
de la commission, et vingt-quatre heures de délai
— 26 —
sont accordées au trésorier pour venir les ouvrir ;
puis on les forée; elles étaient vides I... Soit avant,
soit après la saisie, une main habile avait sous-
trait tous les documents qu'elles contenaient. L'in-
surrection de Paris, les meurtres, les incendies qui
l'ont signalée ont ajouté la page la plus terrible à
l'histoire des crimes dont l'Internationale s'est déjà
rendue coupable.
A l'égard de ses membres, l'association a re-
cours aux procédés les plus terribles. En Angle-
terre, elle a régné par la terreur « et s'est élevée
» au rang de ces fameux tribunaux de la sainte
» Vehme, qui prononçaient des arrêts dont l'exé-
» cution seule était entourée de mystère. »
Elle a adopté tous les moyens d'intimidation et
de vengeance occulte qui ont caractérisé les
sociétés secrètes du carbonarisme.
A Sheffield, un ouvrier nommé Fearnough s'é-
tait séparé de l'une de ces sociétés : il fut consi-
dèré comme un déserteur. Le 8 octobre 1866, une
violente explosion ébranla la modeste maison
qu'il occupait avec sa famille, y fît de grands dé-
gâts, et les habitants n'échappèrent que par mira-
cle : une boîte de poudre déposée avec une mèche
allumée dans sa cave y avait éclaté.
— 27 —
L'auteur de ce crime n'a pu être découvert.
Plus de dix attentats de ce genre ont été commis
dans la seule ville de Sheffield (2).
En France, dans les grèves d'Aubin, du bassin
de la Loire, du Creusot et autres, les ouvriers qui
voulaient reprendre leur travail ont été également
menacés et maltraités.
Tant il est vrai, qu'inspirées par une pensée de
haine et de vengeance, ces institutions sont les
adversaires les plus redoutables du corps social,
des travailleurs et de la liberté.
(2) Les associations ouvrières en Angleterre, Chapi-
tre 1er.
CHAPITRE II
LES GRÈVES EN ANGLETERRE
La coalition des ouvriers dans le but d'obtenir une
augmentation de salaire ou une diminution dans
la durée du travail n'a cessé d'être considérée
comme un fait délictueux par la législation des
différents Etats de l'Europe que durant le cours de
ce siècle.
Il y a plus de cent ans que l'économiste Adam
Smith protestait contre les dispositions pénales
qui interdisaient aux travailleurs de s'entendre
pour discuter et soutenir leurs intérêts. L'Angle-
terre nous a précédé de plus de quarante ans dans
la voie tracée par les économistes. Les coalitions
ont cessé d'être un délit dès 1824. Cette réforme
n'a été introduite dans la législation française
qu'en 1864.
— 30 —
Les lois contre les sociétés ouvrières et les coali-
tions n'avaient point empêché des grèves terribles
de jeter de grandes perturbations dans l'industrie
anglaise.
Résultats de complots ourdis dans l'ombre et
préparés la nuit dans des cavernes où se réfu-
giaient les conciliabules des conspirateurs, elles
éclataient souvent avec une violence sauvage.
Ainsi, en 4844, les ouvriers, voyant dans l'inven-
tion des machines à filer une concurrence redou-
table, attaquèrent les manufactures de Nottingham,
plusieurs furent pillées et brûlées, les machines
anéanties, les métiers brisés malgré la loi qui
punissait de mort tout individu convaincu d'avoir
brisé un métier.
Répandus en armes dans les campagnes, les
Luddites(tel était le nom d'un de leurs chefs) exer-
cèrent les plus grands ravages durant plus de six
années, bien que dix-huit d'entr'eux eussent été
pendus à Youlck en 484 3.
Depuis que les ouvriers ont eu la faculté de
discuter leurs intérêts au grand jour, au lieu d'être
inspirés par les sociétés secrètes, le nombre des
grèves s'est considérablement accru, il est même
incalculable, mais leur caractère est devenu de
— 31 —
moins en moins violent. A Nottingham, notamment
depuis que les ouvriers peuvent s'associer ouver-
tement, la plus heureuse entente entre eux et leurs
patrons a succédé à l'hostilité dont nous venons de
citer les tristes témoignages. « L'ancien foyer de
Luddisme est devenu la ville modèle, où les enne-
mis d'autrefois font, par leur accord, apprécier à
toute l'Angleterre les heureuses conséquences de
la réconciliation » (1).
Examinons rapidement l'histoire des grèves en
Angleterre, et apprenons ce que les ouvriers peu-
vent en attendre, ce qu'ils doivent en redouter.
Le levier de toute grève est la caisse de l'associa-
tion contre le chômage.
Nous montrerons, dans un travail subséquent,
quelle est, en Angleterre, l'organisation de ces
sociétés et les ressources considérables dont elles
disposent.
Bornons-nous à jeter aujourd'hui un rapide
coup-d'oeil sur le champ de bataille, et à compter,
si faire se peut, les morts et les blessés.
Notre cadre est trop restreint pour que nous
prétendions retracer l'histoire des différentes luttes
(1) Les associations ouvrières, pages 31-33.
— 32 —
industrielles, les désordres causés par les chartis-
tes, les crimes de Scheffield, de Manchester et de
tant d'autres villes, les enquêtes parlementaires
de 1834, -1850, -1867, etc., etc..
Tous ces troubles, toutes ces agitations ont
surabondamment démontré que les ouvriers étaient
les premières victimes des coalitions inspirées par
des prétentions mal fondées.
Le nombre de grèves en Angleterre depuis 1824
est incalculable, et l'on peut dire qu'en définitive
elles n'ont que médiocrement contribué à amélio-
rer la situation de l'ouvrier.
Les réformes fécondes ont résulté de la bonne
entente des ouvriers et de leurs patrons. Il est
scientifiquement démontré que leur intérêt est le
même, bien que souvent opposé en apparence.
Citons quelques exemples et voyons les fruits
de leur antagonisme.
Une des grèves les plus célèbres est celle qui
éclata à Liverpool, en 1833, parmi les ouvriers du
bâtiment. Les maîtres répondirent par une entente
à la coalition de leurs ouvriers.
Ceux-ci ne cédèrent qu'après une résistance de
six mois. La perte de leurs salaires, durant ce
temps, équivalait à plus de 72,000 livres sterl.
— 33 —
(1,800,000 fr.), et ils avaient en outre dépensé
près de 18,000 liv. sterl. (450,000 fr.) par l'inter-
médiaire de leurs sociétés de secours contre le
chômage.
Même lorsqu'elles ont triomphé, les grèves ont
été fatales aux ouvriers et leur ont imposé les plus
douloureux sacrifices.
En 1856, les ouvriers du constructeur Younck
se mirent en grève pour obtenir une réduction dans
les heures de travail ; ils obtinrent gain de cause
après une lutte de trois mois, après avoir dépensé
3,000 livres sterl. (75,000 fr.)
Il en a été de même à Stockport, où les ouvriers
ne triomphèrent qu'après avoir dépensé 10 0,000 fr.
Ces luttes industrielles, le plus souvent pacifi-
ques, mais quelquefois sanglantes, contribueront
à la décadence industrielle de l'Angleterre dont les
symptômes se montrent à l'horizon. Une industrie
ne peut être prospère que lorsque l'union féconde
les travaux des maîtres et des ouvriers. L'exagéra-
tion de certaines doctrines économiques a profon-
dément altéré le caractère moral qui doit dominer
dans les relations entre les ouvriers et les patrons.
On n'a plus vu ces familles ouvrières attachées
par la coutume à une industrie et ayant des garan-
3
— 34 —
ties d'avenir, les ouvriers sont devenus nomades
et leurs exigences n'ont plus connu de frein.
Ne recevant du patron qu'un salaire insuffisant
aux époques de crises, attiré aux époques de
prospérité par l'appât d'un salaire exagéré vers
des patrons concurrents, l'ouvrier se trouve sans
cesse ramené à l'antagonisme par la mobilité du
Salaire.
Les patrons ne pouvaient pas être sans cesse
compromis sans se défendre. Ils ont à leur tour
cherché dans l'association le remède aux dangers
que les coalitions leur faisaient courir.
Les patrons se réunissent en société de défense.
Ils s'engagent à exclure les ouvriers désignés
comme grévistes par des listes appelées listes
noires. Ils fondent des associations ouvrières
patronnées et dirigées par eux; enfin, ils organisent
des sociétés de secours mutuels.
En 1859, les ouvriers du bâtiment coalisés réu-
nirent à Londres leurs différentes ressources sous
le titre d'Association des ouvriers de Londres. Les
patrons répondirent à cette coalition en se liguant
à leur tour et en créant l'Association centrale des
maîtres constructeurs. La lutte commença le 23
juillet \ 869 ; le nombre total des ouvriers qui se
— 35 —
trouvèrent sur le pavé s'éleva à 7856. On n'eut pas
à déplorer des désordres matériels ; mais, après
des pertes énormes du côté des patrons, après des
sacrifices et une misère navrante supportée par les
grévistes, le statu quo fut maintenu. Les ouvriers
avaient méconnu la loi de l'offre et de la demande,
ils s'étaient mis en grève alors que la stagnation des
affaires ne permettait pas aux patrons de faire droit
à l'augmentation de salaire qu'ils réclamaient.
Plus tard, en 1861, sans grève et à la satisfac-
tion des deux parties, sur l'initiative des patrons
eux-mêmes, une transaction équitable a élevé les
salaires et rétabli la bonne harmonie sans laquelle
l'industrie ne saurait prospérer.
Que les ouvriers, avant de se mettre en grève,
étudient l'histoire lamentable de ces insurrections
industrielles.
En 1864, une grève célèbre éclata dans le
Staffordshire ; la lutte dura six mois, et les ou-
vriers dépensèrent 4 7,000 livres (425,000 fr.)
pour aboutir à un résultat négatif, car on fit venir
de Belgique des ouvriers qui remplacèrent les
grévistes.
De même que les ouvriers ont pu, par leurs
associations, faire augmenter les salaires et dimi-
— 36 —
nuer les heures du travail, de même, lorsque les
nécessités du marché l'ont exigé, les patrons ont
réussi à abaisser les salaires.
Le 14 janvier 1865, les maîtres de forges du
Staffordshire, après s'être unis, décidèrent que le
salaire des puddleurs seraient réduits d'un schil-
ling (l fr. 25 cent.)
Les ouvriers se mirent en grève et luttèrent deux
mois ; mais, après avoir épuisé les fonds de leurs
associations et fait vainement appel à des sous-
criptions publiques, ils durent céder. Cette lutte
désastreuse priva les ouvriers de 8,000,000 de fr.
de salaires, sans compter ce qu'elle coûta aux
caisses de leurs associations. Les pertes des maî-
tres ne furent pas moindres, et les uns et les autres
s'en ressentent encore. Il en fut de même, en 1866,
dans le Nord de l'Angleterre. Une grève priva d'ou-
vrage durant cinq mois plus de 12000 ouvriers,
souffrances inutiles, car l'industrie dépérissant de
plus en plus, il leur fallut accepter la diminution
de salaires qu'ils avaient d'abord repoussée.
Les grèves sont, comme toutes les guerres, plus
fécondes en malheurs qu'en bienfaits. En effet, si
les prétentions des ouvriers sont légitimes, l'in-
térêt bien entendu du patron est d'y accéder ; si
— 37 —
elles sont exagérées et contraires aux lois qui
régissent l'industrie, les ouvriers ne font qu'a-
jouter en pure perte à leurs privations.
Tels sont les renseignements de l'histoire. Il est
pourtant des grèves qui ont tourné au bénéfice des
deux partis. En 1831, 30000 ouvriers mineurs se
mirent en grève dans le Durliam et le Northumber-
land, afin d'obtenir que la journée de travail fût
réduite à 12 heures. Ils l'emportèrent. Cette réduc-
tion devint un égal bienfait pour les ouvriers qui
l'avaient demandée et pour les maîtres qui s'y
étaient opposés ; le travail devint plus assidu et le
rendement des mines augmenta.
En 1858, dans le district de Leeds, une lutte de
deux mois amena une transaction , mais les ou-
vriers avaient perdu unmillion. Une grève curieuse
est celle qui éclata en 1865 parmi les conducteurs
de locomotives du chemin de fer de Brigthon. Ils
choisirent pour se mettre en grève le jour des
courses d'Epson, au moment où des milliers de
voyageurs encombraient la station. Les adminis-
trateurs ne perdent point la tête, ils montent eux-
mêmes sur les locomotives, conduisent tant bien
que mal les voyageurs aux courses et les méca-
niciens durent céder.
— 38 —
En résumé, plus l'Angleterre avance dans la
pratique de la loi sur les coalitions, et plus les
grèves sont exemptes de violences.
On a même vu clans certaines villes les maîtres
et les ouvriers se réunir dans des conférences où
ils ont rédigé en communies tarifs des salaires.
Les ouvriers demandent-ils des réductions dans
les heures de travail ? On substitue le salaire par
heure au salaire à la journée.
Lorsque les ouvriers ont voulu maintenir le même
salaire et obtenir une diminution de travail, ils ont
échoué.
Les ouvriers constructeurs de navires eurent cette
prétention : 18,000 ouvriers restèrent durant plu-
sieurs mois sans ouvrage et furent obligés de céder.
Quant au salaire, on en est arrivé à combiner
des tarifs acceptés de part et d'autre qui élèvent
ou abaissent le salaire de tant pour cent, selon que
l'état de marché permet d'augmenter ou oblige de
diminuer le prix de la main-d'oeuvre.
Il est résulté de l'expérience faite que les ouvriers
ne doivent jamais prolonger une grève au delà de
six semaines. Si au bout de ce temps les ouvriers
ne l'ont point emporté, leur intérêt bien entendu
leur commande, de céder.
— 39 —
Nous examinerons dans un prochain article quels
sont les remèdes apportés aux grèves et les moyens
heureusement employés pour les prévenir.
Il faut avoir visité un district manufacturier en
temps de grève pour se faire une idée de leurs dé-
sastreuses conséquences. Si le patron est souvent
ruiné, le plus souvent l'ouvrier meurt de faim.
Quelle malédiction n'assument-ils pas sur leurs
têtes ces hommes venus on ne sait d'où, qui, au
jour de crises industrielles, excitent de paisibles
ouvriers à se mettre en grève pour des prétentions
qui ne correspondent pas à l'état du marché !
Ils ne sont préoccupés que de leurs desseins et
ne viennent pas dans le logement de l'ouvrier
secourir la femme et de pauvres petits enfants qui,
sur un grabat, se tordent dans la misère. Non, les
améliorations sociales ne s'enfantent pas dans la
haine et l'imprécation; elles sont une oeuvre de
conciliation, de conscience, de raison, de fraternité.
CHAPITRE III
LOI DE 1864 SUR LES COALITIONS
Aux anciennes classifications de noblesse, clergé,
tiers-état, paysans, etc., qui avaient, avant la
Révolution française, une signification légale, les
lois de 89 ont substitué l'égalité la plus absolue.
Il n'y a donc plus en France, au point de vue de la
loi, ni nobles, ni vilains, ni patrons et ouvriers,
mais simplement des citoyens ayant les mêmes
droits, soumis aux mêmes devoirs.
Tels sont les principes constitutifs de notre état
social.
Toutefois, il est impossible qu'une révolution
aussi radicale, aussi contraire aux moeurs ancien-
nes du pays, puisse s'accomplir sans que l'on ait à
signaler de graves contradictions entre la théorie
et la pratique.
42 Le dix-neuvième siècle est la période transi-
toire entre le monde ancien et le monde nouveau.
Il ne faut donc point s'étonner de l'hésitation dont
les principes de 89 ont eu à souffrir de la part du
législateur durant la première partie de ce siècle.
Le progrès n'est point l'oeuvre d'un jour, mais
l'expérience nous montre que lorsque clans l'appli-
cation l'on s'écarte des principes qui régissent la
société moderne, non seulement on s'expose a
une injustice, mais, manquant le but que l'on se
propose, on crée ou l'on accroît le danger.
Telles furent les lois sur les coalitions qui ont
organisé une législation spéciale pour régler les
rapports des patrons et des ouvriers, au lieu de
les laisser se développer librement sous l'influence
des nécessités économiques et sous la garantie
des lois communes à tous les citoyens.
L'intervention du législateur en cette matière
est un reste des habitudes anciennes de réglemen-
tation qui ont survécu à la République française
et qu'elle a même exagérées.
Sous cette influence fatale, les citoyens, au lieu
de songer à trouver dans leur vigilance leur sécu-
rité et leurs garanties, appellent sans cesse à leur
aide la prévoyance et la garantie de l'Etat.
— 43 —
Cet esprit dicta les funestes lois sur le maximum
qui prétendaient fixer par décret le prix des sub-
stances alimentaires, et il est poussé à ses derniè-
res limites dans les doctrines de nos révolution-
naires socialistes.
Il est donc urgent de réagir contre celte pente
sur laquelle nous nous laisserions glisser jusqu'au
plus hideux despotisme et à l'abâtardissement le
plus complet.
Ainsi que l'a dit avec un grand bon sens
M. Morin : « Il ne s'agit pas de savoir si la liberté
des coalitions sera utile ou nuisible aux ouvriers
et à l'industrie, il s'agit de savoir si les ouvriers
ont ou n'ont pas le droit de demander cette liberté.
S'ils ont ce droit dans ce pays d'égalité civile et de
suffrage universel, les dangers d'une loi impa-
tiemment supportée sont plus grands que ceux
d'une loi libérale. » (Corps législatif, séance du
28 avril 4864).
La coalition consiste pour les ouvriers dans une
entente, un concert établi entre eux dans le but
d'obtenir une diminution clans les heures du tra-
vail ou une augmentation de salaire. Cet acte en
lui-même, lorsqu'il n'est accompagné d'aucune
fraude ni d'aucune violence, n'est-il pas innocent?
— 44 —
Pourquoi refuser aux citoyens réunis un droit
que vous reconnaissez à chacun d'eux individuelle-
ment?...
« Dieu, a dit Turgot, en donnant à l'homme
» des besoins, en lui rendant nécessaires les res-
» sources du travail, a fait du droit de travailler
» la propriété de tout homme, et cette propriété
» est la première, la plus sacrée, la plus impres-
» criptible de toutes. »
Les relations du capital et du travail sont régies
par la loi de l'offre et de la demande. C'est ce que
les ouvriers apprendront à leurs dépens s'ils ont
des prétentions injustes.
L'objection tirée de l'incapacité des classes ou-
vrières pouvait exister avant le suffrage universel.
Elle s'est évanouie devant ce grand fait.
Il serait singulièrement contradictoire de recon-
naître à des hommes la capacité de participer aux
affaires les plus graves du pays et de leur contes-
ter la capacité de délibérer sur leurs affaires per-
sonnelles.
Le code de 1810 interdisait absolument toute
coalition d'ouvriers, tandis que la coalition des
patrons n'y est défendue que lorsqu'elle a agi abu-
sivement sur le taux des salaires. La loi de 1849
— 45 —
a rétabli l'égalité dans la prohibition en refusant
le droit de se coaliser et de se concerter tant aux
ouvriers qu'aux patrons.
La loi de 1791 établissait une législation spé-
ciale pour les ouvriers agricoles; elle était moins
sévère à leur égard qu'à l'égard des ouvriers in-
dustriels, et cependant, si d'un côté les grèves des
ouvriers agricoles sont moins fréquentes, elles
sont bien plus terribles. En effet, l'industrie peut
chômer sans que les pertes soient irréparables; il
n'en est point ainsi pour les récoltes et les semences
qui doivent être fatalement faites à des époques
déterminées.
Le nombre des ouvriers agricoles est de 50 0/0
de la population générale, et celui des ouvriers
industriels de 37 0/0. La loi nouvelle s'applique
désormais tout autant aux ouvriers industriels
qu'aux ouvriers agricoles.
La jurisprudence de la Cour de cassation avait
interprété la loi sur les coalitions dans son
sens le plus rigoureux. Aussi, lorsque des condam-
nations étaient prononcées, le chef de l'Etat ren-
dait la loi inefficace en accordant la grâce des
condamnés. La loi de 1849 avait en fait cessé
d'exister.
— 46 —
Ce n'était point seulement par l'appréciation
souveraine du chef de l'Etat, mais elle était aban-
donnée par tous. Patrons et ouvriers demandaient
à ne plus s'en servir, et tous , d'un commun ac-
cord, disaient : — Laissez-nous faire nos affaires.
« Laissez-nous faire nos affaires, s'écrie un
» orateur au Corps législatif. Oui, messieurs,
» c'est le mot de la situation... Que l'administra-
» tion se retire de l'industrie; que la justice ne
» vienne pas essayer de violenter les contrats sous
» prétexte de les réglementer. Voilà ce que disent
» les ouvriers et les patrons. »
En 1862, des ouvriers de diverses industries
demandèrent à être envoyés à l'exposition de
Londres.
Cette autorisation fut accordée: 100,000 ouvriers
choisirent leurs délégués. Leurs réunions paisibles
impressionnèrent vivement l'opinion publique et
ont plus contribué en France à l'émancipation de
la classe ouvrière que toutes les grèves et les san-
glantes agitations qui n'avaient que trop souvent
désolé notre industrie.
Les délégués de Londres rédigèrent à leur retour
leurs impressions sur la situation respective des
ouvriers, soit en France, soit en Angleterre.

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