Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 0,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Eulalie

De
0 page

Une femme raconte les malheurs successifs qui l'ont amenée au milieu des femmes affligées.

La nouvelle aborde les motifs de déchéance féminine du XIXe siècle : être mère sans mari, abandonner son enfant, être le jouet des hommes.


Voir plus Voir moins
EULALIE Ulric GUTTINGUER nouvelle publiée dansLa Revue de Rouen et de Normandie - 1838 Orthographe d’origine respectée
I – Introduction Le docteur Lefranc, obligé à une absence de quelques jours par des affaires de famille, m’avait prié de surveiller, pendant son éloignement, la maison de santé qu’il avait créée à l’extrémité d’un faubourg de Paris. C’était une institution à part, et qui tomba entièrement à la mort de ce pauvre ami qui n’y fit pas fortune, il s’en faut. Le bon docteur avait été fort galant, mais fort sensible autrefois. Il avait souffert, et s’en souvenait, pour tâcher de secourir les souffrances. Il avait donc fondé un petit hospice pour lesfemmes affligées. Personne n’était admis que sur une recommandation e xpresse, non pas de richesse, mais de malheur, de malheur provenant plus particulièrement des blessures de l’âme. Tout ce qu’il pouvait recevoir des familles généreuses, ou des situations améliorées par le temps, la guérison ou le travail, était donné aux charges et aux besoins des infortunes qui survenaient ou qu’il découvrait. Par instinct, par souvenir, mon ami était fort accessible aux physionomies intéressantes qui, disait-il, ne l’avaient jamais trompé. — Excellent homme ! La jeunesse était préférée : les peines du cœur bie n reconnues, tous les secours et tous les soins étaient prodigués avec un amour plein d’exaltation et de sympathie. Bon et rare docteur, si tu avais voulu tout guérir, les richesses du Pérou ne t’auraient pas suffi ! J’acceptai la mission de surveillance qui m’était confiée, fort embarrassé de tout ce que j’avais à remplacer de science et d’humanité. Matin et soir, j’allais dans le dortoir où je vis de bien charmantes malades épuisées par quelque tourment intime, quelque situation désespér ée, quelque difficulté de position insurmontable, quelque désir impossible. Et quelle souffrance, quelle horreur que l’impossible pour le cœur passionné ! Quel remède à cela ! Quel breuvage guérit cette fièvre ! Que donner à une pauvre femme qui pleure l’amant ou le fils vivans, mais perdus pour elle ! Dès la première visite, je remarquai ces deux genre s d’afflictions réunies sur deux personnes aussi jolies qu’on peut l’être en ce mond e, mais de cette beauté triste qui ressemble à la fleur d’oranger tombée sur la terre. Ces deux aimables créatures se touchaient. Le soir du second jour, j’entendis que l’une d’elle finissait l’histoire de ses longues peines à son amie, et la priait de commencer le récit des siennes ; je m’assis en silence, et ne manquai pas de revenir le lendemain et les jours suivans. Je ne saurais me tromper sur l’impression que doit produire chez les autres une histoire aussi simplement et aussi tristement racontée. Dès que mon ami fut revenu, je me mis à l’écrire, faisant tous mes efforts pour ne rien gâter à la naïveté d’une narration dont la prétenti on était si absente, dont la vérité si naturelle était par momens si décemment parée. Cette voix, et le lieu où je l’entendais, font enco re battre mon cœur ! Cette lampe éclairant à peine les lits de la douleur lente et inconsolable, ce silence interrompu par les soupirs de ces poitrines épuisées ou brûlantes ; ce s « ô mon Dieu ! » si faibles ; ce craquement des lits sous les agitations de l’insomn ie et des souvenirs ! quel accompagnement au drame que tout le dortoir cherchait à entendre, et que troublait le pas des surveillantes, elles-mêmes attentives à cette complainte d’un cœur dont l’histoire était, pour le fond peut-être, celle de tous ces pauvres êtres trompés, trahis, méconnus ou punis ou abandonnés. À vous, Eulalie, dit celle qui terminait son histoire, et faites comme moi, commencez par le commencement. Quoi ? toute ma vie ? Oui, vous irez vite d’abord, si cela ne vous paraît pas intéressant, et puis, ce qui nous ennuiera, nous vous le dirons.
Eulalie commença.
II –L’orpheline Je suis née dans un village de la Brie, d’un père e t d’une mère sans fortune. J’avais deux frères qui moururent très jeunes ; mes parens en eurent un si violent chagrin que, malgré toute la gentillesse qu’on dit que je montra is dès-lors, ils ne purent jamais se consoler. Ma mère mourut après une douloureuse et longue maladie qui compléta notre misère. Mon père, ouvrier peu intelligent, s’adonna à de vilains vices qui le tuèrent promptement aussi. À cinq ans j’étais orpheline, n’ayant ni fortune, ni santé, fesant pitié à tout le monde, et pleurant sur la grande route qui conduisait à un village voisin. Une cousine me tenait par la main et me menait chez le père de ma pauvre maman, qui n’avait jamais voulu la revoir depuis qu’elle avait épousé mon père. Mon grand-papa n’était pas riche, mais il avait une chaumière à lui, qui me semblait bien la plus délicieuse chose du monde. Il y avait de jolis petits pêchers fleuris des bordures de thym et de lavande, de beaux œillets rouges, et un grand acacia blanc. L’accueil de mon grand-père ne répondit pas à sa jo lie habitation. Il cria du plus loin qu’il nous vit ! « Veux-tu bien t’en retourner, Jaq ueline, avec tabâtarde ! Je n’ai pas besoin de cela dans ma maison ! va-t’en, va-t’en, t e dis-je ! Que Dieu en ait soin. » – Jaqueline continuait d’avancer, me tirant par la main, et disant : « Voyez-la toujours, père Robert, vous la renverrez toujours bien. N’est-elle pas innocente de tout cela ? » – Et nous arrivâmes dans la petite salle où une vieille femme me reçut encore plus mal que mon grand-père. — « C’est vrai qu’elle est bien gentille », dit-il un peu ému de sa colère et de mes larmes. « Assieds-toi, petite, assieds-toi. — Elle n’a que vous, au moins, père Robert, dit Jaqueline. — Et je le sais bien, répondit-il, mais je ne veux pas la garder chez moi, n’est-ce pas, Marianne ? — Pourquoi donc pas ? répondit la servante à laquelle il s’adressait, est-ce que vous n’êtes pas le maître ? N’est-il pas bien juste que je laisse la place à c’te marmotte-là ? N’y a-t-il pas assez longtemps que je vous ennuie et que je vousvole, comme on dit dans le bourg ! Donnez-moi mon compte et donnez-lui ma chambre… — Allons ! allons, Marianne ! Qu’est-ce qui te parle de ça ? Puisque que je te dis que je ne veux pas la garder chez moi. — Il faut pourtant qu’elle couche quelque part, dit Jaqueline. Que ne l’envoyez-vous chez les bonnes religieuses de Sainte-Marie. Par Di eu ! pour peu de chose elles l’élèveront, l’instruiront. Voulez-vous que je l’y mène ? Elle ne prendra là que de bonnes idées ; elle y restera ou elle en sortira, ce ne sera plus votre affaire, père Robert. » Mon grand-père regarda sa servante, qui, trouvant ce moyen de se délivrer de moi, lui fit signe que oui, et il se mit à écrire une petite lettre que Jaqueline mit dans sa poche. Nous arrivâmes le soir au petit couvent où l’on dev ait me laisser. Les bonnes sœurs m’embrassèrent bien tendrement, écoutèrent mon hist oire, et offrirent à coucher à Jaqueline pour que je pusse m’accoutumer à la maiso n. Le lendemain j’étais seule avec elles, et l’on eut pour moi mille douceurs. Je passai là cinq années à pleurer, à jouer, à prie r, à travailler, et j’y fis une petite éducation assez complète dans sa médiocrité. J’étai s fort douce, assez soumise, mais légère et souvent chagrine ; je m’ennuyais beaucoup aux longs offices. Je priais sans cesse les sœurs qui s’absentaient pour les besoins de la maison, de me prendre avec elles dans ces courts voyages ; on y consentait que lquefois, et c’est ainsi que je connus Paris. Je ne saurais rendre l’impression que me causèrent son activité et sa variété. Les barrières, les boulevards, les équipages, les marchands, étaient autant de merveilles qui me fesaient m’écrier : « Est-on heureux de demeurer là ! » et le couvent, ses pratiques, ses devoirs me devinrent assommans et odieux. — « Je vous l’avais bien prédit, » disait la supérieure qui avait, malgré elle, consenti à ce que l’on m’emmenât dans ces courses ! « Vous nous perdrez cette petite fille. » — On fut obligé à plus de sévérité. J’en pris de l’humeu r, du chagrin, et tombai très dangereusement malade. L’ennui et la contrariété ont toujours été des poisons pour moi.
Mon grand-père vint me voir alors, ce fut la seule fois ; il était avec un oncle à moi qui me prit en pitié, tant il me trouvait gentille (j’entendis bien qu’il disait cela). « Donnez-moi cet enfant, ajouta-t-il, je lui ferai apprendre un état , et elle sera plus heureuse qu’ici. » – J’épiais la réponse de mon grand-père sur ses lèvre s. Il ne se fit ni prier ni attendre : « Faites-en ce que vous voudrez, dit-il à mon oncle , je n’en attends rien de bon. Qu’espérer d’un enfant qui vient d’un mariage que l’église n’a pas béni ? » Les sœurs se signèrent et s’écrièrent avec horreur : « comment ! ils n’étaient pas mariés à l’église ! » Et voilà pourquoi mon grand-p ère ne m’appelait jamais que bâtarde, pour peu qu’il fût de mauvaise humeur. Je le sus pl us tard, et, troublé par les tristes événemens de ma vie, j’attribuai souvent à la profanation de mon père et de ma mère la malédiction qui semblait me poursuivre. « Ce n’est pas sa faute, à la pauvre enfant », dit mon oncle : « allons, qu’on me la donne. » – On fit en toute hâte mon paquet qui n’était pas gros, et je revis mon cher Paris le lendemain ; mais ce n’était plus pour le parcour ir et m’y promener. On me mit en apprentissage chez une lingère de la rue Saint-Denis, et je ne vis plus le soleil que les dimanches, sur les boulevards qui m’amusèrent beauc oup. La maîtresse était sévère, avare au dedans, dépensière au dehors. Nous demeurions seules souvent, jeunes filles de tout âge ; la plus avancée n’avait pas vingt-cin q ans. J’entendis déjà d’étranges choses, et si je ne fus pas perdue par l’exemple et les mauvais discours, c’est que mon oncle, qui était devenu mon tuteur depuis la mort d e mon grand-père, me venait voir souvent, m’emmenait quelquefois chez lui, et me donnait de fort bons conseils, bien qu’il ne fût pas l’homme le plus moral de son arrondissem ent. Sa femme était méchante et jalouse ; ma jolie figure lui déplaisait fort, et e lle ne cessait de me prédire une mauvaise fin, pour peu qu’elle me vît parée d’un bonnet nouveau ou seulement d’un ruban frais. Je pleurais, et mon oncle s’emportait au dernier point , après s’être violemment comprimé aussi longtemps qu’il le pouvait. Il y avait, entr’autres, une scène qui se joua plusieurs fois, et dont j’étais le témoin muet, mais horriblement effrayé : mon oncle arrivait avec moi, vers l’heure du dîner ; la table, mise par ma tante, avait fort bonne mine ; tout était bien préparé pour un honnête et bon repas. On nous accueillait a vec humeur et amertume. Les questions...