Euménie, roman moral, suivi de : la Journée sentimentale, par J. H. Hubin...

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impr. de A. Stapleaux (Bruxelles). 1801. In-12, I-214 p..
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Publié le : jeudi 1 janvier 1801
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EUMÈNIE ,
ROMAN MORAL,
SUIVI
DE LA JOURNÉE SENTIMENTALE;
PAR J. H. HUBIN.
Ne jugez point l'obscure Providence,
Suivant les loix de l'humaine prudence,
J.-B.te ROUSSEAU.
A BRUXELLES,
De l'Imprimerie d'ADOLPHE STAPLEAUX,
Libraire, rue de la Magdelaine , N.° 407.
AN 9. — (1801.)
A F L O R I A N.
OMBRE infortunée et chérie! -
Permets que ton nom glorieux
Orne le front de mon humble Eumênie;
L'hommage d'un bon coeur pourra plaire à tes yeux.
Trois fois heureux l'écrivain sage
Qui fait dire au chaste lecteur :
L'ouvrage fait aimer l'auteur,
Et l'auteur fait aimer l'ouvragé !
C'est là ton éternel partage
O Florian! soit que de Fénélon-
Tu parles le touchant langage;
Soit que du doux Gessner ta voix prenne le ton,
Plaire et toucher, voilà ton appanage;
Tu satisfais le coeur, l'esprit, et la raison.
Honteux de tes vertus, indigné de ta gloire,
Le Sylla des Français avança tes destins ;
Mais ton nom restera dans le coeur des humains;
Autant que tes bergers plaîront à leur mémoire.
EUMENIE.
LIVRE PREMIER.
J'AI laissé, loin de moi, les bruyantes
cites ; je renonce à leurs jouissances
turbulentes et factices , pour me rappro-
cher des plaisirs purs et tranquilles de
la simple nature. Age heureux du prin-
tems ! tu. t'es écoulé avec la rapidité des
fleuves que les aquilons fougueux ont
soulevés ; tes aimables illusions ne re-
viendront plus pour moi : mais si j'ai
passé mes beaux jours dans le sein tu-
multueux d'un monde frivole et vain ,
je n'ai cependant pas lieu de regretter
A
2 E U M É N I E.
de les avoir inutilement perdus. La jeu-
nesse est le tems des foliés , et les coeurs
sensibles échappent rarement aux orages
des passions : heureux celui qui en re-
connaît le prestige , et qui en abjure les
erreurs dangereuses , dans une saison
où il peut encore espérer de plaire , et
éprouver les douces impressions d'un
tendre et chaste amour !
O m'a patrie ! c'est dans ton sein que
je viens chercher le bonheur que j'ai
vainement poursuivi dans des contrées
étrangères. Aux mouvemens délicieux ,
aux douces émotions que j'éprouve en
revoyant les lieux sacrés de ma nais-
sance , je sens que je ne puis être heu-
reux que dans ton humble enceinte. Les
liens les plus étroits, les rapports les plus
touchans m'y attacheront désormais
pour la vie. Je reverrai ces montagnes
qui t'entourent, et qui étaient autrefois
EUMENIE 3
à mes yeux les Alpes et les Pyrénées.;
Je m'y rappellerai les jeux innocens et
agréables auxquels, je m'exerçais avec
les compagnons de mon enfance , et je
me souviendrai, avec délices,, de toutes
les petites folies que la pétulance de cet
âge fait commettre, J'aurai soin , sur-
tout , de revoir les endroits périlleux
que je franchissais avec autant d'adresse
que d'audace ; et en considérant ces
précipices, mon coeur frémira , mes yeux
se tourneront vers le ciel, et ma bouche
reconnaissante dira : il est, sans doute ,
une providence particulière pour les
enfans !
Après avoir parcouru ces montagnes
couvertes d'une mousse éternelle, et
m'être reposé à l'ombre bienfaisante des
bouleaux et des coudriers dont elles sont
couronnées, je m'enfoncerai dans les
bois voisins. Là , mon esprit se repliant
a
4 E U M E N I E.
sur le passé , me retracera le tems où ,
bravant la férule scholastique et l'a-
nimadversion paternelle , je m'échap-
pais , avec mes jeunes amis , pour venir
cueillir , dans ces lieux sauvages , la
fraise , la mirtille , la framboise et la
noisette. Parmi les petits arbrisseaux et
les buissons dont la terre est hérissée
dans ces agrestes solitudes , je tâcherai
de démêler ceux qui excitaient le plus
ma cupidité', tels que le mûrier et le
groseillier , dont mes mains hardies dé-
robaient les fruits , malgré les épines qui
semblent en défendre l'approche. Ré-
venu sur mes pas , je m'arrêterai aux
endroits d'où l'oeil enchanté découvre ,
de toutes parts , les paysages les plus
charmans , et les sites les plus pittores-
ques. Il en est un , sur-tout , dont le
souvenir ne s'est jamais effacé de ma
mémoire : puisse-je y retrouver cette
E U M E N I E. 5
large pierre couverte de mousse , sur
laquelle je me suis tant de fois assis ,
pour contempler tout ce que les val-
lons d'alentour offrent d'agréable et
de ravissant ! c'est de là qu'on voit des-
cendre la Meuse en serpentant, et qu'on
découvre ces petites îles formées dans
son sein, où croissent le saule et l'osier.
C'est de cette éminence qu'on voit les
pêcheurs s'agiter sur des nacelles , et
jeter les filets avec lesquels ils prennent
les barbeaux et les aloses. C'est de ce
même point d'élévation qu'on voit , sur
les coteaux voisins, le vigneron diligent
cultiver le fruit précieux qui fait oublier
les chagrins de la vie. Enfin , c'est de
cette hauteur qu'on entend marteler ces
ouvriers laborieux , qui , semblables à
ceux de Lemnos et de Lypare , forgent
ce métal si utile , et, en même tems ,
si dangereux aux humains.
3
6 E U M E N I E.
Lorsque mes yeux auront assez admiré
ces riches tableaux de la nature, je des-
cendrai jusqu'au pied de la montagne ,
et j'irai me désaltérer à l'onde rafraîchis-
sante de Hoyou , de ce ruisseau pur et
limpide qui a donné son nom à la ville
prochaine , et qui, après mille agréables
détours , va se jeter , en murmurant ,
dans le sein écumeux de la Meuse. Quel-
quefois je me reposerai sur ses bords
ombragés , et au bruit monotone de son
onde fugitive , le doux Morphée fermera
mes paupières , et m'accordera quelques
heures d'un sommeil tranquille.. Quel-
quefois aussi , en m'égarant dans les
prés voisins , couverts de pruniers et de
cérisiers , je serai distrait et ému à la
vue des malheureux que je verrai sortir
des bois d'alentour tout couverts de ra-
mée , et se traîner , en haletant, vers
leur chaumière enfumée. Je les interro-
EUMENIE. 7
gerai, avec un tendre intérêt , sur leur
sort misérable , et je serai tout étonné
d'apprendre qu'on est souvent plus heu-
reux sous l'humble cabane du pauvre,
que dans les palais et les châteaux.
C'est ainsi que je me procurerai des
jouissances sans nombre, en parcourant
toutes les beautés que la nature a prodi-
guées aux habitans industrieux de ces
lieux trop peu connus. Chefs-d'oeuvres
sublimes des arts ! je vous ai porté mon
tribut d'admiration par-tout où je vous
ai trouvés. J'ai vu , avec un religieux
saisissement , les prodiges enfantés par
le goût et le génie. Je me suis prosterné
devant les oeuvres merveilleuses des
Apelles, des Phidias et des Vitruves.
J'ai entendu les sons ravissans d'Euterpe
dans ses plus divines inspirations. Mes
yeux ont versé des pleurs aux tragiques
accens de Melpomène , et je me suis
8 E U M É N I E.
égayé , mille fois , avec la joyeuse Tha-
lie. Mais j'en fais l'aveu à la face du
ciel : mon coeur ne sentit jamais , dans
ces jouissances recherchées , la volupté
douce et pure que j'éprouve à l'aspect
des simples beautés de la nature. L'ad-
miration qu'inspirent les oeuvres subli-
mes des hommes , est toujours mêlée
d'un sentiment pénible , parce que l'i-
imagination se représente les efforts cou-
rageux qu'ils ont dû faire pour vaincre
les difficultés de l'art : tandis qu'on
jouit , sans trouble et sans mélange ,
des ouvrages de la nature , parce que
la raison nous dit qu'ils sont sortis de
ses mains créatrices , comme Minerve
sortit toute armée du cerveau de Jupiter.
C'est ainsi que pensait Termonio en
revoyant , après plusieurs années , les
lieux chéris qui l'ont vu naître. Il avait
parcouru une grande partie de l'Europe
E U M E N I E. 9
pour s'instruire , et connaître par lui-
même l'esprit et les moeurs des nations
les plus considérables. Il les trouva dif-
férentes dans leurs coutumes ; mais ,
communément les hommes lui, parurent
livrés aux mêmes passions , mus par les
mêmes ressorts , et soumis aux mêmes
préjugés. Termonio possédait les deux plus
beaux présens que le ciel puisse faire aux
hommes , un coeur bon, un esprit juste :
avec ces précieux dons, sa raison se perfec-
tionna, et cette lumière sûre le ramena,
après bien des égaremens , à la vraie sa-
gesse, c'est-à-dire à l'école de la nature.
Eclairé et corrigé par ses douces leçons ,
il trouva son bonheur à vivre dans la
médiocrité qu'il avait follement dédai-
gnée ; il apprit à se soumettre , avec con-
fiance et résignation , aux décrets de la
Providence , dont il avait quelquefois
révoqué les soins paternels en doute ; il
10 EUMÉNIE.
goûta le plaisir d'aimer les hommes ,
après les avoir long-tems méprisés ou haïs;
enfin il sentit , au fond de son coeur ,
cette heureuse tranquillité , cette paix
avec soi-même , cette jouissance pure et
inaltérable que le ciel accorde aux mor-
tels bienfaisans, et aux amis de la vertu.
Un jour qu'il se promenait le long
d'un ruisseau , dans un endroit sombre
et solitaire , il vit sur la rive opposée ,
un vieillard dont les chagrins, bien plus
que les années , semblaient avoir blan-
chi la tête vénérable. Il marchait lente-
ment dans ses belles prairies ornées d'ar-
bres , et remplies d'un nombreux bêtail.
Quelquefois il s'arrêtait et' levait au ciel
des regards tristes et languissans ; quel-
quefois il les attachait à la terre , dans
une attitude sombre et immobile. Ter-
monio qui observait tous ses mouve-
mens , le voit s'asseoir au pied d'un
E U M E N I E. 11
vieux hêtre planté à quelque distancé
du ruisseau ; il l'entend soupirer, gémir,
et exhaler les accens d'une profonde
douleur. Les malheureux se dévinent et
se cherchent , comme ces métaux qui
s'attirent et s'attachent par une vertu
simpathique. Termonio découvre un pas-
sage, le franchit , et s'approche , avec
respect , du vieillard absorbé dans ses
tristes pensées. Pardonnez , lui dit-il ,
si je viens vous troubler dans cette soli-
tude; la douleur imprimée sur votre
front a excité ma pitié ; je n'ai pu être
insensible à vos peines, et le désir de lés
partager guide mes pas vers vous. La fi-
gure et les manières de Termonio étaient
faites pour inspirer la confiance et gagner
les coeurs.
Amélo , c'est le nom du vieillard, se
lève , s'incline et laissé voir , dans ses
yeux attendris , lai bonté et la recon-
12 E U M E N I E.
naissance ; il presse la main de Termo-.
nio , et, dans cet instant , leurs ames
sont unies. Termonio se fit connaître en
peu de mots , et supplia ensuite Amélo
de soulager son coeur , en lui communi-
quant le sujet de ses peines. Le vieillard
captivé lui parla en ces termes : « Vous
voyez en moi un de ces infortunés Ecos-
sais qui suivirent le parti du dernier
rejetton de la malheureuse famille de
Stuart. L'histoire vous a appris quelles
furent les affreuses disgraces de ce prince
courageux et digne d'un meilleur sort ,
après la fatale journée de Culloden. En-
veloppé dans ses malheurs, proscrit dans
ma patrie, errant et fugitif, loin de mes
parens et de mes amis dont la plupart
périrent sur l'échaffaud ou les armes à
la main , je sauvai quelques débris de
ma fortune , et vins chercher une re-
traite dans ce pays lointain. Un seul ami
m'accompagnai
EUMENIE. 13
m'accompagna. Lié, dès l'enfance, avec
mon père qui avait été son frère, d'ar-
mes , et qui avait terminé sa carrière en
combattant, à côté de lui , Salmon le
consola , à ses derniers momens , en lui
promettant de me servir de père , et de
faire pour moi tout ce que lui-même au-
rait fait s'il eut vécu. Il lui tint parole ;
depuis plus de trente ans nous vivons
ensemble , et ses sentimens ne se sont
jamais démentis ; aucun nuage n'a trou-
blé une union si parfaite. Je n'entrepren-
drai pas de vous exprimer tout ce qus
je dois à son généreux attachement ;
il suffit de vous dire que le père le plus
tendre et le plus, vertueux n'en eut pu
faire davantage ; et si, je traîne encore
les restes d'une vie languissante, c'est à
la douceur et à la sagesse de ses conso-
lations que j'en suis redevable. Mais
quoi ! cet ami généreux est parvenu à
B
14 EUMENIE.
l'extrême vieillesse , et je voudrais , en
vain , me flatter de l'espoir de le possé-
der encore long-tems.
" Il y avait près dé deux ans que
nous habitions cette campagne , lorsque
par les conseils dé Salmon , je résolus
de me marier. Une jeune personne du
voisinage pour qui j'avais conçu les pré-
ventions les plus favorables , changea ,
en peu de tems , ces préventions en sen-
timens les plus tendres ; j'eus la douceur
de lui en inspirer de semblables , et l'hy-
men s'empressa de serrer des noeuds que
l'amour avait tissus. Mon mariage n'al-
téra en aucune manière le lien de notre
amitié ; ce nouvel état de choses ne fit
que la cimenter davantage. Ermélinde ,
ma chère épouse , avait pour Salînon le
même attachement que moi, et nos ames
étroitement unies semblaient ne compo-
ser qu'une seule et même substance ,
E U M E N I E. 15
tant l'harmonie était parfaite entre nous.
Mais il est des personnes que la fortune
ne se lasse pas de persécuter. Ermélinde
venait de combler mes voeux et mes plus
chères espérances , en me donnant un
fils , et nul mortel sur la terre n'était
alors plus heureux que moi. Mais ce ne
fut qu'un éclair de bonheur. Une fièvre
maligne attaqua cette chère moitié de
moi-même. Nous passâmes un mois en-
tier dans les plus cruelles anxiétés, par-
tagés entre la crainte et l'espérance ,
ivres de joie quand la nature semblait
triompher , et accablés de douleur et de
désespoir quand la maladie reprenait le
dessus. La mort mit fin à nos mortelles
perplexités ; elle enleva cette épouse
adorée , que j'aurais suivie , de près , au
tombeau , si le vertueux Salmon ne
m'eut appris à supporter , avec une re-
ligieuse fermeté , les disgraces et les
a
16 E U M E N I E.
infortunes dont la vie est semée «.
" Salmon fut aussi touché que moi
de la mort prématurée d'Ermélinde , et
nous ne trouvâmes de soulagement que
dans les soins assidus que nous nous
donnâmes pour conserver le fruit d'une
union trop chère et trop malheureuse.
« Alphonse devint l'objet de nos plus
tendres affections ; je le voyais croître
et se former avec un plaisir d'autant
plus délicieux , qu'à mesure que ses
traits se développaient , j'y reconnais-
sais ceux de ma chère Ermélinde. Lors-
qu'il eut atteint sa douzième année,
nous le jugeâmes capable d'entendre
l'histoire de nos malheurs ; le récit en
était affreux , et nos larmes coulaient
en abondance , au souvenir de nos san-
glantes infortunes. Jugez de notre éton-
nement et de notre douleur : Alphonse
s'y montra insensible ; jamais une larme
EUMENI E. 17
ne mouilla ses yeux ; jamais le moindre
accent de douleur ne sortit de sa bou-
che ; la peinture déchirante de nos mal-
heurs , de ceux de nos parens et de nos
amis , ne le touchait point ; la tête de
Méduse semblait avoir pétrifié son coeur ».
« Tant d'insensibilité dans un enfant
de douze ans annonçait un caractère qui
me faisait trembler. Je craignais alors le-
développement, de ses facultés autant
que je l'avais desiré , et j'avoue qu'il
m'eût été moins affreux de le voir im-
bécille que méchant. Nous ne négligeâ-
mes rien pour adoucir cette ame dure ,
que Salmon se promettait toujours d'a-
mollir ; mais tous ses soins et les miens
furent infructueux. Alphonse,avant dix-
huit ans , commit toutes sortes d'excès ;
il foula aux pieds les devoirs sacrés de la
piété filiale , et s'oublia jusqu'au point
de porter ses mains criminelles sur son
3
18 EUMÉNIE.
père. Il combla enfin , la mesure de
ses forfaits en s'échappant de la maison,
paternelle , et depuis environ dix ans ,
nous n'avons plus entendu parler de ce
fils dénaturé que je n'ai pu haïr malgré
ses fautes , et dont la perte empoisonné
tous les instans de ma vie ».
Nous ne connaissons point les des-
seins de Dieu , dit Termonio , en ser-
rant affectueusement, la.main du vieil-
lard éploré , mais nous devons tout es-
pérer de sa bonté. Peut-être a-t-il per-
mis que votre fils se soit volontairement
exilé pour opérer , par des voies incon-
nues , ce que vos soins paternels et tous
les efforts de votre vertueux ami n'ont
pu obtenir. Tôt ou tard le remords s'é-
levera dans son coeur agité , et le repenr
tir le ramènera à vos pieds, dépouillé de
ses vices ,. et tout honteux de ses cou-
pables égaremens. Les voeux de l'homme
EUMÉNIE. 19
juste sont rarement déçus. Les vôtres
ont pour objet l'amendement d'un fils
ingrat ; croyez donc que sa fuite et tou-
tes les disgraces qui l'auront accompa-
gnée vous le procureront. Le bien naît
quelquefois du mal, comme la vérité
naît quelquefois de l'erreur. Celui qui
médite profondément sur les événemens
singuliers de ce monde , ajouta Termo-
nio , n'a pas de peine à se convaincre
que les malheurs qui nous arrivent,
nous sont souvent envoyés pour notre
instruction et pour un bien présent ou
éloigné. Les succès des méchans nous
paraissent démentir la justice et la bonté
divines : mais par qui sont-ils enviés ces
succès? par les méchans eux-mêmes.
L'homme vertueux est plus content ,
plus tranquille au sein de l'adversité ,
que le scélérat ne l'est dans ses jours les
plus prospères ; et l'être qui pense ne
20 E U M É N I E.
balancera jamais dans le choix alternatif
de souffrir pour la vertu , ou d'être heu-
reux sans elle. N'est-il pas vrai que vous
aimeriez mieux d'être privé à jamais de
votre fils , que de le revoir avec le
naturel pervers qu'il avait lorsqu'il vous
a quitté ? Amélo en convint triste-
ment ; mais son consolateur s'empressa
d'ajouter , comme par inspiration : mais
vous le reverrez ce fils infortuné , et il
vous sera rendu tel que votre coeur le
desire. Vous êtes pour moi un second
Salmon , s'écria le vieillard attendri :
ses paroles consolantes comme les vô-
tres , tiennent sans cesse mon ame,
ouverte à cette douce espérance ; puisse-
t-elle se réaliser bientôt ! je ne demande
au ciel que le retour de mon fils à la vertu.
Qu'il soit présent à ma dernière heure ,
qu'il apprenne de ma bouche mourante
que je lui pardonne, et toutes mes peines
E U M EN I E. 21
seront Oubliées. Il achevait à peiné ces
mots , lorsqu'un cri perçant se fit en-
tendre. Termonio court vers l'endroit -,
d'où il part. Amélo le suit de loin , et
lorsqu'il est arrivé jusqu'au ruisseau , il
voit son ami occupé à retirer une femme
qui venait d'y tomber. Il retourne aus-
sitôt sur ses pas pour aller chercher les
ouvriers qui travaillaient dans les prai-
ries ; mais pendant que ceux-ci accou-
rent , Termonio arrive portant dans
ses bras une jeune et intéressante per-,
sonne qu'il s'efforçait de rappeler à la
vie. Les soins et les secours qu'il lui
prodigue ne sont point infructueux. Peu-
à-peu elle se ranime , ses yeux s'ou-
vrent , et des profonds soupirs s'exha-
lent de son sein. Insensiblement elle re-
vient de son trouble , elle recouvre la
parole , et se tournant vers Amélo qui
pressait ses mains tremblantes dans les
22 E U M É N I E.
siennes , qui que vous soyez , lui dit-
elle , avec le son de voix le plus tou-
chant , ayez pitié de moi : je suis étran-
gère , et je vous supplie de m'accorder
l'hospitalité pour un jour. La bienfai-
sance dicta la réponse du vieillard atten-
dri. Elle remercia ensuite son libérateur
dans les termes qu'inspire aux âmes bien
faites le sentiment d'un service aussi
signalé , et conduite par les deux amis ,
elle arriva au château où tous les secours
lui furent prodigués. Termonio prit alors
congé d'eux, malgré les instances que fit
Amélo pour le retenir ; mais avant de
partir , il lui promit de revenir dans très-?
peu de jours à sa campagne.
Amélo ne savait que penser de cette
jeune étrangère; il avait eu la discrétion
de s'abstenir de toute question dans un
moment où l'humanité lui, commandait
d'autres soins ; mais il se promit bien
E U M É N I E. 23
de satisfaire sa curiosité le jour suivante
Il se leva aux premiers rayons de soleil ; et
en attendant qu'Euménié (c'était le nom
de la jeune personne) fut descendue , il
passa dans l'appartement de Salmon à
qui il raconta la rencontre heureuse de
Termonio , que la providence semblait
avoir amené exprès dans, cet endroit pour
sauver la vie à Euménie. Lorsqu'il eut
achevé le récit de cette, aventure , Sal-
mon lui dit : peut-être ne croiriez-vous
que difficilement ce que je vais vous
dire , si vous ne saviez pas que le men-
songe ne souilla jamais mes lèvres. Eh !
bien , mon cher Amélo , un songe m'a
retracé cette nuit l'événement que vous
venez de me raconter. Ce n'est pas tout,
il fut suivi de l'apparition d'Alphonse.
L'infortuné ! je crois encore le voir cou-
vert d'une tunique de bure , liée à la
ceinture par une grosse corde. Ses joues
24 E U M E N I E.
pâles et creusés , sa maigreur , sa tris-
tesse , annonçaient une vie austère et
pénitente. Je m'affligeais de le voir dans
cet état pitoyable , lorsque cette même
femme , qu'un étranger venait de sau-
ver , se présente , tout-à-coup , à ses
yeux , et se précipite dans ses bras avec
le plus vif transport. Mon coeur palpi-
tait de joie à ce spectacle attendrissant,
quand , pour achever l'enchantement ,
je vous vis arriver vous-même , mon-
ami, et confondre vos larmes et vos
embrassemens dans ceux de vos enfans ,
car c'était ainsi que vous les appelliez.
Je voulus dans cet instant m'avancer vers
vous ; mais une puissance invisible sem-
blait m'en fermer le passage. Je faisais les
plus grands efforts pour surmonter l'obs-
tacle , et mes mains touchaient déjà les
vôtres: à ce moment tout changea de
face ; vous disparûtes tous trois , et je
116
EUMENI E. 25
ne vis à votre place , qu'un cercueil
couvert d'un drap funéraire. Mon coeur
à cette vue fut affecté d'une dou-
leur si amère , que je m'éveillai en sur-
saut et je crus voir en réalité ce que je
venais de voir en songe. Réfléchissant
ensuite sur cette espèce de vision, la
première idée qui s'est présentée à mon
esprit, c'est que vous reverrez bientôt
votre fils , mon cher Amélo, et que ma
mort prochaine me privera de la douce
satisfaction d'en partager le plaisir avec
vous.
Amélo était occupé à chasser cette
triste pensée de l'imagination du pieux
vieillard, lorsque la personne qu'il avait
chargée de prendre soin d'Euménie ,
étant venue l'avertir qu'elle était ma-
lade , il passa d'abord à son apparte-
ment , après avoir recommandé de cher-
cher un médecin. Euménie lui marqua
C
26 E U M E N I E.
combien elle était fâchée des peines et
des embarras qu'elle lui causait : mais
son généreux hôte la rassura de la ma-
nière la plus obligeante. Comment re-
connaître tant de soins et de bonté , lui
disait-elle , avec une douceur angéli-
que ? en me regardant comme un père ,
répondit Amélo. Ces paroles firent sou-
pirer Euménie. Disposez sans crainte, de
tout ce que je possède, continua-t-il. Le
plus cher de mes voeux est rempli, quand
je puis soulager les infortunés y et je re-
mercie le ciel lorsqu'il daigne me procu-
rer l'occasion de faire un peu de bien.
Ah ! je le remercie aussi , s'écria Eu-
ménie , de m'avoir accordé , dans l'état
où je suis , la bienveillance d'un homme
sensible et vertueux. Pendant qu'ils s'en-
tretenaient ainsi , le médecin arriva ; il
trouva que la malade avait un peu de
fièvre , et il la saigna lui-même. Cette
E U M E N I E. 27
opération la soulagea beaucoup. Quel-
ques jours de régime achevèrent de la
guérir , sans pourtant dissiper la mélan-
colie qui semblait la dominer. Amélo
ne l'ayant presque point quittée, durant
sa maladie , eut tout le tems de connaî-
tre le caractère de cette intéressante
personne , et il fut étonné de rencon-
trer , dans une femme de cet âge , tant
d'esprit et de jugement. Ce qu'il admi-
rait le plus en elle , était cette grandeur
d'ame , cette patience courageuse , et
cette résignation aux volontés d'une
puissance suprême qui semblent être la
produit du malheur et de la vertu. Le
bon Amélo, en découvrant, par dégrés,
tant de belles qualités , se sentait atta-
ché à elle par les plus doux liens , et il
aurait regardé comme une véritable fa-
veur du ciel l'arrivée , pour ainsi dire ,
miraculeuse d'Euménie , s'il avait pu se
28 EUMENI E.
flatter qu'elle eût été inclinée à,vivre
près de lui dans la solitude et l'éloigne-
ment du monde. Il ne cessait d'en par-
ler au vénérable Salmon , et celui-ci
accoutumé , depuis de longues années ,
a ne voir dans les évènemens d'ici-bas
que les effets immédiats de la volonté
du souverain arbitre des choses , lui ré-
pétait , à cette occasion , que les hom-
mes ne doivent jamais se désespérer dans
aucune situation , puisque la providence
leur envoie des secours et des consola-
tions au moment qu'ils s'y attendent le
moins. Euménie , de son côté , éprou-
vait , pour son bienfaiteur, les senti-
mens de la plus tendre amitié. Nouvelle
Antigone , elle avait pour lui cette piété
filiale , et cette douce affection qui ca-
ractérisaient la fille du malheureux fils
de Layus. Elle regardait Amélo comme
son véritable père , et elle lui prodi-
E U M E N I E. 29
guait, sans scrupule, ces caresses inno-
centes , que la confiance , la vénération
et la reconnaissance inspirent aux belles
ames. Elle n'avait pas encore parlé de
partir , parce qu'Amélo avait soin d'é-
luder tout ce qui semblait y avoir rap-
port. D'un autre côté il ne l'avait gênée
par aucune question qui eût pu lui faire
de la peine , s'étant contenté de lui dire
un jour : je m'apperçois bien que vous
avez des peines, ma chère Euménie : si
elles sont de nature à être communi-
quées , et que vous me jugiez digne de
votre confiance , versez vos chagrins
dans mon coeur : si au contraire , vous
avez des secrets à garder , soyez tran-
quille ; vous n'essuyerez jamais de ma
part aucune demande indiscrète. C'était
bien l'intention d'Euménie de ne point
quitter ces lieux , sans avoir appris à son
vertueux hôte , par quelles, aventures
5
30 E U M E N I E.
elle se trouvait dans un pays si éloigné du
sien : mais l'occasion ne s'en était pas en-
core présentée, parce qu'immédiatement
après sa convalescence, Amélo tourna tous
ses soins , ainsi qu'elle-même , vers son
vieux ami dont la santé périclitait, Un
jour qu'ils étaient dans la chambre duma-
lade , Amélo que le triste état de Salmon
pénétrait de douleur , témoignait com-
bien il lui était doux de posséder une
personne comme elle dans des circons-
tances si cruelles pour lui. Il ajouta en-
suite d'un ton douloureux : oui , mon
aimable Euménie , je sens combien vo-
tre présence m'est chère, et elle le serait
bien davantage , si le plaisir que j'ai de
vous posséder n'était troublé par la
crainte continuelle de vous perdre , car
enfin je ne dois le bonheur de vous avoir
qu'à un pur hazard , et je tremble , à
chaque instant, que vous n'ouvriez la
E U M E N I E. 31
bouche pour m'annoncer votre départ.
Homme généreux et bienfaisant , ré-
pondit Euménie : oui , c'est le ha-
zard, sans doute, qui m'a conduite chez
vous , quoiqu'il me soit plus doux de
croire que c'est la providence : mais ce
n'est pas le hazard , du moins , qui m'a
fait quitter l'Espagne où je suis née pour
venir dans ce pays. J'y viens chercher
un mortel que, j'aime autant que je vous
révère. Ce mortel qui me fuit et qui
m'abandonna sur des soupçons injustes ,
est mon époux. A ces mots des larmes
coulèrent de ses beaux yeux , et sa bou-
che resta quelque tems muette. Amélo
attendri lui disait : quoi ! si jeune , si
belle , et si, malheureuse ! ah ! plut au
ciel, s'écria tristement Euménie, que la
nature eût été plus avare envers moi de ses
dons funestes. La beauté est un présent
dangereux , et il est rare qu'une femme
32 EUMENIE.
soit heureuse avec elle ; les poursuites
des hommes vicieux , l'envie et la haine
des femmes , voilà communément ce
que la beauté s'attire. O ma chère Eu-
ménie ! interrompit Amélo : par quel
enchaînement de circonstances venez-
vous chercher un époux fugitif dans un
pays si éloigné du vôtre? Comment a-t-il
pu vous abandonner ? et comment avez-
vous pu vous résoudre à suivre de si loin
les traces d'un homme qui a méconnu
son bonheur au point de quitter une
femme comme vous ? L'amour et la
vertu ont été mes guides , répondit l'in-
fortunée : j'ai pensé que je retrouverais
mon époux dans son pays natal , après
l'avoir vainement cherché dans le mien,
et j'ai voulu le convaincre par cette dé-
marche courageuse , combien il m'est
cher , et combien il fut injuste en se
laissant prévenir contre moi par l'inimi-
EUMÉNIE. 53
tié et la calomnie. Euménie allait con-
tinuer , lorsqu'on annonça Termonio.
Amélo courut au-devant de lui et le
présenta à Salmon. Celui-ci lui serra af-
fectueusement la-main , et lui dit d'une
voix basse : Daignez être pour Amélo
ce qu'il fut pour moi ; vous êtes faits
pour vous aimer comme nous l'avons
fait , et je mourrai tranquille si l'amitié
me remplace par vous dans son coeur.
Termonio l'assura que ses voeux étaient
conformes aux siens ; et que dès le pre-
mier instant qu'il avait vu Amélo , il
avait desiré de l'avoir pour ami. Ces
paroles touchèrent vivement le vertueux
valétudinaire. Amélo sollicita ensuite
leur attention pour entendre l'histoire
d'Euménie , qui la commença de cette
manière :
« Je suis née à Madrid, d'une famille
distinguée par sa noblesse et son Opu-
34 EUMÉNIE.,
lence. Mon père ( de qui vous trouve-
rez , peut-être , que je ne parle pas avec
assez de discrétion ) est un de ces hom-
mes infatués de faux préjugés, aux yeux
de qui il n'y a rien de précieux qu'une
haute naissance et de grandes richesses.
Il ne s'occupe , nuit et jour , que de
généalogies , et sa conversation ne roule
guères que sur cette matière. Non seu-
lement il connaît les principales familles
de toute l'Espagne , mais encore une
grande partie de celles des premiers états
de l'Europe , où il entretient des rela-
tions à ce sujet, ayant des agents dans tou-
tes les villes de cour , chargés expressé-
ment de lui annoncer toutes les disposi-
tions qui ont lieu en matière héraldique.
Tout ce qui émane des cours en ce genre,
lui est transmis , sur-le-champ , par ses
agents , car il veut savoir , de science
certaine , quand un tel a été ennobli,
EUMENIE. 35
quand un autre a été fait baron , ensuite
marquis , comte-, puis duc , etc. , cette
passion singulière étouffa dans son coeur
tous les sentimens de la nature , et si le
ciel n'avait daigné me donner une mère
sage et instruite , il est probable que
j'eusse partagé les opinions ridicules de
mon père , car il exigeait que ses enfans
s'appliquassent avec autant d'ardeur que
lui-même à cette vaine science qui fait
tout son bonheur. Les auteurs de mes
jours n'eurent pour enfans que moi et
une soeur , qui, par un penchant singu-
lier , se livra , comme mon père , à
cette étude fastidieuse , pour laquelle
j'avais manifesté un dégoût formel. Il
n'est pas besoin de vous dire , combien
elle fut chère à mon père : ce n'était que
dans elle qu'il reconnaissait son sang ,
et sa tendresse pour cette fille chérie
était égale à l'indifférence qu'il avait
36 EUMENIE.
pour moi et pour ma mère , qui avait
aussi le malheur de ne point faire ses
délices du genre d'occupations dont il .
est véritablement possédé à un point
tout à fait déraisonnable. Mais si j'é-
tais frustrée de ses bontés paternelles ,
j'en étais bien dédommagée par la ten-
dresse de ma mère, qui, plus sensée
que son époux , prenait tous les soins-
possibles de mon éducation , me répé-
tant , sans cessé , que la véritable no-
blesse consiste à être bon et juste , et
qu'un acte de bienfaisance vaut mieux
que tous les titres du monde, quand
ceux qui en sont honorés , oublient
qu'ils sont hommes. Elle faisait ainsi
germer dans mon coeur le goût des ver-
tus et l'amour de l'humanité qui res-
pirait en elle. Cette espèce de schisme
domestique dut avoir nécessairement
des suites désagréables. Ma soeur, sou-
tenue
EUMÉNIE. 57
tenue par un père qui gouvernait en
maître impérieux , se donna des airs
de supériorité , que mon indulgente
bonté supporta tant qu'ils furent sup-
portables. Mais elle s'oublia au point
qu'un ange n'eut pu y tenir. Je lui fis
voir que j'étais son aînée, et lui appris
que les principes de modération que j'a-
vais montrés jusqu'alors , ne partaient
point d'un coeur faible et lâche. Dès-lors
le trouble fut dans la famille. Mon père
me signifia l'ordre de quitter la maison ,
et de me retirer dans une de ses terres.
Ma mère ne voulut point me quitter ,
et nous partîmes ensemble. Sa tendre
amitié, ses douces consolations me firent
supporter cet exil sans peine ; et si je
n'avais craint que ma mère n'en eût souf-
fert , je l'aurais plutôt regardé comme
une faveur que comme une punition.
En effet , j'étais séparée d'une soeur ja-
58 EUMÉNIE.
louse et méchante , et d'un père dont la
froide indifférence, le mépris et l'injuste
prévention me blessaient d'autant plus
vivement , que ma bonne mère en était
douloureusement affectée , et qu'elle
souffrait plus que moi-même de leurs
mauvais procédés à mon égard. D'ail-
leurs la campagne fut toujours de mon
goût; elle semble être le véritable séjour
qui convient aux personnes sensibles et
malheureuses. L'ame est délicieusement
touchée des beautés de la nature qui s'y
montre dans toute sa richesse. La salu-
brité de l'air , les odeurs suaves dont il
est parfumé , la vue agréable d'une mul-
titude de végétaux chargés, tour-à-tour,
de fleurs et de fruits ; d'un autre côté la
douce tranquillité et l'heureuse indé-
pendance où l'on y vit , l'occasion con-
tinuelle qu'on y trouve de rendre ser-
vice aux infortunés qu'on a sous ses
E U M É N I E. 59
yeux , tous ces avantages compensaient
bien selon nous , les jouissances stériles
de Madrid. Nous avions aussi des voi-
sins aimables qui venaient quelquefois
augmenter nos plaisirs en se mêlant à
nos douces occupations. Un jour ils nous
présentèrent un gentilhomme de leurs
amis , dont l'extérieur avantageux devait
lui tenir lieu de recommandation par-
tout. Il n'avait point auprès des femmes
Cet empressement affecté, ces agitations
pétulantes qui ne plaisent guères qu'aux
petites maîtresses. Il n'avait point, non
plus , cette intempérance de langue qui
fait dire à ceux qui en sont atteints tout
ce qui leur passe par la tête , sans se
donner le tems de réfléchir, et dont
l'indiscret babil ne consiste , le plus
souvent , qu'en impertinences ennuyeu-
ses et en excuses ridicules. Il ressem-
blait encore moins aux mauvais plai-
40 EUMÉNIE.
sans , à ces chenilles de société qui ne
s'attachent qu'à voir lés objets du côté
défectueux , pour en faire le sujet conti-
nuel de leur pitoyable persifflage. J'ob-
servai , d'après ma mère , qu'il ne par-
lait qu'à propos , mais toujours de ma-
nière à faire appercevoir qu'il avait l'es-
prit très-orné. Après plusieurs visites ,
durant lesquelles j'avais un certain plai-
sir à étudier son caractère , je remar-
quai , à l'inégalité de son humeur, qui
était quelquefois assez gaie , mais plus
souvent mélancolique , que son coeur
devait receler un grand fond de tristesse.
J'ignore pourquoi il m'intéressait davan-
tage par sa mélancolie que par sa gaîté ;
mais il est certain qu'il fit une impres-
sion sur mes sens, dont ma mère ne
tarda pas à s'appercevoir. Elle m'en
parla, et je convins , sans difficulté, de
mon penchant pour lui. Ma mère n'en
EUMÉNIE. 41
parut pas fâchée ; elle avoua qu'il était
fait pour plaire , et qu'il semblait réunir
toutes les qualités nécessaires pour ren-
dre une femme heureuse. Cet éloge gra-
cieux ne fit qu'augmenter mon inclina-
tion naissante , et loin de la gêner , ma
mère me promit de s'informer plus par-
ticulièrement de sa personne et de sa
moralité , pour se mettre à même d'ac-
cueillir ou non ses recherches ,
car il n'avait pas caché ses vues
sur moi. Tout ce qu'elle apprit sur son
compte lui fut avantageux , et bientôt il
nous fut permis de nous livrer , sans
contrainte , aux tendres sentimens que
nous éprouvions l'un pour l'autre , et
que la meilleure des mères semblait par-
tager , car Alphonse lui était devenu
aussi cher qu'à moi-même. Alphonse !
s'écria Amélo , avec surprise : quel nom
venez-vous de prononcer ? Pardonnez ,
5
42 EUMENIE.
chère Euménie , si je vous ai interrom-
pue à ce nom si cher et si cruel pour
moi. Hélas ! j'eus un fils qui s'appellait
aussi Alphonse , un ingrat qui m'a quit-
té, et dont le souvenir douloureux em-
poisonne tous les instans de ma vie. Eu-
ménie qui sentait s'élever dans son coeur
des mouvemens inconnus , supplia cet
infortuné père de daigner lui apprendre
comment ce fils si cher avait déserté la
maison paternelle. Amélo y consentit,
et à mesure qu'il avançait dans son ré-
cit , Euménie y trouvait tant de rapport
avec ce que son époux lui avait conté ,
qu'il ne lui était plus permis de douter
qu'Amélo ne fut son père. Elle eut ce-
pendant la force de le laisser poursuivre
jusqu'à la fin ; mais il avait à peine cessé
de parler , que se précipitant à ses pieds,
elle s'écria : ce fils infortuné que vous
pleurez, respire, et son épouse est devant
EUMÉNIE. 45
vous. Ce bon père saisi, confondu, resta
quelque-tems immobile et sans parole. Il
semblait douter de ce qu'il voyait et de
ce qu'il venait d'entendre. A la fin , il
relève Euménie , il la presse dans ses
bras tremblans , en portant, tour-à-tour
vers le ciel et sur elle, des regards pleins
de trouble et d'ivresse. Quoi ! c'est ma
fille , c'est l'épouse de mon fils , que je
presse contre mon coeur !... Le pieux
Salmon et le sensible Termonio regar-
daient avec délices , ce spectacle en-
chanteur de deux belles ames qui se
confondent l'une dans l'autre. O Provi-
dence ! s'écriait le premier : c'est par de
tels bienfaits que tu te plais à signaler ta
bonté. Quel homme serait assez aveugle
ou ingrat, pour te méconnaître à de pa-
reils traits ? Amélo disait à Termonio :
que ne vous dois-je pas ? C'est à ma fille
que vous avez sauvé la vie ; et Termonio
44 EUMENIE.
lui répondait : votre amitié et la sienne
seront ma récompense. Après ce collo-
que délicieux , Amélo s'approchant du
lit de Salmon , lui dit : mon respectable
ami, tes prédictions s'accomplissent, et
tes paroles seront désormais pour moi
des oracles sacrés. Mon fils existe , et
c'est par son épouse , c'est par un ange
que j'apprends qu'il respire ! mais quoi!
ajouta-t-il tristement, en se tournant
vers Euménie , l'ingrat vous a quittée
comme son père , et je crains qu'il ne
soit devenu indigne à jamais de tous
deux. — O mon père ! cessez d'accuser
Alphonse. Quand vous saurez par com-
bien de remords et de larmes il a expié
ses égaremens et ses fautes envers vous,
vous serez touché de son repentir , et
vous vous étonnerez peut-être , qu'un
fils si coupable , ait pu devenir si ver-
tueux. — Mais s'il a abjuré ses erreurs,
EUMENIE. 45
pourquoi me laisser ignorer son change-
ment? — La juste appréhension de ne
trouver dans son père qu'un juge irrité,
l'a empêché de solliciter un pardon dont
le refus aurait été capable de le porter au
dernier désespoir. Il a toujours pensé et
pense encore sans doute , que vous devez
être inflexible. — Son père inflexible !
hélas ! il n'en est pas de plus tendre. —
Alphonse n'a pas eu le tems de connaître
votre coeur. Il avait à peine dix-huit
ans, vous le savez , lorsqu'il eut le mal-
heur d'abandonner la maison paternelle.
L'infortuné n'a senti le bonheur de vous
aimer qu'après avoir mis un intervalle
immense entre son père et lui. Cette
profonde mélancolie que nous remar-
quions en lui, était causée par cette
cruelle séparation. Il adore son père , et
il appréhende de sonder ses dispositions ,
dans la crainte mortelle qu'elles ne lui
46 EUMENIE.
soient défavorables. Cette affreuse incer.
titude dont il est tourmenté , est un poi-
son qui le ronge , et cependant il préfère
ce long supplice à celui d'acquérir la
connaissance de votre malédiction. Vous
apprendrez, par la suite de mon histoire,
ce qui avait été concerté entre nous
à ce sujet. O ma bien aimée , s'écria le
vieillard ! quel baume salutaire vous ré-
pandez dans ce coeur paternel ! oui je
veux , je dois croire que mon fils est de-
venu sage et vertueux , car il a dû l'être
pour vous plaire et devenir votre époux.
Mais quoi ! vous m'apprenez sa conver-
sion sans m'apporter l'espérance de le
revoir. Le pieux Salmon, qui pendant
leurs discours , semblait avoir percé dans
l'obscurité de l'avenir , lui parla en ces
termes : mon digne ami , gardons-nous
de mêler aucune plainte aux sentimens
de reconnaissance qui doivent plus que
EUMÉNIE. 47
jamais nous animer. La puissance céleste
qui dirige lès événemens par des ressorts
inconnus à notre conception , vous a
trop favorisé pour laisser son ouvrage
imparfait. Si elle se plaît à éprouver les
coeurs vertueux , croyons que ses bien-
faits surpassent ses rigueurs. S'humilier
devant le souverain moteur de nos desti-
nées , adorer sa providence dans tout ce
qu'il fait est notre premier devoir , et
c'est avec le même esprit de soumission
que nous devons recevoir et le mal qui
nous arrive, et le bien qu'il nous envoie.
Ces principes ont animé ma vie entière ,
et m'ont consolé dans toutes mes peines ,
car c'est sur-tout dans le malheur qu'on
en sent l'heureuse influence. Les conso-
lations des hommes n'apporteraient sou-
vent qu'un vain remède à nos maux ;
mais celles qu'on puise dans le sein d'une
divinité juste et bienfaisante , nous sou-
48 EUMÉNIE.
tiennent contre les plus rudes coups de
la fortune. J'en ai fait plus d'une fois
l'expérience dans le cours de ma longue
carrière. J'ai vu des parens méconnus et
abandonnés de leurs enfans : des maris
trahis et délaissés par leurs femmes : des
citoyens vertueux, calomniés et vilipen-
dés : eh bien ! Dieu les consolait en
secret, quand le monde les outrageait»
La religion était pour eux le fleuve du
Léthé ; c'est dans cette source sacrée
qu'ils puisaient l'oubli de leurs peines.
Nous avons vu quelquefois ici, mon cher
Amélo , cette femme respectable, qui a
donné le jour à la belle Florence ; sa
jeunesse fut séduite par un amant, infidèle
et parjure ; le perfide, après l'avoir dés-
honorée, rompit des noeuds que la nature
et l'amour avaient formés. Vous le savez
sans les consolations puissantes de la re-
ligion , elle n'aurait jamais eu la force
de

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