Évariste Planchu, moeurs vraies du quartier-latin

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E. Dentu (Paris). 1869. In-18, V-326 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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MARIUS ROUX
ÉVARISTE
PLAUCHU
MOEURS VRAIES DU QUARTIER-LATIN
L'amour rend bête, disent-ils. — Allons
donc ! Ce n'est pas l'amour qui rend
bête ; c'est la bêtise qui rend amoureux.
PARIS
L'DENTU, ÉDITEUR
iMjJMKL DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLEANS
ÉVARISTE
PLAUCHU
POISSY. — TYP. ARDIEU, LEJAY ET COE,
MARIUS ROUX
ÉVARISTE
PLAUCHU
MOEURS VRAIES DU QUARTIER-LATIN
L'amour rend bête, disent-ils. — Allons
donc Ce n'est pas l'amour qui rend
bête ; c'est la bêtise qui rend amoureux.
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
4869
Tous droits réservés.
AU DIRECTEUR BIENVEILLANT, A L' AMI DEVOUE
ALPHONSE MILLAUD
Directeur du Petit-Journal
PREFACE
« Et j'arrivai, jeune et plein d'âme, — Dans la
grand'ville en pèlerin. »
Las!... mon enthousiasme fut de courte durée.
Dès les premiers jours de mon arrivée à Paris, je vis
s'évanouir mes préjugés de provincial.
La première scène à laquelle j'assistai fut une
scène d'enterrement. Un de mes camarades de
l'École d'Aix, terminant son Droit à Paris, venait
de mourir bêtement d'épuisement et de désespoir
d'amour.
C'est l'histoire de cet infortuné que j'ai contée
PRÉFACE
dans les pages qui suivent. Cette histoire est simple
et le dénouement en est étrange ; mais histoire et
dénouement sont l'expression de la vérité vraie. Je
n'ai pas autre chose à dire pour vous présenter
Evariste Plauchu.
Avec Evariste, j'ai à vous présenter aussi ses
amis et ses camarades. C'est pour les annoncer que
je me suis servi d'un sous-titre. Je dois appuyer
sur ce point.
Remarquez bien que je n'ai pas dit, comme sem-
blerait le comporter ce livre : — Scènes de la vie d'é-
tudiant, — mais bien : — moeurs vraies du Quartier
Latin.
Je ne me sers pas du mot étudiant, pour qu'il
n'y ait pas confusion entre les étudiants de province
et les étudiants de Paris.
En province, l'étudiant ne travaille peut-être pas
plus que l'étudiant à Paris, mais il vit d'une façon
plus raisonnable.
En province, l'étudiant ne cherche, — ou mieux,
— ne trouve que peu de distractions.
En province, l'étudiant a su conserver l'esprit de
PRÉFACE III
corps; et c'est toujours au cri de : Tous pour un et
un pour tous ! que l'École se lève pour applaudir ou
pour siffler.
A Paris....
Voyez donc ce qui se passe à chaque manifesta-
tion. On prépare, on combine, on chauffe, pendant
huit, dix, quinze jours. — On?... qui est cet on?
— Là-dessus, je vous renvoie à un chapitre spécial
de ce livre.
L'esprit de corps !... ah! il « s'en fiche » pas mal
l'étudiant de Paris. Cela se comprend ; il ne vit dans
l'intimité que de cinq ou six camarades; il n'est en
relation qu'avec les habitués de son estaminet. Un
camarade de l'estaminet voisin n'est pour lui qu'un
Monsieur, un monsieur quelconque.
A Paris....
Mais, prenez donc cent étudiants, au hasard. Je
gage que, sur ce groupe, il n'en est pas cinq capa-
bles de nommer les plus belles toiles du Louvre, de
dire quelles sont les plus curieuses des mille mer-
veilles qu'ils ont de tout côté sous la main, de parler
de la pièce ou du livre du jour. En fait de toiles
IV PREFACE
l'étudiant connaît celles qui décorent les murs de
son estaminet; en fait de merveilles, il vous parlera
de celles que Barbanchu fait sur le billard et de celles
que Badoulard exécute sur le plancher de Bullier ;
et quant aux pièces et aux livres... — Sainte-Gene-
viève, l'Odéon, les libraires, semblent faits pour
les chiens, — il vous chantera une machinette de
M. Hervé ou de M. Offembach et vous récitera
quelques passages des Mémoires de Mademoiselle
Jusdecitron.
Ceux-là ont une triple cuirasse d'airain qui ré-
sistent à la vie du Quartier et songent à leur avenir
d'une manière sérieuse. Ceux-là méritent et toute
notre estime et toute notre admiration.
Il est question de l'un d'eux dans ce livre; mais,
très-incidemment, et sa figure ne sert que de repous-
soir aux autres figures du tableau.
Et maintenant, si vous ne craignez pas de perdre
les riantes illusions que vous ont procurées les
poëtes menteurs des Musettes et des Mimis, — si
vous voulez connaître la vérité sur ce Quartier, que
tout l'encens de ces poëtes n'a pas purifié encore et
PREFACE
qui n'est, en définitive, qu'un quartier bête et sale,
— tournez la page et lisez.
Lisez, et quand vous aurez lu, applaudissez ou
sifflez ; peu m'importera. — J'ai la conscience d'a-
venir fait oeuvre d'écrivain honnête.
ÉVARISTE PLAUCHU
I
Il y avait, ce jour-là, grand remue-ménage chez
M. Plauchu. Jamais on n'avait vu tel va-et-vient,
entendu tel vacarme dans la maison de l'honnête et
placide_M. Plauchu, le bon bourgeois de la bonne
ville de Tarascon ; l'homme le plus calme, le plus
doux, le plus serein, le plus grave, le plus enchanté,
le plus heureux de tous les hommes de France et de
Savoie.
Tout le monde le connaît ce bon M. Plauchu.
Chacun l'a rencontré au moins une fois en sa vie ;
car chaque pays possède un échantillon de cette
bonne pâte bourgeoise, à la cervelle étroite et au
ventre large, qui se repaît et se consolide l'intelli-
1
EVARISTE PLAUCHU
gence avec une mince idée et l'estomac avec un gros
morceau de boeuf. C'est l'homme heureux par excel-
lence, qui vit sans souci, sans ennui, sans ambition.
Il marche dans la vie d'un pas grave et mesuré avec,
la suprême satisfaction d'un mollusque qui a trouvé
un bon trou au fin fond de la mer.
M. Plauchu, ancien notaire à Aix, où il n'avait
laissé que de bons souvenirs — et une mauvaise
étude, s'était retiré, à l'âge de cinquante-cinq ans, à
Tarascon, pays de sa femme. Madame Plauchu pos-
sédait là une maison, et quelques morceaux de terre
dans les environs. Tout compte fait, les époux dispo-
saient à eux deux d'un capital de 100 à 120,000 francs,
c'est-à-dire de 5,000 francs de revenus bien assurés.
Madame Plauchu, en se retirant « bourgeoise »,
avait amené dans la maison une petite nièce à elle,
une nièce dont elle était un peu la cousine et la tante,
sans savoir la chose au juste. C'était la fille de la
soeur de la cousine... enfin, c'était une orpheline, et
l'excellente dame faisait une bonne action en assu-
rant l'existence d'une pauvre enfant. M. Plauchu,
que rien ne pouvait chagriner, que tout rendait
heureux, n'avait vu aucun inconvénient à agréer
mademoiselle Divine. La nièce se nommait Di-
vine!..,
EVARISTE PLAUCHU
« Oh!.., oh !... ah!... » — telle fut la réponse
du bonhomme à la proposition de sa femme. Et il
poussa des oh!... et des ah !... supplémentaires
avec un ton si pénétré, il mit sur ses exclamations
des accents circonflexes si larges et si bien sentis
que la jeune fille à son arrivée ne put s'empêcher
de pleurer de joie et de dire huit jours après : papa
et maman, avec autant d'aisance et de facilité qu'une
poupée bien machinée.
« Papa!... oh!... ah !... s'écriait M. Plauchu...
que c'est bon la paternité!... — Le ciel jaloux
semblait avoir voulu me priver de ce bonheur, »
ajoutait-t-il tout bas, in petto, car tout haut il n'au-
rait jamais pu prononcer une phrase trop longue, et
puis il terminait, mais à pleine voix cette fois, en
s'écriant encore : « Oh !... oh !... ah !... »
— Oh ! Julie, dit-il un jour à sa femme, oh !...
comme nous sommes heureux d'avoir cette enfant
avec nous. Oh !... oh !... mais le vrai bonheur d'un
ménage, la joie du foyer... — (Quand il le fallait
cependant, M. Plauchu agitait sa langue; mais alors
il lui arrivait de dire des choses très-fortes), — la
joie du foyer, du foyer domestique, d'un père et
d'une mère, c'est d'être le père et la mère de deux
enfants, un mâle et... non... un garçon et une
ÉVARISTE PLAUCHU
demoiselle. Nous avons la demoiselle, mais le
garçon ?
— Le garçon?... répondit la femme, sans com-
prendre où il voulait en venir. Madame Plauchu
avait aussi l'intelligence très-bornée ; elle n'entendait
rien à rien; c'était la parfaite doublure de son mari.
Dieu les avait faits et eux s'étaient trouvés.
— Oui, dit le mari en continuant, il nous faudrait
un garçon et nous serions alors au complet. J'avais
pensé que Évariste...
— Évariste?... ajouta madame, toujours sur le
même ton.
— Oui, Évariste, le fils de mon frère. Certes, c'est
un bien digne homme, mon frère, c'est un bien gros
savant, mon frère... ah !... oh !... il faut le voir sur
son siége, le juge de paix de Manosque !... oh !...
mais, — il est si modeste ! Il n'est pas ambitieux et
ce n'est pas à lui qu'on songera quand la Première
Présidence d'Aix sera vacante. Ce n'est pas que...
oh !... c'est un bien grand savant, c'est un bien
digne homme, — mais...il n'a pas de fortune.
— Non. Il n'a pas de fortune.
— J'ai donc songé à Évariste. Je n'osais pas pro-
poser cela à mon frère parce que... —mais enfin,
aujourd'hui il y aurait une raison : — Ces enfants
EVARISTE PLAUCHU
s'habitueront à vivre ensemble, ils... s'aimeront,
oh !... et puis, nous les marierons, ah!... et puis,
nous ne diviserons pas notre bien pour les doter et
puis, nous leur laisserons tout.
Cette idée de mariage sourit à madame Plauchu.
Il serait inutile de dire que cette idée lui sourit,
puisque toute idée lui souriait; mais celle-là eut
plus de prise sur son esprit étroit, puisqu'elle sut
la développer et trouver d'assez bonnes raisons
pour la faire agréer par le juge de paix.
Le juge de paix de Manosque s'était saigné aux
quatre veines pour faire faire des études à son fils.
Il l'avait tenu dans un pensionnat d'Aix jusqu'à
l'âge de treize ans. Son frère, le notaire, avait
promis de laisser tout son bien à cet enfant et dès
lors il pouvait faire des sacrifices en attendant. Un
jour cependant il réfléchit et se dit que le jeune
Évariste pourrait peut-être attendre bien longtemps
les souliers de son oncle... (les hommes heureux !,
ça ne meurt pas facilement...) et alors, en sa qualité
de gros savant, il avait compris que le collége et la
Faculté ne mènent pas toujours au bien-être et que
toutes les leçons coûtent fort cher. Du reste, se
disait-il, à quoi sert le talent sans fortune?... Lui,
une des lumières « des juridictions cantonales, »
6 ÉVARISTE PLAUCHU
lui, l'auteur de : La parole du juge de paix, c'est la
parole de Dieu, lui, la gloire de Manosque... on
l'oubliait, on le dédaignait même!... — Il retira
son fils du pensionnat, le prit auprès de lui et lui fit
étudier la comptabilité; puis, à l'âge de quatorze
ans, il le plaça chez un banquier de Draguignan.
Évariste gagnait déjà quinze francs par mois,
quand madame Plauchu vint dire, à son père :
— Cet enfant n'est pas né pour le commerce. Du
reste, il ne peut être banquier sans banque et vous ne
devez pas vouloir que le fils d'un magistrat demeure
toute sa vie un agent salarié. Donnez-nous, prêtez-
nous, si vous voulez, votre Évariste, notre Éva-
riste. Nous en ferons un avocat, nous le marierons,
nous lui ferons une belle position et... — Le père
céda.
Quand Évariste fut arrivé à Tarascon, son oncle
et sa tante discutèrent longuement sur le mode
d'éducation et le système d'instruction à adopter
pour l'élever convenablement. Envoyer leur enfant
dans un pensionnat ou dans un collége, c'était trop
se priver de lui et faillir au programme arrêté qui
annonçait sa liaison, son amour, son mariage... et
puis aussi : Les pensionnats, disait M. Plauchu, ne
sont bons à rien; les professeurs ne sont pas forts,
EVARISTE PLAUCHU
les classes sont très-faibles. — Les colléges, ajoutait
madame Plauchu, sont des repaires de brigands
instruits, de professeurs hérétiques, qui apprennent
aux enfants à déchiffrer le latin des païens et à ne
pas comprendre celui des curés.
Les colléges et les lycées sont et seront longtemps
encore un sujet de méfiance pour les petits bourgeois
de la petite bourgeoisie bourgeoisante, comme ils
l'ont toujours été pour les gros nobles de la grosse
noblesse ruminante, que savent si bien exploiter les
anti-universitaires.
On discutait encore, lorsqu'un voisin avec lequel
M. Plauchu faisait régulièrement, tous les matins,
une promenade sur le cours et sur le pont, et, tous
les soirs, une autre promenade sur le cours et jusqu'à
la gare pour assister à l'arrivée des voyageurs, une
bonne pâte de voisin enfin, faite de la même farine
que lui, vint dire que : — M. Modeste, vicaire à
Sainte-Marthe, M. Modeste, un homme très... mais,
très-capable, avait eu chez lui, dans le temps, un
élève qu'il avait fait recevoir bachelier... ba-che-li-er !
Monsieur et madame Plauchu n'hésitèrent plus
un instant : on s'entendit avec l'abbé. Évariste prit
ses repas et coucha chez son oncle et dépensa le
reste du temps chez son professeur.
EVARISTE PLAUCHU
Six ans après, le jeune homme obtint le diplôme
de persévérance, car il fut « retoqué » trois fois
avant de gagner la peau-d'âne.
Au demeurant, l'abbé en avait fait un garçon assez
instruit, un garçon qui avait appris mais qui ne
savait pas. Il y a une grande différence entre ap-
prendre et savoir : les chiens savants, les perro-
quets, les merles, les serins apprennent ; les paysans
les plus illettrés savent, quelquefois.
Bien que Évariste ne sût pas grand chose, il était
cependant susceptible d'amélioration, car il était
d'une nature assez fine, ce garçon au teint pâle, aux
traits amaigris, à l'allure timide et réfléchie. Il
n'avait pas saisi toute la richesse des langues-
mères, parce que le bon abbé ne voyait que la lettre
et n'approfondissait pas l'esprit de la phrase; il ne
se rendait pas compte des systèmes philosophiques
et ne percevait pas l'économie de l'Histoire, parce
qu'on lui avait dit que le stoïcisme était une hérésie,
que monsieur Buonaparte était un général rebelle à
son roi, et mille choses semblables ; il n'avait pas la
repartie d'à-propos ni la justesse du raisonnement,
parce qu'il n'avait pas appris à penser et n'était pas
sorti de certaines doctrines admises a priori par son
professeur. Pour l'abbé Modeste, le Vrai, le Beau, le
EVARISTE PLAUCHU
Bien se résumaient en un mot : la Foi. Ce mot était
malheureux. Il l'eût remplacé par celui de Dieu, que
tout eût pu changer et que la lumière se fût peut-
être faite dans l'esprit de son élève, qui, l'intelligence
chargée de mots, de phrases clichées et de comptes
tout faits, ne sortit de ses mains qu'à l'état de
chrysalide.
Il y avait chez Évariste l'étoffe de quelqu'un. Cette
chrysalide qui allait pondre devait nécessairement
donner de grandes ailes à son papillon. Mais le pa-
pillon serait-il de ceux qui boivent le suc des fleurs
et s'enivrent aux rayons du soleil? ou bien de ceux
qui sucent la sueur des champignons et se traînent
dans l'ombre de la nuit ? — Tout allait dépendre du
milieu où se ferait l'éclosion.
En attendant, Évariste était un petit être parfaite-
ment nul, pas méchant du tout, bon enfant et bon
apôtre, ayant pas mal de grec et de latin dans la
cervelle et beaucoup de foi dans le coeur. Bref, c'é-
tait un « bon jeune homme. »
Pour devenir avocat, il fallait que le bon jeune
homme suivît les, cours de la Faculté de Droit.
M. Plauchu, d'accord avec son frère, décida que
Évariste serait envoyé à la Faculté d'Aix. L'oncle
devait fournir une pension de cent cinquante francs
1.
10 ÉVARISTE PLAUCHU
par mois et le père devait payer les inscriptions. Tel
était l'accord, lorsqu'au moment décisif, le jour où
la famille assemblée préparait la malle de l'exilé, le
juge de paix de Manosque revint à Tarascon.
— Nous allons envoyer Évariste à Aix, dit-il à son
frère ; tu payes la pension et moi les inscriptions,
c'est convenu. — Eh bien ! j'ajoute, à ma part des
charges, le prix du voyage pour Paris, aller et re-
tour, et nous envoyons le petit dans la Faculté par
excellence.
— Ah !... ah !... mais, ah !... tu as raison, répon-
dit tout de suite M. Plauchu avant d'avoir réflé-
chi.
— Aix, ajouta le juge de paix de Manosque, a été
ma perdition. J'y ai fait des études, des études...
suffisantes, je dirai même... remarquables, mais re-
marquables seulement pour ma conscience, car les
professeurs n'étaient pas à ma hauteur. Je n'ai pas
pu saisir, là, cette occasion qui... cette occasion
que... enfin, tu me comprends.
— Ah! mais... ah!... ah! c'est vrai cela. A Pa-
ris... les professeurs...
— Sont tous illustres et les jeunes gens qui, comme
Évariste, peuvent et veulent les comprendre, eh
bien !...
ÉVARISTE PLAUCHU 11
— Eh bien!... oh!... Eh bien!... ah !... oui...
— Aix est un milieu étroit; il est difficile de faire
déloger ceux qui se sont emparés des avant-postes
du barreau. Paris est un champ vaste où toutes les
intelligences peuvent se heurter, toutes les ambitions
se donner rendez-vous, parce qu'il y a place pour
tous et que...
— Mais, mais, mais.., tu vas peut-être un peu
loin. Certainement si Évariste... mais enfin, ici, à
Tarascon, on peut encore gagner de l'argent.
« Gagner de l'argent. » Ces mots tombèrent sur le
cerveau du pauvre juge avec la force et l'effet du
plomb fondu. Il rougit et se tut un moment.
Ce juge était un parfait honnête homme qui n'a-
vait jamais fait cas de l'argent parce qu'il était dé-
voré par un orgueil insensé, lequel avait fait de lui
un ambitieux détaché des biens ordinaires, amou-
reux seulement de la gloire et de la renommée.
Malheureusement aussi, c'était un parfait imbécile,
ignorant et simple d'esprit, qui n'avait jamais su
faire que des songes creux. Il comprit qu'il ne de-
vait pas contrarier son frère et, sans donner le fond
de sa pensée, il ajouta :
— Mais certainement qu'on peut gagner de l'ar-
gent ici. Évariste reviendra à Tarascon et comme
12 ÉVARISTE PLAUCHU
il sera plus instruit que ses confrères, ceux-ci plie-
ront bagage devant lui.
— Et nous le marierons.
— Et nous le marierons.
— Avec Divine.
— Avec Divine.
— Ces enfants s'adorent. Ah!... ah!... mais
aussi ! N'est-ce pas, Évariste, que c'est la compagne
que tu as rêvée ?
— Oui, mon oncle.
— N'est-ce pas, Divine, que...
Divine ne répondit pas ; timide, comme devait l'être
l'élève de madame Plauchu, et malicieuse comme le
sont toutes les jeunes filles de dix-huit ans, elle rou-
git et se dit tout bas, à elle-même: « C'est égal, Pa-
ris... c'est bien loin. » M. Plauchu poursuivait le vote.
— Eh ! bien, femme, que dis-tu, toi ? Il a raison,
mon frère.
— Il a raison.
Tout le monde avait opiné. L'envoi d'Évariste à
Paris fut décrété à l'unanimité.
On continua à garnir la malle du voyageur, en
ajoutant quelques anciennes chemises laissées de
côté, une douzaine de mouchoirs à carreaux appar-
tenant à l'oncle, quelques bas blancs de Diviue et
ÉVARISTE PLAUCHU 13
autre menu linge, ainsi qu'un troisième bonnet de
coton.
— Il fait froid là-haut, disait madame Plauchu ; il
faut prendre garde de t'enrhumer... Je te donne un
bonnet de plus ; au besoin tu en mettras deux.
— Oui, ma tante.
On vint, on revint, on se remua, on rapprocha
l'instant du dîner pour ne pas manquer l'heure du
départ; enfin, on fit grand remue-ménage jusqu'au
dernier moment. Le moment venu, on était déjà
passé du chapitre des précautions à celui des recom-
mandations et de celui des dernières recommanda-
tions aux baisers d'adieu, quand un ami de la
maison se présenta. C'était le jeune frère du succes-
seur de M. Plauchu, l'aimable et beau M. Raoul, qui
venait faire visite à la famille et demander à dîner,
là, sans façon.
14 ÉVARISTE PLAUCHU
II
Raoul était un grand et beau garçon, à l'oeil vif,
au teint coloré, à l'allure franche, décidée, réjouie.
Il portait, suivant la mode parisienne, les cheveux
coupés à la Titus et toute la barbe, une superbe
barbe noire, régulièrement et courtement taillée, sur
laquelle se déroulait une fine et longue moustache
encore vierge du rasoir et des ciseaux.
C'était un garçon fort intelligent que Raoul. Après
avoir ébauché d'excellentes classes au collège d'Aix,
il avait étudié les mathématiques spéciales au lycée
de Marseille et passé un brillant examen d'admission
à l'École polytechnique. Ses goûts lui avaient fait
abandonner la carrière des logarithmes à perpétuité
pour embrasser celle de la médecine. Il avait
alors vingt-trois ans et en était à son troisième
examen.
C'était aussi un drôle de corps que ce garçon. Pa-
ÉVARISTE PLAUCHU 15
resseux, comme le sont tous ceux qui perçoivent
facilement, il gaspillait beaucoup de temps et ne
brillait pas par une assiduité exemplaire aux cours
de la Faculté. Il était même certains professeurs
qu'il n'honorait jamais de sa présence, si ce n'est
dans les grands jours où toute l'École se coalise pour
faire du « chahut. »
Il battait le Quartier et courait les Salons, toujours
frais et dispos, qu'il fallût arborer « l'épicéphale à
ressort et le sifflet d'ébène » pour aller chez madame
la baronne tourner la page au piano, ou qu'il s'agît
d'afficher « le plumet de l'intempérance » chez
Foyot, le Véfour du Quartier Latin.
Il savait se plier à tout et se mettre toujours à son
plan. Il hurlait avec les loups et bêlait avec les bre-
bis, toujours dans le ton et sans chercher à dépasser
le diapason normal. Il ne sortait de cette ligne de
conduite et n'était tout à fait et réellement lui-même
qu'avec ses intimes. Avec ses amis et ses camarades,
Raoul était bavard, vantard, blagueur, gouailleur,
paradoxal, « épateur », « esbrouffeur. » — Il disait
souvent dans un accès de franchise :
— Oh! la ! la! je les ai « esbrouffés. » — C'était
une de ses phrases à tic, qu'il répétait souvent quand
il quittait un cercle d'amis pour aller dans un autre
16 ÉVARISTE PLAUCHU
conter « la bonne charge » qu'il venait de faire.
Il était toujours d'une mise irréprochable et, sans
avoir pour ses habits et son linge, la recherche ridi-
cule du petit crevé, il avait ce soin que doit avoir
tout homme bien élevé qui possède le respect de
lui-même et qui ne se défend pas contre les élégan-
ces'' natives.
On ne le vit jamais que deux fois en sa vie se
parer de quelque objet étrange.
Le premier était un énorme faux-col rabattu, à
large envergure, qui descendait jusque sur le
milieu du gilet. Il le mit à Marseille, un jour de pro-
menade au Prado; et quelques jours après, la plus
grande partie du high-life de la Cannebière arbora le
même faux-col, en l'exagérant encore davantage, car
on exagère toujours tout dans cette ville des cer-
veaux à l'ail. — De retour chez son frère, et avant
tout compliment, les premières paroles de Raoul
furent :
— Oh ! la ! la !.. je les ai esbrouffés. Ils ont mordu
à la charge et en ce moment ils sont « encolfichés »
jusqu'au ventre.
Le second objet étrange était un monocle rond
qu'il portait pendu au cou.
Raoul n'était pas myope et n'avait pas besoin de
ÉVARISTE PLAUCHU 17
cet instrument. « Du reste, disait-il lui-même, — si
j'étais myope, je le serais probablement des deux
yeux et alors... — Mais, voyez-vous, ce petit mor-
ceau de verre fait bien ; on se fiche ça sur l'oeil et,
selon les circonstances, cela vous donne tout de suite
un petit air insolent qui ne messied pas. — C'est
surtout très-bon pour regarder les femmes. —Tenez,
Colibri... je l'ai fascinée avec ça. Il est vrai que si je
me suis mis du verre sur l'oeil, j'ai mis aussi pas mal
de crevettes sur son assiette. Mais, c'est égal, Colibri
est une femme « très-chic » qui ne se laisse pas tu-
toyer par le premier bédouin venu, et si elle ne
m'avait pas pris pour un « michelet sérieux, » elle
m'aurait dit tout de suite : « Tu peux te fouiller, »
mon garçon ; » tandis que c'est moi qui l'ai « refaite.
— Oh ! je n'ai, certes, rien à me reprocher ; seule-
ment, j'ai su ne pas imiter ceux qui payent les « cô-
telettes de perruquier » au prix des côtelettes de
pré-salé, voilà tout, — et, — j'ai « esbrouffé » les
petits camarades et les petites amies. —C'était Ga-
brielle, qui était furieuse... »
Quand Raoul arriva chez M. Plauchu, il fut reçu à
bras ouverts. Là comme ailleurs, on aimait beaucoup
ce garçon.
— Je retourne à Paris, dit-il, et suivant ma bonne
18 ÉVARISTE PLAUCHU
habitude je viens vous présenter mes devoirs. Le
devoir chez vous, cher monsieur Plauchu, c'est de
faire honneur au dîner et de ne pas refuser la cham-
bre d'ami. J'accepte une place à table et je m'em-
pare de la chambre verte. Je repartirai demain... ou
après-demain... ou un autre jour. J'abrège mon
discours; je vois que vous êtes en affaire : — Quel-
qu'un se dispose à se mettre en route? — C'est mon-
sieur le juge?... Nous allons l'accompagner et nous
reprendrons le chapitre des congratulations à notre
retour. Ce cher monsieur Plauchu... cette excellente
madame Plauchu... — Voici venir la Reine de
céans : — Mademoiselle Divine, je vous demande la
grâce de vous serrer la main. — Ah ! voici l'ami
Évariste : — Et comment allez-vous, mon cher
Évariste?
M. Plauchu n'avait pas pu placer un mot. Il lui
fallait trop de temps, à lui, pour faire sortir une
phrase. Ce fut le juge de paix qui prit la parole :
— Vous allez à Paris, monsieur Raoul? Quelle
bonne chance ! Vous ferez route avec Évariste. Mais,
demain, — demain seulement. Il était sur le point
de partir, ce soir, mais il sera trop heureux de se
trouver en votre société, et...
— Mais, c'est charmant cela... comment donc !...
ÉVARISTE PLAUCHU 19
Alors vous avez renoncé à la Faculté d'Aix ?
— Nous avons préféré celle de Paris. N'est-ce pas,
monsieur, que nous avons...
— Bien fait? — Certainement que vous avez bien
fait... Comment donc!... Ah ! ce cher Évariste.
On avait dîné. M. Plauchu était incapable de se
tirer d'affaire après l'acceptation anticipée de son
hôte. Madame Plauchu, elle, était sur le point de
faire mettre un couvert et d'offrir les restes du repas,
sans plus de façon, lorsque Raoul, qui avait le flair,
avisa au moyen de parer le « coup de fusil. »
— Vous avez dîné, dit-il; c'est certain, puisque
Évariste se disposait à partir. Eh bien! mon-
sieur Plauchu, je vous demande une grâce : c'est
d'être bon prince, de ne pas vous déranger et de me
laisser faire. Voilà plusieurs fois que je m'arrête à
Tarascon et vous mettez tant d'insistance, tant
d'obligeance à me retenir que je n'ai pu encore
répondre aux invitations répétées de mon ami Ber.
Vous connaissez M. Ber, le substitut? c'est un gail-
lard qui a pris ses grades à Paris... Aussi, allez...
il fera son chemin... (Il faut bien, se pensait-il, leur
«monter un peu le grand ressort, » en passant)...
et il continuait : — Permettez-moi de lui être
agréable.
20 ÉVARISTE PLAUCHU
Raoul sortit et courut au buffet de la gare, où
l'on dîne assez bien et surtout mieux que chez les
Plauchu.
Dans le courant de la soirée on se rencontra sur le
Cours. L'automne est assez doux en Provence pour
qu'on puisse jouir des premières heures de la nuit
au grand air de la promenade. Toute la maison, y
compris la bonne et le chat, accompagnait Évariste
sous les larges platanes pour la dernière fois.
Raoul avait envie de fumer, mais il n'osait pas
sortir sa pipe, à cause des dames. Il souffrit en pa-
tience et se contint jusqu'au moment où il vit Éva-
riste rouler une cigarette. Le fils du juge de paix
avait pris l'habitude du tabac depuis son installation
chez le banquier de Draguignan. L'abbé Modeste-
était parvenu à le corriger de la pipe ; mais il n'avait
pu aller jusqu'à l'extinction de la cigarette. Et ce-
pendant, avec son petit air inoffensif, l'insatiable
Andalouse vous trousse une poitrine bien plus sûre-
ment que la pipe. Les abbés ne sont pas tenus de
savoir ces choses-là et celui-ci ignorait tant de
choses!...
Raoul, avec la permission de ces dames, sortit sa
blague, — un amour de blague, sur laquelle son
initiale se mariait avec un G. Elle était faite de soie
ÉVARISTE PLAUCHU 21
bleue et les lettres et les agréments étaient de la
même couleur, mais plus claire; une petite grecque
noire couronnait ce charmant petit édifice, véritable
travail de fée ou d'amoureuse. — Divine la regarda
d'un oeil d'envie. — Le jeune homme, se mépre-
nant sur le sentiment de la naïve enfant, s'empressa
de dire : — N'est-ce pas, mademoiselle, que ma
soeur travaille bien?
— Eh! quoi!... vous fumez? monsieur, s'écria
madame Plauchu, très-surprise.
Ne s'étant jamais trouvé là au moment où M. Éva-
riste se permettait d'allumer une cigarette et per-
sonne dans la maison n'usant de tabac, Raoul avait
dit plusieurs fois qu'il ne fumait pas, lui. — Par-
bleu !
— Oh! depuis peu, madame, répondit-il; vous
voyez, je ne suis pas encore un gros fumeur et je ne
me permets guère que la cigarette.
22 ÉVARISTE PLAUCHU
III
Le lendemain Raoul et Évariste faisaient route
ensemble pour Paris.
Raoul, qui ne prenait jamais que l'express, monta
bravement dans un convoi omnibus et s'installa
aux troisièmes, pour ne pas imposer à son camarade
de route des frais au delà des moyens accordés par
sa famille. Il avait dit à tous les Plauchu que lui,
homme sans gêne, aimant le grand air, préférait les
troisièmes à toutes autres places.
Dès qu'ils furent seuls, Évariste remercia chaude-
ment son compagnon du débat qu'il avait soulevé
avant le départ et qui avait fait porter sa pension de
cent cinquante francs à deux cents francs. C'était le
chiffre arrêté par M. Plauchu. — « M. Raoul, avait
dit le bonhomme, a peut-être raison d'avancer qu'on
ne vit convenablement à Paris qu'avec un mini-
mum de cent écus par mois et, qu'au pis aller, on
ÉVARISTE PLAUCHU 23
ajoute les deux bouts avec deux cent cinquante
francs,... mais, nous ne pouvons aller jusqu'à ce
chiffre,... c'est à toi, mon bon Évariste, d'être bien
sage, bien économe, bien rangé, et... » — Évariste
avait tout promis.
— Vous aviez l'air de ne pas y tenir, dit Raoul.
Vous répondiez toujours : oui.
— Ah!... j'avais tant peur qu'on ne m'envoyât
pas à Paris.
— Vous venez donc bien volontiers ?
— Oh ! oui.
— Eh ! eh !... Paris n'est pas ce qu'un vain peu-
ple pense. Vous auriez fait des études tout aussi
bonnes à Aix; peut-être meilleures, parce que...
l'occasion, l'herbe tendre... et cela vous eût coûté
moins d'argent.
— J'arriverai toujours à la Licence ici comme là.
Un peu plus un peu moins, il n'en faut pas tant
pour avocasser et faire de la procédure à Tarascon.
Mais, au moins, j'aurai pris du plaisir, j'aurai connu
l'existence, j'aurai vécu... tandis qu'à Aix...
— Tiens, tiens... moi qui croyais qu'il me fallait
faire petite bouche. Ah! mais... ah! mais...
Évariste rougissait; il était légèrement embar-
rassé. Tout ce qu'il venait de dire était plus fort que
24 ÉVARISTE PLAUCHU
lui-mèrne. Il ne se rendait pas bien compte du
contraste de son langage d'aujourd'hui avec celui
d'autrefois. Il ne pouvait non plus juger de l'effet
produit par son expansion sur l'esprit léger de
Raoul, qui le crut tout de suite beaucoup plus subtil
qu'il n'était.
Ce brave garçon parlait, en réalité, comme un
gros simple qui s'extasie, de confiance, au récit des
merveilles que l'ondébité en province sur Paris. Il
se sentait tout heureux d'aller se mêler à cette vie
parisienne que tout le monde vante puisque tout le
monde y trouve son milieu, son coin, depuis le
grand seigneur jusqu'au pauvre bohème, depuis la
fille du millionnaire jusqu'à la fille sans dot, depuis
le banquiste jusqu'au pick-pocket, depuis le savant
en os et en us jusqu'au savoyard annexé, etc.. etc.,
et cela parce que dans ce vaste kaleidoscope, où tout
se remue et s'utilise, l'or et la fange, le soleil et le
gaz, il y a des gens d'esprit et des gens de coeur, de
riches gueux et de pauvres diables, des imbéciles,
des imprudents, de vieux cacochym es qui ont
fantaisie d'un fauteuil et de jeunes ébénistes qui ont
besoin d'en vendre... des fauteuils, etc.. etc..
Les jeunes gens causèrent de leur avenir.
Raoul espérait se faire une clientèle à Aix. « J'ar-
ÉVARISTE PLAUCHU 25
riverai probablement, disait-il, à entrer à l'hôpital
de cette ville en qualité de chef-interne. Le moyen
est excellent pour acquérir une solide renommée.
Mon frère est lié aves force gros bonnets qui pour-
ront me donner un bon coup de main. »
Il comptait beaucoup plus sur les gros bonnets
que sur ses examens, car il ne se pressait guère
d'arriver. — Il poursuivait :
— Mon Dieu ! à quoi bon se fouler la rate. Nous
autres médecins, nous ne pouvons prétendre
capter les clients tant que nous sommes jeunes; il
faut faire du ventre pour avoir le physique de
l'emploi et jusqu'à trente, trente-cinq ans... ça ne
pousse pas. Je n'ai que vingt-trois ans, donc...
Evariste, lui, était indécis. Il aurait bien voulu
répondre à l'ambition de son père qui, en l'envoyant
à Paris, avait parlé de ce grand barreau où brillent
tant d'illustres orateurs, auxquels il pourrait se
mêler un jour; mais cette idée était venue un peu
ex abrupto; elle n'avait pas eu le temps de s'im-
planter dans son esprit. On l'avait habitué à n'avoir
pas trop d'initiative et à présent encore il obéissait
à son bon oncle et à sa bonne tante.
— Mon-oncle, disait-il, voudrait me voir avocat;
cette position lui sourit. Ma tante préférerait me
26 ÉVARISTE PLAUCHU
voir notaire. Il n'est pas bien sûr que les avocats qui
tiennent le haut du pavé à Arles et à Tarascon
baissent pavillon devant mon-éloquence. Du reste,
l'abbé Modeste m'a toujours dit que je ne suis pas
éloquent, du tout. Il est donc plus certain que je
prendrai la suite du notaire de Tarascon qui veut
céder son étude.
— Très bien, mais une étude coûte de l'argent.
— Voilà! cela coûte de l'argent, et mon oncle
qui, à ce qu'il paraît, n'a pas été le prince des notai-
res, prétend qu'une étude ne vaut jamais la somme
qu'on en donne.
— Il aurait dû faire part de son opinion à mon
frère qui a acheté la sienne.
— Oh ! mon cher Raoul, il n'y met point de
malice.
— Il est de fait que le bonhomme !...
— Oh! oui, le bon... — Évariste devint rouge
jusqu'au bout des oreilles.
Raoul sortit un étui et exhiba une superbe pipe
de deux sous.
— Je vous présente mademoiselle Cora Pearl,
ainsi nommée parce qu'elle est suffisamment culottée.
— Je croyais que vous ne fumiez que la ciga-
rette.
ÉVARISTE PLAUCHU 27
— Devant madame Plauchu ; mais entre nous ! Et
vous?
— J'ai fumé la pipe, alors que j'étais à Dragui-
gnan; mais depuis je m'en suis sevré.
— Il faudra y revenir. Un étudiant sans pipe,
c'est comme un zouave sans soif; quelque chose
d'incomplet. La pipe, amie des gens heureux et
consolatrice des affligés, est notre fidèle compagne.
Oui, elle est fidèle; elle ne trompe pas, elle, ceux
qui la soignent et elle est d'un grand secours durant
les longs jours d'ennui. J'avais donné une robe à
Gabrielle et Gabrielle a mis la robe « au clou; »
j'ai paré Cora d'une belle braie de soie noire et Cora
la garde avec soin. J'avais donné mon amour à
Gabrielle et la coquette m'a trompé; mais j'avais
laissé Cora pour veiller sur mon bien et la dévouée
servante m'a tout dit : — Mon rival n'a pu tenir de-
vant ses provocations et il n'est pas parti sans faire
de la fumée. Croyez-vous que ce soit une amie
ça!... — Non, mais, « blague à part, » c'est crâne-
ment bon, une bonne pipe.
Raoul, qui mêlait le nom de Gabrielle à la con-
versation, essayait d'en venir au chapitre femme. Il
avait cru, en voyant Évariste pris d'un bel enthou-
siasme pour la vie parisienne, que ce brave garçon
28 ÉVARISTE PLAUCHU
faisait surtout allusion à ce chapitre, le premier entre
tous ceux qu'étudient les jeunes étourneaux. Il s'était
trompé. Évariste était encore le bon jeune homme
d'hier et les sorties de Raoul l'embarrassaient. Il ne
rougissait déjà plus comme il aurait pu le faire en
présence des siens ou de l'abbé Modeste ; mais il
était naturellement intimidé parce qu'il était ignorant
de la matière et que tout ce que disait Raoul était
pour lui lettre morte. Celui-ci le tira d'embarras,
sans s'en douter, en lui donnant occasion de répondre
quelque chose :
— Je vous présenterai Gabrielle, vous verrez
quelle bonne fille !...
— Il me semblait que vous aviez dit?...
— Quoi donc?
Évariste n'avait pas perdu une syllabe des paro-
les de son compagnon. Il ajouta :
— Vous parliez d'un rival ?
— Ah ! oui, Piboule, le président, un gros garçon
pas méchant. Je vous le présenterai.
— Vous me présenterez votre rival ?
— Un rival !... et qu'est-ce que cela fait un rival,
deux rivaux, trois rivaux... des masses de ri-
vaux?
— Mais... l'amour...
ÉVARISTE PLAUCHU 29
— L'amour!... ah ça ! mais vous croyez donc que
« c'est arrivé ça, » — l'amour !
—Il me semble...
— Soyons carré. Voyons, qu'est-ce que l'amour ?
— L'amour est un rayon divin...
— La femme un inge... un séraphin;... oui, c'est
la théorie qui dit ça. Mais, la pratique, que dit-elle ?
— Vous êtes-vous rendu compte de vos impressions?
Avez-vous analysé vos sensations ? — Non ? — Eh
bien ! moi, j'ai analysé et j'ai trouvé la formule : —
L'amour est l'échange de deux fantaisies; voilà
tout. — Voyez les nouveaux mariés. Us échangent
pendant quinze jours, un mois, six mois... puis, c'est
fini; la lune rousse remplace la lune de miel. Les
amoureux échangent de la même façon, avec cette
différence qu'ils ne sont pas obligés de subir la lune
rousse ; ils rompent. — J'ai échangé avec Gabrielle ;
puis, j'ai rompu; puis, j'ai re-échangé, re-rompu et
re-échangé encore ; voilà. Quant à vous, mon ami,
qui me paraissez tenir encore à l'école Platonique,
aux classiques, permettez-moi de vous donner un
léger conseil : Faites de l'amour comme on fait de la
peinture, de la musique, de la littérature : avec goût,
avec discernement, en artiste. Ne croyez pas ces élégia-
ques qui vous feraient devenir bête. Bête, voilà une
a.
30 ÉVARISTE PLAUCHU
de leurs conclusions : L'amour rend bête, disent-ils.
Allons donc ! ce n'est pas l'amour qui rend bête,
c'est la bêtise qui rend amoureux. C'est comme si
l'on disait que la poésie rend imbécile, de ce que
beaucoup de sots se mêlent de faire des vers. —
Victor Hugo, Musset, Lamartine, Gautier, Mistral,
Hégésippe Moreau, Baudelaire, Murger... (je cite au
hasard et les plus grands et les plus petits), sont des
artistes qui ont su traiter l'amour et la poésie en
maîtres... Les pauvres reclus de Charenton sont des
imbéciles qui se sont laissé traiter en esclaves par
des déesses superbes.
— Je ne comprends pas bien,
— C'est que vous êtes encore sous le charme des
premières illusions. Vous n'avez guère quitté Taras-
con et, en dehors de quelques galanteries avec les
belles filles de Beaucaire, vous n'avez pas été fort
inquiété par le divin archerot. Je ne cherche pas à
vous adresser un reproche ; on fait ce qu'on peut :
n'est-ce pas, mon cher Évariste ?
Le cher Évariste avait l'air de dire oui, toujours;
mais au fond de lui-même il se trouvait fort em-
barrassé. L'élève de l'abbé Modeste n'avait pas plus
à se plaindre de la vertu farouche des gentes Taras-
conaises qu'à se louer de la vertu facile des accor-
ÉVARISTE PLAUCHU 31
tes filles de Beaucaire ; l'amour, en pratique comme
en théorie, était encore de l'algèbre pour lui.
Et Raoul de continuer :
— Vous verrez au Quartier, le drôle de monde
qu'il vous faudra fréquenter. Malheur à l'étudiant
qui sacrifierait aux Grâces, de bonne foi. Ces
femmes-là ne sont pas des femmes; ce sont de « bons
garçons » ; on ne les prend pas pour maîtresses, on
les accepte comme « camarades. »
Et il poursuivait toujours :
— L'Étudiant n'a pas le temps de choisir une
maîtresse à son gré ; et l'eut-il, qu'il lui serait dif-
ficile de faire agréer ses voeux par l'objet préféré.
— On arrive à Paris, on tombe dans une maison
meublée; bien ! Il y a déjà là un petit peuple de
femmes. — On défait sa malle, on s'installe, puis
on court dans le premier restaurant venu pour se
réconforter; bien ! encore : Tous les restaurants sont
envahis par la gent féminine. — Cela fait, on se
rend dans un café pour se rafraîchir, lire les jour-
naux, répondre à un rendez-vous d'amis; bien !
bien ! toujours : La moitié de chaque estaminet,
de chaque brasserie est encombrée de crinolines.
— Enfin, on va, on vient; on tourne à droite, à
gauche, et partout, dans la rue, sur le boulevard,
32 ÉVARISTE PLAUCHU
et jusque dans le dernier recoin on se casse le nez
contre un groupe de petites folles.— Vous voyez,
mon cher Évariste, qu'on n'est pas maître de soi et
que de prime-abord on est obligé de taper dans le tas.
— S'il en est un qui dédaigne de puiser dans le pa-
nier aux pommes et qui veuille cueillir le fruit sur
l'arbre, il est à peu près sûr de perdre sa peine et
d'échouer. — Je ne lui conseillerais pas de s'adres-
ser aux nobles dames du Faubourg.... La Mode a
fait trop de progrès et il faut trop d'or pour dorer
les vieux blasons. Ce sont là morceaux de finan-
ciers. Nous autres « pauvres escholiers » nous ne
pourrions guère tenter que quelque vorace quaran-
tenaire avide de jeune sang et de chair fraîche.
Ah ! pouah ! — Je ne lui conseillerais pas non plus
de s'adresser aux bourgeoises... Il y a certes,
belle chasse à faire dans leur camp, mais, —
voulez-vous que je vous fasse une confidence, —
l'amour d'une bourgeoise me fait peur. Elles sont
trop « crampon », les bourgeoises. Ah! Dieu!
qu'elles sont « crampon » !... les bourgeoises. — Il
ne reste guère qu'une classe intéressante et conve-
nable : c'est celle des grisettes. J'entends grisette,
dans le sens où vous employez ce mot à Tarascon,
c'est-à-dire l'ouvrière, la demoiselle de magasin.
ÉVARISTE PLAUCHU 33
— Ah! peste !... j'en ai lorgné plus d'une qui va-
lent l'encens qu'on brûle sur leur comptoir... —
mais, — je le répète, il est difficile de se faire
agréer par elles. — D'abord, l'étudiant n'offre
pas assez de garanties, garanties morales, garanties
de convenances; et puis c'est là un homme qui ne
fait que passer et qui doit retourner tôt ou tard dans
son département. Ces demoiselles ont lu, dans les
romans et les livres de poésie, que l'amour est éter-
nel!... que c'est... (ce que vous disiez tantôt...)
un... rayon divin qui ne s'éteint qu'avec la vie...
et en compagnie de l'étudiant, il est trop clair
que cela doit s'éteindre en peu d'années. Elles mê-
lent aussi à leur poésie un je ne sais quoi de pen-
sées prosaïques, positives, qui leur fait préférer le
milieu où elles sont à bien des choses, et alors
l'étudiant ne peut soutenir la comparaison avec
ses rivaux, ses rivaux nés, ses rivaux naturels, mes-
sieurs les calicotiers. — Ces messieurs vivent avec
les grisettes dans le même magasin. Quand ils
ne se rencontrent pas derrière le même comptoir,
ils ont la patience d'aller « faire des croix de paille »
devant la boutique où trône leur déesse. C'est un
avantage ça!... Et puis, ces demoiselles savent
que ce sont là des amoureux qui ne quitteront pas
34 ÉVARISTE PLAUCHU
Paris. Elles se disent aussi que ces gaillards s'éta-
bliront et que peut-être ils épuiseront. — Épou-
ser !... cela n'arrive pas toujours; cela se voit même
assez rarement; mais c'est un mot magique d'un
puissant effet. L'étudiant, lui, n'a pas la ressource
de pouvoir mentir comme le calicotier qui use
et abuse de la promesse de mariage. — Voilà,
mon cher Évariste, la position de l'étudiant : pas
de grandes dames, pas de bourgeoises, pas de
grisettes, personne pour échanger ses fantai-
sies. Il ne lui reste que les folles du quartier,
la bohème de l'amour. Tout ce qu'on peut désirer
dans cette bohème, c'est de ne pas trop mal
choisir. On peut encore faire rencontre d'une
« bonne fille » au milieu de ce peuple de « cas-
cadeuses », de « rouleuses » et de « drogues. »
— La « bonne fille » est celle qui aime et s'at-
tache, sans faire grand tapage, à peu près fidèle
à celui qu'elle appelle : « mon petit homme. »
— La « cascadeuse» est l'enfant qui, folle de ses
vingts ans, ne rêve que noces et plaisirs. Elle
court les bals où elle brille par les grâces de ses
jeunes appas et l'audace de ses entrechats échevelés.
Elle aime à peu près tous ses danseurs. Cependant il
lui arrive de prolonger la fantaisie et de suivre peu-
ÉVARISTE PLAUCHU 35
dant quelque temps, tout en étant moins fidèle que
la bonne fille, celui qu'elle nomme : «mon époux. »
— La « rouleuse » est celle qui a passé l'eau, ou
qui se dispose à la passer et qui bat le Quartier
comme un seigneur bat ses bois, pour chasser le
gibier. Elle ne voit dans les hommes que bètes à
tondre et bêtes à plumer. Il y a des malheureux,
des infirmes, qui s'attachent à ces créatures; des
vieillards dorés sur tranche qui lâchent leurs
écus mignons, des jeunes gens idiots, mais jolis gar-
çons, qui donnent leur temps, leurs illusions et par-
fois leur honneur pour s'entendre appeler : « mon
amant. » — Les « drogues » sont les filles de tout
acabit, qui n'ont aucune excuse pour se montrer;
soit que l'âge dût les forcer à crier merci, soit que
la nature, qui leur a refusé toute élégance ou toute
beauté, dût les obliger à se tenir cachées. — Les
vieilles drogues qui ne peuvent pas faire un grand
commerce « du collages » exploitent de préférence le
commerce de l'alliance ; elles s'attachent aux jeunes
naïfs, comme la vermine s'attache au pauvre monde
et vivent sur les croûtes de celui qu'elles appel-
lent (selon qu'elles ont vécu dans un milieu ou
dans l'autre) :—mon petit homme, — mon époux, —
mon amant. Elles disent aussi : « mon chien-chien,
36 ÉVARISTE PLAUCHU
mon loulou, mon chat, mon rat, etc., etc., » car ce
sont elles, les vieilles drogues, qui ont fait le voca-
bulaire des amours. — Les jeunes drogues se traî-
nent comme elles peuvent et, comme en définitive,
chaque tète trouve son chapeau, elles finissent par
trouver l'imbécile de leurs rêves. Cet idiot-là est, le
plus souvent, un garçon perruquier ou un garçou
« chaircuitier, » à moins que ce ne soit un étudiant.
Cela se voit. Elles l'appellent « mon homme, » tout
court.
Raoul disserta encore longuement sur ce chapi-
tre, sans qu'Evariste se permit la moindre objec-
tion.
La conversation revint enfin sur des questions
plus courantes, plus saines et l'on causa de choses
et d'autres, — de ceci, de cela et même... de la
F acuité de Droit et de la Falculté de Médecine.
ÉVARISTE PLAUCHU 37
IV
Arrivés à Paris, les deux amis descendirent rue de
l'Ancienne-Comédie.
Raoul occupait, là, une chambre dans une maison
dont le rez-de-chaussée et le premier étage étaient
distribués pour un restaurant et les étages supérieurs
pour une maison meublée. Évariste prit une cham-
bre sur le carré de son compagnon.
— C'est commode ici, disait Raoul, on a tout sous
la main, le couvert et le gîte. Il n'y a qu'un incon-
vénient, c'est que « l'oeil » est limité. Ah ! sans
cela... —Mais il me semble que Gabrielle a beau-
coup d'ordre; rien ne traîne par la chambre. Il faut
te dire (depuis qu'ils avaient mis le pied sur le
Mac-Adam parisien, les deux amis se tutoyaient), il
faut te dire que je l'ai laissée propriétaire de ma
chambre, pendant mon absence, avec pleine liberté
de se traiter à sa guise. Tu vois que je fais bien les
3
38 ÉVARISTE PLAUCHU
choses. C'est qu'aussi, elle est si bonne fille, Ga-
brielle! — Mais où diantre a-t-elle caché ses pe-
lures? je ne vois pas une robe, pas le moindre chiffon
nulle part. —Garçon !... Eh ! garçon... Mademoiselle
a-t-elle changé de chambre ?
Le garçon arrive et regarde Raoul d'un air
ahuri. —Mademoiselle? dit-il, quelle demoiselle? —
Mademoiselle Blanche? Mademoiselle Alphonsine?
— Est-il bête ce garçon !
— Pardonnez-moi, monsieur ; je ne suis dans la
maison que depuis huit jours.
— Ah ! voici le patron. Salut, patron de mon
âme.
Le maître de la maison et Raoul échangèrent
une poignée de main et quelques mots d'amitié
courante. Le garçon entra les malles et installa
Évariste chez lui.
— Ah ! monsieur Raoul, vous cherchez l'oiseau?
dit le propriétaire, en souriant d'un petit rire épais
et malin. — Ah ! mon pauvre garçon, quand je vous
le disais....
— Vous me disiez ?
— Que Gabrielle est une fine mouche.
— Coupez court ; arrivez au dénouement.
— Elle est partie ; non sans avoir bien bu et bien
ÉVARISTE PLAUCHU 39
mangé. Ah! dame! moi je croyais que... et puis vous
n'aviez pas voulu écouter mes sages avis.
— C'est trop fort, par exemple !
— Elle est actuellement au boulevard Saint Michel.
Elle occupe, dit-on, un superbe appartement et
mène joyeuse vie : des voitures, de la soie, du
velours, des dentelles...
— Vous m'en direz tant!... Écoutez donc, si elle a
péché un nabab, elle fait bien de le manger. Des
voitures, des robes splendides... ce n'est pas avec
moi qu'elle aurait eu tout cela. Si elle aime ça, cette
enfant... C'est égal, j'aurais cru... Enfin!
Pendant ce dialogue, Évariste épelait la note du
propriétaire. Cette note arrivait un peu tôt. Mais,
comme le fit observer le bon créancier : quand on a
quitté sa famille, on débarque à Paris avec de i'ar-
gent et c'est alors rendre service aux débiteurs que
de les dépouiller sur-le-champ. Leur laisser bourse
garnie, c'est leur procurer les moyens de gaspiller
leur bien et d'agrandir la dette. Si l'on attend, tout
le monde y perd.
Évariste remarqua la régularité des jours de
présence et des jours d'absence de Gabrielle, jus-
qu'au moment où elle avait arrêté le compte.
— C'est juste, dit l'hôtelier. Régulièrement, Ma-
40 ÉVARISTE PLAUCHU
demoiselle s'est absentée du mardi soir au jeudi
matin.
— Cré nom ! ajouta Raoul, si elle avait pu s'ab-
senter toute la semaine et... régulièrement.
Les deux jeunes gens, sans défaire leurs malles,
prirent à la hâte quelques effets pour changer, puis
descendirent au restaurant.'
Il y avait là peu de monde encore et Raoul ne
retrouva que quelques amis indifférents et quel-
ques femmes, qu'il connaissait toutes par leur
nom, à l'exception de deux nouvelles venues. L'une
était une grande fille blonde, à l'air un peu fade et
vêtue d'une robe de velours bleu, l'autre était une
brune d'une beauté ordinaire, mais à l'allure « ca-
naille. »
— J'ignore ce que c'est, répondit le garçon inter-
rogé à leur sujet ; ces dames logent dans la maison,
depuis trois jours. Elles ont acquitté leur quinzaine
d'avance pour une chambre qu'elles occupent à deux,
et elles paient exactement leur repas quand elles le
prennent ici.
— Et M. Georges est-il de retour? ajouta Raoul.
C'était le nom d'un de ses bons amis, plus connu
sous celui que donna un voisin, répondant à la place
du garçon :

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