Examen d'un discours de M. Thomas , qui a pour titre : Éloge de Louis, dauphin de France

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H.-C. de Hansy jeune (Paris). 1766. Louis. In-8, 63 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1766
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D'UN DISCOURS
DE M. THOMAS.
D'UN DISCOURS
DE M. THOMAS,
QUI A POUR TITRE:
Non ego ventofae plebis fuffragia venor. . .
Non ego nobilium scriptòrum audkor & ultor. Hor,
A PARIS,
Chez H. C. DE H A N S Y le jeune , Libraire ,
Rue Saint Jacques, à Sainre Thérèse.
M. D C C. L X V I.
D'UN DISCOURS
DE M. T H O M A S,
QUI A POUR TITRE,
DAUPHIN DE; ÉRANC.I,
ES Orateurs , les Poètes, les Artistes
se sont a l'envi disputé a gloire d'orner
le Tombeau de M. le Dauphin , de
faire paroître au grand jour les rares
qualités, les talents supérieurs qu'il avoir,
tenus cachés pendant la vie fous le voile
de la modestie. La douleur publique a
■dicté partout .des; éloges. : Plusieurs écri-
* A
vains ont consulté leur coeur plutôt que
leur génie.
k'Aúçeur couronné tgistt çte fois con^
fécutivement par les, mains de l'Acadér
mie Françoife eft encré en lice avec les
gutres. Le sujet méritoit bien d'exercer
une plume auffi célèbre que la fienne.
Lé public favorablement prévenu, a faifi
ce discours avec avidités l'a lu avec une
espèce d'enthousiasme. J'applaudis aux
sentiments.de mes Concitoyens : tout ce
qui intéresse lamémoire du Dauphin nous
est devenu cher &précieux. La France
a suivi l'exemple de la Princeffe respec-
table que les vertus unissaient avec son
auguste Epoux , encore plus étroitement
que les noeuds contractés au pied des
autels. Dans le nombre infini d'éloges
qui ont paru, nous avons cherché une
confolotion qui pût adoucir notre perte
irréparable , tromper au moins notre
douleur, & calmer la vivacité de nos
regrers.
Mais M. Thomas , fi capable de faire
un éloge qui furvive aux temps & aux
circonstances, & qui mérite tes fuffra-
ges des fiécles à venir , aa-t-il rempli
l'attente des vrais connoíffeurs? A-t-il
[3 ]
noît-on M. le Dauphin dans tout ce dis-
cours ? Le portrait que M.Thomas nous
en donne , l'a-t-il tracé avec la vérité
des couleurs , la correction du dessein ,
l'enfemble que l'on efpéroit de son génie ?
C'est ce-que je me propose d'examiner.
Les observations que j'ose faire au public
pourront peut-être fixer son attention ,
& diminuer le préjugé. Une critique
juste & sensée fait apprécier un ouvrages
à sa juste valeur.
Après avoir jette un coup d'oeil rapide
fur la manière d'écrire de M. Thomas,
& fur ses autres discours , j'analizerai
celui qu'il vient de faire paroître ; j'en
examinerai le plan, les principes, les pen-
fées & les expreííions. C'est ce qui forme
tout le corps dé l'éloquenee. Le plan de
l'Auteur est-il vrai, est-il juste, est-il
nouveau ? Ses pensées font-elles exactes,
font-elles sages & judicieuses ? Ses ex-
pressions font - elles claires , précifes,
.naturelles ? Ses principes font-ils furs &
raisonnables? .
J'entends ies admirateurs de M. Tho-
mas s'écrier que rien n'est plus beau que
le plandeceèûrateur j qu'on reconnoît
dans cetouvrage Fauteur des éloges im-
mortels que l'Académie a couronnés.
A ij
Oui, je conviens que M. Thomas est re-
connoissable dans tous ses ouvages, &
c'est précisément le premier défaut que
j'observe. Tous ses discours sont cal-
qués fur le même deffein , tout eít tra-
vaillé fur le même cannevas : les ca-
drés font les mêmes , le remplissage est
feulement différent : le plan- que M.
Thomas a suivi dans ses discours précé-
dents, il le copie dans ce dernier : encore
ce plan n est-il pas neuf..
Qn connoît la République de Platon ?
ce modèle parfait que ce Philosophe avoit
imaginé pour former un; état. On con-
noît Fidée, le. plan que Giceron a trace
-de la véritable éloquence ; la cyropédie
de Xénophori, ceft-à-dire l'éloge que ce
célèbre écrivain nous a laissé de la jeu-
nesse de Cyrús , est entre les mains dé
tout.le monde. Mais Platon convient que
-la République telle qu'il la dépeint,
n'existe que dans son imagination ; Cice-
ron avoue que Démosfhènes lui-même
ne poffédoit pas cette parfaite éloquence
dont les livres de l'Orateur préfentent
Tidêe où le type à l'efprit ; & l'on fçait
que Xénophon a eu plutôt l'intention de
donner le portrait d'un Prince accompli
que d'écrire la véritable histoire de Gyrus.
N'est-ce pas précisément ce que fait M.
Thomas ?
Ce font ses idées qu'il nous donne fur-
ies sujets qu'il traite ; idées générales
qu'il rapproche des objets particuliers
auxquels il veut les adapter. Voici com-
me paroît s'annoncer fa marche. On
diroit qu'il envisage d'abord la thèse gé-
nérale ; que faut-il pour faire un grand
Capitaine , un grand homme de Mer, un
grand Magistrat, un grand Ministre des
finances, un grand Philosophe, un grand
Prince destiné un jour à régner? II se
met, à.ce qu'il semble, aufsi-tôt à feuil-
leter les livres qui traitent de la guerre,
ceux qui parlent de la marine ; il se fami-
liarise avec la Jurisprudence, il s'enfon-
ce dans les économies royales, il fe plon-
ge dans les méditations philosophiques ; il
consulte ceux qui ont écrit sur l'éducation
des Princes ; il parcourt les préfaces, les
titres des chapitres, il étudie les matières
qu'ils indiquent ; il tâche de s'initier aux
mystères de tous ces Arts, il en prend la
teinture , il retient les termes & les ex-
pressions : il ramasse tous ses pinceaux.,
toutes ses richesses ; & par un travail
opiniâtre, travail dont plusieurs certai-
nement ne feroient pas capables, il ac-
A iii
quïert une espèce de science factice fur
laquelle il répand le coloris & le bril-
lant de la diction. En peu de tems M.
Thomas devient militaire, marin, finan-
cier , magistrat , philosophe , gouver-
neur de Prince. II annonce des vues éten-
dues , il donne des traités abrégés fur
toutes ces parties. II abbat une forêt pour
construire un seul édifice ; il fait un
échafaud dix fois plus grand que le bâti-
ment. Les actions, les fentiments, la con-
duite de ceux qu'il entreprend de louer,
il les fait plier a fes idées , à ses connois-
fances, a fa volonté ; & comme il tra-
vailloit fur de grands sujets , fur des
hommes supérieurs à tous les éloges , il
n'a voit pas de peine a les faire passer sous
le joug honorable qu'il leur impofoit : la
Convenance & le rapport frappent les
lecteurs , qui n'apperçoivent les objets
.qu'en perspective ; on croit voir du pre-
mier coup «d'oeil dans la personne même
ce que l'on n'y voit que par approxima-
tion, ce que M. Thomas avoit vu d'a-
bord dans une espèce d'étendue intelli-
gible. Voilà peut-être son secret révélé.
Ainsi on pourroit distinguer dans pref-
que tous les discours de M. Thomas deux
parties, ta partie fyftématique, & la par-
tie phyfique ou expérimentale; c'êft-à-
dire qu'il-imite Defcartes , qui a com-
mencé par imaginer un fyftême, d'après:
lequel il a tâché d'expliquer les phéno-
mènes de la. Nature ; il donne comme
lui de beaux .Romans; En suivant cette
méthode, on pourroit faire e grand
l'éloge d'un Marchand , d'un Laboureur,
&c. Le Commerce, l'Agriculture , &c,
fournis oient les matériaux : on en feroit
l'application au particulier qu'on vou
droit célébrer.
Mais, dira-t-on 4 que trouvez-vous à
redire à cette méthode? M. Thomas
n'eft-il pas louable de rendre toutes les
fciences tributaires de fon éloquence ?
Je réponds par un trait d'histoire que
Ciceron * nous a confervé. Annibal étant
allé trouves Antiochus à Ephèse , fut invi-
té par quelques-uns de ses hôtes de venir
entendre un Philosophe qui paffoit pour
le plus beau discoureur de l'Afie. On
prévient le philosophe ; on lui annonce
celui qu'il doit avoir aunombre de fes
auditeurs. . Que fait notre rhéteur? Il
passe les jours & les nuits à lise les livres
qui traitent de la guerre , il imagine
tout; ce qui peut former un grand Géné-
A iv
[8] .
ral. Enfin, le jour qu'Annibal a la com-
plaifance dé l'entendre ; au lieu de traiter
a partie de morale qui étoit dé son res-
sort , il déployé toute son éloquence fur
les devoirs d'un Général d armée & fur
les régies de l'Art Militaire. II ne man-
quoit plus à ce rhéteur que d'appliquer
ces grands principes au Vainqueur de
Cannes : le modèle qu'il avoit fous les
yeux, se fût prêté à tout ce qu'il avoit avan-
cé : mais l'application fut sous-entendue.
Tout l'Auditoire est charmé : on admire
la richesse de la diction, l'étendue des con-
iioissances de l'Orateur : on trouve qu'il
s'est surpassé ; on demande avec confiance
l'avis dAnnibál., on l'attend.avec impa-
tience. On fçait quelle fut fa réponse :
elle ávoit de quoi humilier le Rhéteur,
& malheureusement pour lui le jugement
du Carthaginois est applaudi par Ci-
céron.
Je n'ai garde de faire aucune allusion à
M. Thomas , je rends plus que personne
justice à ses tálèns : cependant je lui
demanderai si , novice dans quelques-
; unes des sciences qu'il traite, & voulant
en parler en maître, il ne craint point
- qu'il ne lui échappe quelque trait qui
fasse rire à ses dépens , comme se mit à
[9]
rire dans l'attelier d'Appelles ce jeune
apprentis, qui, en broyant des couleurs,
entendit Alexandre avancer quelques ter-
mes impropres fur l'art dont ce Prince
vouloit parler.
Mais mon deffein n'eft pas d'examiner
tous les discours de M. Thomas ; je me
borne aujourd'hui à faire quelques ob-
servations fur celui qu'il vient de consa-
crer à l'éloge de M. le Dauphin ; il me
paroît encore plus propre que les autres
confirmer ce que j'ai avancé. Et d'a-
bord je lui dirai que les soixante pages
de son discours se borneroient à un petit
nombre , si on en retranchoit tout ce qui
n'ést point particulier k ce Prince. Je lui
dirai que son plan est idéal, qu'il pouvoit
également convenir au Grand Dauphin,
au duc de Bourgogne, & k tous les grands
Princes qui sont morts assis fur les mar-
ches du trône. Je lui dirai que c'est une
véritable Cyropédie. Peut-être que M.
Thomas a travaillé quelque traité fur
réducation des Princes, après avoir lu &
médité ce qui avoit été dit fur ce sujet ;
& que son discours en eft l'abrégé ou le
résultat. II confidère dans M. le Dauphin,
I°. la Science, 2°. la Vertu , 3°, la Reli-
gion.
[10]
A N A L Y S E
DE LA PREMIERE PARTIE.
LA S C I E N C E.
O I G I l'analyfe de la première partie
de ce discours. Imaginez qu on demande
Que faut-il pour former un grand
Prince, destiné a régner un jour ? Je vais
répondre d après M.Thomas ; j'employe-
rai même fes expressions.
II faut k êe Prince des connoiffances ;
( première punie ) il a besoin d'un es-
prit vigoureux & profond. Il doit ac-
quérir le goût pour les arts d'agrément.
Chargé de lés protéger, il doit les eon-
noître. II prêtera l'oreille k la tendre
harmonie des Poètes ; il étudiera l'Orà*
teur de Rome. Un art plus enchanteur
viendra s'emparer de fon ame ; la Musique
qui devroit peut-être entrer dans l'édu-
càtion de tous les Princes f comme si elle
íi'y entrok pas. ) L'étude des langues lui
ouvrira tous les siécles & tous les pays.
D abord , il doit travailler fon esprit, &
former l'instrument avant de commen-
pag. 7.
Pag. S.
cer l'ouvrage ; il étudiera la Logique , il
s'appliquera à l'étude des Philosophes les
plus célébres , Pascal, Loke , Malle-
branche , Descartes. Mais il ne se livrera
à ce travail que lorsque la Nature lui aura
accordé la gloire de se créer lui-même :
dès qu'il fe connoîtra, il recommencera
son éducation > s'il en a reçu mie dans
ses premières années, même des mains
de la Religion & de la probité j au lieu
d'être mis pendant son enfance aux pri-
ses avec la Nature,& d'être fatigué sous
fa propre ignorance.
Alors il doit se former pour lui-même
un plan raisonné de tous les Gouverne-
mens, méditer: fur les rapports du Sou-,
verain avec le Peuple , examiner les-
fondements du droit Public , le droit de
la Guerre , les moyens de procurer la
plus grande félicité du plus grand nom-
bre. Pour y parvenir , il faut qu'il con-
noisse les hommes. II apprendra à les
connoître dans l'histoire, dans celles des
Républiques , celles des Empires & fur-
tout celles de France. [ Ici vient un lieu
commun fur .l'histoire , suivi d'un por-
trait des François qui n'eft ni nouveau ni
exact. ] Le Prince doit fçavoir fur-tonac
l'état actuel du Royaume & fa consftitu-
Pag. 10.
Pag. 6.
Pag. 12.
Pag-13.
Pag. 15.
Pag. 17.
Pag. 1 18
& 19.
Pag. 20,
23.
tion : il feroit même à souhaiter qu'il
voyageât, qu'il parcourût les Provinces
& les Campagnes. [ On trouve dans cet
endroit une description surannée des mi-
fères de la Campagne , & des invecti-
ves mille fois répétées contre les Riches
& contre la Capitale. ]
A l'étude de l'Histoire un Prince join-
dra la connoissance des Loix. II doit lire
avec réflexion l'Auteur de l'Esprit des
Loix. [ M. Thomas donne à croire qu'il
fçait les conférences que le Dauphin
avoit eu avec ce Génie profond , mais
hardi , souvent téméraire , quelquefois
dangereux. ] II doit descendre aux Loix
particulières de la France ; Loix Politi-
ques , Loix Civiles , Loix Criminelles.
II verra sortir du sein du Gouvernement
féodal la foule presque inombrable de
nos Coutumes. Il doit fixer son attention
fur les moeurs de la Nation ; porter ses
vues fur les grands objets de l'Economie
politique, l'Agriculture, le Commerce,
les Finances, le Crédit public , la Ma-
rine. Peser les avantages , presser les
abus des différents systèmes ; souvent dé-
velopper ses idées par écrit ; embrasser
tous les objets de l'adminiftration publi-
que. [ L'Orateur donne des préceptes fur
tous ces points. ]
Voilà le cercle des connoissances né-
cessaires à un Prince qui veut un jour
travailler au bonheur de ses Sujets : &
voilà la matière des vingt-cinq premières
pages de l'éloge, dans lesquelles on.per-
drait de vue entièrement M. le Dauphin ,
si son nom inséré de temps en temps ,
n'avertiffoit de penser à lui. Ainsi dans
un grand traité que composeroit une
main habile pour l'éducation dés jeunes
Princes , l'Auteur en difant à la fin de
l'ouvrage , que telle avoit été l'étude ,
telles étoient les connoiffances & les vues
de M. le Dauphin, en diroit presque
autant à la louange de ce Prince , que
M. Thomas en dit dans la moitié d'un
ouvrage qu'il intitule : Eloge de Louis,
Dauphin de France ; &qu'il auroit dû
intituler : Effai fur l'éducation d'un Dau-
phin, ou plutôt d'un Princes car il ne
parle pas du rôle difficile & délicat
que doit soutenir un Prince en qualité de
Dauphin. *
* Ce point a été traité fupérieurement par M. l'Arche-
vêque de Toulouse, dans son Eloge de M. le Dauphin,
[14]
AN A L Y S E
DE LA SECONDE PARTIE.
L A V E R T U.
ANS la seconde Partie qui devroit
encore être plus propre à M. le Dauphin,
puisqu'il s'agit de la Vertu ; je n'y trou-
ve, comme dans la première, que le mê-
me plan -idéal. Un Prince doit être ver-
tueux : & quelles font les Vertus qui
doivent fur-tout briller en lui ? C'eft
encore M. Thomas qui va parler. Il don-
ne d'abord une Métaphyfique abftraite
fur le pouvoir que 1-homme a d'ajouter à
l'ouvrage de la Nature ; d'agrandir fes
vertus, de s'en créer de nouvelles. En-
fuite il entre dans le détail.
Lepremier devoir d'un Prince est de
se commander, de se vaincre, non par
vanité , niais par principe de Vertu. Il
doit eftimer & refpecter la Vertu par
tout où elle se trouve ; ne pas admettre
la politique insensée de ceux qui la croyent
inutile au Gouvernement : donner le
beau fpectacle d'un Prince qui montre à la
Pag. 17-
Pag. 18.
[15]
Terre une ligue nouvelle, la ligue de tous
les hommes vertueux pour faire le bon-
heur d'une Nation : mépriser les nobles
qui avilissent leurs titres , & déshono-
rent à la fois leurs ayeux & eux-mêmes.
[Ce tableau est admirable, mais il est
trop général. ]
On ne peut être vertueux fans être jufte :
cette qualité est fans doute celle qui est
la plus nécessaire à un Prince. M. Tho-
mas -oublie qu'il a déja parlé des Loix,
-il.revient ave+c complaisance sur cet ar-
ticle; il prêche le respect inviolable pour
les Loix ; il déclame contre les accusa-
tions fecrettes , contre les délations ; il
recommande l'amour de la vérité ; il in-
dique les moyens de la connoître , le
moyen de fe.garantir des flatteurs qui,
pour plaire, fe font un fyftême de corrom-
pre & d'aller à la fortune par la bassesse :
il apprend aux Princes à se défier des
hommes, & même à être soupçonneux ;
mais il veut que cette défianee prenne fa
fource dans la paffion pour le bonheur
des Peuples, comme elle la prenoit dans
le Dauphin.
A l'amour pour la vérité M. Thomas
ajoute le saint amour de la Patrie. Il cite
quelques traits, quelques paroles de M.
Pag. 30
& 31.
Pag. 32
& 33.
Pag- 3 4.
Pag. 36.
Pag. 37.
Pag 39.
Pag. 42.
le Dauphin qui font voir combien fon
coeur brûloit de cet amour. Je commence
à appercevoir quelque chose de personnel
à ce Prince. L'amour de la Patrie doit être
accompagné de la bienfaisance envers les
particuliers , & de l'humanité ; vertu ,
dit l'Orateur, qui fut développée dans
M., le Dauphin a la journée de Fontenoy.
A l'occasion de la bienfaisance, M. Tho-
mas rappelle le souvenir de cette chasse
déplorable, qu'il auroit du absolument
fupprimer. Pourquoi apprendre à la pos-
térité un hazard funeste, un malheur que
toute la puiffance des Rois , comme
il le dit lui - même, ne peut réparer ?
Pourquoi chercher les couleurs les plus
sombres & les plus lugubres, tandis qu'il
s'en présente sous la main de bien plus
parlantes ? L'humanité doit être relevée
par le courage. Un Prince a besoin de
connoître lâ guerre ; & il eft néceffaire
qu'un homme qui doit régner, soit connu
dans l'Europe. II doit allier la fageffe à
la valeur , & les graces à la dignité du
commandement. A tant de vertus il doit
joindre la modeftie, l'économie ; il doit
mépriser le fafte, &. montrer que la fen-
sibilité fait la base de son caractère. M.
Thomas -prouve l'utilité de cette Vertu,
&
[17]
& infere une description pompeuse des
effets prodigieux qu'opère le sentiment.
C'est le sentiment qui préside aux noms
facrés d'époux, de fils , de père, d'ami.
Ici le Portrait de M. le Dauphin , com-
mence à prendre couleur. Je fouhaite-
rois que tout le discours fût semblable à
ce morceau qui est très-bien manié.
Pag. 43.
ANALYSE.
DE LA TROISIÈME PARTIE.
LA RELIGION.
E croyois au moins être dédommagé
par la derniere Partie de cet Ouvrage,
où l'Orateur parle de la Religion. Con-
vaincu par la force de la vérité que la
Religion faisoit le caractère essentiel du
Dauphin, il débute ainsi : ,, On ne con-
,, noîtroit pas le Dauphin , si je ne par-
,, lois d'un sentiment qui régloit en lui
,, tous les autres , & qui étoit profondé-
» ment gravé dans fon, coeur ; c'est la
,, Religion. Mais qu'il est triste de
voir l'Orateur tout de fuite ajouter : » Je
» n'entrerai dans aucun détail fur cec
* B
Pag- 501
[18]
,, important sujet. « Pour s'en dispenser ,
il imagine de n envisager M. le Dauphin
que comme Prince, & c'est sous ce rap-
port qu'il considère l'esprit de Religion.
Sa raison , c'est que les Ministres des
Autels ont déja fait retentir les Temples
de leurs éloges facrés. Mais ils avoient
auísi déja célébré fes talents & ses vertus,
ce qui n'a pas empêché M. Thomas de
les célébrer. Pourquoi donc lui ferme-
roient-ils la bouche fur la Religion de
ce Prince ? Est-il plus difficile à un Ora-
teur chrétien de parler du. Christianisme,
qu'à un homme qui n' eft ni militaire ni
marin, de parler de guerre & de ma-
rine ? M. Thomas avance lui - même ,
que ce n'est point faire connoître le
Dauphin que de ne point parler de fa
Religion ; donc il- confent à manquer to-
talement le portrait de ce Prince- Auffi
au lieu de nous, parler de l'étude profonde
que le Dauphin avoit faite de la Reli-
gion ; au lieu de nous peindre , avec
cette énergie & cette chaleur dont il est
capable, le zèle de ce Prince pour les
intérêts de l'Eglise & de la foi, son hor-
reur pour l'impiété, cet esprit de Chris-
tianisme qui. régloit toutes fes actions,
qui élevoit fon ame, qui lui infpiroit des.
[19]
sentiments grands & héroïques, qui la
soutenu, consolé dans les épreuves d'une
longue maladie, & jusques dans les bras
de la mort ; il substitue une description
pompeuse de la Religion naturelle , de
cette Religion que ce Prince auroit jugé
insuffisante, pour mériter à l'homme un
bonheur éternel, pour rassurer à là mort
l'ame juste & l'affermir au milieu de ce
qu'il y a de plus effrayant ; il nous pré-
sente la Religion d'un payen vertueux.
M. le Dauphin paroît mourir comme
Germanicus meurt dans Tacite, comme
sont morts plusieurs sages de la Grèce,
comme sont morts Titus & Marc Aurele :
comme M. de Voltaire fait mourir Ca-
ton * : comme font morts ces grands Hom-
mes de l'antiquité dont faint Augustin di-
soit : laudantur ubi non funt,, cruciantur ubi
funt. II ne feroit pas aisé à M. Thomas
dé montrer dans tout son discours une
phrase qui caractérifât spécialement la
Religion d'un Prince, qui regardoit com-
me le plus glorieux de tous les titres
celui de fils aîné de l'Eglise, & de Roi
très- Chrétien. La France reconnoîtra-
* L'éternité.. .Quel mot consolant & terrible ?
Allons, s'il eft un Dieu, Caton doit être heureux.
B il
Pag. 520
[20]
t-elle à de pareils traits la vie & la mort
sainte & édifiante de M. le Dauphin? Ici
M. Thomas est impardonnable , com-
me je le ferai voir dans la fuite : il a
changé & dégradé son modèle.
Ce discours est terminé ipar le récit de
la consternation générale que les derniers
moments de la vie de ce Prince chéri ont
occasionnée. Toute cette narration est
attendrissante , on ne la peut lire fans
verser des pleurs. L'Orateur exhorte k la
fin du discours le jeune Prince, qui suc-
cède au rang de son auguste Père, de
succéder auííi k ses vertus.
EXAMEN DU STYLE.
A R l'analyse que je viens de faire de
ce discours, il est aisé de conclure que
l'Orateur n'a pas rempli ses obligations.
Examinons maintenant son style : Stilus
.optìmus &praslantiffimus dicendi effector &
magister. On ne peut donc être Orateur
fans le style : or, doit-on regarder comme
un style un genre d'écrire tantôt si subtil
qu'il échappe à la vue la plus perçante,
tantôt si poursoufflé qu'il effiraye par fa
Cic.
grandeur gigantesque ? On croit voir des
tours de souplesse qui en imposent aux
plus clairs-voyants, ou bien des tours de
force qui approchent du prodige. Que
penser de cette affectation a entafíer pein-
ture sur peinture , à étaler un sçavoir
fastueux, à chercher des grands mots,
des phrases extraordinaires , à donner
quelquefois dans une espèce de mysticité
qui approche du ton des oracles, íouvent
dans un brillant pompeux qui éblouit fans
éclairer ? Est-ce la Pimitation de la belle
nature, Tunique principe du vrai & du
beau? L'éloquence est bien différente de
f emphase & du phoebus.
Je fçais que la plume de l'Auteur ren-
contre souvent des tours forts & vigou-
reux , des expressions heureuses & pitto-
resques ; qu'il est quelquefois grand, tou-
chant , pathétique ; qu'il a de la fécondité
& du feu dans l'imaginatìon. Mais on
sent les efforts pénibles qu'il fait pour
plaire : il s'irrite contre: les grâces natu-
relles , il se tourmente pour en trouver qui
paroiffent introuvables, il semble qu'il
rougisse de parler comme parlent tous les
autres Orateurs ; il est toujours monté fur
le- même ton de grandeur, & cette mo-
notonie fatigue par fa continuité ; c'eft
B iij
[ 22 ]
ce qu'on lui a déja bien des fois reproché.
Ainsi la cadence pompeuse de Claudien
charme d'abord l'oreille , bientôt elle dé-
goûte & ennuie.
Mais ce que l'on voit avec peine dans
cet Orateur , c'est le ton qu'il affecte dans
l'empire de la Littérature , ton que les
Bourdaloues, les Fléchiers, les Bossuets
n'auroient jamais osé prendre , même à
la fin de leur carrière : comme s'il étoit
le seul favori des Muses , tel qu'un
Athlète sexagénaire rassasié de gloire, il
élevé trop souvent la voix, il s'annonce
d'un air dédaigneux qui femble ne pas,
attendre les suffrages , mais les exiger en
les méprisant.
On voit encore chez lui transpirer de
l'humeur contre les Grands , contre les
Nobles, contre les Riches. On est tenté
de lui adresser la réplique que fait Aristippe
à Diogene dans Horace *. Au lieu de ren-
dre justice aux travaux & au zèle du Mi-
nistère pour seconder les intentioiis bien-
faisantes du Père, de la Patrie, intentions
que M. le Dauphin feferoit fait un devoir
oc un plaisir d imiter un jour-, pourquoi
s'écrier : » Tristes habitants; de la Garn-
>> pagne, dites ( en apprenant la. mort
* Horace , Liv. I,. Ep. 1.7. V. 14.
[ 23 ]
>> du Dauphin ) , il eût voulu nous fendre
>> heureux. Quand l'indigence fera couler
>> vos pleurs , dites, hélas ! s'il eût vécu ,
>> fa main eût voulu les essuyer <<. Pour-
quoi peindre si souvent les malheurs de la
Province ? tableaux auxquels on a applau-
di la première fois qu'ils ont été exposés,.
mais qui ont perdu aujourd'hui le mérite
de la nouveauté , & qui peut-être paroî-
troient à quelques-uns jurer dans les eh-
droits où l'Auteur les a places. Pourquoi
parler avec affectation, >> d'Impôts... d'E-
>> dits ... de cris d'enfants qui demandent
>> du pain à leur mere affamée... de la pâ-
>> leur qui décele les besoins... de l'indi-
>> gence pourfuivie par la honte... de pain
>> noir dont fe nourrit le pauvre...de paille.
>> qui lui sert de lit... de pain humide de
>> larmes ... de sillons arrofés de fueurs ...
>> de chaumieres qui tombent en ruines . .
>> de granges entr'ouvertes... de lambeaux
>> que traîne la mifere...de tyrans fubal-
>> ternes ... de ceux qui dévorent le Peu-
>> pie, &c. << N'est-ce pas mándier les
suffrages du Peuple ? n'est-ce pas être
Peuplé ?
M. Thomas n'est pas non plus assez
en garde contre l'égoïsme : il sait saris
ceffe parade de son amour pour le bien
B iv

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