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Exit exquise memory

De
168 pages

A la suite d’un accident, Alice vit son coma dans un road-movie à travers une contrée étrange. Elle y croise un marin pêcheur, un scientifique, un soldat, avant de basculer par l’échelle de Kétam pour revenir dans la réalité, guidée par Mac Tanoré, le médecin, et un musicien devenu Sâdhu.
Cet accident a-t-il été programmé dans une machination destinée à percer un secret industriel : celui du métal à mémoire ou du Gluzacol, inventé durant son coma ? Amnésique, elle mène son enquête et retrouve ses cinq comparses, qui ressurgissent là où personne ne les attend, jusqu’au dénouement final : explosif !
Avec humour, dérision et cruauté, tous sont confrontés aux circonstances de leur mort. Et si celle-ci n’était qu'une extravagance ?


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Couverture

Image couverture

Alice

On contient sa mort comme un noyau, un tout petit pour les enfants, si cruel lorsqu’il veut germer.

De ses mains, elle arrache les bourgeons, un à un. Elle déplace un bras menu contre l’ours brodé sur la grenouillère et soulève l’enfant, tout juste arrivé. Son corps est léger, encore recouvert des baisers géniteurs. Patiemment, elle ôte la fine pellicule de chagrin laissée par la mère éplorée et les stigmates de violence du père, contre l’injustice. Elle est là pour réparer, pour transformer. Mille trois cent cinq est le numéro qu’elle relève sur le dos de la main. Méthodiquement, elle a égrainé les corps les uns après les autres, avec patience, puis les a additionnés sur son grand boulier. D’un côté, les candidats encore intègres, de l’autre, ceux à recycler ou à consolider au Gluzacol, une pâte de latex verte, très souple et odorante, comme l’humus des bois. Parfois, elle met un soin particulier dans certaines finitions, qu’elle appelle ses rafistolages, afin de raviver les plus esquintés, ceux des fins de semaine, surtout du samedi soir. Pour eux, elle déploie des trésors d’ingéniosité. Elle se presse d’agir devant les boucles trop sages. En levant les yeux, elle songe au petit corps et s’étonne, encore une fois, de compter sur quelqu’un, même une si jeune dépouille.

– Tu pèses bien peu mon petit ! Je regrette pour toi, mais tu seras un excellent élément. Quatre ans d’âge, c’est triste ! Je n’aurais rien pu faire pour t’empêcher de basculer du troisième étage. Viens, mon petit ! On va arranger ça !

Elle passe le corps à travers le sas, puis le dépose et s’assure que le clapet se referme correctement. Le plateau se retire et disparaît lentement, derrière la vitre. Elle suit sa progression dans la colonne de verre, à travers le plancher suspendu, un radeau instable qu’elle avait fait peindre en gris. C’était le seul moyen pour en finir avec l’écœurement qui la mettait hors service, lorsqu’elle avait accepté le poste. Elle n’avait pas eu d’autre choix. Au début, elle marchait en fixant la sphère bleue qui se balançait comme le battant d’une horloge cosmique, sous ses pieds, et lui occasionnait de terribles nausées. À force de gémir et de supplier, on avait fini par accéder à sa requête. On avait fait disparaître la Terre sous une couche d’acrylique ignifuge, imputrescible, d’une couleur presque banale. Un poste… pour combien de temps ? Elle tient ses comptes, au jour le jour, et rend son cahier ponctuellement, chaque fin de semaine. Son calendrier est simple, comme le travail qu’elle accomplit au quotidien. Elle doit l’exécuter en quatre-vingt-dix jours. Ni plus, ni moins. C’est la durée de sa peine. Elle a rendu son cahier dix fois. Pour l’instant, elle fixe une veilleuse qui brille faiblement, où danse et vacille son espoir, par intermittence. Si elle détourne le regard, quelques secondes, un malaise sournois s’installe et jette ses tentacules visqueux, qui se déploient en direction de son cœur. Rivée à cette lueur, elle affronte son doute et le chasse, avant qu’il ne s’exhibe et grave un peu partout sa présence, à coups de canif. Ce réflexe s’est transformé en une seconde respiration. Ce qu’elle jugeait, autrefois, formaté dans une gangue archaïque ou alors enfoui comme un instinct primaire délivré de son fossile, ne la quitte plus. Elle s’étonne de percevoir des formes dans le noir, d’entendre le vent faiblir puis inverser sa course, de repérer au creux de ses narines la note majeure des effluves, égarés au-dessus du Labantic. À partir du tout-venant, elle doit achever un processus complexe, cependant facilité par le matériel high-tech mis à sa disposition. Le tout est de rester concentrée. Au poids du silence qu’elle tente d’oublier sur sa couchette, la nuit, elle préfère le martèlement des vérins et des pilons. Parfois même, elle parvient à oublier leur cadence, jusqu’à la confondre avec une berceuse de balafon, et finit par s’endormir. L’éclat des carters luit faiblement, réchauffe l’espace entre le plancher et la voûte constituée d’une ossature végétale, sous la forme d’une immense coquille qui prend appui sur les racines provenant de containers bâchés. Là, au milieu des déchets organiques, elles puisent le potassium nécessaire à leur croissance, avant de hisser, dans un entrelacs de lianes, le feuillage jusqu’à la lumière.

Alice s’installe sur la chaise, devant la petite table encombrée de dessins, de lettres jamais expédiées et de fruits qu’elle réserve pour tromper son ennui. D’une main légère, elle lisse ses longs cheveux bruns qu’elle attache la plupart du temps, puis à tâtons, fait le tour de son visage. Son nez lui paraît plus étroit et ses yeux cernés. La surface polie des machines lui renvoie son reflet de manière incertaine, avec des éclats bleutés, là où un fard à joue serait pourtant nécessaire. Dans un recto verso de contorsions impossibles, elle essaie de se réapproprier ce qui lui appartient. Ce double qui la rendait aussi désirable, fuit son regard ou à peine s’est-il figé qu’il tremble, se déforme et rend sa place sur le métal irisé. Peut-être vaut-il mieux ne pas savoir et se contenter d’un vague désenchantement. Elle scrute, en fronçant les sourcils, l’espace le plus proche à l’ancrage des épaules, à la naissance des seins. Son examen la rassure un peu. Sa peau est plus claire, mais parfaitement saine. Ses jambes, à demi allongées sous la table, lui paraissent exagérément musclées. En évoquant l’alignement de chaussures en bas d’un placard, elle se met à sourire, car ici elle va et vient, pieds nus. Elle possède une paire d’espadrilles qu’elle n’a jamais portées, parce qu’avant, les chaussures prenaient trop de place dans sa vie. Selon leur teinte, sa journée pouvait virer du blanc au gris, parfois même au parme, une couleur qu’elle adorait, mais qu’elle jugeait trop subversive pour ses pieds. Elle entend un miaulement à l’intérieur des feuilles et détourne le regard. Suspendu aux lianes, Doublegris s’étire en bâillant, puis entame nonchalamment sa descente, saute d’un container, fait une reconnaissance le long de la paroi et vient s’installer d’un bond sur ses genoux. Câlin et matou canaille, il ronronne sous les caresses. Les doigts courent sur l’échine, puis s’arrêtent sur une cicatrice, une vraie tubéreuse qui a brutalement arrêté sa croissance. La voix légèrement chantonnante, elle s’adresse à lui :

– Moi je peux te raconter ton histoire, diable gris ! Mais toi… Est-ce que tu es capable de raconter la mienne ? Non, bien sûr…

Elle soupire.

– Quelle surprise, tu te souviens ? Tu étais le numéro quinze et je menaçais de sauter directement dans le Labantic, autrement dit, je me suicidais une deuxième fois ! Sais-tu qu’on t’a retrouvé mort, foudroyé à côté d’un pêcheur en bord de Saône, avec un hameçon coincé entre les dents. Ne fais pas cette tête ! Tu avais encore le poisson au fond de la gorge. Le type est arrivé deux semaines après toi, parce qu’on a mis cinq jours pour le retrouver et autant pour l’identifier. Éjecté de ses bottes ! Pour lui, je n’ai rien pu faire. Le problème, c’était de reconstituer ta peau. On me donnait un chat en kit, pas un seul chicot debout, qui sentait une affreuse odeur de caoutchouc brûlé et dont je devais faire un animal de compagnie. En tout cas, c’était une excellente idée de te découper un tailleur sur mesure directement sur le sol ! Bon, je te l’accorde… Je n’avais pas vu que le revêtement était à moitié décoloré, mais le résultat est plutôt encourageant. Je n’ai jamais été douée pour le patchwork. Moi, j’ai deux passions, la musique et la peinture. Alors pour les poils, j’ai fait de mon mieux. J’ai sacrifié tous mes pinceaux et trois cordes de guitare pour tes moustaches. À présent, j’ai à mes côtés, le chat le plus original de tout l’univers, le seul en poil de martre… Greffe réussie !

Elle se penche, vide le contenu d’une bouteille d’eau dans un verre, puis reprend, en massant ses reins douloureux :

– Tu as vraiment de la chance. Non, pardonne-moi ! C’est moi qui te remercie de rester en ma compagnie. Surtout dans ce lieu ! Je devrais apprendre la vérité dans une semaine. On veut « me préserver. » Voilà ce que les gardiens de Poulcrit m’ont annoncé. Sincèrement, Doublegris, je sais que je ne me suis jamais suicidée, parce que ça implique une part de volonté et je me connais ! Produire un effort démesuré pour m’emparer d’un couteau et me persuader qu’en traversant la chair, entre les côtes, j’atteindrais le cœur… Impossible ! Je suis trop maladroite. Je me casserais une côte et tout serait à refaire. Ou alors dresser un échafaudage pour passer une corde sur une poutre, au risque de me casser une jambe, et d’abord, est-ce qu’on se suicide quand on attend un plâtre ? Bonne question ! Ensuite, faire un nœud coulant en transpirant à grosses gouttes… C’est nul ! Je voudrais tester si la corde est solide, et là, un essai, ça ne pardonne pas ! Autre chose, imagine qu’au moment de passer à l’acte, je sois prise d’une envie d’aller aux toilettes. C’est affreux ! Je n’ose même pas imaginer que tout puisse capoter par ma faute. Je suis trop perfectionniste. Il me faudrait un suicide labellisé, certifié conforme ou estampillé par un laboratoire officiel, avec un droit de recours devant les tribunaux. Tu imagines ça ? Alice attaque Alice pour vice caché dans sa propre tentative de suicide, sur le fond et la forme, la solidité de la chaise, la taille du couteau, la longueur de la corde. Une corde trop longue et vlan ! Deux chevilles cassées. Et je ne te parle même pas du gaz carbonique. Un gaz hilarant à la place, c’est du plus mauvais effet. On ne plaisante pas avec sa mise à mort. Non, il est absolument impossible que cela me soit arrivé. Im-po-ssible ! Do you understand, Dubblegrey ?

– Yes, I do !

D’un bond, elle est sur ses pieds, les mains sur les hanches et fixe le chat qui vient frotter son maigre pelage contre sa jambe.

– Qu’est-ce que tu as dis ? Répète un peu. Tu speak English ?

– Yes, I do !

Elle passe un doigt sur son front, tend son visage, fronce les sourcils, l’examine de près. Puis, elle cache ses deux mains dans son dos et s’adresse à lui en anglais :

– Regarde-moi ! J’ai quelque chose dans ma main gauche, un petit morceau de jambon.

Doublegris s’approche en ronronnant de plaisir, vient frotter sa tête contre sa main, puis de sa patte sollicite les doigts repliés.

– Non, je n’ai rien, mais tu as bien compris. C’est tout à fait insolite ce nouveau talent ! À moins qu’il n’y ait un intrus dans ton smoking. Attends ! Je vais vérifier quelque chose.

Elle se dirige vers le volet du sas, puis s’agenouille et soulève le coin du revêtement, à l’endroit même où elle avait ajusté son patron avant d’entamer la découpe. Derrière les fils sectionnés, elle tire doucement deux câbles, repère leur trajet et se dirige vers le tableau d’alimentation fixé contre la potence. Sur l’étiquette, elle lit : « commande à fréquence vocale. » Or, celle-ci ne fonctionnait plus depuis l’arrivée du chat.

– J’ai oublié de remettre en place la carte qui se trouvait à cet endroit. Elle doit être maintenant, collée quelque part sur ton crâne. De plus, elle mémorise automatiquement plus de mille mots. Avec toutes les chansons que je t’ai chantées, tu as désormais la tête aussi pleine qu’un juke-box. Tu fais vraiment un chat exceptionnel. Tiens ! Nous allons essayer ça.

Elle entonne le premier couplet d’une balade irlandaise et tend l’oreille. Doublegris poursuit la chanson dans un tempo lascif, surprenant, ponctué de roulements de gorge à faire pâlir de jalousie le meilleur crooner. Tout son pelage l’accompagne dans un doux tremblement. Alice se laisse tomber sur la chaise, en riant, et reprend avec lui le refrain. Au moment où ils achèvent la dernière mesure, un choc sourd fait vibrer le feuillage et déplace la table au-devant de la cloison. Une voix familière les interpelle.

Liamson

– Alice Campo, au rapport !

– Liamson ! Je t’ai dit, cent fois, que mon nom, c’est Axelcampo et pas Campo, tout court. Tu n’as aucun respect pour moi ! Tu ne mérites pas ta place. J’aurais dû t’envoyer directement au Labantic, au lieu de vouloir absolument te remettre en état. Je t’ai même embelli, oui, embelli. Ne ricane pas ! J’ai réalisé un vrai travail d’orfèvre. Avec tous les éclats de verre que j’ai retirés de ton visage, tu aurais dû ressembler au mieux à ma passoire à légumes, et tu ne serais pas là à faire le joli cœur. Qu’est-ce que tu veux ?

– Tout doux, bellissima ! J’arrive et tu te cabres, parce que je fais l’économie de ton nom charmant, mais imprononçable. Eh bien, tant pis ! Tu n’en sauras pas la raison. Je pensais t’annoncer une bonne nouvelle, mais passons à autre chose… Tiens, attrape !

Le grand gaillard, à l’avant du vaisseau à hélices, se redresse et lui tend un panier rempli de victuailles. Elle l’observe du coin de l’œil. Elle se sent toujours émue en se remémorant son histoire. Liamson était marin sur un bateau armé pour la pêche au thon. Pendant trois mois, il avait résisté à toutes les tentations des ports afin de garder intact, son serment murmuré dans la chevelure d’une blonde, à l’embarcadère. Dès son retour, au lieu de saluer ce bel héroïsme, la belle lui avait infligé tout de go et sans concession, une rupture de bail, dans un couplet grandiloquent sur la faiblesse féminine et son train de solitude qu’il faut bien combler. Pendant qu’elle contournait son hypocrisie et produisait un bel effet de voix, Liamson l’avait traînée jusqu’à la terrasse du premier café. Sous la tonnelle, un attroupement s’était déjà formé, prêt à s’interposer entre les piqûres du tailleur malmené et le battoir des mains cherchant leur cible. Personne n’avait rien vu venir. Comme s’il avait harponné une brochette de trois thons, Liamson s’était projeté, avec elle, entre l’andouillette et le ballon de rouge peints sur la vitrine, embarquant au passage, la guirlande de lumignons et le menu du jour, une « tête de veau persillée », suspendue à une chaîne de forain. Lorsque les pompiers étaient arrivés sur les lieux, la femme gisait dans une mare de sang, la chaîne en sautoir autour du cou, et Liamson avait poursuivi sa course, pour aller s’encastrer, tête la première, dans le placage acajou du bar. Quand ils l’eurent contourné, ils firent tous la même constatation. Figé dans la pose d’une grosse cactée, il conservait les piquants de verre convenablement répartis sur tous ses orifices, ce qui le rendait au mieux redoutable, au pire, totalement inabordable. Pour finir, le talent d’Alice avait fait le reste. En une soirée, avec l’assistance de son logiciel de couture, elle lui avait redonné forme humaine. Elle s’était servie de son expérience avec Doublegris, mais n’avait pas reproduit les mêmes erreurs. Pas d’inversion dans les tissus. Les poils pousseraient bien à l’emplacement qui leur était assigné, sur la barbe, et non à l’intérieur des joues. Parfois, elle rajoutait une touche personnelle, afin de rattraper quelques défauts qui la chagrinaient, allant jusqu’à repeindre la courbe de sourcils disparus ou le contour d’une bouche écaillée. Artiste, elle avait été en bas, artiste, elle resterait en haut, à une adresse inconnue. D’ailleurs, en quoi la distance et la position de son abri de feuilles lui importaient, à présent ? Son interrogation se réduisait à la valeur d’une tête d’épingle, identique à toutes celles que contenait sa boîte en fer blanc. Dans quel entre-deux-mondes vivait-elle ? S’agissait-il d’un troisième hémisphère encore à intégrer ou d’un nouveau prototype de continent ? Ou alors, d’une plaque tectonique partiellement délabrée inaugurant la première archive d’un monde perdu ? Elle avait beau se pencher à sa fenêtre, elle apercevait sur différents niveaux les mêmes huttes où chacun poursuivait son talent et travaillait. Au loin, à l’abord du lac de Poulcrit, une barre de brume persistante stoppait net ses investigations. L’horizon se brouillait, mais il y avait de l’eau, donc de la vie.

– Tu t’arrêtes un instant pour me raconter cette nouvelle ?

Son air se veut enjôleur pour le marin breton. Elle n’a ni crêpe, ni cidre à lui proposer, juste sa curiosité d’en apprendre un peu plus. Liamson quitte son moulin volant, puis enjambe la fenêtre. Il contourne prudemment Doublegris, en évitant son regard.

– Pas de chat à bord, ça porte la poisse ! La Mouette, je suis pressé, alors ouvre grand tes oreilles ! J’ai un secret à te confier, mais à toi seule. C’est donnant-donnant. Après tu pourras rectifier ce petit défaut qui me gène, tu vois ici, au coin de la lèvre.

– Montre-moi ! C’est le fil qui a cassé. Quelques gouttes de Gluzacol et ça ne se verra plus. Ta cicatrice sera insignifiante. Si, je t’assure ! Tu ne me fais pas confiance, ni aux femmes, en général.

– Parlons-en ! C’est justement ce qui a causé ma perte.

– Mais moi, je t’ai permis de te retrouver encore plus bel homme qu’auparavant.

– Qu’en sais-tu ? Tu ne m’as pas connu avant… Et puis, tu ne comprends rien aux bateaux, à la houle, aux tempêtes qui t’envoient te déchiqueter contre les brisants. Ici, j’ai mon bateau et je suis seul maître à bord. Quand j’arrive à passer la barre de brume, au-dessus du lac, je trempe ma ligne. Pas longtemps, à cause des gardiens. Simplement pour le plaisir. Je n’en demande pas plus. Mais toi, tu n’aimerais pas retourner d’où tu viens ?

– C’est trop tôt ou trop tard. Je ne sais toujours pas dans quelles circonstances je suis… disons, morte. Je ne peux pas parler d’un état que je ne connais pas. C’est ridicule, comme si on pouvait assimiler cette connaissance à un savoir. Le néant, le vide, ce n’est pas une matière qu’on enseigne dans les écoles, même à Harvard. Je n’ai pas la culture de ma mort, voilà le problème ! Je n’en ai rien appris. Par conséquent, comment pourrais-je éprouver des regrets ou me rejouer la scène de mon départ ? J’ai un vague écho dans la tête, depuis mon arrivée, me soufflant que j’aurais pu me suicider. Ça n’a aucun sens ! Je me sens très bien, mais loin de mon univers. On m’a infligé une peine de quatre-vingt-dix jours. Pour quelle raison ? Je ne mérite aucune sanction puisque la victime et le coupable ne font qu’une seule et même personne, moi, Alice ! Ce sentiment d’injustice est devenu une obsession. On m’a affublée d’un vernis de spécialiste que je ne veux plus endosser. Je suis une artiste, pas une rhabilleuse de démantibulés, encore moins une experte ès dégénérescences ou trépas en tous genres !

Liamson la dévisage d’un air goguenard, puis se met à rire. Il l’interrompt en s’accompagnant d’une grande claque sur la cuisse.

– Tu devrais tenir des propos un peu plus frivoles ! Par exemple, si tu prenais la poudre d’escampette pour retrouver tes copains, à l’atelier, et te taper une bonne bière ? Ou si tu redescendais pour finir d’enregistrer ces fameuses chansons ? Pas la peine de faire la grimace, tu sais de quoi je parle ! Tu as une voix fabuleuse, plus troublante que celle de toutes les sirènes que j’ai pu croiser sur les mers du globe. La nouvelle, c’est que le grand escogriffe que tu as, en face de toi, t’offre ton billet de retour ! Pas en première classe, évidemment. Retiens ta joie, je t’en prie !

– Tu peux reformuler ta phrase ? Je ne comprends rien à ta jactance.

– Tout ce que j’ai à te dire, c’est qu’il est temps de sortir de ton bocal ou de ton bocage. Dans ces huttes-prisons, on ne sait plus ce qui est approprié. Mets les voiles et hisse le pavillon ! Vis ta vie, la Mouette !

– Tu en as de drôles avec ton « Vis ta vie ! », quand d’autres décident à ma place. C’est quoi, cette vie dont tu parles ?

– Ce soir, tu peux décider seule, en free-lance, sans compte à rendre. Et maintenant, écoute bien ! Tu n’imagines pas ce qu’on peut apprendre au bout d’une ligne. Les gardiens de Poulcrit sont assez stupides pour se trouver, à chaque fois, près de mon hameçon. Cette nuit, sur terre, on va assister à une aurore boréale et australe simultanée, suite à un méga bombardement du soleil. Non seulement ça nous garantit des perturbations du champ magnétique aux pôles, mais ici, on se prépare à une mise hors service du satellite d’inventaire. Évidemment, ce sera ponctuel. La révolution sera interrompue entre une heure et trois heures du matin. D’après les gardiens, c’est exceptionnel, parce que le satellite arrive en fin de course et qu’il faut ménager ses vieilles rotules et ses capteurs bringuebalants. Tu vois, même le matériel n’y échappe pas !

– Et alors, spadassin des mers ? Tu comptes aller braconner sur le lac en espérant passer inaperçu ?

– Bien sûr ! Je n’étais pas censé être au-dessus de leur tête en train de dérouler mon filin. Un bon fil de métal, bien plombé, qui m’a remonté leur conversation. Et la prise est de taille !

– Si c’est une sardine, je connais… Elle a bouché le port de Marseille !

– Sottise, la Mouette ! Ni une sardine, ni une baleine, seulement une belle torpille qui va leur flinguer leur système de contrôle. Panne totale, écran noir, cette nuit. Fais un effort de mémoire, rappelle-toi tes vieux négatifs de photos ! Ah ! Une étincelle d’intelligence dans l’œil droit. À mon avis, le gauche ne va pas tarder à suivre. Pendant deux heures, on aura accès aux ponts que mon système de navigation me permet d’éviter. Je t’offre une autoroute, cette nuit, pour t’échapper. Qu’est-ce que tu en dis ?

– M’enfuir ? Alors que, dans une quinzaine de jours, je pourrais espérer retourner à mon point de départ ! Je ne suis pas certaine que ce soit un bon plan.

– Qu’est-ce qui te fait croire que l’étape suivante sera une issue de secours ? Et si l’inverse se produisait ? Tu leur donnes satisfaction. Il n’y a que d’excellentes appréciations sur ton cahier. De leur point de vue, c’est une raison suffisante pour garder un bon élément.

– Je pense que c’est une machine qui retranscrit ces annotations. Ce sont toujours les mêmes mots qui reviennent, dans un style complètement impersonnel. On va même jusqu’à les illustrer avec des graphiques, comme si j’étais au rendement ! J’ai bien peur que le Labantic ne soit qu’une batterie de robots réunis sous les ordres d’un ordinateur tout puissant.

– Et tu préfères accorder ta confiance à des machines ?

– À vrai dire, j’ai surtout peur d’affronter ma vérité. Et si j’avais commis un meurtre ou un acte de folie qui m’aurait conduite dans ce lieu ? Si on exclut un suicide, il a fallu qu’un événement...