Extermination... [2e édition.]

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tous les libraires (Paris). 1872. In-12, 163 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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VICTOR LE FEBVRE
LABOUREUR
L'EXTERMINATION
AMENDEMENT RURAL
A LA GUILLOTINE
CINQUIEME EDITION
APRES POURSUITES ET ACQUITTEMENT
Cour d'assises du Rhône, 21 décembre 1871.
PARIS
TOUS LES LIBRAIRES
1872
LYON. — IMPRIMERIE JEVAIN ET BOURGEON, RUE MERCIÈRE, 92.
VICTOR LE FEBVRE
LABOUREUR
L'EXTERMINATION
AMENDEMENT RURAL
A LA GUILLOTINE
CINQUIEME EDITION
APRES POURSUITES ET ACQUITTEMENT
Cour d'assises du Rhône, 21 décembre 1871.
PARIS
TOUS LES LIBRAIRES
1872
TOUS DROITS RESERVES
NOTE DE L'ÉDITEUR.
Le procès fait à cet ouvrage, et la magnifique
défense présentée devant le jury par l'auteur, de-
vaient être un appendice nécessaire de cette nou-
velle édition. L'interdiction légale, en matière de
délits de presse, peut seule nous arrêter.
Nous nous contenterons donc de constater les
faits par l'extrait suivant d'un journal de Lyon :
COUR D'ASSISES DU RHÔNE.
Les débats sur la poursuite intentée par le ministère
public, contre M. Victor Le Febvre, auteur de l'Exter-
mination, ont eu lieu jeudi.
Le jury a rendu un verdict négatif sur toutes les
questions.
En conséquence, les brochures saisies seront restituées
à l'auteur et pourront être mises en vente.
La loi, qui nous interdit de rendre compte des débats,
nous empêche de reproduire les paroles pleines de coeur
et d'élévation prononcées par M. Le Febvre, dans sa dé-
fense qui n'a pas duré moins de trois heures.
Mais nos lecteurs retrouveront dans l'Extermination
les principes que l'éloquent conférencier a développés
devant le jury.
(République Républicaine, 24 déc. 1871.)
ARGUMENT
PAGES.
Préface 13
Polémique 19
Le Paysan et ses alarmes 33
Ses calculs — Le garde 34
Extermination — Le maire 36
Sa placidité — Le tertre 37
Ses divisions — Content-Durcoeur . 39
Son ignorance et sa résignation — Benin. ... 42
Ses excitations — M. Sagace 44
Son indifférence — Le groupe 47
Maître Prudant 50
Son discours politique 50
Boucherie universelle 53
En avez-vous assez 56
La droite introuvable 58
Conséquences 59
Massacre de Vassy 59
La Saint-Barthélemy 60
Qu'il faut profiter de l'histoire 63
8 ARGUMENT.
PAGES.
Le bien 64
Le mal 64
Sauvé 65
La mauvaise presse 65
La bonne presse 66
Dieu et le vainqueur 67
Le philosophe et la fosse commune 67
Mourir en repos 68
Les causes compromises 69
L'hydre de Lerne 69
Douce et féroce — Voltaire 69
Paroles de Mirabeau 70
Non plus la politique — La société 71
Le voe victis. 72
Objurgation — Tapage 74
Sang-froid du paysan 75
Songe 77
Thiers 78
Sa grandeur 78
Ses prophéties 79
Historien 79
Orateur 79
Son Roi .... 80
Sa couleur 80
Bosco 80
Le National — La Révolution française. ... 81
Enthousiasme d'écolier 81
Un trône de Bonaparte 82
Ses lunettes 82
ARGUMENT. 9
PAGES.
74 ans 82
Sage 83
Washington . . . . 84
Monck 84
Napoléon 84
Moi 88
Vile multitude 86
Tibère, Denys de Syracuse, Philippe de Macédoine. 86
Napoléon le vrai. Napoléon le petit, ses bravaches. 87
Hôtel Saint-Georges — Un affreux satyre .... 88
Colère 88
Apostrophe de Montaigne 89
Humilité de Sénèque 90
Remontrances de Montesquieu 90
La bonté — La vertu (Montaigne) 91
J'égalerai nos pères 93
Spartacus 94
Statue de l'esclave — Palais des rois 94
Discours social de Spartacus 97
Ta pauvreté 97
Ta jeunesse 98
Les révolutions et les accidents 98
Résistance aux ordonnances 99
Appel à l'insurrection 99
Troc de la prison contre le palais 100
Frappe mais souviens-toi 100
Crassus romain abattit — Crassus français relève. 101
Le cheval de Spartacus 103
Soyons amis . 104
10 ARGUMENT.
PAGES.
Cahos d'horreurs. 106
Les otages 106
Les prisonniers 107
Les cannibales 112
L'eau rouge 113
Les incendies 113
Le salon de l'Hôtel de Ville 115
Les invités 115
Gavroche et le trône . . . . . 120
Effondrement 121
L'incendie, les palais et l'humanité. ...... 122
Rages et malédictions 120
Un vieux Dieu 130
De la Marguerite-le-Hutin à la Bellanger Marguerite 131
Des dragonnades aux fusillades 131
Ah! autre chose 132
Civilisation ! 133
Congrès des antiques 134
Montaigne —Le mal guarit le mal 134
Les Moralistes 135
Caton — Gardez-vous du luxe 136
Voltaire— Que les voleurs soient vertueux. . . 136
Xénophon — Les arts corrompent 137
Platon, Aristote à la rescousse 137
Lycurgue et ses maisons 138
Epaminondas et sa cuisine 138
Imprécations de Volney . . . 139
Le canal de Suez 141
Discours de Danton — L'audace 143
ARGUMENT. 11
PAGES.
Robespierre 145
Camille Desmoulins 145
Robespierre 146
Dr Gatti — Deux maladies 146
Que les français aiment à s'esgratigner 147
De l'espérance en la valeur héroïque 147
Ou hardis, ou timides — Tranquillité ou liberté. 148
Arcésilaüs — Des chapons 140
Les champs 151
Zoroastre— Cultiver, semer pour récolter. ... 151
Sully — Labourage, pâturage 152
Diderot— Aux campagnes 153
J.-J. Rousseau — Aux chaumières 155
Produire, non détruire 156
L'avenir par le passé 157
Programme — La paix 158
L'égalité 158
Le travail 159
Thiers couronne sa vie 101
Éclat de rire 162
PRÉFACE
Aux champs, nous sommes vingt-huit millions qui
piochons, labourons, retournons la terre sans trève,
pour nourrir nous et tous les autres.
Courbés sous l'outil, de la nuit à la nuit, nous ne
parlons jamais.
On nous impose et nous payons ; pour nos vins, nos
transports, nos octrois, nos douanes, nos donations, hé-
ritages, échanges, achats et ventes, et pour les petits
14 PRÉFACE.
trous de nos cabanes qui nous mesurent par décimè-
tres, le grand air libre de nos campagnes. On impose le
chien de nos bergères.
Nous payons et nous taisons.
Mais quand le fils est grand et fort, qu'il peut labourer
à son tour et relever le père, on le déguise et il part. Il
coiffe une casquette rouge et fait l'armée. — L'armée
fait la guerre : en Syrie, en Chine, au Mexique, à
Rome, ou bien sur le bord de la Prusse, et à Sedan,
et à Metz, — ou bien autour de nos villes, autour des
usines, autour des ateliers, des faubourgs, sous les bar-
ricades mitraillées ; et, après, autour des prisons, des
pontons, des conseils de guerre et des bagnes engor-
gés.
En ces travaux, on dit de l'armée qu'elle est utile.
Ou bien l'armée se repose, couchée sur le revers des
glacis, ou bien sous l'ombre oisive, ou bien devant le
banc boiteux de la cantine. Elle oublie la charrue, lisse
ses cals de la main, et se prend à haïr le travail que nous
aimions ensemble, et qu'il nous faut, et qui nous com-
mande, et qui est bon.
Quand nos fils reviennent, — ceux qui reviennent, —
ils reviennent apprentis, quand ce n'est impuissants.
Et ces choses s'accomplissent devant nous, et elles se
renouvellent, et elles ne cessent, et nous ne disons rien.
PRÉFACE. 15
Pourtant, que nous faut-il pour nos semailles, nos
produits et nos moissons, la vie de tous ?
Nous faut-il l'impôt et ses redoublements ? — Non. Il
nous écrase et annihile nos efforts.
Nous faut-il l'armée ? — Ce grand gouffre de nos en-
fants.
La guerre?— Cette sanglante erreur de l'homme.
Les tueries de peuple à peuple ? — Nos amis, nos
clients, l'expansion de nos marchés.
Les tueries de villages à villes ? De paysans à ouvriers ?
— Canaux indispensables de nos produits ; frères, maris
de nos filles, chair de notre chair, sang de notre
sang.
Demandez-donc plutôt si on doit tuer son père, son
fils, son gendre.
Nous faut-il l'extermination de ceux de nos amis et de
nos frères, qui, hier, sur telle question, ont pensé autre-
ment que nous ?
Mais, celui qui demanderait ces choses commanderait
que, en tous nos rassemblements, sur trois un en tue
deux.
Nous sommes libres chacun, et, par attraction, joints
ensemble pour penser diversement, discuter la direction
des efforts, les assemblant par raison, et pour progresser
dans la concorde et l'amour.
16 PRÉFACE.
Nous ne voulons ni massacres ni condamnations, ni
supplices, mais la paix et l'union.
Que la paix et l'union ouvrent, enfin, les yeux aux fa-
vorisés. Que ceux-ci consentent à un système économique
favorisant la production ; que l'impôt, au lieu d'aller se
perdre aux folies ruineuses des camps ou des palais,
fonde des écoles, dissipe l'ignorance séculaire et systé-
matiquement imposée a la masse des producteurs, et
nous promettons, — nous agriculteurs, — de décupler
la production de la France.
On ignore les immenses ressources de notre sol, nous,
qui le travaillons, nous nous en doutons un peu, mais,
au fond, l'ignorons aussi, parce que, avec grand soin,
les exploiteurs oisifs nous maintiennent en ignorance.
Et voilà pourquoi nous ne disons rien ; ne sachant
rien dire, ni parler, ni écrire ; n'osant pas et doutant de
nous.
Que ceux de nous qui le peuvent commencent.
Bientôt on saura que : faisant vivre tout le monde,
nous sommes nécessaires ; que, étant l'immense majo-
rité, nous sommes la force ; que cette force est brute,
étant ignorante ; que, instruits, éduqués et secourus,
nous pouvons tripler la population de la France, décu-
pler ses revenus, c'est-à-dire répandre, par cette four-
milière humaine, nivelée et consciente d'elle-même, le
PRÉFACE. 17
bien-être, la vie heureuse dans le travail, et, par le
bonheur, l'harmonie.
Puissants, laissez la fusillade et les échafauds. —
L'extermination est le passé non l'avenir. — Il nous faut
la pacification.
Des populations de travailleurs m'appelèrent, moi
travailleur, pour dire ces choses.
C'était le temps des grandes discordes, c'était l'heure
des appels à l'union.
À Lyon, je fus arrêté par un puissant de passage qui
ne comprit pas. Celui-là ne sût discerner la force émi-
nemment bienfaisante d'une parole libre et mûrie dans
les travaux et les luttes.
Sûrement, il crût bien faire, il pensa prudemment
agir par l'interdiction. — Il se trompa.
Cette contrainte nouvelle froissa. — L'arbitraire irrite
et aigrit.
18 PRÉFACE.
Une oeuvre bienfaisante qui, par ce moyen, pensait
secourir les inondés Suisses, fut brutalement privée de
son denier et nos malheureux frères voisins frappés du
même coup.
Le droit fut donc troublé.
Cette publication est faite pour réparer le trouble.
La liberté y reprend ses droits ; et, par le profit à
retirer, les infortunés inondés Suisses y retrouveront
leur compte.
Nous plaçons, ici, deux lettres de l'auteur par les-
quelles les journaux républicains expliquèrent au public
la tournure et l'esprit de l'incident préfectoral.
POLÉMIQUE. 19
(Progrès de Lyon, numéro du 30 août 1871.)
Lyon, 29 août 1871.
Monsieur le rédacteur en chef,
Il s'agissait d'une séance littéraire, ou plutôt de l'inau-
guration d'une série de conférences et lectures organi-
sées par la ligue républicaine des dames lyonnaises.
Assurément, il était permis d'en attendre les meilleurs
effets sous la direction d'une société démocratique qui,
vous le savez, est la résultante du dévouement, de
l'intelligence, de la bienfaisance, et, déjà, d'une expé-
rience éprouvée qui l'a élevée au niveau d'une vraie force
républicaine.
20 PRÉFACE.
Sur ce point, personne ne se trompe, et peut-être, ne
faut-il pas chercher ailleurs le motif de la mesure arbi-
traire contre laquelle nous protestons. — Pour qui,
sans se troubler, peut démêler la tournure de l'esprit
du jour, cette conjecture est forcée : la société de Saint-
Vincent-de-Paul aurait mieux réussi.
De qui se plaindre?
Du public ? — L'accueil universel que je rencontre,
me démontre que l'oeuvre était appréciée.
De la municipalité ? — Tout entière elle fut un appui ;
elle nous ouvrit ses palais.
De la direction des efforts? — La cause suisse est, ici,
si populaire, si chaude, si palpitante, qu'elle aurait ob-
tenu des sacrifices assurés.
De la loi, enfin? — Elle était avec nous, toutes ses
formalités, minutieusement, avaient été remplies.
Au soir du samedi j'arrivai donc avec une certitude.
Car une chose seule devait rester imprévue : — l'arbi-
traire.
L'arbitraire seul pouvait créer l'obstacle : — M. le
préfet avait suspendu la réunion.
Je fus conduit chez M. le préfet. Les voix les plus
autorisées, avec chaleur, intercédèrent. Spontanément,
j'apportai les explications les plus cordiales, les plus
pacificatrices ; je fis les offres les plus révérencieuses,
POLÉMIQUE. 21
les plus inusitées. — Nous rencontrâmes un parti pris.
Et, non-seulement nos libertés se heurtèrent contre la
suspension annoncée, mais elles furent brisées par la sup-
pression définitive et formelle.
Sous le ministère Emile Ollivier, Bonaparte régnant,
en face des barricades effectives de Belleville, ma lutte
républicaine, ouvertement engagée, avait subi une sus-
pension. Je combattis et je vainquis; Bonaparte n'alla
pas jusqu'à la suppression.
Ici, quand rien ne menace, dans ma propre cause,
sous le régime républicain ami, on supprime.
Qu'est-ce à dire?
Je ne puis m'arrêter à la futilité du prétexte de conve-
nances : — On n'aurait pas été assez tôt consulter le
préfet. — Toute question de vanité est indigne de ce
débat.
La loi?
Mais la loi permet la suspension par le préfet, non la
suppression que le ministre seul peut prononcer. — On
ne l'a pas dit.
Mais la loi est une loi politique de 1868, faite, spécia-
lement, pour étouffer le droit de réunion, droit de réu-
nion base essentielle du régime républicain triomphant
aujourd'hui. — Cette loi politique fut emportée par le
4 septembre avec toute la politique impériale.
22 PRÉFACE.
Ceux qui nous gouvernent, qui de leurs hôtels, de nos
hôtels, nous dictent leurs volontés, sont montés à ces
hôtels précisément par le droit de réunion, et, eux-
mêmes les premiers, en foulant aux pieds ces lois im-
périales, et impures.
Que ces lois reprennent leur force, et vous, impru-
dents, des préfectures, des parquets, devrez descendre
de vos fauteuils et réoccuper vos anciennes sellettes
d'accusés, de condamnés que nous avions brisées, bri-
sant ces lois.
Restaurer les lois politiques de l'empire, c'est restau-
rer l'empire ou les chaînes d'un despotisme de même
ordre.
Ah ! restons républicains.
Donc:
Ou bien les lois d'un souverain, empereur ou roi,
avec ses droits : les menottes.
Ou bien les lois du souverain, le peuple, avec le droit :
la liberté.
Qu'on sache à quoi s'en tenir.
Agréez, etc.
V. L F.
POLÉMIQUE. 23
(Défenseur des Droits de l'Homme, du 30 août 1871.)
QU'EST-CE QUI A DÉPLU?
Tout le monde attendait avec impatience, dimanche
dernier, la conférence annoncée au palais Saint-Pierre,
de M. Victor Le Febvre, quand tout-à-coup nous appre-
nons que, par ordre de M. le Préfet, cette conférence,
dont le produit était destiné aux inondés suisses, venait
d'être interdite.
Est-ce que l'autorité craindrait que le peuple, à l'appel
d'une voix éloquente et patriotique, n'exprimât trop
hautement sa sympathie et sa gratitude pour ces braves
Suisses qui ont sauvé notre armée et lui ont prodigué
les plus fraternels secours? Craindrait-elle que l'on parlât
devant lui de ces républicains de qui nous aurions tant
à apprendre, et que nous devrions depuis longtemps
imiter?
Bref, manifestations interdites pour l'anniversaire de
24 PRÉFACE.
notre chère République ; manifestations interdites pour
exprimer aux Suisses notre gratitude et nos sympathies.
Désormais il n'y a qu'aux royalistes auxquels il sera
permis de fêter leur saint Louis.
Nous laissons la parole à M. Le Febvre; il nous envoie
la lettre ci-après que nous nous empressons d'insérer.
VILLARD.
AUX LYONNAIS
MES REGRETS
Le samedi, 26 août, on lisait sur les murs de Lyon
cette affiche que nous résumons : — " Dimanche, 27,
à 1 heure, au Palais-des-Arts, Conférence sur l'Exter-
mination, au profit des inondés suisses, par Victor Le
Febvre, le laboureur tourangeau. "
Le dimanche, 27, au matin, ces mêmes affiches
POLÉMIQUE. 25
étaient transversalement rayées d'une large bande blan-
che portant : " Conférence ajournée par ordre de M. le
préfet. "
Cependant les journaux républicains, c'est-à-dire au-
jourd'hui gouvernementaux et conservateurs, avec une
extrême bienveillance, avaient fait toute la publicité fa-
vorable à l'oeuvre. — Heureuse, encore cette fois, de
concourir à une mesure de bienveillance au bénéfice de
la Suisse, sa glorieuse et bienfaisante voisine, la munici-
palité lyonnaise avait ouvert sa belle salle du Palais-des-
Arts.
Et, à une heure, malgré la bande préfectorale, trop
inaperçue, trop inexpliquée, sur la place des Terreaux,
se heurtant à cette porte du Palais qui appartient à la
ville et fermée par ordre du préfet, affluait la foule, avec
cette question universelle et nécessaire :
— " Ajournée !... Pourquoi ? "
Il faut répondre :
— Quoi? — qui répondra?—qui doit et peut ré-
pondre.
Appelé par l'infatigable dévoûment de la Ligue répu-
3
26 PRÉFACE.
blicaine, dont les jours se comptent par le nombre de
ses oeuvres bienfaisantes, le paisible et pesant laboureur
(molles Turones) retournant contre lui-même l'aiguillon
de ses deux boeufs, s'était enfin difficilement, à la lon-
gue, arraché au calme de sa charrue. — O fortunatos
nimium!... — Il avait fait cent vingt lieues dans un
vagon-étuve, chauffé, consciencieusement, à quarante
degrés ; avec la poussière noire, aux gorges de Tarare.
Il arrivait, au soir du samedi, séparé de la bienveil-
lance de ses auditeurs lyonnais, seulement par l'épais-
seur d'une nuit. Confiant, espérant, heureux, il dormit
avec un songe d'or : l'or de la recette montant les flots
bleus du Rhône, et, à Genève, atteignant la main de
celte noble et pure amie, la République suisse ; main
qui nous fut ouverte naguère quand tant d'autres se fer-
maient, et que le songeur, portant son obole aux jours
d'épreuves, baisait avec transports.
L'émotion le réveilla, et le brillant soleil du diman-
che, — hélas ! ce soleil éclairait en plein la bande préfecto-
rale.
Comme la foule, il courut ; et, comme elle, interrogea.
— " Pourquoi?
— " Le préfet le veut ainsi. Sans doute quelque chose
a déplu. — Des détails, le titre...
POLÉMIQUE. 27
— " Il fallait changer le titre ; se plier à toutes les
exigences du préfet ; du préfet républicain, avec lequel
nous marchons, notre ami. "
— " Nous avons tout tenté, tout offert... — Ne dé-
plairiez-vous pas à l'archevêque ?...
— " Au fait, il y a eu un 4 septembre ; les lois poli-
tiques impériales sont abrogées ; le droit de réunion est
entier, nécessaire, primordial. "
— On est naïf aux champs.— Nous avons agi comme
si les lois du Bonaparte étaient toujours sous la sauve-
garde de ce fort : — Signatures, délais, déclarations,
ponctuellement tout est fait. — Le préfet ne veut pas.
—" Mais légalement et bonapartement parlant, le
préfet n'a rien avoir en ceci, il n'a qu'à nous envoyer
son monde à la séance. "
— " C'est vrai, mais il ne veut pas : — C'est tout. —
Et, finalement, il ferme la porto avec nos clefs qu'il
prend, ses hommes et leurs accessoires ; il a tous acces-
soires ad hoc, ses hommes prêts et, maintenant nos
clefs."
Ah !... j'y cours.
Des hommes importants se précipitent tant pour in-
troduire le rustre que pour corriger ce patois âpre des
28 PRÉFACE.
parpaillots de Rabelais, pour éviter toutes inconvenances
et lui faire quitter ses sabots.
UN PERSONNAGE. — " M. le préfet, nous nous sommes
intéressés à cette conférence ; il s'agit d'une bonne
oeuvre, d'une oeuvre de reconnaissance ; nous vous
supplions... "
LE PRÉFET. — " Je regrette, je voudrais, je suis fâché,
je ne puis... "
LE RUSTRE.— "Vous êtes républicain, je suis répu-
blicain. Nous avons travaillé pour la même cause, nous
l'avons gagnée ensemble, nous marchons dans la même
route. Je ne demande que la consolidation de ce que
vous voulez affermir. Comme vous, je demande la Ré-
publique par le calme, la pacification, l'apaisement. —
Nous sommes amis. "
LE PRÉFET. — Sourire léger.
LE RUSTRE. — " Vous avez dit : le jour, changeons
le jour; le titre, changeons le titre; le sujet, changeons
le sujet.
LE PRÉFET. — " On a eu tort de ne me pas venir trou-
ver d'abord... Un changement... On nous accusera de
comédie. Il fallait venir. — Le mal est fait. "
LE RUSTRE. — " Mal réparable. On n'est pas venu
POLÉMIQUE. 29
d'abord à vous : j'arrive, et me voilà; déférences tant
que vous voudrez. — Voulez-vous discuter la légalité?
parlons. — Voulez-vous l'extrême limite de la condes-
cendance ? Donnez-moi votre titre, votre sujet, votre
jour, votre heure, votre programme. "
M. le préfet, c'était beaucoup. Un très-habile disait
depuis : J'aurais accepté ; j'aurais donné pour sujet :
l'AMÉNITÉ DES PRÉFETS DE LYON ; le conférencier était
collé.
Le préfet est d'autre avis ; il se lève et congédie.
LE PRÉFET. — " Retournez chez vous. — Si plus
tard... je verrai... je vous enverrai un télégramme...
vous reviendrez... "
LE RUSTRE. — " Arrivée 120 lieues,
retour 120 lieues,
revenir 120 lieues,
retourner 120 lieues.
Sans autre motif, au total 480 lieues.
C'est raide.
— (A part : ) Si au moins vous m'offriez votre ber-
line... "
LE PRÉFET. — " Bojor... "
LE RUSTRE. — " Excellence ! -Veuillez agréer l'assu-
30 PRÉFACE.
rancc la plus distinguée...—Nonobstant.—C'est comme
qui dirait le bon plaisir.—C'est la guerre sans motif avoué,
—Rien entre vous, M. Valentin, citoyen, et moi citoyen
Victor LeFebvre.— Donc, la guerre entre vous, préfet
de la Républiqne, en mon pays omnipotent, parait-il, et
moi simple citoyen ; mais citoyen libre, et sans peur, à
l'abri des lois.
Aucun reproche ne saurait vous atteindre ; vous êtes
la force.
—La lâcheté, pour moi, si je reculais dans ma faiblesse.
— Vous voulez la guerre ? "
LE PRÉFET.—" Je prends tout sous ma responsabilité.»
LE RUSTRE. — "Eh bien ! accepté. Je subis. — Mes
armes sont la publicité. "
J'en use.
Lyonnais, jugez !
Ma conférence ne restera pas dans ma gorge. Sous la
sauvegarde des lois, elle sera imprimée et vendue au
profit de l'oeuvre qui m'avait appelé.
Que si des républicains libres veulent l'entendre,
qu'ils m'appellent. Dans la loi, à moins de l'arbitraire,
— je suis à eux.
V. L F.
ÉPISODE
L'EXTERMINATION
Toute cette nuit du 27 mai (1871) j'avais
entendu comme les contre-coups de la canon-
nade ; je n'eus pas de peine à être debout
d'assez bonne heure au matin du dimanche 28.
Le garde champêtre, allant de chez M. le
maire au bourg, passa par la ferme et nous
communiqua, comme la veille, la dépêche qu'il
allait afficher.
34 L'EXTERMINATION.
Quelle semaine ! Paris en feu, cinquante
mille morts, le massacre en masse des vain-
cus ; — vaincus français, vainqueurs français ;
et, sur le second plan, vers Saint-Denis et les
forts, les Prussiens, gras, frais, réjouis ; réjouis-
du vin de nos coteaux, engraissés de nos dé-
pouilles volées dans nos demeures, et ricanant,
comme le spectateur de la galerie féroce, pen-
ché sur l'arène devant le jeu des gladiateurs.
— Morituri ? — Non : Mortui sunt ! — Car
c'est la fin, la dernière scène du grand drame
qui se joue depuis six semaines au son d'un
formidable orchestre de mitrailleuses et des
batteries de Montretout.
Machinalement, je suivais le garde cham-
pêtre dans la direction du bourg.
En face mes semis de betteraves, il dit :
— " Par ainsi, cela fait trois ans de séche-
resse. Vos betteraves vont griller comme vos
LE PAYSAN.
foins ; la vigne a gelé quand elle devait fleurir.
Où voulez-vous qu'on aille comme çà? Le bon
Dieu n'est pourtant pas mort! "
— " Assez malade seulement, répondis-je.
— C'est une série, mon pauvre ami : — les
sept vaches maigres.... "
— " Si elles n'étaient que maigres, s'écria le
garde champêtre! — Sur les deux de mon
étable, l'une n'a pu atteindre la pointe de
l'herbe, comme tant d'autres aux voisins,
avant mars elle est morte de faim ; la meil-
leure avait été requise par les Prussiens ; je l'ai
vue tuer, pour les officiers, devant la porte à
Tendon le boucher. "
Le brave homme avait les larmes aux yeux.
Je lui dis : — " Nous avons été éprouvés.
C'est passé.— Aujourd'hui, tournons les yeux
vers la funèbre boucherie ; auprès, nos mal-
heurs sont mesquins. — Jean Lourdeau, le fils
36 L'EXTERMINATION.
de l'adjoint, est dans les troupes versaillaises ;
Michel Testut était resté à Paris. Deux amis
au village! Où se sont-ils rencontrés? Les Tui-
leries, l'Hôtel de Ville.... "
— " Vous les avez vus, interrompit le garde
champêtre? Voilà des maisons que je ne con-
naîtrai jamais, et n'y tiens guère. Pierre, mon
neveu, est par là, lui aussi; mais où,— à
droite, à gauche? S'il n'en revient, qui jamais
le saura? — Ce matin, comme je descendais du
château, le maire disait : — " Plus ils en feront,
peut-être, mieux çà vaudra; on exterminera
jusqu'au dernier, et nous aurons le calme et
l'ordre. " — Moi, qui vous parle, je ne sais
pas voir si au fond, mais, selon mes petites
connaissances, je calcule : — Voyez-vous, il
me reste huit pièces de vin, et, au jour des
Prussiens, j'avais caché dans le fagotier deux
cents boisseaux de bon froment. Paris ouvert,
LE PAYSAN. 37
savez-vous, le blé de cinquante sous va mon-
ter à trois francs ; et, quant aux tonneaux,
vous comprenez, les balles ont piqué dans les
fonds bigrement de coups de vrille. "
Sur cette plaisanterie, il se mit à rire.
J'éprouvai comme un petit froid dans le dos
et je laissai le garde champêtre s'en aller seul.
Je m'assis un moment sur ce petit tertre
herbu.
Je l'ai élevé, je l'ai gazonné de mes mains;
les ondes des harmonies de la solitude cares-
sent ses flancs et viennent doucement vibrer
dans les cimes de son herbe. Quels charmes
4
38 L'EXTERMINATION.
naguère encore, quels souvenirs jeunes et frais
toujours; quels échos lointains adoucis, quel
calme du coeur !
Mon frère, en ta belle maison des belles rues
de Paris, que faisait fructifier l'Empire; —
mon ami, si ardent, si pressant, si convaincu
dans ta feuille vaillante, qui bafouais les gran-
deurs vaines à leur source même, qui démas-
quais les hontes, et, sous les périls, élucidais
les vrais principes du juste et de l'honnête;
mes bons amis, que de fois vous ai-je envoyé,
de là, mes voeux pour vos travaux tourmen-
tés, pour vos combats différents; et, aussi,
l'expression souriante de ma paix, de ma vie
pleine, de la simplicité mais de l'ampleur des
champs!
De ce tertre herbu, en face le pré que j'ai
applani et semé, en face la vigne que j'ai plan-
tée. Ma pauvre vigne! gelée à la fin du mois
LE PAYSAN. 39
des fleurs : — les Prussiens, en passant, l'a-
vaient regardée. — Mon pré ! au-dessous, que
le froid a fait rentrer quand la saison le forçait
de sortir, maintenant desséché par le vent
d'Est. — Vos maisons, vos affaires, vos luttes
dans les dangers. — Quelle est donc celle de
ces causes qui, sur ce banc paisible, aujour-
d'hui, me serre le coeur comme ferait un étau ?
— Quelle époque! Quelle société est la vôtre?
Assombri, je suivis le chemin du bourg.
Au détour du taillis, je rencontrai Content,
le gros fermier voisin.
— " Mauvaise affaire, dit-il, les blés ne
40 L'EXTERMINATION.
rendront par deux fois la semence; les ouvriers
sans travail grondent en face du pain qui de-
vient rare ; et le commerce s'est fermé net
avec les portes de Paris. "
— " Voisin, interrompis-je, voilà la première
fois que je vous vois mécontent. "
— " Eh ! qui ne le serait, reprit-il avec hu-
meur. Les affaires reprenaient. Que veut-on
là-has? "
— " Ce qu'on veut, cria une voix derrière?
Je vais vous le dire. "
Nous nous retournâmes, Benin le journalier
et Jacques Durcoeur nous atteignirent.
Jacques Durcoeur est maréchal au bourg. Il
était soldat en 48 ; en 51, il refusa de se battre
aux faubourgs de Lyon, c'est le chef des ré-
publicains de la contrée; c'est lui qui parlait,
Il continua:
— " Malgré que je vous en aie dit, vous
LE PAYSAN. 41
avez nommé tous les nobles et les riches : les
riches et les nobles travaillent pour eux et non
pour vous, c'est logique. Ils vous donneront
Henri V dont vous ne voulez pas. A qui vous
en prendre? C'est vous qui l'aurez fait.— Ceux
de Paris ont vu le mal et ils se sont battus
pour l'empêcher, voilà. Ils sont plus consé-
quents et plus courageux que vous. "
— " Vous qui avez le courage, objecta Con-
tent, que n'êtes-vous allé les défendre ? "
Durcoeur répondit : — " J'aurais marché
pour cette cause, jusqu'en deçà du pillage, car
je suis honnête homme avant tout; mais j'ai
ma femme, mes enfants ; et croyez-vous que
l'ouvrier ne se lasse pas d'être la chair à canon
permanente. Depuis cinquante ans, il n'y a
que lui qui donne : toujours debout, toujours
vaincu, toujours déporté ou fusillé par les heu-
reux qui ne se battent pas, eux, mais qui font
42 L'EXTERMINATION.
battre vos enfants à vous, à leur profit, pour,
après, quand la besogne est faite, les refouler
dans vos guérets, la pioche à la main ; comme
Benin, que voilà, qui rentre seulement de la
matinée, piochant ses pommes de terre depuis
quatre heures. — C'est à toi, Benin, de mar-
cher quand il s'agit de revendiquer tes droits à
ta part de bien-être ; jeune, fort, sans autre
souvenir que la misère de ton père, sans autre
ressource que tes deux bras , vas donc, au
moins, demander l'instrument de travail que te
doit la société. Ne sens-tu pas que, du moment
que tu es là, tu as droit comme les autres, à
une place au soleil ? "
Benin accentua un sourire long, mélancoli-
que, et dit, sans se presser, pesamment, d'un
ton placide :
— " Je ne connais pas ce que tout çà peut
vouloir dire. — Mon père a pioché pendant
LE PAYSAN. 43
toute sa force. Quand il a faibli, il a pioché
encore. — A la fin, il a manqué de pain, et il
a mendié, et il est mort. — C'est ma condition.
Je pioche parce qu'il le faut et je piocherai
jusqu'au bout. — Si le blé valait seulement
trente sous au lieu de trois francs ! — Quant à
me battre, je n'y entends rien. Si on me de-
mande à l'armée, tant pis ; je sens bien que
j'irai et que je ferai comme les autres; mais
tant pis. "
- " C'est-à-dire, reprit Content, que je
vous vois faire à tous, ce que vous nous repro-
chez. — Benin ne demande que du travail,
s'il y en a, et du pain; Durcoeur parle plus,
mais il s'occupe de sa petite famille et de
souffler sur le feu de la forge. Eh ! bien donc,
moi, je suis heureux dans ma ferme et ne m'in-
quiète pas du reste. — Chacun pour soi. "
— " Ne voyez donc pas au-delà, répartit
44 L'EXTERMINATION.
Durcoeur, et, — vienne la culbute, — la
ferme, le fermier et le bonheur seront à vau-
l'eau. "
— " Le premier de nos besoins à tous, dis-
je, me paraît être d'en connaître plus long et
de nous instruire. En société, chacun de nous
est attaché au voisin comme sont attachés les
anneaux d'une même chaîne. — Nous sommes
solidaires. — Empêchons le tirage, et tâchons
que le chaînon d'à-côté ne soit pas plus faible
que le nôtre : s'il casse, nous culbutons. "
Sur ce mot, nous faillîmes culbuter nous-
mêmes sous un cabriolet, trop lancé, que le feu
de la conversation nous avait empêché d'en-
tendre.
— " Oh ! oh ! cria Durcoeur. "
Content épanouit sa mine et tendit la main
au conducteur.
— " Eh ! c'est le frère de M. Sagace ; M. Sa-
LE PAYSAN. 45
gace, votre confrère en république, Durcoeur.
Monsieur est un réfugié parisien qui a fui la
bagarre, et qui voudrait la voir finie... "
— " Dieu merci, elle l'est, répondit le frère
Sagace. Les derniers coups de canon ont été
tirés hier soir. Belleville et les Buttes-Chau-
mont sont enlevés aux brigands. Hier, on en a
tué dix mille, "
— " Dix mille, — fit Content, du ton qu'il
sait dire au marché, indifférent et narquois :
dix mille? Ah! dix mille, c'est cher. "
Durcoeur s'écria : — " Ah ! mon Dieu ! "
Benin ricana lourdement : " Eh.. eh.. eh.. "
Je hasardai : — " Dix mille ! c'est beau-
coup. "
— " Ce n'est pas assez, répartit le parisien
d'un ton élevé. Ma maison de revenu est près
du Palais-Royal qu'ils brûlent. J'ai un pied-à-
terre à Neuilly ; qu'en ont-ils fait les miséra-
46 L'EXTERMINATION.
bles?—Je faisais travailler serrurier, menui-
sier, peintre... "
— " Et vous, interrompit Durcoeur ?
— " Moi ? — je payais. — Ce n'est pas dix
mille, ce n'est pas vingt mille qu'il fallait fu-
siller, ce sont les cent cinquante mille forcenés
qui ont attaqué l'ordre. Quant à ceux qui les
ont encouragés ou qui, de près ou de loin, pen-
sent comme eux, à Cayenne. Au moins nous
retrouverons la tranquillité. "
— " À ce compte-là, dit Content, votre frère
le républicain, chez qui vous couchez, pourrait
bien se tenir prêt à l'embarquement. "
Le parisien fit, de la main, ce geste à revers
qui signifie : le bonnet par-dessus les moulins ;
et il dit crânement :
— " Que voulez-vous ! Il faut, à l'occasion,
savoir être juste et ferme... "
— "Et humain après propriétaire, dit
Durcoeur. "
LE PAYSAN. 47
Mais le cabriolet n'entendait plus. — Le
même geste abandonné qui jetait la famille à la
mer avait cinglé le cheval fringant. Balancée
sur des ressorts moelleux et rapides la doc-
trine se hâtait de gagner le bourg pour s'éten-
dre.
Le cheval était celui du frère.
Nous avançions soucieux, divisés, le front
penché.
Les arrivants avaient grossi le groupe. En
entrant au bourg, nous pouvions être une
quinzaine.
Chacun, bien entendu, s'entretenait, comme
48 L'EXTERMINATION.
sujet principal, des vignes, des blés, de la sai-
son trop âpre ; on dénigrait le réussi, on nar-
guait le novateur, on vantait sa propre ma-
nière, à soi ; jalousie, forfanterie, égoïsme,
comme de raison, avaient franc et libre cours
à l'entrée de ce bourg français.
Pourtant, un frémissement inquiet, distinc-
tement, détonnait dans ce concert.
Un fils, un cousin, un frère était dans ou de-
vant Paris, ou bien, par chance, encore en Si-
lésie, hélas ! — Ces atteintes étaient moins
vives, sûrement, qu'une grêle sur la récolte,
un incendie, la mort d'un boeuf, une perte
tangible se chiffrant en écus ; mais, tout de
même, la nature agit : secondairement donc,
on parlait de Paris; du feu, du massacre, des
prisonniers par vingt et trente mille, des tués
par vingt et trente mille.
L'un de nous, ému, voulant se faire idée,
LE PAYSAN. 49
compara même ainsi : —■ C'est comme si
soixante communes comme la nôtre, avec fer-
mes, hameaux, villages s'effondraient d'un
coup ou se trouvaient écrasées sous quelque
pierre énorme, sans qu'il échappât un habitant ;
avec le sang sortant par dessous, emplissant les
ruisseaux.
À la messe on devait prêcher sur les mérites
de saint Hildevert. — Tous quinze, nous réso-
lûmes d'aller chez maître Prudant, homme
sage, de bons conseils et qui, sûrement, trou-
verait quelque chose de sensé à nous dire.
50 L'EXTERMINATION,
Maître Prudant fit apporter quelques cru-
chées de petit vin clairet sur la grande table
de sa chambre à manger, et, quand nous fû-
mes tous établis autour, il nous conta ce qu'il
savait.
— « Ce dont vous parlez, dit-il, mais c'est
de la politique : le savez-vous ?
Le temps n'est pas éloigné où il n'était pas
permis d'en dire un mot, sinon pour applaudir.
— Ce temps reviendra-t-il ?
Ce sera comme vous le voudrez bien, mes
MAITRE PRUDANT. 51
amis, car, aujourd'hui, la politique c'est nous
qui la faisons; elle nous appartient à tous, elle
est publique. Le mot République, que vous
appréhendiez tant, ne veut pas dire autre
chose. C'est nous qui nous gouvernons nous-
mêmes.
Pensez que si chacun de nous, comme
Monsieur le Marquis, prenait un intendant
pour diriger son domaine, les dépens seraient
lourds. Mieux vaut le diriger soi-même.
Il en est de la chose publique comme de la
chose privée. Ne subissons plus d'intendants
qui deviennent nécessairement nos maîtres, et
qui coûtent les yeux de la tête. Faisons nous-
mêmes , économiquement, nos affaires et
nommons pour nous représenter aux conseils
où nous ne pouvons aller tous, des hommes
comme nous , qui nous connaissent et qui
veulent ce que nous voulons.
52 L'EXTERMINATION.
C'est ici le vrai point délicat, au sujet duquel
il faudrait y voir clair et nous tenir comme les
doigts de la main. Unis nous ferons ce que
nous voudrons, car nous sommes le grand
nombre et, par conséquent, la force. Au con-
traire, si nous nous tenons divisés dans notre
ignorance : — celui-ci écoutant le bourgeois
qui a peur du travail et veut vivre dans le
repos, par nous mais loin de nous ;—celui-là
écoutant le curé qui pense à engraisser sa
prébende et veut nous mettre sous cloche pour,
à tâtons, nous livrer au noble son appui ; —
l'autre, enfin, écoutant le châtelain lui-même
qui lui promet le collier doublé de molleton ;—
nous sommes ainsi conduits par un petit
nombre, gens de castes et de privilèges, qui
vivent de travail, sans doute, puisqu'on ne
peut vivre autrement, mais du nôtre, dont les
intérêts sont en opposition avec nos intérêts;
MAITRE PRUDANT. 53
si bien que, au lieu de marcher ensemble et
d'un pas libre , comme il est juste, vers la vie
sérieuse, la vie paisible, la vie heureuse, dans
le travail et par le travail, nous semblons bien
plutôt un énorme troupeau de moutons
conduit par quelques industriels, le bâton en
mains, le chien adroit à nos flancs, et dirigés
vers les pâturages de leur choix, où ils nous
occupent à produire : la laine pour le jour de
la tonte, et la viande pour la boucherie...
Boucherie prussienne, quand il leur plaît, à
Metz, à Sedan, à Forbach, à Reichshoffen ; bou-
cherie italienne, comme à Montana ; boucherie
russe, comme à Sébastopol; boucherie mexi-
caine, au-delà des mers ; boucherie chinoise, à
l'autre bout du monde ; boucherie au pôle,
quand le pôle sera découvert. Boucheries dans
tous les coins d'Europe, d'Àusterlitz à Wa-
terloo. Boucheries des Louis en France, bou-

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