Extraits du "Lexicon politique", ouvrage inédit du chevalier de Sade. Volume 2

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1831. In-8°.
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Publié le : samedi 1 janvier 1831
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PRESAGES.
Tout présage n'est pas trompeur.
Dans les beaux siècles de leur histoire, les Romains croyaient
aux augures; et les Romains de ce temps là nous valaient
bien. Ayant de placer quelqu'un à des fonctions importantes
et délicates, le cardinal Mazarin avait l'attention de deman-
der, dans son mauvais langage, cet homme est-il houroux ?
D'où vient y a-t-il des gens très-malheureux, dont tous les
instans déplorables de leur vie ont été, pour ainsi dire, an-
noncés par des présages sinistres, précurseurs trop infaillibles
des calamités inséparables de leur destinée et des catastrophes
terribles sous lesquelles ils devaient enfin succomber ? Notre
infortuné Louis XVI et sa fidèle compagne MARIE-ANTOINETTE
nous offrent un exemple récent de cette fatalité désespérante,
poursuivant sans relâche deux têtes couronnées qui, par leurs
vertus et leurs bonnes intentions, méritaient un sort plus
heureux.
Louis-Auguste, titré duc de Berri, depuis Louis XVI, na-
quit à Versailles le 25 août 1754.
Plusieurs circonstances sinistres se réunirent pour annon-
cer que ce prince, comme souvent il le disait lui-même, n'é-
tait pas né heureux. Il vint au monde dans l'isolement il n'y
eut que quatre témoins à l'accouchement de madame la dau-
phins (1). Aucun prince n'y assista, la cour se trouvant à
Choisy avec toute la famille royale. Dès sa première heure,
un PRESAGE effrayant prédit les malheurs qui, jusqu'à sa mort
(1) Ces quatre témoins furent le chancelier, le garde-des-sceaus, le contrôleur
général et le marquis de Puisieux.
plus que tragique, se succèderaient continuellement sur la
tête de ce nouveau-né. Le courrier dépêché à Louis XV, pour
lui apporter cette heureuse nouvelle, s'étant cassé le cou pour
avoir voulu aller trop vite.
Une particularité qui se lie encore à la naissance du duc de
Berri, depuis Louis XVI, n'a pas échappé aux observateurs
qui sont venus depuis. Des tracasseries sérieuses animaient
alors la cour contre le parlement de Paris. Louis XV l'avait
exilé à Pontoise au mois de mai 1763, et il fut rappelé le 4
septembre 1754, onze à douze jours après l'heureux accou-
chement de madame la dauphine. Ainsi la naissance et la
mort de Louis XVI coïncidèrent d'assez près avec la renais-
sance et la destruction de ses parlemens. Ce fatal rapproche-
ment prouve, plus que tout le reste, combien ces deux ins-
titutions (1) monarchiques se tenaient ensemble.
La ville de Paris qui devait, suivant l'usage, donner une
fête a l'occasion de cet heureux événement, voulut en don-
ner une autre pour le retour de ses magistrats : la première
fut d'une lézinerie sans exemple, et elle déploya dans la se-
conde la plus grande magnificence. Le contraste fut si révol-
tant que le premier président, depuis chancelier Maupeou,
se vit mandé à Versailles pour rendre raison de cette inconve-
nance (2).
Les réjouissances données en 1770, à l'occasion de, son ma-
riage avec Marie-Antoinette d'Autriche, au lieu d'être des
jours de fête, ne furent au contraire que des jours de deuil,
par le grand nombre de personnes qui y périrent. Nous y re-
viendrons lorsque nous aurons fini, pour plus de clarté, la
triste énumération des PRÉSAGES qui, pendant le cours de
leur vie, n'ont pas cessé de poursuivre ces deux augustes
(1) Oui, sans doute, Louis XVI a été une institution monarchique en France
pendant tout le temps de son règne.
(2)Le Dauphin, fils de Louis XV, par Durozoir. Paris, 181 5. Pag. 318.
(3)
époux, qu'en naissant le destin avait condamnés à périr misé-
rablement sur un échafaud.
Au sacre de Louis XVI, en 1775, le doyen des maréchaux
de France, M. de Clermont-Tonnerre, représentant le con-
nétable , le porte-épée de la couronne, manqua de la laisser
tomber, à cause de la faiblesse de sou grand âge.
Le cardinal de La Rochemont ayant près de quatre-vingts
ans, voulant poser la couronne sur la tête du roi, ses mains
défaillantes la firent vaciller, et, sans un assistant, elle roulait
par terre.
Lorsqu'on posa la couronne sur sa tête, Louis XVI y porta
la main et dit : Elle me gêne. Henri III avait dit : Elle me
pique. Les témoins les plus rapprochés de Sa Majesté furent
frappés de la similitude qu'ils remarquèrent entre ces deux
exclamations. On peut juger pourtant que ceux qui avaient
alors l'honneur d'approcher d'assez près le jeune monarque
pour entendre ce qu'il disait, n'étaient pas de cette classe
que des lumières bornées rendent superstitieuse (1).
Louis XVI avait une prédilection pour les éludes de la géo
graphie. La lecture des voyages de Cook avait excité en lui
l'honorable émulation de vouloir que sa marine rivalisât, en
ce genre, avec celle des Anglais. Il choisit La Pérouse pour
conduire cette expédition : il aurait pu en prendre un meil-
leur. Il était peut-être le seul officier de la marine qu'il con-
nût personnellement. Sa Majesté prit un vif intérêt à celte
entreprise. L'armement des deux bâtimens destinés à faire ce
voyage autour du monde fut fait à Brest, avec le plus grand
soin, en 1785. Louis XVI lui-même en composa les instruc-
tions qui sont un chef-d'oeuvre. Mais, comme il était écrit
dans le livre des destins que cet infortuné monarque porterait
malheur à tout ce qu'il toucherait, le sort le plus affreux fui
la fin tragique des vaisseaux et des hommes chargés d'exécu-
(1) Mémoires de madame Campan. Pans, 1822. Tome I, chap. V, pag. 115.
(4 )
ter son projet favori, et qui tenait tant au coeur de ce bon roi.
Une escadre d'évolution avait été rassemblée à. Cherbourg
pour l'arrivée du roi. Elle était composée d'une douzaine
de bâtimens de guerre, gros et petits, sous les ordres de
M. d'Albert de Rions , chef d'escadre. Sa Majesté daigna
monter et dîner à bord du vaisseau commandant, nommé le
Patriote; et ce sont les patriotes qui, sept ans après, ont porté
sur l'échafaud ce malheureux prince ! vaisseau, portant un
nom si honorable en 1786 et devenu depuis si odieux,
peut donc à présent se considérer comme un PRÉSAGE , un
avertissement dont le véritable sens n'a été bien compris que
quelques années après.
Pendant son séjour à Cherbourg, on voulut y couler un
cône devant lui : un cable destiné à cette opération, cassa.
Le cabestan auquel il était attaché se déroula, et ses barres
s'échappèrent avec force, tuèrent ou blessèrent plus de qua-
torze personnes.
M. Edouard Dillon, surnommé le beau Dillon, colonel
d'un régiment de son nom, au service du roi d'Angleterre, et
en garnison en Corse, nous dit en très-petit comité, chez
lord Minto, vice-roi de cette île, que, quelques années avant
la révolution, en 1784 ou 1785, une de ces sybilles, fort en
vogue à Paris, donnait la bonne aventure des gens sur la
simple inspection de leur, portrait. On en parla beaucoup un
jour chez MONSIEUR, frère du roi Louis XVI. Les contes
qu'on en fit piquèrent la curiosité de ce prince. On nomma
de suite des commissaires-vérificateurs, et on leur confia
cinq ou six miniatures ou tabatières à portrait qu'on put
rassembler parmi les personnes présentes. MONSIEUR y ajouta
une bonbonnière où le roi son frère était représenté dans le
costume, d'un rôle qu'il avait joué sur le théâtre de l'intime
société de la reine, en habit de paysan, et sans décoration
ni autre marque qui pût le faire reconnaître. La prophétesse
( 5)
les examina l'un après l'autre avec la plus grande attention,
et prononça à tort et à travers sur le sort futur de ceux dont
elle étudiait les traits; mais, lorsqu'elle en vint au portrait de
Louis XVI, elle le jeta avec indignation sur le canapé, en
s'écriant : Fi donc! il périra sur un échafaud.
L'annonce faite en 1784 ou 1786, que le roi de France
périrait sur un échafaud, parut une idée si absurde qu'elle
n'inspira pas une grande confiance pour les prédictions de
cette sorcière. Le temps nous a malheureusement convaincu
que pour cette fois elle avait au moins deviné juste.
Le 23 juin 1789, le roi entrant aux états-généraux pour y
promulguer cette fameuse déclaration qui porte le nom de sa
date, M. Paporel, un des secrétaires du cabinet, et faisant
partie du cortége, tomba mort aux pieds de Sa Majesté, sur
le seuil de la porte de la salle où les trois ordres se trouvaient
réunis. Ce PRÉSAGE avertissait sans doute Louis XVI de ne
pas aller plus loin, de ne point s'enfoncer dans ce guépier et
de changer de route.
L'on dirait que ces PRÉSAGES , ces signes de malheur, accu -
mules sur la tête de ce prince infortuné pendant sa vie, n'é-
taient point encore épuisés long-temps après sa mort. Lors-
qu'en 1814, on transporta solennellement à St.-Denis les os
de Louis XVI et de la famille royale, juridiquement assas-
sinés sous le règne de Robespierre, le corbillard, qui renfer-
mait les restes du roi-martyr, passa sous un réverbère, sur
le boulevard des Italiens, presque vis-à-vis le théâtre des Va-
riétés. La couronne royale qui le surmontait s'embarrassa
dans la corde de ce fanal, s'y attacha, et y resta suspendue
par le mouvement de translation de la voiture. On la vit en
l'air, sans soutien, et vacillante pendant quelques instans au
gré des premières impulsions qu'elle avait reçues par la mala-
dresse et l'imprévoyance de son conducteur. Par bonheur, elle
ne tomba pas : le PRÉSAGE eût été alors beaucoup plus sinistre.
( 6 )
On vient de voir par quelle gradation de funestes PRESAGES
le destin annonçait à l'univers la triste fin qu'il préparait à ce
prince né malheureux. Hélas! pour comble d'infortune, on
l'unit avec une princesse qui, comme lui, méritait un meil-
leur sort, et dont la vie la plus heureuse, en apparence, fut,
dès sa plus tendre jeunesse, empoisonnée par des PRÉSAGES
effrayans. Cette bonne reine, pleine de grâce et de courage ,
s'en est rappelée dans le cours des situations pénibles où la ré-
volution l'a souvent mise : et c'est, pour ainsi dire . sous sa
dictée que nous allons en tracer l'histoire (1).
Marie-Antoinette-Sophie-Jeanne de Lorraine, fille de
François de Lorraine et de Marie-Thérèse d'Autriche, naquit
à Vienne , capitale des états de l'impératrice sa mère, le
2 novembre 1755, jour fameux par le tremblement de terre de
Lisbonne. Cette catastrophe, qui semblait marquer par un
sceau fatal l'époque de sa naissance, sans être pour cette
princesse le motif d'une crainte superstitieuse , avait pour-
tant fait une forte impression sur son esprit.
A son dernier voyage pour Inspruck, l'empereur son père
étant déjà dans sa toiture ordonna à un dp ses gentilshommes
d'aller chercher et de lui amener l'archiduchesse Marie-An-
toinette. Quand elle fut arrivée, il tendit les bras pour la re-
cevoir, et dit, après l'avoir pressée contre son coeur : J'avais
besoin d'embrasser encore une fois cette enfant. En effet, l'em-
pereur François mourut subitement dans ce voyage et ne re-
vit plus sa fille chérie.
Cette princesse éprouvait une légère peine au souvenir de
cette petite entrevue et du triste pressentiment qui l'avait oc-
casionnée.
Son frère, l'empereur Joseph, perdit sa femme ; elle lui fut
(1) Les PRÉSAGES qui suivent sont en grande partie extraits des Mémoires de
madame Campan, femme de chambre et souvent la confidente de la reine Marie-
Antoinette.
( 7 )
enlevée en peu de jours par une petite vérole de la plus mau-
vaise qualité. Son cercueil venait d'être déposé dans le caveau
de la famille impériale. L'archiduchesse Josèphe, accordée
au roi de Naples, au moment de quitter Vienne reçut de l'im-
pératrice sa mère l'ordre de ne point partir sans avoir été
faire une prière dans le caveau de ses pères. La jeune prin-
cesse, persuadée qu'elle gagnerait la maladie dont sa belle-
soeur venait d'être la victime, regarda cet ordre comme son
arrêt de mort. Elle aimait tendrement sa soeur Marie-Antoi-
nette; elle la prit sur ses genoux, l'embrassa en pleurant et
lui dit que'elle ne la quitterait pas pour se rendre à Naples,
mais bien pour ne plus la revoir; quelle allait descendre au
caveau de ses pères, mais qu'elle y retournerait bientôt pour
y rester. Son pressentiment fut réalisé. Une petite vérole con-
fluente l'emporta dans peu de jours. Sa soeur cadette monta à
sa place sur le trône de Naples.
La préférence marquée que l'empereur son père et l'archi-
duchesse sa soeur avaient donnée à Marie-Antoinette sur ses
autres soeurs, pour épancher dans son sein les noirs pressen-
timens dont ils étaient pénétrés, se peignaient dans son es-
prit en PRÉSAGES prophétiques, qui, de temps en temps , af-
fligeaient le coeur de cette bonne reine.
Il y avait à Vienne, pendant l'enfance de Marie-Antoinette,
un docteur nommé Jean-Joseph Gassner, célèbre taumaturge,
qui croyait de bonne foi guérir une foule de maladies par la
seule imposition des mains (1). Gassner, doué d'une imagi-
nation exaltée, se persuadait avoir des inspirations. L'impéra-
trice Marie-Thérèse le protégeait, le recevait quelquefois
plaisantait de ses visions, et l'écoutait pourtant avec une sorte
d'intérêt. Dites-moi, lui demanda-t-elle un jour, simon An-
toinette doit être heureuse? Gassner pâlit et garda lesilence
(1) Mesmer ne serait-il qu'un de ses eleves?

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