Fables de Florian... / avec des notes par H. de Suckau. suivies [des poèmes de Tobie et de Ruth et]. d'un choix de fables de Lamothe et de l'abbé Aubert

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Bernardin-Béchet (Paris). 1870. 392 p. : fig. et pl. ; in-18.
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Publié le : samedi 1 janvier 1870
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:E*fe LES
DE FLORIAN
PARIS. — 1MP. SIMON RÀÇON ET C0M1\, IlUIi D'EIIFURTII, 1.
FABLES
DE FLORIAN
ILLUSTRÉES DE 72 GRAVURES
PAR
W.-H. FREEMAN ET PHILIPPOTEAUX
AVEC DES NOTES PAR H. DE SUC1ÏA.U
. Suivies d'un chois de
., l4#JE\DE LAMOTHE ET DE L'ABBÉ^AilBËp'.
PARIS
BERNARDIÏV-BÉCIIET, LIBRAIRE-ÉDITEUR
SI, QUAI D K S G R A X I) S - A L'fi f S T I X S , 51
1870
AVANT-PROPOS
Eucore une édition de Florian ! dira-t-on. Espérons que
e ne sera pas la dernière, répondrons-nous, car parmi
es ouvrages dont le mouvement de notre siècle vers le
rogrès tend à multiplier les éditions, au point de vue de
l'utilité pratique nul ne saurait contester le premier rang
mx recueils de fables. A une époque où l'on veut préparer
l'enfant, non pas à devenir un savant, mais un homme,
les fabulistes doivent contribuer dans une large mesure à
l'éducation de la jeunesse. En ce qui concerne l'éducation,
le roi des fabulistes, la Fontaine, a dit :
Une morale nue apporte de. l'ennui,
L'exemple fait passer le précepte avec lui.
Et où trouver plus de principes de morale exprimés
d'une manière plus pittoresque et mieux encadrés que dans
3es petites histoires que les enfants aiment tant et qui
;e gravent si facilement dans leur tendre mémoire ; où
trouver un cours de morale en action mieux approprié au
jeune âge et plus facile à retenir, que dans ces petits
drames intimes dont les plus longs sont renfermés en deux
pages ? Tout en exerçant sa mémoire, l'enfant, sans s'en
douter, se forme un fonds de saine morale, disons le mot,
2 AVANT-PROPOS.
quelque ambitieux qu'il puisse paraître, de philosophie
pratique, dont sa jeune intelligence comprend l'excellence
et qu'il est tout heureux d'appliquer. Si parfois la moralité
ne se dégage pas assez clairement, ou si même elle peut
paraître douteuse, c'est au maître à la présenter sous un
aspect favorable que l'habitude de l'enseignement lui fera
facilement trouver.
Au point de vue de l'instruction, les fables ne sont pas
un champ moins fertile à exploiter, à cause des don-
nées historiques, géographiques, mythologiques et litté-
raires et des notions d'histoire naturelle qu'elles fournis-
sent. C'est surtout sous ce rapport que nous espérons voir
notre nouvelle édition des Fables de Florian rendre quel-
ques services. Nous savons par expérience que, quelque
instruit que soit le professeur, il lui est bien diflicile de
pouvoir répondre instantanément à toutes les questions
auxquelles le texte d'une fable peut donner lieu.
A plus forte, raison un père de famille, qui n'est pas de
la partie, peut-il se trouver embarrassé? Nous n'avons pas
la prétention de lui épargner tout travail et de transformer
ce recueil de fables en un ouvrage savant ou les notes
tiendraient plus de place que le texte ; notre but est plus
modeste. Indiquer par une note exacte, courte et sub-
stantielle malgré sa précision, à tous les endroits qui
. nécessitent une explication, le résumé de la remarque à
faire dont le développement regardera le professeur ou le
père de famille, telle est la tâche que nous nous sommes
imposée. Ainsi comprises, les notes offrent une importance
incontestable et exigent beaucoup de soins et de recher-
ches. Nous n'avons rien négligé pour les rendre le moins
possible imparfaites. Si nous avons réussi à être de quel-
que utilité aux enfants, ce doux trésor de la maison,
ainsi que les appelle Y. Hugo, nous nous regarderons
comme amplement récompensés de notre labeur assez in-
grat par lui-même et que l'amitié que nous portons à la
AVANT-PROPOS. 3
jeunesse nous a seule donné le courage de mener abonne
fin.
Nous ajouterons encore quelques mots d'explication sur
notre travail. Gomme dans un bouquet, auprès de la rose,
la reine des fleurs, un groupe d'autres fleurs, qui, sans être
aussi belles, n'en possèdent pas moins un mérite qui leur
est propre et rehausse la valeur du bouquet, de même à
côté des génies supérieurs qui forment les plus brillants
fleurons de notre couronne littéraire, brillent d'un éclat
moins vif, mais, qui ne laisse pas d'avoir son prix certaines
perles plus petites. Ainsi, près de la Fontaine, Florian est
encore digne d'attirer l'attention. Tout a été dit sur le
premier. MM. Valckenaër et Taine n'ont rien laissé à glaner
après eux. Florian n'a pas excité aussi souvent la verve des
coR..i.nentateurs, et pourtant ses fables sont une mine où
il reste encore plus d'un riche filon à exploiter. Nous avons
essayé de profiter de cette bonne fortune en consacrant
nos labeurs à mettre en relief celui que nous pourrions
appeler le premier des fabulistes français, car la Fontaine,
comme Molière, n'est pas seulement un génie français,
c'est un génie universel que l'humanité toute entière a le
droit de revendiquer.
Nous faisons précéder les Fables de Florian d'une notice
biographique et d'une appréciation littéraire que nous
avons composée avec les principaux jugements données
sur notre auteur par la fine fleur des critiques, et enfin
d'une introduction due à la plume de Florian lui-même.
Cette nouvelle édition étant spécialement destinée aux
enfants, nous l'avons fait illustrer par nos meilleurs ar-
tistes. S'il est un attrait capable de maintenir l'attention
de la jeunesse, c'est sans contredit celui des gravures.
Nous rappelant nos années d'enfance, nous nous sommes
souvenus que les leçons qui s'étaient gravées dans notre
mémoire d'une manière ineffaçable, étaient celles aux-
quelles une gravure avait servi de commentaire animé.
!x AVANT-PROPOS.
Nous avons jugé à propos de reporter nos notes à la fin
du volume. De cette façon l'enfant ne trouvera pas le tra-
vail tout fait ; il sera obligé de réfléchir quand on l'inter-
rogera, et, lorsqu'il sera seul, il pourra s'exercer en es-
sayant de deviner qu'elle peut être la note indiquée par les
astériques. En cherchant ensuite au renvoi, il jouira, s'il a
réussi à trouver la réponse, du plaisir que procure à tout
âge la difficulté vaincue.
'NOTICE SUR FLORIAN
Florian (Jean-Pierre Claris de) naquit au château de Florian,
dans les Basses-Cévennes, le 6 mars 1755, et mourut à Sceaux,
le 13 septembre 1794, âgé de trente-huit ans.
Il a chanté, dans son Estelle, cette belle et poétique'vallée du
Languedoc, où s'écoulèrent, sous la tutelle de son grand-père,
vieillard gai et aimable, les premières années de son en-
fance.
« Sur les bords du Gardon, au pied des hautes montagnes des
Cévennes, entre la ville d'Ànduze et le village de Massane,
est un vallon où la nature semble avoir rassemblé tous ses trésors.
Là, dans de longues prairies, où serpentent les eaux du fleuve,
on se promène sous des berceaux de figuiers et d'acacias. L'iris,
le genêt fleuri, le narcisse, émaillent la terre ; le grenadier, l'au-
bépine exhalent dans l'air des parfums; un cercle de collines,
parsemées d'arbres touffus, ferme de tous côtés la vallée, et des
rochers couverts de neige, bornent au loin l'horizon. 1 »
Florian avait dix ans lorsque au mois de juillet 1765, il fut
conduit à Ferney, où il vécut quelque temps dans la compagnie
de Voltaire, son grand-oncle.
Il a lui-même raconté avec beaucoup de grâce la douce exis-
tence qu'il mena dans la retraite de Ferney.
Voltaire, touché de sa gentillesse, de sa naïveté ravissante,
le traitait avec bonté et s'occupait beaucoup do lui.
1 Estelle, livre I.
6 NOTICE SUR FLORIAN. -
« Souvent il me faisait placer auprès de lui à table, dit le fa-
buliste ; et, tandis que beaucoup de personnages, qui se crovaient
importants et qui venaient souper chez Lope de Vega (c'est le
nom qu'il donne à Voltaire dans ses Mémoires) pour soutenir cette
importance, le regardaient et l'écoutaient, Lope se plaisait à
causer avec un enfant. La première question qu'il me fit fut si je
savais beaucoup de choses. — « Oui, monsieur, lui dis-je, je sais
l'Iliade et le Blason. » Lope se mit à rire et me raconta la
fable du Marchand, du gentilhomme, du pâtre et du fils de
roi. — Cette fable et la manière charmante dont elle me fut
racontée me persuadèrent que le blason n'était pas la plus utile
des sciences ; je résolus d'apprendre autre chose. »
Florian continua à Ferney ses études qu'il avait commencées
au collège de Saint-Hippolyte. Il avait pour précepteur le
P. Adam qui montrait comme un chef-d'oeuvre à Voltaire les thè-
mes de son jeune élève. Celui-ci, qui les avait corrigés, souriait
et disait que ce n'était pas vraiment trop mal pour un enfant
de cet âge.
C'est à Ferney que Florian débuta dans la pastorale, non
comme auteur, mais comme acteur. Mademoiselle Clairon s'y
trouvait, et Voltaire, pour le jour de sa fête, voulant lui ména-
ger une aimable surprise, lui fit chanter des vers par Florian
« J'étais vêtu de blanc, dit-il, et mon habit, mon chapeau et
ma houlette étaient garnis de rubans roses. Une jeune fille,
vêtue de même, soutenait avec moi une grande corbeille pleine
de fleurs. »
En quittant Ferney, Florian se rendit à Paris, chez sa tante,
où il fut élevé un peu à la légère, et comme un petit mon-
sieur, dit Sainte-Beuve.
Son oncle le fit entrer, à l'âge de seize ans, chez le duc de
Penthièvre en qualité de page. Comme à Ferney, Florian reçut
ï» l'hôtel de Toulouse le plus aimable et le plus cordial accueil.
Voltaire l'avait baptisé Florianet et le duc de Penthièvre l'appelait
P.uccinella. — « Florianet, petit Polichinelle, dit M. de Sainte-
Beuve, toujours des sobriquets et des diminutifs pour expri-
mer la grâce, la gaieté et la gentillesse. »
Le duc de Penthièvre, fils du comte de Toulouse et neveu
du duc du Maine, était le dernier héritier des bâtards lcgiti-
timés de Louis XIV. Cet homme bon et vertueux aima Florian
NOTICE SUR FLORIAN. 7
et toute sa vie il fut pour lui un protecteur zélé, disons plus,
un ami. Le chevalier, de son côté, se montra toujours re-
connaissant, et par l'amabilité de son caractère, son esprit na-
turel et l'enjouement de bon ton de sa conversation, il réussit
souvent à bannir l'ennui qui attristait le coeur de son bien-
faiteur.
Quelques années plus tard, nous retrouvons le jeune page h
l'école royale d'artillerie de Bapeaumes. Son père avait été mi-
litaire, dit Boissy d'Anglas, il fallait bien que le fils suivit cet
exemple : c'était alors l'usage chez les personnes d'un certain
rang. « Il passa quelque temps dans cette école où, au dire de
l'un de ses biographes, presque tous avaient de l'esprit, mais
la raison était plus rare; c'étaient, ajoute-t-il, dans un langage
un pou dur, des brutes se querellant et se battant et il arriva
souvent à Florian d'y être blessé. » Cette vie n'était guère en
harmonie avec la douceur de son caractère.
Florian obtint, à sa sortie de l'école, une lieutenance dans
le régiment des dragons de Penthièvre, et bientôt après une
compagnie.
Cependant le jeune capitaine demandait de fréquents congés,
qu'il venait passer à Paris, chez son bienfaiteur. Il consacrait
aux muses ces moments de loisir. Mais la vie de garnison ne
convenait point à cette âme douce et sentimentale; il sollicita
une réforme, qui tout en lui conservant son grade dans l'armée,
lui permit de ne point figurer à son corps.
Dès lors il s'adonna tout à fait à la poésie, aux bonnes oeu-
vres et aux épanchements d'une vraie et sincère amitié. Il ac-
compagnait à Anet, à Sceaux et à Paris le duc de Penthièvre qui
lui avait donné à sa cour le titre de gentilhomme ordinaire. Il
était le ministre des largesses do ce généreux seigneur, dont
il distribuait les aumônes avec toutes les recherches de la déli-
catesse, delà sensibilité"la plus touchante.
Quoiqu'il ne fût point riche, il avait des goûts tellement sim-
ples, qu'il sut économiser sur la pension qu'il touchait comme
homme de lettres et sur le produit de la vente de ses ouvrages
de quoi faire, lui aussi, des aumônes par l'entremise de son ami,
le curé de Sainl-Eustache, tout en payant les dettes qui gre-
vaient la succession de son père. Quand celui-ci mourut, il au-
rait pu renoncer à cette succession et laisser aux créanciers la
8 NOTICE SUR FLORIAN.
faculté de se partager entre eux le peu de bien qui restait.
Mais il avait trop d'honneur et de coeur pour souffrir cette tache
sur la mémoire de son père. Il se porta héritier, vendit tout
ce que son père avait laissé, désintéressa les créanciers en
prenant sur ses propres deniers et ne réserva qu'une petite
maison et un enclos qu'il donna à une vieille domestique qui
avait servi son père pendant quarante ans.
Florian vivait dans -un petit appartement de l'hôtel de Tou-
louse, où une volière dominait sa bibliothèque. Il travaillait là
une grande partie du jour, sortait peu, ne voyait que quatre ou
cinq familles, n'allait au théâtre que pour y faire représenter ses
pièces et ne fréquentait que quelques salons où on les jouait
également, et où lui-même remplissait fort bien certains rôles.
A cette époque il composa Galatée (1783), imitation em-
bellie du roman de Cervantes, et dont le quatrième livre
est entièrement de lui. 11 fit paraître ensuite Estelle (1788).
Cette pastorale, tout entière de son invention, eut moins
de succès. Les symptômes des troubles politiques les plus
gravés apparaissaient : on était à veille de 1789. Et puis :
« Ces bergeries sont charmantes, disait le vicomte de Ségur;
mais elles le seraient bien davantage si de temps en temps on
y rencontrait quelques loups. »
Numa Pompilius avait paru en 1786. C'est une froide imita-
tion de Télémaque. « La couleur de l'antiquité y manque, dit
fort judicieusement M. de Lacretelle, l'histoire y est trop voilée
et la fable ne s'y montre pas avec assez de prestige. »
Plus tard (1791), il publia Gon%alve de Cordoue. Le plande
ce roman n'est pas assez dessiné, et l'on reproche au héros
espagnol d'être trop chevalier français. Toutefois le Précis sur
les Maures, qui ouvre le volume, est un morceau historique
d'une grande valeur, et justement estimé. Comme exactitude
il n'a jamais été surpassé.
Guillaume Tell, que Florian écrivit à la prison de la Bourbe
en 1793, est le plus faible roman qui soit sorti de sa plume.
C'est là aussi qu'il composa Nephtali et Elie'zer, poème auquel
il attachait une grande importance, mais qui ne fut publié qu'en
1805. La préface de cet ouvrage contient des détails piquants sur
les moeurs des Juifs.
Ce ne fut que longtemps après sa mort que l'on édita sa tra-
NOTICE SUR FLORIAN. 9
duction de Don Quichotte. Dans cette oeuvre, Florian n'a pas
voulu se rendre esclave du texte. Sa traduction en beaucoup
d'endroits est plutôt une imitation. « Don Quichotte, dim lui-
même, a des longueurs et des traits de mauvais goût qu'il fal-
lait retrancher sans craindre le reproche de n'être pas exact.
Quand on traduit un ouvrage d'agrément, la traduction la plus
agréable est à coup sûr la plus fidèle. »
Florian a en outre composé des contes, des romances et di-
verses poésies, sur lesquelles nous ne voulons pas nous arrêter.
Qu'il nous suffise de citer en passant le Serf du Jura, poésie
qui lui valut le prix proposé par l'Académie française sur ce
sujet : « L'abolition de la servitude dans les domaines du roi. »
C'est un dialogue entre Voltaire et un paysan du Jura.
Mais ce qui rendra Florian immortel, ce sont ses fables et ses
comédies, qui lui assignent une place distinguée parmi les lit-
térateurs français.
Comme fabuliste, Florian vient immédiatement après la Fon-
taine : « Proximus est, longo sed proximus intervallo. » C'est
assez faire son éloge..
Comme auteur comique, il a mis heureusement sur la scène
un Arlequin bon, doux, ingénu, aussi babillard qu'honnête
homme, simple sans être bête, naïf sans être niais. » Ces pièces
sont demeurées au répertoire classique, et tout récemment, dans
sa chute malheureuse, M. Fournier entraînait avec lui l'un de
ces petits chefs-d'oeuvre de notre auteur. Il pouvait se consoler
en aussi bonne compagnie. Nous avons dit que Florian jouait
lui-même fort agréablement dans ses pièces.
A ce propos, nous voulons emprunter à l'inimitable auteur
des Causeries du lundi une de ses remarquables pages qui nous
reportera presque au temps de notre poëte et nous amènera
à raconter l'histoire de sa fin prématurée.
« Florian allait volontiers chaque été passer quelques semai-
nes dans une habitation magnifique et délicieuse, qui appartenait
à madame de la Briche, belle soeur de madame d'Houdetot et
belle-mère de M. le comte Mole, et que nous-même, nous
avons eu l'honneur d'y voir encore dans son extrême vieillesse.
11 allaita ce beau et riant château du Marais, qu'aucun de ceux
qui Font visité ne saurait oublier, et là il présidait à la re-
présentation de quelqu'une de ses pièces. A la fois auteur,
10 NOTICE SUR FLORIAN.
acteur, metteur en scène, il était l'âme des divertissements
de la société. Or, dans la première quinzaine du mois de
septembre 1793, le château privilégié réunissait encore, au sein
de sa douce et fraîche vallée, une vingtaine de personnes de
tout âge, hommes, femmes, tous plus ou moins menacés, et qui,
au milieu de ces idées de ruine, de prison et de mort même
dont chacun était environné alors, tâchaient d'oublier l'orage et
de jouir ensemble des derniers beaux jours. Le ciel n'avait ja-
mais été d'une sérénité plus pure, plus inaltérable. C'était, m'a
raconté un témoin fidèle, une sorte d'enivrement, de bonheur,
mêlé d'un charme attendri, une gaieté quelquefois forcée et
pourtant toujours vive. Pas un moment n'était laissé aux souve-
nirs ; on ne se quittait point de peur de se retrouver avec un
nuage au front. Cependant, au milieu de ces plaisirs, Florian,
qui en était l'âme, et qui redoublait, pour en donner à chacun,
les saillies de sa gaieté communicative, s'arrêtait quelquefois
tout rêveur en disant : « Croyez-moi, nous payerons bien cher
ces jours heureux. »
Celte triste prophétie ne tarda pas à s'accomplir.
Un décret parut qui forçait les nobles de s'éloigner de Paris.
Florian se retira à Sceaux, dans un petit appartement qu'il y
avait conservé. A la nouvelle de son exil, ses amis, profondé-
ment affligés, mirent tout en oeuvre pour le faire rayer de la
liste des proscrits. Boissy d'Anglas, qui lui était très-attaché, et
qui, par son rôle politique se trouvait à même de lui être utile,
ne recula devant aucune démarche. Il alla solliciter du Comité
d'instruction publique, pour que Florian fût mis en réquisition,
c'est-à-dire rappelé à Paris, afin d'être occupé à des travaux d'u-
tilité publique. A l'appui de sa demande, il lut quelques mor-
ceaux d'une histoire ancienne à laquelle Florian travaillait alors.
Il fut écouté avec intérêt et semblait près de réussir, quand Bou-
quier, l'un des membres, se mit à réciter par coeur l'épître dé-
dicatoire de Numa Pompilius adressée plus de dix ans auparavant
à la reine, en ajoutant que la république n'avait rien à attendre
de bon d'un homme qui avait écrit de pareilles choses.
« Ma demande fut donc rejetée, et elle le fut tout d'une
voix, raconte Boissy d'Anglas; il ne me resta que le regret
de l'avoir faite et la crainte qu'elle ne fût nuisible à celui qui en
était le sujet. — Hélas ! il ne m'est pas démontré qu'elle ne lui
NOTICE SUR FLORIAN. 11
ait pas été funeste. A peine était-il établi à Sceaux, qu'un ordre
du Comité de sûreté générale vint l'enlever à cette retraite et le
trainei dans une des prisons de Paris. Dès qu'il y fut, il m'é-
crivit encore pour réclamer mon faible appui : l'illustre et res-
pectable Ducis, qui avait pour lui beaucoup d'amitié, vint se
joindre à moi pour solliciter sa liberté ; mais nos démarches fu-
rent mutiles, quoique répétées jusqu'à l'obstination. On nous
parla encore de la dédicace de Nurna, et on nous conseilla
impérieusement de laisser oublier notre ami pour son intérêt
comme pour le nôtre. »
Le 9 thermidor arriva. Boissy d'Anglas put ouvrir les por-
tes de la prison à son ami.
Mais Florian était frappé au coeur. Lui qui n'avait aimé et
chanté que les champs, les fleurs et les ruisseaux ; dont les hé-
ros n'avaient été que de simples et candides bergers, ou des
conquérants pacifiques comme Numa et DonQuichotle ; qui avait
une âme franche et loyale, un coeur bon et délicat ne sachant
battre que pour les vraies amitiés, les passions douces et
pures, il avait été témoin oculaire des sanglantes horreurs qui
ternirent la Révolution. Il avait vu le sang innocent couler à
grands flots, la justice, la beauté, la jeunesse opprimées. Il
avait entendu le geôlier appelant à la guillotine ses amis, s'at-
tendant à toute heure à y monter lui-même, son bienfaiteur
était mort, la tête de sa fille, l'infortunée princesse de Lam-
balle, avait été promenée dans Paris au bout d'une pique et
offerte en spectacle à Marie-Antoinette. C'en était trop pour
une nature aussi sensible.
Florian retourna à Sceaux. Ses amis y coururent pour le voir
et le féliciter. Quelques jours après il mourut subitement, le
15 septembre 1794, à l'âge de trente-huit ans.
Florian était chevalier de Saint-Louis et avait obtenu le grade
de lieutenant-colonel : en 1788 il était entré à l'Académie fran-
çaise qui l'avait déjà couronné deux fois. Il touchait une pension
comme homme de lettres et avait pour retraite militaire une
beutenance du roi. Sa fin prématurée, comme celle d'André
Chénier, fut pour les lettres une perte irréparable..
Terminons cette biographie en citant l'éloge que fait de lui
un homme qui se glorifiait d'être son ami, le célèbre Bojssv
d'Anglas, qui se connaissait en caractères.
12 NOTICE SUR FLORIAN.
« Personne n'a .senti plus vivement que Florian le bonheur
d'avoir des amis et n'a été plus digne de le goûter : il offrait
toutes les qualités qui le font naître et toutes celles qui en ga-
rantissent la durée : la douceur d'un commerce sûr et le charme
d'une société agréable. En le voyant on l'aimait ; on s'attachait
de plus en plus à lui à mesure qu'on le fréquentait davantage.
On se sentait heureux de lui inspirer de l'estime. Son jugement
était sain, sa raison solide, son caractère loyal et franc; c'était
l'homme qu'il fallait consulter dans les circonstances difficiles,
celui qu'il fallait appeler dans ses périls ou dans ses besoins...
Hélas ! je n'ai été hé avec lui que pendant quelques années;
mais il y a vingt-cinq ans que je le regrette. Si la mort ne me
l'eût pas enlevé, il eût été le conservateur de ma vie. »
APPRECIATION LITTERAIRE
SUR
FLORIAN
Les oeuvres de Florian se composent de :
1° Quatre comédies : les Deux billets, 1779 ; Jeannol et Co-
lin, 1780 ; les Deux jumeaux de Bergame, 1782; le Bon mé-
nage, 1782.
2° Deux pastorales : Galatée, 1783; Estelle et Némorin.
1788.
3° Deux poëmes bibliques: Tobie, 1784; Elié%er et Nephthali,
publié on 1803.
4° Deux épopées pastorales : Numa Pompilius. 1786 ; Goi-
zalve de Cordoue, 1791.
5° Une églogue : Rulh, 1784. Couronnée par l'Académie.
G° Une traduction de Don Quichotte, 1798.
7° Six nouvelles : Bliombér.is, Pierre, Célesline, Sophro-
nime, Sanche et Batkmendi, 1784.
8° Six Nouvelles nouvelles : Selmours, Sélico, Claudine,
Zulbar, Camiré et Valérie, 1793.
9° Le Serf du Jura, 1784. Couronné par l'Académie.
10° Des contes, dos romances et diverses poésies, 1790.
11° Un Précis historique sur les Maures, 1791.
12» Son recueil de Fables, 1792.
Une triple influence n'a cessé d'agir sur le talent de Florian .•
celle de la nature, qui lui inspira l'amour des champs et des
riantes chimères; celle de sa mère, une Castillane, qui lui trans-
mit les instincts chevaleresques du sang espagnol et la sensibi-
lité pastorale que l'on remarque encore parmi les bergers des
14 APPRÉCIATION LITTERAIRE SUR FLORIAN. .
rives du Tage et des campagnes de l'Estramadure, et enfin celle
de Voltaire, son grand-oncle, qui lui apprit à devenir un con-
teur charmant et spirituel. « Une naïveté piquante, presque
étrangère à nos moeurs actuelles, dit Palissot', une sensibilité
douce, une imagination riante, enfin la délicatesse et la grâce,
forment le caractère de cet agréable écrivain, qui essaya son
talent dans le genre des pastorales.
Quoique ce genre dût avoir peu d'attraits pour un siècle ac-
coutumé à toutes les jouissances du luxe, et par conséquent as-
sez dépravé pour ne pas sentir le prix ni de la simplicité cham-
pêtre, ni de la belle nature, la Galalée de Florian, imitée de
l'original incomplet de Cervantes, fut assez bien accueillie
pour engager l'auteur à travailler de lui-même, et son Estelle
eut plus de succès encore : elle le méritait.
Florian n'était appelé qu'à de petits ouvrages. Il donna suc-
cessivement des nouvelles, des contes, des fables et quelques
pièces fugitives en vers, dont quelques-unes furent couronnées
par l'Académie française. Si ces différents ouvrages n'annon-
çaient en aucun genre un homme supérieur, tous prouvaient
un esprit aimable qui savait allier dans son style, à beaucoup de
naturel, une facilité élégante et souvent gracieuse: mais, lors-
qu'il voulut franchir ces limites et lutter imprudemment avec
Télémaque dans le roman de Numa Pompilius, qui contient
pourtant quelques détails agréables, le public lui fit sentir que
son talent no lui permettait pas de tenter, ni des sujets qui eus-
sent exigé de grandes vues, ni même des ouvrages de longue ha-
leine.
C'est la loi qu'il s'était imposée lui-même dans de petites co-
médies, qu'il sut rendre non-seulement très-piquantes, mais
originales, en donnant à un personnage de pur caprice et qu'on
eût pu croire épuisé au théâtre une physionomie toute nouvelle.
Il a fait du personnage d'Arlequin le héros de trois pièces.
Amant dans l'une, époux dans l'autre, père enfin dans la troi-
sième, il lui donna, dans chacun de ces états, un charme de
vérité qui ne pouvait manquer de plaire, et qui ramena, pen-
dant quelques années, l'affluence publique à la scène qu'on
nommait italienne.
1 Mémoires sur la littérature.
APPRÉCIATION LITTÉRAIRE SUR FLORIAN. 15
. On doit sentir cependant, et Florian l'avoue lui-même, que
de pareilles pièces ne lui permettaient pas de grandes inten-
tions. Il n'aspirait pas à corriger les hommes en attaquant leurs
vices ; « il ne voulait, ce sont ses propres paroles, que les ini-
tier à la vertu en leur rappelant combien elle est aimable et
combien elle donne de vrais plaisirs. » Ce but est très-louable
et l'auteur nous parait l'avoir très-heureusement rempli.
«L'églogue intitulée Iiuth, ajoute Dussault 1, est pleine de traits
charmants et le ton en est excellent d'un bout à l'autre. Sans
avoir précisément ce qu'on appelle de l'originalité, Florian a
cependant une manière qui lui est propre ; son style a quelque
chose de ces fleurs simples et légères qui croissent d'elles-mê-
mes, avec un éclat modeste, sous les premières haleines du
printemps au sein des prairies; il respire l'amour des plus dou-
ces vertus et le goût des plaisirs champêtres. Florian écrivait
dans le temps où la sensibilité était à la mode ; mais comme il
savait garder la mesure en tout, il a évité le ridicule de la sen-
siblerie en touchant à cet écueil. C'est un écrivain distingué
entre ceux qui ne se sont pas signalés par la supériorité du
génie. »
Après cette appréciation générale des oeuvres de Florian que
nous avons citée textuellement, n'ayant pas l'ambition de redire
autrement ce qui avait été bien dit, nous allons examiner parti-
culièrement son mérite comme fabuliste. Écrire le mot de fa-
bles, sans parler de la Fontaine, ce serait faire comme celui
qui s'extasierait sur l'ordre de l'univers, sans prononcer le
nom de Dieu, l'auteur de ces merveilles. Nous rapporterons
donc sur cet Homère de la Fable, un excellent jugement de
Marmontel -, qui pourra servir de terme de comparaison :
« On reconnaît, dit cet éminent critique, la bonne foi d'un
historien à l'attention qu'il a de saisir et marquer les circon-
stances, aux réflexions qu'il y mêle, à l'éloquence qu'il emploie
à exprimer ce qu'il sent ; c'est là surtout ce qui met la Fon-
taine au-dessus de tous ses modèles. Ésope raconte simplement,
mais en peu de mots, il semble répéter fidèlement ce qu'on lui a
dit; Phèdre y met plus de délicatesse et d'élégance, mais aussi
* Annales littéraires.
. * Éléments de littérature.
16 APPRÉCIATION LITTERAIRE SUR FLORIAN.
moins de vérité. On croirait en effet que rien ne dût mieux
caractériser la naïveté qu'un style dénué d'ornements ; cepen-
dant la Fontaine a répandu dans le sien tous le trésors de la
poésie, et il n'en est que plus naïf : ses couleurs si variées et si
brillantes sont elles-mêmes les traits dont la nature vient se pein-
dre dans les écrits de ce poète avec tant de grâce et de simplicité.
Ce prestige de l'art parait d'abord inconcevable; mais, dès qu'on
remonte à la cause, on n'est plus surpris de l'effet. Non-seule-
ment la Fontaine à ouï dire ce qu'il raconte, mais il l'a cru,
mais il l'a vu, il vient de le voir encore. Ce n'est pas un poète qui
imagine, ce n'est pas un conteur qui plaisante, c'est un témoin
présent à l'action et qui veut vous y rendre présent vous-même.
Son érudition, son éloquence, sa philosophie, sa politique, tout ce
qu'il a d'imagination, de mémoire et do sentiment, il met tout
en oeuvre de la meilleure foi du inonde, pour vous persuader;
et c'est cet air de bonne foi, c'est le sérieux avec lequel il mêle
les plus grandes choses avec les plus petites, c'est l'importance
qu'il attache à des jeux d'enfants, c'est l'intérêt qu'il prend pour
un lapin, pour une belette, qui font qu'on est tenté de s'écrier
à chaque instant, Le bon homme ! On le disait de lui dans la
société ; son caractère n'a fait que passer dans ses Fables.
« Florian ne peut prétendre à un pareil éloge, mais, ne l'ou-
blions pas, s'il reste loin derrière la Fontaine, de tous nos fabu-
listes, c'est celui qui le suit de plus près. Ce n'est ni un grand
poète ni un grand écrivain, mais il a de la grâce dans l'esprit
et du goût dans le style. Versificateur plus doux et plus correct
que la Motte, plus sage et moins brillant que.Dorât, plus animé
et moins faible que MM. de Nivernois et Boissard, plus naturel,
mais moins philosophe que MM. Viennet et la Chambaudie,
très-supérieur par son esprit, par son talent, par sa diction à la
foule des autres faiseurs d'apologues, Florian nous paraîtrait
avoir mis dans les siens tout ce dont le genre est susceptible, si
le génie incomparable de la Fontaine ne nous avait appris de
quels trésors ce genre peut s'enrichir sous l'impulsion féconde
de l'art. Ses fables sont généralement élégantes ; elles sont
écrites avec goût, elles sont ornées de traits piquants ; elles ont
une certaine fleur de naïveté, pour ainsi dire artificielle, qui
n'est qu'un calcul, mais qui ne ressemble pas trop à un calcul.
L'esprit s'y montre, mais avec toute la mesure, toute la discré-
APPRÉCIATION LITTÉRAIRE SUR FLORIAN. 17
tion, toute la réserve que lui imposent les convenances du
genre; il s'y montre, mais il se déguise, il craint d'être trop
reconnu et l'effort qu'il fait sur lui-même devient une grâce.
La manière de Florian est plutôt riante, agréable, aimable que
gaie; il a plutôt des aperçus délicats, des vues ingénieuses, dos
réflexions fines et naturelles que des saillies vives, inattendues
et frappantes. Avec beaucoup d'esprit naturel, avec un goût
délicat, il a presque assuré au talent les privilèges et les hon-
neurs du génie. Ses apologues resteront ; ils sont en général
fort jolis ; si son coloris manque de force, jamais il ne manque
d'éclat, et son feu, sans jamais répandre beaucoup de chaleur,
jette souvent des traits de lumière assez vifs.
« Avec la Fontaine,-Florian est le fabuliste qui a le mieux saisi
le véritable esprit et le vrai ton de la fable. La morale est géné-
ralement bien choisie et bien adaptée au sujet. « Le bon sens
dans tous les genres, dit La Harpe, prédomine dans son re-
cueil : vous y trouvez des fables d'un intérêt attendrissant,
d'autres d'une gaieté douce et badine, d'autres d'une finesse pi-
quante, d'autres d'un ton plus élevé sans être au-dessus de celui
de la fable. Le poète sait varier ses couleurs avec les sujets ; il
sait décrire et converser, raconter et moraliser ; nulle part on ne
sent l'effort, et toujours on aperçoit la mesure.
« Veut-on des tableaux animés par la poésie, qu'on lise le Dan-
seur de cordes et le balancier; veut-on de l'enjouement, qu'on
parcourre Don Quichotte devenu berger, où se trouvent des
traits heureux.
Dispersant son troupeau sur les rives du Tage.
« Dispersant son troupeau ! (Deux moutons achetés au bou-
cher. )
« A côté d'un trait enjoué citons comme contraste ce vers ad-
mirable en parlant d'un vieillard vertueux :
Nul n'eût osé mentir devant ses cheveux blancs.
« Dans ce vers le fabuliste s'élève jusqu'au style sublime par
l'énergie imposante de l'expression.
« 11 ne descend pas avec moins de grâce à ce badinago simple
et facile qui semble l'essence même de la fable.
18 APPRÉCIATION LITTÉRAIRE SUR FLORIAN.
« Ainsi, dans le Rat de collège, il dit plaisamment :
Quand un rat, qui de loin entendait la dispute
Rat savant, qui mangeait des thèmes dans sa hutte.
« Dans la Fable du Singe qui montre la lanterne magique,
dont les derniers vers sont devenus proverbes :
Je vois bien quelque chose
Mais je ne sais pour quelle cause
Je ne distingue pas très-bien.
« La finesse se joint à la naïveté ; Tune est dans la pensée de
l'auteur, l'autre dans le langage qu'il prête à ses personnages ;
c'est le mérite propre de l'apologue.
« Écoutez la pie jasant chez la voisine sur le compte de son
époux qui la bat.
De plus, je sais fort bien qu'il va voir des corneilles
« Ce trait est fort heureux ; c'est ce qui s'appelle se mettre à la
place de ses acteurs; c'est le talent du fabuliste comme du poëte
dramatique. »
Nous craindrions de fatiguer nos lecteurs en multipliant les
citations et les éloges. Sur une centaine de fables, il y en a les
trois quarts de très-jolies, et plusieurs sont, à notre avis, de petits
chefs-d'oeuvre. Nous citerons entre autres : l'Aveugle et le Pa-
ralytique, les Singes et le Léopard, le Savant et le Fermier,
le Roi et les deux Bergers, Don Quichotte, le Bonhomme
et le Trésor, et ce délicieux apologue que tout le monde sait par
coeur, comme les Deux pigeons, de la Fontaine, le Lapin et la
Sarcelle.
Nous terminerons cette étude sur les Fables de Florian par
une comparaison de Dussault qui résume parfaitement l'opi-
nion générale des littérateurs sur nos deux meilleurs fabulistes :
« Tous ceux qui ont fait des fables depuis la Fontaine ont l'air
d'avoir bâti de petites huttes sur le modèle et au pied d'un édi-
fice qui s'élève jusqu'aux cieux; la hutte de Florian est construite
avec plus d'élégance et de solidité que les autres et les domine
de plusieurs degrés '. »
HENRI DE SUCKAU.
1 Annales littéraires.
INTRODUCTION
DE LA FABLE
Il y a quelque temps qu'un de mes amis, me voyant occupé à faire
des fables, me proposa de me présenter à un de ses oncles, vieillard
aimable et obligeant, qui, toute sa vie, avait aimé de prédilection
le genre de l'apologue, possédait dans sa bibliothèque presque tous
les fabulistes, et relisait sans cesse la Fontaine.
J'acceptai avec joie l'offre de mon ami ; nous allâmes ensemble
chez son oncle.
Je vis un petit vieillard de quatre-vingts ans à peu près, mais qui
se tenait, encore droit. Sa physionomie était douce et gaie, ses yeux
vifs et spirituels ; son visage, son souris, sa manière d'être, annon-
çaient cette paix de l'âme, cette habitude d'être heureux par soi qui
se communique aux autres. On était sûr, au premier abord, que
l'on voyait un honnête homme que la fortune avait respecté. Cette
idée faisait plaisir, et préparait doucement le coeur à l'attrait qu'il
éprouvait bientôt pour cet honnête homme.
Il me re.,:ut avec une bonté franche et polie, me fit asseoir près
de lui, me pria de parler un peu haut, parce qu'il avait, me dit-il,
le bonheur de n'être que sourd ; et, déjà prévenu par son neveu que
je me donnais les airs d'être un fabuliste, il me demanda si j'aurais
la complaisance de lui dire quelques-uns de mes apologues.
Je ne me fis pas presser, j'avais déjà de la confiance en lui. Je
choisis prompteînent celles de mes fables que je regardais comme
les meilleures; je m'efforçai de les réciter de mon mieux; de les
parer de tout le prestige du débit, de les jouer en les disant, et je
cherchai dans les yeux de mon juge à deviner s'il était satisfait.
Il m'écoutait avec bienveillance, souriait de temps en temps à cer-
tains traits, rapprochait ses sourcils à quelques autres que je notais
en moi-même pour les corriger. Après avoir entendu une douzaine
d'apologues, il me donna ce tribut d'éloges que les auteurs regardent
20 INTRODUCTION.
toujours comme le prix de leur travail, et qui n'est souvent que le
fruit de leur lecture. Je le remerciai, comme il me louait, avec une
reconnaissance modérée, et, ce petit moment passé, nous commen-
çâmes une conversation plus cordiale.
« J'ai reconnu dans vos fables, me dit-il, plusieurs sujets pris
dans des fables anciennes ou étrangères.
— Oui, lui répondis-je, toutes no sont pas de mon invention. J'ai
lu beaucoup de fabulistes ; et lorsque j'ai trouvé des sujets qui me
convenaient, qui n'avaient pas été traités par la Fontaine, je ne me
suis fait aucun scrupule de m'en emparer. J'en dois quelques-unes
à Esope, à Bidpaï, à Gay, aux fabulistes allemands, beaucoup plus à
un" Espagnol nommé Yriarte, poète dont je fais grand cas, et qui
m'a fourni nies apologues les plus heureux. Je compte bien en
prévenir le public dans une préface, afin que l'on ne puisse pas me
reprocher...
— Oh ! c'est fort égal au public, interrompit-il en riant. Qu'im-
porte à vos lecteurs que le sujet d'une de vos fables ait été d'abord
inventé par un Grec, par un Espagnol, ou par vous? L'important,
c'est qu'elle soit bien faite. La Bruyère a dit : « Le choix des pen-
sées est invention. » D'ailleurs, vous avez pour vous l'exemple de la
Fontaine. 11 n'est guère de ses apologues que je n'aie retrouvés
dans des auteurs plus anciens que lui, Mais comment y sont-ils? Si
quelque chose pouvait ajouter à sa gloire, ce serait cette comparaison.
N'ayez donc aucune inquiétude sur ce point.
« En poésie, comme à la guerre, ce qu'on prend à ses frères est
vol, mais ce qu'on enlève aux étrangers est conquête.
« Parlons d'une chose plus importante. Comment avez-vous con-
sidéré l'apologue? »
A cette question, je demeurai surpris, je rougis un peu, je balbu-
tiai ; et voyant bien, à l'air de bonté du vieillard, que le meilleur
parti était d'avouer mon ignorance, je lui répondis si bas, qu'il me
le fit répéter, que je n'avais pas encore assez réfléchi sur cette
question, mais que je comptais m'en occuper quand je ferais mon
discours préliminaire.
« J'entends, me répondit-il : vous avez commencé par faire des
fables ; et, quand votre recueil sera fini, vous rélléchirez sur la
fable. Cette manière de procéder est assez commune, même pour
des objets plus importants. Au surplus, quand vous auriez pris la
marche contraire, qui sûrement eût été plus raisonnable, je doute
que vos fables y eussent gagné. Ce genre d'ouvrage est peut-être le
seul où les poétiques sont à peu près inutiles, où l'étude n'ajoute
presque rien au talent ; où, pour me servir d'une comparaison qui
vous appartient, on travaille, par une espèce d'instinct, aussi bien
INTRODUCTION. 21
que l'hirondelle bâtit son nid ou bien aussi mal que le moineau fait
le sien.
« Cependant je ne doute point que vous n'ayez lu, dans beaucoup
de préfaces de fables, que « l'apologue est une instruction déguisée
sous l'allégorie d'une action ; » définition qui, par parenthèse, peut
convenir au poiimc épique, à la comédie, au roman, et ne pourrait
s'appliquer à plusieurs fables, comme celles de Philomèle et Pro-
gné, de l'Oiseau blessé d'une /lèche, du Paon se plaignant à
Juiion, du Renard et le Buste, etc., qui proprement n'ont point
d'action, et dont tout le sens est renfermé dans le seul mot de la
lin ; ou comme celles de l'Ivrogne et sa femme, du Rieur et les
Poissons, de Tircis et Amarante, du Testament expliqué par
Esope, qui n'ont que le mérite assez grand d'être parfaitement con-
tées et qu'on serait bien fâché de retrancher, quoiqu'elles n'aient
point de morale. Ainsi cette définition, reçue de tous les temps, ne
me paraît pas toujours juste.
a Vous avez lu sûrement encore, dans le très-ingénieux discours
que feu M. de la Motte a mis à la tête de ses fables, que, a pour
« faire un bon apologue, il faut d'abord se proposer une vérité mo-
« raie, la cacher sous l'allégorie d'une image qui ne pèche ni contre
i la justesse, ni contre l'unité, ni contre la nature ; amener ensuite
« des acteurs qnc l'on fera parler dans un style familier, mais élé-
« gant, simple, mais ingénieux, animé de ce qu'il y a de plus riant
« et de plus gracieux, en distinguant bien les nuances du riant
« et du gracieux, du naturel et du naïf. »
« Tout cela est plein d'esprit, j'en conviens : mais quand on saura
toutes ces finesses, on sera tout au plus en état de prouver, connue
l'a fait M. de la Motte, que la fable des Doux Pigeons est une fable
imparfaite, car elle pèche contre l'unité ; que celle du Lion amou-
reux est encore moins bonne, car l'image entière est vicieuse 1.
Mais, pour le malheur des définitions et des règles, tout le monde
n'en sait pas moins par coeur l'admirable fable des Deux Pigeons ;
tout le inonde n'en répète pas moins souvent ces vers du Lion
amoureux :
Amour, Amour, quand tu nous tiens,
On peut bien dire : Adieu, prudence,
et personne ne se soucie de savoir qu'on peut démontrer rigoureu-
sement que ces deux fables sont contre les règles.
« Vous exigerez peut-être de moi, en me voyant critiquer avec
tant de sévérité les définitions, les préceptes donnés sur la fable,
1 OEuvres île la Motlc, Discours sur la Fable, tome IX, pages 22 et
cl suivantes.
22 INTRODUCTION.
que j'en indique de meilleurs; mais je m'en garderai bien, car je
suis convaincu que ce genre ne peut être défini, et ne peut avoir
de préceptes. Boileau n'en a rien dit dans son Art poétique ; et
c'est peut-être parce qu'il avait senti qu'il ne pouvait le soumettre
à ses lois. Ce Boileau, qui assurément étaiU poète, avait fait la
fable de la Mort et te Malheureux, en concurrence avec la Fontaine.
J.-B. Rousseau, qui était poète aussi, traita le même sujet. Lisez
dans d'Alembert ' ces deux apologues comparés avec celui de la
Fontaine ; vous trouverez la même morale, la même marche, pres-
que les mêmes expressions ; cependant les deux fables de Boileau
et de Rousseau sont au moins très-médiocres, et celle de la Fon-
taine est un chef-d'oeuvre.
« La raison de cette différence nous est parfaitement développée
dans un excellent morceau sur la fable, de Marmontel 2. Il n'y
donne pas les moyens d'écrire de bonnes fables, car ils ne peu-
vent pas se donner : il n'expose point les principes, les règles
qu'il faut observer, car je répète que dans ce genre il n'y en a
point ; mais il est le premier, ce me semble, qui nous ait expli-
qué pourquoi l'on trouve un si grand charme à lire la Fontaine,
d'où vient l'illusion que nous cause cet inimitable écrivain. « Non-
seulement, dit Marmontel, la Fontaine a ouï dire ce qu'il raconte,
mais il l'a vu, il croit le voir encore. Ce n'est pas un poète qui
imagine, ce n'est pas un conteur qui plaisante ; c'est un témoin
présent à l'action, et qui veut vous y rendre présent vous-même :
son érudition, son éloquence, sa philosophie, sa politique, tout ce
qu'il a d'imagination, de mémoire, de sentiment, il met tout en
oeuvre, de la meilleure foi du inonde, pour vous persuader ; et
c'est cet air de bonne foi, c'est le sérieux avec lequel il mêle les
plus grandes choses avec les plus petites, c'est l'importance qu'il
attache à des jeux d'enfants , c'est l'intérêt qu'il prend pour un
lapin et une belette, qui font qu'on est tenté de s'écrier à chaque
instant : « Le bonhomme ! » etc.
« Marmontel a raison : quand ce mot est dit, on pardonne tout
à l'auteur, on ne s'offense plus des leçons qu'il nous fait, des vé-
rités qu'il nous apprend ; on lui permet de prétendre à nous en-
seigner la sagesse, prétention que l'on a tant de peine à passer à
son égal. Mais un bonhomme n'est plus notre égal : sa simplicité
crédule, qui nous amuse, qui nous fait rire, nous délivre à nos
yeux de sa supériorité ; on respire alors, on peut hardiment sen-
tir le plaisir qu'il nous donne ; on peut l'admirer et l'aimer sans se
compromettre.
1 Histoire des membres de l'Académie française, tome 1JI.
= Éléments de Littérature, tome 111.
INTRODUCTION. 23
ci Voilà le grand secret de la Fontaine ; secret qui n'était son
secret que parce qu'il l'ignorait lui-même.
— Vous me prouvez, lui répondis-je assez tristement, qu'à moins
d'être un la Fontaine, il ne faut pas faire de fables ; et vous sen-
tez que la seule réponse à cette affligeante vérité, c'est de jeter
au feu mes apologues. Vous m'en donnez une forte tentation ; et
comme, dans les sacrifices un peu pénibles, il faut toujours profiter
du moment où l'on se trouve en force, je vais en rentrant chez
moi...
— Faire une sottise, interrompit-il ; sottise dont vous ne seriez
point tenté, si vous aviez moins d'orgueil d'une part et de l'autre
plus de véritable admiration pour la Fontaine.
— Comment !. repris-je d'un ton presque fâché, quelle plus
grande preuve de modestie puis-je donner que de brûler un ou-
vrage qui m'a coûté des années de travail ? et quel plus grand
hommage peut recevoir de moi l'admirable modèle dont je ne puis
jamais approcher ?
— Monsieur le fabuliste, me dit le vieillard en souriant, notre
conversation pourra vous fournir deux bonnes fables, l'une sur
l'amour-propre, l'autre sur la colère. En attendant, permettez-moi
de vous faire une question que je veux aussi habiller en apo-
logue.
« Si la plus belle des femmes, Hélène par exemple, régnait en-
core à Lacédémonc, et que tous les Grecs, tous les étrangers, fus-
sent ravis d'admiration en la voyant paraître dans les jeux publics,
ornée d'abord de ses traits enchanteurs, de sa grâce, de sa beauté
divine, et puis encore de l'éclat que donne la royauté, que pense-
riez-vous d'une petite' paysanne ilote, que je veux bien supposer
jeune, fraîche, avec des yeux noirs, et qui, voyant paraître la reine,
se croirait obligée d'aller se cacher ? Vous lui diriez : « Ma chère
enfant, pourquoi vous priver des jeux? Personne, je vous assure, ne
songe à vous comparer avec la reine de Sparte. 11 n'y a qu'une Hé-
lène au monde ; comment vous vient-il dans la tête que l'on puisse
songer à deux ? Tenez-vous à votre place. La plupart des Grecs ne
vous regarderont pas ; car la reine est là-haut, et vous êtes ici.
Ceux qui vous regarderont, vous ne les ferez pas fuir. Il y en a
même qui peut-être vous trouveront à leur gré; vous en ferez vos
amis, et vous admirerez avec eux la beauté de cette reine du
monde. »
« Quand vous lui aurez dit cela, si la petite fille voulait encore
s'aller cacher, ne lui conseillcriez-vous point d'avoir moins d'or-
gueil, d'une part, et de l'autre, plus d'admiration pour Hélène?
« Nous m'entendez; et je ne crois pas nécessaire, ainsi que
24 INTRODUCTION.
l'exige M. de la Motte, de placer la inorale â la fin,de mon apo-
logue.
« Ne brûlez donc point vos fables, et soyez sûr que la Fontaine
est si divin, que beaucoup de places infiniment au-dessous de la
sienne sont encore très-belles. Si vous pouvez en avoir une, je
vous ferai mon compliment. Pour cela, vous n'avez besoin que de
deux choses que je vais tâcher de vous expliquer.
« Quoique je vous aie dit que je ne connais point de définition
juste et précise de l'apologue, j'adopterais pour la plupart celle que
la Fontaine lui-même a choisie, lorsqu'on parlant du recueil de ses.
fables, il l'appelle :
Une ample comédie à cent actes divers,
El dont la scène est l'univers.
« En effet, un apologue est une espèce de petit drame ; il a son
exposition, son noeud, son dénoûment. Que les acteurs en soient des
animaux, des dieux, des arbres, des hommes, il faut toujours qu'ils
commencent par me dire-ce dont il s'agit, qu'ils m'intéressent à
une situation, à un événement quelconque, et qu'ils finissent par
me laisser satisfait, soit de cet événement, soit quelquefois d'un
simple mot, qui est le résultat moral de tout ce qu'on a dit ou
fait. Il me serait aisé, si je ne craignais d'être trop bavard, de pren-
dre au hasard une fable de la Fontaine, et de vous y faire voir
l'avant-scène, l'exposition, faite souvent par un monologue, comme
dans la fable du Berger et son troupeau ; l'intérêt commençant avec
la situation, comme dans la Colombe et la Fourmi; le danger crois-
sant d'acte en acte, car il y en a de plusieurs actes, comme l'Alouette
et ses petits avec le maître d'un champ ; et le dénoûment enfin
mis quelquefois en spectacle, comme dans le Loup devenu Berger,
plus communément en simple récit.
« Cela posé, comme le fabuliste ne peut être aidé par de vérita-
bles acteurs, par le prestige du théâtre, et qu'il doit cependant me
donner la comédie, il s'ensuit que son premier besoin, son talent
le plus nécessaire, doit être de peindre : car il faut qu'il montre
aux regards ce théâtre , ces acteurs qui lui manquent ; il faut
qu'il fasse lui-même ses décorations, ses habits ; que non-seulement
il écrive ses rôles, mais qu'il les joue en les écrivant, et qu'il ex-
prime à la Ibis les gestes, les attitudes, les mines, les jeux de vi-
sage, qui ajoutent tant à l'effet des scènes.
« Mais ce talent de peindre ne suffirait pas pour le genre do la
fable, s'il ne se trouvait réuni avec celui de conter gaiement : art
difficile et peu commun ; car la gaieté que j'entends est à la fois
celle de l'espril et celle du caractère. C'est ce don, le plus désirable
sans doute, puisqu'il vient presque toujours de l'innocence, qui nous
INTRODUCTION. 23
fait aimer des autres, parce que nous pouvons nous aimer nous-
mêmes, change en plaisirs toutes nos actions, et souvent tous nos
" devoirs ; nous délivre, sans nous donner la peine de l'attention,
d'une foule de défauts pénibles, pour nous orner de mille qualités
qui ne coûtent jamais d'efforts. Enfin, cette gaieté, selon moi, est
la véritable philosophie, qui se contente de peu, sans savoir que
c'est un mérite; supporte avec résignation les maux inévitables delà
vie, sans avoir besoin de se dire que l'impatience n'y changerait rien ;
et sait encore faire le bonheur de ceux qui nous environnent, du
seul supplément de notre propre bonheur.
« Voilà la gaieté que je veux dans l'écrivain qui raconte : elle en-
traîne avec elle le naturel, la grâce, la naïveté. Le talent de pein-
dre, comme vous savez, comprend le mérite du style et le grand
art de faire des vers qui soient toujours de la poésie. Ainsi je con-
clus que tout fabuliste qui réunira ces deux qualités pourra se flat-
ter, non pas d'être l'égal de la Fontaine, mais d'être souffert auprès
de lui.
— Parlez-vous sérieusement, lui dis-je, et prétendez-vous m'en-
courager ? Si tout ce que vous venez de détailler n'est que le moins
qu'on puisse exiger d'un fabuliste, que voulez-vous que je devienne ?
Ou laissez-moi brûler mes fables, ou ne me démontrez pas qu'elles
ne réussiront point. Je pourrais vous répondre pourtant que l'élé-
gant Phèdre n'est rien moins que gai ; que le laconique Ésope ne
l'est pas beaucoup davantage; que l'Anglais Gay n'est presque jamais
qu'un philosophe de mauvaise humeur, que cependant...
— Ces messieurs-là, reprit le vieillard, n'ont rien de commun
avec vous. Indépendamment de la différence de leur nation, de leur
siècle, de leur langue, songez que Phèdre fut le premier chez les
Romains qui écrivit des fables en vers, que Gay fut le premier chez
les Anglais. Je ne prétends pas assurément leur disputer leur mé-
rite ; mais croyez que ce mot de premier ne laisse pas de faire à la
réputation des hommes. Quant à votre Ésope, je no dirai pas'qu'il
fut aussi le premier chez les Grecs, car je suis persuadé qu'il n'a
jamais existé.
— Quoi ! répliquai-je, cet Ésope dont nous avons les ouvrages, et
dont j'ai lu la vie dans Mêziriac, dans la Fontaine, dans tant d'au-
tres; ce Phrygien si fameux par sa laideur, par son esprit, par sa
sagesse, n'aurait été qu'un personnage imaginaire ! Quelles preuves
en avez-vous? Et qui donc, à votre avis, est l'inventeur de l'apo-
logue ?
— Vous pressez un peu les questions, reprit-il avec douceur, et
vous allez m'engager dans une discussion scientifique à laquelle je
ne suis guère propre, car on ne peut être moins savant que moi,
ï
26 INTRODUCTION.
Pour ce qui regarde Ésope, je vous renvoie à une dissertation fort
bien faite de feu M. Boulanger Sur les incertitudes gui concernent
les premiers écrivains de l'antiquité. Vous y verrez que cet Ésope,
renommé par ses apologues, et que les historiens ont placé dans le
sixième siècle avant notre ère, se trouve à la fois le contemporain
de Crésus, roi de Lydie, d'un Nectênàbo, roi d'Egypte, qui vivait
cent quatre-vingts ans après Crésus, et de la courtisane Rhodope,
qui passe pour avoir élevé une de ces fameuses pyramides, bâties au
moins dix-huit cents ans avant Crésus. Voilà déjà d'assez grands
anachronismes pour rejeter comme fabuleuses toutes les vies
d'Ésope.
« Quant à ses ouvrages, les Orientaux les réclament et les attri-
buent à Lochman, fabuliste célèbre en Asie depuis des milliers d'an-
nées, surnommé le Sage par tout l'Orient, et qui passe pour avoir
été, comme Ésope, esclave, laid et contrefait.
« Boulanger, par des raisons très-plausibles, démontre à peu près
qu'Ésope et Lochman ne sont qu'un. Il est vrai qu'il donne ensuite
des raisons presque aussi bonnes, tirées de l'étymologie, de la res-
semblance des noms phéniciens, hébreux, arabes, pour prouver que
ce Lochman le Sage pourrait fort bien être le roi Salomon. Il va
plus loin, et, comparant toujours les identités, les rapports des
noms, les similitudes des anecdotes, il en conclut que ce Salomon,
si révéré dans l'Orient' pour sa sagesse, son esprit, sa puissance, ses
ouvrages, était Joseph, fils de Jacob, premier ministre d'Egypte.
De là, revenant à Ésope, il fait un rapprochement fort ingénieux
d'Ésope et de Joseph, tous deux réduits à l'esclavage et faisant pros-
pérer la maison de leur maître ; tous deux enviés, persécutés, et
pardonnant à leurs ennemis ; tous deux voyant en songe leur gran-
deur future, et sortant d'esclavage à l'occasion de co songe ; tous
deux excellant dans l'art d'interpréter les choses cachées ; enfin, tous
deux favoris et ministres, l'un du Pharaon d'Egypte, l'autre du roi
de Babylonc.
« Mais, sans adopter toutes les opinions de Boulanger, je me
borne à regarder comme à peu près sûr que ce prétendu Ésope
n'est qu'un nom supposé sous lequel on répandit dans la Grèce des
apologues connus longtemps auparavant dans l'Orient. Tout nous
vient de l'Orient ; et c'est la fable, sans aucun doute, qui a le plus
conservé du caractère et de la tournure de l'esprit asiatique. Ce
goût de paroles, d'énigmes, cette habitude de parler toujours par
images, d'envelopper les préceptes d'un voile qui semble les con-
server, durent encore en Asie ; leurs poètes, leurs philosophes,
n'ont jamais écrit autrement.
— Oui, lui dis-je, je suis de votre avis sur ce point : mais quel
INTRODUCTION. 27
est le pays de l'Asie que vous regardez comme le berceau de la
fable?
— Là-dessus, me répondit-il, je me suis fait un petit système
qui pourrait bien n'être pas plus vrai que tant d'autres ; mais,
comme c'est peu important, je ne m'en suis pas refusé le plaisir.
Voici mes idées sur l'origine de la fable : je ne les dis guère qu'à
mes amis, parce qu'il n'y a pas d'inconvénient à se tromper
avec eux.
« Nulle part on n'a dû s'occuper davantage des animaux que chez
les peuples où la métempsycose était un dogme reçu. Dès qu'on a pu
croire que notre âme passait, après notre mort, dans le corps de
quelque animal, on n'a rien eu de mieux à faire, rien de plus rai-
sonnable , rien de plus conséquent, que d'étudier avec soin les
moeurs, les habitudes, la fa-on de vivre de ces animaux si intéres-
sants, puisqu'ils étaient à la fois pour l'homme l'avenir et le passé,
puisqu' on voyait en eux ses pères, ses enfants et soi-même.
« De l'étude des animaux, de la certitude qu'ils ont notre âme,
on a dû passer aisément à la croyance qu'ils ont un langage. Cer~
taines espèces d'oiseaux l'indiquent même sans cela. Les étourneaux,
les perdrix, les pigeons, les hirondelles, les corbeaux, les grues, les
poules, Une foule d'autres, ne vivent jamais que par grandes troupes.
D'où viendrait ce besoin de société s'ils n'avaient pas le don de s'en-
tendre ? Cette seule question dispense d'autres raisonnements qu'on
pourrait alléguer.
s Voilà donc le dogme de la métempsycose, qui, en conduisant
naturellement les hommes à l'attention, à l'intérêt pour les animaux,
a dû les mener promptement à la croyance qu'ils ont un langage. De
là je ne vois plus qu'un pas à l'invention de la fable, c'est-à-dire à
l'idée de faire parler ces animaux pour les rendre les précepteurs
des humains.
« Montaigne a dit que « notre sapience apprend des bêtes les plus
« utiles renseignements aux plus grandes et plus nécessaires parties
« de la vie. » En effet, sans parler des chiens, des chevaux, de
plusieurs autres animaux dont l'attachement, la bonté, la résigna-
tion, devraient sans cesse faire honte aux hommes, je ne veux pren-
dre pour exemple que les moeurs du chevreuil, de cet animal si joli,
si doux, qui ne vit point en société, mais en famille ; épouse toujours,
à la manière des Guèbres, la soeur avec laquelle il vint au monde,
avec laquelle il fut élevé ; qui demeure avec sa compagne près de
son père et de sa mère, jusqu'à ce que, père à son tour, il aille se
consacrer à l'éducation de ses enfants, leur donner les leçons d'amour,
d'innocence, de bonheur, qu'il a reçues et pratiquées ; qui passe
enfin sa vie entière dans les deaceurs de l'amitié, dans les jouis-
28 INTRODUCTION.
sances de la nature, et dans cette heureuse ignorance, cette impré-
voyance des maux, « cette incuriosité qui, comme dit le bon Mon-
« taigne, est un chevet si doux, si sain à reposer une tète bien
« faite. »
<r Pensez-vous que le premier philosophe qui a pris la peine de
rapprocher de ces moeurs si pures, si douces, nos intrigues, nos
haines, nos crimes ; de comparer avec mon chevreuil, allant paisi-
blement au gagnage, l'homme, caché derrière un buisson, armé de
l'arc qu'il a inventé pour tuer de plus loin ses frères, et employant
ses soins, son adresse, à contrefaire le cri de la mère du chevreuil,
afin que son enfant trompé, venant à ce cri qui l'appelle 1, reçoive
une mort plus sûre des mains du perfide assassin ; pensez-vous,
dis-je, que ce philosophe n'ait pas aussitôt imaginé de faire causer
ensemble les chevreuils pour reprocher à l'homme sa barbarie,
pour lui dire les vérités dures que mon philosophe n'aurait pu
hasarder sans s'exposer aux effets cruels de l'amour-propro irrité?
Voilà la fable inventée; et, si vous avez pu me suivre dans mon
diffus verbiage, vous devez conclure avec moi que l'apologue a dû
naître dans l'Inde, et que le premier fabuliste fut sûrement un
brachmane.
a Ici le peu que nous savons de ce beau pays s'accorde avec mon
opinion. Les apologues de Bidpaï sont le plus ancien monument que
l'on connaisse dans ce genre, et Bidpaï était un brachmane. Mais
comme il vivait sous un roi puissant, dont il fut le premier ministre,
ce qui suppose un peuple civilisé dès longtemps, il est assez vraisem-
blable que ses fables ne lurent pas les premières. Peut-être même
n'est-ce qu'un recueil des apologues qu'il avait appris à fécole des
gymnosophistcs, dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps. Ce
qu'il y a de sûr, c'est que ces apologues indiens, parmi lesquels on
trouve les Deux Pigeons, ont été traduits dans toutes les langues de
l'Orient, tantôt sous le nom de Bidpaï ou Pilpaï, tantôt sous celui de
Lochman. Ils passèrent ensuite en Grèce sous le titre de fables
d'Ésope. Phèdre les fit connaître aux Romains. Après Phèdre, plu-
sieurs Latins, Aphthonius, Avien, Gabrias 2, composèrent aussi des
fables. D'autres fabulistes plus modernes, tels que Faërne, Absté-
mius, Camérarius, en donnèrent des recueils, toujours en latin, jus-
qu'à la fin du seizième siècle qu'un nommé Hégémon, de Chalon-sur-
Saône, s'avisa le premier de faire des fables en vers français. Cent
ans après, la Fontaine parut, et la Fontaine fit oublier toutes les
* C'est ainsi qu'on lue les chevreuils.
'Aphthonius et Gabrias, connu aujourd'hui sous son véritable nom de
Cabrius, sont deux fabulistes grecs. C'est par erreur que Florian les place
ici parmi les fabulistes latins.
INTRODUCTION. 29
fables passées, et, je tremble de vous le dire, vraisemblablement
aussi toutes les fables futures. Cependant M. de la Motte et quel-
ques autres fabulistes très-estimables de notre temps out eu, depuis
la Fontaine, des succès mérités. Je ne les juge pas devant vous,
parce que ce sont vos rivaux; je me borne à vous souhaiter de les
valoir.
« Voilà l'histoire de la fable, telle que je la conçois et la saisis.
Je vous l'ai faite pour mon plaisir peut-être plus que pour le vôtre.
Pardonnez cette digression à mon âge et à mon goût pour l'apo-
logue, ii
A ces mots, le vieillard se tut. Je crois qu'il en était temps, car
il commençait à se fatiguer. Je le remerciai des instructions qu'il
m'avait données,. et lui demandai la permission de lui porter le
recueil de mes fables, pour qu'il voulût bien retrancher d'une main
plus ferme que la mienne celles qu'il trouverait trop mauvaises, et
m'indiquer les fautes susceptibles d'être corrigées dans celles qu'il
laisserait. Il me le promit, me donna rendez-vous à huit jours de
là. On juge que je fus exact à ce rendez-vous ; mais quelle fut ma
douleur, lorsqu'arrivant avec mon manuscrit, j'appris à la porte du
vieillard qu'il était mort de la veille I Je le regrettai comme un bien-
faiteur, car il l'aurait été, et c'est la même chose. Je ne me sentis
pas le courage de corriger sans lui mes apologues, encore moins
celui d'en retrancher; et privé de conseil, de guide, précisément à
l'instant où l'on m'avait fait sentir combien j'en avais besoin, pour
me délivrer du soin fatiguant de songer sans cesse à.mes fables, je
pris le parti de les imprimer. C'est à présent au public à faire
l'office du vieillard : peut-êire trouverai-je en lui moins de poli-
tesse, mais il trouvera dans moi la même docilité.
FABLES
DE FLORIAN
LIVRE PREMIER
i
LA FABLE ET LA VÉRITÉ
La vérité toute nue 1
Sortit un jour de son puits.
Ses attraits par le temps étaient un peu détruits ■
Jeunes et vieux fuyaient sa vue 5.
La pauvre Vérité restait là morfondue,
Sans trouver un asile où pouvoir habiter 4.
A ses yeux vient se présenter
La Fable richement vêtue 5,
Portant plumes et diamants,
La plupart faux, mais très-brillants.
32 LIVRE I. FABLE II.
— Eh! vous voilà, bonjour, dit-elle;
Que faites-vous ici, seule sur un chemin?
La Vérité répond : ■— Vous le voyez, je gèle.
Aux passants je demande en vain
De me donner une retraite,
Je leur fais peur à tous. Hélas ! je le vois bien,
Vieille femme n'obtient plus rien.
— Vous êtes pourtant ma cadette,
Dit la Fable, et, sans vanité,
Partout je suis fort bien reçue.
Mais aussi, dame Vérité,
Pourquoi vous montrer toute nue?
Cela n'est pas adroit. Tenez, arrangeons-nous ;
Qu'un même intérêt nous rassemble :
Venez sous mon manteau, nous marcherons ensemble.
Chez le sage, à cause de vous,
Je ne serai point rebutée ;
A cause de moi, chez les fous
Vous ne serez point maltraitée.
Servant, par ce moyen, chacun selon son goût,
Grâce à votre raison et grâce à ma folie,
Vous verrez, ma soeur, que partout
Nous passerons de compagnie 6.
H
LE BOEUF, LE CHEVAL ET L'ANE
Un boeuf, un baudet, un cheval,
Se disputaient la préséance.
Un baudet! direz-vous, tant d'orgueil lui sied mal.
A qui l'orgueil sied-il ? et qui de nous ne pense
Valoir ceux que le rang, les talents, la naissance,
Élèvent au-dessus de nous?
Le boeuf, d'un ton modeste et doux,
Alléguait ses nombreux services,
Sa force, sa docilité ;
Le coursier sa valeur, ses nobles exercices,
Et l'âne son utilité.
— Prenons, dit le cheval, les hommes pour arbitres.
En voici venir trois, exposons-leur nos titres.
Si deux sont d'un avis, le procès est jugé.
Les trois hommes venus, notre boeuf est chargé
D'être le rapporteur ; il explique l'affaire,
Et demande le jugement.
Un des juges choisis, maquignon bas-normand,
Crie aussitôt : — La chose est claire,
Le cheval a gagné. — Non pas, mon cher confrère,
Dit le second jugeur, c'était un gros meunier 7;
L'àne doit marcher le premier :
54 LIVRE I. FABLE HT.
Tout autre avis serait d'une injustice extrême.
— Oh que nenni, dit le troisième,
Fermier de sa paroisse et riche laboureur 8,
Au boeuf appartient cet honneur.
— Quoi ! reprend le coursier, écumant de colère
Votre avis n'est dicté que par votre intérêt?
— Eh mais, dit le Normand, par quoi donc, s'il vous plaît?
N'est-ce pas le code ordinaire?
m
LE ROI ET LES DEUX BERGERS
Certain monarque un jour déplorait sa misère,
Et se lamentait d'être roi :
Quel pénible métier! disait-il ; sur la terre
Est-il un seul mortel contredit comme moi?
Je voudrais vivre en paix, on me force à la guerre ;
Je chéris mes sujets, et je mets des impôts;
J'aime la vérité, l'on me trompe sans cesse;
Mon peuple est accablé de maux,
Je suis consumé de tristesse :
Partout je cherche des avis,
Je prends tous les moyens, inutile est ma peine;
Plus j'en fais, moins je réussis.
Notre monarque alors aperçoit dans la plaine
Un troupeau de moutons maigres, de près tondus,
Les brebis sans agneaux, des agneaux sans leurs mères.
Dispersés, bêlants, éperdus,
Et des béliers sans force errant dans les bruyères 9.
Leur conducteur Guillot allait, venait, courait,
Tantôt à ce mouton qui gagne la forêt,
Tantôt à cet agneau qui demeure derrièret 0,
LIVRE I. FABLE III. 55
Puis à sa brebis la plus chère ;
Et tandis qu'il est d'un côté,
Un loup prend un mouton qu'il emporte bien vite.
Le berger court, l'agneau qu'il quitte
Par une louve est emporté.
Guillot tout haletant s'arrête,
S'arrache les cheveux, ne sait plus ou courir,
Et de son poing frappant sa tête,
Il demande au ciel de mourir.
Voilà bien ma fidèle image !
S'écria le monarque ; et les pauvres bergers,
Comme nous autres rois, entourés de dangers,
N'ont pas un plus doux esclavage :
Cela console un peu. Comme il disait ces mots,
11 découvre en un pré le plus beau des troupeaux,
Des moutons gras, nombreux, pouvant marcher à peine,
Tant leur riche toison les gène,
Des béliers grands et fiers, tous eu ordre paissants,
Des brebis fléchissant sous le poids de la laine,
Et de qui la mamelle pleine
Fait accourir de loin les agneaux bondissants.
Leur berger, mollement étendu sous un hêtre,
Faisant des vers pour son Iris 11,
Les chantait doucement aux échos attendris,
Et puis répétait l'air sur son hautbois champêtre.
Le roi tout étonné disait : Ce beau troupeau
Sera bientôt détruit; les loups ne craignent guère
Les pasteurs amoureux qui chantent leur bergère ;
On les écarte mal avec un chalumeau.
Ah ! comme je rirais !... Dans l'instant le loup passe ' 2.
Comme pour lui faire plaisir ;
Mais à peine il parait, que, prompt à le saisir,
36 LIVRE I. FABLE IV.
Un chien s'élance et le terrasse.
Au bruit qu'ils font en combattant,
Deux moutons effrayés s'écartent dans la plaine:
Un autre chien part, les ramène,
Et pour rétablir l'ordre il suffit d'un instant.
Le berger voyait tout couché dessus l'herbette,
Et ne quittait pas sa musette.
Alors le roi presque en courroux
Lui dit : — Comment fais-tu? Les bois sont pleins de loups,
Tes moutons gras et beaux sont au nombre de mille,
Et, sans en être moins tranquille,
Dans cet heureux état toi seul tu les maintiens !
-— Sire, dit le berger, la chose est fort facile ;
Tout mon secret consiste à choisir de bons chiens 15.
IV
LES DEUX VOYAGEURS
Le compère Thomas et son ami Lubin
Allaient à pied tous deux à la ville prochaine.
Thomas trouve sur son chemin
Une bourse de louis pleine ;
Il l'empoche aussitôt. Lubin, d'un air content.
Lui dit : — Pour nous la bonne aubaine u !
— Non, répond Thomas froidement,
Pour nous n'est pas bien dit; pour moi c'est différent.
Lubin no souffle plus ; mais, en quittant la plaine,
Ils trouvent des voleurs cachés au bois voisin.
Thomas tremblant, et non sans cause,
Dit : —Nous sommes perdus ! — Non, lui répond Lubin,
Nous n'est pas le vrai mot ; mais loi c'est autre chose.
Cela dit, il s'échappe à travers les taillis.
Immobile de peur, Thomas est bientôt pris :
Il tire la bourse et la donne.
Qui ne songe qu'à soi, quand sa fortune est bonne,
Dans le malheur n'a point d'amis.
V
LES SERINS ET LE CHARDONNERET
Un amateur d'oiseaux avait, en grand secret,
Parmi les oeufs d'une serine
Glissé l'oeuf d'un chardonneret 15.
La mère des serins, bien plus tendre que fine,
Ne s'en aperçut point, et couva comme sien
Cet oeuf qui dans peu vint à bien.
Le petit étranger, sorti de sa coquille,
Des deux époux trompés reçoit les tendres soins,
Par eux traité ni plus ni moins
Que s'il était de la famille.
Couché clans le duvet il dort le long du jour
A côté des serins dont il se croit le frère,
Reçoit la béquée à son tour,
Et repose la nuit sous l'aile de la mère.
Chaque oisillon grandit, et, devenant oiseau,
D'un brillant plumage s'habille ;
Le chardonneret seul ne devient point jonquille ,
Et ne s'en croit pas moins des serins le plus beau.
Ses frères pensent tout de même :
Douce erreur qui toujours fait voir l'objet qu'on aime
Ressemblant à nous trait pour trait !
Jaloux de son bonheur, un vieux chardonneret
Vient lui dire : — Il est temps enfin de vous connaître;
Ceux pour qui vous avez de si doux sentiments
Ne sont pas du tout vos parents.
LIVRE I. FABLE VI. 39
C'est d'un chardonneret que le sort vous fit naître.
Vous ne fûtes jamais serin : regardez-vous,
Vous avez le corps fauve et la tête écarlate,
Le bec... — Oui, dit l'oiseau, j'ai ce qu'il vous plaira;
Mais je n'ai point une âme ingrate,
Et mon coeur toujours chérira
Ceux qui soignèrent mon enfance.
Si mon plumage au leur ne ressemble pas bien,
J'en suis fâché ; mais leur coeur et le mien
Ont une grande ressemblance.
Vous prétendez prouver que je ne leur suis rien,
Leurs soins me prouvent le contraire :
Rien n'est vrai comme ce qu'on sent/
Pour un oiseau reconnaissant
Un bienfaiteur est plus qu'un père 17.
VI
LE CHAT ET LE MIROIR
Philosophes hardis, qui passez votre vie1S
A vouloir expliquer ce qu'on n'explique pas,
Daignez écouter, je vous prie,
Ce trait du plus sage des chats.
Sur une table de toilette
Ce chat aperçut un miroir ;
Il y saute, regarde, et d'abord pense voir
Un de ses frères qui le guette.
Notre chat veut le joindre, il se trouve arrêté.
Surpris, il juge alors la glace transparente,
Et passe de l'autre côté,
Ne trouve rien, revient, et le chat se présente.
11 réfléchit un peu : de peur que l'animal,
Tandis qu'il fait le tour, ne sorte,
Sur le haut du miroir il se met à cheval,
Une patte par-ci, l'autre par-là, de sorte
Qu'il puisse partout le saisir.
Alors, croyant bien le tenir,
Doucement vers-la glace il incline sa tête,
Aperçoit une oreille, et puis deux... A l'instant,
A droite, à gauche, il va jetant
Sa griffe qu'il tient toute prête ;
Mais il perd l'équilibre, il tombe et n'a rien pris.
Alors, sans davantage attendre,
Sans chercher plus longtemps ce qu'il ne peut comprendre,
Il laisse le miroir et retourne aux souris.
Que m'importe, dit-il, de percer ce mystère?
Une chose que notre esprit,
Après un long travail, n'entend ni ne saisit,
Ne nous est jamais nécessaire.
VII
LA CARPE ET LES CARPILLONS
Prenez garde, mes fils, côtoyez moins le bord,
Suivez le fond de la rivière ;
Craignez la ligne meurtrière,
Ou l'épervier plus dangereux encor 19.
C'est ainsi que parlait une carpe de Seine 20
A de jeunes poissons qui l'écoutaient à peine.
C'était au mois d'avril : les neiges, les glaçons,
Fondus parles zéphyrs, descendaient des montagnes 2
Le fleuve enflé par eux s'élève à gros bouillons,
Et déborde dans les campagnes.
— Ah ! ah ! criaient les carpillons,
Qu'en dis-tu, carpe radoteuse ?
Crains-tu pour nous les hameçons?
42 LIVRE I. FABLE VIII.
Nous voilà citoyens de la mer orageuse ;
Regarde : on ne voit plus que les eaux et le ciel,
Les arbres sont cachés sous l'onde ;
Nous sommes les maîtres du monde :
C'est le déluge universel.
— Ne croyez pas cela, répond la vieille mère ;
Pour que l'eau se retire il ne faut qu'un instant ;
Ne vous éloignez point, et, de peur d'accident,
Suivez, suivez toujours le fond de la rivière.
— Rah ! disent les poissons, tu répètes toujours '
Mêmes discours.
Adieu, nous allons voir notre nouveau domaine.
Parlant ainsi, nos étourdis -.
Sortent tous du lit de la Seine 22,
Et s'en vont dans les eaux qui couvrent le pays.
Qu'arriva-t-il ? Les eaux se retirèrent,
Et les carpillons demeurèrent;
Bientôt ils furent pris
Et frits."
Pourquoi quittaient-ils la rivière?
Pourquoi? Je le sais trop, hélas!
C'est qu'on se croit toujours plus sage que sa mère,
C'est qu'on veut sortir de sa sphère 25,
C'est que... c'est que... Je ne finirais pas.
VIII
LE CALIFE
Autrefois dans Bagdad le calife Almamon24-25- 20
Fit bâtir un palais plus beau, plus magnifique,
Que ne le fut jamais celui de Salomon 27.
LIVRE I. FABLE VIII. 43
Cent coionnes d'albâtre en formaient le portique 28;
L'or, le jaspe, l'azur, décoraient le parvis29- 50 ;
Dans les appartements embellis de sculpture,
Sous des lambris de cèdre, on voyait réunis 31
Et les trésors du luxe et ceux de la nature,
Les fleurs, les diamants, les parfums, la verdure,
Les myrtes odorants, les chefs-d'oeuvres de l'art 52,
Et les fontaines jaillissantes
Roulant leurs ondes bondissantes
A côté des lits de brocart 53.
Près de ce beau-palais, juste devant l'entrée,
Une étroite chaumière, antique et délabrée,
D'une pauvre tisserand était l'humble réduit.
Là, content du petit produit
D'un grand travail, sans dette et sans soucis pénible,
Le bon vieillard, libre, oublié,
Coulait des jours doux et paisibles,
Point envieux, point envié.
J'ai déjà dit que sa retraite
Masquait le devant du palais.
Le vizir veut d'abord, sans forme de procès, 34.
Qu'on abatte la maisonnette ;
Mais le calife veut que d'abord on l'achète.
Il fallut obéir : on va chez l'ouvrier,
On lui porte de l'or. — Non, gardez votre somme,
Répond doucement le pauvre homme ;
Je n'ai besoin de rien avec mon atelier,
Et, quant à ma maison, je ne puis m'en défaire :
C'est là que je suis né, c'est là qu'est mort mon père;
Je prétends y mourir aussi.
Le calife, s'il veut, peut me chasser d'ici,
Il peut détruire ma chaumière ;
44 LIVRE I. FABLE IX.
Mais, s'il le fait, il me verra
Venir, chaque matin, sur la dernière pierre
M'asseoir et pleurer ma misère.
Je connais Almamon, son coeur en gémira.
Cet insolent discours excita la colère
Du vizir, qui voulait punir ce téméraire
Et sur-le-champ raser sa chétive maison.
Mais le calife lui dit : —• Non,
J'ordonne qu'à mes frais elle soit réparée ;
Ma gloire tient à sa durée :
Je veux que nos neveux, en la considérant,
Y trouvent de mon règne un monument auguste ;
En voyant le palais ils diront : Il fut grand ;
En voyant la chaumière ils diront : Il fut juste 53.
IX
LA MORT
La Mort, reine du monde, assembla, certain jour 56
Dans les enfers toute sa cour.
Elle voulait choisir un bon premier ministre
Qui rendit ses États encor plus florissants.
Pour remplir cet emploi sinistre,
Du fond du noir Tartare avancent à pas lent 37
La Fièvre, la Goutte et la Guerre 58.
C'étaient trois sujets excellents ;
Tout l'enfer et toute la terre
Rendaient justice à leurs talents.
La Mort leur fit accueil. La Peste vint ensuite.
On ne pouvait nier qu'elle n'eût du mérite.
Nul n'osait lui rien disputer,
Lorsque d'un médecin arriva la visite,
LIVRE I. FABLE X. 45
Et l'on ne sut alors qui devait l'emporter :
La Mort même était en balance.
Mais les Vices étant venus,
Dès ce moment là Mort n'hésita plus :
Elle choisit l'Intempérance.
X
LES DEUX JARDINIERS
Deux frères jardiniers avaient par héritage
Un jardin dont chacun cultivait la moitié;
Liés d'une étroite amitié,
Ensemble ils faisaient leur ménage.
L'un d'eux, appelé Jean, bel esprit, beau parleur,
Se croyait un très-grand docteur;
3.
40 LIVRE I. FABLE X.
Et monsieur Jean passait sa vie
A lire l'almanach, à regarder le temps
Et la girouette et les vents.
Bientôt, donnant l'essor à son rare génie,
Il voulut découvrir comment d'un pois tout seul
Des milliers de pois peuvent sortir si vite;
Pourquoi la graine du tilleul 59,
Qui produit un grand arbre, est pourtant plus petite
Que la fève, qui meurt à deux pieds du terrain ;
Enfin par quel secret mystère
Cette fève, qu'on sème au hasard sur la terre,
Sait se retourner dans son sein,
Place en bas sa racine et pousse en haut sa tige.
Tandis qu'il rêve et qu'il s'afflige
De ne point pénétrer ces importants secrets,
Il n'arrose point son marais ;
Ses épinards et sa laitue
Sèchent sur pied ; le vent du nord lui tue
Ses figuiers qu'il ne couvre pas.
Point de fruits au marché, point d'argent dans la bourse,
Et le pauvre docteur, avec ses almanachs,
N'a que son frère pour ressource.
Celui-ci, dès le grand matin,
Travaillait en chantant quelque joyeux refrain,
Bêchait, arrosait tout, du pêcher à Foseille.
Sur ce qu'il ignorait sans vouloir discourir,
Il semait bonnement pour pouvoir recueillir.
Aussi dans son terrain tout venait à merveille;
Il avait des écus, des fruits et du plaisir.
Ce fut lui qui nourrit son frère ;
Et quand monsieur Jean tout surpris
S'en vint lui demander comment il savait faire:
LIVRE I. FABLE XL 47
Mon ami, lui dit-il, voici tout le mystère :
Je travaille, et tu réfléchis;
Lequel rapporte davantage?
Tu te tourmentes, je jouis;
Qui de nous deux est le plus sage?
XI
LE CHIEN ET LE CHAT
Un chien vendu par son maître
Brisa sa chaîne, et revint
Au logis qui le vit naître.
Jugez de ce qu'il devint
Lorsque, pour prix de son zèle,
Il fut de celle maison
48 LIVRE I. FABLE XII.
Reconduit par le bâton
Vers sa demeure nouvelle.
Un vieux chat, son compagnon
Voyant sa surprise extrême,
En passant lui dit ce mot :
Tu croyais donc, pauvre sot,
Que c'est pour nous qu'on nous aime!
XII
LE VACHER ET LE GARDE-CHASSE
Colin gardait un jour les vaches de son père ;
Colin n'avait pas de bergère,
Et s'ennuyait tout seul. Le garde sort du bois :
— Depuis l'aube, dit-il, je cours dans cette plaine,
Après un chevreuil que j'ai manqué deux fois,
Et qui m'a mis tout hors d'haleine.
— Il vient de passer par là-bas,
Lui répondit Colin; mais, si vous êtes las,
Reposez-vous, gardez mes vaches à ma place,
Et j'irai faire votre chasse ;
Je réponds du chevreuil. — Ma foi, je le veux bien :
Tiens, voilà mon fusil, prends avec toi mon chien;
Va le tuer. Colin s'apprête,
S'arme, appelle Sultan. Sultan, quoiqu'à regret,
Court avec lui vers la forêt.
Le chien bat les buissons : il va, vient, sent, arrête.
Et voilà le chevreuil... Colin impatient
Tire aussitôt, manque la bête,
Et blesse le pauvre Sultan.
A la suite du chien qui crie,
Colin revient à la prairie.

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