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Fairy Tale

De
288 pages
Pour son premier roman, Hélène Zimmer a voulu faire le portrait d’une femme rongée par le quotidien. L’installation en couple, la naissance des enfants, les obligations financières, tous ces éléments constitutifs de la famille participent de la dégradation identitaire. Plus les statuts s’empilent, plus les couches sociales se superposent – femme, mère, vendeuse – plus l’être se disperse, perd en épaisseur. Coralie existe pour les autres. Sa vie appartient à ses enfants, au père de ses enfants, à son patron. Elle pense avoir choisi librement ce qui l’entrave. Son histoire est celle d’un emprisonnement consenti. Au lieu d’essayer d’échapper à la servitude, Coralie cherche à maintenir le peu d’équilibre qu’il reste du système qu’elle a fabriqué autour d’elle. Elle résiste. Elle ne renonce pas. C’est une victime pugnace et endurante. Surtout victime d’elle-même. C’est ce paradoxe qu’Hélène Zimmer met en évidence. Quand le choix est encore possible, pourquoi subir une réalité agressive et destructrice ? Pourquoi ne pas la changer ? Pour Coralie, la vie s’est réduite à une unique et longue voie matérielle. Elle est engluée, figée dans un système qui néantise sa volonté. De cette impasse matérielle, affective, mentale, Hélène Zimmer rend compte grâce à l’incroyable efficacité d’une écriture, précise, violente, fouailleuse, de dialogues qui font mouche à tout coup, et d’un talent d’observation sociale rare.
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couverture
 

Fairy Tale, c’est ce qu’il reste de l’amour après la conception des enfants et la répartition des tâches.

« Et l’autre enculé là… Mouret… Avec son avertissement de merde… Il croit qu’on est à l’école le gars. Il croit qu’il peut arrêter de payer nos heures sup comme ça. Il a vu ça où lui ? Je pensais pas que je dirais ça un jour mais Frédéric il me manque finalement.

– C’est qui Frédéric ?

– Frédéric… Mon ancien chef… Je m’appelle Coralie au fait. Je suis la mère de tes gosses. Tu sais, la chatte que tu remplis quand t’es au calme chez toi. »

Fairy Tale, c’est ce qu’il reste de Coralie.

 

Hélène Zimmer

 

 

Fairy Tale

 

 

Roman

 

 

P.O.L

33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6e

 

Coralie beugle.

Titi accourt dans la cuisine. C’est un enfant passionné par le drame. Le moindre bruit dissonant, le moindre écho de souffrance déclenchent chez lui l’impulsion d’un mouvement.

« Putain de sa race, putain de sa race, répète Coralie en boucle.

– Qu’est-ce qu’y a maman ? »

Elle sursaute.

« Je me suis brûlée. »

Elle comprime ses doigts en inspirant douloureusement.

« Putain… »

La cocotte gît à ses pieds sur le carrelage grisâtre. Dans la mare, les morceaux de bœuf se promènent. La sauce coule entre les rainures. Titi s’approche.

« Titi dégage, faut nettoyer ! »

Elle s’avance vers l’évier et plonge sa main sous l’eau froide.

« C’est quoi ? demande Titi.

– De quoi ?

– Ce que t’as fait à manger.

– Du bourguignon. Bouge… »

Coralie ferme le robinet et s’accroupit près de la flaque.

« Putain. »

Elle ramasse les bouts de viande filandreuse, de patate, de carotte.

« C’est chaud cette merde. »

Elle utilise ses mains comme des coupelles qu’elle plonge et replonge dans la mare. Titi détaille l’opération.

Après cinq minutes, la flaque s’est considérablement amenuisée. Coralie se lève en empoignant la cocotte qui glisse entre ses mains. Elle pose le récipient dans l’évier et se dirige vers le couloir.

« T’as pas un truc à faire ? » lance-t-elle en chemin à son fils.

Le garçon hausse les épaules et s’enfuit en sautillant.

Coralie pénètre dans une pièce aveugle à la surface surexploitée. Elle se contente de la lumière du couloir. Trébuche sur l’amas de chaussures et de jouets. Sa chute est amortie par les manteaux accrochés au mur. Elle attrape un manche à serpillière.

Dans la cuisine, elle nettoie le sol. Le carrelage s’éclaircit.

Elle tangue, appuyée sur le manche à serpillière. Son regard flotte entre les placards et les étagères.

Elle fait couler de l’eau dans la cocotte. Le volume de la sauce augmente. Elle pose la cocotte sur la plaque qui chauffe toujours. L’air est trouble au-dessus de la cuisinière. Elle remue la mixture à l’aide de la cuiller en bois abandonnée sur le plan de travail ; les traînées de sauce ont séché.

 

Loïc est affalé sur le canapé du salon, face à l’écran plat. À sa droite, Popo coupe ses ongles de pieds. Elle laisse tomber les demi-lunes blanches sur le coussin délavé. Coralie l’appelle.

« Popo, viens mettre le couvert. »

Popo tord soigneusement l’un de ses orteils pour faciliter la taille de l’ongle.

« Popo ! »

La jeune fille marmonne quelque chose sans lever la tête de son pied. Coralie s’avance dans le couloir. Va jusqu’au salon.

« Popo ! »

Popo soupire exagérément et se traîne vers le couloir. Coralie pénètre plus avant dans la pièce. Sur l’écran de télévision, une femme filmée en gros plan énumère les différences entre le toilettage traditionnel pour chats et le toilettage pour chats persans.

« Je pense pas qu’y aura assez.

– Hein ? s’enquiert Loïc.

– Je pense qu’y aura pas assez, répète Coralie, y a la moitié de la sauce qu’est partie. »

Loïc émet un son dubitatif.

« On mange quoi ? »

Les sourcils de Coralie s’arquent.

« Je t’ai déjà dit. »

Il lui sourit d’un air distrait.

« Ah bon ?

– Ben oui.

– Ben j’ai oublié.

– Bah tant pis pour toi. Tu regardes quoi ?

– Je sais pas. »

Elle monte l’escalier. Des rais de lumière passent à travers les velux de l’étage. La moquette et le papier peint défraîchis rosissent avec la fin de journée. Coralie pousse une porte recouverte de dessins.

« Lulu, Titi, à table. »

Titi, sur son lit, se hisse sur ses orteils pour accrocher un foulard à la poutre.

« Qu’est-ce que tu fais Titi ? Allez… »

Il saute du lit. On l’entend qui dévale l’escalier. Le foulard retombe doucement. Lulu se lève, sans lâcher sa console de jeux rose.

 

La porte-fenêtre de la cuisine est entrouverte. Les effluves de grillades des jardins mitoyens écrasent l’odeur fade du bourguignon. Des rires s’immiscent dans la maison. On distingue nettement celui de Xavier, le voisin. Ponctué régulièrement par les piaillements de Meredith, sa femme. La fin du printemps distend les frontières. Les intonations lénifiantes de la télévision, encore allumée, viennent elles aussi se perdre dans la cuisine. Autour de la table ronde, Coralie et Loïc se font face. Titi et Popo sont à droite de leur mère, Lulu à gauche. Elle fait danser ses bouts de viande dans le jus clair. Loïc lève le menton vers Coralie.

« Pourquoi on mange pas dehors ?

– Demande à ta fille. C’est elle qu’a mis la table. »

Popo mastique, la bouche ouverte.

« Au moins ça ira plus vite pour débarrasser », ajoute Coralie.

Loïc avale une bouchée.

« C’est pas mal, commente-t-il, un sourire en coin.

– Ta gueule », répond Coralie.

Lulu et Titi agitent leurs mains et poussent des exclamations offusquées.

« Du coup t’as pu tout remettre dans le plat ? » continue Loïc.

Coralie ne lui prête pas attention. Elle amène sa fourchette à sa bouche.

« En plus c’est tombé là où le hamster de Lulu il a pissé ! » précise Titi avec excitation.

Râles horrifiés.

« Je mange pas, c’est dégueulasse, proclame Popo.

– Moi non plus ! Moi non plus ! » déclare la petite sœur.

Coralie remplit sa bouche. La jointure de ses lèvres est prête à céder. Elle déglutit.

« C’est vrai que c’est dégueulasse », conclut Loïc.

Coralie recule violemment sa chaise. Elle récupère les assiettes pleines. En jette le contenu dans la poubelle. Une assiette lui saute des mains ; elle la laisse traîner parmi les déchets. Balance les autres dans l’évier. La vaisselle se fend.

Elle descend les deux marches qui mènent au jardin, ignorant Loïc et sa progéniture. À l’extérieur, elle pousse un grognement enragé. Meredith la hèle, tout en se bâfrant de saucisse. Coralie regarde vers le grillage vert. Elle salue sa voisine d’un signe de tête. Xavier et un couple d’invités lui sourient.

« Qu’est-ce qui t’arrive ma louloute ? »

Coralie lâche une profonde expiration, agite ses bras ; pantomime floue.

« Tu veux venir ? » poursuit la voisine.

Coralie hésite.

« Allez… »

Elle traverse la cuisine. Loïc et les petits, toujours attablés, se goinfrent de Kiri. Lulu plonge son index dans la crème inodore et le suce goulûment, comme Popo. Loïc et Titi étalent le fromage sur du pain. Le garçon pose un regard quémandeur sur sa mère.

« Maman… »

Mais Coralie affiche une expression indifférente.

 

Le jardin de Meredith et Xavier est parfaitement entretenu. La pelouse est fraîchement tondue, quelques lauriers bien taillés longent le grillage vert, des rosiers à fleurs jaunes flamboient près des hortensias, au bout du jardin. Un hamac blanc est suspendu, immobile, entre deux poteaux. La fumée du barbecue se fige dans l’air trop lourd.

Coralie s’assoit.

« T’as faim ? demande Xavier en retournant des pièces de viande sur la grille carbonisée.

– Non ça va.

– Côte de porc ? Saucisse ? Merguez ? poursuit Xavier.

– Pas faim je t’ai dit. Merci. »

Meredith intervient.

« Tu vas pas nous la faire, on a tout entendu ma louloute… »

Son sourire est étrangement fixe. Elle se tient droite, dans son tee-shirt en coton blanc. Ses mouvements sont parfaitement contrôlés.

Cette édition électronique du livre Fairy Tale de Hélène Zimmer a été réalisée le 21 février 2017 par les Éditions P.O.L.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782818042045)

Code Sodis : N87748 - ISBN : 9782818042052 - Numéro d’édition : 312921

 

 

 

Le format ePub a été préparé par Isako
www.isako.com
à partir de l’édition papier du même ouvrage.

 

Achevé d’imprimer en février 2017
par Imprimerie Floch

N° d’édition : 312920

Dépôt légal : mars 2017

 

Imprimé en France

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