Faits intéressans relatifs à la chute et à la mort de Joachim Murat, roi de Naples, à la capitulation de Paris en 1815, et à la deuxième restauration des Bourbons, par F. Macirone,... traduit de l'anglais

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J. N. Houdin (Gand). 1817. In-8° , VIII-131 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1817
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FAITS INTÉRESSANS
RELATIFS
A JOACHIM MURAT, etc.
FAITS
INTÉRESSANS
RELATIFS A LA CHUTE
ET A LA MORT
DE JOACHIM MURAT,
ROI DE NAPLES,
A LA
CAPITULATION DE PARIS,
EN 1815,
ET A LA DEUXIÈME RESTAURATION
DES BOURBONS,
PAR F. MACIRONE,
AIDE-DE-CAMP DU ROI JOACHIM , CHEVALIER DE L'ORDRE
DES DEUX-SICILES , etc.
Traduit de l'anglais.
GAND.
CHEZ J. N. HOUDIN, IMPRIMEUR ET ÉDITEUR.
MAI 1817,
PRÉFACE
DE L'ÉDITEUR.
APRÈS l'abdication die Napoléon, le roi
Joachim était resté seul debout au milieu des
débris du gigantesque édifice de l'empire
français. Semblable à une colonne échappée
à un tremblement de terre, son existence
attestait là grandeur et la majesté du monu-
ment colossal que toutes les puissances de
l'Europe ont à peine suffi pour renverser.
La catastrophe qui a terminé la vie che-
valeresque et avantureuse du roi Murat, a
peu frappé l'Europe , dont les regards étaient
encore fixés sur de plus grands évènemens.
D'ailleurs , l'histoire dé l'expédition qui à
terminé sa vie était peu connue. On n'a pas
publié jusqu'à présent les négociations qu'il
avait ouvertes pour obtenir tin asile avec
des puissances autrefois ses alliées; les refus
humilians qu'il avait éprouvés, les persécu-
tions qu'il avait endurées en France de là
part des assassins du Midi, avides de son
Sang et de son or. On n'a pas su qu'il ne
ij PRÉFACE.
s'était décidé à cette fatale expédition, qu'au-
près avoir inutilement tenté de se retirer
dans un asile honorable et pacifique.
Parmi les titres qui légitiment la posses-
sion, les peuples ont admis le droit de con-
quête. C'est ce droit qui a mis le royaume
de Naples à la disposition de Napoléon, qui
en a disposé depuis en faveur de l'un de ses
lieutenans. Cette disposition a été reconnue
par presque tous les souverains de l'Europe.
Mais les distributeur des couronnes tombe
avec fracas, et avec lui s'écroulent la plupart
des trônes dont il était le fondateur. Joa-
chim I.er survécut seul a ces débris, parce
qu'il avait contribué à en joncher la terre.
La politique avait fait taire sa reconnaissance.
On se rappelle que le prince Eugène (dont
le nom est un éloge ), étonné de trouver
dans Murat un ennemi de plus, fut obligé,
en février 1814, de se retirer sur l'Adige ,
devant les troupes napolitaines. Depuis ce
moment, l'armée française, qui s'honorait
d'avoir vu sortir de ses rangs le roi Joachim,
ne put lui pardonner ce qu'elle appelait sa
trahison, et elle, apprit sans douleur la ca-
tastrophe qui termina sa vie.
Le roi de Naples fut affermi sur son trône
par le triomphe de la coalition. Il était du
PRÉFACE. iij
moins permis de le croire, puisqu'elle avait
recherché et accepté ses secours, qui ont été
d'une importance si décisive pour la grande
alliance. On sait, il est vrai, que les consi-
dérations de reconnaissance ne sont pour les
rois qu'un lien fragile. Ils sont hommes, il
est vrai ; mais la politique ne leur permet
pas d'être reconnaissans.
La branche des Bourbons retirée en Si-
cile, conservait ses droits héréditaires. Elle
ne pouvait les ressaisir sur la race nouvelle
que par deux moyens, une révolution inté-
rieure et la puissance du glaive. Ce fut celle-
ci qui opéra son rétablissement. Mais cette
branche eut cela de commun avec la maison
de Bourbon qui règne en France, qu'elle
ne dut rien à ses sujets. Les étrangers seuls
la replacèrent sur le trône.
Dans un écrit qui retrace d'une manière
si touchante la mort d'un guerrier que la for-
tune et son courage ont conduit au faîte des
honneurs, on né lira pas sans intérêt quel-
ques détails biographiques qui le concernent.
Murat est né à Cahors en 1771 ; son père
était maître de poste et aubergiste. Ses pre-
mières années ne présentent rien d'inté-
ressant jusqu'au moment où, par le crédit
de Bonaparte, dont il fit connaissance à
iv PRÉFACE.
Toulon, il fut employé comme colonel à
l'armée des Pyrénées occidentales, d'où il
passa en Italie,
Le général en chef, qui ne tarda pas à
remarquer sa valeur intrépide, se l'attacha
comme aide-de-camp. Après la bataille dey
Mondovi, où il se distingua à la tête d'un
régiment de dragons, il fut nommé chef de
brigade. Dès-lors, il prit une part brillante
dans les immortelles campagnes d'Italie ,
honneur éternel des armées françaises. Mu-
rat reçut alors le titre qu'on ne lui a ja-
mais contesté, celui de meilleur général de
cavalerie de l'Europe.
Après avoir rempli quelques missions di-
plomatiques à Turin et à Gênes, et contri-
bué à la victoire de Rivoli, il fut envoyé à,
Rome, où il commanda sous Berthier. Les.
Etats romains étaient soulevés, Murat les
soumit; mais on lui reprocha, dans cette
expédition, des actes d'une sévérité inutile-
La guerre d'Egypte lui offrit bientôt une
foule d'occasions de signaler son audace et sa,
bravoure. Cette expédition, si étonnante par
le concours singulier de l'esprit philoso-
phique et de l'esprit militaire, commença
par la prise de Malte, si honteuse pour un
ordre jusqu'alors si illustre. Les Français
PRÉFACE. v
débarquèrent à Aboukir, dans la nuit du
I.er juillet 1798; le. lendemain ils étaient
maîtres d'Alexandrie , et huit jours après,
ils se trouvaient au pied des Pyramides.
Dans la bataille célèbre qui se donna près
de ce monument, Murat, emporté par son
ardeur, se trouva seul au milieu d'un parti
de mameloucks. Il aurait infailliblement suc-
combé si des cavaliers français ne fussent
venus au secours de leur général.
Les Français entrèrent au Caire à la suite
de cette bataille. Le peuple, débarrassé des
mameloucks qu'il détestait, se mit à piller.
Une partie de l'armée suivit cet exemple.
Les mosquées furent dépouillées de. leurs
objets précieux et des korans, momies et
autres curiosités égyptiennes qui existent
maintenant en France, Au milieu de ce dé-
sordre, Murat avait pénétré dans le harem
d'un riche mamelouck ; il était rempli de
soldats qui se battaient pour une belle es-
clave qui n'avait pu s'échapper. Il s'élança
sur ceux qui voulaient lui faire violence, et
voulut les obliger à la retraite ; mais l'un
d'eux l'ayant menacé de lui casser la tête ,
Murat, furieux, abattit d'un coup de sabre
le bras du rebelle et mit les autres en fuite.
Il prodigua les soins les plus tendres à la
vj PRÉFACE.
belle qui était évanouie. Le coeur des femmes
est le même par-tout. La jeune beauté s'atta-
cha à son libérateur, qui en devint éperdue-
ment amoureux. On dit même qu'à l'exemple
du général Menou, il se serait fait maho-
métan pour l'épouser, si un jeune officier
d'artillerie n'eut séduit et enlevé l'égyptienne
pendant que Murat se battait en Syrie.
La victoire qu'il remporta sur Mustapha-
Pacha , qui avait débarqué quinze mille
hommes à Aboukir, avec une artillerie
considérable, est d'autant plus brillante
qu'il commandait à peine à cinq mille
hommes, et que les Turcs étaient fortifiés,
Mustapha-Pacha fut blessé et fait prison-
nier de la main de Murat.
Un mois après cette bataille, Bonaparte
abandonna l'armée et revint en France, suivi
de quelques généraux dévoués. Murat fut
de ce nombre.
La révolution du 18 brumaire, qui chan-
gea la face politique de la France et préluda
à la puissance impériale, fut pour le général
Murat une brillante occasion de montrer
son dévouement à son général en chef. Bo-
naparte jouait le trône ou l'échafaud. Murat
lui sauva la vie et perdit" la république. Le
premier consul reconnaissant lui donna la
PRÉFACE. vij
main de la plus jeune de ses soeurs, et lui
confia le commandement de l'avant-garde de
l'armée qu'il destinait à reconquérir l'Italie.
Le général Murat fit cette campagne avec
un succès qui étonna l'Europe. Il contribua
puissamment au gain de la bataille de Ma-
rengo, reçut du gouvernement français un
sabre d'honneur, et fut nommé commandant
en chef de l'armée qui chassa les Napoli-
tains des Etats de l'Eglise. En 1804, il fut
nommé gouverneur de Paris, et obtint le
rang et les honneurs de général en chef.
Les biographes de Murât l'accusent d'avoir
pris une part active aux condamnations du
duc d'Enghien et de Pichegru.
Dans la campagne de 1805, il continua
sa glorieuse carrière militaire ; il contribua à
la prise de Vienne, et se distingua à la
bataille d'Austerlitz, à la suite de laquelle
il obtint la souveraineté du grand-duché de
Berg et de Clèves.
Dans la campagne de 1806, le général
Murat se battit à Jéna, prit la place d'Er-
furt deux jours après, et se mit à la pour-
suite d'une colonne prussienne, qu'il joignit
et culbuta à Prentzlow. Le 31 octobre, il
fit 4000 prisonniers à Friedland; manoeu-
vrant ensuite pour couper la mer au général
viij PRÉFACE
Blucher , qui cherchait à échapper avec quel-
ques troupes, il l'obligea à capituler et à dé-
filer devant l'armée française. Il prit part à
la bataille d'Eylau, et poursuivit les russes
vaincus à Friedland.
La paix de Tilsitt ayant consolidé la puis-
sance de Bonaparte, il songea dès-lors, à cette
funeste guerre d'Espagne, première cause de
ses désastres et de sa perte. Murat fit son
entrée à Madrid le 24 mars 1808, à la tête
de l'armée française. Mais le peuple, qui,
depuis les évènemens d'Aranjuez, avait ma-
nifesté la haine la plus violente contre
l'armée française, résolut de secouer le
joug. Le 2 mai fut un jour de deuil pour
l'Espagne. Une révolte effrayante fut répri-
mée par le fer et la mitraille.
Murat, élevé au trône de Naples, ne tarda
pas à partir pour l'Italie ; et Joseph vint s'as-
seoir, pour quelques instans, sur le trône
ensanglanté de l'Espagne et des Indes.
Les évènemens postérieurs de la vie de
Murat sont trop près de nous pour avoir
besoin d'être retracés ; sa chute du trône de
Naples a livré l'Italie à la maison d'Autriche,
Ce beau pays n'a fait que changer de maître,
et la couronne de fer est aujourd'hui sur lai
tête de l'empereur.
FAITS
INTÉRESSANS
Relatifs à la Chute et à la Mort de JOACHIM:
MURAT, roi de Naples, à la Capitulation
de Paris en 1815 et à la seconde Restaura-
tion des BOURBONS.
L'OUVRAGE que je publie aujourd'hui concerne
une époque remarquable dans l'histoire de l'Eu-
rope, et contient des anecdotes et des circons-
tances qui ne peuvent qu'être intéressantes pour
ceux qui voudront connaître tout ce qui sest
passé alors.
La part que j'ai eue dans plusieurs de ces évé-
nemens me permet de mettre le sceau de la vé-
rité à mon récit ; et cependant je n'aurais pas
publié ces mémoires, si je n'avais pas eu à dé-
fendre ma réputation.
Un des premiers actes du gouvernement actuel
de France, fut un abus de pouvoir exercé contre
moi; et je sais trop bien que quand un gouver-
nement veut appesantir le bras de l'oppression
sur un individu, non-seulement sa personne et
sa fortune sont en danger, mais que ses efforts
les plus efficaces, aidés de son innocence, ne suf-
fisent pas toujours pour laisser sa réputation intacte.
Le lecteur jugera par mon récit si j'ai mérité
la persécution du gouvernement français ; j'expo-
serai franchement les événemens et la part que
j'y ai prise.
Sans cet appel au public je n'aurais pas pu me
soustraire aux effets de la persécution qui a été
dirigée contre moi.
Les presses libres de l'Angleterre et même celles
entravées de la France ont fait connaître au monde
qu'ayant été envoyé, comme agent accrédité des
puissances alliées, pour transmettre au roi de
Naples la résolution de ces puissances relativement
à son sort futur, je fus, à mon retour, arrêté à
Marseille par ordre du gouvernement français ;
que mes effets et mes papiers me furent enlevés ,
et que je fus jeté dans un cachot où je demeurai,
pendant vingt-trois jours, privé des choses néces-
saires à la vie; et que de là je fus transféré à
Paris, où je restai pendant plus d'un mois dans
les prisons de la Conciergerie et de l'Abbaye.
Il est difficile de croire que j'aie pu être traité
aussi sévèrement sans avoir commis de crime qui
eût pu me rendre punissable ; et cependant toute
l'adresse de mes persécuteurs n'a pas été capable
de trouver ou même d'inventer un seul fait à ma
charge qui eût pu me faire traduire en justice.
Mais après une détention, rigoureuse et un trai-
( 3 )
tement cruel, j'ai été rendu à la liberté, innocent,
mais avec une réputation souillée par les faits qui
me furent imputés par les ordres d'un roi qui n'était
pas étranger au malheur, mais qui, par indifférence
pour les maux d'autrui, paraît ne pas avoir profité
de la leçon que l'homme sage et humain reçoit
de l'adversité.
Le but de cet ouvrage est de faire connaître
mon innocence en même temps que les persécu-
tions auxquelles j'ai été en butte. Un exposé franc
de ma conduite, relativement aux transactions qui
seules auraient pu porter le gouvernement français
à me choisir pour l'objet dé sa vengeance, prou*
vers non-seulement que je suis innocent de tout
crime, mais que j'avais des droits aux égards de
ce même gouvernement qui voulait ma perte.
A la demande faite par l'ambassadeur anglais à
Paris, pour ma mise en liberté comme anglais, il a
été répondu, faussement, que j'étais natif de Rome.
Cela prouve qu'on avait mis un soin extraordi-
naire pour connaître mon origine et mon histoire,
afin de trouver un prétexte, bon ou mauvais, pour
me persécuter. Cette réponse, quoique fausse , est
assez proche de la vérité : car Rome est la patrie
de mes ancêtres, et sans les désastres qui sont tom-
bés sur ma famille, j'y serais probablement né aussi.
Il n'y a rien dans l'histoire de ma famille et dans
la mienne sur quoi je ne voudrais pas provoquer
le plus strict examen, et le lecteur me permettra,
avant d'entrer en matière, de lui faire l'exposé suc-
( 4 )
cinct des malheurs de ma famille, malheurs que nous
n'aurions pas essuyés dans un pays où, comme en
Angleterre, on jouit de la protection des lois,
dispensée avec justice sans égard pour les rangs
ou la puissance.
Mon grand-père, François Macirone, était le
chef d'une famille noble et opulente de Rome. Il
était d'usage dans cette ville, et je crois dans d'autres
pays , que les nobles affermassent quelques bran-
ches des revenus publics.
Mon grand-père avait traité avec son gouverne-
ment pour plusieurs de ces spéculations, et entre
autres il avait pris à bail les grandes mines d'alun
de la Tolfo, auxquelles était attaché un terrain de
2700 arpens, et pour lesquelles il payait au gou-
vernement une rente annuelle de 54,000 écus.
Pendant plusieurs années de ce bail, les mines
furent totalement sans produit, et mon aïeul fut
obligé de payer la rente sans retirer de bénéfices
Environ: deux ou trois ans avant l'expiration du
bail , on découvrit plusieurs veines riches en alun,
mais il était trop tard alors pour en retirer du
bénéfice sans un renouvellement de bail.
Mon aïeul, qui était un savant, avait dépensé
beaucoup d'argent en expériences et en amélio-
rations des ouvrages, dont la plus considérable fut
la construction, à ses frais, d'une chaussée pavée
de plus de quinze milles, depuis la Tolfo jusqu'à Ci-
vita-Vecchia , et qui porte encore le nom de Via
Macirone. On aurait donc dû s'attendre que celui
( 5)
qui s'était assujéti à toutes ces dépenses, aurait fait
tout son, possible pour renouveler le bail après l'ex-
piration du terme. Les offres pour le nouveau terme
devaient être livrées au secrétaire-d'état ayant le
département des finances. Mon grand-père donna
sa soumission, dans laquelle il s'engageait à aug-
menter, la rente de quelques milliers d'écus.
Monsignore Banchieri, alors trésorier à Rome,
était notre parent, mais par une raison dont on
na jamais pu connaître le motif, il se détermina
en faveur du marquis de Lepri, qui était aussi
allié à notre famille et postulant secrètement pour
l'exploitation de ces mines. Le ministre et le mar-
quis de Lepri trouvèrent par la corruption le moyen
de faire prévaloir les propositions de ce dernier.
Les offres devaient être données cachetées au
bureau du trésorier , avant d'être soumises à l'ins-
pection du comité des ministres, nommé la Ca-
mera. Monseigneur Banchieri, dont toute l'admi-
nistration ne fut qu'une suite d'injustices, de violence
et d'oppressions , trouva le moyen, à l'aide de son
secrétaire intime, qui par la suite déposa contre
lui, de faire graver un cachet pareil à celui de mon
grand-père; après quoi il ouvrit le billet cacheté
contenant l'offre de mon parent, et ayant connu
par là ce qu'il offrait, il mit dans celle du marquis
de Lepri une légère augmentation dans un blanc
qui y avait été laissé exprès. Par cette fraude le
ministre parvint à son but , et l'offre de mon aïeul
fut rejetée.
( 6 )
Celle-ci excédait tellement le prix de la rente
stipulée dans le bail précédent, que cette circons-
tance, jointe à quelques autres, fit soupçonner
qu'on avait mis en usage des moyens illégaux pour
influencer le résultât. Ce soupçon acquit plus de
poids par le caractère bien connu du ministre Ban-
chieri, dont le nom, à Rome, est synonyme de tout
ce qui est vil, bas et méchant.
Il paraît qu'à l'expiration du bail dont il est ques-
tion, le gouvernement papal, nommé collective-
ment la Camera, devait à mon aïeul de fort grosses
sommes, indépendamment des dépenses faites pour
la construction de la Via Macirone, que le gou-
vemement avait promis de rembourser.
Celui-ci , influencé par Banchieri, refusa de rem-
plir ses engagemens, et mon grand-père entama
un procès, afin de les faire exécuter, et dans lequel
il prouva que sa lettre avait été secrètement ouverte.
Le secrétaire intime du ministre, qui avait été
employé à cette fin, confessa son crime ; le graveur
qui avait contrefait le cachet de mon grand-père
et fait le cachet original, avoua de même ; et mon
parent obtint un décret du tribunal suprême de
Rome (la Rota) qui lui adjugeait d'amples dom-
mages et intérêts, le remettait en possession des
mines d'alun, et ordonnait à la Camera de le rem-
bourser des frais énormes de ce procès. Mais le
gouvernement pontifical interposa son autorité
pour empêcher l'exécution, de la sentence et pour
(7)
recommencer la procédure : après plusieurs an-
nées de soins assidus, le même tribunal rendit un
second arrêt en notre, faveur.
En Angleterre, où les lois sont exécutées avec
sagesse et impartialité, on ne croira pas qu'un
gouvernement ait osé interposer son autorité pour
interrompre le cours de la justice et pour priver
un citoyen de ses droite, sur-tout lorsque ces
droits ont été vérifiés et confirmés solennellement
par deux jugemens successifs d'un tribunal com-
pétent ; mais la chose fut ainsi dans ce cas, et
l'exécution de la seconde sentence fut empêchée
comme celle de la première. Les paiemens furent
remis, et il fallut recourir à d'autres procès. L'ex-
périence du passé ne laissait pas concevoior beau-
coup d'espérance, que même un troisième arrêt
en notre faveur pût nous profiter. Cependant en
tenta un dernier effort, et après quinze années
de nouveaux soins, les premiers arrêts furent
confirmés, et nous obtînmes encore une. victoire
stérile. Si je ne possédais pas des pièces authen-
tiques, je n'oserais pas affirmer que cette troisième
décision fut encore annullée par le gouvernement
injuste de Pie VI.
Les pertes immenses que mon grand-père avait
essuyées précédemment, et les frais énormes de son
long procès, l'avait forcé de vendre ou d'engager
presque toutes ses propriétés situées à Rome ou aux
alentours, ainsi qu'un bien qui lui avait appartenu
près de Ponte-Gorvo, sur la rivière Carigliano,
(8)
dans le royaume de Naples (1). Cependant il per-
sista encore pendant plusieurs années dans ses
réclamations, et à la fin il mourut accablé de
chagrin sous le poids de ses malheurs;
Quatre fils et deux filles qu'il laissa partagèrent
le reste de ses biens. Les filles avaient déjà renoncé
au monde, et s'étaient retirées au couvent de S.te-
Cécile, où elles sont encore. Les fils coururent
chacun une carrière différente; deux prirent du
service en France, et l'un d'eux périt dans la
guerre d'Amérique. Mon père, qui était l'aîné, avait
obtenu parla protection du marquis de Ranucci ;
alors premier ministre de Naples, le poste de
consul-général de Naples à Marseille. Lorsque le
marquis de Ranucci quitta sa place, mon père
perdit la sienne. Ce fut alors qu'il entra dans
l'armée française, où il servit plusieurs années.
Pendant l'intervalle de paix qui précéda la révo-
lution française, il voyagea dans presque toutes les
parties de l'Europe et dans une partie de l'Asie.
Enfin il s'établit en Angleterre, où il épousa une
anglaise, et depuis lors il s'est entièrement voué
au commerce.
(1) Cet endroit, qui est un des lieux les plus fertiles
et les plus pittoresques du monde, se trouve dans les
bonnes cartes d'Italie sous le nom de Villa Macirone. Il
y a peu de temps qu'il appartenait au domaine national
de Naples, et si le roi Joachim eût conservé sa cou-
ronne, j'en aurais été remis en possession, selon sapro-
messe.
(9)
Ainsi, la main de fer du despotisme parvint à
renverser une famille qui, durant des siècles, avait
été prospère et honorée. De tous nos premiers
biens, il ne nous reste, à Rome, qu'un superbe
mausolée dans l'église Saint-Louis, et le procès
qui est encore dans le même état où mon. grand-
père l'avait laissé, les arrêts en notre faveur n'ayant
pas été cassés. Je possède tous les papiers et docu-
mens relatifs à cette affaire, et si jamais la fortune
me le permet, je revendiquerai mon droit avec
l'espoir de réussir ; espoir fondé sur la manière dont
le gouvernement et la justice sont administrés dans
ce pays.
Un seul de mes oncles resta à Rome, où il
remplit les fonctions importantes de directeur gé-
néral des postes , et où il fut très-estimé. A sa de-
mande réitérée, mon père se décida à m' envoyer
près de lui à Rome;,et en 1803 , à l'âge de quinze
ans, je quittai l'Angleterre pour la première fois,
pour visiter la patrie de mes ancêtres.
Environ six mois après mon arrivée, une fièvre
épidémique répandit ses ravages dans la famille de
mon oncle, et neuf individus, mon oncle com-
pris, en furent les victimes. Ma tante n'avait alors
que vingt-cinq ans, et était justement regardée
comme la plus belle et la plus aimable femme de
l'Italie.
J'étais depuis dix mois à Rome après cette dé-
solante catastrophe , lorsque, sur le désir de mon
père qui voulait me faire apprendre le commerce,
( 10)
je me rendis à Naples (I) où je vécus pendant
quelque temps en qualité d'hôte et d'ami chez
M. Riche , négociant de cette ville. En 1805, quel-
ques démêlés personnels s'étant élevés entre nous,
je quittai sa maison et cessai mes études commer-
ciales; et dès-lors, n'ayant plus de but déterminé,
je vécus alternativement seul ou avec un An-
glais , mon ami.
Peu après l'occupation de Naples par les Fran-
çais en 1805 , je me disposais à me rendre en
'Angleterre, et j'avais déjà obtenu un passeport,
lorsque, par Suite du décret de Berlin, je fus cons-
titué prisonnier de guerre, et, comme tel, détenu
loin de ma patrie pendant près de sept ans. En
1812, j'obtins l'ordre de mon échange contre un
officier français, nommé Daure, qui était prison-
nier en Angleterre; et je serais parti sur-le-champ
pour mon pays natal, si je n'eusse été retenu par
une fièvre typhoïde que j'avais gagnée dans les
marais de Minturnum. Mon départ fut en outre
retardé, parce que je dus attendre des rémises de
l'Angleterre, mes lettres ayant été retenues à Naples
pendant onze mois, je ne sais pourquoi.
Vers cette époque, lord William Bentinck dé-
barqua à Naples, et conclut le traité si connu avec
le roi Joachim, qui dès-lors devint membre de la
(I) Je me ressouviendrai toujours avec plaisir du dé-
licieux voyage pédestre que je fis de Rome à Naples par
les Apennins, avec M. R, Smirke , qui aujourd'hui est
un architecte distingué.
(11 )
coalition contre la France. Pendant ma longue
captivité, je m'étais lié d'amitié avec les princi-
paux personnages de la cour de Naples ; plusieurs
avaient connu ma famille à Rome, et j'en fus
particulièrement protégé.
Il ne paraîtra pas surprenant que dans ces cir-
constances je me sois décidé à entrer au service
de Naples. Je n'avais ni vocation particulière ni
fortune à attendre, tandis qu'une brillante carrière
s'ouvrait devant moi au service d'un allié de l'An-
gleterre. A l'aide de quelques recommandations et
d'un souvenir que le roi m'avait conservé, il daigna
me placer près de sa personne en qualité d'aide-
de-camp. Je l'ai servi avec zèle et désintéresse-
ment. Sa cause et celle de mon pays était la même.
Je reçus de lui de grandes marques de bonté, qu'il
crut sans douté que j'avais méritées par mes ser-
vices, et qui cependant ne furent jamais incompa-
tibles avec mes sentimens comme anglais et avec
mes devoirs envers mon propre souverain.
Qu'il me soit permis ici de faire quelques obser-
vations sur le caractère du souverain au service
duquel j'étais, afin de justifier ma conduite ainsi que
celle d'un grand nombre d'Anglais de distinction,
dont la gracieuse réception à la cour de Naples a
été calomniée par des hommes jaloux ou irréflé-
chis , tandis qu elle n'aurait dû être regardée que
comme une distinction honorable pour eux, de la
part d'un prince vaillant et généreux, d'un prince
ami du nom anglais, d'un prince enfin dont la
ruine n'a été complète que parce qu'il avait mis
une confiance implicite dans l'honneur et la bonne
foi de l'Angleterre. Le roi Joachim était doué au
plus haut degré de cette noblesseet de cette généro-
sité de caractère que les Anglais savent si bien appré-
cier. Le traitement que les prisonniers reçurent de
son gouvernement fut toujours généreux, au point
même que, sur leur parole, on leur accordait la li-
berté d'aller voir Rome, Florence et les autres parties
de l'Italie. Toutes les fois qu'il s'agissait de défendre
un privilége national et la dignité de sa couronne,
ou de montrer la bonté de son coeur, il n'a pas
hésité de résister au gouvernement français, quelque
puissant qu'il fut alors, et quoiqu'il eût de bonnes
raisons pour conserver l'amitié de Napoléon, on a
vu plusieurs exemples de cette résistance en faveur
ides prisonniers anglais à Naples, lorsque le gou-
vernement français demanda qu'ils fussent envoyés
aux dépôts établis en France.
Dans l'article 14 du traité conclu, au commen-
cement de 1814, entre l'Autriche, la Russie,
l'Angleterre et la Prusse, il fut stipulé que le traité
ne serait pas un obstacle à un engagement quel-
conque que les puissances contractantes pourraient
prendre avec d'autres états, et ne les empêcherait
pas de conclure d'autres traités pour parvenir au
but que celui-ci avait en vue, c'est-à-dire le succès
de la guerre contre Napoléon. On crut que rien ne
pouvait plus efficacement conduire à ce but que
de priver Napoléon de son dernier allié, le roi de
(13)
Naples; allié qui tenait bien certainement le sort
de toute l'Italie entre ses mains. Dans ce dessein
l'Autriche envoya le comte de Neipperg à Naples,
et le 11 janvier 1814 un traité d'alliance offen-
sive et défensive fut signé entre l'Autriche et
Naples ; et il est de notoriété que, dans les confé-
rences de Châtillon, les plénipotentiaires français
ayant présenté plusieurs propositions relatives à'
l'Italie, les Ministres des quatre grandes puissances
répondirent « que l'Italie ne faisait plus partie de
» la question, la coalition ayant déjà résolu de ré-
» tablir les anciens gouvememens de ce pays,
» excepté à Naples, où le roi Joachim avait été
» reconnu , en vertu d'un traité conclu avec l'Au-
» triche et auquel l'Angleterre avait accédé, (i) S*
Lorsque le roi Joachim reçut la proposition;
d'entrer dans la coalition , il déclara, dans les
termes les plus précis, au comte de Neipperg, am-
bassadeur autrichien, «qu'il ne porterait jamais ses
» armes au-delà des frontières de son royaume,
» et qu'il ne prendrait point une part active à la
» guerre contre la France, avant d'avoir préala-
» blement fait un traité dé paix et d'alliance avec
» l'Angleterre. »
Les vues du roi sur ce point se trouvaient par-
faitement d'accord avec celles de l'Autriche et des
puissances alliées. Un traité entre l'Angleterre et
Naples donnait la faculté d'employer contre l'en-
(I) Le traité en question est celui du 11 janvier 1814.
( 14 )
nemi commun ; non-seulement les forcés du roi
Joachim, mais encore celles que l'Angleterre avait
en Sicile; et le plénipotentiaire autrichien déclara
que l'Angleterre était prête à accéder au traité pro-
posé, et que lord Aberdeen était revêtu de pleins-
pouvoirs à ce sujet. Cette déclaration fut confirmée
par la production d'une lettre du ministre anglais,
dans laquelle il était enjoint à lord Bentinck de
conclure, sans perdre de temps, une convention
préliminaire avec le roi de Naples, pour mettre fin
aux hostilités des deux côtés.
Lord Behtinck arriva à Naples, sur la frégate
anglaise la Furieuse, au commencement de jan-
vier 1814, et signa, avec le gouvernement napo-
litain , une convention qui n'était pas simplement
un armistice, niais qui mettait les affaires entière-
ment sur le pied de paix. La liberté du commerce
fut autorisée, et il fut déclaré que les ports seraient
réciproquement ouverts aux peuples des deux na-
tions. Ceci impliquait formellementla reconnaissance
du pavillon napolitain. Enfin, la convention fut con-
sidérée, par les parties contractants, comme ayant
si parfaitement la force.d'un traité d'alliance, quoi-
qu'elle n'en eût pas encore la forme, que, sans perdre
de temps, oh dressa le plan de la campagne dans la-
quelle les troupes autrichiennes, anglaises et napo-
litaines devaient agir de concert pour parvenir au
même but.
Le roi ouvrit aussitôt la campagne et avança avec
son armée jusqu'à Bologne, sans attendre la rati-
tification du traité avec l'Autriche. A son arrivée
dans cette place, il apprit par un çourier de Bâle
qu'on proposait quelques modifications. Son éton-
nemeni fut grand d'abord, puisque les conditions
du traité avaient déjà été approuvées par le gou-
vernement autrichien. Il en résulta cependant qu'il
n'y avait rien à redire dans les modifications quî
avaient été proposées, non par l'Autriche, mais par
l'Angleterre ; et l'on assura le roi de Naples que s'il
les admettait, le traité pouvait être considéré comme
commun avec l'Angleterre. Ces modifications ne
changeaient en rien la substance des stipulations
déjà arrêtées; elles n'avaient rapport qu'aux indem-
nités territoriales qui devaient être accordées au roi
Joachim, aux dépends du saint-siége. (I)
Les propositions faites à ce sujet s'accordaient
parfaitement avec les sentimens du roi ; il les con-
sidérait comme une preuve réitérée de la sincé-
rité du gouvernement anglais ; et il fit savoir à
lord Castlereagh qu'il se fierait à la parole d'un
ministre anglais avec autant de confiance que s'il
y avait eu un traité conclu dans les formes les plus
solennelles. Mais le gouvernement anglais ne ju-
gea pas convenable que le roi restât sans aucune
garantie formelle de sa part ; et lord Bentinck
étant arrivé au quartier-général du roi, déclara
derechef que son gouvernement adhérait entière-
(I) Voyez la note de lord Bentinck, adressée au roi
de Naples, lettre D , dans l'appendix,
( 16 )
ment au traité conclu le 11 janvier entre Sa Ma-
jesté l'empereur d'Autriche et Sa Majesté le roi de
Naples, et qu'il consentait aux avantages stipulés
en faveur du roi, sous les conditions demandées
par l'Autriche d'une coopération active et prompte
de l'armée napolitaine avec les forces des alliés.
Cette déclaration, qui s'accordait parfaitement
avec tout ce qui avait été dit auparavant par lord
Castlereagh, fut confirmée par plusieurs dépêches
de ce ministre, qui furent communiquées au roi,'
et sur-tout par une lettre dans laquelle lord Cast-
lereagh déclarait (I) « que ce n'était que par un
» motif de délicatesse envers le roi de Sicile, que
» le gouvernement anglais retardait pour un mo-
» ment la conclusion d'un traité particulier et spé-
» cial d'alliance avec le roi de Naples, le gouver-
» nement anglais désirant qu'un traité d'indemnité.
» pour le roi de Sicile, qui ne pouvait pas encore
» être conclu, pût aller de pair avec le traité d'al-
» liance avec le roi Joachim. » S'il fallait d'autres
preuves de l'existence de ce traité, on les trouve-
rait dans le fait bien avéré que les troupes napo-
litaines et anglaises ont combattu ensemble sous le
commandement du roi Joachim contre l'ennemi
commun.
Le roi de Naples s'était ainsi engagé à faire la
guerre à la France, et les puissances alliées lui
(I) Voyez, dans l'appéndix) la note de lord Bentinck
lettre D.
avaient l'obligation d'un secours qui les mettait en
état de poursuivre les avantages qu'ils avaient déjà
obtenus. Sans sa coopération, on n 'aurait pas tenté,
d'envahir la France (quoique des députés, suisses,
eussent offert le pont d'or pour le passage de l'ar-
mée du prince de Schwtzemberg). Les déclara-
tions du prince de Sehwartzemberg et des ministres
et généraux autrichiens à ce sujet sont existantes,
et prouvent cette assertion sans laisser le moindre
doute. ,
Lorsque le prince Eugène quitta la ligne, del'Ar
dige et se retira sur le Mincio, le maréchal Belle?
garde écrivit une lettre au roi de Naples dans la-
quelle il attribuait ce mouvement qui causait le
reddition de Vérone, découvrait Venise et aban-
donnait les forteresses d'Osopo , de Legimno, etc.,
entièrement et exclusivement à la marche de l'ar-
mée napolitaine. Cette lettre qui fit tant d'honneur
à la bonne foi du maréchal et qui rendait une si
éclatante justice au roi, est un document qui existe
encore.
Si le roi de Naples eût eu des intentions hos-
tiles envers les alliés, il aurait pu déjouer tout leur
plan de campagne, et les forcer à se retirer du Rhin
pour aller défendre Vienne, qui n'était couvert
alors que par une force disponible de 36,000 hom-
mes de mauvaises troupes (1) , contre lesquels le
(I) Il y avait encore environ 30,000 hommes malades
dans les hôpitaux,
a
( 18 )
roi de Naples, réuni au prince Eugène , aurait pu
marcher avec une armée de 25,000 Français, de
30,000 napolitains et de 40,000 vétéransitaliens. Une
Simple attitude défensive, de concert avec le prince
Eugène,aurait renversé tous les plans de la coa-
lition,, et obtenu une paix honorable pour Napo-
léon, avec l'indépendance tant désirée de l'Italie.
Diverses circonstances se réunissaient alors pour
porter le roi à douter de la sincérité des alliés (I).
L'empereur d'Autriche retardait depuis long-temps
la ratification du traité du 11 janvier. Le roi Fer-
dinand de Sicile avait publié un ordre du jour aux
troupes siciliennes (2) , prêtes à être débarquées à
Livourne, dans lequel il leur disait qu'ils allaient
reconquérir le royaume de Naples qu'il n'avait jamais
cédé et qu'il ne céderait jamais. Le général anglais
lord Bentinck avait débarqué avec ces troupes, avec
ordre d'exciter une révolution en Italie (3), et avait
insisté pour obtenir une position en Toscane, qui
coupait la communication entre l'armée napolitaine
et Naples. Les doutes que ces circonstances avaient
fait naître , furent levés par la déclaration du général
(1) Ce fut sous l'influence de ce doute que le roi hé-
sita, et c'est de cette hésitation que lord Bentinck se plaint
dans sa note. Voyez à l'appéndix, la pièce D.
(2) Voyez à l'appendix la lettre B.
(3) Voyez la proclamation de lord Bentinck aux Ita-
liens et. sa lettre d'instructions au colonel Ceravignac,
Appendix, lettres A et C,
... ....... (19 )
sir Robert Wilson, à Bologne (I), qui considérait
la lettre de lord Castlereagh, contenant la promesse
d'un traité dans les formes, comme ayant autant de
valeur et de forcé qu'un traité déjà signé, et que ni
l'autorité executive ni le parlement n'hésiteraient à
reconnaître la validité d'un tel engagement. Elle était
même, selon lui, plus valable, s'il était possible, qu'un
traité formel, parce qu'elle portait appel à l'honneur
ou forçait à la bonne foi. Dès ce moment le roi recom-
mença à faire tous ses efforts pour là cause commune.
En résultat, le roi de Naples devint ennemi de la
France en ce qu'il aida les alliée, c'est ce que fort
né peut nier ; mais il est juste de dire qu'il ne le
devint que parce que Napoléon avait déjà témoi-
gné l'intention dé le détrôner et de réunir Naples
au royaume d'Italie. Il savait que ce dessein n'était
qu'ajourné et non abandonné. Il est vrai que Na-
poléon lui avait offert, pour indemnité, de le faire
son capitaine-général, ou connétable dfe l'empire
poste très-honorable sans doute, mais inférieur à
celui d'un souverain indépendant de l'un des plus
beaux pays de l'Europe , et qui assurait un établis-
sement à ses enfans, déjà éduqués en conséquence.
Lorsque le roi fut instruit de la résolution de
Napoléon ; il déclara hardiment en sa présence
qu'il défendrait son trôné par la forcé des armes;
(I) Sir Robert Wilson, qui était alors commissaire bri-
tannique à l'armée autrichienne , avait été chargé par lord
Bentinck et par le maréchal Belfegarde de négocier avec
le roi et de lever les différends existans.
et depuis, lors, il crut, toujours qu'il n'y aurait pas,
de sûreté, pour son royaume tant que la France,
dominerait en Italie. En conséquence il coopéra,
avec les alliés pour restreindre l'empire de Napo-
léon, aux, Alpes, au Rhin et aux Pyrénées, se
confiant dans, la politique professée par le beaur
pèrede, Napoléon, l'empereur d'Autriche, et dans
les liens, qui l'attachaient à la famille de Napoléon,
et, qui s'entroffraient. une garantie que la guerre
contre, la puissance de la France ne se changerait
pas en une guerre personnelle contre sa fille,
l'époux de. sa fille et; son petit-fils.
Le roi de Naples n'aurait jamais consenti au dé-
trônement de Napoléon, qui lui avait donné sa
soeur en mariage; et un sceptre; il n'a jamais eu
l'intention d'aider à la conquête de la France, sa
patrie., et encore celle de ses anciens compagnons
d'armes. Plusieurs fois; il. a exprimé fortement son
sentiment sur ce point, de. sorte que les alliés ne
furent jamais trompés, par lui sur l'étendue des se-
cours qu'il leur donnerait et sur la nature, de sa
coopération.
L'histoire de la campagne des alliés contre les
Français en France et en Italie, en 1813 et 1814,
est si généralement connue , qu'il serait inutile de'
nous y arrêter. Ce serait; d'ailleurs m'écarter de
mon sujet; mais il est nécessaire, afin d'expliquer
la cause qui porta le roi Joachim. à attaquer les.
Autrichiens l'année suivante, en 1815, que je:
rappelle au lecteur qu'au mois de janvier de
( 21 )
cette année, le congrès était encore assemblé à
Vienne, que le prince Talleyrand, de là part de
Louis XVIII, fit tout ce qu'il put pour détacher
l'empereur d'Autriche de son alliance avec le roi
de Naples, de qui les alliés avaient tout récemment
reçu des secours si efficaces. (I)
Il est impossible de deviner les motifs de poli-
tique ou autres qui ont pu porter les mirtistrèè
anglais à joindre leurs efforts à ceux de la France
pour renverser un souverain de qui ils venaient
de rechercher l'alliance et dont ils avaient gararitî
la couronne. Il est certain que le gouvernement au-
trichien , étant sollicité avec chaleur d'entreprendre
l'a guerre sainte dé la légitimité contre son allié, le
roi de Naples, y consentit enfin; mais il allégua le
mauvais état de ses financés. Les ministres anglais eu-
rent bientôt levé cette difficulté en offrant de payer?
lés frais de l'expédition, et en outre de fournir une
flotte anglaise de préférence à une flotte française
offerte par Talleyrand, dans sa fameuse note, la-
quelle flotte aurait agi de concert avec les forces de
l'Autriche.
Je n'ai pas de preuves évidentes que cette pro-
position ait été formellement acceptée par l'Autriche,
il suffit de savoir que le roi dé Naples était très-
(I) On soupçonne que l'inimitié de Talleyrand contre
le roi Joachim était personnelle., et que son animosité fut
encore augmentée par la perte de sa principauté de Béné-
vent, qui fut réunie par le roi aux domaines nationaux de
Naples, lorsqu'il accéda à la coalition en 1814.
bien instruit de cette négociation, mais non encore
de la part que le gouvernement anglais, y prenait.
Cette connaissance le porta à demander le passage,
par l'Italie, de quatre-vingt mille hommes pour
aller attaquer la France, et enfin, à adopter la dé-
marche qui lui fut sifuneste. Il eût été heureux pour
lui d'écouter les avisréitérés de ses ministres à Vienne
et à Londres , qui ne cessaient de. lui recomman-
der de se tenir sur la défensive, quoique dans une
attitude menaçante au-dedans de ses frontières ;
politique que la reine, qui. réunit les talens les plus
brillans à la plus profonde pénétration, approuvait
entièrement.
Les mêmes hommes qui cherchaient à exciter
l'Autriche à faire la guerre au roi Joachim, eurent
recours à divers stratagèmes pour le porter à
frapper les premiers coups. J'ai, lu moi-même les
dépêches, auxquelles il fait allusion dans, là lettre
qu'il m'écrivit (I), et dans lesquelles ces prétendus,
amis, lui assuraient que l'Autriche faisait des prépaT
ratifs pour l'attaquer, et l'engagaient à la prévenir»
sur-tout étant assuré de la neutralité de l'AngleT
terre » dont l'intérêt ne serait jamais de laisser l'Au-.
triche dominer sur toute l'Italie Ces insinuations
persuasives décidèrent le roi à aller attaquer les
Autrichiens, au même moment où, comme on le sut
par la suite, la crainte de; son union avec Napo-
léon qui venait justement de quitter l'île d'Elbe,
(I) Voyez, à l'appendix, lalettre G.
avait déterminé lé cabinet anglais à invoquer la
justice en sa faveur. Lord Castlereagh avait écrit
au duc de Wellington, qui était alors plénipoten-
tiaire à la cour de Vienne, pour l'informer qu'en
conséquence de la reparition de Napoléon, à la
tête de la nation française, les ministres anglais
avaient jugé à propos de réunir toutes les forces
qu'ils pourraient rassembler, et qu'en conséquence
ils avaient résolu de conclure un traité avec le roi
de Naples. Il fut en outre ordonné au duc de faire
connaître cette détermination aux autres puissances
assemblées au congrès, et de les inviter à se
joindre à eux.
Malheureusement le roi de Naples ne pouvait pas
prévoir ce changement inattendu en sa faveur, et
dans un moment malheureux il attaqua les Autri-
chiens et les chassa de position en position jusqu'aux
-rives du Pô. C'est en vain que les Autrichiens avec des
forces supérieures voulurent défendre le passage du
Tanaro, ils furent culbutés par les Napolitains dans
un combat sanglant, et chassés jusqu'au-delà de Reg-
gio. L'avant-garde du centre de l'armée napolitaine
était déjà à Reggio, celle de la droite à Redine et à Oc-
chiobello; la gauche, commandée par le général Pi-
gnatelli Strougoli, occupait Florence et portait ses
avant-postes jusqu'à Pistoye. Dans cet état de choses,,
l'arrivée du roi à Milan était secrètement attendue par
les habitans et par 40,000 Italiens congédiés qui
avaient partagé la gloire des armées françaises dans
des victoires sans nombre, et qui désiraient ardera-
( 24 )
nient lever Fétendard de l'indépendanee sous le
commandement du roi de Naples.
Dans cette conjoncture, te colonel Dalrymple
arriva au quartier-général du roi Joachim, à Bolo-
gne , et je fus alors informé qu'il était chargé par
lord Bentinck de demander que le territoire de
l'allié de S. M. B. le roi de Sardaigne, fût respecté
par l'armée napolitaine. Le roi consentit volontiers
à cette demandes, étant toujours dans l'idée que
l'Angleterre, ne se mêlerait pas de sa querelle avec
l'Autriche. Cette condescendance mal placée devint
malheureusement une des causes principales de sa
ruine. Il aurait pu facilement forcer le passage du
Pô à Plaisance qui était sans défense ; mais dans cette
opération il aurait violé un petit coin du territoire
piémontais, de sorte qu'il dirigea ses principaux ef-
forts contre Occhiobello, qu'il ne put forcer. Pour
ajouter à ce malheur, le courier qui devait appor-
ter d'Angleterre la nouvelle du changement fa-
vorable de la politique de l' Angleterre à son égard,
fut fait prisonnier par les Autrichiens, envoyé à
Vienne, où la nouvelle de la défaite de l'ar-
mée autrichienne et les instructions de lord Cas-
tlereagh au duc de Wellington pour conclure un
traité d'alliance avec Naples, arrivèrent le même
jour.
A l'arrivée du roi Joachim à Bologne, les Au-
trichiens firent plusieurs ouvertures infructueuses
pour en venir à un accommodement ; et si le courier
d'Angleterre n'eût pas été arrêté , il n'y a pas de
( 25 )
doute tjue tous les différens eussent été aplanis,
ou que , dans tous les cas, le roi n'eût eu le temps
de faire une retraite en bon ordre derrière ses fron-
tières presque inexpugnables. A cette époque, le roi
fut étonné de recevoir de lord Bentinck la notifica-
tion qu'il avait l'ordre de se joindre aux Autrichiens.
II en résulta une hésitation dans ses mouvemens et
il se décida à une retraite qui eût été plus régu-
lière et plue efficace, si le général Pignatelli Strou-
goli n'eût pas, dans cette crise, inopinément éva-
cué Florence, laissant la route de Rome ouverte
au général autrichien Nugent, qui en conséquence
gagna les devants sur le roi, et fendit sa marche
rétrograde plus urgente et plus précipitée. Je faillis
être fait prisonnier par cette évacuation inconce-
vable. J'entrai à Florence précisément à la pointe
du jour avec des ordres du roi pour le général
Pignatelli, qui, sans que je le sache, avait écacué
la ville deux heures auparavant, et je me trouvai
ainsi, au milieu de la ville, entouré de cavalerie
autrichienne ; cependant j'eus le bonheur de me
sauver sans malencontre.
La lettre intéressante qUe je reçus du roi Joa-
chim (I) , tandis qu'il était en Corse, explique mieux
les causes qui amenèrent sa défaite et la perte de
son royaume. De faux rapports et une méfiance
irrésistible, causée par l'injustice , le forcèrent en-
core une fois de confier son salut à son épée,
(I) Voyez à l'appendix la lettre G,
( 26)
Lorsque le roi approcha de Naples avec les tristes
débris de son armée, dix mille hommes de la garde
nationale, ayant à leur tête le maréchal Maedonald,
ministre de la guerre, allèrent à sa rencontre; ils
saluèrent son retour de la manière la plus loyale et
la plus affectionnée, l'exhortant à qe confier danq
l'amour et le dévouement de ses sujets, et jurant
qu'ils étaient tous prêts à périr pour la défense de
leur roi et de leur patrie ;: mais l'Angleterre ayant
pris parti contre lui, il refusa de renouveler des
efforts qui n'auraient "pu qu'envelopper dans sa
ruine ses braves et loyaux sujets..
Il entra dans Naples incognito, le soir du 29 mai,.
accompagné de son neveu, qui était colonel du neu-
vième régimentde lanciers, et de quatre.cavaliers ;
il se rendit sur-le-champ, à son palais , où il parut
devant la reine, pâle et défait, sous l'habit d'un
simple lancier ; alors, l'embrassant, avec tendresse,
il lui dit : Tout est perdu, madame, hors ma vie,
que l'on n'a pu me ravir (I)
Après avoir fait ses adieux à ses enfans, il se fit.
(I) Pendant la retraite , on vit toujours le roi par-tout
où il y avait du danger, te premier dans les rangs, il
chargea toujours les Autrichiens -en personne. Lorsque
ses affaires dévinrent désespérées, on s'aperçut qu'il cher-
chait la mort sur le champ de bataille; A la tête de quel-
ques cavaliers qu'il précédait toujours , il chargea souvent
l'ennemi jusqu'à la bouche du canon! Il n'a pu échapper
que par miracle là d'aussi grands dangers. On pouvait
bien dire qu'il avait cherché la mort et qu'il n'avait pu
la trouver.
couper les cheveux, que. jusqu'alors il avait tou-
jours portés en longues boucles. Vêtu d'un simple
fracgris et accompagné de son neveu le colonel
il se rendit à pied au bord de la mer, vis-à-vis de
l'île de Nisida. Là il s'embarqua dans un petit canot
et se rendit à l'île d'Ischia, où il resta trois jours sans
être connu; et le quatrième, comme il se promenait
sur le bord de la mer, du côté sud de l'île, avec le
colonel, en se consultant sur les moyens d'effectuer
leur retraite en France, ils découvrirent à l'est un
petit vaisseau à pleines voiles, venant vers eux.,
Le roi héla le navire sur-le-champ, et, se met?
tant dans une barque de pêcheur qui était sur la
côte, il ordonna aux matelots de ramer vers le
vaisseau, et aussitôt qu'ils furent aperçus, le bâti-
ment envoya un canot à leur rencontre. Que l'on
s'imagine quelles furent les sensations réciproques,
lorsque dans la personne d'un de ceux qui étaient
à bord, le roi reconnut son fidèle et loyal servi-
teur le duc de la Roccaromana (I), à qui le bâtir
ment appartenait, et qui, accompagné du marquis
Guiliano, aide-de-camp du roi, s'était évadé de
Naples ; il était à la recherche de S. M., dans la
crainte qu'il ne lui fût arrivé quelqu'accident avant
qu'elle eût pu quitter son palais. Le roi avait partagé
avec le duc une somme considérable en or, et lui
avait dit qu'il avait dessein de se rendre à Ischia,
accompagné seulement de son neveu, et dé s'em-
barquer de-là pour la France.
(I) Le duo était grand-écuyer du roi.
(38)
Le duc n'était parvenu que trois jours après fedé-
part du roi à effectuer safuite de Naples. Le pavillon
ennemi avait été arboré à l'île d'Ischia et il lui pa-
raissait presqu'impossible que, dans de semblables
circonstances, le roi eût pu y tester caché pendant
trois jours, il était dangereux pour le duc de tenter
de débarquer dans l'île , et cependant il semblait
qu'il n'existait pas d'autre moyen de s'assurer si le
roi y était encore où s'il avait continué son voyage.
Dans cette perplexité, il arriva que le due , qui re-
gardait attentivement les côtes de l'île, avec une
lunette d'approche, reconnut le roi. Le reste de
leur voyage fut très heureux, et ils débarquèrent à
Cannes le 27 ou lé 28 mai. Je dois suspendre ici
l'histoire de ce qui arriva ensuite au roi pour con-
tinuer le récit de là mienne.
Après m'être si heureusement sauvé de Florence,
je quittai mon uniforme, et m'étant déguisé, je me
rendis à Gènes où je devais remettre des dépêches
du ministre dés affaires étrangères du roi à lord
Bentinck. Je vis sa sèigeurie le 19 avril, et je l'as-
surai que si à mon arrivée à Londres, où je me ren-
dais avec d'autres dépêches, j'apprenais que l'An-
gleterre avait déclaré la guerre au roi de Naples,
je quitterais le service napolitain, et je le priai dé
rendre témoignage de m'a déclaration et de mon
intention.
Je partis de Gènes le même soir ( 19 avril ) et
arrivai à Londres le 28 ; je me rendis sur-le-champ
avec mes dépêches chez le chargé d'affaires de
Naples, qui m'informa que quelques jours avant mon
arrivée il avait eu une entrevue avec lord Castle-
reagh, qui lui avait déclaré que le ministère britan-
nique avait cru qu'il était de son devoir de prêter
son assistance à son allié l'empereur d'Autriche.
Il, me fut cependant permis d'espérer qu'il restait;
encore quelquesmoyens d'accommodement, si les
circonstances, de, la guerre étaient telles qu'elles,
portassent l'Autriche à renouer les négociations
avec le roi de Naples.
J'ignorais alors que l'armée napolitaine, com-
mandée par le roi., avait commencé sa retraite,
parce que j'avais, quitté Bologne deux jours avant
ce fatal mouvement. Je croyais au contraire, comme
tout le mondes que dans quelques jours le roi se-
rait maîfre de Milan, oit de vieux soldats l'atten-
daient, et que ses, ennemis seraient bientôt disposés
à renouveler les traités. Dans ces, circonstances, je
crus, que mon dernier devoir m'obligeait à faire
parvenir sûrement les réponses que j'avais eues à
mes dépêches : il était probable qu'à mon' arrivée
à l'armée, les hostilités auraient cessé, et, dans ce
cas j'aurais repris mes fonctions. Dans le cas con-
traire, j'étais déterminé à remettre mes dépêches,
en même temps que ma démission et à retourner,
sur-le-champ en Angleterre. Je suis forcé d'entrer
dans cési détails quoiqu'ils puissent paraître puérils,
parce qu'ils sont, nécessaires pour expliquer la con-
duite que je tins alors, et qui a été calomniée
comme indigne du caractère anglais.
Je partis de l'Angleterre avec un Anglais, mon
ami, qui se proposait de m'accompagner en Italie,
et nous arrivâmes ensemble à Paris au Commen-
cement de mai.
Les rapports publiés dans les journaux français'
sur les opérations des armées napolitaine et autri-
chienne en Italie, me parurent évidemment, à moi
qui avais connaissance des positions et des locali-
tés, remplis des plus grossière mensonges; mais je
ne me sentais pas disposé à continuer mon Voyage
avant d'avoir acquis des renseignemens authen-
tiques sur le véritable état des affairés. Dans' ce
dessein, je m'adressai au duc d'Otrante, qui, par
l'affection personnelle qu'il portait au roi de Naples ,
et en sa qualité de ministre de la police française
était l'homme le mieux en état de me donner les
renseignemens que je désirais tant d'obtenir. Il se
plaignit beaucoup de l'imprudence de la politique
du roi de Naples, qui avait entrepris cette cam-
pagne contre les Autrichiens saris la participation de
Napoléon, et sans s'être concerté avec lui. Il rie pa-
rut pas disposé à dire tout ce qu'il savait ; mais il me
conseilla sérieusement de différer mon départ de
quelques jours. Je reçus le même avis du chargé d'af-
faires de Naples, qui avait quitté Londres et qui était
alors à Paris, se rendant à Genève.
Dans ces circonstances, je restai à Paris jusqu'à
ce que j'eusse reçu la nouvelle que le roi avait été
forcé de quitter l'Italie et de se réfugier en France.
Notre voyage d'Italie étant ainsi rompu , et ni mon
( 31 )
compagnon ni moi ne voulant retourner de suite
en Angleterre, nous restâmes à Paris, que mon
ami voyait alors pour la, première fois. On se sou-
viendra que, pendant un temps, il n'était pas bien
certain que les alliés fussent tous d'une opinion
unamime sur la politique et sur la justice de la
guerre contre la France. On croyait généralement
d'après leurs déclarations et celles de nos propres
ministres au parlement, que les hostilités dont on
était menacé, ne seraient, dans tous les cas, diri-
gées que contre la personne de Napoléon. Mais il
n'était pas facile de déterminer comment sa cause
pouvait être séparée de celle de la nation française.
L'enthousiasme patriotique qui animait, le peuple
français semblait présager l'expulsion et la chute de
ceux qu'il nommait ses oppresseurs. On pouvait
croire du moins qu'il ne négligerait rien pour par-
venir à son but. Le temps pour se préparer était
court, et l'on manquait, d'armes. Le général Suchet,
qui commandait dans l'Ouest, fut obligé par ce
motif de refuser le service de 26 mille hommes qui,
dans l'espace de cinq jours, s'étaient réunis sous
ses, étendards.
Le bruit courait alors, sur-tout parmi les An-
glais restés à Paris, qu'à la prochaine assemblée
du Champ-de-Mai, l'intention de l'empereur était
d'abdiquer en faveur de son fils. On espérait na-
turellement que cette démarche détacherait l'Au-
triche de la coalition, qui se fût trouvée en quel-
que sorte dissoute.
( 32 )
Dans cet état de choses si intéressant, il n'y
avait pas d'inconvénient de rester à Paris ; un grand
nombre de nos compatriotes d'un haut rang y
demeuraient encore. Je crus même qu'il était de
mon devoir d'attendre jusqu'à ce que je pusse
m'assurer s'il n'eût pas été en mon pouvoir de
rendre quelques services à l'infortuné roi Joachim,
à qui j'étais attaché par les liens du devoir et
de la reconnaissance4
Lorsque l'arrivée du roi Joachim à Cannes fut
Connue à Paris, on l'y attendit tous les jours ,
inutilement. Impatienté de ce retard et trompé
par mes informations, j'entrepris deux voyages
infructueux, l'un à Fontainebleau et l'autre à
Compiègne, dans l'espoir de l'y trouver. Cepen-
dant j'appris peu après qu'il avait écrit à Fouché
pour qu'il instruisît Napoléon que son intention
était de se rendre à Paris. Pour toute réponse,
Napoléon demanda quel traité de paix avait été
conclu entre la France et Naples depuis 1814.
Quelque temps après, Fouché écrivit au roi Joa-
chim une lettre que j'ai lue et dans laquelle il
l'informait que, quoiqu'il fût nécessaire qu'il res-
tât où il était, cependant il pourrait être très-utile
à son pays, en animant les soldats et les habi-
tans à la noble défense de leurs droits, et à faire
une vigoureuse résistance aux tentatives faites pour
leur imposer un gouvernement. Le roi cependant
ne pouvait opérer beaucoup de bien, parce qu'il
n'était pas aimé du soldat français, depuis qu'il
( 33 )
avait déclaré là guerre à la France en 1814. C'est
à cette déclaration que depuis lors, l'armée fran-
çaise a attribué tous ses désastres;
Quelques jours avant le commencement des
hostilités en Flandre, je fus informé par M. de
Coussy, qui avait été secrétaire intime du roi de
Naples, et qui était alors retiré à Paris, que le roi
était parti de Toulon pour aller habiter une maison
de campagne près de Lyon ; qu'il souhaitait beau-
coup d'obtenir là permission de se retirer en An-
gleterre, et qu'il désirait avoir une conférence avec
moi à ce sujet, avant que je fasse les démarches né-
cessaires en son nom. J'avais obtenu mes passeports ,
et j'allais partir pour Lyon, lorsque la bataille de
Waterloo eut lieu. Je crus convenable d'attendre
l'issue des évènemens à Paris où j'aurais proba-
blement, plus d'occasion d'être utile au roi qu'en
allant le joindre à Lyon et l'on verra plus bas que
mes conjectures n'étaient pas mal fondées.
Immédiatement après la bataille de Waterloo
Napoléon revint à Paris, et abdiqua en faveur de
son fils qui aurait été accepté et proclamé par le
peuple, français sans deux hommes célèbres.
D'après cette abdication on forma de suite une
Commission de gouvernement, composée de Fou-
ché, président; Gaulaincourt, Garnot, Quinette et
Grenier
Le 26 juin le duc de Wellington, à la tête
de son armée victorieuse atteignit Compiègne.
Pendant la nuit suivante une députation de cinq
3
( 34 )
personnes lui fut envoyée de Paris par les deux
chambres pour demander un armistice de quelques
jours ; le but avoué de cettte mission était de
gagner du temps pour attendre le retour d'une
autre députation envoyée aux souverains alliés,
pour réclamer le droit qu'avait le peuple français
de se choisir un gouvernement, conformément aux
déclarations des alliés, qui avaient dit qu'ils ne fai-
saient la guerre que contre la personne de Napo-
léon, et non contre le peuple , français, et qu'ils
ne voulaient pas le contraindre. dans le choix de
son gouvernement.
La chambre des députés, la majeure partie des
commissaires du gouvernement, et l'armée ; alors
très-forte à Paris, étaient déterminées à résister, à
toute tentative pour les forcer à reprendre les
Bourbons, tandis que l'opinion de Fouché et de
Caulairicourt était qu'une telle détermination amè-
nerait la destruction de Paris et la perte d'un
grand nombre d'hommes. En conséquence ils
Cherchèrent les moyens d'établir une communica-
tion avec le duc de Wellington, pour lui faire
part de leurs projets et prévenir les malheurs
qu'ils redoutaient de ceux des autres partis. Tous
étaient d'avis qu'il fallait obtenir un armistice de
quelques jours; et Fouché, qui m'avait connu dans
mes entrevues avec lui, me pria de me charger
d'ouvrir une négociation entre lui et le duc dé
Wellington. Il me suffisait de savoir que le service
qu'on me demandait devait empêcher l'effusion du
( 35 )
sang qu' une tentative contre Paris aurait ïnfailli-
blement occasionnée , et je consentis en -consé-
quence à être le porteur du message de Fouché
au duc.
Mes sentimens comme Anglais influèrent entière-
ment ma conduite dans cette circonstance. J'étais
charmé des succès de nos armes, et de la gloire
militaire que le nom anglais avait acquise; il me
paraissait que tout ce qui pouvait tendre à ar-
rêter le carnage, devait être agréable à mon pays,
et. mon ame était flattée d'avoir été choisi pour
parvenir à un but si humain et si flatteur. Je ne
me serais pas cru libre de refuser, par la seule opi-
nion que j'aurais pu avoir des vues secrètes de
ceux qui m'employaient Dans ces sentimens, je
quittai Paris à minuit. Je me rendis à la barrière
de la Viilette, où j'éprouvais de la difficulté à faire
passer ma voiture dans les retranchemens et parmi
les abattis, mais plus encore à cause des officiers
français, qui montraient une extrême répugnance
à me laisser passer, observant que j'étais sans doute
envoyé pour traiter avec l'ennemi et pour les trom-
per; mais les ayant assurés que le but de ma mission
s'accordait parfaitement avec leurs vues et leurs
intérêts, on me permit d'avancer sans trompette.
Avant d'avoir dépassé la ligne française, je fus en-
core une fois arrêté par un piquet de cuirassiers,
qui refusèrent de me laisser passer sans un ordre
de l'officier commandant les postes intérieurs; et
tandis que je discutais sur le droit que j'avais de
(36)
passer, il arriva fort heureusement qu'un cuiras-
sier, ayant apporté une lumière près de mon visage,
me salua respectueusement et me dit : Bon voyage.
Major. Ses camarades lui demandèrent qui j'étais ;
il répondit: C'est lé major du 9.e de hussards. Tout
le monde me prit donc pour le major, et, salué
et félicité par toute la troupe, il me fut permis de
continuer mon voyage.
Les avant-postes prussiens étaient à moins de
deux milles, et conséquemment je fus bientôt ar-
rêté par un lancier prussien, qui, lorsque je lui
eus dit que j'étais officier anglais porteur de dé-
pêches pour le duc de Wellington, m'accompagna
sur-le-champ au poste le plus voisin. Là, j'appris
avec plaisir que cette avant-garde de cavalerie était,
commandée par le prince Guillaume de Prusse,
dont le premier aide-de-camp, le baron Rochow,
était mon intimé ami.
J'arrivai bientôt à l'endroit où le prince Guil-
laume et son état-major dormaient dans un champ
devant un grand feu, sous des arbres. Je demandai
mon ami le baron Rochow. On l'appela, et l'ins-
tant d'après j'eus le plaisir de le voir. Après quel-
ques questions indispensables , il me proposa de
me présenter au prince, qui dans ce moment se
soulevait sur son matelas. Le prince me reçut fort
poliment, et ordonna qu'on m'offrît des rafraîchis-
semens. Lorsque je pris congé, il me fit fournir une
escorte pour me rendre près du général Bulovy.
J'arrivai à son quartier-général à la pointe du jour.
(37)
et lui fus présenté peu d'instans après. Tandis que
nous déjeunions, il me dit qu'il souhaitait que je
visse le prince Blucher, en allant trouver le duc de
Wellington, et ajouta qu'il enverrait son aide-de-
camp avec moi. Alors il ordonna à un domestique
d'appeler son aide-de-camp le baron Echardstein,
de qui j'étais aussi particulièrement connu (1).
A notre arrivée auprès du prince Blucher,
mon compagnon , le baron Echardstein lui dit
que j'étais chargé d'une mission de la part du gou-
vernement français pour le duc de Wellington :
cela ne parut pas plaire au prince, qui se retira
sur-le-champ pour se reposer, et me laissa causer
avec son chef d'état-major. Cet officier, dont, le
nom, je crois, était Gneisenau, était indigné d'ap-
prendre que le gouvernement français désirait
traiter avec le duc de Wellington, et il devint fu-
rieux lorsqu'il vit avec quel sang-froid j'écoutais
son langage déplacé et hautain. Il demanda à con-
naître l'objet de ma mission auprès du duc ; je
gardai le silence. Alors, il s'écria avec véhémence
et dans la plus grande agitation : « Quoi, personne
(1) Pendaflt un séjour de sept mois que je fis à Borne
en 1812, je me liai intimement d'amitié avec deux gentils,
hommes prussiens, le baron Rochow, de Potsdam, et
le baron Echardstein. Nous vivions ensemble et nous par-
ticipions aux mêmes plaisirs. Le premier avait été adju-
dant du fameux Schill, et fut du petit nombre de ceux
qui se firent jour à travers les Français et les Danois à
Stralsund, où Schill fut tué.
( 38 )
» que le duc de Wellington ? Toujours le duc de
» Wellington ? Ont-ils oublié qu'il y a un prince
» Blucher? qu'il y à une armée prussienne ? Ils
» sentiront qu'il y a une armée prussienne ! Ils l'ont
» déjà senti, ils en seront encore écrasés, etc. !
» Mais comment se fait-il, ajouta-t-il avec la plus
» grande violence, comment se fait-il que tant
» d'Anglais aient osé rester à Paris après le retour
» de Bonaparte? » Je lui répondis que moi et mes
compatriotes n'avions que notre plaisir à consulter
sur ce point. Là-dessus il s'écria : « Je suis très-
» surpris; monsieur, de'ce que vous dites là. Si
» j'étais à la place du duc de Wellington , je ferais
» un exemple de vous tous. »
En quittant ce brutal soldat, mon ami Echard-
stein crut nécessaire d'excuser la conduite de son
compatriote. Je continuai ma route et rencontrai
bientôt de nombreuses colonnes de cavalerie an-
glaise. Je trouvai les cinq députés français atten-
dant l'arrivée du duc à un village nommé Fresnoy.
Je crus qu'il convenait que je visse le duc avant
les députés, et en conséquence je les dépassai sur
la route. Peu après je rencontrai le duc et lui fis
part de l'objet de ma mission, en lui remettant la
dépêche cachetée de Fouché ; sur quoi il m'invita à
l'accompagner au village où les députés se trouvaient.
II me demanda si je connaissais la nature de la
mission. Je lui dis que j'en connaissais une partie,
et qu'au moins il était question de demander un
armistice de quelques jours, jusqu'à ce qu'on ait
( 39 )
des nouvelles d'autres députés qui avaient été en-
voyés pour traiter avec les souverains.
Arrivé à Fresnoy, le duc y eut une conférence
de cinq heures avec les députés. Ils rapportèrent
à l'appui de leur mission la déclaration solen-
nelle des ministres anglais, que l'intention des
alliés n'était pas « de forcer les Français à accepter.
» les Bourbons ou tout autre gouvernement ;
» qu'ils ne faisaient la guerre qu'à Napoléon, et
» non à la nation. » Leur mission échoua ; ils
reçurent pour réponse que la seule chose que les
chambres eussent à faire, était de proclamer
Louis XVIII.
Le duc se rendit de là au Plessis, où était le
quartier-général. Les députés restèrent en arrière,
et le duc m'invita à l'accompagner au Plessis, où
je dînai avec lui, et conversai en même temps
sur l'objet que j'avais à proposer concernant un
armistice. Avant de prendre congé du duc, je le
priai de me donner une réponse quelconque aux
remontrances de la commission de gouvernement,
lesquelles portaient « que, comme les alliés avaient
» déclaré que les hostilités n'étaient dirigées que
» contre la personne de Napoléon seulement, il
» serait juste d'attendre le résultat de la mission
» près des souverains, avant que sa grace n'entre-
» prenne de replacer Louis XVIII sur le trône. »
Le duc , en présence de lord Marsh, des colonels
Freemantle, Hervey, Abercromby, et plusieurs
autres officiers, répliqua ce qui suit ; ." Je ne puis
( (40)
» vous donner d'autre réponse que celle que vous
» savez que je viens de faire à /'instant aux députés.
» Dites-leur (à la commission de gouvernement)
» que ce qu'ils ont de mieux à faire est de pro.-
» clamer sur-le-champ: le roi Louis (XVIII). Je
» ne puis traiter sous aucune autre condition. Leur
» roi est près d'ici; qu'ils lui envoient leur sou-
» mission. »
Le duc était en ce moment en communication
constante avec le roi Louis et Talleyrand, qui se
trouvaient ensemble sur les derrières de l'armée,
et je vis un des messagers du roi Louis XVIII au
quartier-général du duc. Je retournai à Paris le
lendemain. Davoust avait pris le commandement
en chef de l'armée française, et fixé son quartier-
général à la barrière de la Villette. Ayant été in-
troduit près de lui, il demanda quel avait été
l'objet- de ma mission à l'ennemi, et dit que,
comme il avait alors le commandement suprême,
je devais lui communiquer les dépêehes dont je
pourrais être porteur. Je lui répondis que je n'a-
vais pas de réponse écrite; que ma mission avait
été presqu'analogue à celle des députés; que j'avais
été envoyé par la commission, et que je croyais
par conséquent qu'il était de mon devoir de ne
rendre compte qu'à ses membres du résultat de
ma mission. Cependant je lui fis part de la dé-
claration qu'ainsi que les députés j'avais reçue du
duc de Wellington, et je lui dis alors quel était
le sine qua non. Il me répondis de suite que mon

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