Falkland / par Anna Blanc

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P.-U. Enaut (Moulins). 1855. 1 vol. (303 p.) ; in-8.
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Publié le : lundi 1 janvier 1855
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PAR
ANNA. BLANC.
MOULINS
IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE DE P.-U. ENAUT.
Rue Saint-Picrro, C.
1855
ï.
Un jour de décembre de l'an 1641, à Londres,
une foule compacte envahissait une des rues avoi-
sinant While-Hall. Cette rue était étroite, les mai-
sons basses , mais gaies, aux fenêtres brillantes de
propreté, au marteau de cuivre luisant.
Les croisées s'ouvraient et se garnissaient de cu-
rieux, les passants s'arrêtaient, et de toutes les rues
adjacentes affluaient une multitude de femmes et
— 2 —
d'enfants. Ce flux et reflux de la foule interrompait
la circulation ; les policemen allaient bien de côté
et d'autre, essayant de rétablir l'ordre, mais leur
voix, autrefois si écoutée, depuis longtemps se trou-
vait méconnue.
Le roi allait passer.
Les uns étaient venus dans un but d'hostilité ou-
verte; c'étaient ces groupes nombreux de parle-
mentaires à qui leur tête presque rasée avait valu
le surnom méprisant de têtes rondes. Leurs cris
séditieux : A bas les évêques et les lords au coeur
gâté! témoignaient de leurs dispositions.
Les autres étaient accourus comme pour faire
protestation, protéger au besoin le roi, et étouffer
sous leurs chaleureuses acclamations les sourdes
rumeurs de la multitude. C'étaient des jeunes gens
des écoles mêlés à de jeunes seigneurs de la cour.
La main sur la garde de leur épée, ils jetaient à
leurs adversaires un suprême.regard de dédain et de
mépris, et semblaient n'attendre que le signal d'une
de ces rixes qui, si souvent, ensanglantaient la ca-
pitale.
Cavaliers et têtes rondes se mesuraient donc du
— 3 —
regard, et la foule grossissait sans cesse pour ap-
plaudir ou se mêler aux combattants.
Enveloppés dans leurs manteaux, le feutre ra-
battu sur le visage, deux hommes, qui n'avaient
peut-être nullement envie de s'arrêter à voir défiler
le cortège royal, furent contraints, par un brusque
mouvement de la foule, de stationner aussi ; ils se
trouvaient près, tout près d'une de ces blanches et
coquettes maisons dont les vitres bien claires n'é-
taient voilées sous aucune draperie.
L'oeil du curieux pouvait donc plonger à l'aise
dans l'intérieur. Cet intérieur était calme, silen-
cieux , simplement, mais confortablement meublé,
et égayé par le joyeux reflet d'un grand feu qui flam-
boyait dans l'âtre. A droite du foyer, une femme
était assise dans un de ces bons et moelleux fauteuils
que notre élégance moderne a su rendre plus gra-
cieux de forme, plus riches d'ornements, mais pas
plus doux aux membres fatigués. Cette femme était
pâle et blonde ; ses traits avaient gardé leur correc-
tion, mais perdu leur fraîcheur, et avec ce coloris
de la jeunesse qui fait plaisir à voir, s'était évanouie
aussi cette gaîté qui épanouit l'âme et rend le front
serein. Le regard de cette femme, alors arrêté sur
son ouvrage, longue tapisserie amoncelée à ses pieds,
parfois se fixait pensivement tantôt sur la flamme
pétillante du foyer, tantôt sur les fenêtres quand
une plus forte clameur, s'élevant de la rue, domi-
minait le bourdonnement de la foule.
Or, les deux gentleman, que les oscillations de
la multitude avaient forcés de s'appuyer vers cette
fenêtre, la seule de la rué qui fût restée fermée et
sans spectateurs, avaient l'un et l'autre et machi-
nalement peut-être jeté un coup d'oeil dans cette
salle. Le regard du plus jeune s'était arrêté d'abord
sur cette figure douce et triste, puis s'était reporté
sur un charmant rosier blanc, tout chargé de fleurs,
placé presque dans l'embrasure de la croisée ; ce
gracieux arbuste était si couvert de roses que les
branches semblaient ployer sous l'odorant fardeau.
Et ce jour-là, l'atmosphère de Londres, d'un gris
sombre, le sol durci, une neige floconneuse com-
mençant à tomber, un vent froid et humide souf-
flant de l'est, tout et surtout les rafales de ce vent
glacé et furieux, tout annonçait que décembre jetait
déjà ses frimas,—et là pourtant, il y avait des roses.
— Le contraste n'est-il pas bien grand? dit en
souriant le jeune homme à son voisin,
— Ce n'est pas comme contraste que cela est
doux à cette femme, mylord ; ces roses parlent de
la patrie à lady Marguerite. Elles viennent d'Irlande,
et elle, c'est une Irlandalse.
— Une Irlandaise ! J'aime l'Irlande comme une
seconde patrie, moi ; j'y ai passé peut-être les plus
douces années de ma vie.
— Et ne comptez-vous pour rien celles des fortes
études, des succès littéraires, des discussions scien-
tifiques , des triomphes même de la politique , de-
manda l'autre avec un sourire caustique ?
— Oxford ! Oui, à Oxford, dans ma petite mai-
son d'Oxford, au milieu de mes savants amis, j'étais
heureux; mais maintenant... Il n'acheva pas.
Son interlocuteur le comprit et lui serra la main
en silence.
—Bah ! mylord, reprit-il un instant après et avec
un sourire gai, l'un et l'autre nous suivons une route
difficile, et qui plus est, chose fort ennuyeuse à mon
gré, car des hommes comme vous, on est heureux
de les avoir à son bord , une roule opposée. Nous
ne courons pas risque de nous rencontrer jamais...
— 6 —
Mais ni l'un ni l'autre nous ne faillirons à notre tâ-
che, n'est-ce pas?
— Je l'espère, répondit le jeune homme avec
un sourire triste,
— Mais qui peut empêcher que la barque lancée
contre les écueils ne se brise ?
— Le pilote peut-être en virant de bord,
— Quoi ! même quand les flancs de la nacelle
effleurent les rochers ?
—En sommes-nous déjà là ? Le croyez-vous de
bonne foi? vous homme de sens et de poids.
L'autre reprit en souriant avec une mordante
ironie :
— En vérité, vicomte, à voir l'empressement du
peuple de Londres à se précipiter sur le passage de
son monarque, comme pour lui faire hommage et
le saluer d'enthousiastes acclamations, je comprends
facilement qu'on puisse me croire faux prophète.
Qui étaient ces deux hommes ? Deux rivaux po~
— 7 —
litlques assurément. mais qui se connaissaient et
savaient s'apprécier. Ils avaient causé avec calme,
le sourire aux lèvres, d'un ton bas et poli. Perdus
dans la foule, ils n'attiraient pas un regard ; chacun
passait ou s'arrêtait indifférent auprès d'eux ; mais
aussi, qui donc les pouvait deviner sous les plis du
manteau et sous ce feutre rabattu à dessein sans
doute. Mais si l'un et l'autre se fussent trouvés dans
un de ces cercles brillants, où chaque individu se fait
apprécier à sa juste valeur, l'un se fut montré avec
cette physionomie qui séduit par le charme de l'ex-
pression, la douceur du regard-et du sourire ; l'au-
tre avec ce visage ouvert et plein d'urbanité qui
décèle l'honnête homme , ce sourire finement rail-
leur qui révèle l'esprit frondeur. Celui-là vous eût
subjugué par l'élégance du geste, la beauté des for-
mes, la grâce de l'élocution ; celui-ci par la fran-
chise, la bonhomie, la chaleur et la conviction de
sa parole.
Le premier, jeune, élégant et beau de cette beauté
mâle qui appelle l'admiration, c'était le plus ferme
soutien de la royauté, l'élite du parti aristocratique,
Lucius Cary lord Falkland, doué du triple génie de
la poésie, de la politique et des armes.
Le second, dans toute la force de l'âge et du ta-
lent, le geste grave, le regard de cette austérité
douce qui commande le respect et inspire la con-
fiance, c'était le fameux tribun de Londres, le cé-
lèbre chef de parti Hampden,
Mille cris, le roi ! le roi ! vinrent se mêler au
sourd bruissement de la foule. Les uns firent enten-
dre leurs insolentes et énergiques exclamations,
mais beaucoup saluèrent Charles avec respect, et
tout resta calme.
— Allons, cher poète, je vous laisse, dit gaîment
Hampden. Interrogez toutes ces physionomies, sur-
prenez la pensée dans tous ces regards, entendez
ces mots qui échappent et parfois décèlent tout
l'homme, passez bien des heures à cette analyse
aussi instructive qu'amusante ; quant à moi, je vais
tout simplement et tout bourgeoisement me chauf-
fer au coin du feu de lady Marguerite...
Et il essaya de percer la foule et de trouver l'is-
sue de la maison voisine ; mais , de guerre lasse, il
allait revenir près de Falkland qui l'avait constam-
ment suivi de l'oeil en souriant, quand un jeune of-
ficier du Parlement, en grande tenue, svelte, élancé,
au jeune et beau visage, fendit la foule et s'appro-
cha d'Hampden.
— 9 —
— Vous allez chez ma mère ?
— Oui, mon enfant.
— Venez... venez.
— Mais, vous voyez... impossibilité absolue !
— Bah ! Nous emporterons bien la place d'assaut.
Place ! place ! cria l'officier d'une voix retentissante.
Au besoin, pour vous, ne tirerais-je pas l'épée?
Hampden serra la main du jeune homme, qui
l'introduisit dans la salle que déjà nous avons fait
connaître tant bien que mal à nos lecteurs...
A la vue d'Hampden et de son fils, lady Margue-
rite se souleva et salua gracieusement Hampden.
Et comme, à ce moment, les roues des carosses fai-
saient trembler les vitres, lady Marguerite montra
la fenêtre en souriant.
— Vous n'êtes pas curieux, dit-elle. Mais, aujour-
d'hui, n'y aura-t-il aucun boule versement?
— Vous pouvez être tranquille , dit Hampden ,
qui s'assit près de lady Marguerite. Toute cette
— 10 —
foule curieuse, ajouta-t-il en souriant, n'aura point
de spectacle aujourd'hui.
Georges embrassa sa mère, puis s'approcha avec
une joie enfantine de son beau rosier, le contempla
quelques instants en silence, le sourire aux lèvres
et presque les yeux humides, et dit eh se tournant
vers sa mère qui le regardait :
— Vous direz que je suis bien fou ! ma mère...
Eh bien ! pourtant, cela est ainsi... quand je suis
découragé, abattu.,, quand, las d'écrire et de ne
recevoir aucune réponse, je vois son beau rosier...
cela me console et me fait du bien..,
Lady Marguerite et Hampden sourirent, ce der-
nier avec une légère nuance de moquerie.
Quant à Georges, il s'approcha machinalement
de la croisée, et le front collé contre la vitre, il jeta
un vague regard sur la rue toujours encombrée. A
ce moment, Falkland suivait des yeux une pauvre
jeune fille qui avait voulu se précipiter vers la por-
tière du carrosse royal, et qu'un flot de la foule
tumultueuse avait repoussée vers lui.,. La malheu-
reuse enfant ne poussa pas un cri, ne fit entendre
ni une plainte ni un sanglot, mais elle joignit con-
— 11 —
vulsivement les mains, leva vers le ciel gris de Lon-
dres un regard noyé de larmes, et se laissa tomber
sur une borne, comme affaissée sous le poids d'une
douleur terrible et contenue. Cette enfant était
blonde, fort pâle et d'une admirable beauté; elle
était belle de la correction , de la pureté idéale de
ses traits, de la grâce de sa physionomie, de la no-
blesse, de la distinction, du moelleux de ses mou-
vements. Je ne sais si vraiment les larmes ajoutent
au charme d'un beau visage, mais la navrante tris-
tesse du regard de cette enfant attendrit autour
d'elle tous ceux qui l'avaient remarquée. Ses pieds
étaient nus ; ses mains jointes, bleuâtres sous l'ac-
tion du froid, ses vêtements en lambeaux, et déjà
les soyeuses boucles de ses cheveux se couvraient
de flocons de neige.
C'était la misère dans toute sa triste nudité, mais
c'était la beauté dans toute sa plénitude, dans toute
sa magique puissance. Peut-être attiré par ce mys-
térieux aimant, peut-être aussi, et surtout ému de
toutes ces souffrances que révélait seule la vue de
celte jeune fille, lord Falklaud s'approcha de la pau-
vre suppliante. Il s'arrêta près d'elle, si près qu'elle
leva les yeux, surprit son regard fixé sur elle, rou-
git et fit un mouvement pour se lever et partir.
— 12 —
— Vous vouliez parler au roi, dit Falkland d'une
voix douce et émue.
— Hélas ! combien de fois ai-je essayé déjà ! mur-
mura la jeune fille.
— Et aujourd'hui encore, vous ne l'avez pu...
Que lui présentiez-vous? demanda vivement le jeune
homme.
La jeune fille tendit à Falkland une pétition.
— Bien... bien... je la lirai, et elle sera présen-
tée
Le secrétaire d'Etat s'arrêta et regarda la jeune
fille dont les yeux, encore humides, brillaient de
joie sous les larmes, et qui murmurait en joignant
les mains : Soyez béni !
Il se pencha à son oreille, lui dit quelques paroles
à voix basse.
—Oui, mylord, répondit la jeune fille rayonnante.
Et pendant que sou protecteur se dirigeait vers
— 13 —
While-Hall, elle-même , se glissant dans la foule ,
disparaissait à l'angle de la rue.
Or, l'officier, qui avait tout vu, revint rêveur
vers le foyer. Sa mère et Hampden causaient de
l'Irlande. Cette pauvre île, la verte Erin, était en
complète insurrection.
— Les Anglais du Pall (1) ont rejoint leurs frères
d'Irlande.
— Les Anglais du Pall ! s'écria l'officier relevant
son front pensif.
— Oui, reprit Hampden. Bon nombre des leurs
augmentent l'armée des Native-Irish et se sont réu-
nis sous les ordres d'Oneale ; ils ont pris les armes
dans l'Ulster. Les horreurs qui s'y commettent et la
barbarie avec laquelle ils traitent les colons anglais
sont incroyables.
— Oh ! je sais, je sais, interrompit l'officier...
Mais êtes-vous sûr que les Anglais du Pall...
— Que me demandez-vous là, Georges? Si
j'avais mes notes, je vous dirais leurs noms,
(1) Anglais catholiques.
— 14 —
Georges regarda sa mère avec une expression de
douleur profonde.
— Et vous, ma mère , qui les accusiez d'oubli,
d'indifférence... Où sont-ils? mon Dieu! où sont-
ils?
— Tu t'alarmes à tort, mon fils, répondit sim-
plement lady Marguerite... lord O'Burn a oublié
l'Irlande.
— Lui ! oublier l'Irlande ! Ah ! ma mère...
— Il a oublié l'Irlande comme toi, mon pauvre
enfant, et je ne comprends pas cet acharnement à
ne penser qu'à miss Jeane O'Burn qui, depuis deux
ans, ne t'a donné signe d'existence, quand cent fa-
milles , à Londres, seraient heureuses de l'avoir
pour fils... dit lady Marguerite avec aigreur.
— Ma mère, dit le jeune homme d'une voix
tremblante, vous pouvez traiter cette affection sa-
crée de folie, mais elle fait mon espoir, mon bon-
heur, ma vie... Jeane ne m'a pas oublié, ne peut
pas m'oublier, ne m'oubliera jamais... Hélas ! s'é-
cria l'officier d'une voix mouillée de larmes, qui sait
où elle est à présent, cette noble fille des O'Burn?
— 15 —
Ma mère ! ma mère ! j'en deviendrai fou. Vous ne
savez donc pas que là... tout-à-1'heure, à cette fe-
nêtre. ..
Il s'arrêta et regarda Hampden.
— Oh ! mais, reprit le jeune homme avec la con-
fiance des nobles coeurs, Hampden, vous êtes mon
ami, vraiment bien l'ami de ma mère et le mien...
Non , je ne dois pas... je ne veux pas avoir de se-
crets pour vous. Vous avez parlé d'Anglais du Pall.
Et si lui, lord O'Burn était parmi ces malheureux?
— On dit, reprit Hampden, que More a aban-
donné cette cause, qu'il s'est rendu en Flandre ;
que quelques Anglais du Pall, révoltés comme lui
des barbaries d'Oneale, ont imité la conduite de
More. La plupart d'entre eux, s'ils reviennent en
Angleterre, n'y peuvent trouver que la misère et la
mort. Leurs biens sont confisqués, leurs têtes mises
à prix.
Le jeune officier écoutait pâle et ému.
— Mais qu'as-tu vu à celle fenêtre? demanda
lady Marguerite.
— 16 —
— Lord Falkland, peut-être, dit Hampden en
souriant. Je l'ai laissé là tout-à-1'heure. C'est un
noble coeur, murmura le parlementaire, et un es-
prit de la meilleure trempe. Est-ce lui, Georges?
—- Peut-être, dit l'officier. Oh ! oui, c'est lui,
sans doute, se disait le jeune homme.
— Allons ! parlez-lui donc de notre projet, Hamp-
den, dit lady Marguerite avec un coup d'oeil-signi-
ficatif.
— Quoi ! ici ! devant ce rosier, véritable talisman,
dit Hampden avec un rire moqueur. Voyous, je me
hasarde quand même... Georges, on veut te marier.
La jeune fille est riche, belle, spirituelle, parfaite-
ment douée pour te faire oublier, en tout et pour
tout, ta jeune miss, si jolie, pourtant, dit-on... Eh
bien ! qu'en dis-tu?
— Je dis que voilà qui est plaisant, répondit l'of-
ficier d'un ton railleur.
— Mon cher, on veut ton bonheur malgré toi et
malgré tout. Que te manque-t-il? De la fortune?
Eh bien ! on te l'offre. Accepte, accepte. Quand tu
seras à mon âge et que tes coffres seront bien gar-
— 17 —
nis, tu pourras jouer au désintéressé si cela le con-
vient. Allons, voyons! que répondrai-je à celui qui
m'envoie le faire les avances?
— Que je ne le connais pas et que je n'ai aucun
souci d'entrer en relations avec lui.
— Peste ! comme tu es brusque !
— Pourquoi, reprit lady Marguerite, ne veux-tu
pas suivre les avis d'Hampden? Ne t'aime-t-il pas
comme son fils 1
— Et lui aussi, reprit l'officier, il m'aimait comme
son fils. Combien de fois ne me l'a—l—il pas répété ?
Mes lettres restent sans réponse. Qui vous dit qu'il
les ait reçues ? qu'il ne lui soit arrivé aucun mal-
heur à lui ni à Jeane ?... eux si bons, si dévoués !
Quoi ! ce que je suis, n'est-ce pas à eux que je le
dois? Lord O'Burn ! n'est-ce pas lui qui, durant de
longues années , a formé lui-même l'esprit de ce
malheureux Irlandais condamné en naissant à l'igno-
rance, à la misère. L'Université ne m'était-elle pas
fermée à jamais. 11 a fait mieux que m'en ouvrir les
portes, il s'est fait enfant pour moi ; il s'est abaissé
à mon niveau pour m'élever par degrés jusqu'au
sien. Je marche dans une carrière honorable, à qui
2
— 18 —
le dois-je ? ma mère... Hampden me protège ; mais
si lord O'Burn n'eût pas cultivé de bonne heure
l'esprit de son pauvre compatriote, Hampden , je
vous le demande, auriez-vous jamais songé à moi?
— Oui, vous avez raison, mon enfant. Souvenez-
vous des bienfaits, dit Hampden d'une voix grave,
souvenez-vous des absents. Mais si eux, pourtant,
se rétractent, si eux vous oublient...
— Non, non ! répéta le jeune homme avec force.
Non, elle ne changera jamais ! J'ai trop tardé déjà.
Je saurai...
Il s'arrêta et reprit :
— Hampden,je vous admire... Je fais plus que
vous admirer... je vous aime... Je vous suivrai par-
tout, et vous le savez bien... Mais ne me parlez plus
de ce mariage. Dussé-je plutôt... Ne suis-je pas
déjà assez triste, assez ennuyé?... Qu'au moins, je
puisse répéter franchement et sans arrière-pensée :
A la vie, à la mort entre nous ! Je ne veux pas sui-
vre vos conseils pour cette union... mais , pour le
reste... M'avez-vous vu reculer jamais? Ne suis-je
pas à vous entièrement, votre dévoué toujours ?
— 19 —
Et il serrait la main d'Hampden.
Le parlementaire avait les yeux fixés sur le jeune
homme et le sourire sur les lèvres. Le front de l'of-
ficier, d'un blanc mat, sur lequel s'inscrivaient, par
de rapides et soudaines colorations, de nobles pen-
sées ; ses yeux qui, dans leurs jets de flamme, ré-
vélaient toute la fougue d'une âme ardente ; cette
parole rapide et cette main brûlante qui pressait la
sienne, tout semblait dire au fameux parlementaire :
Je t'admire ; tu as su me captiver entièrement... Je
suis ton bien, ta propriété, mène-moi où il te plaira :
n'importe, à la gloire, à la honte, aux souffrances,
au bonheur. Tu es grand ! Marche ! je te suis !
— Bien ! bien ! jeune homme, murmura Hamp-
den serrant à son tour la main de son jeune admi-
rateur... Allons, puisque vous voulez jouer le rôle
d'un constant chevalier, libre à vous!
— Voilà qui est bien terminé, n'est-ce pas ? Nous
ne reviendrons plus sur ce sujet. Allons, mère, une
de ces roses pour faire la paix avec Jeane... C'est
elle-même qui l'a planté ce rosier, sir Hampden...
— Et moi qui croyais que ce rosier n'était qu'un
— 20 —
souvenir de la patrie, dit Hampden en riant, et qu'il
appartenait surtout à ta mère, Georges.
— Oui, ces roses viennent d'Irlande. Il y a chez
lord O'Burn des berceaux entiers de roses et de
jasmins dont les plants sont natifs d'Irlande... Oui,
reprit Georges ému, souvenir de la patrie et sou-
venir de Jeane... souvenir d'Irlande et d'amour!
Ne doit-il pas m'être bien cher, mon rosier ? et vous
étonnerez-vous à présent que je l'aime et que je sois
joyeux en le regardant? En le voyant si vert et
fleuri, puis-je croire que ma pauvre Irlande ne re-
verdira pas un jour, et que mon amour se flétrira à
jamais ? Ah ! le rapprochement vous semble forcé et
bizarre... et pourtant, pour moi, rien n'est plus
naturel. Mille fois, sous les berceaux de Greenwood,
quand la brise, chargée des senteurs des roses,
nous énivrait de parfums, Jeane et moi, tournés du
côté de l'Irlande, nous disions : N'est-ce pas comme
si notre chère Erin nous envoyait à travers les mers
son atmosphère embaumé ? Sous cet ombrage ver-
doyant que nous lui devons, pouvons-nous ne pas
songer à elle... et l'âme imprégnée de je ne sais
quelle douce mélancolie , nous prions pour l'Ir-
lande.... pour ma mère.... pour tous nos amis....
puis... je priais pour elle, et elle priait pour moi !..
Cela est absurde ! et vous riez... Un officier du Par-
— 21 —
lement qui se laisse aller à je ne sais quelle sensi-
blerie... Bah! Hampden, n'avez-vous donc jamais
été jeune? n'avez-vous donc jamais aimé?
Hampden tressaillit et rougit légèrement.
— Tu es dans l'âge des illusions, mon pauvre
Georges... Qu'elles ne te soient pas trop cruelle-
ment ôtées!... Non, non , ce n'est pas moi qui ap-
pellerai pour toi jamais le désenchantement... Mais
la réalité, quelque dure qu'elle soit, mon ami, t'ap-
paraîtra aussi... et alors du courage !
— Vous me faites peur, Hampden , avec votre
accent prophétique... En attendant, il ne faut pas
que j'oublie l'heure... Le major Betson m'attend...
Au revoir, sir Hampden... sans rancune...
— Sans rancune, répéta le parlementaire, lui
faisant signe de la main. Va, que je ne te retienne
pas,
Georges quitta la salle.
II
Avant d'entrer à White-Hall, lord Falkland jeta
un coup-d'oeil rapide sur le placet, mais, tout-à-
coup , son front se rembrunit ; il froissa le papier
d'une main impatiente, et hâtant le pas, traversa
bientôt les appartements du palais. Les pièces étaient
toutes échauffées par de grands feux. Falkland s'ap-
procha du foyer, regarda la flamme bleuâtre, et le
placet qu'il tenait dans ses mains, feuille légère
sur laquelle reposaient tant d'espérances, pauvre
— 24 —
messagère des plus navrantes douleurs, tourbil-
lonna un instant sur l'ardent brasier, puis s'en-
flamma , et Falkland passa dans l'appartement de
la reine. Elle était au jeu.
La reine était charmante : elle avait, dit un his-
torien , le teint parfaitement beau , le visage long,
les yeux grands, noirs, vifs, doux et brillants, le
nez et le front grands, mais bien faits, l'air fort spi-
rituel , une extrême délicatesse dans les traits, et
quelque chose de grand et de noble dans sa per-
sonne ; c'était de toutes les princesses ses soeurs
celle qui ressemblait le plus à Henri IV sou père ;
elle avait, comme lui, le coeur élevé , magnanime,
intrépide, rempli de tendresse et de charité, l'es-
prit doux et agréable, entrant dans les douleurs
d'autrui et compatissant aux peines de tout le
monde.
Quand elle vit entrer Falkland, elle le salua d'un
gracieux signe de tête, et lui fit signe de s'appro-
cher.
— Je perds terriblement, mon cher lord. Con-
seillez-moi.
Elle, jouait avec lord Glarendon.
— 25 —
-— Que Votre Majesté ne se fie pas à Lord Fal-
kland ; il est trop distrait, ce soir.
— Serait-ce vrai, mylord ? s'écria. Henriette.
— Votre Majesté oublie que Falkland est poète,
reprit Clarendon. Le métier de ces hommes-là n'est-
ce pas de rêver? Rêvez tout à votre aise, mon cher,
et laissez-nous continuer notre partie,
— Mon cher lord, savez-vous que vous jouez fort
mal, et que tout poète que je suis, je vous gagne ;
si Sa Majesté, ajouta Falkland avec un sourire gai
en se tournant vers Henriette, daigne me le per-
mettre.
— Très volontiers... Allons, asseyez-vous.
Falkland prit place près de la reine. Sa belle
physionomie s'éclaira d'une gaîté franche. Il voulait
être amiable, il le fut complètement, et la main
blanche et parfumée du grand seigneur sut tellement
bien couper, mêler, battre, choisir, jeter les cartes,
qu'un monceau de guinées s'aggloméra bientôt de-
vant Henriette, et elle, frottant en riant ses deux
petites mains l'une contre l'autre, répétait :
— 26 —
— Que d'or pour mes pauvres !
Tout près de Falkland, se tenait debout une belle
jeune fille aux yeux noirs, au visage d'une éblouis-
sante blancheur. Les cheveux abondants et soyeux de
cette jeune fille au profil grec contrastaient par leur
couleur d'ébène avec les chevelures blondes des jeu-
nes femmes qui l'entouraient, et accusaient une ori-
gine française. La rougeur qui colorait ses joues
quand on la regardait ou lui parlait annonçait une
timidité enfantine.
La mère de Marie de Bar, devenue orpheline très
jeune, avait été élevée avec les enfants de France ;
elle s'était liée surtout avec Henriette. 11 y avait eu
sympathie entre ces deux jeunes coeurs ; elle avait
suivi la reine en Angleterre, et morte toute jeune à
la cour d'Henriette, elle lui avait légué son enfant.
Marie de Bar avait reporté sur la reine toutes ses
affections.
C'était peut-être par suite de cette si tendre ami-
tié qu'elle s'était attachée de coeur à Falkland. Elle
le voyait le plus ferme appui du trône, le plus hardi
défenseur de Charles, et pourtant jamais flatteur,
jamais humble courtisan , toujours grand, toujours
admirable de franchise et de dévouement, et elle
— 27 —
vénérait du fond de l'âme cet homme qui lui appa-
raissait comme le type du noble et du beau ; et puis,
pour cette enfant à l'imagination vive , ce litre de
poète, ce beau front rêveur, ces grands yeux où
brillait le feu du génie, cette parole libre et respec-
tueusement hardie, moutrant parfois au maître qu'il
se trompait, dans ces cercles où l'on ne sait qu'ap-
plaudir, cette grâce de gestes, cette élégance exquise
qui rappelait la France à Marie de Bar, tout ce je
ne sais quoi qui plaît et subjugue, avait exercé sur
elle une secrète et terrible puissance, et elle ne s'en
doutait pas, et contemplait comme un beau tableau
cette table couverte d'or, cette reine souriante, et
ce noble visage du poète éclairé d'une gaîté douce
et communicative.
Falkland, cependant, voulait parler à Charles ,
qui devait paraître au cercle de la reine. De temps
à autre, il relevait son regard et jetait autour de
lui un coup d'oeil rapide. Plus d'une fois, il rencon-
tra les yeux noirs de Marie fixés sur lui ; mais, à
ce moment, l'enfant rougissait et se rapprochait plus
près de la reine, comme si, instinctivement, elle eût
senti du danger pour elle là, à cette place où elle se
sentait arrêtée par un pouvoir inconnu , une force
étrange dont elle subissait l'influence sans chercher
— 28 —
à l'analyser, et qu'elle eût voulu , pour ainsi dire,
se mettre sous la sauvegarde de la reine,
Lord Falkland se leva, prit congé de la reine, et
salua en passant cette gracieuse enfant. Ce salut la
fit trembler et rougir ; mais Lucius ne vit rien , et
quelques minutes après, il se trouvait près du roi.
Charles avait une de ces physionomies vraiment
royales qui imposent; mais une profonde mélancolie
était empreinte sur son visage. Malheureux roi ! Des
difficultés de toute nature s'élevaient à chaque pas
devant lui ; mille obstacles insurmontables entra-
vaient sa marche. Il croyait en conscience devoir
défendre les prérogatives du pouvoir absolu, et,
maintenant, de.partout surgissaient des idées d'in-
dépendance dont s'emparaient habilement des chefs
de parti pleins d'audace, de talent, qui allaient ou-
vrir une lutte terrible ; ils arrachaient à Charles
une à une et chaque jour des concessions onéreu-
ses, et plus Charles se montrait conciliant et facile,
plus ils devenaient exigeants. Ils avaient adopté une
méthode de remontrances et d'adresses, non seule-
ment indignes d'un prince tel que Charles, dit Hume,
mais qu'un particulier n'eût pas soufferte sans res-
sentiment ; ils empoisonnaient tous ses discours,
montraient sous un jour odieux toutes ses actions,
. 29
même les plus simples ; enfin ils allaient jusqu'à lui
attribuer les massacres organisés en Irlande contre
les colons anglais. Il est vrai qu'Oncale ayant trouvé
une patente royale dans la maison de lord Caulfield
massacré, en ôta le sceau et le mit au bas d'une
commission qu'il avait forgée lui-même. Celle im-
posture hardie rallia autour de lui une foule de ca-
tholiques qui n'eussent peut-être jamais pris les ar-
mes, s'ils ne se fussent crus autorisés par le souve-
rain de la Grande-Bretagne; mais le parlement
n'était pas dupe d'Oneale, et savait fort bien que
Charles ne pouvait s'être et ne s'était pas ainsi pro-
noncé pour les révoltés. Quoi qu'il en fût, ceci ser-
vit à souhait les vues du Parlement et donna à ses
insinuations contre Charles, aux yeux du peuple
anglais, un coloris de vérité qui suffit pour tromper
la masse du peuple de Londres.
Charles dissimulait son irritation profonde ; mais
enfin, tout roi qu'il était, il était homme, c'est-à-
dire sensible à l'outrage. Il était porté, d'ailleurs,
à ne pas chercher d'autre cause à l'arrogance des
parlementaires que dans l'excès de sa patience. La
reine, les dames de la cour le confirmèrent dans
cette idée. Il résolut de frapper un coup décisif.
Charles était dans cet état (\o trouble secret et
— 30 —
de calme apparent qui suit une grande résolution
prise. Il accueillit Falkland en souriant et eu lui ten-
dant la main.
— Eh bien ! mon vieil ami, et vous ?
Cette phrase semblait la suite d'une conversation
commencée avec d'autres, mais Falkland le comprit
parfaitement. 11 secoua son front d'un air de doute.
— Eh bien ! vicomte, répondez-moi !
— Sire, il aurait fallu souffrir en silence encore.
— Souffrir ! s'écria le roi. Oui, c'est cela. J'ai
souffert, et trop déjà... Ils veulent me perdre et la
monarchie avec moi, et on ne veut pas que je les
arrête quand il en est temps encore...
— Hélas! Sire, n'est-ce pas trop s'avancer? et
s'il fallait reculer ensuite...
— Reculer? s'écria Charles, qui, quoique natu-
rellement doux, se laissait aller à sa sourde colère,
Falkland !
— Sire, je crains leur popularité : ils ont su faire
— 31 —
de leur cause la cause de tous. Voilà qui est bien
habile : ils entraînent la multitude par ce mol ma-
gique de liberté. Et avec celle parole, on renverse
des empires.
— Quoi ! déjà?
— J'ai donné mes ordres à Herbert... Ils veu-
lent renverser les lois fondamentales du royaume,
restreindre à leur gré et selon leurs caprices le pou-
voir que je tiens de mes ancêtres , imposer à mes
sujets leurs volontés tyranniques et arbitraires. Ne
sont-ils pas coupables de haute trahison ? Voici leurs
noms : dans la chambre haute, lord Kimbolton ; dans
la chambre basse, Haslerig, Hollis, Pym, Strode,
Hampden, et ils seront arrêtés.
Au nom d'Hampden, Falkland avait tressailli lé-
gèrement.
— Sire, reprit-il, je souhaite que cette mesure
rigoureuse...
— Rigoureuse ? interrompit Charles.
— Sire, ils sont bien populaires, el ces accusa-
tions vagues...
— 32 —
— Vagues? répéta le -roi avec vivacité. Mais ne
savez-vous pas, comme moi, que ce qu'ils veulent,
c'est le renversement du trône ? •Faut-il les laisser
faire ? Voyons ?
— Mais je crains que cette mesure ne complique
encore la situation ?
— Comment? pourquoi?
— Si l'on résistait.
Charles fut stupéfait. Cette objection lui parut si
absurde, qu'il ne trouva d'abord rien à répondre,
puis un sourire effleura ses lèvres pâles.
— Mon cher Falkland, toujours poète. Vous as-
sombrissez l'avenir... Je suis roi... l'oubliez-vous?
et si l'on résiste à Herbert, c'est moi, moi en per-
sonne, répéta le roi en frappant sur sa poitrine, qui
irai les arrêter.
Ce fut au tour du poète de rester surpris.., Le
roi de la Grande-Bretagne devenant constable pour
arrêter Hampden. Celle idée parut si étrange à
Falkland, qu'il ne put dissimule un sourire.
— 33 —
— Votre Majesté plaisante ! allait-il s'écrier.
Mais Charles, fatigué de cet entretien qui lui re-
plongeait l'esprit dans toutes les tristesses de son
état de roi, était retombé sur son fauteuil, plus sou-
cieux encore, et Falkland , ému de ces poignantes
préoccupations qui se lisaient sur le visage de son
royal ami, n'en comprenant que trop la cause, lui
rappela, pour faire diversion à ses pensées amères,
que la reine l'atlendait ; qu'il avait promis de se
rendre au cercle de la reine.
Charles regarda Falkland... Il l'avait entendu
sans le comprendre... Puis, sortant comme d'un
rêve pénible :
— Que dites-vous ?
Lucius répéta.
— Oui... Je l'avais oublié.
Charles couvrit son front, baigné d'une sueur
froide, du feutre élégant qu'il avait jeté sur un meu-
ble pendant sa conversation avec Falkland , se re-
garda dans une grande glace de Venise. 11 sourit en
— 34 —
se voyant si pâle. Puis, passant la main sur son front
brûlant :
— Ils me veulent bien du mal, murmura-t-il
avec une douce tristesse et sans colère ; ils seraient
bien heureux s'ils savaient...
11 n'acheva pas, et entra chez Henriette, appuyé
sur Falkland-, avec une noble et charmante fami-
liante.
11 semblait qu'en ce moment, ces deux hommes
empruntassent l'un de l'autre un nouveau lustre :
ce roi causant à Falkland comme un ami ; Falkland
sentant presque les battements de ce coeur de roi
dont il comprenait et partageait toutes les douleurs.
Le roi, qui savait ainsi apprécier et distinguer le
mérite, n'était-il pas bien digne d'être servi? Et
l'homme qui, bravant toutes les haines, se faisait
hautement le défenseur d'un roi , lorsque son
pouvoir, sapé jusque dans les fondements, menaçait
ruines de toutes parts, n'était-il pas vraiment
grand?
Le roi fit. le tour des salons, dit un mot aimable
à chacun et s'arrêta devant Marie de Bar.
— 35 —
— Voici une bonne et belle française, dit-il en
anglais à Falkland. Henriette l'aime beaucoup , et
elle le lui rend bien. Êtes-vous contente de Marie?
ajouta-t-il en français, en s'adressant à la reine.
— Marie ! C'est une excellente enfant ! répondit
la reine avec vivacité. Je n'ai qu'une seule chose à
lui reprocher...
— Quoi donc?
— C'est une admiration trop exclusive pour cer-
taines personnes. Ce qui la rend souverainement
injuste pour d'autres. Mais nous causerons de cela,
— Que voulez-vous donc dire? dit Charles bas
à Henriette quand Falkland se fut retiré.
— Lord Astly a demandé la main de Marie.
— Eh bien ?
— Elle a refusé. Savez-vous pourquoi?
— Croyez-vous donc que cette enfant me prenne
pour confident? répondit Charles, l'esprit tout ab-
- 36 —
sorbé encore dans ses profonds ennuis, et que cette
conversation intéressait fort peu.
Sachez donc, Charles, qu'elle ne connaît de beau,
de noble, de grand qu'un seul homme ici, et ce
n'est pas vous, mon cher Charles. Je vous en de-
mande mille et mille excuses.
Contente d'avoir enfin amené un sourire sur les
lèvres de son mari, Henriette reprit :
_ —Cet homme, c'est... Oh! mais pourquoi ne
devineriez-vous pas?... Vous avez l'esprit fin... Al-
lons, Charles, devinez... Je vous donnerai ce beau
chapelet... vous savez...
Le roi fronça le sourcil.
— Cela vous offusque... Ne parlons pas de mon
chapelet... Je le veux bien. Il est pourtant bien
beau... et puis, il m'a été envoyé par Sa Sainteté
Urbain VIII.
— Chut ! Henriette, fit Charles avec impatience.
— Mon Dieu ! Je suis bien maladroite... Couve-
nez-en, Charles, reprit Henriette avec un aimable
abandon. Je voudrais pourtant vous distraire, ce
soir... car je sais... je sais que vous souffrez, Char-
les!...
Et la reine arrêta son beau regard sur le visage
pâle de son époux.
Ce regard était humide. Elle eût voulu presser
sa main, lui répéter courage ! La victoire sera à
nous à la fin ; car l'intrépide Henriette , digne fille
d'Henri IV, n'était pas prompte à se décourager :
il semblait que la résistance triplât les forces de
cette femme qui n'avait aucune des faiblesses de son
sexe. Mais tous les yeux étaient fixés sur elle ; son
émotion même, qu'elle n'avait pu maîtriser, émo-
tion d'une minute, émotion fugitive, avait peut-être
été remarquée, et il ne le fallait pas. Ce n'était ni
digne ni grand. Les reines ne doivent pas pleurer
comme les autres femmes. Et elle redoublait d'eu-
joûment, quand les larmes, faisant irruption devant
cette noble figure de son époux si pâle, si défaite,
mouillaient malgré tout ses paupières; Son oeil noir
était brillant de pleurs et sa bouche souriante. Sa
main tremblait dans celle de Charles, qui l'aimait
de toute son âme si affectueuse, si tendre , qui la
comprenait bien , et qui semblait, quoiqu'il ne dît
— 38 —
rien et que, comme elle, il sourit le coeur navré, la
remercier par son regard tendrement fixé sur elle.
— Eh bien ! vous ne devinez pas ? s'écria Hen-
riette, cette fois en se tournant vers Marie de Bar,
qui aurait été heureuse de se trouver bien loin, et
qui rougissait sous les yeux railleurs de la reine.
— Henriette, je ne sais rien deviner ce soir.
— Vrai ? Charles, rien ? dit la reine avec une ex-
quise sensibilité.
— Si, Henriette, je devine que vous êtes tout-à-
l'heure, comme toujours, la meilleure des femmes.
— Bien ! Mais ce n'est pas tout, dit la reine en
riant.
— Je ne sais plus rien.
— Eh bien! celui qui, sans jamais adresser une
parole à cette enfant, l'a frappée au coeur, c'est...
— Qui donc ?
— Lord Falkland,
— 39 —
— Ah ! fit Charles.
Et il regarda Marie de Bar. Elle lui parut plus
belle encore. Ces cheveux, simplement tressés, cette
robe unie, presque saus parure, tout montrait que
cette enfant ne cherchait pas à plaire, mais qu'à son
insu, elle avait conçu un de ces attachements pro-
fonds qui jettent dans l'âme de si profondes racines,
qu'ils fout le bonheur ou le tourment de toute une
vie-
Henriette riait, mais Charles était pensif et re-
gardait de temps en temps, à la dérobée, Marie de
Bar qui, redevenue pâle et rêveuse, restait étran-
gère à tout ce qui l'entourait.
— Ce qu'il y a de plus plaisant, reprenait tout
bas la reine, c'est que notre secrétaire d'État n'a
pas plus remarqué cette pauvre Marie, qui est trop
timide et trop modeste pour faire briller son esprit,
quoiqu'elle en ait autant, sinon plus que toutes cel-
les qui l'entourent ; lord Falkland, dis-je, ne l'a pas
plus remarquée que l'un de ces portraits... et Hen-
riette montrait les tableaux qui décoraient la salle.
— J'en suis sûre. Mais c'est une folie qui pas-
sera. Du reste, je lui rends justice : la pauvre en-
— 40 —
faut m'a tout avoué, avec une candeur, une ingé-
nuité qui m'a bien prouvé au moins, qu'en dépit du
noble lord, j'occupe encore une bonne place dans
ce coeur naïf. Marie ! mais c'est comme mon en-
fant ! Heureusement, je suis là pour diriger la bar-
que , car, avec cette jeune tête pour pilote, où n'i-
rait-on pas ? Elle épousera lord Astly , c'est moi
qui vous en réponds. Fasse le ciel que tout aille
aussi bien pour vous que mon mariage en per-
spective !
— Il me semble, ma chère Henriette, que vous
ne guiderez pas cette jeune fille à votre fantaisie.
Il y a l'iudice d'une volonté forte dans le contour
prononcé de cette bouche gracieuse, du Hampden
dans cette physionomie.
— Hampden ? reprit la reine en tressaillant. Vous
êtes fou ! Marie ressembler à cet homme !
— Oui, ces grands yeux, quoique doux et timi-
des, révèlent cependant quelque chose de fier et
d'indépendant qui sera en contradiction ouverte
avec vos idées d'obéissance passive.
— Trêve ! Charles, vous verrez !
— 41 —
Le roi et la reine firent une fois encore le tour
des salons , puis rentrèrent dans leurs apparte-
ments.
Cependant la uuit tombait, et, à ce moment, dans
une des voies les plus désertes de la cité, une femme
faisait résonner le marteau de bronze d'une porte
d'entrée. Ce n'était pas celle d'un hôtel somptueux,
mais d'un vaste enclos entouré de murs élevés, ex-
cepté d'un seul côté, où il s'adossait à une haute et
sombre habitation. Ces murs n'étaient pas assez éle-
vés pourtant pour que, du dehors, ou ne pût aper-
cevoir l'élégante coupole d'une sorte de pavillon
chinois, espèce de kiosque vaste et grandiose, se
reliant à la porte d'entrée par une longue galerie
couverte, et jeté là, au milieu des brouillards de la
cité et des neiges des hivers, comme souvenir d'un
pays moins âpre, d'un climat plus doux. La porte
ainsi frappée s'ouvrit comme tirée par une main in-
visible , et se referma aussitôt avec bruit. Cette
femme tressaillit en se voyant seule ainsi renfermée
dans une demi-obscurité. Était-ce de l'effroi ? de la
surprise? L'un et l'autre peut-être. Elle se trouvait
sur le seuil d'une magnifique hot-house. On était dans
le mois le plus froid de l'année ; et par la lumière
douteuse venant de la coupole et éclairant tous les
objets d'un jour indécis, l'étrangère nul admirer
_ 42 —
des orangers eu fleurs, d'autres courbés sous les
fruits, des ananas, les arbres exotiques les plus pré-
cieux, les fleurs les plus rares, fermant à demi leurs
corolles, car venait la uuit. Le parfum délicieux de
ces plantes odorantes, la chaleur qui régnait par-
tout et les chants de mille oiseaux plongèrent cette
femme dans une sorte d'énivrement. Passée tout-à-
coup de l'atmosphère glacée de la rue à cette tem-
pérature factice, si douce et si embaumée ; entou-
rée comme par enchantement de toutes les merveil-
les d'uue nature méridionale. jetant là à pleines
mains fleurs, fruits et parfums; tous les sens salis-
faits à la fois, elle croyait rêver ! Elle regardait au-
tour d'elle, et ne voyait que. fleurs et verdure ; et
comme une allée couverte d'un sable fin, élastique,
doré, s'offrait devant elle, elle la suivit. Une vigne,
souple, chargée de raisins, se courbait sur sa tête,
et à travers les pampres, elle pouvait entrevoir les
glaces de la coupole et ce ciel gris de Londres. Plus
d'une fois, l'inconnue leva ainsi la tête pour admirer
ou prier. Enfin, au bout de cette voie mystérieuse,
toujours plus ombragée, plus embaumée et plus
verte, se courbant eu mille capricieux détours, en-
tourant comme de replis gracieux de sombres mas-
sifs, elle aperçut un portique pavé de marbre blanc
et noir disposé en losanges, soutenu de colonnes
grecques au chapiteau couronné de feuilles d'achau-
— 43 —
tes, et à la base desquelles s'enroulaient de ces
blancs liserons aux feuilles d'émeraude, qui crois-
sent à profusion clans nos haies de France.
Un serviteur attendait. 11 salua poliment cette
femme et lui fit signe de le suivre.
Sorti de bonne heure de Wite-Hall, Falklandn'était
pas revenu à sou hôtel, mais avait pris le chemin
de son joli cottage, fantaisie de poète, caprice de
grand seigneur, sorte de temple grec finement
sculpté, enrichi par Falkland de toutes les somptuo-
sités du luxe et de l'élégauce anglaises, et en même
temps de toutes les plantes aromatiques, de tous les
arbres gracieux et charmants de cette poétique pa-
trie des grands hommes qu'il se plaisait à voir re-
vivre autour de lui dans leurs ouvrages ; il avait
voulu faire imiter leur brillante architecture, et jus-
qu'à la douce tiédeur de leur ciel si favorisé.
Là, le poète se trouvait bien : il pouvait rêver à
l'aise sous les dômes fleuris de ses allées, s'inspirer
au milieu de ces arômes, de ces gais captifs aux-
quels la prison n'ôtait ni le chant ni la joie, tant on
avait su dorer leurs chaînes ! Là Falkland admirait
Homère, s'attendrissait avec Sophocle, discourait
avec Platon 5 et relisait sans cesse et avec délices
celui qui fut à si juste litre et si poétiquement sur-
nommé l'abeille attique. Lucius avait appris seul et
fort tard, dans sa petite maison d'Oxfort, cette
harmonieuse langue des Hellènes, et chaque soir,
en prenant ses auteurs aimés, il s'applaudissait d'a-
voir su vaincre ces premières difficultés de l'étude
et de pouvoir maintenant connaître et apprécier par
lui-même ces grands génies. Dans sa petite maison
solitaire, où les bruits du dehors ne venaient jamais
jusqu'à lui, au milieu de ses livres chéris, parfois il
oubliait les fatigues de sa vie politique, et tout heu-
reux de ces heures présentes si douces, il fermait
les yeux et ne voulait pas voir l'avenir.
Là , il recevait ceux qu'il ne voulait pas laisser
toiser par ses nombreux valets ; là , il était bien
seul ; un bon et fidèle serviteur, discret et poli, re-
cevant bien les hôtes du maître, qu'ils fussent vêtus
de toile ou de satin, qu'ils vinssent à pied ou en
carosse, tout en tenant la maison du maître fraîche
et parée, n'en troublait pas le silence.
Dans la pièce la plus reculée de l'habitation, vaste
salle dont les deux fenêtres donnaient sur la hot-
house , assis près d'un foyer pétillant, devant une
table chargée de papiers et de livres, lord Falkland
.écrivait lorsque la portière se souleva.
— 45 —
— Mylord, dit le serviteur, la voici.
Le poète tressaillit.
— Qu'elle entre ! dit-il vivement.
Et jetant sa plume, il se leva, repoussa vivement
la table, qui alla rouler dans un coin du salon, et
resta debout.
L'étrangère fut introduite tremblante et embar-
rassée. Elle arrêta sur Falkland un regard troublé
et interrogateur.
William avait disparu.
— Je vais vous parler franchement, dit lord Fal-
kland toujours debout : je n'ai pas présenté votre
pétition.
— Ah ! mylord ! s'écria douloureusement la pau-
vre fille, vous me l'aviez promis.
— Oui, c'est vrai, et j'ai eu tort de donner ma
parole si légèrement... Vous êtes Irlandais... vous
êtes catholiques. Votre père a été gravement com-
promis dans les troubles d'Irlande, ses biens cou-
— 46 —
fisqués... sa tête mise à prix par le Parlement, et
vous demandez pour votre père proscrit, trompé
par Oneale, la protection de la reine Henriette, ca-
tholique , qui aime l'Irlande, qui ne craint pas le
Parlement, elle. Vous aviez, dans vos intérêts, par-
faitement raison d'agir ainsi, et, je vous l'avoue, si,
ce soir, la reine eût eu sous les yeux votre pétition,
votre père était sauvé !
— Et vous ne l'avez pas voulu ! Et c'est vous
qui, après m'avoir parlé avec une bonté si tou-
chante , m'avez refusé votre protection , vous qui,
après être venu à moi, mylord, car c'est vous, vous
qui, le premier, de cette voix que je n'oublierai ja-
mais, m'avez offert de parler pour moi au roi, à la
reine... et c'était pour me repousser ensuite... pour
me fermer peut-être tout accès auprès de Leurs
Majestés ! Ah ! mylord ! s'écria la jeune fille, je ne
vous comprends plus !
— Mais, reprit Falkland avec calme, si, ce soir,
la reine, avec cet esprit impérieux que je lui con-
nais, avait accordé à votre père quelque faveur
éclatante, le Parlement l'aurait su demain.
— Eh bien ! mylord ?
— 11 l'aurait su, et demain. une nouvelle accu-
sation eût été portée contre le roi et la reine. On
les a soupçonnés, la renie surtout, d'avoir excité
encouragé la guerre civile dans le nord de l'Irlande.
Cette protection, hautement, franchement accordée,
au vu et au su de tous, à l'un des chefs des Native-
Irish, n'était-elle pas la preuve la plus irrécusable
que nous puissions donner à nos ennemis contre
nous?
Falkland fit une pause.
Et comme la jeune fille, pâle et frissonnante,
écoutait dans un morne désespoir, Falkland reprit
d'une voix émue et rapide :
— La reine sauvera votre père, si elle connaît
son affreuse position, votre père qui, abusé par
Oneale, et révolté des horreurs commises par ce
chef de parti, n'a pas hésité une minute à venir af-
fronter en Angleterre la vengeance du Parlement,
plutôt que de rester plus longtemps dans les rangs
des opprimés, devenus, par représailles à leur tour,
terribles et oppresseurs, Henriette le sauvera ; mais
elle aflaiblira encore l'influence du pouvoir; elle
donnera une fatale consistance aux bruits les plus
fâcheux, et cette simple action de la reine sauvant
— 48 —
un honnête homme de la misère, de la mort, celle
action, belle et noble en soi, donnera peut-être un
coup fatal à l'autorité royale !
Lucius ne parlait pas à un esprit vulgaire. L'in-
telligence rayonnait dans le regard de cette belle
jeune fille.
Ah ! mylord, s'écria-t-elle, tombant aux genoux
du grand seigneur. 11 faut donc me taire ; il faut
donc voir en silence mon père mourir de misère
ou se livrer lui-même au bourreau.
Et la pauvre enfant, les pleurs débordant ses
paupières, étouffant ses sanglots et la voix mouillée
de larmes, attachait, sur Falkland son suppliant re-
gard.
Falkland, remué profondément, frissonna comme
de plaisir sous ce regard brillant de larmes qui s'ar-
rêtait sur lui, lui demandant aide et protection.
Jamais peut-être il ne comprit si bien la magique
puissance de l'or, le bonheur de l'homme qui peut
se dire : je vais faire des heureux !
Il releva cette enfant, la fit asseoir. Elle pleurait
silencieusement, de temps à autre regardant lord
— 49 —-
Falkland, plus souvent ce ciel brumeux de Londres,
qui là, comme partout rappelle ce Père céleste qui
veille sur tous ses enfants.
Quant au poète, qui s'était assis lui-même, il
considérait ces tristes vêtements, et puis cette main
blanche et mignonne, ces boucles blondes retom-
bant à profusion sur ces blanches épaules que cou-
vrait à peine une robe en lambeaux, et ce visage
d'une idéale beauté.
Certes Falkland était touché de cette si vive dou-
leur, mais malgré lui ; rapidement, et comme à son
insu, il analysait toutes les perfections de formes,
de traits de cette enfant.
Le beau! c'est si doux et si bon à l'oeil ! Je ne
sache pas de sensation plus délicieuse que celle de
voir à loisir une figure modèle type de beauté hu-
maine, une figure où s'allient la correction du des-
sin, la noblesse de l'expression, et ce je ne sais quoi
qui s'appelle la grâce, qu'on peut seulement admi-
rer sans le définir.
Or, Falkland était sous le charme : il admirait
franchement, naïvement, et cette pose de la jeune
fille ravissante de grâce dans son abandon, ce fris-
u
— 50 —
sonnement qui agitait ses. mains , et puis ce coeur
qui battait à se briser dans cette jeune poitrine,
faisaient battre plus vile celui de Lucius, et par ins-
tant amenaient une fugitive rougeur sur le front du
poète.
L'enfant, étonnée du silence de Falkland, fit un
mouvement pour partir sans doute, et Lucius, rendu
à la vie positive, reprit d'une voix douce et émue :
— Je vous ai fait de la peine ; mais ne fallait-il
pas être franc avec vous? Oui, en conscience, je
crois que la reine d'Angleterre, si j'eus, parlé pour
vous ce soir, aurait accordé à votre père une éclatante
protection.... Je ne l'ai pas voulu.... A moi donc,
Falkland, dit le noble lord en se levant, il appar-
tient de remplacer près de vous cette, protectrice
qui ne vous eût pas failli.
Il s'arrêta...
La jeune fille le regardait avec anxiété.
— Votre père et vous, vous souffrez de mille tor-
tures morales et physiques... Où est votre père?
— Oh ! je puis tout vous dire, s'écria-t-elle avec

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