Fantaisies et boutades : poésie / par J.-B. Bassinet

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Poulet-Malassis et de Broise (Paris). 1861. 1 vol. (189 p.) ; in-18.
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Publié le : mardi 1 janvier 1861
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FANTAISIES
ET
BOUTADES
POÉSIE
"• . PAT!
J.-B. BASSINET
PARIS
POULET-MALASSIS ET DE BROISE
LIBRAIRES-ÉDITEURS
97, rue Richelieu et passage Mires, 56
1861
Tous droits réservés
FANTAISIES
ET
BOUTADES
Alefrçon, — Typ. de Poulet-Molossls et De Broiae
FANTAISIES
ET
BOUTADES
„^ POÉSIE
PAR
J.-B. BASSINET
PARIS
POULET-MALASSIS ET DE BROISE
LIBRAIRES-ÉDITEURS
fl7, rue Richelieu et passage Mirés, 36
4861
PRÉFACE
La science, la littérature et les beaux-arts
n'ont jamais pu prospérer et fleurir que sous les
rayons bienfaisants d'une liberté généreuse et
sagement progressive. — Si les anciens sont res-
tés nos maîtres en poésie, en histoire et en élo-
quence, c'est qu'ils ont eu la faculté de s'expri-
mer avec indépendance et sans entraves. —
L'intolérance amène naturellement l'abandon
des jouissances intellectuelles, et entraîne par
contre-coup les esprits dans le hasard des spé-
culations mercantiles. Ce n'est donc souvent
qu'au préjudice des grandes idées, des nobles
— 6 —
aspirations que grandit l'industrie. Les écus
n'ont pas d'âme, et les belles pensées viennent
du coeur. — Quand un peuple se jette tête bais-
sée dans les folies du jeu et le luxe effréné, dans
des entreprises désordonnées et dans l'abrutis-
sement, il est digne et bien prêt d'être esclave.
Si la France ne veut pas déchoir, qu'elle garde
religieusement son ancienne générosité et ses
traditions chevaleresques; — et qu'en cultivant
sans passion et sans extravagance le comptoir et
la boutique, elle n'abdique pas sa plume et son
épée. — Chaque jour, les appétits grossiers en-
vahissent la génération actuelle. Les progrès
matériels s'étendent et se développent; mais le
sens moral baisse. Les inventions se multiplient;
mais la foi, l'indépendance des caractères et le
patriotisme perdent leur mâle énergie. — Tout
grandit, — excepté le coeur de l'homme. C'est
en vain qu'on bâtit des cirques grandioses, des
casernes et des prisons magnifiques, des halles
splendides ; qu'on ouvre des boulevards immen-
ses ; qu'on sillonne le pays de nombreux chemins
de fer et de canaux gigantesques; — si aucun
souffle n'anime ces pierres; si les habitants in-
crédules qui peuplent ces villes embellies sont
dévorés par la cupidité, l'égoïsme et la fraude,
la société n'en sera ni plus civilisée ni plus heu-
reuse, car le bonheur et la civilisation d'un peu-
ple ne proviennent pas de ses richesses, mais
bien plutôt de ses vertus.
Rome, Carthage, Venise, Athènes, Florence,
ont possédé des monuments dont nous admirons
encore aujourd'hui les ruines imposantes ; —
mais que sont devenues les populations de ces
contrées autrefois si florissantes ? La corruption
a engendré la servitude ; la servitude, le dégoût
et la décadence ! Aussi, n'est-ce pas sans appré-
hension que de nos jours l'observateur attentif
voit la fièvre du luxe envahir toutes les âmes,
l'envie empoisonner tous les bons sentiments,
l'absence de toute foi plonger dans les ténèbres
du doute et de l'incertitude, les consciences sans
principe et sans guide. — Il ne faut pas se le
dissimuler : — l'indifférence et l'égoïsme mar-
— 8 —
client à pas de géant. — Le charlatanisme a dé-
trôné la modestie; la rouerie, la bonne foi; le
calcul, le devoir; l'étalage et la vanité, la sim-
plicité des habitudes et des moeurs. — Dans la
peinture de tous ces vices qui fourmillent parmi
nous, la muse impartiale aurait assurément une
ample moisson à recueillir; mais il faudrait pour
cela une puissance et une chaleur d'inspiration
bien au-dessus de mes forces. Je n'ai fait que
glaner un peu dans ce vaste champ des abus de
notre société moderne. — Si le public trouve,
par hasard, que j'exagère, l'amour de mon pays
me servira d'excuse.
BASSINET.
AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI
Portons toujours le coeur plus haut que la fortune.
DE LAl'IUDE.
t.
I
Que d'abus de nos jours percent sous les grands mots!
On veut nous ramener au temps des faux dévots.
Tromper n'est rien, pourvu qu'on trompe avec adresse,
Et tous moyens sont bons pour trouver la richesse.
Si nos aïeux aimaient le vin et la beauté,
Nous, — nous leur préférons le trafic effronté.
On ne distingue plus un grand seigneur d'un rustre,
Et l'antique blason a perdu tout son lustre.
Les tournois sont passés, les chevaliers sont morts.
Ni la foi, ni l'amour n'excitent nos transports'.
L'honneur est regardé comme une duperie.
On ne croit plus à rien, pas même à sa patrie !
— On bavarde dans l'ombre, on médit du prochain,
On trahit ses amis en leur serrant la main.
L'assassinat moral est en vogue, en usage,
Car on peut avec lui se passer de courage ;
— 12 —
Et nous voyons souvent, quoiqu'il soit méprisé,
Ce vice recevoir un accueil empressé.
— Des affamés d'argent la foule impatiente
Grandit, — grandit toujours. — C'est la mer haletante
Sans obstacle et sans frein qui, sur ses bords flétris,
Laisse en se retirant sa fange et ses débris.
Sourds aux beaux sentiments de la nature humaine,
Voyez-les accourir éperdus, hors d'haleine,
Ces insensés chez qui la soif d'un gain trompeur
Etouffe sans pitié les révoltes du coeur!
Dans les jeux du hasard ils cherchent la fortune
Sans jamais consulter la prudence importune;
Et si quelque désastre arrive inattendu,
Ils se donnent la mort quand ils ont tout perdu !
Pour cacher au public sa propre petitesse,
Chacun veut s'affubler de litres de noblesse.
Le plus petit bourgeois le prend sur un grand ton,
Et du nom de château décore sa maison.
Il a son équipage et son salon splendide ;
Mais ce luxe est bâtard, quand il n'est pas perfide.
Et que de fois, hélas ! ce malheureux travers
Fait dans l'ombre, en secret, verser des pleurs amers!
Que sous ses oripeaux il cache de misère
Et de sombres soucis inconnus du vulgaire !
— L'on ne sait pas assez tout ce qu'un sot orgueil
— 13 —
Amasse dans nos coeurs d'amertume et do deuil,
Et le plus étourdi, s'il voyait ce qu'il coûte
Parfois à notre honneur, le maudirait sans douto,
Car, on peut affirmer que la vertu n'a pas
D'ennemi plus ardent qui s'aeharne à ses pas !
— Les artistes s'en vont; — et chaque jour la Franco
D'un souffle inspirateur sent à regret l'absence.
Tout ce qui brille un peu brille d'un faux éclat,
Tout est mesquin, étroit, ou ridicule et plat.
— Jo n'aperçois plus tant de ces hommes d'élite
Qui perçaient sans soutien, et par leur seul mérite ;
De ces esprits altiers, de ces coeurs chauds et droits
Sur le moule romain coulés comme autrefois ! !
— Majesté des vieux temps tout pleins de poésie,
D'enthousiasme ardent, de noble fantaisie !
Temps de ces preux vaillants, de ces fiers troubadours
Qui chérissaient la gloire et le dieu des amours,
Et que pour l'innocence et pour la foi trompée
On voyait toujours prêts à dégainer l'épée,
Qu'êtes-vous devenus? — Aujourd'hui, parmi nous,
Vous n'avez plus d'asile ; — et le progrès jaloux
N'a mis que le dégoût, le doute à votre place !
Ce monde est endormi sous un linceul do glace,
_ 14 —
Et pour le ranimer, s'il en est temps encor,
Il faut abandonner les autels du Veau d'Or!
Quant à moi, j'aurais bien la gloire et la richesse,
Qu'ambitionnent tant l'orgueil et la faiblesse,
Que je dirais au ciel : — Prends ces biens éclatants
Que nous estimons trop, — et rends-moi mes vingt ans !
Qui n'aime ni le vin, ni le jeu, ni la femme,
N'est qu'un sol, dit Luther;.— et c'est vrai, sur mon âme!
Aussi, les jeunes gens, selon moi, feraient mieux,
D'être un peu plus buveurs, un peu plus amoureux,
Que d'aller sottement s'abreuver à la source
Que ce siècle bourgeois nomme si bien la Bourse.
Par Bacchus! — qu'ils laissent à d'autres ce souci.
C'est bon pour les vieillards de spéculer ainsi ;
Mais quand on a vingt ans, et qu'on sait pouvoir plaire,
On doit les employer de toute autre manière,
Et d'un proverbe ancien que la sagesse a fait,
Mettre à profit l'esprit : — Si jeunesse savait !
NOS MOEURS
Corrumpi et corrumpere soeculum vocatur.
TACITE.
II
Quel spectacle est offert à notre intelligence !
On fait do la richesse un Dieu que l'on encense.
Amour, beauté, raison, talents, vertus, honneur,
Tout est sacrifié pour avoir sa faveur;
Et le crime embelli par un adroit langage
Trouve des courtisans dont la voix l'encourage.
— Êtes-vous protégé? — la fortune est à vous.
Il suffit de savoir plier les deux genoux ;
Mais le pauvre qui n'a qu'un mérite modeste,
C'est un usage admis, — dans l'obscurité reste !
L'intrigue a remplacé le talent sans détour,
Et la corruption se propage en plein jour.
Les vices sont un lustre, un vernis qui décore.
On se hâte d'avoir ceux qu'on n'a pas encore.
— Où sont donc ces Français jadis tant honorés?
D'une auguste famille enfants dégénérés,
— 18 —
Nous en portons le nom, en avons-nous bien l'âme?
Avons-nous de la foi gardé la sainte flamme?
L'honneur était pour vous un symbole honoré,
Respecté par chacun comme un culte sacré ;
Vous aviez sur le corps tant de nobles blessures
Que jamais jusqu'à vous ne montaient les injures.
Tant qu'un peu de sang chaud vous refluait au coeur,
On vous voyait lutter et combattre sans peur ;
Et vous saviez mourir, illustres capitaines,
Villaret, Duguay-Trouin, Suffren, Jean Bart, Duquesnes !
J'en appelle à vous tous, qui serviez autrefois
A l'instar de Bayard et.la France et vos rois :
Vous étiez animés d'un saint patriotisme
Que n'altéra jamais le brutal égoïsmel
Mais que nous fait à nous que le pays soit grand ;
Qu'on lui porte un respect qu'à tout grand peuple on rend !
Pour une grasse place ou pour un monopole,
Nous passons volontiers de l'un à l'autre pôle.
— Jamais l'Athénien, qu'on a dit si léger,
Ne fut autant que nous enclin à tout changer,
Car passant, à l'instar de ce peuple volage,
De l'extrême licence à l'extrême esclavage,
Nous aimons à subir le joug, en murmurant,
Ou de la populace, ou d'un roi conquérant.
— 19 —
Passés maîtres dans l'art des discordes civiles
Nous préférons la guerre aux arts les plus utiles.
Les révolutions sont les jeux insensés
Qui plaisent davantage à nos esprits blasés.
— Nous appelons la foudre, — et quand vient la tempête,
Nous demandons un maître, et nous courbons la tête ! !
Enivré de parfums et de fleurs couronné
Que Tibulle soupire un chant efféminé :
Toute indignation doit galvaniser l'âme
Aussi bien que l'amour, cette autre noble flamme.
— J'ai connu les méchants, et j'ai pour les malheurs
Des yeux accoutumés à répandre des pleurs.
Que l'on accuse, ou non, ma rudesse importune,
Je ne veux pas apprendre à flatter la fortune,
Assez d'autres le font! — Vers le soleil levant,
Assez d'autres tournant un regard complaisant,
Pour avoir les faveurs des puissants de la terre,
Enflent le timbre faux de leur voix mensongère !
— Laissons-leur ce travail, et gardons notre encens
Pour tous les affligés et pour les indigents.
L'amour de son prochain est un amour sublime
Qu'entre toutes vertus la Providence estime.
C'est pourquoi le bonheur n'est pas dans la grandeur,
— 20 —
N'est pas dans la fortune! — Il est dans notre coeur!
Et sans la vanité qui fait notre bassesse,
Chacun vivrait en paix, et mourrait sans faiblesse.
Aussi, dût mon repos en être tourmenté,
Je ne me plierai pas aux lâchetés du monde,
Et garderai dans l'âme une haine profonde
Pour la ruse hypocrite et la déloyauté !
VANITÉ
Expende Annibalem : quot libras in duce summo
Invenies ?
JCVENAL. Satire X.
III
A quoi bon fatiguer la pâle renommée
Du bruit de nos exploits? — La gloire tant aimée
N'est qu'un jouet d'enfant.
Grandeur, talent, richesse, honneurs, beauté, génie
Tout tombe et s'engloutit quand notre oeuvre est finie
Dans l'ombre et le néant !
Le navire à trois ponts sur les mers sans rivage
Laisse une trace aussi fugitive au passage
Qu'un bateau de pêcheur ;
Et dans la nuit des temps, autre océan immense,
Le plus humble sujet est pour la Providence,
L'égal d'un empereur !
0 rois, législateurs, princes, grands dignitaires,
Artistes et savants, peintres et statuaires,
— M —
Et vous tous, du Veau d'Or
Obscurs adorateurs que la Bourse révère :
— Avez-vous bien assez flatté votre chimère,
Couvé votre trésor?
Dans vos coffres bien pleins bien entassé l'épargne,
Bien rêvé, bien bâti des châteaux en Espagne,
Bien gonflé votre orgueil?
Comme une feuille sèche au souffle de l'automne,
Tout tombera demain : — Richesse, honneurs, couronne,
Devant un froid cercueil 1
Trop insensés mortels ! — laissons donc là tout rêve
Que notre orgueil commence et que la mort achève.
Aimons l'humanité,
Soulageons la douleur, pratiquons la justice,
Et de nos vains désirs faisons un sacrifice
A la Divinité!
La grandeur est semblable au rocher solitaire
Que font souvent trembler les éclats du tonnerre
Aux livides reflets.
Au faîte du palais le remords fait son aire
Et le 6pleen dévorant au seuil de la chaumière
Préfère les sommets !
— 25 —
Les plus heureux sont ceux qu'aime la Providence,
Et dont l'esprit conserve un parfum d'innocence,
Que l'amour a bénis !
L'amour, — rayon divin, feu sacré, noble flamme,
Qui réjouit le coeur, et seul offre à notre âme
Des plaisirs infinis!
Eh! que m'importe, à moi, la gloire et les richesses!
Je ne courtise pas ces superbes déesses
Qu'accompagne l'ennui.
Je laisse l'avenir errer dans ses nuages,
Et j'aime mieux rêver de gais et frais visages
Que de songer à lui !
Certes, il ne vaut pas une larme de joie
Un sourire enivrant, un regard qui flamboie,
Un secret amoureux ;
Et, pour un seul soupir, ou de mère, ou d'amante,
Je donnerais gaiement tous les biens qu'on nous vante
De la terre et des cieux !
Si l'amour est un mal, — c'est le plus doux à l'âme;
Tout le reste est sans prix.
Rien ne vaut des baisers sur des lèvres de flamme,
Quand deux coeurs sont épris.
2.
— 26 —
Jouissons du présent, — demain est un mystère,
N'attendons pas les ans.
Soyons indifférents aux choses de la terre :
C'est le souci des grands !
Sachons nous contenter d'une modeste aisance,
Et ne demandons rien
Que cette liberté, que cette indépendance
Qu'il faut aux gens de bien !
LE MARIAGE
Omnia Romse cum pretio.
JUYENAL, Satire III.
IV
L'union des époux autrefois était sainte ;
Ils marchaient à l'autel sans regrets, ni contrainte.
Aujourd'hui que l'amour, que la foi, les serments
Ne sont pour les humains que de creux sentiments,
L'époux ne demande plus à sa jeune épousée
Un coeur candide et pur, une âme bien placée.
Parlez-lui des écus ! — De quelle utilité
Peuvent être pour lui l'amour et la beauté?
Ses goûts ne sont pour rien dans ce contrat austère ;
C'est un simple calcul arithmétique à faire !
— Aussi, qu'arrive-t-il, hélas? un beau matin,
La jeune et blonde fille au sourire enfantin,
Qui rêvait le bonheur, — lasse d'échauffer l'âme
D'un époux dévasté qui ne sent plus de flamme,
Cherche et trouve aussitôt un plus jeune amoureux
— 30 —
Pour la désennuyer et partager ses feux.
— C'est un beau cavalier de tournure accomplie ;
Ses yeux sont bleus et doux comme un ciel d'Italie,
Et sur sa lèvre éclate un sourire aussi pur
Que le miroir d'un lac où resplendit l'azur.
Ah ! jeunesse et beauté sont de terribles armes.
Et comment résister aux voluptueux charmes
D'un sourire éloquent, d'un regard fin et doux?
Car l'amant a toujours plus d'esprit qu'un époux,
Ne fût-il qu'un vrai sot. — Toute femme est poète,
Et doit aimer les fleurs que le printemps lui jette ;
Et l'amour n'est-il pas la plus belle des fleurs
Que l'on cueille en passant dans co vallon de pleurs?
Regarde aussi, vieillard : — vois de quelle manière
Garde intacts ses serments ton épouse adultère,
Sans frein abandonnée aux baisers d'un rival,
Dans ce lit encor chaud où l'intérêt brutal
Qui s'imagine avoir l'amour sans qu'il se donne,
De sa virginité profana la couronne ;
Comme on se dédommagé en des transports brûlants
De ta chaleur éteinte et de tes cheveux blancs !
Comme on trouve pour lui de ces flammes nouvelles
Qu'on dérobe à ton coeur qui n'a plus d'étincelles ;
— 31 —
Et comme il rit de toi, ce monde abâtardi,
Qui du mal du prochain s'est toujours applaudi 1
— Bien loin de se douter que la même disgrâce
Les frappera demain, et qu'ils prendront sa place,
Les curieux s'écrient, avec un rire amer :
Ce n'est rien d'important, — c'est un homme à la mer !
Et soudain leur osprit, dans un élan factice,
S'empresse d'éclater comme un feu d'artifice.
— Après tout, c'est bien fait pour les gens insensés
Qui veulent qu'on les aime à soixante ans passés !
LE LUXE ET L'ENNUI
Que diraient les autours des paternelles gloires
En voyant la torpeur, lo dégradant ennui
Qui pèse sur les fronts des hommes d'aujourd'hui ?
BARTHÉLÉMY.
V
Notre France s'endort dans le luxe et l'ennui,
Et pourtant son coeur vibre.
Il n'est plus qu'un pouvoir assez fort aujourd'hui
Pour réveiller sa fibre ;
Et c'est la liberté ! Non pas la liberté
Que veut la populace, *
Cette idole d'un jour souvent ensanglanté
Par le crime et l'audace ;
Mais cet ange du ciel, cette vierge aux yeux bleus
Qu'aiment les gens honnêtes ;
Qui tend sa noble main à tous les malheureux
Dont on proscrit les têtes.
— 36 —
Je n'entends plus chanter au sein de mon pays
De voix mâle et sublime.
Aucune ardeur n'émeut tous les coeurs attiédis ;
Nul souffle les anime !
Le forum est muet. — Nuls cris et nuls bravos
N'ébranlent son enceinte.
Un silence de mort a glacé ses échos :
L'éloquence est éteinte !
Sa soeur la poésie a perdu son printemps ;
L'esprit français s'altère ;
Le caprice et l'amour, usés avec le temps,
N'ont plus aucun mystère.
Où donc est la jeunesse aux élans généreux,
A l'âme romanesque ?
Les élégants du jour n'ont plus de nos aïeux
L'humeur chevaleresque.
Ils n'aiment que la pipe et le jeu d'écarté,
Que les chevaux de course ;
Ils mettent de côté les arts et la beauté
Pour fréquenter la Bourse.
— 3? —
Ainsi que nos habits, nos plaisirs, à présent,
Ont tous la même forme.
La vapeur a jeté sur ce siècle d'argent
Une teinte uniforme.
Malheur à nous ! — Le luxe, en chassant la gaieté,
Fait de nous des esclaves,
Et nous ne reviendrons à notre dignité
Qu'en brisant ses entraves !
La fortune ici-bas ne donne pas la joie,
Car Dieu, le plus souvent, aux plus pauvres l'envoie.
— Heureux ceux que protège un peu d'obscurité !
Si leurs noms, inconnus de la postérité,
Ne trouvent point d'échos sur la place publique,
Ils ont trouvé la paix au foyer domestique ;
Tandis que les honneurs et l'immortalité
S'obtiennent aux dépens de la tranquillité!
— Mais, qu'importe? — A quoi sert l'expérience humaine?
Des caprices du sort en vain l'histoire est pleine,
Le besoin de briller nous entraîne et séduit ;
Nous recherchons l'éclat et nous aimons le bruit,
Les agitations du forum populaire,
Les voyages lointains, les horreurs do la guerre.
Il faut à nos désirs, ainsi qu'à l'Océan,
3
— 38 —
Des rivages sans fin, — le tumulte et l'élan.
Les tempêtes du coeur ont pour nous mille charmes ;
Nous craignons plus l'ennui que nous craignons les larmes;
Le calme nous plaît moins qu'un émouvant débat.
— Après tout, c'est la vie ! — elle est un long combat.
Le repos sans plaisir du sommeil est l'image,
Et notre esprit préfère un éternel orage
A des jours écoulés dans l'uniformité
D'un bonheur négatif et jamais agité.
LE CHARLATANISME
Si c'est une impiété de manquer de respect
pour la vérité, c'est une autre impiété de
manquer de mépris pour le mensonge.
PASCAL.
VI
Le roi de notre époque est le charlatanisme !
Partout il règne en maître avec un froid cynisme,
Et partout la sottise encense ses autels.
— Contemplez ce docteur aux gestes solennels :
Il se pose en oracle, et d'un ton dogmatique
Vous formule en deux mots son arrêt prophétique :
Tout malade est perdu s'il ne suit son conseil ;
Il est seul possesseur d'un baume sans pareil ;
Il guérit à forfait tous les maux incurables :
Le monde entier connaît ses succès remarquables.
Il ôte l'embonpoint aux gens qui sont trop gras
Pour en gratifier d'autres qui n'en ont pas,
Et donne un million aux esprits ridicules
Qui ne guériraient pas en prenant ses pilules.
Depuis qu'il a trouvé le corset aimanté,
Tout estomac rend grâce à l'électricité !
— 42 —
Plus d'horribles moxas, de répugnants cautères !
Ses remèdes sont doux autant que salutaires.
Il prône l'air de Nice et l'efficacité
Des eaux où l'on s'amuse et l'on danse en été.
Aussi, tous ses clients sont-ils d'ancienne souche.
C'est l'Esculape heureux des duchesses en couche,
Des comtes et marquis, des ducs et maréchaux,
Dont tout son art ne fait qu'entreteair les maux.
Pour rendre généreux les goussets intraitables,
Chez lui les rouleaux d'or s'étalent sur les tables.
C'est un piège qu'il tend à l'amour-propre humain,
Et ce siège au public fait desserrer la main.
Chaque jour de l'année un gérant de gazette
Pour vanter ses talents embouche la trompette.
Sur vingt tons différents il dit que ses travaux
Sont dignes d'un grand siècle, et qu'il est sans rivaux !
L'humanité lui doit un traité sur la rate ;
Il enfonce Gallien et surpasse Hippocrate.
Pour peu qu'il fasse encor faire un pas au progrès,
L'existence et la mort n'auront plus de secrets,
Et Caron, détrôné comme un simple monarque,
N'aura plus de sujets à passer dans sa barque 1
Mais j'en appelle à vous, habiles commerçants :
Les docteurs aujourd'hui sont-ils seuls charlatans?
Et cet industriel, grand exploiteur de mine,
_ 43 —
Depuis le mi-bémol jusqu'à l'ut de poitrine,
Ne sait-il pas à fond chanter sur tous les airs
Le thème de l'annonce et des avis divers!
Son modeste programme est exempt d'artifices ;
Il vous promet toujours les plus beaux bénéfices.
Sont-ils nuls? — Il répond qu'un esprit de travers
Peut seul être étonné d'un semblable revers,
Et qu'un homme honorable, en perdant sa créance,
Doit s'estimer heureux, et garder le silence!
J'en vois dans tous les rangs, de ces rusés faiseurs,
De ces jeteurs d'amorce et de ces inventeurs.
Le carrossier Flambart fait des chars inversables
Destinés à porter les ventres respectables.
Son voisin vend des dents de vrai rhinocéros,
Permettant aux vieillards de broyer tous les os.
Ne les confondez pas avec les dents d'ivoire
Que vend son homonyme, autre artiste en mâchoire.
— Possédez-vous vingt sous 1 — Chez tel restaurateur
Vous avez quatre plats et du vin d'amateur!
Voulez-vous sur un crâne atteint de calvitie
Voir pousser vos cheveux? — Voilà la pharmacie
D'une dame obligeante, à quelques pas d'ici :
Prenez son cosmétique, et n'ayez nul souci.
Vous faut-il des chevaux qui n'aient pas un seul vice?
Le premier maquignon vous rendra ce service.
__ 44 —
Si vous avez des cors, ce cordonnier galant
Peut vous faire un soulier aussi souple qu'un gant.
Il sera sans couture, — en gomme imperméable,
Et n'aura qu'un défaut, — celui d'être inusable !
Celui-là vous remet des étoffes à neuf,
Avec un peu d'éther mélangé dans un oeuf.
Celui-ci, pour gagner la jeunesse élégante,
Expose à son comptoir une femme galante.
Cet autre, en lettres d'or, affiche à ses balcons
Qu'il est le fournisseur des plus grandes maisons.
Floumann fait mieux encor : — il paye un équipage
Pour poser tout un jour devant son étalage.
Son concurrent annonce une vente au rabais
Pour cause de départ; — mais il ne part jamais.
Ce n'est tout simplement qu'une vieille rubrique
Dont il se sert,parfois pour chauffer la pratique!
J'en passe, et des meilleurs. — Je ne parlerai pas
De cette eau qui conserve, un siècle, les appas ;
Des bateaux à vapeur, qu'on dit inexplosibles ;
Des fourneaux portatifs chauffant sans combustibles ;
Des livres illustrés qui ne vous coûtent rien,
Si vous vous abonnez au journal quotidien;
Des drames émouvants où le poison domine,
Où chacun des héros à son tour s'assassine
Sans rime ni raison, — pour le seul agrément
— 45 —
De tenir le public en éveil un moment ;
Des romans tronçonnés à l'endroit pathétique
Pour piquer l'intérêt du lecteur de chronique.
— J'ai bien d'autres abus à fouetter en passant,
Et je promets la suite au numéro suivant (1).
(i) Il n'est pas besoin de dire que l'on n'entend pas attaquer ici les com-
merçants, médecins et romanciers vraiment dignes et respectables, et il y en
a beaucoup de ce nombre.
L
C'EST L'USAGE
J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond,
Quand je vois vivre entre eux les hommes comme ils font.
Je ne trouve partout que lâche flatterie,
Qu'injustice, intérêt, trahison, fourberie.
MOLIÈRE.
VII
J'enrage quand je vois tant de pieds-plats atteindre
A la célébrité,
Et tant de gens de coeur végéter sans se plaindre
Dans leur obscurité.
C'est l'usage, dit-on. — Le pouvoir ne prodigue
Des faveurs en tous lieux
Qu'à celui qui le flatte ou celui qui les brigue,
Qu'à l'homme ambitieux!
Eh bien, morbleu! — c'est triste, — et cet usage ignoble
De la société
Doit attrister tous ceux dont le coeur chaste et noble
Aime la vérité.
— .50 —
Non, je ne comprends pas que les âmes d'élite
N'occupent pas leur rang,
Et tout solliciteur supplantant le mérite
Fait bouillonner mon sang !
Jamais l'humble talent, jamais l'indépendance
Ne seront donc compris ;
Nous verrons donc toujours la ruse et l'ignorance
Avoir leurs favoris !
Vous seul savez combien de justes espérances,
Mon Dieu ! sont sans échos,
Et combien de vertus restent sans récompenses
A la merci des sots !
Ne souffrez pas qu'ainsi l'iniquité prospère ;
Que de pauvres penseurs,
En charmant vos loisirs, rencontrent la misère
Pour prix de leurs labeurs.
Répandez sur les fronts des puissants de la terre
La céleste clarté;
Inspirez-leur le bien, — l'amour du prolétaire
Et de la charité.
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Faites que désormais les humains soient moins lâches,
Que tout honneur soit pur,
Et que la liberté ne porte plus de taches
A sa robe d'azur.
La liberté 1 — Ce mot qui fait courir aux armes
Les peuples frémissants,
Et coûte à l'univers tant de sang et de larmes
Depuis quatre mille ans !
Assez longtemps le monde a traîné dans l'ornière
Des usurpations ;
Il faut qu'il puise enfin aux sources salutaires
Ses inspirations !
Qu'aux seuls honnêtes gens le public se confie,
Qu'il chasse les faux dieux,
Et qu'au charlatanisme auquel il sacrifie
Il fasse ses adieux.
Sachons tendre la main au peintre, au statuaire,
A l'artiste, au savant ;
Ne nous contentons plus de jeter sur leur bière
Des palmes en passant.
— 52 —
La France est un pays qui, pour payer se gloire,
Doit avoir des trésors,
Sans attendre pour rendre hommage à leur mémoire
Que ses enfants soient morts.
UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION
VIII
Le premier soir qu'on joue une pièce au théâtre,
Le directeur choisit son public idolâtre.
Il prend soin d'inviter tous ses admirateurs,
Sans en oublier un : — amis et fournisseurs,
Sont là tous au complet, en bataillon d'élite,
Pour faire briller l'oeuvre et mousser son mérite.
Les bureaux assiégés, de crainte des sifflets,
Au public étranger refusent des billets :
Ils sont censés tous pris. — Lorsque la salle entière
Est pleine ainsi d'amis, des cintres au parterre ;
Quand elle est bien chauffée et prête à prendre feu,
Que les Romains du lustre ont préparé leur jeu,
Car leur rôle dicté, comme on sait à l'avance,
Pour le succès futur n'est pas sans importance;
L'acteur n'a point paru, n'a pas dit quatre mots,
Qu'au signal convenu mille soudains bravos
— 56 —
Eclatent à la fois et font trembler la voûte.
Nul devant son voisin ne veut rester en route.
Ce ne sont plus alors des applaudissements,
Des cris accoutumés : — ce sont des hurlements.
■— On trépigne au parquet, on beugle dans les stalles,
Comme si l'on était au temps des saturnales.
Ce bruit n'est pas calmé qu'un monologue heureux
Rallume un incendie encor plus furieux.
Les mots à grands effets, les endroits pathétiques,
Font faire explosion aux vivats frénétiques.
— Comme un nouveau déluge, un long torrent de pleurs
Coule des yeux émus de tous les spectateurs ;
Et cette émotion, jusque dans la coulisse,
Electrise les coeurs des pompiers de service.
— Plus approche la fin, — plus l'intérêt s'accroît :
— On attend le bouquet : — un dénoument adroit
Vient combler tous les voeux. — La vertu qu'on opprima
De tous côtés triomphe et poignarde le crime i
— La scène à cet instant est couverte de fleurs
Qu'on jette à pleines mains sous les pieds des acteurs.
Ils sont partis à peine emportant leurs couronnes,
Qu'aussitôt mille voix réclament leurs personnes.
— Une fois applaudis jusqu'à satiété,
Le public qui se sent l'appétit excité,
Veut connaître l'auteur. — Pour calmer la tempête,
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C'est en vain qu'on lui lance un nom propre à la tête,
Il veut le créateur du chef-d'oeuvre admiré
Pour contempler son front et son oeil inspiré !
L'enfant gâté qu'il est, il veut sur son épaule
Le porter en triomphe au haut du Capitole !
— Lui, pour se dérober à ces coups d'encensoir,
S'enfuit modestement dans un obscur couloir ;
Mais un ami prudent l'arrache à son refuge,
Et le traîne à la rampe, en face de son juge
Qui le reçoit avec des cris et des transports
A troubler le quartier, à réveiller les morts !
Hélas ! — ce succès fou disparaît comme un rêve,
La bulle de savon que le moindre vent crève ;
Et l'on est étonné, deux ou trois jours après,
De voir les lauriers verts se changer en cyprès !
INCONSTANCE
L'homme est dans ses écarts un étrange problème,
Le commun caractère est de n'en point avoir.
Le matin incrédule, on est dévot le soir.
ANDRIEDX.
S'étudier, se connaître, se posséder, se suffire,
voilà la sagesse suprême, le but de la vie.
Desnouez-vous de la société.
MONTAIGNE.
IX
Que l'homme est sot, parfois ! — il cherche le bonheur
Dans des sentiers perdus, quand il l'a dans son coeur.
— Voyez-le s'agiter pour que six pieds de terre
Engloutissent un jour sa grandeur passagère.
Il court à la fortune à travers maint écueil,
Et quand il croit l'atteindre, il expire à son seuil !
Que ne ferait-il pas pour cette aventurière?
Il vendrait son pays et sa famille entière.
Il ne respecte rien. — Il consume ses jours
En rêves insensés qui renaissent toujours.
Un souffle les enfante, un souffle les disperse.
Le matin, il construit; le soir même, il renverse..
Un voeu n'est pas comblé, qu'il formule un souhait.
Son esprit inquiet n'est jamais satisfait.
Il n'a pas à ses pieds une femme adorable
Qu'il en cherche aussitôt une autre plus aimable.
i
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L'inconnu, — c'est le Dieu qu'il adore en tout temps,
Pour lui seul en ce momde il fait des voeux constants.
Cet inconnu, pour lui, c'est le ciel du prophète,
Tout peuplé de houris qui lui tournent la tête;
Le Pactole à ses pieds déroulant des flots d'or,
C'est l'immortalité ; — c'est cent fois plus encor.
C'est un monde idéal, un monde fantastique
Plein d'éblouissements ; — une mer satanique
Dont le cours orageux est sans rive et sans fin :
C'est la fatalité, l'avenir, le destin !
Flatte donc l'inconstance, ô mortel versatile,
Et l'idole en tombant comme un vase fragile,
N'offrira bientôt plus à tes regards surpris,
Qu'un amas dédaigné de cendre et de débris.
ta
De ces rêves si beaux, si frais à leur aurore,
Que le réveil des sens à vingt ans fait éclore ;
De ces brusques élans d'un coeur passionné,
Il ne me reste rien! — ils m'ont abandonné,
Comme l'hiver la feuille abandonne le chêne,
Au souffle de l'autan qui l'emporte à la plaine.
Qu'êles-vous devenus, indomptables désirs?
Le rossignol aimé, sur l'aile des zéphirs,
Retourne tous les ans aux lieux qui Font vu naître,

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