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Feed

De
458 pages

« Feed, c’est le récit d’un avenir post-apocalyptique brutal, captivant, palpitant. Un chef-d’œuvre de suspense et une réflexion profonde sur la quête de la vérité et les manières de la présenter au monde. » Publishers Weekly

2034. Il y a vingt ans, l’humanité a vaincu le cancer. Le rhume n’est plus qu’un mauvais souvenir. Mais elle a créé une chose terrible que personne n’a été capable d’arrêter. Une infection virale. Qui s’est propagée à une vitesse redoutable, le virus prenant le contrôle des cerveaux, avec une seule obsession : se nourrir. Issus de cette génération sacrifiée, Georgia et Shaun Mason sont les maîtres de la blogosphere, devenue le seul média indépendant proclamant la vérité sur ce qui se passe derrière les barricades. Shaun, la tête brûlée, et Georgia, l’âme du duo, enquêtent sur l’affaire la plus importante de leur carrière: la sinistre conspiration qui se cache derrière les infectés. Et ils sont bien décidés à faire éclater la vérité, même s’ils doivent y laisser la vie.


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couverture

 

 

Mira Grant

 

 

Feed

 

 

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Benoît Domis

 

 

Bragelonne

 

 

 

Ce livre est dédié à Gian-Paolo Musumeci et à Michael Ellis,

avec toute ma reconnaissance.

 

Ils m’ont chacun posé une question.

Voici ma réponse.

LIVRE I

Le Jour des Morts

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On ne peut pas tuer la vérité.

Georgia Mason

 

Rien n’est impossible à tuer. Simplement, parfois, après avoir tué quelque chose, il faut continuer à tirer jusqu’à ce que ça s’arrête de bouger. Et réflexion faite, c’est plutôt chouette.

Shaun Mason

 

 

 

Tout le monde a quelqu’un sur le Mur.

Même si vous croyez n’être que peu concerné par les événements violents qui ont changé le monde au cours de l’été 2014, vous avez quelqu’un sur le Mur. Peut-être un cousin, un vieil ami de la famille, ou simplement quelqu’un que vous n’avez vu qu’une fois, à la télévision : peu importe, ils sont des vôtres. Ils vous appartiennent. Ils sont morts pour que vous puissiez rester bien tranquillement à l’abri chez vous, entre vos quatre petits murs, et regarder les mots d’une journaliste blasée de vingt-deux ans défiler sur l’écran de votre ordinateur. Prenez la peine d’y réfléchir un moment. Ils sontmortspour vous.

Maintenant, réfléchissez à la vie que vous menez et dites-moi : est-ce que ça en valait la peine ?

 

Extrait d’Âmes sensibles s’abstenir,

blog de Georgia Mason, le 16 mai 2039.

Chapitre premier

Notre histoire débute comme se sont terminées d’innombrables histoires ces vingt-six dernières années : avec un idiot (mon frère Shaun, en l’occurrence) qui n’a rien trouvé de mieux que de taquiner un zombie avec un bâton pour voir ce que ça fait. Comme si on ne savait pas déjà comment réagit un zombie agacé : il se retourne, il vous mord et vous devenez la créature que vous asticotiez. Ça n’a rien de surprenant. Plus depuis une bonne vingtaine d’années. Et si on veut chipoter, même à l’époque, on ne peut pas dire que ça a surpris grand monde.

Quand les premiers infectés sont apparus (précédés par des cris annonçant le retour des morts et l’avènement du Jugement dernier), ils se sont comportés exactement comme les films d’horreur nous l’avaient montré pendant des décennies. Sauf que, cette fois, ça arrivait pour de bon.

L’épidémie s’est déclarée sans prévenir. Du jour au lendemain, les morts ont commencé à se lever et à attaquer tout ce qui se trouvait à leur portée. Tout le monde a été très troublé, sauf les infectés, bien sûr, qui ne risquaient plus d’être perturbés par grand-chose. Passé le choc initial, la population a cédé à la panique, ce qui n’a eu pour effet que de propager l’infection, et les attaques se sont multipliées. Tout ça pour en arriver où, en cet âge éclairé, vingt-six ans après le Jour des Morts ? À un abruti qui taquine un zombie avec un bâton, ce qui nous ramène à mon frère et à la raison pour laquelle il ne connaîtra pas une vie longue et épanouissante.

— Hé, Georgia, t’as vu ça ! cria-t-il, donnant un autre petit coup de sa crosse de hockey dans la poitrine du zombie.

Ce dernier gémit faiblement, agitant les bras dans sa direction, mais sans succès. Apparemment, il était à un stade de réplication virale avancée depuis pas mal de temps et il n’avait plus la force ni la dextérité suffisante pour arracher la crosse des mains de Shaun. Je dois reconnaître au moins une chose : Shaun est assez malin pour ne pas harceler de près les infectés tout neufs.

— On joue à « Trois petits chats » !

— Arrête de contrarier les gens du coin et remonte sur la moto, répondis-je en lui lançant un regard furieux derrière mes lunettes de soleil.

Son camarade de jeu actuel était peut-être malade au point d’être proche de la mort (la seconde, définitive celle-là), mais rien n’empêchait une meute en meilleure forme de rôder dans le coin. Santa Cruz est située en territoire zombie. Personne ne s’y aventure, à moins d’être suicidaire, stupide, ou les deux à la fois. Parfois, j’ai moi-même du mal à décider laquelle de ces options s’applique à Shaun.

— Pas le temps de discuter ! Je me fais un nouvel ami !

— Shaun Phillip Mason, tu viens poser tes fesses sur cette moto immédiatement, ou je jure devant Dieu que je pars sans toi.

Shaun regarda autour de lui, les yeux brillant d’un soudain intérêt alors qu’il plantait la lame de sa crosse dans la poitrine du zombie afin de le tenir à distance.

— Vraiment ? Tu ferais ça pour moi ? Parce que « Ma sœur m’a abandonné en territoire zombie sans moyen de transport » ferait un super article.

— À titre posthume, peut-être, répliquai-je d’un ton cassant. Maintenant, monte sur cette foutue moto !

— Une minute ! répondit-il en riant, et il se retourna vers son ami gémissant.

En y réfléchissant, c’est à ce moment-là que tout est parti en vrille.

La meute nous suivait probablement avant même que nous ayons atteint les limites de la ville, rassemblant des renforts de tout le comté en cours de route. Plus ils sont nombreux, plus les infectés gagnent en intelligence et en dangerosité. À moins de quatre, ils constituent à peine une menace, sauf s’ils réussissent à vous acculer. Mais un groupe d’une vingtaine d’individus ou plus a de bonnes chances d’ouvrir une brèche dans n’importe quelle barrière que les non-infectés essaient de dresser. En nombre suffisant, les infectés se mettent à utiliser des techniques de chasse en meute, avec de véritables tactiques. Comme si le virus, en présence de suffisamment d’hôtes au même endroit, devenait intelligent. Ça fout vraiment les jetons, et c’est le pire cauchemar de ceux qui se rendent régulièrement en territoire zombie : se retrouver coincé par une meute qui connaît le terrain mieux que vous.

Ces zombies connaissaient le terrain mieux que nous et même la plus mal nourrie et la plus vérolée des meutes sait comment tendre une embuscade. Un gémissement sourd s’éleva de tous les côtés, puis ils firent leur apparition en traînant des pieds, certains se déplaçant avec la lenteur vacillante des infectés de longue date, d’autres courant presque. Ces derniers nous coupèrent trois des possibilités de fuite qui nous restaient avant même que nous ayons le temps de réagir. Je les regardai et frémis.

Les infectés de fraîche date (les vraiment récents) ont presque l’apparence des personnes qu’ils étaient autrefois. Leurs visages affichent des émotions, et ils bougent à un rythme saccadé qui pourrait s’expliquer par le simple fait qu’ils ont mal dormi la nuit précédente. C’est plus dur de tuer une créature qui ressemble encore à une personne, et le pire, c’est que ces enfoirés sont rapides. La seule chose plus dangereuse qu’un zombie récemment infecté, c’est un groupe de zombies récemment infectés ; j’en comptai dix-huit avant de comprendre que le nombre n’avait pas d’importance, et je laissai tomber.

J’enfilai mon casque sans serrer la sangle. Si la moto se vautrait, mourir parce que j’aurais perdu mon casque serait l’une de mes meilleures options. Au moins n’aurais-je pas conscience de revenir.

— Shaun !

Il se retourna brusquement, scrutant les zombies qui venaient de faire leur apparition.

— Holà !

Malheureusement pour lui, l’arrivée de tant de zombies avait transformé son camarade de jeu, et l’idiot du village isolé faisait à présent partie d’un groupe doté d’intelligence. Profitant de la distraction de Shaun, il agrippa la crosse de hockey et la lui arracha des mains. Shaun tituba vers le zombie qui saisit son cardigan, ses doigts ratatinés s’accrochant avec une force insoupçonnée. La créature siffla. Je criai, des images de mon avenir d’enfant unique défilant dans mon esprit.

— Shaun !

Une seule morsure, et les choses allaient vraiment empirer. Se retrouver coincés par une meute de zombies au centre de Santa Cruz n’était déjà pas une partie de plaisir. Mais perdre Shaun, là ce serait vraiment le pompon.

Je m’étais laissé convaincre par mon frère de nous aventurer en territoire zombie sur une moto tout-terrain, mais je n’étais pas une idiote. Je portais une tenue de protection maximale : veste en cuir avec renforcement acier aux coudes et aux épaules, gilet en Kevlar, pantalon de moto avec des protections aux hanches et aux genoux, et bottes montantes. Un peu encombrant, mais je m’en fiche, parce que si j’y ajoute des gants, ma gorge reste la seule cible vulnérable.

Shaun, en revanche, est un abruti et il avait décidé de partir taquiner le zombie simplement vêtu d’un cardigan, d’un gilet en Kevlar et d’un pantalon cargo. Il refuse même de mettre des lunettes de protection – il prétend qu’elles « gâchent tout l’effet ». Des muqueuses non protégées risquent de lui gâcher bien plus que ça, mais je suis déjà pratiquement obligée d’user de moyens de pression pour qu’il accepte d’enfiler le gilet en Kevlar. L’absence de lunettes est non négociable.

Il y a quand même un avantage à porter un pull sur le terrain, aussi idiot que cela puisse paraître : la laine se déchire. Shaun en profita pour se libérer ; il se retourna et s’élança vers la moto, courant le plus vite possible, la vitesse étant réellement la seule arme efficace face aux infectés. Même les plus récents ne peuvent pas rivaliser avec un humain non infecté sur une courte distance. Nous avons la vitesse pour nous, et nous avons des balles. Tout le reste penche en leur faveur.

— Merde, Georgia, on a de la compagnie ! s’exclama-t-il sur un ton où se mêlaient de manière perverse horreur et délectation. Regarde comme ils sont nombreux !

— Je ne fais que ça ! Monte, maintenant !

Dès qu’il eut enjambé la selle et passé son bras autour de ma taille, je démarrai sans demander mon reste. La moto bondit en avant, les pneus vibrant et rebondissant sur le sol accidenté alors que je nous entraînais dans un long virage. Je devais nous sortir de là, sinon tout le matériel de protection du monde ne nous serait d’aucune utilité. Je pourrais peut-être m’en tirer vivante si les zombies nous rattrapaient, mais mon frère serait absorbé par la meute. Je mis les gaz, priant que Dieu ait du temps libre pour protéger la vie des imbéciles suicidaires.

Nous atteignîmes la dernière route dégagée à plus de trente kilomètres à l’heure, sans cesser d’accélérer. Avec un cri de joie, Shaun serra un bras autour de ma taille et se retourna afin de faire face aux zombies, agitant la main et envoyant des baisers. S’il avait été possible de mettre en rage une meute d’infectés, il y serait parvenu. Mais les choses étant ce qu’elles étaient, ils se contentèrent de continuer à nous poursuivre en gémissant, les bras tendus vers la promesse de viande fraîche.

La route était pleine de nids-de-poule causés par le temps et l’absence d’entretien. Je dus lutter pour garder le contrôle de ma moto alors que nous faisions des bonds d’un trou à l’autre.

— Cramponne-toi, espèce d’idiot !

— Je ne fais que ça ! répondit Shaun.

Ravi, il semblait avoir oublié que les gens qui ne respectent pas les procédures de sécurité concernant les zombies (à commencer par la première : tâcher de les éviter) remplissent les rubriques nécrologiques.

— Tiens-toi avec les deux bras !

Les gémissements ne provenaient plus que de trois côtés à présent, mais ça ne voulait rien dire ; j’étais presque sûre qu’un groupe de cette importance était assez intelligent pour tendre une embuscade. Je pouvais très bien être en train de rouler en direction du site de plus forte concentration. Ils n’ouvriraient la bouche qu’à la fin, quand nous serions pratiquement sur eux. Aucun zombie ne peut s’empêcher de gémir quand vient le moment de passer à table. Le fait que je puisse les entendre au-dessus du bruit du moteur signifiait qu’ils étaient trop nombreux, et trop près. Avec de la chance, il n’était pas encore trop tard pour nous échapper.

Bien sûr, avec de la chance nous ne serions pas là, traqués par une armée de zombies dans la zone de quarantaine abritant jadis le centre-ville de Santa Cruz. Nous serions dans un endroit plus sûr, comme l’atoll de Bikini, avant le début des essais atomiques. Ceux qui choisissent d’ignorer l’indice de risque biologique et les panneaux indiquant « Danger : infection » ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes.

À contrecœur, Shaun glissa son autre bras autour de ma taille et croisa les mains sur mon ventre.

— Rabat-joie ! cria-t-il en s’installant confortablement.

Je grognai et accélérai encore, me dirigeant vers une côte toute proche. Quand des zombies vous pourchassent, une côte peut être votre meilleure amie – ou la fin du voyage. La pente les ralentit – super – mais ce n’est qu’arrivé au sommet que vous découvrez si vous êtes encerclé, avec nulle part où aller.

Shaun a beau être un imbécile, il connaît les règles concernant les côtes. Il n’est pas aussi stupide qu’il voudrait bien le faire croire, et il en sait plus que moi sur la survie lors d’engagements avec les zombies. Il raffermit sa prise autour de ma taille, et pour la première fois, je sentis une inquiétude bien réelle poindre dans sa voix :

— Georgia ? Tu sais ce que tu fais ?

— Accroche-toi, répondis-je.

À mesure que nous montions, des infectés toujours plus nombreux trébuchaient hors de leurs cachettes, derrière les poubelles et depuis les espaces séparant les maisons du front de mer jadis élégantes, mais à présent dans un état de délabrement avancé.

La Californie avait été en grande partie reconquise après le Jour des Morts, mais personne n’était parvenu à reprendre Santa Cruz. L’isolation géographique qui avait tant fait le charme de cette ville aux yeux des touristes avait aussi causé sa perte quand le virus avait frappé. Le virus Kellis-Amberlee est peut-être unique dans sa façon d’interagir avec le corps humain, mais il a au moins un point commun avec toutes les autres maladies transmissibles connues : introduisez-le sur un campus, et il se répand comme une traînée de poudre. L’université de Santa Cruz était la zone de reproduction idéale, et quand tous ces étudiants pleins d’entrain ont été infectés, il n’a pas fallu attendre longtemps pour qu’apparaissent les premiers avis d’évacuation.

— Ma chère Georgia, je te rappelle qu’on est sur une côte ! dit-il, avec une insistance grandissante, alors que les habitants du quartier se jetaient vers la moto lancée à toute allure.

C’est quand je deviens « Ma chère Georgia » que je sais que mon frère est vraiment inquiet.

— Je contrôle la situation.

Je me penchai en avant afin de réduire la résistance au vent de quelques précieux degrés. Derrière moi, Shaun m’imita machinalement.

— Pourquoi est-ce qu’on monte cette côte ? demanda-t-il.

Avec le rugissement combiné du moteur et du vent, il n’aurait pas été capable d’entendre ma réponse, mais c’est tout lui, ça, il faut toujours qu’il conteste.

— Tu n’as jamais essayé de te mettre à la place des frères Wright ? demandai-je.

Bientôt le sommet. Vu comme la rue disparaissait de l’autre côté, la descente devait être raide. Les gémissements provenaient d’un peu partout à présent, tellement déformés par le vent que je ne savais pas vraiment dans quoi je nous entraînais. Peut-être était-ce un piège, peut-être pas. De toute façon, il était trop tard pour trouver un autre chemin. Nous n’avions plus le choix et, pour une fois, c’était Shaun qui avait des sueurs froides.

— Georgia !

— Accroche-toi !

Dix mètres. Les zombies continuaient à resserrer leur étau, concentrant tous leurs efforts sur la poursuite de ce qui, pour certains d’entre eux, pouvait bien être la première viande fraîche aperçue depuis des années. À en juger par leur apparence, la communauté zombie de Santa Cruz se décomposait plus rapidement qu’elle se reconstituait. Bien sûr, les petits nouveaux ne manquaient pas (il se trouve toujours des idiots pour s’aventurer en zone de quarantaine, volontairement ou par erreur, et les zombies ne font pas de cadeaux aux autostoppeurs), mais nous reprendrons la ville d’ici à trois générations. Mais pas aujourd’hui.

Cinq mètres.

Les zombies chassent en se dirigeant au bruit que font d’autres zombies. C’est une règle immuable ; nos amis de l’autre côté de la côte se mirent donc en marche dès qu’ils entendirent le vacarme. J’espérais qu’ils avaient utilisé le gros de la troupe pour nous couper la retraite en bas, et qu’il ne resterait plus grand monde pour monter une offensive sur l’autre pente. Après tout, nous n’étions pas censés arriver jusque-là ; nous devions notre survie au fait que nous possédions une moto (et pas les zombies).

Je jetai un coup d’œil à la foule qui nous attendait au sommet. Ils se tenaient sur un mètre de profondeur. J’estimai qu’avec cinq mètres nous serions tirés d’affaires.

Décollage.

Avec la bonne motivation, les objets les plus improbables peuvent faire office de rampe. Une clôture effondrée bloquait la moitié de la rue, pointant vers le ciel, et je l’abordai à près de quatre-vingts kilomètres à l’heure. Le guidon trembla entre mes mains, comme les cornes d’un taureau mécanique, et les amortisseurs furent mis à rude épreuve. Je n’eus même pas besoin de regarder devant nous pour en avoir le cœur net : les gémissements commencèrent dès notre apparition. Pendant que Shaun s’amusait avec son nouvel ami, ils avaient bloqué notre sortie et, bien qu’étant des porteurs de virus sans cervelle, ils maîtrisaient mieux la géographie locale que nous. Il nous restait un avantage : les zombies sont incapables d’anticiper une charge suicidaire. Et je ne pense pas qu’il existe de meilleur terme pour qualifier ma tentative de vol plané avec une moto tout-terrain.

La roue avant s’éleva en douceur, suivie par la roue arrière, nous envoyant dans les airs sans effort apparent (ce qui n’en était que plus effrayant). Je hurlai. Shaun venait de comprendre et poussait des cris jubilatoires. Ensuite, je remis notre sort entre les mains de la pesanteur, qui n’est généralement pas tendre avec les imbéciles en phase terminale. Nous restâmes suspendus dans les airs pendant un moment funeste, filant toujours comme l’éclair. J’étais presque certaine que l’impact nous tuerait.

Les lois de la physique et les heures de travail consacrées à la construction et à l’entretien de ma moto se liguèrent pour forcer l’univers à faire preuve de pitié – pour une fois. Nous survolâmes les zombies, atterrissant sur l’un des rares tronçons de route encore lisses avec une secousse ressentie jusqu’au plus profond de mes os. Je faillis lâcher le guidon. Comme animée d’une vie propre, la roue avant sembla vouloir s’élever sous le choc et je criai, terrifiée, mais aussi furieuse que Shaun nous ait mis dans une situation pareille. Le guidon trembla plus fort, me démettant presque les épaules, avant que je mette les gaz et force la roue à rester sur le sol. Tout ça me coûterait cher demain matin, et pas seulement en facture de réparation.

Mais c’était sans importance. Nous étions sur la terre ferme, en position verticale, et aucun gémissement droit devant. J’accélérai de plus belle alors que nous filions vers la périphérie de la ville ; derrière moi, Shaun poussait des cris de joie et des hourras comme l’abruti suicidaire qu’il était.

— Connard, grommelai-je en poursuivant ma route.

 

Les faits et l’interprétation des faits sont deux choses différentes. Si on mélange les deux, ce n’est plus de l’information. C’est une opinion.

Comprenez-moi bien, je ne mets pas en doute l’intérêt de présenter les choses sous un certain angle. Pouvoir prendre connaissance d’opinions divergentes sur un même sujet est l’un des avantages d’une presse libre, et ça doit donner aux gens de quoi réfléchir. Mais beaucoup n’en ont pas envie. Ils ne veulent pas admettre que le baratin de leur idole du moment n’est pas impartial et sans arrière-pensée. Certaines personnes prétendent que la maladie de Kellis-Amberlee est la conséquence d’un complot des Juifs, des gays, des Arabes, ou même d’une branche de la Nation aryenne cherchant à atteindre la pureté de la race en tuant le reste d’entre nous. Ceux qui ont orchestré la création et la propagation du virus ont dissimulé leur implication par une conspiration d’ampleur machiavélique, et maintenant ils attendent la fin du monde, tranquillement immunisés.

Pardonnez-moi l’expression, mais ça pue la connerie à plein nez. Une conspiration ? Un complot qu’on aurait étouffé ? Je suis sûre qu’il existe des organisations assez dingues pour penser que tuer trente-deux pour cent de la population mondiale en un seul été est une bonne idée (et c’est une estimation basse : les chiffres précis sur le nombre de morts en Afrique, en Asie et dans certaines régions de l’Amérique du Sud ne sont pas connus), mais le sont-elles au point de métamorphoser mamie et de la lâcher dans la nature pour aller boulotter des gens au hasard ? Les zombies se moquent des conspirations. Les conspirations, c’est bon pour les vivants.

Cet article reflète mon opinion. Prenez-le comme bon vous semble. Mais ne venez pas polluer mes faits avec vos opinions.

 

Extrait d’Âmes sensibles s’abstenir,

blog de Georgia Mason, le 3 septembre 2039.

 

Les zombies sont plutôt inoffensifs, du moment que vous les traitez avec respect. Certains disent qu’il faudrait en avoir pitié, comprendre ce qu’ils ressentent, mais je pense que ces gens ont de fortes chances de devenir des zombies. Ne plaignez pas le zombie. Il n’aura aucune pitié pour vous quand il commencera à vous ronger la tête. Désolé, mon pote, mais même ma sœur n’est pas autorisée à faire ça.

Avec les zombies, mieux vaut rester à bonne distance des dents. Ne le laissez pas vous égratigner, gardez les cheveux courts et ne portez pas de vêtements amples. C’est aussi simple que ça. Pourquoi se compliquer la vie ? Après tout, on est face à des cadavres sur pattes.

Faut savoir s’amuser dans la vie.

 

Extrait de Vive le roi,

blog de Shaun Mason, le 2 janvier 2039.

Chapitre 2

Nous roulions en silence à travers les ruines de Santa Cruz. Je ne repérai aucun mouvement, et les immeubles étaient suffisamment espacés pour pouvoir se fier, au moins en partie, à un pistage visuel. Je commençai à me détendre en prenant la première sortie vers la Highway 1, en direction du sud. Ensuite, nous pourrions emprunter la 152 qui nous mènerait à Watsonville, où nous avions laissé la camionnette.

Watsonville est une autre de ces « villes perdues » de Californie du Nord. Elle a été abandonnée aux infectés après l’été 2014, mais elle est plus sûre que Santa Cruz, essentiellement à cause de sa proximité avec Gilroy, qui est restée une communauté agricole protégée. Autrement dit, même si personne n’a envie de vivre à Watsonville, de peur de voir les zombies débarquer de Santa Cruz en pleine nuit, les habitants de Gilroy ne sont pas prêts à céder la ville aux infectés non plus. Trois fois par an, ils vont faire le ménage à grands coups de lance-flammes et de mitrailleuses. Ainsi, Watsonville reste déserte, et les fermiers de Californie continuent à nourrir la population.

Je m’arrêtai sur le bord de la route devant les ruines d’une petite bourgade nommée Aptos, près de la rampe d’accès de la Highway 1. Le sol était plat dans toutes les directions, nous donnant une vue imprenable sur tout ce qui serait à la recherche d’un casse-croûte. Ma moto venait d’en voir de toutes les couleurs et je voulais prendre le temps de l’inspecter, et faire le plein me semblait tout à fait indiqué. Les engins tout-terrain ont de petits réservoirs et nous avions parcouru pas mal de kilomètres.

Shaun se tourna vers moi en mettant pied à terre ; il avait un sourire jusqu’aux oreilles. Avec ses cheveux hérissés dans tous les sens par le vent, il semblait possédé.

— C’était génial, dit-il avec une sorte de ferveur religieuse. C’est le truc le plus génial que tu aies jamais fait. En fait, c’est peut-être même ce que tu feras de plus génial de toute ta vie. Ton existence tout entière était destinée à vivre cet instant remarquable, Georgia, ce moment où tu t’es dit, « Hé, pourquoi est-ce que je ne passerais pas par-dessus les zombies ? » (Il marqua une pause pour faire son effet.) Tu es peut-être même plus géniale que Dieu lui-même.

— Dire que j’ai encore laissé passer une chance d’être débarrassée de toi.

Je sautai au bas de la moto et retirai mon casque, commençant à faire un état des lieux des problèmes les plus évidents. Rien de très grave apparemment, mais j’avais tout de même l’intention de faire appel à un spécialiste au plus tôt. Certains dégâts dépassaient mes compétences – limitées, il faut le reconnaître – en mécanique et j’étais certaine d’en avoir causé la plupart.

— Tu en auras d’autres.

— L’espoir fait vivre. (Je posai mon casque en équilibre contre le pare-brise avant d’ouvrir la sacoche droite et d’en extraire le bidon d’essence que je posai sur le sol ; puis je sortis la trousse de premiers secours.) Bilan sanguin pour tout le monde.

— Georgia…

— Tu connais les règles. Personne ne rentre à la base après une visite en territoire zombie sans avoir vérifié sa charge virale. (Je tirai deux testeurs portables de la trousse et lui en tendis un.) Pas d’analyse, pas de camionnette. Pas de camionnette, pas de café. Pas de café, bonjour tristesse. Alors qu’est-ce que tu décides, Shaun ? Tu préfères continuer à discuter ou tu me laisses faire l’examen ?

— Tu es déjà beaucoup moins géniale qu’il y a une minute, grommela-t-il, et il prit le testeur.

— Ça me va, dis-je. Maintenant, voyons si je vais vivre.

Avec un synchronisme né d’une longue expérience, nous brisâmes les sceaux « danger biologique » et fîmes sauter les couvercles en plastique de nos testeurs, découvrant les lancettes en métal stérile. Plutôt basiques, ces tests sont à usage unique, mais ils sont bon marché et nécessaires. Il faut absolument savoir si quelqu’un est en phase de réplication virale – de préférence avant qu’il commence à se régaler de votre chair.

Je retirai le gant de ma main droite et le fourrai dans ma poche.

— À trois ?

— À trois, confirma Shaun.

— Un.

— Deux.

Tendant le bras, nous glissâmes chacun notre index dans le testeur que tenait l’autre. Une de nos excentricités. Un système d’alerte précoce aussi. Si jamais l’un de nous attend jusqu’à « trois », il y a vraiment de quoi s’inquiéter.

D’abord la sensation de froid du métal de la lancette contre mon doigt, puis la piqûre de l’aiguille perçant la peau. Les tests pour le diabète ne font pas mal ; les malades sont censés les utiliser continuellement, et un peu de confort peut suffire à faire la différence. Les tests Kellis-Amberlee font mal, et c’est voulu. La perte de sensibilité à la douleur fait partie des premiers signes de réplication virale.

Les LED sur le dessus de la boîte s’allumèrent, une rouge, une verte, commençant à clignoter en alternance. Le clignotement ralentit peu à peu et finit par s’arrêter quand la rouge s’éteignit, pour ne plus laisser que la verte. Toujours en pleine forme. Je baissai les yeux et laissai lentement échapper un soupir de soulagement en voyant que le test de Shaun s’était aussi stabilisé sur le vert.

— Et moi qui pensais pouvoir vider ta chambre, dis-je.

— Peut-être la prochaine fois, répondit-il.

Je le laissai s’occuper des tests tandis que je remplissais le réservoir d’essence. Il s’exécuta avec une efficacité remarquable, remettant les couvercles en plastique et déclenchant les distributeurs internes d’eau oxygénée, avant de jeter le tout dans un sac antidanger biologique tiré de la trousse de premiers secours. Le haut du sac devint rouge lorsqu’il le scella, le plastique fondant lors de la fermeture. Il était triplement renforcé, et il aurait fallu une force herculéenne pour l’ouvrir. Shaun s’assura quand même de la solidité du sceau et des coutures du sac avant de le ranger dans le compartiment de la sacoche réservé aux matières dangereuses.

Pendant qu’il se chargeait du confinement, je vidai le contenu du bidon d’essence dans le réservoir presque à sec : nous aurions pu tomber en panne pendant la poursuite…

Mieux valait ne pas y penser. Je remis le bouchon en place et rangeai le bidon vide. Shaun faisait déjà mine d’enfourcher la moto. Je me tournai vers lui, levant un doigt en guise d’avertissement.

— Tu n’as rien oublié ?

Il marqua une pause.

— Euh… tu veux retourner à Santa Cruz pour acheter des cartes postales ?

— Ton casque.

— On est au milieu de nulle part et la route est plate. On ne risque pas d’avoir un accident.

— Ton casque.

— Tu ne m’as pas obligé à porter un casque tout à l’heure.

— On avait une armée de zombies aux fesses. Maintenant qu’ils ne sont plus là, le port du casque redevient obligatoire. À moins que tu préfères marcher jusqu’à Watsonville.

Levant les yeux au ciel, Shaun défit la sangle par laquelle son casque pendait à la sacoche gauche et se le mit sur la tête.

— Là. Tu es contente ? demanda-t-il, la voix étouffée par sa visière.

— Aux anges. (Je me coiffai à mon tour.) Allons-y.

Les routes étaient dégagées sur le reste du trajet jusqu’à Watsonville. Nous ne croisâmes aucun autre véhicule, ce qui n’avait rien de surprenant. Plus important, nous ne rencontrâmes aucun infecté. Vous allez peut-être me trouver rabat-joie, mais j’avais eu ma dose de zombies pour la journée.

Notre camionnette était garée en bordure de la ville, à une bonne vingtaine de mètres de toute structure encore debout. Simple mesure de précaution : à découvert, il est plus difficile de vous tomber dessus sans crier gare. Je m’arrêtai et coupai le moteur. Shaun n’attendit même pas que la moto soit complètement à l’arrêt pour descendre ; il se rua vers la porte, arrachant son casque.

— Hé, Buffy ! cria-t-il. Tu as pu filmer quelque chose d’intéressant ?

Ah, l’enthousiasme de la jeunesse ! Pas que je sois beaucoup plus âgée que lui – quand nous avons été adoptés, aucun de nous n’avait de certificat de naissance, mais les médecins ont estimé que je devais avoir au moins trois semaines de plus que lui. À sa façon d’agir parfois, on dirait plutôt que la différence se compte en années. Je retirai mon casque et mes gants et les suspendis au guidon, avant de lui emboîter le pas sans me presser.

Un pour Un
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