Féérie pour les ténèbres 1

De
Publié par

De partout dans le royaume suinte la Technole, monceaux nauséabonds de déchets, de plastique et de bitume qui, en un autre temps, firent la gloire des hommes. Désormais, on ramasse cette Technole dans l’espoir d’y trouver la perle rare. À Caquehan la noire, sinistre capitale du royaume, l’officieur de justice Obicion est confronté à une énigme. À l’endroit où est apparu la Technole pour la première fois, on vient de découvrir un cadavre. Une jeune fille, énuclée, égorgée. Et dont les os sont de plastique. Dans le même temps, pour sauver sa tête, la belle Malgasta de Sponlieux est contrainte d’accepter un contrat : occire l’intrigante Dame Plommard. Mais comment tuer une personne dont le corps est rempli… de polystyrène ? Et puis il y a le poète Jobelot, qui n’a qu’un étrange mot à la bouche : Charnaille… Un nom qui éveille des échos du mystérieux En-Dessous. Ainsi débute Féerie pour les ténèbres, premier roman de Jérôme Noirez, fresque rabelaisienne où la fantasy est contaminée par la société de consommation.
Publié le : jeudi 1 mars 2012
Lecture(s) : 9
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782843444036
Nombre de pages : 227
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Extrait de la publicationFéerie pour les ténèbres









Jérôme Noirez
Féerie pour les ténèbres

2 Féerie pour les ténèbres








Le Bélial’ vous propose volontairement des fichiers dépourvus de dispositifs de gestion des
droits numériques (DRM) et autres moyens techniques visant la limitation de l’utilisation et de la
copie de ces fichiers.

• Sivousavezachetécefichier,nousvousenremercions.Vouspouvez,comme
vous le feriez avec un véritable livre, le transmettre à vos proches si vous
souhaitezleleurfairedécouvrir.Afinquenouspuissionscontinueràdistribuer
noslivresnumériquessansDRM,nousvousprionsdenepaslediffuserplus
largement,vialeweboulesréseauxpeer-to-peer.
• Sivousavezacquiscefichierd’uneautremanière,nousvousdemandonsdene
paslediffuser.Notezque,sivoussouhaitezsoutenirl’auteuretleséditionsdu
Bélial’,vouspouvezacheterlégalementcefichiersurnotreplateformee.belial.fr
ouchezvotrelibrairenumériquepréféré.

3
Extrait de la publicationFéerie pour les ténèbres
















Ouvrage publié sur la direction de Olivier Girard.

ISBN : 978-2-84344-402-9
Code SODIS : en cours d’attribution

Parution : mars 2012
Version : 1.0 — 24/02/2012

Illustration de couverture © 2011, Aurélien Police

© 2012, Le Bélial’, pour la présente édition
4
Extrait de la publicationFéerie pour les ténèbres

Chapitre 1
Obicion dans les rebuts
L E CRÉPUSCULE ÉTEND ses rets d’encre et de sang sur Caquehan. Une
constellation de lampadaires vient de s’allumer dans un frémissement électrique, et une lumière
pâle tombe sur le visage érodé de l’officieur de justice Obicion.
Qu’il déteste cette lumière ! C’est une lumière faite pour les rats… une lumière
faite pour des choses pires que les rats, en vérité.
Les pénonages misérables qui entourent la grande plaine aux rebuts disposent depuis peu de ces
troncs de béton chapeautés d’une lampe. Certains ont été installés par les services royaux,
d’autres ont poussé, simplement, comme poussent les herbes entre les pavés mal dégrossis.
Le vent attise l’odeur des rebuts, qui n’est ni agréable, ni nauséabonde, juste
bizarre. Il transporte aussi des lambeaux de papier, de plastique, qui s’accrochent aux
chevilles des passants, aux angles des murs, qui se plaquent comme une vilaine
moisissure sur les façades.
Le plastique, voilà une autre chose qu’Obicion déteste. Sentir contre soi cette peau
sèche, ni chaude, ni froide, c’est comme caresser la nuque morbilleuse d’un cadavre de
cinq jours.
Mais sans doute est-il trop vieux, trop nostalgique pour s’adapter aux
changements.
Son imperméable entrouvert se gonfle sous l’effet d’une bourrasque, laissant
deviner la pointe d’un fourreau et l’éclat terni d’une cotte. Il le referme. Les vêtements
sont sa seule concession aux temps nouveaux. Ils sont solides, chauds, doux à porter et
bon marché, du moins à Caquehan.
Mais son épée, pour rien en ce monde, il ne s’en séparerait. Les trois gardes qui l’accompagnent
ont bien une dague à la ceinture, mais c’est un attribut symbolique. Ils préfèrent les
pistolets automatiques tout droits sortis des rebuts. Obicion, lui, se méfie de ces armes.
Il est fréquent qu’elles s’enrayent ou qu’elles explosent, transformant la main du tireur
en une guenille rouge et déchiquetée.
Obicion sort de son col le pendentif marqué du sceau des officieurs de justice royal — une
potence faite d’épées entrecroisées —, car il y a un attroupement important au milieu de la
5
Extrait de la publicationFéerie pour les ténèbres
rue : des habitants du pénonage, quelques rebuteux habillés de tabliers de cuir rehaussés de
caoutchouc, des bourgeois de passage cachant maladroitement dans leurs pelisses des
rebuts achetés au marché noir…
Les gens s’écartent pour le laisser passer. Il fend sans peine la foule.
Le corps nu d’une jeune fille, une adolescente qu’on pourrait croire endormie si l’on faisait
abstraction de ses plaies exsangues, est allongé à l’endroit précis où les pavés anciens laissent la
place au bitume. Ses articulations, coudes et genoux, sont fracassées, mais Obicion ne
peut dire si c’est le résultat d’une chute violente ou de l’acharnement dément de son
agresseur. Sa gorge est ouverte en croix… et son visage… Obicion frémit… Il a été
énucléé, et les yeux comme deux billes abandonnées par des gamins, traînent dans le
caniveau.
Pourquoi ici ? se demande-t-il. Pourquoi à cet endroit précis ? Ce n’est pas n’importe
quel trottoir, n’importe quelle rue…
Il se tourne vers le plus âgé des gardes :
« N’est-ce pas ici que la Technole est apparue pour la première fois ?
– On le dit, Officieur. Je ne sais pas si c’est vrai.
– En tout cas, celui ou ceux qui ont laissé là cette malheureuse le croyaient. Faites
venir le fourgon. Nous emmenons le corps. Et n’oubliez pas les yeux… »
N’oubliez pas les yeux. Obicion soupire. Quel est ce métier qui l’oblige à
ordonner de pareilles choses !
Les clameurs des rebuteux au travail, et le brouhaha de leurs machines montent dans la nuit
naissante. Les curieux, lassés du spectacle de la mort, se dispersent en murmurant des
commentaires goguenards. Ils en ont vus d’autres, des plus atroces, et puis personne n’aime traîner
près de la plaine aux rebuts lorsque la nuit tombe.
« C’est étrange, fait remarquer le garde, que les rats ou les chiens ne l’aient pas
grignoté un peu… au moins les yeux. »
Obicion hoche la tête. La remarque est judicieuse. Cependant, il préfère n’ajouter
aucun commentaire ; inutile d’encourager les éclairs d’intelligence chez les exécuteurs.
C’est la troisième fois cette année que l’officieur de justice ramasse un cadavre dans ce
pénonage. C’est la misère qui pousse au crime, dit-on, Obicion sait intuitivement que la
misère n’a rien à voir avec ce cadavre-là.
Il a traîné son sens de la déduction dans tellement de fanges que ni le meurtre, ni
la misère, ni les appétits de ceux d’en bas n’abusent son esprit.

*

Le fourgon, dont l’habitacle sent l’essence, l’huile chaude et la pipe froide, roule et
cahote vers le Palais de Justice. Certes, il va plus vite qu’un cheval dans les rues étroites,
mais qu’il sent mauvais ! Le cadavre a été déposé à l’arrière et recouvert d’un simple drap. Obicion
est assis à l’avant ; il regarde d’un air désenchanté le crépuscule à travers la vitre
crasseuse.
6 Féerie pour les ténèbres
Caquehan n’a jamais été une belle cité. Son architecture râblée, lourde et chargée
semble n’avoir été imaginée que pour inspirer à ses habitants un accablement quotidien.
Au siècle dernier, quelques édifices plus graciles ont percé la chape des toitures, mais ils
ne sont pas parvenus à donner à l’ensemble la grandeur que l’on est en droit d’attendre
d’une cité royale. Le seul charme de Caquehan réside dans ses squares, nombreux et riches en végétation.
Enfin, encore faudrait-il qu’on les entretienne. Depuis un quart de siècle, toutes les attentions se portent
sur la grande plaine aux rebuts ; alors les squares sont devenus des jungles au cœur de la
ville, des jungles sombres dans lesquelles personne n’a envie de s’aventurer.
Et puis la Technole s’est mise à sourdre du sol, étirant ses inclusions, routes noires,
immeubles géométriques aux murs aussi fins que du papier, lignes électriques formant un filet
crépitant au-dessus des rues, et ses rebuts, amas d’objets incongrus, usés, rouillés,
s’animant au contact du fluide électrique. La morphologie de la cité a changé, oh, pas
radicalement, elle s’est juste encore un peu plus densifiée, alourdie… enlaidie…
« Vous pourriez nettoyer les vitres de temps en temps », fait remarquer d’un ton sec l’officieur à
son chauffeur.
Ce dernier hausse les épaules. Le fourgon, machine maladroitement rafistolée par des
compagnons mécaniciens dépassés, finira de toute façon aux rebuts.
Et d’ailleurs c’est de là qu’il vient.
Obicion froisse le sac plastique dans lequel le garde a soigneusement rangé la paire
d’yeux ramassée dans le caniveau. Il déchiffre le mot qui y est écrit en lettres rouges :
Intermarché, ignorant tout à fait ce qu’il peut signifier. Puis il regarde les poils
grisonnants de son poignet se dresser sous l’effet de l’électricité statique, avant de tendre le sac à
un subalterne imberbe assis à l’arrière.
La façade de brique du Palais de Justice, sur laquelle poussent des jardinets
verticaux de lichen, et que percent d’immenses baies vitrées destinées à voler en milliers
d’éclats à la prochaine révolution, se profile au bout de l’avenue.
Le Palais de Justice était autrefois le quatrième palais royal. On y croisait alors des
ambassadeurs de toutes les contrées du monde, de riches oisifs aux bras desquels
s’accrochaient des putains à moitié saoules, et des ministres, des conseillers, des maîtres
de guilde, des marchands partis faire fortune et revenus la dilapider. Puis les services du
Palais de Justice ont été déménagés, loin du centre, plus près des pénonages pauvres, en
marge du pouvoir et de ses mondanités, forçant Obicion à mener son travail dans un
labyrinthe de petites pièces, bureaux et cellules meublés de rebuts sur lesquels s’accroche
encore la crasse de laquelle on les a dégagés.
Il avait d’abord cru qu’on écartait la justice par crainte de son courroux, de son
entêtement incorruptible. Il était jeune, idéaliste, idiot ! Le pouvoir n’a jamais craint la
justice qui n’est faite que pour lui.
La vérité est que, du pouvoir, il ne reste que des miettes.
Et que la justice compte pour peu.
Le fourgon se gare au pied de l’édifice, poussant un grognement de pneus usés. Les
gardes en sortent le cadavre, qui s’est considérablement raidi durant le trajet. Le drap glisse et dévoile le
visage supplicié de la jeune fille.
7
Extrait de la publicationFéerie pour les ténèbres
« Portez le corps dans mon bureau », indique Obicion en s’extirpant à son tour du véhicule. Le
fourreau de son épée s’accroche dans la portière, et il peste contre cette carcasse étroite.
Les gardes lui jettent un œil amusé, un œil qui semble dire : « Il serait temps de prendre ta
retraite, vieillard. »
Les portes battantes du Palais de Justice s’ouvrent pour laisser passer le cadavre et
ses porteurs. Obicion leur emboîte le pas en s’abîmant dans la contemplation des pieds
nus et ensanglantés dépassant du drap. Elle a de jolis pieds, des orteils délicats, des
ongles nacrés, et ce, malgré la mort, malgré le sang séché qui délimite des îlots ambrés
sur la peau blanche.
Le visage fermé, l’officieur salue sèchement les gens qu’il croise sans leur prêter la moindre
attention, tout en gravissant les cinq étages d’escalier plongés dans la pénombre qui
conduisent à son bureau.
De jolis pieds…
Cela fait tant d’années qu’il n’a pas tenu, caressé, embrassé de jolis pieds. Douze ans
pour être précis ; depuis qu’il a été nommé à Caquehan, depuis qu’il a quitté la ville d’Enlori,
la ville dont les murailles sont des buissons de laurier. Une image nostalgique lui
traverse l’esprit : des roses trémières contre un mur blanchi à la chaux, les clapotis de la
rivière qu’un soleil vif fait miroiter, les sabots des passants claquant sur le pont de bois
franchissant cette rivière, l’odeur du laurier et des blés fraîchement fauchés… Ici, à
Caquehan, il n’y a que l’odeur des fluides gras et des rebuts qui fermentent, l’odeur des
cadavres sur le bitume, des égouts engorgés par ce qui y vit et de ce qui y meurt.
Le garde de tête pousse la porte de son bureau, une boîte étroite avec une fenêtre
donnant sur les toits et les amoncellements de la plaine aux rebuts, éclairée par la chiche
lumière d’une ampoule nue.
Le cadavre est posé sur une banquette de bois.
« Vous pouvez disposer, dit alors Obicion.
– Vous n’aurez plus besoin de nous ? demande le vieux garde.
– Non… Le cadavre me tiendra compagnie pour le restant de la nuit. Ne vous
inquiétez pas, j’ai l’habitude de papoter avec les morts. Allez donc vous saouler. »
Les gardes le saluent et s’empressent de disparaître pour aller exécuter ce dernier ordre, le
meilleur qu’ils aient reçu de toute la journée.
Obicion ferme la porte à clé, tire un tabouret et s’assoit devant le corps, comme un
veilleur funèbre. Après un instant d’incertitude, il retire d’un coup le drap qui le
recouvre.
Y avait-il parfois des meurtres à Enlori ? Oui, quelques-uns, et des duels également qui
finissaient toujours en plaintes douloureuses. Mais ce genre d’horreur, non…
Il entend au loin les trompettes dissonantes des klaxons, les cris de quelque pugilat et les
encouragements d’une foule stupide. Il doit y avoir un embouteillage du côté de la
CouronneBanlieue, ce cercle de pénonages presque entièrement constitué par les édifices de la
Technole, qui entoure à présent la cité « historique ».
Les voitures, il faut dire, tombent en panne plus souvent qu’elles ne roulent, générant encore un
peu plus de chaos, comme si le royaume n’en avait pas largement sa part.
8
Extrait de la publicationFéerie pour les ténèbres
Obicion s’allège de son épée, qu’il pose contre la banquette, puis il frotte ses yeux
fatigués.
« Qui es-tu, chuchote-t-il, pourquoi t’a-t-on fait ça, et qui te l’a fait ? Qui peut
faire de pareilles choses ? Je veux savoir… S’il te plaît… »
L’officieur n’a pas oublié la remarque du garde. C’est étrange que les animaux de
la ville n’aient pas pris leur part de viande morte… Une chose l’aurait-elle corrompue
au point que même les rats n’auraient pas voulu en festoyer ?
Ceux de l’En-Dessous ?
Obicion n’aime pas que les rioteux soient impliqués dans ses affaires ; non qu’il les
craigne plus que les hommes, mais il manque de moyens pour les poursuivre et les
punir. Personne, excepté quelques féeurs téméraires, ne s’aventure plus dans
l’EnDessous. Autrefois, il aurait pu demander leur aide, mais les nouvelles lois promulguées
l’année passée l’en empêchent. Les féeurs ont droit d’exercer leur art à Caquehan, sauf lorsqu’il s’agit
de justice, de religion, et de politique.
Il en est ainsi depuis que les relations entre les comtes d’Ando et le pouvoir royal se sont dégradées.
Les féeurs d’Ando sont tenus à l’écart, et il viendra bientôt un jour où ils seront proprement
chassés des terres royales.
Le pouvoir se délite depuis longtemps, rongé de l’intérieur par un envahisseur contre
lequel on ne peut lutter : la peur. Orbarin Oraprim, roi sans couronne, vieillit, grossit plus
exactement, dans le Premier palais, celui des pouvoirs temporels où l’on organise plus
de fêtes et de banquets que de conseils. La seule vertu dont peut se prévaloir Orbarin
Oraprim est la patience… À moins que ce ne soit rien d’autre que de la passivité.
Le temps des richesses fabuleuses générées par le commerce de la Technole est fini. Le
monopole est perdu depuis plus d’une décennie car les inclusions de Technole se sont étendues
bien au-delà de Caquehan, bien au-delà des terres royales. D’autres provinces profitent
du quatrième fluide, l’électricité, et de la quatrième matière, le plastique, du confort et de la chaleur,
des constructions de trente étages et des vêtements légers, des routes de bitume, des véhicules
à moteur, des téléphones, des radios… Oraprim n’en est plus le seul maître, et ceux qui
creusent la plaine aux rebuts à longueur de journée savent que ce n’est pas une richesse,
mais seulement une vastitude de saleté.
Peu importe, ce ne sont plus mes affaires… Je suis trop vieux pour me soucier de
l’avenir.
Il reporte toute son attention sur le corps de la jeune fille. Il ne fait nul doute
pour lui que l’aura des rioteux entoure ce pauvre cadavre. Et pourtant, l’hypothèse ne le
satisfait pas totalement. S’ils sont connus pour faire subir d’affreux sévices à ceux qui
tombent entre leurs mains, il est bien rare que l’on retrouve une de leurs victimes à la
surface.
Bon, malgré la nuit, la mauvaise lumière, la fatigue et l’odeur de mort, il faut se
mettre à l’ouvrage.
Obicion se penche sur le cadavre, lui ouvre la bouche, observe ses dents, sa langue,
renifle ses cheveux, puis il regarde entre ses jambes. Quelqu’un qui le verrait à cet
instant se méprendrait sur ses intentions. Le crime est sa seule et unique préoccupation ;
9
Extrait de la publicationFéerie pour les ténèbres
c’est pourquoi il obtient de temps en temps, à la différence des autres officieurs,
quelques résultats.
Les cheveux de la jeune fille sentent les sèves capiteuses et non le mauvais
shampooing des rebuts. Elle est encore vierge et n’a subi aucun assaut sexuel. Il y a des
traces de bagues à chacun de ses doigts ; il est probable que ce ne soit pas ses agresseurs qui les lui aient
enlevées, mais un détrousseur ayant trouvé le corps avant tout le monde.
Et que signifient ces blessures aux articulations ? Maintenant qu’il peut les
examiner plus attentivement, il est évident qu’elles ne sont pas la conséquence d’une
chute, mais plutôt celle de coups donnés avec une pierre ou un marteau. Et les yeux,
pourquoi les lui avoir arrachés ?
Obicion fait surgir une pince de sa poche, puis il se met à triturer la chair tuméfiée du genou
droit avant d’en retirer un éclat de rotule. Il l’observe à la lumière de l’ampoule, avec le visage
concentré du joaillier expertisant une gemme.
« Quelque chose ne va pas… »
Il répète l’opération avec d’autres esquilles osseuses ou cartilagineuses.
« Par Dieu et le Triple Supplice ! Ce n’est… pas… de… l’os ! On dirait… »
Une boule de frayeur vient plomber son ventre, sa main se met à trembler, sa
respiration se fait laborieuse et sifflante. Il observe à nouveau chaque débris, il les
nettoie même des dernières traces de chair avec le pan de son pardessus.
Mais il doit se rendre à l’évidence, ses yeux ne l’ont pas trompé.
Obicion sent le poids de sa découverte appuyer sur sa gorge avec la fermeté d’une main
d’étrangleur. Il cherche désespérément du regard une bouteille d’eau ou d’alcool ; mais il n’y a,
pour soutenir son courage vacillant, que la nuit, les embouteillages lointains et le sentiment
pénible d’être seul face aux ombres.
« Dieu ! Dieu ! Ce n’est pas de l’os… Ce n’est pas de l’os ! C’est… du plastique ! »
10
Extrait de la publicationFéerie pour les ténèbres
Chapitre 2
Estrec de Gourios et ses problèmes de plomberie
Dans le chaos de la grande plaine, les rebuteux achèvent leur travail. Les énormes
machines qui fouillent et creusent la Technole se sont arrêtées, bien que les fumées
noires de leurs échappements flottent encore au-dessus du sol.
Il est temps pour cette corporation brutale et âpre au gain d’améliorer le
quotidien, en plus du marché noir et du trafic de produits chimiques. On pousse les
derniers chariots remplis de télévisions, de téléphones, de robots ménagers, de vêtements, de
débris de plastique, de sacs de ciment, de pots de peinture, de livres imprimés, de matelas à ressorts, de
lampes de chevet, de cuvettes, de bouteilles consignées, de transistors à lampe…
Les fusils de chasse remplacent alors les pelles et les râteaux, car au crépuscule, on
chasse le lutin qui pullule dans les rebuts comme des lapins dans une garenne.
Estrec de Gourios, qui attend pourtant avec anxiété ce moment, comme chaque soir
depuis bientôt dix mois, sursaute au premier coup de fusil aussitôt suivi du cri pathétique d’un
lutin touché à la tête.
D’autres coups de feu et d’autres cris ébranlent la nuit.
Estrec s’éloigne de la fenêtre de son appartement, au dix-septième étage d’un
gigantesque immeuble né de la Technole, et dont l’immense muraille grise donne directement sur la plaine
aux rebuts. Il craint les balles perdues. Il n’y a pas si longtemps, son voisin du dessus a été
abattu alors qu’il accrochait son linge à son balcon.
Un cri plus perçant fait s’envoler la nuée de pigeons qui niche sur les fenêtres. Ce
sont les rebuteux qui mettent fin à l’agonie d’un lutin à coups de crosses et de manches de
pelles.
Les lutins ne sont guère plus intelligents que des rats, mais ils sont humanoïdes, et de
loin, on peut les confondre avec de jeunes enfants ; d’autant plus que certains s’habillent de vêtements
trouvés ou de sacs en plastique percés. L’acharnement avec lequel les rebuteux les chassent
donne la nausée à Estrec.
Malheur au gamin qui viendrait à passer sur la plaine à l’heure de la chasse ; on le
confondrait avec un lutin et il serait abattu. D’ailleurs, la chose s’est déjà produite.
Chaque soir, les rebuteux massacrent une dizaine de ces petits primates aux yeux
globuleux. Ensuite, ils s’empressent de rentrer dans leurs familles, embrassent leur
11
Extrait de la publicationFéerie pour les ténèbres
femme et leurs nombreux enfants, mais il y a encore sous leurs ongles et sur leurs
tabliers le sang de ces créatures.
La viande est appréciée, bien qu’elle soit un peu flasque et qu’elle manque de goût.
Les lutins sont dépecés sur place, la viande partagée et les restes abandonnés. Plus tard, dans la nuit,
Estrec en est souvent le témoin, les lutins viennent se nourrir des restes de leurs morts.
Estrec n’a que vingt-trois ans, mais comme tous les féeurs professionnels, il en
paraît presque le double. Durant cinq ans, il a féé pour le pouvoir royal, mettant son
exceptionnel don de vertige au service de la justice et de la diplomatie. Mais les nouvelles
lois l’ont acculé au chômage, l’obligeant à vivre dans le plus crasseux et le plus moderne
des pénonages, sur les rivages de cet océan de détritus, dans le grondement des
machines, la folie des rebuteux, les exhalaisons toxiques de la Technole et des moteurs
que le vent d’est, chaque matin, fait monter jusqu’à lui.
S’il reste à Caquehan, c’est qu’il sait qu’il ne trouvera pas meilleur accueil à Ando,
la ville de toutes les féeries, car il n’en est pas originaire. Les comtes d’Ando et les
hautféeurs de la cité méprisent les féeurs qui ne sont pas nés dans le berceau enneigé de la
féerie, n’hésitant pas à les accuser de charlatanisme. Lui, il est né à Gourios, un village
étrange, presque mythique, puisque, par un caprice que personne n’explique, Gourios
ne se situe jamais à la même place, si bien que lorsque l’un de ses habitants vient à le
quitter, c’est sans espoir d’en retrouver un jour le chemin. Gourios existe pour ceux qui
y vivent, ou pour ceux qui y ont vécu. Pas pour les autres.
Il y a encore moins d’un an, Estrec, et ce malgré son jeune âge, brillait à la cour.
On respectait et on craignait même son savoir concernant l’En-Dessous, et les relations
de bonne entente qu’il était parvenu à nouer avec les rioteux.
Maintenant, Estrec a des préoccupations d’un genre radicalement moins noble : sa
plomberie fuit de toute part, et une multitude de petits jets d’eau transforment
progressivement son appartement en bassin. Chaque jet d’eau s’ingénie à asperger les
murs, le plafond, le plancher et les fenêtres. Cela l’amuse, l’enchante même, mais c’est
vrai qu’il en faut peu pour enchanter un féeur.
En revenant vers la table recouverte de formica qu’il avait quittée l’instant d’avant
pour guetter le début de la chasse, il glisse sur une flaque nouvellement formée. Il voit
son pied nu le dépasser, et songe que, sans doute, son corps va suivre.
Dans un fracas liquide, Estrec de Gourios, féeur sans travail, qui s’est illustré par
le passé dans bien des manœuvres magiques, s’étale douloureusement sur le carrelage de
sa cuisine. Sept petits jets d’eau moqueurs viennent arroser son visage. Ce qu’il s’entend
crier ne fait d’habitude pas partie du vocabulaire d’un féeur.
Peut-être serait-il temps de trouver un plombier.
Le problème, c’est qu’il y a bien plus de pourvoyeurs de Technole que de
réparateurs. Ils veulent tous profiter de la manne, mais bien peu veulent comprendre
comment elle fonctionne. Les rebuteux accumulent, les artisans nettoient, assemblent et
revendent. Ensuite, c’est à chacun de se débrouiller. Le raccordement des tuyauteries à
la nappe phréatique est une œuvre empirique, mais, ainsi que le dit le ministre des Égouts
et des Détritus : « Globalement, cela marche. » Même cette affirmation est un pieux mensonge. Estrec,
12
Extrait de la publicationFéerie pour les ténèbres
étalé au milieu de sa cuisine, noyé sous l’acharnement des fuites, en prend toute la mesure.
Et qu’on ne lui parle pas d’eau chaude ! Il n’en a pas vu la moindre goutte depuis des mois.
Dehors, la chasse prend déjà fin. La nuit est tombée, même si les ténèbres sont
largement dévoyées par la lumière confuse des lampadaires, et la prudence incite les
rebuteux à rentrer chez eux car on ne sait jamais ce que l’odeur du sang fraîchement
versé peut attirer.
Estrec de Gourios connaît bien les rioteux pour avoir vécu de longs mois en leur
compagnie. Les fondations les plus profondes de l’immeuble, tout comme celles des
autres immeubles, leur servent parfois d’habitation.
Le féeur, ruisselant et contusionné, écoute la nuit. Oui, ils sont là, sous ses pieds,
dans les caves que personne n’ose utiliser. Et il les entend : les entiers, les émiettés, les
esmoignés, les ossifiés, les fraselés. Eux aussi donnent la chasse aux lutins. Ils aiment ce
qui est petit, fragile et juteux, mais leur réputation de monstres cruels est infondée. Estrec, en tout
cas, n’a jamais eu à se plaindre de leur hospitalité.
Certes, il y en a qui sont à éviter. Les fraselés et leur goût insatiable pour la chair
meurtrie sont imprévisibles. On ne sait jamais quels désirs vont éveiller en eux la proximité
d’un corps tiède et mou. Un fraselé qui se laisse tomber sur un humain a tôt fait de
l’égorger, de l’éventrer, de le décerveler, de le dépiauter, juste pour se dégourdir les
articulations.
Et des articulations, un fraselé en possède beaucoup.
L’En-Dessous est mal connu des humains. Peu sont ceux qui savent par exemple que la
Technole a envahi le sous-sol, et que les rioteux profitent eux aussi de ses objets et de ses
infrastructures. Estrec a connaissance d’un lotissement souterrain de plus de trois cents
maisons où les rioteux se sont installés et prospèrent en paix. Il est également fréquent
qu’un immeuble pousse dans les deux sens et qu’il y ait autant d’étages de caves que
d’étages d’habitation.
Après s’être déshabillé et essuyé, le féeur erre nu dans l’appartement. Son torse porte les
morsures affectueuses des habitants de l’En-Dessous. Les féeurs ont besoin de nudité
pour créer des liens entre le haut et le bas, entre les hommes et les rioteux, entre la
réalité et l’illusion.
Comme chaque nuit, Estrec laisse doucement son esprit choir dans l’En-Dessous. La chute de
l’esprit est moins douloureuse que celle du corps – il vient d’en faire l’expérience – mais elle est plus
éprouvante.
À présent, bien que rien dans son regard ne l’indique, il vertige. Il traverse les
étages, les uns après les autres, doucement d’abord, puis de plus en plus vite. Il voit des
familles attablées, des couples enlacés, des vieillards figés devant une télévision qui ne diffuse
que de la neige, des fumeurs d’opium et d’autres qui s’injectent les dangereuses drogues
trouvées dans la Technole. Il franchit enfin le rez-de-chaussée, la limite, la frontière. C’est
toujours une sensation exaltante que de quitter un monde pour un autre.
Il atteint les caves. Les premières sont vides, mais les autres sont remplies de
présences murmurantes. Les rioteux. Ils sont là, difformes ou presque humains, occupés comme
13
Extrait de la publicationFéerie pour les ténèbres
les locataires de l’Au-Dessus, à se nourrir, à faire l’amour, à jouer, à regarder le temps
passer.
Il vertige toujours plus bas, toujours plus vite.
Certains rioteux, les ossifiés en particulier, dont le squelette externe est sensible aux choses
immatérielles, le remarquent. Sa nudité ne gène personne, car les rioteux vivent nus. Ils
le saluent. Il les salue en retour et vertige de plus belle.
Onze étages de cave plus bas, il s’arrache aux dernières racines de l’immeuble, mais
il continue à vertiger, car l’En-Dessous ne semble connaître aucune limite.
Il traverse des hangars vides et ténébreux, des infrastructures de verre et d’acier,
des usines aux machines immobiles. La Technole encombre le cœur même du monde, et
la plaine aux rebuts n’est qu’une petite éruption, la nausée d’une terre goinfrée d’objets
nés d’on ne sait où, d’on ne sait quoi.
Estrec peut longtemps vertiger comme un pêcheur de perles lesté de plomb qui se
laisse couler dans l’abîme. Il va là où même les rioteux ne s’aventurent pas, dans les
entrailles du monde, ce que les peuples de l’En-Dessous appellent le Fondril, un
territoire de solitude où il est présomptueux d’espérer se rencontrer soi-même. Ainsi que
le pêcheur de perles, il risque la noyade, mais c’est une noyade dans l’abandon et la
claustration.
Il lui faut remonter maintenant ; vertiger trop longtemps est imprudent… La
pression qu’exercent sur lui les ténèbres fait siffler ses oreilles, accélère son rythme
cardiaque et sa respiration. Il se tient debout dans le couloir qui mène à sa chambre,
livide et tremblant, mais il est aussi à quelques lieux verticaux de là, englouti par le
vide. Un maelström de néant l’attire toujours plus profondément. Il est à la fois terrifié
et fasciné, car jamais il n’avait vertigé aussi loin.
Il traverse le toit d’un gymnase pris dans des gravats argileux et dont les murs
suent littéralement de l’ombre… Une ombre qui tressaille, qui semble douée d’une
espèce de vie, ce même genre de vie qui agite les entrailles ouvertes d’un animal attaché
à une table de vivisection, et que l’on souhaite voir s’éteindre au plus vite.
« Qu’est-ce que c’est ? Non ! C’est impossible ! C’est impossible ! Impossible ! »
Soudain, Estrec coupe le fil psychique qui le relie aux profondeurs. Son corps retient un
hurlement de panique, il perd le contrôle de ses sphincters. Il veut remonter, remonter à
tout prix, ne pas rester un instant de plus dans ces lieux effroyables où palpite la folie.
Son corps tombe à genoux sur le sol du couloir, et il se mord la langue jusqu’au
sang pendant que son esprit remonte à une vitesse folle, sans s’accorder le moindre palier
de méditation. Les rioteux ne le remarquent pas tant il passe rapidement à travers leur
monde.
Il traverse les onze étages de caves, puis les dix-sept étages qui le séparent de son
corps. Le choc est brutal au moment où il réintègre sa chair, et il est agité de
convulsions pendant plusieurs minutes.
Lorsque, enfin, il retrouve le contrôle de son corps épuisé et meurtri, il se met à
ramper jusqu’à son lit et se glisse dans les draps. Il grelotte de froid et de terreur. Il
14
Extrait de la publicationFéerie pour les ténèbres
voudrait surtout ne plus penser à rien, mais il n’y arrive pas, et les images de ce qu’il
vient de vivre l’assaillent sans merci.
Car, dans le gymnase des profondeurs, il y avait quelque chose, quelque chose
d’impensable, quelque chose qu’il n’avait jamais vu, ni en vertige, ni en rêve, quelque chose qui
possède cent trente et une bouches — il n’a pas compté, mais son intuition de féeur le
lui dit — d’hommes et de rioteux, cent trente et une bouches qui gémissaient
doucement en une polyphonie funèbre troublante de justesse.
Cent trente et une bouches pour un seul corps… C’est cent trente bouches de
trop.
Il arrive parfois qu’à force de vertiger, on se trouve confronté à des illusions
volatiles, mais une telle étendue de monstruosité, plus grotesque encore qu’une larve à
folie crachée par un féeur malade, ne peut être une illusion.
Non, les illusions sont de petites créatures délicates, des nuages zoomorphes qui
partent en écharpes de brume bleutée lorsque l’on s’approche d’elles.
Cette chose était tangible dans toute son horreur, dans ses plaintes, dans l’ombre qui la
recouvrait, plus tangible encore que l’inclusion de Technole qui l’abrite. Il y avait là
une malfaisance qui est au-delà de ce qu’un féeur connaît du visible et de l’invisible.
Plus qu’une malfaisance, cette chose était un édifice de malfaisance.
Depuis quand repose-t-elle dans ce gymnase souterrain ? Estrec vertige
régulièrement depuis son appartement, souvent très profondément, bien en deçà du
territoire des rioteux, mais il n’a jamais rien rencontré, ni de vivant ni de mort dans les abysses
ultimes du Fondril. Il est vrai toutefois que la trajectoire d’un féeur qui vertige n’est jamais exactement
verticale. Elle prend un angle, appelé angle de vertige, qu’il est impossible de prévoir ou
même d’évaluer. Un tel angle l’aurait-il par hasard conduit dans ce lieu ? C’est
possible…
À moins que le hasard n’y soit pour rien.
Estrec de Gourios, épuisé, finit par s’endormir d’un sommeil lourd et heureusement dénué
de rêve.
15
Extrait de la publicationFéerie pour les ténèbres
Chapitre 3
Malgasta de Sponlieux manque de se faire gratter
Dans l’unique taverne de Sponlieux, qui a connu plusieurs noms, mais qui n’en a
plus aujourd’hui, il n’est nul besoin de balayer le sol. La marée paresseuse de la Mer
Clapotante s’en charge à intervalles irréguliers, déposant sur un plancher putride les
limons bruns et verdâtres de l’océan. Les consommateurs ont l’habitude. Ils lèvent les
pieds, se recroquevillent en position fœtale sur leurs chaises, mais n’en continuent pas moins à
boire leur bière de varech.
À la table centrale, une planche bombée posée sur deux tréteaux, Pellebosse le
ramasseur d’huîtres, qui, lui, ne lève jamais les pieds, tend vers le plafond sa chopine en
beuglant, ému et ivre surtout, quelques souvenirs. Face à lui, Mainbote et Procace, tout
aussi ivres, hochent la tête.
« Malgasta, oui, pour sûr, je me souviens, des cuisses splendides… Et quel rire !
Même les plus aigris pochetrons retrouvaient un brin de joie en entendant ce rire. Elle
aimait l’amour. Partout et par tous les temps. Mais fallait pas lui chercher noise…
Quelles cuisses ! Blanches et veloutées. Musclées et potelées. Ah ! Par contre, malheur
au goujat ou au ramolli de quoi tu sais. C’était vivement torché. Malgasta, défénestreuse
d’hommes ! Le lit entier parfois y passait. Zou ! Le gars avait intérêt à s’accrocher. Je te jure. Et à
la dague, elle était pas manchote. Même ivre à en ramper par terre. Tout de même, ce
rire… Elle buvait une pinte. Elle riait. Elle embrochait une bedaine poilue. Elle riait.
Elle se faisait monter. Elle riait. Toujours. Elle rira quand la mort passera la prendre. Et
la mort, il vaudrait mieux qu’elle soit bien pourvue entre les jambes. Sinon, je crois bien
que Malgasta saura lui faire son affaire.
– Qu’est-ce qu’elle est devenue ? demande Mainbote qui a passé deux ans dans les
geôles de Vicerince et qui vient juste d’être libéré.
– Elle est partie avec Pigin, le pirate, écumer la Raffarde à bord de son sale
navire…
– C’est devenu une aventurière, ajoute Procace en épongeant sa moustache pleine
de bière.
– Ça a toujours été une aventurière. Sponlieux, c’était bien trop petit pour elle.
– Tu crois qu’elle a fait fortune ?
16 Féerie pour les ténèbres
– Fortune ? Avec Pigin ? M’étonnerait…
– Elle reviendra peut-être.
– Il y en a qui aiment revenir à l’endroit où ils sont nés… Mais quand t’es né à
Sponlieux, tu n’as qu’une envie, c’est de ne plus jamais en entendre parler.
– C’est ma foi vrai ! »
Les trois compagnons de boisson trinquent en riant de ce rire triste qui est le propre des
gens de Sponlieux.
Sponlieux, voilà un nom que la plupart des cartes oublient de mentionner. Mais
qui aurait une bonne raison d’y venir, à moins de vouloir terminer sa vie dans la vase à
se faire rogner les pieds par les étrilles ?
Si les bourgeois de Caquehan, les bigots de Sainterel ou les courageux pêcheurs d’Aspe ignorent tout
de Sponlieux, au moins connaissent-ils Vicerince. La colle de poisson de Vicerince est la
meilleure du monde ; grâce à elle, Barugal le Fou décore les murailles de sa forteresse
avec le corps de ses ennemis. Un jour, il y a collé cent bonshommes, et ni la pluie, ni le
soleil, ni les attaques des corbeaux n’ont réussi à les décrocher. Ils doivent y être encore.
Les seigneurs de Vicerince ont fait fortune grâce au fichoiro, le poisson glu qu’on
ne trouve que dans la Mer Clapotante. Il est infect à consommer, ce n’est qu’une outre
de bile et de vinaigre, mais il contient, dans trois grosses glandes, cette colle miraculeuse
qui s’échange contre de l’or, des épices, du pouvoir et des rebuts.
Les fondateurs de Vicerince avaient bien du courage, ou la fièvre les avait rendus
fous. Coincés entre les marigots saumâtres et la Mer Clapotante qui ne connaît ni
tempête ni forte marée, ils cherchèrent des sources, mais n’en trouvèrent aucune. Ils
essayèrent de creuser des puits, mais ceux-ci se remplirent d’une boue malodorante
avant d’être tout bonnement avalés par le sol.
Sur les terres de Vicerince, l’eau potable n’existe pas.
Au large, à quelques encablures de la côte, se dresse une petite île montagneuse.
Les fondateurs de la ville décidèrent de la visiter, et comme Dieu est habile à faire
souffrir les hommes et à se moquer de leurs aspirations, ils y découvrirent des sources,
de nombreuses sources d’eau claire, fraîche, limpide. Mais hélas, l’île était si escarpée et si petite
qu’il ne pouvait être question de s’y installer.
Au début, des bateaux firent la navette pour apporter l’eau douce si précieuse vers
les terres salées de Vicerince. Cela suffisait pour abreuver la colonie ; du moins jusqu’à
ce que l’on pêche le premier fichoiro. Vicerince connut alors une immédiate prospérité.
On lutta contre les marais pour étendre le territoire, on éleva des maisons de pierre, des
églises, un gigantesque marché couvert, on construisit un port aux quais dallés de marbre rose,
et, face à lui, un palais immense.
Ce palais est aujourd’hui encore l’un des plus magnifiques de tout le royaume. Sa
façade sur laquelle alternent balcons et terrasses, larges fenêtres de verre bleuté, carreaux
de faïence, panneaux de cuivre et d’argent figurant des scènes maritimes, fait
l’admiration des visiteurs, marchands fortunés, poètes, musiciens et savants dont aiment
à s’entourer les seigneurs de Vicerince pour compenser leur propre manque de talent.
17
Extrait de la publicationFéerie pour les ténèbres
Lorsque les quelques cabanes des premiers colons firent place à une ville, se posa plus que
jamais le problème de l’eau. Des charlatans, il y en eut pléthore pour vendre des machines à dessaler
la mer. Certaines faisaient d’ailleurs leur office, mais c’était bien insuffisant. Les barriques
remplies aux sources de l’île ne suffisaient plus, et convoyer de l’eau comme s’il s’agissait de
vin précieux, c’était à coup sûr se ruiner en une décennie.
L’architecte du palais seigneurial prit un soir la parole. Il était ivre car le repas se
déroulait dans une atmosphère morose de défaite. Il dit aux marchands et à ceux qui
s’étaient proclamés seigneurs :
« Faisons un aqueduc… Oui, relions l’île à Vicerince par un aqueduc… Un
système d’irrigation maritime… Un ouvrage unique en son genre… Mon Dieu, cessez
de me regarder comme ça, vous me faites peur ! »
L’idée était audacieuse, absurde même, mais personne n’en formula de meilleur. Alors, ainsi fut
fait.
La Mer Clapotante est peu profonde et ses fonds constitués de roches solides.
Néanmoins la construction de l’aqueduc prit seize années, et il fallut guerroyer à droite
à gauche pour recruter de la main-d’œuvre. L’élégant projet de l’architecte, qui mourut entre temps, fut
remanié. On lui préféra une construction sans charme, un couloir de pierre à l’imperceptible
déclivité dans lequel coule doucement l’eau potable de l’île ; un débit lent mais satisfaisant pour
assurer l’approvisionnement de la ville.
Petit à petit, quelques habitants, parmi les plus pauvres de Vicerince, émigrèrent sur l’île. Ils
s’installèrent au nord, là où débouche l’aqueduc. Certains se mirent à pêcher l’étrille,
d’autres furent employés à l’entretien de l’aqueduc et du canal qui recueille l’eau des
sources. De misérables maisons de bois furent construites le long de ce canal.
Sponlieux. C’est ainsi que fut nommé ce village misérable, et ce nom devint
également celui de l’île. À mesure que le temps passait, les contacts avec la ville se firent de plus
en plus rares. À présent, seule une poignée de gardes, affectés à la surveillance du canal, s’y
relaient chaque mois. Et ce n’est certes pas une promotion ! Ils ont ordre de mater toute
velléité d’insurrection, mais le mauvais alcool s’en charge avec plus d’efficacité, et de veiller à
l’interdiction de la pêche au fichoiro, strict et coûteux privilège des pêcheurs de la ville. En dehors de
ça, les seigneurs de Vicerince se moquent du sort de Sponlieux et de ses habitants.
Un incident survint, l’année dernière. Un groupe d’habitants mis au désespoir par
la misère s’introduisit dans le sombre conduit de l’aqueduc. Ils le remontèrent jusqu’à la
grande citerne qui collecte l’eau douce à l’arrivée. Leurs buts étaient vagues, mais les
gardes qui les attendaient à la sortie n’eurent aucun mal à les capturer. On leur fit
raconter qu’ils cherchaient à saboter la citerne — c’était peut-être bien ce qu’ils
cherchaient à faire —, puis on les exécuta selon la coutume de Vicerince : par
absorption d’eau saturée de sel, après que tous les orifices naturels du corps ont été
scellés à la colle de fichoiro.
Il y eut des représailles. Les gardes voulurent brûler les maisons de Sponlieux, mais
le bois était tellement gorgé d’eau que rien ne prit. Faute de mieux, ils agressèrent quelques
habitants, leur cassèrent bras et jambes et les jetèrent au large. Pour éviter qu’une telle
expédition soit à nouveau tentée, on fit venir d’Aspe une chose affreuse. Personne ne sait de quoi il
18
Extrait de la publicationFéerie pour les ténèbres
s’agit, mais en tout cas cette chose fut lâchée dans le conduit de l’aqueduc, et à en croire
les témoignages, elle y est toujours. Au-dessus de l’aqueduc, des grilles solides furent
élevées. Trois momies de sirènes, qui, selon la superstition, ne peuvent être enjambées
sous peine de perdre aussitôt la vie, y furent attachées. L’une près de la sortie, l’une près de l’entrée,
la troisième à mi-parcours.
Malgasta naquit dans une cabane, au bord du canal, entre l’humidité des ruisseaux et
celle de la Mer Clapotante. Elle apprit à capturer les étrilles, à échapper à l’étreinte des ivrognes et à
accommoder le varech. Longtemps, son travail consista à ramasser les éponges échouées sur la
grève ; un petit commerce d’appoint avec les rares navires qui daignent faire halte. Car à
Sponlieux, point d’élevage, point de culture ; par manque de place et par manque de
terre. Une forêt de conifères aux troncs maigres couvre bien les pentes escarpées de l’île,
mais leur bois ne vaut rien.
Non, à Sponlieux, il n’y a que les étrilles et les éponges.

*

Pellebosse entame sa cinquième pinte. La mer s’est retirée, laissant autour des
pieds de tables et des chaises des tignasses de varech. Plusieurs escargots marins ont
colonisé les chausses de Pellebosse ; quand il aura un petit creux, il s’en gobera un ou
deux.
Il jette un œil à ses deux compagnons dont les visages se sont brusquement figés
dans une expectative qui leur donne un air particulièrement idiot.
« Eh bien quoi ? » grogne Pellebosse.
Procace laisse pendre mollement sa mâchoire inférieure avant de lui répondre :
« Mal… Malgasta…
– Tu veux que je t’en parle encore ? Tu t’es amouraché d’elle ? »
Un rire sonore et joyeux, un rire inimitable qui illuminerait la vie des plus
malheureux, retentit alors dans son dos.
« Procace s’amouracherait même d’une limace de mer ! »
Pellebosse bondit de sa chaise. Son visage mangé par le sel vire à l’écarlate quand il
reconnaît la fille aux cheveux roux et à la poitrine généreuse qui se tient devant l’entrée
de la taverne, les mains sur les hanches.
« Malgasta !
– Et oui, mon pauvre Pellebosse, Malgasta !
– Tu es revenue ?
– Je crois bien… »
Sans attendre d’invitation, Malgasta s’assoit à la table de Pellebosse. Procace, pataud et
empressé, lui sert aussitôt une chope de bière de varech.
« Eh bien, dit-elle en humant l’odeur de la mousse, j’avoue que je me serais bien
passée de goûter à nouveau à ce jus !
19 Féerie pour les ténèbres
– Cinq ans, scande Pellebosse qui n’en revient pas, cinq ans ! Tu es partie depuis
cinq ans ! Et tu reviens ! À Sponlieux ! Mais quel désespoir te ramène à ta vasière
natale ?
– J’en avais assez de Pigin. C’est vrai qu’il m’a séduit avec ses beaux yeux. J’étais jeunette. C’est
pas que je lui en ai voulu de me tromper avec toutes les filles qu’il croisait, je l’ai trompé à des
tas d’occasions également, mais il était bête comme une huître, voilà la vérité. Je lui ai
sauvé la vie à trois reprises. Alors… Sans rancune…
– Et tu as fait fortune ? » demande Procace.
Le rire rugissant de Malgasta éclaire de nouveau la triste taverne.
« Fortune ? Fortune ! Tu vois cette robe renforcée de cuir de raie, et cette dague
d’Hastivel. La voilà ma fortune. C’est la seule. Si j’avais fait fortune, tu crois vraiment
que j’aurais demandé à Pigin de mouiller sa barcasse à Sponlieux ?
– Non, reconnaît Procace.
– Et vous, depuis cinq ans, qu’avez-vous fait ? »
Pellebosse fait le récit pathétique de la tentative de sabotage des citernes de
Vicerince, pendant que Malgasta remplit de bière son gosier asséché par les embruns.
« Et on les a salés en place publique, conclut-t-il sombrement.
– Enflureux ! s’exclame la jeune femme. Les jeunes seigneurs de Vicerince ont des
écus et de vilaines petites couilles ! C’est par là qu’il faudrait les pendre. Eux et tous les
marchands qui s’engraissent sur notre malheur ! »
La bière de varech est aussi forte qu’amère, mais avec un ragoût d’huîtres et de
l’éponge frite, on finit par s’y faire. En tout cas, elle exacerbe la colère de Malgasta. Au
cours de ses voyages, elle a croisé des gens libres, des paysans prospères, des
communautés sages et heureuses. Elle a appris que la misère n’était pas une fatalité,
comme ont tendance à le penser tant ceux qui la subissent que ceux qui en profitent.
« Quand il n’y a pas de justice, maugrée-t-elle, il reste le tranchant des dagues !
– Calme-toi. Ça ne sert à rien, ils sont morts en idiots.
– Ah ! Tu as raison ! Une bande d’idiots ! Vous êtes tous une bande d’idiots !
Sponlieux, c’est l’île des sots, des crétins ! Saboter les citernes ! Stupidité ! Cette eau,
elle nous appartient. C’est sur notre île qu’elle coule, non ? »
Les autres consommateurs la regardent comme si elle était folle. Personne n’a envie
de se risquer à nouveau à braver les seigneurs de Vicerince. La ville se dresse à l’autre bout
de l’aqueduc, dans les brumes marines. La lumière fait étinceler le marbre humide
comme un rubis. Dans le port, on voit des navires aux voiles étranges, et lorsque le vent est favorable,
on peut sentir l’odeur des épices, de l’ambre, de l’encens. C’est ainsi. À Sponlieux, on regarde
Vicerince avec envie, colère parfois, mais surtout avec respect et soumission.
« Parle-moi du monstre, demande Malgasta au ramasseur d’huîtres.
– On ne sait rien. Il vit dans le conduit, mais personne ne l’a jamais vu ni entendu. On nous a
seulement mis en garde contre lui.
– Mais de quoi vit-il ? Il faut bien qu’il se nourrisse !
– Il y a des monstres qui sont connus pour jeûner de nombreuses années, fait
remarquer Mainbote.
20 Féerie pour les ténèbres





Bifrost n° 64
Spécial Jérôme Noirez
Disponible en version numérique
226 Féerie pour les ténèbres










Retrouvez tous nos livres numériques sur
e.belial.fr

Un avis, un bug, une coquille ?
Venez discutez avec nous sur
forums.belial.fr
227
Extrait de la publication

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.