Ferrand et Mariette, influence de la lecture des romans, et vices de nos lois, par l'abbé Adolphe de Bouclon

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P.-J. Camus (Paris). 1847. In-8° , XIX-447 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1847
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FERRAND ET MARIETTE
INFLUENCE
DE LA LECTURE DES ROMAINS
ET VICE DE NOS LOIS
PAR
L'ABBE ADOLPHE DE BOUCLON.
Que -ni SUttl sont sapite
TOME PREMIER.
PARIS
TYPOGRAPHIE
DE II. VRAYET DE SURCY,
rue de Sevres, 37.
LIBRAIRIE
DE P.-J. CAMUS.
rue Cassette. 20,
1847
FERRAND ET MARIETTE
Typ. de N. VRAVET DE SURCY, rue de Sevres, 37.
FERRAND ET MARIETTE
INFLUENCE
DE LA LECTURE DES ROMANS
ET VICE DE NOS LOIS
PAR
L'ABBÉ ADOLPHE DE BOUCLON.
Que iitrsitm sont sapite
TOME PREMIER.
PARIS
TYPOGRAPHIE
DE II. VRAYET DE SURCY,
rue de Sevres, 37.
LIBRAIRIE
B E P. - J. C AMUS ,
rue Cassette, 20.
1847
PRÉFACE.
Quaeque ipse miserrima vidi.
Mes yeux ont vu ces déplorables malheurs.
(VIRGILE.)
Il y a quelques années, les noms de Ferrand et de
Mariette retentissaient dans tous les journaux ; bien
des larmes étaient répandues sur les deux infortunés,
bien des sympathies leur étaient acquises.
Aujourd'hui le mystère du triste drame de Chars
n'est encore connu que par les débats des assises de
Seine-et-Oise, et le silence s'est fait autour de la
tombe qui couvre une pauvre jeune fille de dix-huit
ans, morte sous la main de son fiancé, sous la main
a
— VIII —
de celui qui aurait versé jusqu'à la dernière goutte de
son sang pour lui épargner une seule larme.
Lui, plus infortuné qu'elle, meurtri dans l'âme de
plus cruelles blessures, après avoir vainement attenté
cinq fois à ses jours, est allé expier son erreur et son
crime à l'autre extrémité du globe ; mais il est parti
réhabilité par le remords, régénéré par la foi catho-
lique.
N'y aurait-il point dans cette lamentable histoire,
pour notre siècle, un grand enseignement ; pour
toutes les mères de famille, un avertissement solen-
nel; pour tous, un grave sujet de méditation?
L'auteur de ce livre l'a pensé , et c'est là unique-
ment ce qui l'a déterminé à écrire cette histoire. Il a
eu pour la composer tous les secours désirables : il a
vécu trois mois dans une profonde solitude avec le
jeune Ferrand ; il a appris de sa bouche tout ce qu'il
raconte ; sa famille lui a communiqué les lettres et les
manuscrits qu'il a laissés en quittant pour jamais le
sol delà France. Tout repose donc ici sur une entière
certitude.
On trouvera souvent dans la bouche des princi-
paux personnages que nous devons mettre en scène
des paroles dont nous sentons toute l'inconvenance :
à Dieu ne plaise que nous ayons l'air, même par le
simple récit que nous en faisons, de préconiser le
langage de passions funestes que nous prétendons au
contraire combattre avec toute l'énergie dont nous
— IX —
sommes capable. Qu'on se rappelle seulement que
nous sommes historien, historien prudent toutefois,
mais aussi historien véridique, et que le mal, dont
nous sommes contraint de faire à nos lecteurs le
triste tableau, trouve, dans les réflexions qui précè-
dent ou qui suivent l'exposé d'un fait, une large com-
pensation ; nous pouvons même l'affirmer, un rer-
mède des plus efficaces.
Quand l'auteur conçut pour la première fois l'idée
de ce livre, son oeuvre lui apparut à une hauteur qu'il
n'a jamais pu atteindre depuis, malgré tous ses efforts.
Voici ce qu'il en écrivait alors :
« Ferrand est maintenant au bout du monde,
parmi un peuple à demi sauvage. Je dirai ses re-
mords, je révélerai les conversations que nous avons
eues ensemble à la clarté des nuits étoilées. Un roman
fécond en émotions ou douces ou terribles, ou pleines
de larmes, et la réalité à côté ; la lecture des romans
égarant un pauvre enfant né avec d'heureuses dispo-
sitions pour la vertu, jetant un affreux désespoir
au plus profond de son coeur, armant sa main d'un
poignard, puis la Religion qui l'avait trouvé écrasé
sous ses remords, le relevant de son abaissement
avec une miséricordieuse tendresse. versant un baume
divin sur ses blessures : quelle leçon pour ceux qui
savent réfléchir ! Les genoux d'une mère caressante,
une première communion , ce jour ou l'àme s'enivre
de tous les parfums de la vertu et de toute la joie
du ciel ,des jours sombres et noirs comme la tem-
pête , des promenades solitaires avec une fiancée qui
mourra vierge, le désespoir dans l'amour, des adieux
déchirants, une nuit horrible au milieu d'un bois,
une terre souillée de sang, une prison, des rêves
d'échafaud, les émotions des assises solennelles,
d'épouvantables remords ; puis le repentir après le
crime, le pardon de la Religion qui verse la paix où
celui des hommes n'avait laissé que d'affreuses tor-
tures, un asile ignoré et paisible, les consolations
de la prière, l'Océan traversé pour aller chercher,
dans un exil volontaire, de salutaires expiations :
quel vaste sujet à traiter ! Ferrand criminel, une mère
en larmes, la Religion qui calme l'un et console l'au-
tre , les effets contraires de l'incrédulité et de la foi
catholique ; après les fausses joies du monde, après
les enivrements trompeurs de la jeunesse, après le
sang répandu clans un fatal égarement, les consola-
tions du repentir qui remplacent les terreurs de la
conscience, les joies de l'innocence recouvrée, un
rayon de la vraie lumière, les hautes considérations
sur Dieu, sur la vertu, sur l'avenir de l'homme, la
contemplation des nuits étincelantes ; il faudrait un
autre pinceau que le mien pour donner à tous ces
tableaux le mouvement, l'éclat et la vie.
« Je trace ces souvenirs au fond d'un parc, sur une
table de pierre dressée sous un berceau de buis, et
là même j'ai reçu les aveux et les confidences de
— XI —
Ferrand. Mes yeux se mouillent encore de pleurs
à ce souvenir. Que de fois j'ai erré la nuit avec lui
dans ces sombres allées, au milieu des ombres bi-
zarres que la lune projetait sur le sol ! Que de fois
je lui ai montré le ciel en lui parlant de Dieu, qui
seul donne un charme à la vie ! C'est de là que je
faisais descendre la paix dans son pauvre coeur dé-
vasté par de cruelles pensées, par d'affreuses images !
C'est en lui parlant le langage de la foi que je par-
venais à chasser les sombres idées qui voltigeaient
autour de son front. Souvent, par la petite porte du
parc, nous sortions ensemble dans la plaine qui s'é-
tend du village d'Issy à la Seine. La nuit était calme
et pleine d'une délicieuse fraîcheur après les cha-
leurs accablantes du jour. Nous allions nous asseoir
sur les bords du grand fleuve, nous regardions cou-
ler ses eaux fugitives, et Ferrand leur disait en sou-
pirant: J'irai vous rejoindre au milieu de l'Océan!...
Et Ferrand a tenu parole ! Anges du ciel, re-
gardez sur la terre, et dites-moi s'il est une expia-
tion plus belle que celle-là ! »
Telle apparaissait d'abord à l'auteur l'oeuvre qu'il
livre aujourd'hui au public. Mais quand il s'est refroidi
à l'écrire après huit ans, il ne l'a plus retrouvée,
et il s'est résigné à n'être plus qu'un historien simple
et nu, mais du moins exact.
Heureusement l'auteur ne parlera pas seul dans
cet écrit: à côté de la sienne, une noble, généreuse
— XII —
et magnifique parole se fera entendre : c'est celle du
défenseur de Fernad, M. Charles Ledru. Son plai-
doyer en faveur de Ferrand est resté dans toutes lés
mémoires : c'est un Vrai chef-d'oeuvre. M. Charles
Ledru a fait mieux encore que de défendre Ferrand :
il l'a environné d'une sollicitude toute paternelle ;
et, après l'avoir sauvé devant la justice, il lui a ou-
vert les voies de la réhabilitation devant sa propre
conscience. Mais n'anticipons pas sur nos récits.
Si l'on reprochait à l'auteur la publicité qu'il
donne à des faits déplorables, ce. reproche serait sans
aucun fondement ; il répond que cette publicité lie
vient pas de lui, mais de toutes les feuilles judiciai-
res, et surtout du compté-rendu des débats complets
du Procès-Ferrand par l'Observateur des tribunaux.
Quand l'auteur connut Ferrand, il vivait au milieu
du monde, et mêlait sa voix aux mille voix de la
presse parisienne. On était alors dans toutes les ar-
deurs de la coalition contre le ministère Molé. Il ne
songeait alors nullement à se faire prêtre. Aujour-
d'hui qu'il est revêtu d'un ministère dont il aimé à
se connaître parfaitement indigne, il a cru que ce
souvenir de sa vie passée pouvait être utile au pu-
blic, il a cru qu'il était encore de la mission du
prêtre de prémunir les familles contre les dangers
de la lecture des romans.
De quelque nature que soient les critiques qui
l'attendent, si, en lisant ces pages, un seul père de
— XIII —
famille comprend avec quel soin il doit choisir lés
livres qu'il laisse aiix mains de ses enfants, si quel-
que pauvre jeune homme revient à de bons senti-
ments et aspire à devenir meilleur, l'auteur se trou-
vera assez récompensé. Il se repose d'ailleurs sur la
pureté de ses vues, et il pense bien faire en Consa-
crant à son pays les loisirs qu'on lui a faits. Dali s sa
conviction, on ne saurait mettre au jour un livre
plus opportun ni plus utile ; il en peut résulter un
bien qu'il appelle de tous ses voeux.
J'ai dit dans là préface d'Abulcher, pages 9
et 10 :
« La vie d'Abulcher Bisciarah montre avec évi-
te dence combien un enfant est aimable quand il
« grandit avec la religion, combien son âme est pure
« et son coeur chaud d'amour, combien ses sentiments
«sont nobles, de quelle sainte et sublime poésie se
« revêtent ses pensées naïves, à quel degré de ravis-
" sante perfection l'homme peut s'élever quand il se
« développe sous les influences des idées chrétieti-
« nés, combien il y a alors pour lui de bonheur et
« de joie dans la vie ; et c'est la pensée philosophi-
« que qui s'est mêlée à la Composition de cet ôu-
« vrage. Les influences de la triste philosophie de
« Ce siècle sont tout autres, et si l'on ne fait pas un
« accueil par trop défavorable à cet essai, plein d'im-
« perfection et de défauts, l'auteur espère le démon-
« trer dans une autre histoire déjà composée, écrite
— XIV -
« dans un autre style, avec d'autres pensées et pour
« d'autres lecteurs. Les moyens sont divers, le but
« toujours le même : la gloire de Dieu, le salut de
« nos frères, auquel nous dévouons notre vie. Trop
«heureux si Dieu daignait exaucer nos voeux, bé-
« nir nos intentions et accepter notre sacrifice ! »
En publiant aujourd'hui l' Influence de la lecture
des romans, j'acquitte l'engagement que j'avais pris
envers le public.
Le sacrifice dont il est ici question est celui que je
consommai le jour où j'enchaînai au pied des autels
ma liberté, mon indépendance et ma volonté, me
souvenant de cette parole du maître : « Celui qui
perd son âme dans ce monde la retrouvera dans
l'autre. »
La plus grande partie de ce livre a été écrite lors-
que j'étais encore dans le monde. Je l'ai revu de-
puis dans la solitude, mais sans en changer le fond.
Ministre de l'autel, j'aurais pu, dira-t-on, consacrer
les loisirs dont je jouis, au sein d'une campagne dé-
licieuse, au milieu d'un troupeau chéri, à une oeuvre
plus sérieuse, plus austère. Je réponds à cela : est-il
aujourd'hui une oeuvre plus utile, plus profitable à
la société, plus en rapport avec les besoins de notre
époque que celle qui a pour but de dévoiler les poi-
sons subtils et sans nombre que la presse répand
partout sans pudeur? J'en doute, et jugez-en vous-
même,
— XV —
Les moralistes, dans un livre parfaitement métho-
dique, auraient beau faire entendre aujourd'hui les
plus belles maximes de la vertu et de la sagesse : ils
ne seraient pas écoutés. J'aurais pu démontrer par
des arguments invincibles la pernicieuse influence
des romans et des feuilletons sur notre société : qui
eût prêté l'oreille à ma voix?
Voilà un drame palpitant d'intérêt, plein d'émo-
tions et de larmes. Voilà un drame, puisque le drame
seul réussit à se faire lire ; voilà un drame, non pas
fictif, mais réel. Il montre, dans un jour terrible, la
funeste influence des romans à la mode : j'ai cru
faire une oeuvre utile en le publiant, et j'espère que
la leçon qu'il renferme sera entendue, sera com-
prise, qu'elle fera réfléchir sérieusement les pères et
les mères de famille, tous ceux qui s'occupent de l'édu-
cation et du bonheur de la jeunesse. Un tel résultat
n'est-il pas de nature à enflammer le zèle du prêtre?
Le mal que je signale fait tous les jours encore
des progrès effrayants. Je ne raconte ici l'histoire que
d'un seul suicide produit par la lecture des romans ;
et les feuilles publiques abondent tous les jours de
faits semblables, avec cette différence que celles-ci
couronnent le vice, et moi je n'en parle que pour le
flétrir.
Dans le premier volume de cet ouvrage, il sera
souvent 'question de M. Charles Ledru ; ses plaidoi-
ries en sont le plus bel ornement. Des événements
— XVI —
récents, des révélations étranges, l'acte généreux
d'Une conscience toujours droite et toujours pure
frappé d'ostracisme, ont acquis au nom dé l'illustré
avocat une 'nouvelle célébrité. Pour répondre au dé-
sir de tous nos lecteurs, il nous restera à dire dans
le second Volume ce qu'il a été, ce qu'il est, quel rôle
il a joué sur la scène de ce monde, ce qui l'a signalé
dans là noble Carrière d'avocat qu'il à si noblement
parcourue. Nous devons raconter des choses si inté-
ressantes et si curieuses, faire dés révélations si im-
portantes, donner explosion dans notre conscience
à de tels principes et à de tels cris, que personne ne
pourra nous reprocher d'avoir fait un hors-d'oeuvre.
Comme scènes de moeurs, comme récits, l'unité
dé cet ouvrage n'est pas rompue par les tableaux
que nous ajouterons au drame de Chars, par les
autres procès fameux dont nous rendrons compte.
Ferrand s'efface devant son défenseur ; l'intérêt qu'il
excite finit par s'absorber dans la personnalité de
Charles Ledru.
Les études auxquelles nous nous sommes livré
dans la composition de cet ouvrage, les faits qui nous
ont frappé, nous ont convaicu que beaucoup de nos
lois étaient vicieuses et peu en harmonie avec les
principes qui doivent régir une société chrétienne.
Ces lois, nous les avons discutées, nous avons rallumé
les foudres d'éloquence dont les frappe M„ Charles
Ledru, nous avons exposé les hautes théories philo-
— XVII —
sophiques dont il les éclaira ; ces anomalies, nous les
avons signalées tontes les fois que l'occasion s'en est
présentée. Et le Vice de nos lois est avec l' Influence
dé l'a lecture des romains, la pensée philosophique
de cette oeuvre.
Quelles que soient dans ce siècle* les haines qui
puissent s'accumuler autour de nous, prêtres de
Jésus-Christ, nous ne les craignons pas, et elles sont
impuissantes à nous arrêter dans la carrière qui s'ou-
vre devant nous. Les passions de la terre nous touchent
peu. Une étoile brillante luit pour nous dans les
cieux; c'est celle de l'espérance : elle est le pôle au-
tour duquel nous gravitons sans fin, jusqu'au jour où
elle nous attirera dans le firmament qu'elle éclaire.
Nous autres chrétiens sincères, nous, pauvres exilés
qui marchons à la patrie du bonheur par un (chemin
inondé de nos sueurs, trempé de nos larmes, couvert
d'épines et arrosé de notre sang; nous, que le Roi
des siècles soit béni ! nôtre espérance est de mou-
rir! Aussi seuls nous savons juger sainement les évé-
nements et les épreuves de la vie présente; seuls
aussi nous savons boire les larmes dont on a rem-
pli notre coupé, voir couler le sang dés blessures
qu'on nous à faites, sans malédiction contre les
hommes, sans blasphème contre la providence de
Dieu. Car nos souffrances sont fécondes; elles ger-
ment pour l'éternité ; nos humiliations sont autant
de degrés qui nous élèvent plus près de la gloire du
XVIII —
ciel. Que Rousseau nous foudroie de ses impréca-
tions, que Voltaire nous raille ou que Michelet nous
jette de la boue, nous sommes sans fiel comme sans
désir de vengeance, parce que la justice que nous
attendons n'est point dans ce monde.
Allez à Jérusalem, et venez ensuite nous redire ce
que vous auront appris deux montagnes que séparent
seulement une étroite vallée et ce torrent de Cédron
dont le Fils de l'homme a bu les eaux prophétiques.
De torrente in via bibet.....
Derrière le Calvaire, à l'orient, de ce côté du ciel
où brille la lumière de l'espérance, s'élève le mont
des Oliviers, et sa cime, qui porte l'empreinte dupas
de Jésus ressuscité, plonge dans le ciel au-dessus de
la montagne du supplice. Il est donc vrai qu'Abel
meurtri par la massue de Caïn , que Jésus trahi par
Judas, que l'innocent qui succombe sous l'injustice
des hommes peut relever un jour sa tête au plus haut
des cieux. Il est trop juste que le front de l'opprimé
qui a été contraint de boire l'eau fangeuse du torrent
resplendisse un jour de toutes les gloires de l'inno-
cence. Propterea exaltabit caput.....
Nous ne sommes plus au temps où un auteur -, dans
une humble épître, venait déposer son livre aux pieds
d'un protecteur puissant et titré. On l'offre à ceux
qu'on révère et qu'on aime. J'ai dédié cet ouvrage à
M. Charles Ledru, avocat à la cour royale de Paris.
Par cet hommage, j'ai voulu lui donner un témoi-
— XIX —
gnage public de mon admiration pour son talent et
pour la noblesse et la générosité de son caractère;
j'ai voulu protester contre la violence sans égale
dont il est victime, et dont il serait bien à désirer
que la Cour de cassation pût faire bonne justice.
Quand un honnête homme est indignement pour-
suivi pour une bonne action, c'est un devoir pour
un homme de coeur et de conscience de se lever, de
lui serrer la main et de lui dire : Je suis votre ami ;
plus que jamais vous avez mon estime !
Ce devoir, c'est pour moi un bonheur de trouver
ici l'occasion de l'accomplir envers M. Charles Ledru,
que je connais depuis longtemps, et que je sais par-
faitement incapable d'autre chose que d'un action
noble et pure. Sur quoi reposent mes convictions,
on le verra.
De quelque foudroyants réquisitoires que puisse
s'armer le Procureur général de la Cour royale de
Paris, il ne parviendra pas à imposer silence au cri
de notre conscience. Aucune puissance humaine ne
peut nous empêcher de dire : M. Charles Ledru, et
comme lui une foule de personnes les plus graves et
les plus honorables, a été convaincu de l'innocence
de Contrafatto ; il a eu le courage de la proclamer.
Si c'est là un manque de respect à la chose jugée, si
devant vos textes c'est une faute, eh bien ! gloire à
lui ! Il a commis une faute qui le couvre d'honneur.
Illiers-l'Évêque, décembre 1856.
INFLUENCE DE LA LECTURE DES ROMANS.
LIVRE PREMIER.
LIAISON DE FERRAND ET DE MARIETTE.
Notitiam, primosque gradus vicinia fecit :
Tempore crescit amor; taedae quoque jure coissenta
Sed vetuere patres. Quod non potuere vetare,
Ex aequo captis ardebant inentibus ambo :
Quoque magis tegitur, tectus magis aestuat ignis.
Le voisinage lit leur première connaissance,
dirigea leurs premiers pas. L'amour s'accrut avec
le temps; les flambeaux de l'hymen les auraient
légitimement unis l'un à l'autre, mais leurs pa-
rents s'y opposèrent. Ce qu'ils ne purent empê-
cher, c'est que leurs coeurs brûlassent des mêmes
flammes : plus le feu est couvert, plus son ardeur
bouillonne.
(OVIDE,)
I
Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem.
Petit enfant, commence par un doux sourire
à connaître ta mère !
(VIRGILE.)
ENFANCE DE FERRAND.
Antoine-François Ferrand est né à Paris le 20 jan-
vier 1820. Son père était marchand de porcelaine. Il fut
élevé à Chars, patrie de sa mère, chez un de ses oncles,
nommé Labourot.
Le bourg de Chars est à douze lieues de la capitale,
sur la route royale de Paris à Rouen, passant par Gisors,
arrondissement de Pontoise, canton de Marines.
Chars est situé dans une vallée arrosée par la Viosne,
entre deux collines composées de roches calcaires, et
compte environ douze cents habitants. L'église, sur-
montée d'une grosse tour carrée, est magnifique et
d'une fort belle architecture gothique. La vallée où coule
la Viosne est étroite ; mais les courbes harmonieuses de
ses collines, ses sinuosités, les innombrables peupliers
dont elle est remplie, les riches campagnes qui l'envi-
ronnent offrent aux regards de délicieux aspects.
Au couchant, s'étendent les immenses plaines du Vexin,
et sur la gauche de la route royale qui monte à Gisors,
se remarque un vallon sec, et un bois nommé la Groue,
qui couvre entièrement la colline opposée.
C'est à Chars que se formèrent les premiers sentiments
de Ferrand; c'est là qu'il passa les premières et déli-
cieuses années de son enfance, jours de bonheur, d'in-
nocence et de joie naïve, dont il garda toujours un pro-
fond souvenir. C'est ordinairement dans les campagnes,
à l'air libre des champs, que se développent les natures
fortes et énergiques, les constitutions vigoureuses.
La mère de Ferrand venait visiter son fils unique à
Chars tous les quinze jours ; à sa vue, il poussait des cris
de joie, et courait au-devant d'elle ; car il avait dès lors
conçu pour sa mère l'affection la plus tendre et la plus
vive. L'amour d'une mère est la seconde religion de la
vie. Heureux qui sait être toujours fidèle à son culte !
Celui qui a conservé dans son coeur cet amour si pur et
si saint ne saurait être méchant, ou, du moins, si de
fatales doctrines corrompent quelque jour son innocence,
si une violente passion jette dans son âme le remords du
crime, il sera repentant, il se relèvera de son abaisse-
ment. Avec l'amour de sa mère s'est conservée dans son
coeur l'étincelle sacrée de la vertu ! Nous sommes bien
près de Dieu quand, dans nos malheurs, après de tristes
égarements, nous savons nous réfugier encore auprès de
nos mères, et cacher nos larmes dans leur sein ! En nous
pressant contre leur coeur, elles nous rapprochent de Dieu ;
car elles nous parlent de lui; elles rappellent la prière
sur nos lèvres, et nos coeurs glacés d'un froid de mort
reprennent un peu de vie en renaissant à l'amour divin.
Cependant l'enfant grandissait; il fallut songer à sa
première éducation. Paris offrait plus de ressources
qu'une simple petite bourgade de campagne. Il y fut donc
rappelé auprès de ses parents. Il fallut quitter ces bois,
ces champs, cette vallée, ces fraîches rives de la Viosne,
ces bons parents qui avaient nourri son enfance; il fallut
rompre ces premières liaisons qui se confondent, dans
un enfant, avec le sentiment même de la vie. Hélas!
quitter ceux que l'on aime et qui nous aiment, n'est-ce
pas déjà commencer à mourir, puisque la mort n'est
rien qu'une séparation !
Que Paris dut paraître à Ferrand un triste séjour ! Là,
plus de liberté pour son jeune âge! plus de fraîche ver-
dure, plus de champ libre pour les heureux ébats de
l'enfance! plus d'oiseaux chantant gaîment sous la feuil-
lée ! Il fallait demeurer captif dans des appartements
étroits, ou entre les froides murailles d'une pension!
Que de fois il reporta ses souvenirs vers la chaumière du
bon oncle Labourot, et comme ses yeux se mouillaient
de larmes au seul nom de Chars!
Toutefois, les baisers de sa mère calmèrent insensi-
blement ses premières tristesses, et il concentra en elle
toutes ses affections.
— 6 —
Il était un jour dans l'année que Ferrand attendait
avec impatience, qu'il aspirait de ses plus ardents désirs :
c'était le dimanche où se célébrait la fête patronale de
Chars. Ce jour-là, il revoyait les champs, les lieux té-
moins des joies de sa première enfance, les petits cama-
rades qui avaient partagé ses premiers plaisirs; il se sus-
pendait joyeux au cou de la tante bien-aimée, qui avait
eu pour lui les soins et la tendresse d'une mère. Si notre
bonheur présent se compose en grande partie de l'oubli
du passé, il faut convenir que notre ignorance de l'ave-
nir est l'un des plus grands bienfaits de la divine Provi-
dence ! Pour ce même jour de fête, l'avenir gardait un
linceul et un crêpe ! Les joies de la vie présente sont
donc bien peu de chose, puisqu'elles éclatent si près des
larmes !
Ferrand avait été placé, à Paris, en demi-pension,
chez un excellent instituteur de la rue Montorgueil,
nommé Bussy. Il reçut là, pendant quatre ans, un com-
mencement d'éducation; on lui enseigna le français, l'é-
criture et le calcul. Il montrait de si heureuses disposi-
tions, il avait une telle facilité d'apprendre, que son père
avait pris la résolution de l'envoyer au collège pour faire
ses hautes études. Malheureusement il le perdit à cet
âge, et son éducation fut dès lors renfermée dans le
cercle commun.
A l'institution Bussy, Ferrand se distingua entre tous
ses jeunes camarades par sa docilité, par la douceur de
son caractère et son bon naturel.. Comme il entrait le
matin à la pension pour n'en sortir que le soir, il appor-
tait avec lui son déjeuner. Or, un jour il rencontra à la
porte deux petits savoyards qui lui firent pitié, et il leur
abandonna toutes ses provisions. Le lendemain les deux
pauvres enfants de la Savoie ne manquèrent pas à la
même heure de se trouver à la rencontre de leur géné-
reux bienfaiteur ; il leur fit la même largesse, en leur re-
commandant bien de revenir tous les jours. Pendant plu-
sieurs mois, il endura la privation de son déjeuner, afin
de continuer à ces orphelins cette charitable aumône :
enfant lui-même, il se faisait ainsi la providence de ces
pauvres enfants abandonnés.
II
Per me reges régnant.
Par moi régnent les rois!
(SALOMON.)
LES TROIS JOURNÉES DE JUILLET.
Cependant de graves événements se préparaient dans
le monde politique. On était alors en juillet 1830. La
prise d'Alger avait été saluée par les acclamations de
toute la France ; mais le bruit de la tempête devait bien-
tôt couvrir ces cris de victoire.
Le dimanche qui précéda la grande semaine des trois
journées de juillet, la mère de Ferrand, en revenant de
Saint-Cloud, se fit à la jambe une grave blessure qui la
força de garder le lit sans pouvoir même en descendre.
Elle logeait alors, rue Béthisy, n° 18, près le Louvre.
— 9 —
Elle gisait clans son lit de souffrance, et elle ignorait que
déjà l'émeute populaire hurlait dans les rues.
N'approchez pas de la caverne où le lion magnanime
oublie les fatigues de la guerre dans le repos de la liberté ;
il ne souffre pas d'ombre à son soleil. Le fer de la lance,
la balle foudroyante, peuvent l'abattre : n'essayez pas de
le mener en laisse. Il ne peut vous appartenir que mort ;
vivant il ne vous redoute pas pour tyran ; il a conscience
de sa force et de son courage, et n'obéit qu'à lui-même
dans son noble orgueil. Aux faibles, l'esclavage ; à l'es-
clave, un maître ; mais parce qu'il est fort, le lion est
libre, et parce qu'il est libre, le lion est roi. Aller le tirer
de son repos et de son sommeil par une blessure inat-
tendue, c'est la plus téméraire et la moins impunie de
toutes les imprudences. Car alors le lion se lève en se-
couant sa redoutable crinière ; la colère fume à ses na-
seaux ; il se précipite comme la foudre, et sa voix gronde
aussi haut que le tonnerre ; elle dit à tous les échos, et
tous les échos lui répondent : vengeance !
Or, le peuple français est lion. Lorsqu'il le provoqua,
M. le prince de Polignac pouvait-il donc l'ignorer?
Le lion s'était donc élancé et faisait ses ravages. La
pauvre mère ne l'apprit que par les cris qui parvinrent à
ses oreilles. Bientôt on lui dit que tout est en feu dans
Paris, que partout les barricades sont dressées dans les
rues, que le sang coule.
Jugez de ses alarmes ! son pauvre enfant était resté à la
pension de la rue Montorgueil. Qui le lui rendra ? Elle le
demande avec des prières et des larmes. Mais comment
aller le chercher à travers les fusillades? Toutes les rues
— 10 —
sont barricadées : comment pénétrer jusqu'à lui ? N'im-
porte ! Il le lui faut : les alarmes et l'amour d'une mère
ne reconnaissent aucune impossibilité.
Alors Lance se dévoue. Il part. Avec sa jambe de bois,
il ne pouvait être suspect à aucun parti. La route était
périlleuse cependant ; chaque pas, chaque détour de rue
pouvait le placer entre les feux croisés des fusillades.
Chaque barricade dont il approchait pouvait lui vomir la
mort. Quel sentiment soutenait le généreux Lance en
face du danger? L'espoir de calmer les inquiétudes d'une
mère en lui rendant son enfant !
Cet enfant, qu'il fut assez heureux pour trouver à la
pension Bussy, fut sa sauvegarde à son retour. Ceux
qui gardaient les barricades le laissaient passer volontiers
avec l'enfant qu'il traînait à la main. Quelquefois aussi il
essuyait de leur part de vifs reproches. « Quelle impru-
« dence, lui disait-on, d'exposer ainsi cet enfant ! —C'est
" pour le mettre en sûreté : sa mère le veut. — Passez,
«et hâtez-vous! » Ces hommes, qui se battaient
comme des lions, devenaient doux comme des agneaux en
présence d'un enfant et de son tuteur ; ils enchaînaient
leur courage, ils retenaient leurs coups pour protéger leur
fuite. Le nom de mère était prononcé, et tout était dit.
L'exaltation la plus vive, l'acharnement même du combat
ne peuvent faire perdre au peuple français cet instinct
de générosité qui fait le fond de son caractère.
C'était le soir du 27 juillet que le jeune Ferrand fut re-
mis à sa mère consolée. Le lendemain, dès la pointe du
jour, les canons grondaient, les boulets roulaient par les
rues, les balles sifflaient aux fenêtres, le tocsin de toutes
— 11 —
les cloches excitait les frères contre les frères. L'homme
peut abuser de tout. A l'airain qu'elle baptise de ses bé-
nédictions les plus saintes, l'Église n'a donné de voix que
pour inviter à la prière, à l'adoration, à la joie, aux pleurs
mêlés de regrets et d'espérance pour les morts, et voilà
que l'homme change cette voix sacrée en une clameur
sauvage de meurtre et de combat!
Une horrible boucherie se faisait aux environs du
Louvre. Dans sa chambre d'infirme, la mère de Ferrand
entendait les cris des combattants, les plaintes et les gé-
missements des blessés. C'était en effet à quelques pas de
sa demeure que se livrait la lutte acharnée et décisive.
Là se brisait ou se conservait un trône.
Puis les voix les plus sinistres retentissaient autour
d'elle. Un tel, et on nommait des personnes de sa con-
naissance, a eu la cuisse emportée, un bras cassé ! Tel
autre a été tué dans sa propre maison ; un autre en met-
tant le pied à sa porte ; un autre en regardant à la fenêtre.
Les morts gisent par tas dans les rues ; on les met en
barricades en guise de pavés. Le sang coule par ruis-
seaux. C'étaient partout des cris, des pleurs, des gémis-
sements mêlés à l'horrible bruit de la mitraille. Des balles
brisaient les carreaux des fenêtres voisines.
La pauvre femme mourait de peur dans son lit, et son
pauvre enfant sanglotait à côté d'elle. Une voix déchi-
rante vint, à cet instant, ajouter encore à leur frayeur par
ces lugubres paroles : « Nous sommes tous perdus! mon
« Dieu ! mon Dieu! on va nous égorger! Plus de pitié!
« on massacre les enfants, les femmes et les vieillards !
« On pille, on brûle, on assassine ! Ils vont venir nous
— 12 —
« tuer. » Le tocsin de toutes les cloches continuait à
mêler ses rumeurs sinistres, ses mille voix de mort et d'é-
pouvante aux détonations de l'artillerie, aux tonnerres
roulants des fusillades, aux rugissements de l'émeute.
Alors tout espoir abandonna la mère de Ferrand. Elle
crut sa dernière heure venue ; elle joignit les mains sur
son lit, et fit à Dieu cette prière entrecoupée des sanglots
qui la suffoquaient : « Mon Dieu ! mon Dieu ! si c'est au-
« jourd'hui le dernier jour de ma vie, si mon pauvre en-
ci fant doit mourir, ne nous séparez pas! Faites-nous mou-
" rir tous deux ensemble ! Vierge Marie, réunissez dans le
« paradis l'âme de la mère et l'âme du fils ! »
Le jeune Ferrand entend cette prière, se précipite aus-
sitôt en criant sur le lit de sa mère, et il dit à son tour en
la tenant embrassée : « Mon Dieu ! mon Dieu ! si on tue
« maman, faites-moi mourir avec elle ! » Et les bruits de
mort continuaient à s'élever dans les rues. La veuve et
l'enfant se tinrent embrassés tout le jour, poussant des
cris et dès sanglots, mêlant leurs supplications à Dieu à
chaque décharge meurtrière.
Cette petite scène qui se passait dans l'intérieur d'une
famille pendant la grande tragédie qui se jouait dans les
rues de la capitale, n'est point une histoire inventée à
plaisir pour l'intérêt de ma narration. J'en tiens tous les
détails de la bouche même de la veuve Ferrand ; je l'ai
entendue me répéter plusieurs fois les paroles que j'ai
rapportées, je l'ai vue pleurer en me redisant les paroles
de son fils, quand il voulait périr avec elle. « Hélas ! di-
« sait-elle, le pauvre enfant ne mourra pas avec moi !
" Il ne me verra point mourir ! Il ne reposera jamais à
III
Concupiscit et déficit anima mea in
atria Domini.
Mon âme s'embrase et succombe
sous sa joie dans les temples du Sei-
gneur !
(DAVID.)
PREMIÈRE COMMUNION.
Pendant les deux premières années qui suivirent la
révolution de juillet, Ferrand fréquenta les catéchismes
de la paroisse Saint-Eustache. Ils étaient dirigés par un
digne prêtre, M. l'abbé Légat, depuis aumônier de la
Roquette.
Ferrand se distingua entre tous les autres enfants de
son âge par son application, par son assiduité, par la
vivacité de son intelligence, et plus encore par sa ferveur
et sa piété, par son caractère doux et aimable. Sa con-
duite exemplaire lui fit même obtenir une de ces dignités
— 15 —
que les directeurs des catéchismes de Saint-Eustache
avaient établies pour maintenir l'ordre et la régularité dé
leurs instructions, et aussi pour exciter entre leurs enfants
une heureuse émulation.
Dans la pensée de tous, croyants ou non croyants, la
première communion est l'un des actes les plus solennels
de la vie. En présence de son enfant qui communie,
l'homme le plus indifférent se sent attendri, l'incrédule
retrouve une prière sur ses lèvres, et peut-être même un
reste de foi dans son coeur. Savez-vous quel jour la jeune
fille a fait couler des yeux de son père les larmes les plus
délicieuses? Est-ce quand elle lui est apparue dans sa
première toilette de bal, quand, plus légère que le pa-
pillon , plus vive que le chevreuil, plus agile que là cou-
leuvre, elle a glissé, aux applaudissements de toute une
assemblée, dans les plus charmants caprices d'une valsé
ou d'une danse féerique? Non, son orgueil a pu être
flatté, mais son coeur n'a pas été ému.
C'est le jour où il l'a vue, à travers la gaze de son voile
virginal, blanc comme la pureté même, s'approcher pour
la première fois de l'autel avec le recueillement et la fer-
veur d'un chérubin. Son regard ne respirait aucune des
voluptés de la terre. Il était animé de toutes les joies du
ciel. La vertu siégeait sur son front dans toute sa can-
deur ; la simplicité de la colombe respirait sur son visage;
elle était belle de tous les traits de l'innocence. Son père
se disait en secret au fond de son coeur : es-tu bien ma
fille, ou n'es-tu point un ange du paradis?
Hélas ! pourquoi faut-il qu'un si beau jour ne soit trop
souvent qu'un éclair dans la vie? Pourquoi faut-il que la
— 16 —
voix discordante des passions vienne troubler cette har-
monie divine qui s'était établie entre l'âme et son Dieu,
le Dieu qui l'a faite pour lui, et qui seule peut la rendre
heureuse?
Combien de fois, en remontant aux plus beaux souve-
nirs de ma vie, au souvenir le plus attendrissant de tous,
n'ai-je pas murmuré cette plainte à Dieu : « Quoi, Sei-
gneur, est-ce qu'il ne reviendra jamais pour moi le jour
de ma première communion ? Oh ! qui me rendra mes
transports et mes larmes d'enfant avec les fraîches idées
de cet âge ! Les années étaient alors autant de printemps ;
ce n'était pas comme aujourd'hui un été brûlant, des
sueurs, une fatigue accablante sur une terre qui n'a plus
de rosée ! Naïf enfant que j'étais, il me semblait respirer
Dieu dans toutes les fleurs ; il me semblait l'entendre
dans le murmure de tous les vents, dans l'écho de toutes
les vallées ; il me semblait qu'en étendant le bras je pour-
rais le saisir dans ses nuages. Mais ces brûlantes aspira-
tions vers la beauté parfaite et seule aimable me laissaient
toujours sur la terre. Dieu était bien haut ; il était là-bas,
dans son ciel, au-dessus de tous les astres, par delà tous
les mondes, et je ne pouvais l'atteindre.
Et une voix grave, une voix amie, une voix toujours
écoutée avec un respect filial me disait : Enfant, ne cherche
pas Dieu si haut, il est bien plus près de toi que tu ne
penses. Dieu est dans ton coeur, si l'innocence y est. Dieu
vit dans les petits enfants qui sont purs et qui l'aiment ;
il est parmi les petits enfants qui sont dociles.
En grandissant j'appris bientôt que Dieu était sur notre
terre. On me prit par la main pour me conduire à l'église,
— 17 —
on m'amena au pied de l'autel, on me montra le taber-
nacle en disant : Dieu est là! Je tressaillis et j'adorai ; je
tremblais toujours en regardant le tabernacle, car je me
sentais d'incroyables témérités de l'ouvrir pour y prendre
Dieu que j'aimais et le presser contre mon coeur.
La même voix me dit : Dieu est là pour toi. Grandis,
sois sage, sois irréprochable, non pas seulement aux
yeux des hommes, mais aux yeux de Dieu qui voit tout,
et il se donnera à toi.
J'osai faire une question bien grave : si Dieu remplit
tout, s'il déborde tous les mondes, s'il peuple tous les
univers, comment peut-il être resserré dans un étroit ta-
bernacle? comment peut-il se rétrécir dans une toute petite
hostie ? Dieu n'a pas assez de l'infini pour dilater toute la
plénitude de son être, et il serait dans un grain de froment S
Il me fut répondu : Dieu écrase le téméraire qui sou-
lève le voile de sa majesté pour la sonder. L'homme est
petit, et Dieu opère des merveilles qui échappent à son
intelligence débile. Soumets ta pensée à Dieu avec ton
coeur. Aime, et tu jugeras tout possible à l'amour de
ton Dieu pour toi. Dieu est amour pour se donner à toi !
Dieu est pensée : il n'occupe pas d'espace ! Dieu est puis-
sance. Regarde, c'est lui qui a suspendu ces milliers de
inondes au-dessus de ta tête ! il fait tout ce qu'il dit. Dieu
est vérité : il ne peut pas tromper. Et c'est lui-même qui
nous a dit que du pain n'était plus du pain, mais son
corps et son sang, mais lui-même tout entier. Je me tus,
j'adorai, j'aimai plus que jamais. En ce jour-là l'inno-
cence m'apparut plus belle que l'aurore, plus éblouissante
que le soleil, plus désirable que l'or.
— 18 —
Que si vous demandez pourquoi la religion s'empare
de l'homme dès sa première enfance, sachez que Jésus-
Christ, notre maître, nous a dit de sa voix tout aimable :
" Laissez les petits enfants venir à moi. »
La religion est la cause du coeur, de l'amour; même
avant de comprendre, l'enfant sait déjà aimer. Or, Jésus
le sait, et voilà pourquoi il appelle les petits enfants
à lui.
Si, au milieu des tribulations si diverses et trop nom-
breuses du ministère sacerdotal, il passe dans la vie du
prêtre un rayon de joie, s'il est pour lui, parmi des jours
de tristesse, une heure fortunée, c'est celle où, prenant les
petits enfants par la main, il les amène au pied de l'au-
tel, et dit à son bon maître : « Seigneur, les voici les pe-
« tits enfants que vous avez appelés ! »
En ce jour-là, il y a joie pour tous : joie pour le pas-
Heur qui a fait descendre sur son jeune troupeau toute la
rosée des bénédictions célestes ; joie pour la famille dont
on prépare le bonheur dans les vertus enseignées aux pe-
tits enfants ; joie pour les anges, parce qu'ils voient leurs
petits frères de la terre s'approcher du tabernacle où ils
adorent le Dieu du ciel et de la terre; joie pour le coeur
de Jésus, parée qu'il voit venir à lui les petits enfants qu'il
à tant aimés.
Et c'est ici la réjouissance des jours qui ne sont plus ;
car la joie que l'on goûte est celle que Dieu versa dans
l'âme de nos premiers parents au moment de leur créa-
tion.
Lès enfants sont des boutons de fleurs. Qui les fait
épanouira la joie et à la vie? Sont-ce nos soleils de prin-
— 19 —
temps? Non; tout ce qu'ils font germer périt, tout ce
qu'ils voient s'élever tombe. C'est l'esprit d'amour qui
féconde toute la création; c'est Jésus, ce divin soleil de
justice, qui fait lever sur eux la lumière qui les éclaire
sur la route du paradis.
Heureux enfants ! Au jour de votre première commu-
nion, c'est pour vous que l'Église étale toutes ses pompes
les plus augustes et les plus magnifiques, pour vous qu'elle
met dans la bouche de ses ministres une voix plus tendre
et plus persuasive ! pour vous qu'elle fait remonter au
ciel l'Ange du sacrifice, qui porte, au pied du trône de
l'Éternel, ses voeux les plus ardents! C'est vous qui êtes sa
fête ! C'est pour vous que la foule pieuse, prosternée sur
le pavé du temple, adresse à Dieu les prières les plus fer-
ventes ! C'est sur vous que l'orgue verse ses plus suaves
harmonies ! sur vous que les Anges veillent avec plus de
tendresse! sur vous que reposent maintenant les plus
vives sollicitudes de vos pères et de vos mères, de vos
frères et de vos soeurs, de vos parrains et de vos mar-
raines, et surtout de votre pasteur, qu'il faut toujours
associer au père le plus dévoué, à la mère la plus
tendre, toutes les fois qu'il est question de votre bon-
heur !
Pourquoi donc tout ce faste de voeux et de prières ?
pourquoi tous ces augustes préparatifs? Pourquoi cette
solennelle attente des anges et des hommes, du ciel et de
la terre réunis ensemble ! Ah ! c'est qu'une voix a été en-
tendue dans la profondeur des cieux jusqu'aux extrémi-
tés du monde ! Et cette voix courbe les cèdres du Liban,
soulève ou calme à son gré les tempêtes ; c'est la voix
— 20 —
bénie de Jésus qui a dit : « Laissez les petits enfants ve-
« nir à moi !»
Les vouer à Jésus, c'est les vouer à la vertu, à tout ce
qui est noble, généreux, honnête et pur, à tout ce qui
peut honorer l'homme sur la terre! S'ils succombent
avec Jésus sur le Calvaire, ils relèveront avec lui la tête
dans les cieux.
Le jeune Ferrand comprit toute la grandeur de l'ac-
tion qu'il allait faire, et c'est avec un profond sentiment
de joie et de douce terreur mêlée de confiance qu'il vit
arriver le jour appelé par ses ardents désirs, le jour heu-
reux où il allait se donner à Dieu de tout son coeur et
de toute son âme, où Dieu en descendant dans son coeur
lui apportait en même temps la magnifique espérance de
s'élever un jour lui-même jusqu'à lui ! Que son âme était
belle alors d'innocence et de pureté ! qu'elle était agréa-
ble aux yeux de Dieu ! que la vertu lui semblait une
douce chose ! Aussi le vit-on approcher de la sainte table
avec les plus vifs sentiments de foi, de piété et de tendre
dévotion. « Voyez, mon fils, disait sa mère heureuse : il
« est pieux et recueilli comme un Ange ! »
C'est à l'occasion de la première communion de Fer-
rand, que M. Charles Ledru a dit ces belles et nobles pa-
roles : « C'est un usage consacré par la foi catholique
« d'appeler les enfants élevés dans son sein au sacrement
« de la communion. C'est au moment où les passions
« vont bientôt se faire entendre à leurs âmes que la reli-
" gion les rassemble sous son aile pour les nourrir de ses
« leçons et les aguerrir contre le monde qui les attend.
« Touchante institution ! noble et philosophique pensée,
— 21 —
ce qui, considérant de jeunes adolescents comme des
« voyageurs prêts à parcourir des pays inconnus et semés
" d'écueils, veut au moins les nourrir, avant le départ,
« du pain qui donne la force et la vie ! »
Après sa première communion, M. Lance, maître tail-
leur déjà en vogue, prit chez lui le jeune Ferrand pour
lui apprendre son état, et pour se préparer en lui un
successeur. Ferrand se montra constamment honnête,
doux, rangé, laborieux, cultivant également l'amour de
Dieu et l'amour de sa mère. Ces deux sentiments étaient la
pâture de son imagination jeune et ardente, et tempé-
raient de leur bénigne influence le feu de son caractère
qui commençait à éclater.
Lance fut frappé de l'intelligence si vive qu'il remarquait
dans son jeune apprenti; et il disait souvent de lui : " N'en
" faire rien qu'un tailleur, c'est vraiment dommage ! »
En conséquence, il résolut d'ouvrir à son activité pré-
coce, à l'aptitude qu'il lui voyait pour les affaires en grand,
une plus large carrière ; il voulait le voir un jour à la
tête d'un magasin de draps. Car le marchand de drap est
au tailleur ce que le maréchal de France est au simple
lieutenant. Ferrand, d'ailleurs, pouvait faire une belle
fortune dans ce genre de commerce, susceptible de plus
grands développements qu'un simple atelier de tailleur.
C'est un exemple fort commun dans Paris, que de simples
commis deviennent de gros négociants, et réalisent après
un travail de dix ans d'énormes capitaux. Dans ces espé-
rances, partagées par la mère de Ferrand, Lance plaça
son pupille au mois de mars 1836, chez M. Dumont,
marchand de drap, rue Saint-Denis, n° 37.
IV
Aujourd'hui, à force de lumières,
on voit tout froidement; le vice même
est au rang des prétentions.
(THOMAS.)
LA ROULETTE.
La première faute de Ferrand fut commise au jeu. Il
possédait une petite somme qu'il avait amassée sur ses
épargnes. Un jour il en hasarda la moitié à la roulette ;
la chance lui fut favorable. Cette réussite l'encouragea ;
il retourna plusieurs fois risquer toute sa petite fortune
à ce jeu de hasard. Mais un jour devait lui être fatal entre
tous les autres.
Sa mère était allée à Chars, et, pendant son absence,
un oncle paternel qui se trouvait à Paris lui remit une
somme de quatre cents francs pour sa mère. Malheureu-
— 23 —
sèment il met le pied dans une maison de jeu : il ne vou-
lait d'abord exposer que quelques pièces de cinq francs
qu'il pourrait, pensait-il, facilement remplacer dans le
cas où il viendrait à les perdre, mais qui doubleraient
son pécule si les chances lui étaient favorables.
Palpitant de crainte et d'espérance, il fait rouler sa
fortune sur le tapis vert. En peu de temps, il réalise d'é-
normes gains; ses poches sont pleines d'or; il gagne plus
de deux mille francs ! ! !
Comment s'arrêter en si beau chemin ! comment quit-
ter les rives du Pactole tant que ses flots roulent de l'or !
Comment renoncer à une témérité si heureuse! comment
fermer l'oreille et détourner prudemment le gouvernail
du rivage, quand la sirène chante encore?
L'imprudent jeune homme n'a pas le courage de quit-
ter la fortune quand elle-même l'abandonne. Les chances
du jeu tournent bientôt contre lui. Sous ses yeux, l'af-
freux râteau s'allonge et ramasse sur le tapis vert les
appétissantes pièces d'or qu'il avait possédées. Il lui en
jette d'autres qui ont le même sort. Toute sa fortune
éphémère y passe.
Quelles angoisses, quelles déchirantes affres après une
joie excessive ! Ferrand s'obstine ; c'est l'agonisant qui
lutte avec la mort. A tout prix, il veut que le gouffre lui
rende tout ce qu'il a dévoré, mais le gouffre est insa-
tiable, et les quatre cents francs de sa mère s'y abîment !!!
Quel désespoir le saisit! Comment avouer à sa mère
une faute si énorme! comment soutenir ses regards! Si
coupable, comment supportera son retour des caresses
qu'on n'a pas méritées?
— 24 —
Cependant, dans son malheur, une lueur d'espérance
luit à ses yeux. Une dernière pièce de cinq francs lui
reste ; elle a pour lui la valeur des raille francs qu'il a
perdus, elle peut les lui ramener du fond du gouffre.
Cette pièce, c'est toute son espérance, c'est la délivrance
d'un affreux remords, ce sont les chagrins qu'il va épar-
gner à sa mère, c'est son honneur, c'est sa vie ? Il la
jette, il la fait rouler sur le tapis vert; il la suit d'un oeil
farouche. La roue tourne, et le râteau la ramasse! les
dents du râteau d'or lui parurent plus affreuses que le
grincement du tigre.
Anéanti cette fois, l'infortuné joueur s'assied sur une
banquette, les bras pendants, la tête penchée sur la poi-
trine.
Alors, un homme qui était au coin de la salle, et qui
avait été le spectateur de cette joie excessive et de l'af-
freux désespoir qui l'avait suivie, se lève et gagne la porte.
Si l'on eût observé cet inconnu au moment où il quit-
tait sa place, on aurait remarqué sur son front de marbre
un imperceptible épanouissement de joie, et sur ses lèvres
un léger sourire, si léger qu'il ne pouvait le trahir. Il
riait dans son coeur, parce que son heure était venue. Sa
mission diabolique sur la terre est d'épier cette heure,
comme la bête fauve guette sa proie au passage. Il se
nourrit de désespoir et de larmes, comme les vampires
fabuleux se repaissent de sang.
Cependant Ferrand s'était arraché aux cruelles idées
qui traversaient sa tête, et regagnait tristement la maison
de sa mère. A quelques pas seulement du funeste lieu
d'où il était sorti, un inconnu l'accoste. Il s'insinue d'à-
— 25 —
bord dans le coeur du jeune homme par quelques paroles
de bienveillance ; il s'enlace autour de lui comme un ser-
pent.
ce Mais qu'avez-vous donc, dit-il tout à coup à Ferrand?
« Comment se fait-il qu'un bel enfant comme vous ait
« l'air désespéré ? — En effet, je suis désespéré, répondit
« Ferrand; il y a bien de quoi; outre deux mille francs
« que je gagnais, je viens de perdre à la roulette quatre
« cents francs qu'un oncle m'avait remis pour ma mère!
« Que devenir? — Mon Dieu, jeune homme, vous n'avez
ce pas l'expérience de la vie ; vous vous désolez pour bien
s peu de chose. Ce qu'on perd à la roulette, on peut le
« regagner. Il ne faut pour cela que deux ou trois bons
« coups. Est-ce que la chance ne vous a pas déjà été
" favorable? Vous aviez gagné deux mille francs; pour-
« quoi quelques coups heureux ne vous rendraient-ils
ce pas le double de ce gain ? Tenez, moi, par exemple,
« l'autre jour, la roulette m'enleva trois cents francs, et
" hier, en moins d'une demi-heure, la capricieuse m'en
" a dégorgé trois mille. — Mais vous aviez de l'argent
« pour couvrir votre enjeu, et moi j'ai tout perdu ! — Si
ce vous n'avez plus d'argent, jeune homme, on pourrait
« peut-être vous en procurer. Entrons ici ; il faut que je
« vous redonne du coeur avec une tasse de café. »
A la suite de son interlocuteur, Ferrand entre dans
un salon éblouissant de luxe, inondé de la blanche lu-
mière du gaz et des feux de mille lustres qui se réflé-
chissaient dans la perspective infinie des glaces disposées
pour cet effet.
" Voilà trois cents francs, dit notre homme à Ferrand.
— 26 —
« — Mais c'est beaucoup trop. Puisque vous êtes assez
" généreux pour m'obliger, vingt francs me suffiraient.
" — Prenez, prenez toujours ; prenez vite, on pourrait
" nous observer. Que me font trois cents francs, à moi
« qui en ai gagné hier trois mille ! Avec cela, vous pour-
" rez revenir dans une heure les poches pleines d'or :
" Dieu me damne, si au bal prochain vous n'êtes pas
" le plus charmant et le plus richement costumé de tous
" les cavaliers!...
Et en disant ces mots, l'homme partit d'un grand éclat
de rire. Son art infernal lui avait réussi : Ferrand avait
empoché la somme. Vous avez vu avec quelle adresse il
avait rallumé en lui la passion du jeu, comme il avait l'ait
briller l'or à ses yeux. Il n'était pas besoin de captiver
son imagination sous d'autres charmes ! Innocent et pur,
il n'avait pas encore trempé ses lèvres dans la coupe empoi-
sonnée des plaisirs. A ce moment il était possédé de la seule
idée de rendre à sa mère l'argent qu'il avait perdu, et sur-
tout de lui épargner le chagrin que sa faute allait lui causer.
Enfin l'homme prenant un air et un ton plus sérieux
dit à Ferrand: « Maintenant, mon ami, quoique j'aie
" conçu bonne opinion de vous sur votre figure, vous
« comprenez pourtant que je dois me donner des assu-
« rances. Je veux être raisonnable, et je ne demanderai
« pas à partager le gain que vous allez faire. Je vous a1
« prêté, et il appuya sur ce mot, je vous ai prêté trois
« cents francs. Vous allez me signer un billet à ordre
" de six cents francs, payable, pas dans quinze jours, ni
" dans un mois, ce serait trop tôt, cela pourrait vous
« gêner ; mais seulement dans trois mois. »
Le digne homme avait calculé le désespoir de Ferrand,
l'amour mutuel de la mère et du fils, et il en avait évalué
le rapport à QUATRE CENTS POUR CENT ! Il savait à qui il
avait affaire; son métier était d'épier tous les joueurs,
surtout les jeunes gens, de prendre sur eux et sur leur
famille tous les renseignements nécessaires à ses infâmes
spéculations...
Ferrand avait signé brusquement le billet, sans la
moindre hésitation; son protecteur lui souhaita bon cou-
rage et bonheur, et il sortit en enfonçant brusquement
son chapeau sur ses yeux. Et il pensa amèrement : « sa
mère est veuve ; il est fils unique, j'aurais pu faire le billet
de mille francs ! » Homme à la mise élégante, aux belles
manières, au langage poli, à l'air affable, portant même
à la boutonnière le ruban de la légion d'honneur, coeur
aussi abject qu'il était corrompu !
Ferrand s'était accoudé sur les rebords du tapis vert,
et, les yeux hagards, regardait de nouveau les chances
du jeu. Le râteau d'or, s'avançant vers lui comme un af-
freux reptile, se jetait sur sa proie et faisait rouler ses
pièces d'argent là où les autres étaient déjà allées. Le
bruit du râteau, en les ramassant, le faisait frémir depuis la
tête jusqu'aux pieds. En quelques coups, le malheureux
joueur eut bientôt tout perdu, et le voilà de nouveau re-
plongé dans son affreux désespoir, en face d'un avenir
bien noir. Il jura, mais trop tard, de ne jamais remettre
le pied dans un lieu si funeste; et il tint parole.
Le pauvre jeune homme coupable redoubla de soins ,
de caresses et d'amabilité auprès de sa mère pour méri-
ter plus tard son pardon.
— 28 —
Elle se trouva heureuse du changement frappant qu'elle
remarqua dans la conduite de son fils : seulement il lui
paraissait quelquefois sombre ; il semblait même recevoir
avec moins de plaisir les marques de sa tendresse ma-
ternelle. De tous côtés lui revenaient les louanges les plus
flatteuses sur la sagesse, la docilité et l'amabilité de son
fils.
Mais, hélas ! il fallut bientôt répondre à cette terrible
question : qu'as-tu fait des quatre cents francs de ton
oncle ?
Ferrand avoua sa faute, et obtint son pardon à force
de baisers et de larmes ; il fit pitié à sa mère quand il
lui découvrit combien il avait été malheureux depuis le
jour où il avait commis cet abus de confiance.
Pourquoi ne fit-il alors qu'un demi-aveu! Le fatal
billet parut à son échéance. La mère de Ferrand se crut
indignement trompée par son fils.
" Frappe-moi, disait l'enfant à sa mère; frappe-moi,
« je le mérite ; mais frappe-moi sans te mettre en colère,
« car cela te ferait du mal. »
Et le coeur maternel trouva un nouveau pardon ; le
billet fut payé, et l'honneur de son fils sauvé, son im-
prudence réparée.
Le second endosseur du billet était un honnête négo-
ciant qui connaissait la veuve Ferrand; le premier por-
tait un nom inconnu. On fit à la police des recherches qui
furent sans résultat.
Le gouvernement de juillet a proscrit les jeux de ha-
sard, et c'est un bienfait dont la société doit être recon-
naissante. Mais malheureusement aujourd'hui le tripot
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n'a quitté les mauvais lieux que pour monter effronté-
ment dans les salons splendides. A Rouen surtout, l'hiver
dernier, on ne parlait que de pertes ruineuses. La gaîté
avait abandonné ces aimables réunions que la frénésie du
jeu avait envahies. Avis aux maîtresses de maison ! Celles
qui se respectent ne devraient pas souffrir chez elles, en
leur présence, un tel scandale. Les honnêtes gens ne
seraient plus réduits à fuir comme un piège les plus hono-
rables invitations.
V
Fugite, ô pueri, latet anguis in
herbâ!
Fuyez, enfants, un serpent est caché
sous la fleur du gazon.
(VIRGILE. (
LES ROMANS.
Quand la religion livre à la société les enfants qu'elle
a nourris de ses grâces, de sa doctrine, de sa parole et
de ses sacrements, ils savent le prix d'une bonne con-
science; les sacrifices du devoir leur apparaissent embellis
de tous les charmes de la vertu ; ils ont horreur du mal
comme à la vue d'un serpent. Ils voient un but à la vie,
ils ont un motif de résister à leurs passions : la con-
quête de la félicité éternelle. Ils ont un juge dans l'avenir,
et dans les cieux un témoin de leurs actions. Si plus tard
des passions dévorantes ravagent leur coeur, ils ont des
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principes immuables pour en modérer l'impétuosité.
Viendraient-ils à s'égarer, que le souvenir des heureuses
années passées dans l'innocence leur inspirerait un re-
mords salutaire et les ramènerait facilement dans le sen-
tier du bien. Quel crime de leur ôter les saintes pensées
qui leur font aimer la vertu, de flétrir d'un souffle impur
leur vie qui s'épanouissait si belle, d'arracher de leur
coeur tout sentiment du devoir, toute idée de Dieu, toute
espérance du ciel ! Voilà pourtant ce que produit la lec-
ture des mauvais romans de nos jours.
Quelques-unes de ces malheureuses productions tom-
bèrent malheureusement dans les mains de Ferrand, et
il les lut avec une extrême avidité. Son imagination s'al-
luma ; il crut naître dans un monde tout nouveau. Quel
malheur, au début de la vie, de prendre pour l'expression
vraie de la société ces rêves délirants dont une foule d'au-
teurs, d'un grand talent sans doute, ont attristé notre
époque ! A la place de la foi chrétienne, ils ont mis par-
tout le doute ; à la place de l'espérance, le désespoir. De
religion, ils n'en ont pas ; ils en attendent une nouvelle.
Pourquoi l'homme est-il né sur cette terre? ils n'en savent
rien. Quel est donc le but de la vie? tous leurs livres ré-
pondent : le plaisir, l'amour. Ainsi l'âme humaine est dé-
gradée, elle est dépouillée de la gloire de sa divine ori-
gine; elle n'a plus rien de commun avec les anges. Elle
n'est faite que pour la vie animale et terrestre.
Ferrand consacrait à ces lectures le jour, la nuit, tous
les instants que ses occupations lui laissaient libres. Elles
exaltaient son cerveau; elles l'enivraient d'un sentiment
inconnu de volupté. Le malheureux grandissait avec les
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idées de roman ! Ce monde idéal et corrompu, il le pre-
nait pour la vie réelle. Partout il voyait des amants qui
consacraient toute leur vie à leurs maîtresses, qui se
tuaient pour elles. Il allait au théâtre, et revoyait sur la
scène les mêmes idées.
La lecture de la Salamandre, par Eugène Sue, pro-
duisit alors sur lui une impression extraordinaire. Comme
son coeur devait palpiter en parcourant ces lignes qui le
peignaient si bien lui-même à lui-même, et offraient à
son ardente imagination ce bonheur idéal dont il n'avait
encore qu'un vague sentiment !
« A peine avait-il seize ans, et toutes les illusions de
« cet âge. Illusions si bonnes, si naïves, si fraîches, si
" poétiques! Il avait l'un de ces coeurs si pleins de nobles
« croyances -, qu'au récit d'une belle action ou d'une cou-
" rageuse infortune, il pleurait de joie ou de pitié. C'est
« que là existait une sève puissante de jeunesse et de
« conviction, c'est que cette âme tendre et pure encore
« croyait à tout, admirait tout. Pour cette âme, la vie
« était un prisme éblouissant, coloré de ses vagues désirs
« d'amour, de fortune et de gloire; tout était soleil et
« printemps, confiance et vertu. »
Ce portrait du Paul de la Salamandre était bien aussi
celui du jeune Ferrand. Il se reconnaissait à ces traits ; il
formait dans son coeur le désir d'être un nouveau Paul.
" Et puis, pour cet enfant, l'objet idéal du culte le
« plus profond, le plus idolâtré, après son père, c'était
" une femme. Oh! pourluiunefemmec'étaitunecroyance,
" son but, son avenir, l'éternel bonheur que Dieu réser-
" vait sans doute à sa chaste jeunesse.
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" Éternel !!! oui ! car dans sa pensée, il ne la quitterait
« pas cette femme adorée, ni dans ce inonde, ni dans
« l'autre. Pauvre enfant ! vivre de sa vie, mourir de sa
" mort ! et puis après pour vos deux âmes d'ange le
" ciel ! ! ! c'était là ton rêve.
» Noble rêve ! sainte et naïve espérance de ce jeune
« coeur! C'est que le souvenir de sa tendre mère avait épuré
« son amour. C'est que ce souvenir religieux se mêlait à
«toutes ses pensées, dès qu'il songeait à cette femme
« qu'il aimerait un jour; c'est qu'il regardait comme un
« devoir sacré de lui rendre à elle, tout ce profond et
« touchant amour que sa bonne mère avait eu autrefois
ce pour lui. »
Ferrand était donc à la recherche d'une femme qu'il
aimerait, éternel bonheur que Dieu réservait sans doute
à sa chaste jeunesse, une femme adorée qu'il ne quitte-
rait ni dans ce monde, ni dans l'autre, une femme qu'il
aimerait, le pauvre enfant, pour vivre de sa vie, mou-
rir de sa mort.
Voilà le ciel, le bonheur idéal que lui promettaient des
lignes menteuses !
Sous les fenêtres du magasin où travaillait Ferrand,
se trouvait une demoiselle Mariette employée comme lin-
gère chez une dame Charroy. Elle n'avait que dix-sept
ans. Sa mère, qui demeurait à Ivry près Paris, et qui
était originaire d'Auvergne, l'avait élevée dans des prin-
cipes très-sévères. Mais malheureusement elle n'était plus
là pour la surveiller.
Abandonnée à elle-même, la malheureuse jeune fille
se repaissait aussi de la lecture des romans; comme Fer-
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ranci, son coeur s'était formé, son intelligence s'était dé-
veloppée avec les idées que l'on puise dans ces sortes de
livres. Belle, jeune et naïve, la tournure de son esprit
était déjà toute romanesque. Extrêmement vive, elle dé-
clamait un jour avec tant de feu un passage du drame
d'Héloïse et Abeilard qu'une personne ne put s'empêcher
de lui dire : « Vous joueriez joliment la comédie! » Elle
voulait être aimée pour elle-même; elle rêvait gloire et
célébrité, amour chaste et fidèle comme au temps de la
chevalerie. Il lui fallait un amant prêt à mourir pour elle.
Elle enviait le sort de toutes ces héroïnes de romans dont
elle dévorait la lecture.
Les passions naissantes de la jeunesse ont besoin d'être
calmées, dirigées; et tout au contraire, les romans les
exaltent, les poussent jusqu'au délire, lès excitent, et les
justifient. Toutes les voiles sont tendues au vent de la
tempête, et le vaisseau n'a plus de gouvernail pour passer
à travers les écueils !

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