Festino! Festino!

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Henriette a treize ans. Elle observe un monde dont elle ne comprend pas grand-chose et apprend peu à peu à s’y faire une place. Hélène, sa grande sœur, paraît plus à l’aise avec ce qui l’entoure. Elle découvre la liberté sexuelle, la drogue, apprend son métier de cinéaste, réalise son premier film. Mais peut-on échapper à une telle famille ? Car il y a aussi Mathilde, leur mère, qui surveille sa progéniture en se regardant vieillir, sans y croire. Et Festino, l’extravagant grand-père, qui se retranche toujours plus, loin de l’univers des vivants, dans ses souvenirs et ses rêves.
Tous prennent la parole et se racontent à tour de rôle, mêlant leurs histoires, avançant ensemble, à tâtons. Proches et lointains, semblables et uniques, ils tracent la chronique à plusieurs voix de ce qui, à chaque âge, fait de toute vie une aventure captivante.
Élodie Issartel vit et travaille à Paris. Elle collabore à La Revue Littéraire.
Festino ! Festino ! est son premier roman.
Publié le : mercredi 17 juin 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756107868
Nombre de pages : 253
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Élodie Issartel
Festino ! Festino !

roman

Henriette a treize ans. Elle observe un monde dont elle ne comprend pas grand-chose et apprend
peu à peu à s’y faire une place. Hélène, sa grande sœur, paraît plus à l’aise avec ce qui l’entoure.
Elle découvre la liberté sexuelle, la drogue, apprend son métier de cinéaste, réalise son premier
film. Mais peut-on échapper à une telle famille ? Car il y a aussi Mathilde, leur mère, qui surveille
sa progéniture en se regardant vieillir, sans y croire. Et Festino, l’extravagant grand-père, qui se
retranche toujours plus, loin de l’univers des vivants, dans ses souvenirs et ses rêves.

Tous prennent la parole et se racontent à tour de rôle, mêlant leurs histoires, avançant ensemble, à
tâtons. Proches et lointains, semblables et uniques, ils tracent la chronique à plusieurs voix de ce
qui, à chaque âge, fait de toute vie une aventure captivante.

Élodie Issartel vit et travaille à Paris. Elle collabore à La Revue Littéraire.
Festino ! Festino ! est son premier roman.

Photo : Élodie Issartel par Arthur Aillaud (DR).

EAN numérique : 978-2-7561-0786-8

EAN livre papier : 9782756101422

www.leoscheer.com

© Éditions Léo Scheer, 2008
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ÉLODIE ISSARTEL


FESTINO ! FESTINO !


roman


Éditions Léo Scheer
À Arthur A.
Martin dit qu’il a vu Festino.
Il courait, il courait, une force le projetait et écartait les passants, quelqu’un courait pour lui et il
attendait que ça passe, les épaules en arrière et les pieds devant.
Il l’a laissé filer. De toute manière Festino ne l’aurait pas reconnu.
Il courait vite nom de Dieu. La tête ailleurs, au spectacle de ses jambes.
Festino ne sort quasiment plus.
Je colle mes lèvres aux siennes. Martin veut se détacher mais je le retiens par la nuque, il bave et
j’avale tout. Les passants nous regardent, je ferme les yeux.
Arrête Hélène, tu m’étouffes.

On m’a dit Pars et je suis parti. Ils n’ont pas eu à le répéter.

Il me dit aussi qu’il a vu Sagamore. Dans le quartier. Il ment.

Tout le monde envie notre maison.
La prof d’anglais après avoir lu ma fiche a demandé C’est toi Henriette qui habites cette belle
maison impasse de l’Ermitage ? Tu en as de la chance d’avoir ce grand jardin en plein Paris.
Mes copines aussi sont jalouses, elles me raccompagnent après les cours en espérant que je les
invite. Elles peuvent toujours attendre. Ce ne sont pas mes copines, je n’en ai pas. Avec leurs
fringues, on dirait des putes, elles vont chez Momo Le Pas Cher, c’est complètement nul. Des
teeshirts avec des inscriptions dont on ne sait même pas ce qu’elles veulent dire et en quelle langue
c’est écrit. Si ça se trouve, il y a écrit JE SUIS MOCHE ET CONNE dans une langue spéciale et
elles ne le savent pas. Elles disent que je suis une ringarde qui ne comprend rien à la mode et que
je resterai pucelle toute ma vie. Des putes. Elles peuvent toujours attendre pour venir bronzer.
Elles disent que j’ai une maison de bourge et que Festino est bizarre. La dernière fois qu’il est
venu me chercher, il a fait le baisemain à Alysson, et elle a énormément apprécié. Que des putes.
Comme Hélène, ma soi-disant grande sœur qui roule des pelles à son copain exprès devant le
collège. Pour me faire bien honte. Je m’en fiche, ce n’est pas ma sœur. On ne se ressemble pas du
tout mais alors pas du tout.

Henriette a fait celle qui ne me voyait pas.
J’étais en pleine action, les yeux mi-clos, avec son air écœuré ce n’est pas demain la veille qu’elle
aura un copain.

Hélène aussi trouve que les vêtements que maman fait sont ringards. Ce n’est pas vrai, ils sont de
qualité. Et si elle ne cousait plus elle ne ferait plus rien, elle passerait ses journées au lit dans sa
chambre bordélique. J’adore qu’elle soit bordélique parce que jamais elle ne m’oblige à ranger la
mienne.

Avant de retrouver Martin et les autres, je vais me reposer sur le matelas Visconti, la réplique de
celui du Guépard, que Festino a fait fabriquer par un atelier de décors. On peut y dormir à quinze,
y vivre des semaines. Il est dans le hall d’entrée et la chambre de maman donne dessus. Comme ça
elle peut surveiller les allées et venues sans quitter son lit. J’aime bien y faire la sieste, la maison
est si grande qu’on s’y sent seul parfois. Et ça arrive de ne croiser personne pendant des jours,
seulement les voix, et la musique de Festino, et les pas, chacun le sien, sauf Sagamore, on ne
l’entendait jamais, ni partir, ni arriver, jamais. Qu’on me voie me rassure, et j’entends maman dans
sa chambre qui parle toute seule, ça lui arrive. Dans ces cas-là, il ne faut pas la déranger. Je
l’entends d’ici.
Je sortirai demain si le ciel se redresse.
Non. Je ne sortirai pas. Et si Sagamore revenait. Je vois tout d’ici. Parfois Festino comprend, il
voit comme moi alors j’accepte d’être sa fille. On me prend pour sa femme les gens sont fous. La
vie je la vois. J’ai tout sous les yeux. Même les gens saouls qui vomissent dans le jardin les
saligauds, tout ça je le sais.

La chambre de ma mère est cool.
Mais il y a trop de miroirs. Ils sont vieux et penchés avec des bords dorés et on voit le plâtre
dessous mais elle ne veut pas qu’on les rafistole, elle dit que c’est comme ça que c’est joli. Il y en
a même accrochés au plafond, ça fait bizarre mais bon. Il y a beaucoup de fenêtres avec des
rideaux très lourds brodés style château qui sentent mauvais. Moi je les trouve très laids. Elle m’a
dit que je pourrai les avoir dans ma maison quand elle sera morte et moi je lui ai dit Non merci, je
préférerais avoir son lit qui vient de l’Italie d’autrefois. On y dort très bien, petite j’y dormais.
Maintenant j’ai treize ans et je dors toute seule c’est moi qui le veux. Je suis allée embrasser
maman. Elle était dans son lit comme d’habitude avec des choses autour d’elle, des livres, un
plateau avec du thé, elle en boit toute la journée dans des tasses en papier. D’ici, on voit Hélène
qui dort dans la grande pièce. La chambre de maman ressemble à celles des films que Festino
adore et que je trouve ennuyeux, même si les femmes ont des belles robes qui marchent toutes
seules. De l’autre côté les arbres du jardin font des ombres qui sursautent à cause des oiseaux, j’ai
presque les mêmes dans ma chambre. Sauf que ma chambre est moderne.

Festino dit qu’il n’y a que la musique qui lui donne l’impression d’exister, qu’il se court après tout
le temps et que les choses n’ont plus de rythme. Le métronome c’est nous, et si l’on ne marche pas
à côté de lui pour donner le tempo, il s’arrête sans raison. La dernière fois, en allant à la
boulangerie, il a calé les yeux au ciel sans pouvoir détacher son regard du magnolia de la place de
l’Église ; il était en fleurs et je pensais qu’il voyait des oiseaux mais rien, il n’y avait rien. Comme
un âne, je le tirais mais il ne décrochait pas d’une fleur qui n’avait rien de particulier, aussi
pisseuse que les autres. Un petit coup de vent a fait bouger la branche et il a repris sa marche. Pour
son anniversaire je lui ai fait un dessin du magnolia en fleurs, il ne l’a pas reconnu. Il a seulement
dit Merci Hélène, c’est très beau.

Ma chambre est la seule pièce blanche de la maison. Les autres sont rouges ou vertes, avec le
marron des meubles. Ils sont très gros parce que la maison est très grande, les meubles de mes
copines ici feraient tout riquiqui. Mon bureau est énorme, c’est pour ça que je suis la première de
la classe. Il est deux fois plus gros que celui de monsieur Brulet, le principal du collège. Entre les
tiroirs, je peux faire une cabane, je lui récite mes leçons, c’est mon meilleur ami. Dans ce trou je
me souviens de tout, il me souffle les réponses mais je ne le dis à personne parce que tout le
monde croit que je suis très intelligente. Je le ferme avec un foulard en soie que maman m’a donné
parce qu’elle a passé l’âge de porter du rouge. Mon visage devient comme s’il avait chaud et qu’il
était en plastique, je peux le regarder des heures et je voudrais qu’il soit toujours comme ça. Mais
je sais que ce n’est pas possible. Dans ma chambre moderne, j’ai mis une ampoule rouge pour que
tout ait l’air très beau et je la branche quand j’ai fini de lire. Et on ne voit quasiment plus mes
boutons. La semaine prochaine il y a la photo de classe. La semaine prochaine je suis malade.

Comme j’ai eu mon bac, je vais aménager le grenier que personne n’utilise.
Martin aimerait s’installer à la maison mais je pense que c’est une mauvaise idée.

Hélène affirme qu’il ne s’agissait pas de Sagamore dans la rue, mais de Martin, son petit ami.
J’affirme qu’il s’agissait de Sagamore.

Comme je suis toujours fatiguée, Vivian me conseille de prendre de la coke. Ça abîme les dents je
n’ai pas envie. Le matin je prends deux comprimés de vitamine C, des antioxydants contre le
vieillissement, des oméga 3 pour prévenir les maladies cardiovasculaires, de la bourrache et de lapensée sauvage pour la peau, du fer contre les carences, de la levure de bière pour les cheveux et
du zinc pour éviter d’avoir des boutons comme Henriette.

Il y a quelqu’un ?
Festino ! Festino ! C’est Armand, tu m’entends ? Hélène, viens voir, Festino dort assis les yeux au
ciel.
Laisse-le.
Regarde il ne bouge pas, il s’entraîne à l’immobilité. Moi je fais le contraire, je m’accroche bon
Dieu j’écarquille les yeux, c’est bien simple je n’ose plus dormir.
Moi je dors tout le temps.
C’est l’âge qui veut ça.
Regarde comme il transpire. Tu crois qu’il… Aucune idée.
Il ne faut pas le déranger.

On a fait la fermeture de Chez Jean et Vivian a encore vomi dans le jardin, herbe et alcool, il n’a
pas supporté.

Festino a visionné Au hasard Balthazar dans sa tête, on avait beau l’appeler, le secouer, rien à
faire, et d’un coup il s’est mis à pleurer, c’était la fin du film quand l’âne meurt au milieu des
moutons. Il était aussi inconsolable qu’Henriette avec La Chèvre de monsieur Seguin. Après il a
voulu acheter un âne pour le mettre dans le jardin.

Toujours le chat qui tourne en rond devant mes yeux avant de se mettre en boule, ensuite plus rien.
Et le matin j’ai plus envie de dormir que la veille. On dit que plus on dort plus on a envie de
dormir. C’est vrai. Je suis épuisée, et la rentrée universitaire est bientôt. Le médecin soutient que
c’est une fatigue passagère. Il m’a prescrit un examen du fond de l’œil. Simple routine. Je n’irai
pas.
J’ai maigri.

Ma petite Henriette serait allée au collège à dos d’âne avec ses costumes de petit page.
La rue aurait rajeuni et Festino avec.
C’est toute la poésie qui manque au quartier.
Dommage.
Je ne sais plus qui a dit ça.
Mais il avait raison.

Armand ne vient plus me saluer, on m’évite, on ne me voit plus.
J’ai repoussé Armand mais cela fait des années, un homme qui pourrait être mon père ! Ils sont
dans la chambre de Festino, Hélène lui monte le bourrichon. Depuis que je lui ai dit qu’elle était
vulgaire, elle me fait la tête. Ces jeunes filles qui confondent beauté et maigreur, je lui ai pourtant
montré des photos de moi à son âge, il y en a plein la maison, rien à faire, elle ne comprend pas ce
qu’avoir du style signifie. Henriette est moins rétive la pauvre. Elle tient de son père. Au moins
elle est originale. Armand ricane, je l’aperçois dans le miroir, il se paie ma tête ! J’espère au moins
qu’il ne voit plus cette fille qui ne dit jamais rien et rit à contretemps.

Si ça n’avait pas été Sagamore, il n’aurait pas décampé aussi vite.

Samedi soir, fête.
Ça fait trois jours que je ne mange plus pour entrer dans le jean Diesel qui ne tolère aucune fesse.
Je bois un peu de bière le soir avec les copains. Vivian m’assure que six bières égalent un steak.
Deux steaks par jour ça va. Je me suis endormie Chez Jean parce que j’étais saoule. Martin
soutient qu’il est resté avec moi toute la nuit, qu’on a baisé mais aucun souvenir, juste le chat qui
tourne. Peut-être un peu de coke pour tenir le coup samedi. Martin trouve l’idée bonne mais c’est
moi qui paie parce qu’il n’a pas un sou.
La photo de classe est dans trois jours.
J’ai piqué du khôl à Hélène pour me faire des gros cernes de fatigue qui apitoient tout le monde.
Je n’arrête pas de dire que j’ai mal à la tête mais ils s’en fichent, maman ne descend pas manger,
elle fait la gueule, et Festino dévore tellement que rien n’existe autour de lui, il engouffre comme
si c’était la fin du monde, transpire à grosses gouttes et fait des gestes brusques qui salissent la
cuisine. Mariam est furieuse. Il n’a pas remarqué la mine abattue que j’avais répétée pendant une
heure dans ma chambre, Festino je ne me sens pas bien, il m’a répondu que lui non plus, qu’il ne
s’appartenait plus, qu’il était comme le Vesuvio, éteint depuis longtemps, peut-être pour toujours.
S’ils m’obligent à aller à la photo de classe je me tue.

Armand va me présenter du monde.
Je suis sûre qu’il était amoureux de maman il y a vingt ans. Plus maintenant. Maintenant, c’est
l’ami de toute la famille.
Il va me présenter des gens dans le milieu du cinéma qui me mettront le pied à l’étrier. Son ami
Philippe va m’adorer. À part les films que j’ai vus avec Festino je n’y connais pas grand-chose.
Aucune importance, ils me trouveront charmante.

Mariam se plaint que Festino lui donne trop de travail. Avec ce qu’on la paie, si elle veut s’en
aller, on n’aura pas de mal à retrouver quelqu’un. Je crois qu’elle a compris le message.

Si tu as déjà fait un peu parler de toi et que les gens te connaissent même si tu n’as rien fait, quand
tu auras fait quelque chose ils t’aideront pour que ça marche, trop contents que tu leur proposes un
truc. On leur dit juste qu’on a plein d’envies et ils prennent ça très au sérieux, ils sont très
professionnels.

Festino était immobile dans la cuisine et pour le taquiner je lui ai lancé une orange qu’il a attrapée
avec facilité, alors je lui en ai lancé une autre et une autre et il s’est mis à jongler, c’était épatant, il
n’avait jamais fait ça avant, les oranges ont fini par tomber et il a repris ses rêveries en fixant le
lustre.

Il ne me reste qu’une journée à vivre.
Maman a touché mon front et l’a trouvé frais comme la rosée du matin et l’impression de chaleur
sur mes joues serait due au traitement agressif contre l’acné. Elle a essuyé le noir sous mes yeux,
Le gothique c’est démodé, et elle a essayé de me coiffer mais je n’ai pas voulu.

Festino a encore changé de rythme depuis la dernière fois.
Bon Dieu pourvu que ça ne m’arrive pas. Maintenant je dois me présenter à chaque visite. C’est
Armand, ça va ? Et cette fois-ci, le coup des oranges n’a pas marché.

Maman dit que les hommes n’aiment pas les femmes trop intelligentes. Je ne comprends pas ce
qu’elle veut dire par là. Je n’ai rien répondu parce que je sais que papa l’a beaucoup aimée. Elle
m’a encore raconté comment son côlon lui faisait mal et que deux poinçons lui agaçaient les
fesses. Je n’ai pas osé demander trop de détails car elle parlait comme si je devais tout
comprendre. Elle parle de son corps comme d’un personnage de roman et elle déteste qu’on soit
plus malade qu’elle. Quand j’ai eu les oreillons elle a déclaré que mon état la faisait mourir
d’inquiétude, elle est restée au lit plus longtemps que moi et les autres me reprochaient d’oser
rendre maman encore plus malade que d’habitude. On ne lui a rien dit quand Hélène s’est cassé la
jambe en faisant le mur, elle aurait immédiatement fabriqué un cancer. C’est à ce moment-là
qu’Hélène a commencé à faire venir ses copains à la maison et qu’elle a arrêté d’être ma sœur. De
toute manière on n’a pas le même père.

Armand me dit que Muriel commence à se lasser.— Dans la rue elle soutient le regard des jeunes hommes qui la dévisagent. Avant j’étais tout pour
elle, maintenant elle s’habille comme les filles de son âge. Elle remet des jeans et j’aperçois son
nombril, elle est moins femme, elle est plus désirable. Elle m’écoute toujours sans rien dire mais
l’attention ne fronce plus ses sourcils et elle se permet de m’interrompre pour des broutilles, la
beauté d’une robe dans une vitrine, alors que j’admire la lumière sur son visage. C’est la lumière
sur moi que tu aimes, m’a-t-elle dit, pas moi. Pour un photographe quoi de plus normal ! Elle
refuse cette idée et soutient que lorsqu’elle sera grise je ne l’aimerai plus. Quand elle sera grise je
serai cendre. Mathilde tu m’écoutes ?
— Non.

La fête de fin de tournage est dans le Marais. Quand j’arrive, il y a du monde sur le trottoir et des
gobelets en plastique, Martin est déjà là avec les autres, Ben, Vivian, Sébastien, et sa copine qui
parle comme si toutes les voyelles avaient un accent circonflexe. Elle n’a pas vraiment de tête, on
dirait que son nez, sa bouche et ses yeux sont posés juste pour un moment et qu’ils vont repartir.
Les copains la trouvent sublime, moi je trouve que c’est un visage effacé sur des manches de
pioches. Je me sens mal sans soutien-gorge dans ma tunique transparente. Ultra-transparente. Mais
Martin apprécie puisqu’il me prend la taille. Je grimpe sur un tabouret de bar avec l’intention de
ne jamais en descendre. Je reconnais un acteur vraiment pas terrible et le fait qu’il me sourie
m’écœure complètement. Bien sûr mon regard glisse sur la rue où Martin parle à une jolie fille.
Avec de grands gestes. Un vieux à cheveux gras me demande si je veux une vodka tonic, c’est le
réalisateur du film, Une vodka Red Bull plutôt, ça va me réveiller. Il s’éloigne en haussant les
épaules.

Mathilde me fait la tête parce que je ne la prends plus en photo.
Quelle beauté il y a vingt ans ! Elle a mal vieilli. De mauvaises rides sont apparues, on ne voit
qu’elles sur le papier et si on les gomme elle n’a plus de visage, deux cavités surplombant deux
narines. Et elle se comporte avec moi comme une jeune première alors qu’elle a un visage de fond
de sac.

Hier, je me suis tailladé les poignets avec des ciseaux. Mais j’ai eu tellement mal que j’ai arrêté,
ça saignait quand même, j’ai taché mon sweat préféré. Alors j’ai essayé de m’étouffer sous les
oreillers mais dès que je n’avais plus d’air je ne pouvais pas m’empêcher de reprendre ma
respiration.

De l’air.
Mon visage dégouline. Je vais aux toilettes où les hommes se refont une beauté sans me laisser de
place devant le miroir, ils arrangent leur mèche devant les yeux, se fixent d’un air profond et moi
c’est comme si j’étais transparente. Mes paupières coulent, je suis une catastrophe, mon reflet me
donne envie de mourir.

Festino est dégoûtant. Quand il mange il tire la langue vers la nourriture avec des yeux lubriques.
Tous les soirs à neuf heures il monte dans sa chambre où il dit avoir rendez-vous avec Madeleine.
On a beau lui dire qu’elle est morte, ça le met en joie, on l’entend chanter dans la salle de bain où
il s’inonde de parfum Bulgari en se brossant les sourcils. Ce soir c’est le grand soir, le grand soir.
Des centaines de fois. Henriette met Britney Spears à fond.

J’ai demandé à Mariam de la ficelle, je l’ai accrochée au lustre, un beau lustre de Murano, la seule
chose un peu vieille de ma chambre et que j’adore regarder le soir de mon lit. J’ai fait un nœud
comme Marlon Brando dans un film mais le lustre s’est décroché et moi, pas une égratignure.
Maman va me tuer, ce lustre était une relique de famille très précieuse et il ne reste que des
glaçons. Je l’ai caché sous mon lit.
Henriette, Henriette, que se passe-t-il ? Qu’est-ce que c’est que ce bruit ?
Rien, rien, je joue. Je danse.

Je vais sur le dance floor, au moins il y fait noir.C’est au sous-sol, et humide.
Missy Elliott.
Je me trémousse le minimum pour durer. Ben a les yeux suffisamment ouverts pour repérer une
fille et se planter devant en dansant jusqu’à ce qu’elle en ait assez et bouge pour laisser place à
une autre. Il les essaie toutes, même moi parce qu’il ne me reconnaît pas tout de suite. Ben gagne
en dimension lorsqu’il parle parce que son corps ne dit rien à personne et il se prend des vestes
monumentales quand il attaque en silence. C’est le garçon le plus drôle que je connaisse, toujours
partant, sans préférence et sans avenir. Qui prend toute sorte de drogues selon ce qui se présente.
On adore sa compagnie. Sauf celles qui ont couché avec lui et qui veulent des draps frais et du jus
d’orange au réveil.

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