Feuillets détachés d'un ouvrage en plusieurs volumes, destiné à être publié dans un temps plus reculé, par M. Breton,...

De
Publié par

impr. de Hennuyer (Paris). 1854. Roussin. In-8° , XII-164 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : dimanche 1 janvier 1854
Lecture(s) : 37
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 173
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

FEUILLETS DÉTACHÉS
D'UN OUVRAGE EN PLUSIEURS VOLUMES
DESTINÉ
A ÊTRE PUBLIÉ DANS UN TEMPS PLUS RECULÉ,
PAR
M. BRETON,
ANCIEN ADMINISTRATEUR DE LA MARINE,
Chevalier de la Légion-d'Honneur.
PARIS
TYPOGRAPHIE HENNUYER , RUE DU BOULEVARD, 7. BATIGNOLLES.
Boulevard extérieur de Paris.
1354
AVANT-PROPOS.
Ces feuillets devaient paraître dans les premiers
jours du mois de juin dernier, sous les auspices de
M. l'amiral Baudin, qui m'avait permis de les lui
dédier.
Hélas! quand j'arrivai à sa demeure, le 3 juin,
pour lui communiquer mon travail et lui remettre
les documents qu'il avait eu la bonté de me commu-
niquer, j'appris avec consternation l'état alarmant
de sa santé, et, quatre jours après, le 7 juin, à midi,
j'inscrivais mon nom à la suite d'une croix indiquant
l'heure à laquelle il venait de rendre le dernier sou-
pir!...
Ainsi, trois mois et demi après la perle de son il-
lustre ami, l'amiral Roussin, dont il avait raconté la
vie dans une chaleureuse improvisation sur les bords
de sa tombe, il allait, comme lui, plein de gloire, le
rejoindre dans l'éternité !...
Il m'avait écrit, le 18 avril dernier, au sujet de
celte publication :
« Je vous sais gré de votre persévérance, malgré
« les obstacles que vous rencontrez. — L'amiral
" Roussin était de ces hommes rares dont on ne sau-
" rait trop faire connaître et honorer le caractère,
« afin d'inspirer, à ceux qui viendront après, le désir
" de les imiter !
« Croyez, mon cher Breton, que le souvenir de
— VI —
« l'ami que nous avons perdu sera toujours un lien
« entre vous et moi. Comptez aussi sur mes senti-
« ments personnels d'estime et d'attachement pour
« vous. « CH. BAUDIN. »
Ah! si l'amiral Roussin était un de ces hommes
rares dont on ne saurait trop faire connaître et hono-
rer le caractère, on verra, par des témoignages qui re-
montent à plus de quarante ans, que celui qui ren-
dait ainsi justice à son ami était aussi jugé, par ce
même ami, comme un de ces hommes d'élite dont il
faut toujours garder et vénérer la mémoire! Assuré-
ment, quand je transcrivais dans ces feuillets ces ad-
mirables lettres qu'il m'avait confiées, et qui sont au-
jourd'hui de l'histoire, j'étais bien loin de penser
qu'elles n'y devaient paraître que comme un hom-
mage à la mémoire des deux amis, dont la mort a
jeté dans les coeurs tant de douleur, de tristesse et de
deuil!...
Je profite de l'occasion que m'offre cet avant-
propos pour placer, à la suite, le sommaire de quel-
ques-uns des chapitres qui composent l'ouvrage d'où
sont extraits ces feuillets.
Batignolles, septembre 1854.
BRETON.
SOMMAIRES DES CHAPITRES.
PREMIER VOLUME.
CHAPITRE PREMIER.
Gouëznou. Archéologie. Légende. Antiquités romaines
Le pardon de Gouëznou. Dévotion à saint Gouëznou. La fontaine
miraculeuse. Innombrables estropiés. Guérisons. Superstition.
Etude de moeurs. La Bretagne encore comme au moyen âge...
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
Récits. Autres légendes. Ar Gannerens noz. La chanteuse de nuit.
An Nancou. Les trépassés. Apparitions
Moeurs d'enfance. Kersaint. Plabennec. L'abbé Corre
CHAPITRE V.
Coutumes bretonnes. Les aires neuves. Luttes. Discours bretons...
Les mariages
Plabennec, Saint-Divy, Saint-Thonau. Le bois de Lesquelen. Ses
fossés. Ses souterrains. Superstition. Antiquités
CHAPITRE IV.
Récits de faits surnaturels. Le château de Botiguéry. Les mes-
sieurs du Bodiez. Le château de La Haie, à Saint-Divy. M. le
comte et Mme la comtesse du Poulpry. Avant et après l'émigra-
tion
Jean-Bon Saint-André, représentant du peuple à Brest. Le san-
guinaire Anse, exécuteur des hautes-oeuvres. Episode drama-
tique
DEUXIÈME VOLUME.
CHAPITRE PREMIER.
Saint-Pôl de Léon
— VIII —
Etudes. Les professeurs. Les condisciples.
La ville. La cathédrale. Le tombeau de Wisdeloup. L'église du
Creïsquer. Sa flèche. Le couvent des Ursulines
Les châteaux et manoirs de la Villeneuve (les Mortemart), de
Kerlody, de Kerouzéré, de Kerhorre; la maison de M... Le mai
philosophe seul est heureux
CHAPITRE II.
Etudes sur Morlaix, Landerneau, Lesneveu, Plouescat, le Folgoët.
Le saint du lieu Salaiin. O Maria! Salaün a zebr e bara. Histoire
curieuse.
Beauté d'architecture de l'église. Le maître-autel. La balustrade.
La flèche
CHAPITRE III.
Première grande douleur. Mort de ma mère. Souvenir de ses
dernières paroles. Leur influence sur mon esprit et sur ma
destinée
Evénements
CHAPITRE IV.
Chute de l'Empire. Les alliés. Restauration. Etat des esprits à
Brest. Le cabinet noir. Le sous-préfet de la H...M.Guesnet,ré-
futateur de Carnot. Lutte des opinions. Les Cent-Jours. Fédéra-
tion. Les marins de la garde impériale. L'amiral Grivel... Wa-
terloo
Réflexions
Mort de l'abbé Corre. Les funérailles ecclésiastiques. Elégie . . .
CHAPITRE V.
Réactions à Brest... Les libéraux
Mon entrée dans les bureaux de la marine. MM. Fourcroy, Caba-
ret. Morin
M. Redon, intendant de la marine
M. de Marigny, commandant de marine
Evénement du jeune Frappaz... Erreurs judiciaires.
Mon premier débarquement. La frégate la Galatée. Le comman-
dant Drouault. Débuts.
Campagne d'Espagne, 1825. Croisière devant Cadix. Evénements.
Combat de l'île Verte dans la baie d'Algésiras. Les frégates la
Guerrière et la Galatée. Le commandant Le Maraut. Reddition
du fort. Algésiras. Supplice du garrot. Trente-deux victimes.
Cadix. Santi-Pétri. Sainte-Marie. Rota. L'arsenal
Séjour à Cadix. Plaisirs. Fêtes. Combat de taureaux. Délicieuses
promenades. La place San-Antonio. La Meida. Les Andalouses.
— IX —
Monuments. Eglises. Couvents. Cérémonies. Funérailles aux
flambeaux.
Gibraltar. Détails.
Mission aux îles Baléares. Le gouverneur. Taverner. Palma.
L'inquisiteur. Mahon. Souvenirs historiques. Curiosités. Son
orgue. Son cimetière. Port, etc. Minorque. Yrice. Caprée, etc.
Mission à Tunis. La Goulette. Le lac. Plaine de Carthage. Curieux
détails. Palais du bey. Travail des esclaves.... Cadeaux du bey.
Etudes. Parallèles. Houière. Virgile. Chateaubriant.
Retour à Toulon Son port. Ses rades. Le fort La Malgue,
etc., etc.. Souvenirs historiques. Les mitraillades
Débarquement et retour à Brest par le Midi. Avignon, Arles,
Nîmes. Narbonne. Antiquités romaines. Beziers, Canal du
Midi. Riquet. Toulouse. Le Capitole. Jeux floraux
Bordeaux. Blaye. Duchesse de Berry. Nantes. Lorient. Quim-
perlé. Quimper. Brest
CHAPITRE VI.
Evénements Histoire de Brest
Lancement de la frégate la Constance. Elle s'arrête tout court.
Son commandant
Hommes de marque Excentricités célèbres... His-
toires. Anecdotes... Dames. Spectacles. La famille de M. Ala-
ry, contrôleur de marine. Mlle de Pentigny, aujourd'hui veuve
de l'amiral Roussin... Poëtes bretons : Em. Souvestre, Briseux,
Ed. Turquéty, Voileau, etc., etc.
Recouvrance
Familles Kerros, Debourgues, etc., etc., etc
TROISIÈME VOLUME 1.
Dépôt des équipages de ligne. Affaire de Toutteville. Le contre-
amiral Le Coupé. Talma. Le fournisseur Léonard.
Mon entrée au dépôt. Mes répugnances. On me nomme quartier-
maître-trésorier du 1er équipage de ligne.
Le capitaine de vaisseau Moulac. L'adjudant major Le Marié...
Suppression du 1er équipage. On me confie l'armement admi-
nistratif du vaisseau le Jean-Bart. Le commandant Gourbeyre.
Le C.-A. Roussin. Comment nous entrons en relations. Cam-
(1) Je ne suivrai plus le sommaire des chapitres. — On retrouvera ces
détails dans l'ouvrage complet. Je n'extrais ici que ce qui a rapport à
mes services près de l'A. Roussin.
— X —
pagne de Brésil. Orage sous la ligne. Cérémonie du passage. En
mer. Arrivée à Rio. Les forts Villegagnon. L'île d'Ascobras. La
rade. Les requins. Visite à l'empereur D. Pedro Ier. Il vient
dîner à bord. Salve de toutes les pièces. Conséquences. Per-
sonnages de marque. Le marquis de Rio-Pardo. Le comte
Da Souza. Le padre Sampayo. Le comte S. Amaro. Les mi-
nistres brésiliens. Le marquis de Guébriac. Le comte de Ges-
tas. Sa mort. Les Français résidents. Le docteur Sigaud-Mous-
sette. Le docteur Gamard. Suicide de sa femme. La maison de
commerce Riédi et Le Héricy. Le journaliste français. Persan.
Discussions avec les journaux. Le libraire SeignotrPlauchet.
Les jeunes frères Lallemand. La rue française Ouvidor. Attaque
de trois officiers français.
La comtesse de Rio-Seco. La marquise de Santos. Mme S... .t
Aventure avec l'empereur. La marquise de Rio-Pardo. La
partition de la Dame Blanche. Un bazar de nègres. Tribu
sauvage.
Les palais de Saint-Christophe, de Boa-vista. Les églises. Les
couvents. Les promenades. Le Campo Saint-Anne. Le Corcovado.
Le Jardin public. Saint-Domingue.
Ilha Grande. Forêt vierge. Serpents. Singes. Oiseaux. Insec-
tes, etc M. Descourtils
Retour à Rio. La Semaine sainte. Richesses des églises et des
couvents exposées aux regards. Procession du Jeudi saint. Le
Judas de la Passion. Symbole.
La marquise de Loeveinstern. Fin de la mission. Retour en France.
Bahia, ancienne capitale. Détails. Le consul général de Mar-
chessaud.
Sous voiles ! Regrets. Adieux au Brésil. Retour à Brest
A Paris. Révolution de 1850. Mort du portugais Lacerda. Discours
sur sa tombe. Événements. L'amiral Roussin directeur du per-
sonnel au ministère de la marine. Les journaux. Le Pilote du
Calvados. Dumont-Durville. Préfecture maritime à Brest. Trou-
bles. Lettres de l'amiral
Expédition de Lisbonne. Don Miguel. Vicomte de Santarem. Le
marquis d'Aquitanda. Le général Saldanha Longs dé-
tails sur le forcement du Tage Le portefeuille de l'amiral.
Sa lettre
Convention. Sauvinet, Bonhomme Bal à bord.
Étude sur Lisbonne L'amiral Roussin est nommé vice-
amiral. Retour de l'escadre à Brest. Incidents des prises
Mauvais vouloir et jalousie du ministre de la marine
L'amiral Roussin est élevé à la pairie. Il part pour Paris. Il est
nommé ambassadeur à Constantinople. Premier nuage entre
nous. Lettre de l'amiral à ce sujet. Je le rejoins.
Constantinople— Correspondance. Amiral Baudin. Lettres re-
marquables; Mon retour en France. La Morée. Incidents.
Navarin.Nauplie. Le tombeau d'Agamemnon. Malte. L'église de
— XI —
Saint-Jean. Les auberges des chevaliers. Le palais du gou-
verneur. Détails
Marseille
Correspondance avec l'amiral
Son rappel de Constantinople, fin de 1839... Il demande la croix
pour moi
Ses biographies. Penchant de l'amiral pour la presse
Projet d'élever le vice-amiral Roussin à la dignité d'amiral.
Lettre intime à ce sujet
Ministère de 1840 Anecdote. MM. Conil, Granier de Cas-
sagnac et Capo Feuillide. Expédition de Sainte-Hélène. La
grande Commission. L'abbé Coquereau.
Événements nombreux. Pitre-Chevalier Son Voyage en Bre-
tagne... Expédition de La Plata. L'amiral Baudin. Fncidents.
Détails.
Lettres remarquables M. de Mackau. (Lettre.) Traité de
la quadruple alliance. Exclusion de la France. Démission du
cabinet du 1er mars.
Cabinet du 29 octobre L'amiral Roussin est élevé à la
dignité de maréchal ou d'amiral de France
1841-1842. Divers événements. M. le capitaine de vaisseau Le-
tourneur et l'amiral de Mackau. Curieux mémoire
Mort du prince royal. Correspondance avec l'amiral Roussin. Sa
publication intitulée Documents sur l'Orient. Le roi Louis-
Philippe lui fait écrire à ce sujet. Ses chagrins, son trouble, son
anxiété M. le baron Camille Fain
1843. L'amiral Roussin est sollicité pour rentrer dans le cabinet
du 29 octobre. Curieux détails. Il céde aux instances du roi.
Evénements. Affaire de Pondichéry portée à la tribune. Ré-
sultats .... Il quitte le ministère . . . . Il se rend aux eaux
de Balaruc.
Mariage de sa fille aînée
Correspondance intime à ce sujet
1844 à 1845. Maladie de l'amiral. Continuation de notre corres-
pondance... Retour à Paris... Baron Taylor. Ach. Jubinal. Mon
mariage. Nouveau départ de l'amiral pour la Bourgogne . . .
Il m'annonce son retour et s'invite à dîner... Il réalise ce projet.
Joie et bonheur du petit ménage... Détails... Revers de la mé-
daille
Mariage de sa tille cadette
1846 à 1847. Divers événements. Curieux détails sur les articles
d'une revue... MM. de Mackau, Martin du (Nord), le maréchal
Soult. Mon article dans le journal la Flotte. Effet. M. Réné.
Rapport de M. de Mackau sur l'enquête. Louis Reybaud dans
la Revue des Deux-Mondes. Ma réfutation. Opinion de l'amiral
— XII —
Roussin
M. de Mackau se retire du ministère... Son élévation à la dignité
d'amiral. Etonnement de l'amiral Roussin. Son penchant pour
l'amiral Baudin. Détails à ce sujet
Nouveau nuage entre l'amiral et moi. Je m'éloigne de lui. Le
lendemain, il écrit au ministre de la marine. Il m'envoie copie
de sa main de cette lettre. Je persiste dans mon projet de me
tenir à distance. Retour de l'amiral. Sa lettre de fin d'année.
Reprise de nos rapports plus intimes que jamais... Famille de
l'amiral
1848. Journées de Février. Etat moral de l'amiral Roussin. Il
désespère des affaires. Ses alternatives de bien et de mal...
Tableau qu'il trace de l'état des esprits
Effroi de M. de Mackau. Les rendez-vous qu'il me donne dans
le salon de l'amiral Roussin. Ses lettres
MM. Arago, Casy et Bastide, ministres de la marine. Mon admis-
sion prématurée à la retraite. Détails. Spoliation de mon dos-
sier. Lacération du feuillet de mes services à la matricule.
Protestations. Indifférence de l'amiral... Détresse. Vente de
bijoux, d'argenterie, etc
On m'offre de défendre la sucrerie indigène. J'accepte. Mes mé-
moires
1849. L'amiral Roussin s'effraye des événements. Il les raisonne
avec une parfaite lucidité d'esprit. Affaire de M. Malleville. Dos-
siers
1830. Mort de ma pauvre et sainte femme
1852. Avénement de l'Empire. Effet de ce coup d'Etat sur l'amiral.
Son élévation à la dignité de sénateur. Sa confiance renaît. La
dotation de 30,000 fr... Détails nombreux
Mort de l'amiral, 21 février 1854.....
Demande d'inhumation aux Invalides. Ses obsèques au cimetière
du Père Lachaise. Discours
Mon article dans l'Union. Projet et devoir d'écrire et de publier
sa vie, selon ses voeux. Opposition de sa famille
Conclusion
VOLUME QUATRIÈME.
Coup d'oeil rétrospectif Relations dans le monde.
Marine Hommes de marque
Les directeurs. MM. Tupinier et Lacoudrais..
MM. Lacoudrais et Gerbidon
M. Roussin, frère de l'amiral. Son esprit caustique. MM. Gerbidon,
Morin, Lefranc, jugés par lui
FIN DU QUATRIÈME VOLUME.
FEUILLETS DÉTACHÉS
D'UN OUVRAGE EN PLUSIEURS VOLUMES,
Extrait du troisième volume.
1827. — En 1827, j'étais quartier-maître-trésorier du
1er équipage de ligne, commandé à Brest par l'excellent
et brave capitaine de vaisseau Moulac, de glorieuse et
regrettable mémoire.
Dans ce corps se trouvait, en qualité d'adjudant-major,
le lieutenant de vaisseau Le Marié, aujourd'hui contre-
amiral dans le cadre de réserve. C'était, comme on disait
alors dans le langage expressif du marin, un dur à cuire,
rude envers tout le monde, rude envers lui-même... Mais
officier de mérite et de distinction, très-instruit, très-
capable, et, comme tous les hommes de cette trempe,
très-juste pour ses subordonnés.
En sa qualité d'adjudant-major, il avait une action
directe à exercer sur les opérations administratives du
corps; et je dois peut-être l'intimité qui n'a cessé de ré-
gner depuis entre nous à quelques qualités qui savaient
résister, sans se soustraire à l'autorité.
Un jour que nous devisions, à coeur ouvert, des choses
1
— 2 -
et des hommes de la marine, il me parla de l'amiral
Roussin, avec lequel il avait navigué, entre autres bâti-
ments, sur là frégate la Gloire, et me demanda si je le
connaissais : —Comme tout le monde, dis—je; de réputa-
tion, pas autrement. — Tant pis, reprit-il : je ne vous
le cite pas comme un modèle de caractère facile; mais je
voudrais vous voir avec lui : il vous apprécierait et vous
pousserait... Et la conversation changea d'objet.
A quelque temps de là, le 1er équipage de ligne fut
supprimé, et je reçus l'ordre de m'embarquer sur le vais-
seau le Jean-Bart, dont je fis l'armement administratif,
sous les ordres du commandant Gourbeyre, devenu de-
puis contre-amiral et mort gouverneur de la Guade-
loupe.
1828. — J'étais depuis trois mois dans cette position,
quand tout à coup M. le contre-amiral Roussin reçut
l'ordre d'arborer son pavillon sur le vaisseau le Jean-
Bart. C'était une nouvelle désastreuse pour moi. Je prévis
mon débarquement, et, en effet, M. le contre-amiral
Roussin demanda au ministre le commis d'administra-
tion qu'il avait eu dans sa campagne précédente et auquel,
avec raison, il était resté attaché. Je lui écrivis cepen-
dant, et il me répondit de Paris en m'annonçant qu'il me
verrait dès en arrivant à Brest.
Je me présentai, en effet, à lui, le jour même de son
arrivée; il me reçut très-bien, m'écouta, et me dit : «Je
vous ai fait bien du mal. Je n'ai à vous offrir qu'une place
de secrétaire, insuffisante pour vous indemniser; mais je
vous l'offre de bon coeur. » En ce moment, le souvenir
des paroles de mon ami Le Marié traversa ma pensée, et
— 3 —
je répondis à l'amiral que j'acceptais aussi de grand coeur.
« Vous acceptez! — Très-bien. — Embrassons-nous et
mettez-vous de suite à l'oeuvre, me dit-il : je ferai mon pos-
sible pour vous rendre la campagne douce et fructueuse. »
— Et dès ce moment, en effet, nous avons été et n'avons
jamais cessé d'être (à part quelques nuages), pourquoi ne
le dirais-je pas? deux amis, dont l'un fut toujours un chef
plein de bonnes grâces, l'autre un subordonné plein de
coeur et de dévouement!...
J'étais donc heureux de me trouver placé si près d'un
des hommes que la marine mettait déjà au nombre de ses
plus graudes illustrations, et ce fut sous l'empire de ces
impressions que je partis, sur le vaisseau le Jean-Bart,
pour la capitale du Brésil, dont la magnifique rade s'ou-
vrit avec grâce à notre petite division, qui cependant n'y
entra qu'en branle-bas de combat et mèche allumée; . .
Dès la traversée, l'amiral mit ma bonne volonté et
mon petit savoir-faire à l'épreuve. Il me pria de lui faire
un rapport sur la nouvelle réorganisation des équipages de
ligne. Je me mis en mesure de traiter in extenso, cette
question, toute d'actualilé; et voici en quels termes l'a-
miral m'exprima son sentiment :
« En mer, à bord du vaisseau le Jean-Bart.
«Votre rapport, mon cher Breton, est parfaitement
« bien. Il m'en dit plus, en quelques pages, que je n'en
« ai pu obtenir de bien beaux diseurs, qui, sur cette ma-
« tière, ont le souverain talent de tout embrouiller.
« Je tirerai parti de votre travail dans un appendice
« que j'ajouterai à mon article sur les dépôts généraux;
« l'idée nette qui est dans votre note ne peut qu'ajouter
« au développement de celles que je présente. C'est donc
« vous-même que je copie, et je ne pouvais faire rien de
« mieux sur une matière que vous connaissez si bien.
« Mille amitiés, ALB. ROUSSIN. »
A peine au Brésil, l'amiral eut à subir de très-vives
attaques de la part des journaux de l'opposition. Mais il
semblait se retrouver là dans son élément. Il aimait cette
sorte de lutte, et entra en lice par une longue lettre sa-
tirique qu'il adressa au journal l'Analysya, contre l'agres-
sion malveillante' et toute systématique du journal la
Malaguetta. Cette lettre me stimula ; je la mis en vers,
en m'astreignant rigoureusement à reproduire le texte
même de l'original. Cet essai plut à l'amiral, qui m'écrivit
le billet suivant :
« Mon cher Breton, votre petite pièce de vers est légère,
« facile et spirituelle : c'est un nouveau talent que je vous
« remercie de m'avoir révélé.
« Mille amitiés, Bon ROUSSIN. »
Cependant l'hostilité des journaux devenait de jour en
jour plus vive, plus acrimonieuse, et l'amiral voulut bien
me confier le soin difficile et délicat d'y mettre un terme,
en me recommandant bien de sauvegarder toujours notre
considération et notre dignité.
Il faut être juste pour tout le monde, et je dois dire ici
qu'un jeune Français venu au Brésil, sur l'escadre, pour
— 5 —
remplir les fonctions d'historiographe de l'empereur don
Pedro Ier, M. Moussette, dont le nom reviendra plus d'une
fois dans mon récit, nous fut d'un très-grand secours, ainsi
que M. le docteur Sigaud, médecin français, établi depuis
plusieurs années à Rio-Janeiro, et le publiciste Cavroë,
rédacteur en chef de l'Analysta.
Grâce donc à ces bonnes interventions et à quelques
sacrifices d'amour-propre, l'animosité se calma, et il y
eut une trêve de courte durée.
Mais ce temps d'arrêt fut à peine une suspension d'hos-
tilités. On en profita pour exciter de plus en plus les
haines; et l'esprit de parti s'envenima au point que trois
officiers français du vaisseau amiral, au nombre des-
quels je me trouvais, furent assaillis de nuit, en revenant
du spectacle pour rejoindre l'embarcation qui les attendait
au quai. L'un deux, M. Le Gendre, alors enseigne, au-
jourd'hui capitaine de vaisseau, reçut plusieurs blessures,
ainsi que le commissaire du bord. J'en fus quitte pour
des injures et des menaces. Nous arrivâmes avec peine à
l'embarcadère, où nous attendait l'aspirant de service,
M. Fleuriot de l'Angle, aujourd'hui capitaine de vaisseau,
qui arma ses canotiers et se prépara à soutenir le com-
bat.
La garde du poste du Palais de la place fut requise;
mais nous n'arrivâmes à bord que bien avant dans la nuit.
On y était dans une vive inquiétude. Deux embarcations
avaient déjà été expédiées du vaisseau, et l'amiral avait
envoyé un de ses aides-de-camp pour nous réclamer.
Cette affaire fut prise à coeur par l'amiral Roussin, qui
demanda et obtint de justes réparations. Sa gravité fut
— 6 —
telle, qu'elle contribua à faire cesser la polémique irritante
des journaux.
Les événements qui venaient de se passer, et qui avaient
exigé de moi un redoublement d'activité et de dévoue-
ment; le traité passé avec le Brésil, qui mit en lumière
quelques-unes de mes qualités ; le service ordinaire, que
l'amiral rendait très-assujettissant; plus, un épisode qui
ne doit pas trouver sa place ici, mais qui fut de nature à
resserrer les liens qui m'unissaient à mon chef, tout, pen-
dant celte belle et heureuse campagne, tourna à mon
avantage, en portant à leur plus haut degré d'élévation
la confiance et l'estime de l'amiral pour son secrétaire.
Aussi lui témoignai-je, à notre retour en France, les
sentiments de reconnaissance qui m'animaient et les re-
grets que je ressentais à la pensée d'être bientôt séparé de
lui ! Il eut la bonté de me répondre :
« Mon cher Breton, votre lettre me touche infiniment.
« Elle justifie l'opinion que j'ai conçue de votre esprit
« et de votre coeur, et m'affermirait dans le sincère atta-
« chement que je vous porte, si ce sentiment pouvait rece-
« voir quelque augmentation ; mais il y a déjà longtemps
« que cela n'est plus possible.
« Ne croyez pas que notre séparation à Brest termine
« mes rapports avec vous. Je suis plus ménager que vous
« ne pensez du soin de conserver mes amis, et vous ver-
« rez que, de loin comme de près, je ne cesserai jamais
« d'être le vôtre.
« Mille amitiés, mon cher Breton, ALB. ROUSSIN. »
J'ai passé rapidement sur cette belle campagne, et j'ai
gardé, pour l'ouvrage complet, mes études sur le Brésil,
mes rapports avec divers personnages, mes observations
sur les usages, les moeurs des Brésiliens. On pourra en
voir l'analyse dans le sommaire du troisième volume, pre-
mier chapitre. Ces détails m'auraient conduit trop loin
et je ne dois, dans ces feuillets, que mentionner mes rap-
ports de service et d'intimité avec l'amiral Roussin.
L'amiral se rendit à Paris, d'où il m'écrivit plusieurs
lettres pleines de bienveillance et d'amitié. Il m'y fit bien-
tôt appeler pour concourir à un travail projeté à la direc-
tion du personnel au ministère de la marine.
J'y arrivai à la fin de 1829, et je m'y trouvais encore
quand éclata la Révolution de 1830.
1830. — L'amiral Roussin fut appelé à la Direction du
personnel et me garda près de lui. Sa confiance en moi
s'accrut par la nature de nos rapports.
Sur ces entrefaites, le bruit se répandit qu'il allait être
nommé ministre de la marine. Le moment ne lui parais-
sait pas venu pour cet acte de dévouement ou d'immola-
tion, comme il le disait, et voici la lettre fort remarquable
qu'il m'écrivit à ce sujet :
« Paris, août 1830.
« Mon cher Breton,
«Votre amitié m'est toujours bonne et dévouée. Je
« viens vous en demander une nouvelle preuve : c'est
« d'employer votre influence auprès de ceux qui s'entre-
« tiennent de moi, pour en détourner leur attention. Je
« ne suis ni apte ni disposé à devenir ministre; je me
« rends justice; avec des intentions droites et pures, je
— 8 —
« ne serais pas de force à lutter contre les obstacles de la
« nature de ceux qui existent, et je ne les vaincrais pas!
« Je ne possède rien, n'ai aucun revenu, ne paye point
" d'impôts suffisants pour être député, et j'ai pour principe
« fixe qu'aucun ministre ne doit être pris hors des Cham-
« bres, sous peine d'une position fausse, dans laquelle je
« ne me mettrai jamais.
« Faites de ce billet l'usage que vous voudrez ; il ex-
« prime toute ma pensée.
« Mille amitiés, mon cher Breton, Bon ROUSSIN. »
Je ne crois pas qu'on puisse recevoir une plus grande
preuve de confiance, et cependant le fait suivant me semble
encore l'emporter sur cette marque de haute estime.
Les journaux préoccupaient toujours l'amiral; et un ar-
ticle qui parut dans le Pilote du Calvados, journal publié
à Caen, vint réveiller, plus vive que jamais, sa sensibilité.
Le trait avait déchiré l'épiderme et pénétré dans les chairs.
L'auteur était connu : c'était le capitaine de vaisseau
Dumont-Durville, qui a péri depuis si cruellement dans
la terrible catastrophe du chemin de fer de Versailles
(11 mai 1839).
Le ministre de la marine (M. Sébastiani) voulut frap-
per M. Dumont-Durville d'une punition disciplinaire. L'a-
miral Roussin s'y opposa. Personnellement insulté, il
écrivit à son agresseur une lettre pleine de dignité, en lui
demandant la rétractation de l'article injurieux. M. Du-
mont-Durville répondit qu'il était entièrement étranger
à la publication qui avait eu lieu ; que la lettre insérée
dans le Pilote du Calvados et portant son nom était une
— 9 —
lettre confidentielle, écrite à sa mère, qui l'avait commu-
niquée au journal, mais sans sa participation, et que, par
conséquent, il n'avait rien à rétracter. Ce refus de satis-
faction amena une demande en réparation, de la part de
l'amiral, en dehors de toutes considérations de grades,' de
positions et de service. Je fus chargé de cette négociation
délicate. Je reçus les instructions de l'amiral, et je pus voir
à quel degré extrême il portait le point' d'honneur mili-
taire et le sentiment de sa dignité personnelle.
J'allai directement chez M. Dumont-Durville. Son ac-
cueil fut raide, et ses premières paroles de nature à m'ôter
tout espoir d'un arrangement. Je lui opposai une réserve
à travers laquelle perçait cependant la confiance que m'in-
spirait sa réputation. Il changea tout à coup de ton et
de manière, consentit à écrire au journal, et le lendemain
il vint au cabinet du directeur du personnel, qui lui tendit
la main. L'entretien n'eut rien d'acrimonieux de part
et d'autre, et on se sépara avec toutes les apparences d'une
sincère et mutuelle estime...
Malheureusement, M. Dumont-Durville, qui se faisait
un grand titre à l'avancement de la mission dont il avait
été chargé de conduire le roi Charles X et la famille royale
à Cherbourg, fonda sur cette réconciliation des espérances
qui ne se réalisèrent pas alors, et son agression se renou-
vela en 1834, comme on le verra plus loin. Du moins,
l'amiral le crut-il.
Une autre preuve de dévouement que je fus assez
heureux pour donner à l'amiral, en offrant de diriger les
premières études de latinité de son fils, mit le comble à la
confiance dont je fus honoré. L'amiral m'écrivit à ce sujet :
— 10 —
« Paris, 21 août 1830.
« Mon chef Breton,
« J'ai reçu votre lettre d'hier; je suis bien touché de
« l'aimable proposition qu'elle contient. Cette proposition
« est séduisante pour moi, qui connais toutes vos excel-
« lentes qualités naturelles et acquises. Sous de nombreux
« points de vue, je suis on ne peut plus satisfait de la mettre
« à profit. Je n'ai pas besoin, non plus que Mme Roussin,
« de réflexions pour sentir le prix de votre dévouement
« pour nous, et pour vous en exprimer notre reconnais-
« sance. Recevez-en l'assurance la plus sincère.
« Mille amitiés, A. ROUSSIN. »
A la fin de novembre 1830, l'amiral Roussin fut nommé
préfet maritime à Brest. Il me laissa libre de l'y accom-
pagner ou de rester à l'administration centrale. Je dus
lui exprimer mon regret, qu'il eût pu penser que
l'option me fût permise. «J'irais avec vous au bout du
monde, amiral: comment donc n'irais-je pas avec un
double bonheur à Brest, ma ville natale?»L'amiral partit,
et me laissa près de Mme Roussin, pour l'aider dans l'expé-
dition des bagages.
On le voit, j'avais acquis, pendant mon séjour tempo-
raire à Paris, quelques titres nouveaux à l'affection bien-
veillante de l'amiral.
J'avais trouvé à Paris, de retour du Brésil, notre jeune
passager et ami Moussette, qui nous avait été si utile dans
nos discussions de journaux à Rio-Janeiro. Nos rapports
reprirent, pour ne jamais cesser; nos positions différentes
ont pu seules nous tenir éloignés l'un de l'autre; mais notre
— 11 —
amitié est restée la même, et nous nous retrouvons toujours
avec plaisir. Il nous facilita l'accès de plusieurs journaux.
Il était, lui, au Courrier Français, alors rédigé par
M. Chatelain, l'un des publicistes les plus éminents de
l'époque. Ce secours fut souvent agréable et utile à l'ami-
ral, qui ne l'a jamais méconnu. Ce fut aussi pour moi une
excellente occasion de faire d'utiles connaissances et de vivre
au contact de ces hommes d'élite, qui marquent par leur
haute intelligence et l'éclat du talent. Revenons à ma
position et à mes rapports avec l'amiral Roussin.
En arrivant à Brest, il se trouva déjà en présence de
difficultés soulevées par quelques mutineries des ouvriers
du port. Il m'écrivit, le 6 décembre 1830 :
« Mon cher Breton, Mme Roussin me rend compte de vos
« bons soins ; cela ne me surprend pas : vous m'êtes utile,
« ainsi qu'à tous les miens. Je vous en remercie et vous
« prie de continuer. Cependant, arrivez au plus vite, vous
« me manquez.
« La petite effervescence du 27 novembre dernier est
« passée. Je vous envoie mon ordre du jour ; il ne sera
« pas mal que vous trouviez moyen de le faire insérer au
« Constitutionnel et aux Débats. Je vous le recommande
« bien.
« Dites-moi donc pourquoi on a retiré sa place dans les
«bureaux de la marine à notre ami Ançelot? Cela me
« paraît d'une dureté capricieuse, et c'est la pire. Dites-
« lui que je lui souhaite une de ces bonnes veines poéti-
« ques qui triomphent de toutes les mauvaises fortunes.
« Nous connaissons ici la belle allocution du président
— 12 —
« du Conseil des ministres, et tout le monde est enchanté
« de se trouver toujours Français.
« Bonjour et mille amitiés, A. ROUSSIN. »
Le 9 décembre, il m'écrivit une longue lettre, terminée
par ce mot pittoresque :
« Vous voyez, mon cher Breton, que j'use et abuse de
« vous, à tort et à travers ; mais je vous aime de la même
« manière. »
Enfin, le 17 décembre, il m'écrivit :
« Mon cher Breton,
« Il y a eu encore du train hier. Les ouvriers du port
« ont jeté des cris en passant devant la maison du direc-
« teur des constructions navales. Poussés, excités par d'in-
« dignes gens que tout le monde voit, excepté ceux qui
«ont barre sur eux, ils ont été très-remuants. Je n'ai
« rien baissé de mon ton ordinaire, et, depuis ma procla-
« mation, la vague soulevée s'apaise. J'espère qu'elle
« disparaîtra, et j'espère aussi que vous arriverez ici bien-
« tôt ; que, réuni avec tous les objets de mon attachement,
« je serai plus dégagé de tout ce qui peut effleurer ma
« susceptibilité.
« Madame viendra avec les petites, et vous le lendemain
«avec Albert. Vous êtes un excellent Mentor pour lui,
« et je ne doute pas qu'il ne vous doive beaucoup.
« Vous n'avez pas réussi à faire mettre mon ordre du
« jour dans le Constitutionnel et dans les Débats, et vous
«en êtes étonné !... Votre étonnement est un effet de
« votre droite candeur. Faites attention que, pour peu
« qu'un article choque les coteries, tout est sacrifié.
— 13 —
« Or, pour notre affaire, voici le mot de l'énigme. Le
« sous-préfet de Brest est un ancien rédacteur du Consli-
« tutionnel 1; il ne manque pas de mérite et encore plus
« d'ambition : celle-ci va bien à désirer de devenir préfet,
« et, alors, rien n'est trop chaud, ni trop froid, pour y
« arriver. De là, exploitation de toute chose. Il y a eu du
« tumulte : on le grossit, pour en faire sa cour, quand il
« est apaisé. On y est encore faible, timide, on laisse
« durer le mal, avant d'y appliquer le remède qu'on
« a dans sa main. — Cela n'empêche pas que, lorsque
« tout est passé, on ne chante victoire bien plus haut
« que les autres, et on parvient à se faire écrire de belles
« lettres par son ministre. Or, je n'ai pas été étranger
« au rétablissement du bon ordre..., et, récemment en-
« core, cela vient d'être prouvé. Mais voulez-vous que le
« Constitutionnel le dise ?... Cela ne ferait pas un préfet
« de sa façon !...M. X... est bon camarade... et il se taira.
«Mais, direz-vous.... et M. Bertin?—M. Bertin est bar-
« bier comme M. X..., et, entre barbiers, on se rase
« Je ne tenais un peu à mettre quelques mots dans les
« journaux qu'afin de prouver que notre agitation n'était
« pas bien dangereuse, puisqu'il a suffi de paroles simples
« pour la contenir. J'ai passablement de tact pour juger
« les choses. Par exemple, je vois qu'à son ordinaire,
« la marine est sous le joug des influences de l'Intérieur.
«Le sous-préfet reçoit des lettres dorées..., et je n'ai
« pas, moi, un seul mot de satisfaction dans celles de
« M. d'Argout... Et, cependant, Dieu sait où est la tâche
« difficile ici!... Mais je vois toutes ces misères de trop
1 M.LT.
— 14 —
« haut pour m'en formaliser, et j'ai dans ma conviction
« assez de force pour me passer de l'opinion des autres.
« Adieu, ou plutôt à bientôt, mon cher ami.
« Bon ROUSSIN. »
Je ne tardai pas à rallier le port de Brest, et je repris
auprès de l'amiral mes fonctions de secrétaire intime. Pour
ne déplacer personne, il demanda plus tard au ministre
de me nommer secrétaire du Conseil d'administration de
la marine, et il fut autorisé à me confier ces fonctions,
supérieures au grade dont j'étais revêtu.
A mon arrivée, je trouvai les esprits divisés. L'amiral
était très-vivement attaqué dans le journal de la localité,
le Finistère; et les autorités civiles, le sous-préfet, le
maire et le procureur du roi, ne lui donnaient que très-
mollement un appui insuffisant. Un ordre du jour, affi-
ché dans l'arsenal, fit quelque allusion au journal. De là
une guerre acharnée. Les autorités civiles intervinrent,
et une déclaration fut proposée et consentie. Consulté
par l'amiral sur la forme et le fond de cette pièce, j'osai
en blâmer l'esprit et le dissuader d'y donner cours.
Mais, hélas! il était vaincu par ces tracasseries incessantes;
et, le lendemain, le journal insérait cette triste déclara-
tion, et dés groupes passaient sous les croisées du préfet
maritime, en chantant victoire.
1831.—Longtemps encore ces hostilités persistèrent, et
tout ne se calma réellement bien que lorsque l'expédition
du Tage fut annoncée à Brest, et qu'on sut qu'elle devait
être commandée par le préfet maritime. Cette nouvelle
produisit une puissante diversion dans les esprits. Les
15 -
petites passions se turent, et on ne se souvint, dans la
capitale maritime, que de la brillante valeur du contre-
amiral Roussin, et de ses glorieux combats dans l'Inde et
sur la frégate la Gloire.
Je reçus l'ordre de m'embarquer avec lui.
Il arbora son pavillon sur le vaisseau le Suffren, de
110 canons, et mit à la voile par des vents contraires. La
manoeuvre habile qu'il commanda et dirigea lui-même,
pour sortir du goulet, qu'aucun navire de guerre n'avait
jamais tenté jusque-là de franchir avec des vents de bout,
attira toute la population sur la magnifique promenade
du Cours d'Ajot, qui domine la vaste rade, et sur toute
la côte jusqu'au delà du fort Berthaume.
On tira un grand nombre de bordées pour sortir du
goulet, et, à chaque virement de bord , nous venions
effleurer les terribles brisants de la Roche Maingan, qui,
à chaque bordée, nous découvrait son gouffre béant, prêt
à nous engloutir, sans aucune chance de salut, si, par
une fausse manoeuvre quelconque, nous avions le malheur
de tomber sur ses récifs. Le terrible souvenir du vais-
seau le Golymen était présent encore à tous les esprits!..,
Enfin, nous atteignîmes la pleine mer, et nous nous
élevâmes au vent pour mettre le cap sur notre destination.
Je ne me rappelle aucune époque de ma vie où j'aie eu
tant à faire. L'amiral recevait chaque jour, pendant notre
croisière, des rapports et des lettres sur les disposi-
tions de l'ennemi, qui l'obligeaient à chaque instant à
modifier ses projets et ses instructions.
Il me chargea de centraliser tous ces renseignements et
de coordonner les dispositions nouvelles de chaque jour
— 16 —
avec les circonstances de l'actualité. Sans aucune exagéra-
tion, les instructions aux capitaines de l'escadre furent
refaites plus de vingt fois, et le projet de convention
à passer avec le gouvernement portugais subit la même
mobilité. J'étais seul, sans le secours d'aucun écrivain,
et il fallait toujours, avec l'amiral, être prêt. Instruc-
tions sans cesse renouvelées à tous les capitaines, corres-
pondance avec le gouvernement français, avec les mi-
nistres de don Miguel, avec les consuls et le commerce, le
tout en partie double, tout portait sur le secrétaire, qui
ne faillit pas à sa tâche : ses nuits y passaient presque en-
tières ; mais il y trouvait toujours son chef vigilant, don-
nant lui-même l'exemple, et stimulant, par sa présence,
tous les courages et tous les dévouements.
Enfin, le 11 juillet 1831, l'escadre entra de vive force
dans le fleuve. Ce fut un cri universel d'enthousiasme sur
tous les bâtiments. L'état-major général et l'état-major
du Suffren se composaient ainsi :
ÉTAT-MAJOR GÉNÉRAL :
Le contre-amiral Roussin, commandant en chef;
Le capitaine de corvette Ollivier, aide-de-camp ;
Le lieutenant de vaisseau Cayeux, id.
Breton, commis de 1er classe, secrétaire.
ÉTAT-MAJOR.
Le capitaine de vaisseau Trottel, commandant ;
Vallin, lieutenant de vaisseau, second ;
Jéhenne, lieutenant de vaisseau ;
Jullou, id.
Michau, id.
— 17 —
Penaud (Edouard), lieutenant de vaisseau;
Cournet (Frederick), enseigne de vaisseau;
Rigault de Genouilly, id.
Moris de Rivière, id.
Lemoine de Sérigny, id.
Palasne de Champeaux, commis d'administration ;
Vidal, chirurgien-major ;
Charruau, aide-major, aujourd'hui officier de la Lé-
gion-d'Honneur et médecin à Paris.
A huit heures du matin, l'amiral m'embrassa et me
remit, avec une profonde émotion, son portefeuille ren-
fermant ses papiers et une lettre à mon adresse, exprimant
ses dernières volontés, et qui en contenait une autre que
je ne devais remettre que dans un cas prévu.
Profondément touché de cette marque de confiance,
aiguillonné d'ailleurs par un sentiment naturel et par le
vif enthousiasme qui se manifestait partout, j'osai prier
l'amiral de me permettre de rester sur le pont près de lui,
pendant l'action, en me fondant sur un précédent que je
citais. Il me repoussa avec brusquerie, en m'ordonnant de
me rendre sur-le-champ au passage des poudres, mon
poste réglementaire.
Quand l'escadre eut franchi les premiers forts et atteint
le Paço d'Arcos, l'amiral se souvint de mon humble rési-
gnation. Il me rappela et me dit avec un accent qui fait
vibrer encore toutes les fibres de mon coeur : « Restez
à mes côtés ; nous allons attaquer la tour de Bélem ! »
Doux et glorieux souvenirs! vous survivez à tout; et,
après vingt-trois ans, vous êtes encore présents à ma
2
— 18 —
pensée comme au moment même où sous ses simples hu-
niers, poussé par une brise légère, le Suffren arrivait
majestueusement sous les formidables batteries de ce fort
réputé imprenable. Peu d'instants après, la noble tour
avait perdu son prestige et amenait, sous nos premières
volées, son pavillon humilié.
L'escadre prolongea sa marche jusque sous les quais de
Lisbonne, d'où la correspondance s'engagea avec le gou-
vernement portugais.
Le soir du même jour, je rapportai son portefeuille à
l'amiral. Il l'ouvrit devant moi, en retira lui-même la
lettre qu'il y avait déposée à mon adresse, et me la remit
en m'embrassant de nouveau et en me disant : « Gardez
« ce souvenir d'une date qui doit rester toujours dans
« notre vie, et comme un témoignage éclatant de ma con-
« fiance et de mon amitié pour vous ! Un jour peut-être
« il vous sera utile !... »
O mon illustre chef! elle ne m'a jamais quitté et elle
ne me quittera jamais cette lettre, toute de votre main et
datée ainsi :
a A bord du Suffren, à l'entrée du Tage, 11 juillet 1831,
à huit heures et demie du matin. »
Il ne m'est permis de transcrire de cette lettre que sa
date, date historique et glorieuse, et les réflexions qui la
terminent et qui pouvaient bien, dans ce moment su-
prême, être considérées comme un présage sans faiblesse
et sans ostentation :
« Adieu, mon cher Breton ! allez pleurer avec ceux que
« j'aime au-dessus de tout, et dites-leur qu'ils ont eu ma
« dernière pensée! « ALB. ROUSSIN. "
— 19 —
Quand la convention qui mettait fin aux différends de
la France avec le gouvernement de Don Miguel fut exécu-
tée, l'amiral remit à la voile, suivi des bâtiments qu'il
avait capturés, et rentra à Brest, où son retour fut salué
par les plus vives acclamations. La ville s'illumina, et les
salons de la préfecture ne désemplirent pas. On s'attendait
à voir le chef de l'expédition du Tage appelé à Paris, pour
y recevoir les félicitations d'usage. Mais le télégraphe ne
transmit à Brest que cette courte et froide dépêche :
« Reprenez vos fonctions maritimes. »
Cet ordre sec et laconique avait une signification que
l'amiral interpréta, et il dut pressentir une ardente hosti-
lité qui se manifesta de la part du ministre de la marine
(M. de Rigny), au sujet des prises portugaises, et qu'il
combattit en vain.
1832. — Cette question des prises me donna un redou-
blement de travail : avant de la déférer au Conseil des
prises du port, il voulut qu'elle fût nettement élucidée
dans son cabinet. Il s'indignait de la mauvaise foi qu'il
trouvait dans le ministre de la marine; mais, étranger aux
moyens d'ourdir l'intrigue et de former des coteries, il
engagea une correspondance officielle qui, aboutissant
toujours en des mains hostiles, ne provoquait que des ré-
ponses évasives ou dérisoires. Il échangeait aussi de nom-
breuses lettres particulières avec des amis puissants, qui
lui tenaient un langage rassurant. Aussi grande et
douleureuse fut sa surprise, quand, arrivant pour la pre-
mière fois, au pouvoir, en 1840, il put voir les rapports
officiels concluant au rejet de la validité des prises.
— 20 —
On arriva ainsi, à travers des difficultés de toute na-
ture, au mois d'octobre 1832, époque à laquelle l'amiral
Roussin fut élevé à la pairie et dut se rendre à Paris pour
prêter serment.
A son arrivée, il fut froidement reçu par le ministre de
la marine ; mais le roi l'accueillit avec la plus grande
effusion, et lui fit connaître son intention de lui confier
l'ambassade de Constantinople.
L'amiral m'écrivit de suite, et me dit de faire mes pa-
quets.
« La coterie de Navarin, disait-il, est toujours à l'ordre
« du jour, et le plus infime petit expéditionnaire y joue
« son rôle : le ridicule a un côté trop plaisant pour qu'il
« me fâche : j'en ris même de bon coeur ; mais c'est quel-
« quefois à »
Ses lettres se succédaient rapides et nombreuses, et me
transmettaient les ordres les plus pressants relatifs au,
départ de sa famille et à mon propre départ. Un de mes
parents, employé supérieur dans les bureaux du ministère
de la marine, le vit à Paris à mon sujet, et toucha délicate-
ment la question relative à ma position. L'amiral se for-
malisa et, pour la première fois, je trouvai dans sa corres-
pondance des paroles qui m'obligèrent, à mon, grand
regret, à lui répondre avec déférence, mais aussi avec
dignité. Il sentit, sans l'avouer, qu'il avait été trop loin,
et le 3 décembre il m'écrivit :
" Mon cher Breton, je reçois vos lettres des 28 et 29
« novembre : elles renferment des réflexions qui font
" honneur à vos sentiments, mais qui m'affligent cepen-
— 21 —
« dant, parce que vous prenez en mauvaise part ce qu'un
« tiers m'a obligé de vous écrire. Qu'importe, mon cher
« ami, ce que la forme peut avoir de désagréable pour
« vous et pour moi, si au fond, il n'y a rien de blessant?
« et vous pouvez, vous devez y compter ; vous connaissez
« mes intentions, mes sentiments, mes qualités, mes
« défauts. Venez donc : je vous recevrai toujours avec le
« plus grand plaisir. »
Je le rejoignis bientôt à Paris, et j'eus à peine le temps
de m'occuper d'autre chose que de rechercher et de lui
assurer le patronage de quelques journaux sérieux, pour
le récit des faits et gestes de son ambassade.
1833. — Nous partîmes en janvier de Paris pour Tou-
lon, où nous nous embarquâmes sur la frégate la Galatée,
avec tout le personnel de l'ambassade.
Nous arrivâmes à Constantinople, après une traversée
laborieuse, le 17 février suivant
Les travaux de la correspondance absorbaient tous les
instants de l'ambassadeur, qui m'avait placé dans son cabi-
net même. Il trouva la situation du sultan Mahmoud très-
grave. La révolte de Méhémet-Aly triomphait. Ibrahim,
son fils, avançait à grandes journées sur Scutari, et Sa
Hautesse avait imploré l'assistance de la Russie, qui s'était
empressée de lui envoyer une escadre, qui entrait, peu de
jours après notre arrivée, dans le Bosphore, tandis que
des troupes de débarquement s'échelonnaient sur la côte
d'Asie.
L'amiral calcula la portée de cette intervention et dut,
suivant ses instructions, tout tenter pour la faire échouer.
— 22 —
Il y réussit, en offrant de lui-même d'arrêter l'armée
égyptienne et de faire la paix entre le Grand-Seigneur et
le vice-roi
Les journaux le préoccupaient toujours beaucoup, et il
me prescrivit d'adresser des notes au Constitutionnel, au
Courrier français et au Finistère (journal de Brest), etc...
Quelques-uns de ces journaux reproduisirent textuelle-
ment ces notes, en sorte qu'on poussa, à l'ambassade, des
cris de surprise, en voyant cette prétendue violation des
secrets de la diplomatie. Les regards se tournaient de
mon côté, et semblaient m'accuser. Je riais in petto. L'a-
miral ne disait rien ; mais, en rentrant dans son cabinet,
il me recommanda de rester impénétrable
Quelqu'un, que je ne dois pas nommer, usa de toutes
les insinuations possibles pour obtenir de moi quelque
lumière sur cette compromettante indiscrétion... Je ren-
dis compte à l'amiral de cette tentative sans succès; mais
je sentais que le rôle que je venais de jouer n'allait nulle-
ment à ma nature bretonne. Les curieux en furent pour
leurs frais.
Peu après, l'amiral reçut des dépêches qui l'irritèrent.
Il y répondit non en diplomate, mais avec le sentiment
de son orgueil de marin froissé, en demandant son rappel.
Un malheur de famille vint interrompre le cours de.
mes services près de l'amiral. Voici en quels termes il
m'exprima ses regrets, après avoir tout tenté, promesses
d'avancement, changement de carrière, si je le voulais,
décoration, etc., etc., pour me retenir.
— 23 —
« Mon cher Breton,
« Je partage, n'en doutez pas, les regrets que vous
« éprouvez, en nous séparant. Vous emportez mon estime
« et mon attachement, et vous les conserverez, soyez-en
« sûr. Le cruel malheur qui vous frappe pouvait seul, de
« mon plein gré, amener votre départ d'auprès de moi.
« Mais il n'est pas impossible, ni même difficile, que nous
« nous réunissions de nouveau, un de ces jours ; et vous
« pouvez compter que ce sera toujours de ma part avec
« un véritable plaisir. Votre place est et sera toujours près
« de moi. Telle est l'assurance que vous donne
« Le baron ROUSSIN . »
Je m'étais rapproché, en arrivant à Brest, de plusieurs
de mes concitoyens, entre autres de M , autour duquel
se ralliait le parti libéral. Mes vifs sentiments d'attache-
ment pour lui me portèrent souvent à m'indigner contre
ceux qui s'en montraient les ennemis et attaquaient sa vie
privée. Cette indignation éclata dans une de mes lettres à
l'amiral Roussin, qui me répondit :
« Mon cher Breton, je reconnais votre coeur dans votre
« plaidoyer en faveur d'une personne de votre connais-
« sance. Je vois qu'ayant soulevé un coin du voile mysté-
« rieux qui offusque le public sur sa vie privée, vous êtes
« convaincu que le public est injuste dans ses préventions.
« Je n'ai nul intérêt à combattre votre manière de voir,
« et je la crois sincère ; mais, mon cher ami, vous oubliez
« qu'il en est de la réputation comme de la monnaie
« courante : pour que celle-ci mérite confiance, il faut
« que pesée, touchée, analysée de toutes manières, elle
« vaille son titre, et le moindre doute là-dessus la dépré-
— 24 —
« cie : il en est de même de la réputation des hommes.
« Quand toute une ville la met en doute, il est bien pro-
« bable qu'elle ne se trompe pas, et j'ajoute : que si un
« blâme si général n'est fondé que sur des apparences,
« c'est déjà une chose peu justifiable que de ne pas faire
« tous ses efforts pour les faire disparaître. L'indifférence là-
« dessus montre peu de respect pour l'opinion publique ; et
« l'opinion publique mérite le respect, car c'est le premier
« lien des sociétés. — Après cela, me direz-vous, on peut
« faire de beaux discours et même de bonnes lois, sans être
« un Socrate; soit : mais je pense toujours que le meilleur
«précepte qu'on puisse donner, c'est l'exemple de la
« bonne conduite privée. Personne n'a droit, sous peine
« de conséquences qu'il faut accepter, de s'affranchir de
« cette loi fondamentale de tout ordre moral, de toute
« bonne religion.... »
Dans une lettre postérieure, il me dit : « Vous n'êtes
« pas remplacé, mon cher Breton, et vous ne le serez
« probablement jamais ; car, sans flatterie, vos qualités
« dé coeur et d'esprit se rencontrent rarement dans la
« même personne. Nul n'en est plus convaincu que moi ;
« aussi ne manqué-je pas de vous regretter et de vous
« désirer »
Et plus loin : ... « Vous voilà , mon cher Breton , de
l'opposition. Convenez pourtant que si les sociétés (et la
nôtre surtout) vont mal, c'est qu'aujourd'hui le gouver-
nement des peuples est plus difficile que jamais. Il faut
que cette difficulté soit bien réelle, puisque tant de gens
d'esprit et de coeur y échouent. Changez les rois, les mi-
nistres, vous n'en irez pas mieux ; car les individus sont
— 25 —
les mêmes : ils n'ont qu'une tète et deux bras ; mais les
masses sont bien plus compactes qu'autrefois, et la moin-
dre impulsion qu'elles reçoivent se fait sentir d'un bout à
l'autre. Je n'admets pas que les sociétés viennent à se
dissoudre un beau matin ; mais je dis qu'à certaines épo-
ques de leur existence, elles éprouvent, comme le corps
humain, des rénovations, des changements contre lesquels
échouent tous les remèdes et tous les médecins : il faut
attendre patiemment la fin de la crise... »
J'avais signalé, comme un oubli regrettable, le silence
de M. de Lamartine, dans son Voyage en Orient, sur l'am-
bassadeur à Constantinople :
« Vous êtes mille fois trop bon, mon cher ami, de vous
« fâcher contre M. de Lamartine, pour l'oubli qu'il a fait
« de moi dans son Voyage; je sais que c'est votre poëte
« de prédilection, et il faut que vous m'aimiez bien assu-
« rément pour que son silence vous ait choqué. Je ne
«vous en sais que plus de gré. Mais, mon cher ami,
« pourquoi cette surprise ?... Ignorez-vous donc que votre
« poëte, quoi que vous en disiez, est homme, c'est-à-dire
« qu'il a ses opinions, son parti, sa coterie de carlistes :
« comment voulez-vous qu'il loue un ambassadeur de
« Louis-Philippe? Voilà, mon cher ami, une des clefs de
« votre suprise ; et au reste, et quelle que soit votre admi-
« tion pour lui, son Voyage en Orient n'est qu'une pauvre
« et froide gazette, et le plaisir de m'y voir cité ne m'au-
« rait paru que fort médiocre. Je m'amuse bien plus d'y
« trouver des éloges pour des envoyés russes et autri-
« chiens, par celui que vous appelez le prince des poètes
« français. Ce sentiment de nationalité, joint à ses vapo-
— 26 —
« reux discours politiques, a tellement rétabli dans mon
« esprit l'équilibre que les Méditations avaient dérangé
« un moment, que ce n'est plus pour moi une de ces su-
« périorités dont le suffrage pourrait encore me flatter.
« Mais, mon cher Breton, je vous égratigne bien mal
« à propos ; car vous avez su être juste pour moi, en gar-
« dant vos adorations pour votre dieu. Il est temps que je
« vous rende tout entier à votre culte !... »
O bon amiral ! je vous savais froissé et aigri par le si-
lence du grand écrivain, et je vous avais adressé de bonnes
consolations. Vous m'avez répondu en diplomate; mais
le sang coule de toutes parts dans votre lettre, avec les
effluves de votre esprit et de votre coeur, et je vous ai
plaint autant qu'admiré en lisant cette expansive élo-
quence d'une attente déçue.
L'amiral avait adressé un Mémoire au garde des sceaux,
au sujet des prises portugaises. Je regrette, vu sa lon-
gueur, de ne pouvoir transcrire ici cette admirable dé-
fense des intérêts des capteurs : elle fut appréciée par tous
les esprits non prévenus. — Je lui rendis compte de cette
opinion. Il me répondit :
« Ma lettre au garde des sceaux a donc été trouvée
bien? Je crois, en effet, qu'elle atteignait le but : mais
vous avez vu quel en a été le résultat. Cela ne pouvait pas
se passer autrement dans un pays tel que le nôtre, quand
il a pour ministre de la marine un officier de la marine.
Je connais toute la profondeur de l'indignité qui nous
poursuit. La décision qui a été prise est tout à fait digne
de l'atmosphère dans laquelle elle a été prononcée : c'est
sur ma correspondance du Tage qu'on a jugé la question!
— 27 —
Plaisant argument, quand il y a des lois formelles à exécu-
ter ! Si ces lois étaient contre nous, pourquoi m'ordonner
d'emmener les bâtiments capturés? Si elles sont pour nous,
pourquoi les enfreindre? Cela veut dire qu'il faut nous
repentir d'avoir forcé le Tage, et que nous n'avons été là
que des pirates et des gens sans aveu. Le Conseil d'État
l'a décidé ainsi. Convenez que c'est avec fondement qu'on
peut accuser notre temps d'être le règne de la déraison
et de l'anarchie. On en verra les fruits plus tard
« Baron ROUSSIN. »
1834. — Sur ces entrefaites parut, dans le Constitution-
nel, un article malveillant pour l'amiral. Il en soupçonna,
comme je l'ai déjà dit, M. Dumont-Durville.
« Je crois reconnaître, m'écrivait-il, dans cet article,
un homme que je croyais avoir convaincu de son injustice
envers moi : vous devez vous en souvenir, mon cher ami,
vous qui avez, dans les temps, connu tous les détails de
cette affaire, que vous aviez cru avoir menée à bonne fin.
Son article, sans être absolument injurieux, est évidem-
ment malveillant avec intention
« Mais la belle et noble et victorieuse réfutation que
vous m'avez communiquée, mon cher Breton, elle est de
vous ! Il n'y à que vous qui connaissez ma vie, Si ce n'est
pas vous, j'ai donc un autre ami comme vous, et ce serait
bien rare, dans ce monde où l'on en trouve si peu ! . . .
« A. ROUSSIN. »
Je ne pouvais m'attribuer le mérite de cette réfutation,
— 28 —
et je fis connaître à l'amiral qu'il devait ses remerciements
à un autre
« Nous passons de crise en crise, tant la haine est animée
entre le Sultan et son insolent vassal. Il faut sans cesse
interposer le caducée entre l'un et l'autre. La paix de
l'Europe y est attachée ; mais ce n'est ni une mince ni
une facile besogne. Cependant, avec un peu de raison, on
se fait à tout
1835.—« Je vous expédie cette lettre sous l'influence de
l'affreuse nouvelle de l'attentat à la vie du roi ! Dans quel
temps vivons-nous? Une machine infernale! Ces infamies
sont-elles donc dans nos moeurs? Serait-il donc vrai qu'un
jour arrive où les sociétés périssent par leur faiblesse ou
leur lâcheté? Voilà où nous en sommes venus, que la
révolte et l'assassinat courent les rues, et que cent familles
peuvent être sacrifiées pour se défaire d'un homme. Je
suis honteux de la honte qui rejaillit sur nous aux yeux
de l'étranger !... Adieu! Baron ROUSSIN. »
1836.—Je passe très-rapidement sur cette volumineuse
correspondance, pour arriver à des faits intéressants et im-
portants. C'est d'abord la désignation de M. de Mackau
pour le gouvernement de la Martinique.
« Voilà donc de Mackau qui va remplacer Halgan à la
« Martinique, en réunissant le commandement de la sta-
« tion! Cela supposerait la guerre avec les Américains!...
« Or, je crois cette guerre trop stupide, trop ridicule,
« trop dénuée de motifs, pour qu'elle ait lieu. Alors, que
« fera de Mackau à la Martinique, pendant que son château
— 29 —
« de Villepatour sera mangé par les chenilles? De tous
« les peuples avec lesquels nous pourrions nous brouiller,
« le dernier est celui des États-Unis. L'oublier, un seul
« jour, serait détruire l'ouvrage de cinquante-cinq ans et
« nous faire moquer. »
A son ami l'amiral Baudin il écrivait, à la même date,
15 mars 1836:
« Mon cher ami, je conviens avec vous que l'affaire
« d'Amérique est grave : j'admets qu'entre deux hommes
« de même taille et de même poil, comme MM. de Broglie
« et Jackson, ce qui s'est passé, tant à Wasingthon qu'à
« Paris, pourrait donner prétexte à un bel et bon duel.
« Mais de la France à l'Amérique cela me paraît être une
" autre affaire; aujourd'hui les peuples, et surtout ces
« deux-là, ne doivent en venir à se battre qu'à bonne en-
« seigne ; et j'ai beau regarder, je n'y vois rien de popu-
« laire pour la bataille, soit chez nous, soit-là bas. Ce serait
« la plus ridicule des guerres que nous puissions entre-
« prendre. Jusqu'ici je n'y vois pas prétexte suffisant. Je
« crois qu'on peut s'arranger très-facilement, sans regret
« pour personne, et faire plumer les canards. »
Dans une autre lettre, également à l'amiral Baudin,
il continue sur ce sujet « Qu'une pareille guerre puisse
« donner satisfaction à quelques petits intérêts d'amour-
« propre froissé, des deux côtés, je ne le nierais pas;
« mais, de bonne foi, cela en vaut-il la peine, en présence
«. des suites inévitables d'un pareil pas de clerc? Si vous
« voulez entendre battre des mains à Saint-Pétersbourg,
« à Vienne, à Berlin, à Rome (même à Londres), faites la
— 30 —
« guerre aux Américains. Or, je n'ai pas besoin d'autre
« raisonnement. Quand j'entends se réjouir tout ce monde
« vis-à-vis d'une de mes actions, je suis sûr d'avoir fait
« une sottise Ce serait donc une guerre factice, sans
« popularité, par conséquent la pire de toutes... Je crois
« encore qu'il n'en sera rien, et je vous avoue que je serais
« au désespoir s'il en était autrement : car, depuis un demi-
« siècle, nous n'aurions pas fait une plus grande folie. »
L'amiral Roussin servait le gouvernement avec sincé-
rité ; mais il s'affligeait souvent de le voir s'égarer dans
des voies tortueuses « Quelle situation, mon cher Bau-
« din, que celle de notre pauvre pays! Vous avez eu, au
« moins, l'écho de notre déplorable interrègne ministè-
" riel ? Que cela est triste à voir ! j'espérais que c'était
« l'éloignement qui me le présentait sous un jour si som-
" bre, et que, plus rapproché, je reprendrais courage ;
« mais c'est le contraire. »
Puisque j'ai abordé la liaison qui unit les deux amis
depuis leur jeunesse, je dirai de suite quelques mots de ces
deux grandes intelligences, qui luttaient quelquefois en-
semble, mais qui se rencontraient toujours sur le terrain
de la loyauté et de l'honneur. Je reviens bien loin sur le
passé, pour rappeler leurs relations comme amis et com-
pagnons d'armes.
A son retour de l'Inde, où les deux amis s'étaient dis-
tingués dans ces grandes batailles navales qui illustrèrent
la marine et la France, le capitaine Roussin écrivit à son
valeureux frère d'armes quelques lettres que j'ai reçu
l'autorisation de citer dans ces feuillets :
— 31 —
« Havre, 10 novembre 1811.
« Il a fallu, mon cher Baudin, que, depuis notre retour
« en France, j'aie été bien ballotté, bien ambulant, pour
« ne pas avoir pu encore vous écrire. Je me flatte que,
« malgré mon silence, vous me conservez une petite place
« dans vos souvenirs. Il y a des pierres brillantes, mais
« de peu de prix, qu'il faut repolir souvent. Il y en a d'au-
« tres qui ne changent jamais, qui brillent toujours du
« même éclat et auxquelles on n'a pas besoin de toucher :
« ce sont les vrais diamants. Vous en êtes
« Vous avez su, sans doute, tout ce qui s'est passé dans
« l'Inde depuis que vous l'avez quittée. J'ai eu le bonheur
« de tout voir, de prendre part à tout. J'ai vu tomber
« cette île que nous avions si longtemps soutenue. Nous
« avons été à la veille de la sauver. Notre fortune avait
« fait pâlir celle des Anglais. J'ai eu la délicieuse satisfac-
« tion de les voir s'avouer vaincus.
« J'ai reçu, mon bon ami, la lettre que vous m'écri-
« vîtes de Dunkerque, au mois d'avril 1809. Elle me fut
« donnée à l'Ile-de-France, à mon retour du Bengale ;
« car vous avez sûrement appris que nous fûmes pris sur
« l'Iéna par la frégate la Modeste, après deux heures et
« demie d'engagement de nuit, bord à bord. Cette défense
« nous valut la protection de lord Minto, et il nous ren-
« voya au bout de huit mois, malgré la rupture totale
« des relations entre les deux pays. Il fait donc bon d'a-
« voir des amis partout, même en enfer et en Angleterre,
« ce qui est à peu près, la même chose
« Vous apprendrez avec plaisir que Morice commande
« l'Andromaque à Nantes. Moisson est son second.
— 32 —
«Je vous prie, en grâce, mon ami, de m'écrire. Nous
« sommes loin l'un de l'autre ; mais les distances n'empê-
« chent point de s'aimer, et il y aurait des milliers de
« mondes entre nous, que je n'en serais pas moins votre
« plus sincère et plus fidèle ami.
« Adieu, mon bon Baudin, adieu, mon brave camarade.
« J'ai cru un moment aller commander la Médée, à Gênes :
« c'était une sorcière; mais on dit que c'est, dans votre
« port, une belle frégate, et puis vous êtes près d'elle : je
« pourrai donc dire qu'elle aurait eu de grands charmes
« pour moi : je le pense avec une sincérité qui n'appartient
« qu'au coeur de votre ami, A. ROUSSIN,
« Commandant la Gloire, au Havre, rue de Paris. »
« De la Gloire, au Havre, 15 janvier 1812.
« Mille et mille fois merci de votre bonne lettre, mon
a excellent ami. Je l'ai reçue avec d'autant plus de vraie
« joie que; depuis bien longtemps je n'en avais éprouvé
« une pareille. Il y a des années que nous ne nous sommes
« vus, que nous n'avons causé ensemble ; et Dieu sait
« combien de fois j'ai maudit cette séparation et combien
« j'ai souhaité de la voir finir ! Je m'étais, comme vous,
« bercé de cet espoir; mais personne, plus que moi, dans
« ce monde, n'est le jouet des espérances trompées, des
« projets détruits. Ceux qui me séduisent le plus sont
« précisément les premiers qui échouent! Il était donc
« tout simple que l'espoir de revoir le meilleur de mes
« amis, de l'embrasser, de servir de nouveau près de lui,
« s'évanouisse promptement et peut-être pour toujours!
— 33 —
« La frégate la Gloire est une jolie frégate, probable-
« ment semblable à ce que sont la Médée et la Galatée
« J'ai demandé bien des choses dont j'ai vu l'utilité, la
« nécessité. On m'a répondu bien des fois, pour me tout
« refuser... Enfin, dernièrement encore, on vient de me
« refuser deux caronades pour emplir tous mes sabords
« du gaillard d'arrière. La frégate en a quatorze de percés
« dans cette partie. Il y en aura donc deux qui demeure-
« ront vides. Je vais y faire mettre deux pièces en bois,
« et j'aurai l'honneur d'en informer Son Excellence
« C'est égal, la frégate a un beau nom, mon ami : j'espère
« qu'il nous portera bonheur. J'ai fait sculpter un bou-
« clier, sur lequel j'ai fait mettre la Gloire et l'Honneur;
« et je l'ai suspendu au mât d'artimon, où il fait un fort
« bel effet. Le reste est dans notre coeur. .......
« Je devrais contredire les trois quarts de votre lettre,
« mon bon ami; vous me prisez des milliers de fois plus
« que je ne vaux : mais les efforts que je ferais pouryous
« prouver ici que vous étés trop prévenu pour moi dimi-
« nueraient une illusion qui est plus douce pour votre
« ami que toutes les illusions du monde. Votre opinion,
« votre suffrage, sont, à mes yeux, d'un prix auquel je ne
« compare rien. Je ne veux m'appliquer qu'à le mériter
« réellement, et à justifier un sentiment si flatteur pour
« moi.
« Adieu, mon cher Baudin, adieu le meilleur de mes
« amis! Ce mot de meilleur a sous ma plume, ici, une
« grande portée. Il peint pour moi tout ce que je conçois
« d'excellent dans le coeur et dans la tête des hommes; et
« ne me disputez point cela, car il vous serait aussi dif-
— 34 —
ce ficile de m'empêcher de vous trouver le meilleur, que de
« n'être pas pour moi le plus aimé de mes amis.
« A. ROUSSIN. »
Au même.
« De lar Gloire, au Havre, 15 mars 1812.
« Je suis encore au Havre, mon cher Baudin, toujours
« au Havre, et rien encore n'annonce quand j'en sortirai...
« Ma frégate est entièrement armée quant au matériel,
« quoique j'aie été bien contrarié par toutes les routines
« de la vieille et nouvelle école
« Quant à mon équipage, il est encore, mon ami, dans
« les espaces imaginaires. Je n'ai personne, et Son Excel-
« lence n'a point encore décidé si j'aurais enfin quelqu'un.
« Mais voilà assez de jérémiades, mon ami... Cela sou-
« lage, mais ne change rien aux choses. Parlons d'un sujet
« plus agréable, et laissez-moi vous remercier de votre
« bonne lettre du 26 janvier dernier. Mon bon ami, que
« ne suis-je réellement ce que vous dites? Combien votre
« amitié me prise plus que je ne vaux! Oui, certes, j'ai
« encore le coeur plein de zèle et de dévouement : mais
« cela n'est plus rare chez nous
« Je savais déjà, mon cher Baudin, toute votre belle af-
« faire avec la Topaze : on me l'avait contée à Paris, et on
« m'en paraissait si content que j'en ai pris l'occasion de
« faire des questions sur votre avancement. Vous avez dans
« ce pays-là bien des amis, et si l'on s'en rapportait tou-
« jours à la lettre de leurs protestations, on se croirait
— 35 —
« facilement l'homme du monde le plus favorisé. Mais cette
« grande ville est un champ appauvri, dont les fruits n'ont
« plus de saveur : ils n'y ont plus que la forme et l'éclat
« des couleurs. Ce sont les fruits des bords de la mer
« Morte : ils brillent aux yeux, mais dans la bouche ce
« n'est qu'une cendre amère... A Paris, l'amitié n'est qu'un
« mot. On ne s'y paye qu'en fausse monnaie. Il n'y a que
« moi qui n'en savais rien. Aussi, quand on m'a dit que
« vous seriez incessamment capitaine de frégate, j'ai eu
« la bonhomie de le croire. Cela m'avait été affirmé au
« mois de juin, et la promotion de juillet a paru sans que
« vous y fussiez. Plût à Dieu que celle qui va bientôt pa-
« raître répare cette injustice! Oui, mon ami, cette injus-
« tice ! Jamais mot n'a mieux caractérisé la chose ! Ce que
« votre modestie vous empêche d'avouer n'en est pas moins
« certain pour tout le monde. Qui sert mieux que vous?
« Qui a marqué de plus de sang sa carrière?... Ah!
« croyez bien que tous, dans la marine, nous vous ver-
« rions élevé avec une joie bien sincère ! Le mérite, quand
« il est aussi clairement prouvé, n'a point d'ennemis !
« Adieu, mon bon et bien cher ami. Puissions-nous
« bientôt nous voir! Les âmes ardentes ont encore be-
« soin de se rapprocher quelquefois, pour ne pas s'é-
« teindre. Je sens que près de vous le découragement
« serait impossible, votre exemple et vos conseils me se-
« raient aussi nécessaires que votre amitié m'est douce.
« Conservez-moi tout cela, je vous conjure. Parmi toutes
« les joies du monde, celle à laquelle je mets le plus grand
— 36 —
« prix, c'est de pouvoir me dire toujours votre émule et
« votre ami. Je vous embrasse bien tendrement.
« A. ROUSSIN. »
P. S. « Vous verrez, à Toulon, le contre-amiral Du-
« perré. C'est un officier très-supérieur. Son nom s'at-
« tache aux plus belles années de ma vie. Je l'ai bien
« servi, et il m'a donné de vraies marques d'estime et
« d'amitié. Quelques tracasseries étrangères à tout cela
« nous avaient séparés 1. Peut-être y ai-je été trop sen-
« sible! mais il avait eu les premiers torts. J'étais l'infé-
« rieur : je ne devais pas le souffrir. C'est, d'ailleurs, un
« des hommes auxquels nous devons le plus de vénération.
« Personne ne lui paye cette dette-là avec plus de con-
« viction que moi. »
Cette lettre est bien remarquable. Elle peint les deux
amis. Nous allons voir, dans les suivantes, comment le
commandant Roussin jugeait les événements, les choses,
les hommes et les camarades dans le malheur.
Au même.
« De la Gloire, au Havre, 18 juin 1812.
« Vos lettres, mon ami, sont pour moi des exemples
« utiles et des leçons bien précieuses; mais, mon cher
« Baudin, combien je me trouve loin de vous! A quelle
« hauteur vous vous êtes élevé, en comparaison de moi !
« Vous vous reprochez des sentiments qui ne sont que
« passagers chez vous, et ces sentiments sont presque
1 L'amiral Roussin m'a souvent entretenu des causes de ce refroidisse-
ment entre lui et l'amiral Duperré. Je dois les taire ici : mais j'en parle
dans l'ouvrage d'où sont extraits ces feuillets.
— 37 —
« continuellement maîtres de mon coeur. Oui, mon ami,
« je veux vous le dire, à vous : le chagrin et l'impatience
« empoisonnent ma vie
« Nous n'aurons d'illustre que nos malheurs. Ils Justifie-
« ront ce que vous me disiez dans une de vos lettres, avec
« une modestie aussi touchante qu'excessive. On me juge,
« disiez-vous, sur mes actions, qui sont peu de chose et
« qu'on voit; mais on nepeut apprécier mes sentiments qui
« valent mieux, car on ne les voit pas!
Voici encore un affreux malheur que de braves cama-
rades viennent d'essuyer. «Vous savez, sans doute, la
ce perte totale de l'Ariane et de l' Andromaque, devant le
ce port de Lorient. Morice, qui commandait cette dernière,
« est désespéré. J'ai reçu de lui et de Moisson, son second,
« des lettres qui peignent leur désolation. J'ai entre les
« mains l'extrait du journal d'un officier de l'Ariane, qui
« me rend compte de tous ces événements de la cam-
« pagne et de sa fin désastreuse
« J'ai le coeur navré de ce désastre arrivé à nos braves
« camarades. Dans ce siècle, plus qu'en tout autre temps,
« les heureux sont les sages, et je tremble pour les suites.
« La position, j'en conviens, était extrêmement difficile :
« on combattait vent arrière et, conséquemment de plus
« en plus dans la fumée, que le voisinage de la terre em-
« péchait de se dissiper. On ne voyait rien devant soi.
« Mais un pilote capable n'était pas là. Pour ce qui peut
« donner des regrets à nos amis, je ne vois que deux
« choses : la première, d'avoir attéré de jour; la seconde,
— 38 —
« de ne pas avoir abordé le Vaisseau chacun de son côté.
« Dans le premier cas, on ne trouvait rien sur là côte;
« dans le second, on avait, au moins, l'espoir de se perdre
« ensemble. Le vent était de l'arrière, la manoeuvre de-
« venait décisive par le concours du vent et des localités.
« Mais une partie de cette opinion est peut-être dénuée
« de fondement par des causes que j'ignore. Je ne fais
« donc ici que la hasarder. A Dieu ne plaise qu'il ne se
« trouve dans nos coeurs autre chose que des consolations
« pour nos malheureux amis ! Mon opinion est contes-
« table : mon affection est réelle et profonde.
« Adieu, mon excellent ami, adieu! Je suis par moi-
« même peu dé chose! mais l'exemple d'un compagnon
« d'armes tel que vous me donnera ce qui me manque :
« c'est le soleil qui vivifie tout. Continuez donc de m'en-
« flammer du vôtre : vos lettres sont des chefs-d'oeuvre de
« raison et de préceptes, dont je fais mon profit.
«Votre ami, A. ROUSSIN. »
« P. S. Je ne vous félicite pas, mon bon ami, sur les
« services que vous me rendez : je suis si accoutumé à vous
« voir faire de belles choses, qu'en vérité elles ne m'é-
« tonnent plus. Vos manoeuvres, qui ont sauvé si heu-
« reusement votre convoi, m'ont causé une joie bien vive :
« mais que ne ferez-vous pas avec la tête et le coeur que
« vous avez? R. »
Au même.
« De la Gloire, au Havre, 16 juillet 1812.
« Mon hommage, pour être le dernier venu, mon ami,
« n'est pas le moins sincère. Cette fois, la voix de l'a-
— 39 —
« mitié n'est plus qu'un écho; et je ne pourrais rien ima-
« giner, rien dire, qui n'eût été pensé et que je n'aie
« entendu dire autour de moi. Combien je suis fier de
« votre beau combat! Oh! j'aurais juré que vous seriez
« venu à bout de rosser ce brick-là ! Cette frottée ne pou-
« vait lui manquer. Mais l'affaire est tout à fait brillante,
« Détermination, prévoyance, manoeuvre habile, pru-
« dence, tout, tout est là. Mon ami, je vous jure que voilà
« une très-belle affaire ; vous sentez bien que j'en ai fait
« un peu mon profit. Entre bous camarades, tout est en
« commun. Mes officiers, qui vous connaissent par la lec-
« ture que je leur fais de presque toutes vos lettres, m'ont
« fait des félicitations sur votre victoire, comme si j'y
« avais participé ! Ils savaient que la part que j'y prenais
« n'aurait pas été plus grande, si j'y avais été. Mais j'en
« ai tiré encore Un plus grand parti. J'ai lu le Moniteur
« à l'état-major de l'équipage de la Gloire, et j'ai eu la
« vanité dédire que j'allais leur donner des nouvelles d'un
« de mes amis. Nous avons bien promis de faire comme
« le Renard, à l'occasion : et voilà, mon bon ami, comment
« l'exemple des braves est un souffle miraculeux qui fé-
« conde le germe des belles actions dans les coeurs. Re-
« cevez donc, avec mon compliment bien sincère, les re-
« merciements que je vous dois par le plaisir que vous
« m'avez fait, pour ce qui, j'espère, en sera la suite.
« Je me figure que vous m'aurez écrit avant d'avoir reçu
« cette lettre, et que vous m'aurez donné des nouvelles de
« votre santé. Voilà donc encore ce pauvre bras attaqué 1 ?
1 Voir le récit du combat du Renard, où son commandant eut encore l'ex-
trémité du moignon de sein bras droit emportée (dans l'ouvrage complet).
— 40 —
« C'est, en vérité, une opiniâtreté singulière. Mon ami,
« vous me parliez, il y a quelque temps, de Cynégire;
« mais Cynégire se contentait de perdre chaque membre,
« une seule fois : il ne recommençait probablement pas.
« Cher ami, ce n'est pas à Cynégire que vous ressemblez,
« Je crois que vous ne ressemblez à personne ; car je n'ai
« connu personne qui ait votre coeur et votre tète !
« Je n'ose vous parler de moi dans une lettre qui doit
« vous être toute consacrée. Je suis toujours ici, rongeant
« mon frein, broyant du noir, et remuant mes conscrits
« en tout sens, mais sans parvenir à me faire la moindre
« illusion. Mes beaux jours sont finis. Vous seul m'en
« avez rendu un. Votre nom et votre souvenir sont venus
« dans mon coeur y causer une joie que depuis longtemps
« je ne connais plus. Puissé-je bientôt vous faire le même
« plaisir! Jusque-là je n'aurai d'autre bonheur que celui
« de vous aimer et de vous admirer.
« Adieu, mon ami, mon cher Baudin : j'attends avec
« impatience une lettre de vous. Par générosité, vous me
« la devez, car vous devez supposer l'inquiétude que j'é-
« prouverai jusque-là sur votre compte. A. ROUSSIN. »
Au même.
« Brest, 4 mars 1816.
« Cher ami, je ne puis tarder davantage à vous écrire,
« et je dois rompre pour vous le silence que la situation
« de mon âme m'a fait jurer de garder avec tout le monde.
« Mécontent, ulcéré, je renferme mon humeur. Il y a des
« chagrins qu'on aime à répandre et qui rendent commu-
— 41 —
« nicatif : les miens ne sont pas de cette nature. Je ne
« trouve plus rien autour de moi qui puisse m'entendre et à
« qui je puisse m'ouvrir : je me tais donc. Mais l'isolement
« où je me tiens me livre davantage encore à ceux que
« j'aime, et donne plus de prix à leur affection. Comment
« donc ne serais-je pas tout occupé de vous, cher Baudin?
« Depuis quelques jours j'ai bien des raisons de m'inquié-
« ter sur votre compte. M. Mackau me dit dernièrement
« avoir reçu de vos nouvelles, mais il m'en donna une
« qui m'affligea cruellement. Vous étiez, dit-il, décidé à
« vous retirer du service, et non-seulement vous n'auriez
« témoigné aucun désir de rester en activité, mais encore,
« vous y auriez montré de l'éloignement..... Quoi! mon
« cher Baudin, vous que tout ce qui a de l'âme aime,
« estime, révère même; vous sur le compte duquel il n'y a
« qu'une voix, qu'un cri ; vous que toute la marine nomme,
« quand on veut désigner celui qui peut justifier, un jour,
« toutes les espérances, vous voudriez quitter? Vous
« ne me direz pas que l'âme, irritée par une odieuse in-
« justice, ne connaît plus de composition ; vous ne me
« direz pas cela, à moi, parce que, si je suis si loin de vous
« sous mille rapports, je vous ressemble au moins sous
« celui-ci : mais, mon ami, ce que je fais par nécessité,
« il faut que vous le fassiez par raison. J'ai demandé à
« rentrer dans la marine, d'où l'on me chassait comme un
« laquais 1 qui a cassé des assiettes, parce qu'il faut tordre
« son caractère, quand l'existence des siens en dépend;
1 J'ai dans les mains la copie de la belle lettre que M. Roussin écrivit
alors à M. Dubouchage, ministre de la marine. Je ne puis la produire que
lorsqu'il me sera permis d'écrire sa Vie.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.