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Fight Girls

De
237 pages

Tokyo’s Tournament »

Le MMA, ça dit quelque chose ?

Mixed Martial Arts, autrefois le free-fight, un sport de combat complet, où presque tous les coups sont permis...

Que viennent faire Shayma et Jess à Tokyo ?

Qu’est-ce qui peut bien pousser de si jolies jeunes femmes à ce risquer à ce sport ?
Règle N° 1 :
La participation au tournoi est strictement confidentielle.

Règle N° 2 :
les autres participantes sont tes ennemies.

Il y a encore trois autres règles à respecter, seules des Dirty Girls peuvent se risquer à ce défi.

Mais que cache véritablement ce tournoi ?

De ses ancêtres vikings, Marie-Alix Thomelin a gardé la passion des voyages et hérité d'un goût certain pour la lutte au corps à corps. Fan des arts martiaux mixtes et spectatrice assidue des combats de l'UFC, elle s'est aussi frottée à la pratique, prenant quand même bien soin de protéger sa frimousse.


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Marie-Alix THOMELIN

FIGHT GIRLS

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collection dirigée par Christy Saubesty

L’Atelier Mosésu

 

1

16 juin 2016, 19 h 27, heure française.

Souple sur ses jambes, la jeune femme sautille autour de son adversaire, une grande blonde d’origine maghrébine. Afin d’éviter toute prise, ses cheveux, d’un noir profond, sont noués en une multitude de tresses africaines ramassées en queue-de-cheval basse. Elle s’est plutôt ménagée jusqu’à maintenant. Résultat : le coup de poing au ventre qu’elle vient d’encaisser aurait vraiment pu faire mal. On va arrêter de déconner. C’est l’heure de se battre, le moment exact de porter le coup fatal. Timing is everything.

Encore quelques frappes bien placées et elle aura gagné. Sa concurrente est proche du K.-O., comme en témoigne son arcade sourcilière amochée d’où s’écoule le sang bien rouge lui barbouillant le visage.

La brune bondit, réduisant d’une unique enjambée, rapide et précise, la distance qui les sépare. Elle cogne l’autre fille. Sans arrêt et sans pitié, gauche, droite, gauche, droite. Elle sent d’instinct qu’il faut conclure. Un slap gifle sa rivale qui, sonnée, s’accroche aux cordes du ring pour ne pas basculer en arrière. Soudain, le gong retentit, la contraignant à retenir le coup de grâce. Son poing la démange toujours, malgré les applaudissements qui fusent.

Adossé au mur du fond, un inconnu aux yeux bridés vêtu d’un costume cravate détonne au milieu des jeunes gens en shorts et muscle shirt. À côté de lui, un homme tout aussi classe portant des lunettes de soleil, a le visage fendu d’un grand sourire.

C’est quoi ces mecs ?

Elle est tirée de ses pensées par son adversaire. Les deux femmes, ennemies à la seconde précédente, tombent dans les bras l’une de l’autre dans une accolade amicale.

Leur coach monte sur le ring, saisit le poing de la gagnante et le brandit.

***

— Tu as remarqué les types au fond ? demande Jess qui finit de se changer dans les vestiaires.

— Les Chinois ? C’est clair ! On ne voyait qu’eux ! Encore deux qui viennent pour dénicher les fighters de demain. Et comme d’hab’, y en aura que pour les mecs, soupire Shayma qui tartine de fond de teint sa blessure au coin de l’œil.

 — Pas sûr. Ils ont assisté à notre combat. Les précédents ne s’étaient même pas donné cette peine.

— Franchement, ça serait le comble. Si tu es sélectionnée alors que c’est la première fois que tu me bats en combat pieds poings… je te pousserai dans l’escalier pour prendre ta place.

Deux coups frappés à la porte du vestiaire les interrompent.

— Vous êtes visibles ? les questionne leur entraîneur.

— Déjà qu’on n’a qu’un placard et même pas un vestiaire digne de ce nom, on n’a aucune intimité dans ce club.

— Oui, mais cette fois, j’ai quelqu’un à vous présenter. Et je vous assure que ça va vous plaire.

Les deux femmes se lancent un coup d’œil entendu avant de se précipiter pour ouvrir la porte.

— Dans ce cas, on va pas vous faire attendre.

Deux hommes pénètrent dans la petite pièce à la suite du coach encore en tenue de combat, avec un short et un tee-shirt noir marqué du logo du Fighting Club de Colombes : un pitbull stylisé aux dents surdimensionnées. Le premier arbore un sourire gigantesque et Jess a l’impression de se retrouver devant la version asiatique de Jack Nicholson dans Shining. En costume impeccable, les cheveux noir corbeau, le regard dissimulé sous ses lunettes de soleil, il est à la fois charismatique et inquiétant. Impossible de situer son âge ou sa nationalité, même si la couleur de sa peau indique clairement qu’il est d’origine asiatique. Peut-être Chinois. Ou Coréen. Ou… Jess n’arrive pas à mettre le doigt dessus, mais quelque chose dans l’arrogance de ses traits jure avec la légendaire modestie de la population nipponne. Le deuxième, en revanche, fait franchement la tronche, ce qui est dommage car il est nettement plus agréable à regarder avec ses yeux sombres et ses traits anguleux. Il reste en retrait, calé entre la porte du vestiaire et son acolyte. Il observe Jess avec insistance. Elle décèle une franche animosité chez lui, qu’elle ne peut s’expliquer.

Mon coco, si t’as pas envie de me voir, t’as qu’à aller ailleurs.

Il continue à la regarder fixement, elle se sent contrainte de diriger son attention sur Max, leur entraîneur, dont la joie et l’excitation sont palpables. À côté d’elle, Shayma trépigne d’impatience et elle connaît suffisamment son amie pour savoir à quel point cela doit lui coûter de rester silencieuse en attendant la suite.

— Les filles, je vous présente messieurs Yoshimitsu et Kimura.

En entendant leur nom, ils inclinent le buste comme dans les dessins animés japonais. L’homme au sourire énigmatique s’écarte pour laisser passer son collègue, lequel prend la parole dans un français impeccable.

— Bonjour, mon nom est Kenta Kimura. Je suis à la recherche de talents comme les vôtres.

Haji memashite! Watashi wa Carano Jessu desu,{1} répond Jess.

Shayma la regarde avec des yeux ronds. Le visage de l’étranger, lui, reste impassible. L’animosité y est cependant moins franche qu’auparavant.

— Non, mais j’hallucine… Tu parles vraiment japonais ?

— Qu’est-ce que tu croyais ? J’apprends des trucs à la fac.

— Bah… j’ai fait de l’anglais autrefois à l’école, ça ne veut pas dire que j’en ai retenu quelque chose… Mais continuez, monsieur…

— Kimura. Nous avons une proposition à vous faire. Notre patron suit vos carrières depuis un certain temps déjà. Il est très impressionné par vos compétences de combat et vos progrès.

Vas-y, dis-moi exactement ce que je rêve d’entendre. Tu essaies de m’enfumer ou quoi ?

Néanmoins, ce Japonais débarquant dans leur petit club de banlieue et qui prétend s’intéresser à leurs performances mérite peut-être qu’on lui prête l’oreille jusqu’au bout.

— Nous sommes en train d’organiser un tournoi exclusivement féminin. Depuis Ronda Rousey, tout le monde sait que la femme est l’avenir du MMA. Notre boss aimerait que la meilleure d’entre vous y participe.

— Putain, c’est pas vrai ! Et vous êtes là le premier jour où je me fais battre ! C’est trop injuste, je te déteste, s’exclame Shayma en boxant l’épaule de son amie.

Le cœur de Jess bat à cent à l’heure, malmené entre la joie d’être sélectionnée et la mauvaise conscience d’avoir probablement pris la place de sa sœur d’armes.

Le Japonais attend quelques secondes avant de reprendre la parole.

— Mademoiselle Benzema, nous étions en effet venus pour vous annoncer votre sélection.

C’est au tour de Jess de se décomposer. Le Japonais poursuit, jouant sur les silences pour l’effet d’annonce :

— Mais après avoir vu la prestation de mademoiselle Carano, monsieur Yoshimitsu a suggéré à notre supérieur de vous sélectionner toutes les deux. Sa demande a été acceptée.

Dōmo arigatō gozaimasu! murmure Jess en se plongeant dans une révérence la plus basse possible.

Quand elle se relève, l’étreinte puissante de sa meilleure amie, et celle de Max qui ne veut pas être en reste, l’écrasent.

— OK, mais on parle de quoi exactement. Faut signer où ? demande Shayma.

— Le tournoi s’étalera sur une semaine et le combat final est prévu pour la mi-juillet. J’ai sur moi les formulaires d’inscription et les documents annexes.

— Qui organise la compétition ?

 — La Hikage Corporation.

 — Jamais entendu parler.

 — C’est normal, il s’agit d’une entreprise japonaise.

Jess hausse les sourcils.

 — Et à quel endroit aura lieu le tournoi, dans ce cas ?

 — À Tokyo.

Jess et Shayma en restent sans voix.

 

2

4 juillet 2016, 10 h 34, heure française

— Tu penses qu’on va mourir ?

— Arrête de dire des conneries, Shayma ! Regarde-les, là-bas derrière, elles ne sont pas inquiètes.

D’un geste du menton, Jess désigne les deux hôtesses de l’air qui discutent au fond de l’avion. Bien qu’elles soient assises et attachées comme tous les passagers, leurs bavardages ponctués d’éclats de rire indiquent clairement qu’elles ne sont pas impressionnées par les turbulences secouant la machine depuis… depuis quand déjà ? Jess n’en a aucune idée. Il est toujours difficile de garder la notion du temps à plus de 30 000 pieds d’altitude.

À ses côtés, son amie s’accroche à l’accoudoir comme si sa vie en dépendait. Jess sourit, contente que ce soit lui qui se fasse broyer et non sa main. Elle ne peut résister au plaisir de taquiner sa voisine.

— Reste cool ! Tu vas pas me faire croire qu’une dure à cuire comme toi a la phobie de l’avion ! Comment comptes-tu m’intimider dans la cage si tu te comportes comme une mauviette ?

— Oh, ta gueule ! Tu ne me fais pas rire !

Habituellement, sa peau mate contraste avec sa chevelureblonde, mais là, son teint est en train de tourner verdâtre. Ses yeux pailletés d’or manquent d’éclat et sont devenus vitreux. La voix du pilote interrompt leur conversation.

— Nous traversons une zone de turbulences liées à la mer de Chine. En effet, nous volons au niveau de courants d’air semblables à ce que nous avons au niveau du Gulf Stream. C’est donc tout à fait normal que ça secoue un peu. Relaxez-vous et profitez des mouvements comme si vous étiez dans un manège.

Shayma maugrée pendant que l’annonce est répétée en anglais.

— Il est drôlement bavard le pilote, c’est pas net. S’il tente de nous baratiner, c’est qu’il a quelque chose à nous cacher.

— Tu te fais des films. Pour lui, c’est un vol comme les autres, point final.

— Mouais. Avec tout ce qui se passe ces temps-ci, on n’est jamais sûr de rien.

— Reprends-toi. Si tu vomis partout, ça te coûtera cher, ma belle, sans compter que tu te prendras mon poing dans la gueule. Franchement, une warrior comme toi affolée à ce point-là par quelques montagnes russes, c’est la meilleure blague de l’année ! On a vécu des choses bien plus dangereuses, toutes les deux. Tu veux que j’appelle une des hôtesses pour te rassurer ?

— Une hôtesse ? Aucun intérêt ! Si tu trouves un steward sexy prêt à s’amuser pour me faire passer le temps, par contre je ne dis pas non, plaisante Shayma dont la mauvaise mine contredit les propos enjoués.

— Arrête ton char. Avec le sex-appeal que tu affiches en ce moment, tu ferais fuir tout prétendant potentiel.

— Jalouse ! Pour une fois que tu as plus de chance que moi, tu aimerais bien en profiter, hein ? Mal-heureusement pour toi, il n’y a pas de Chippendales dans l’avion, persifle la jeune femme en se repositionnant tant bien que mal sur l’étroit fauteuil pour tourner le dos à Jess.

 Pour couper court à la conversation, elle descend ensuite le bandeau bleu sur ses paupières fermées et serre très fort contre elle son pull comme une bouée de sauvetage.

Shayma et Jess. La blonde et la brune. Les deux sœurs ennemies. C’est ainsi qu’on les surnomme dans leur club. L’une vient du judo et l’autre du karaté, deux arts martiaux ancestraux nés au Japon. C’est dans ce dojo, sous la tutelle de leur entraîneur, qu’elles ont commencé à pratiquer ensemble les MMA, ces « arts martiaux mixtes » à la réputation sulfureuse, encore illégaux, ou du moins, pas autorisés officiellement.

Une fois de plus, un trou d’air surprend Jess. C’est comme dans les manèges de Disneyland, sauf que là, sa chute n’est retenue par aucun rail, aucun écrou. Elle se souvient… Pour ses vingt ans, ses copines l’avaient emmenée là-bas. Elle avait passé un jour au pays du bonheur et des contes de fées, des factures payées et des dettes remboursées, des filles dont le père n’a jamais battu la mère, bref au pays des gens heureux tels qu’il n’en existe pas vraiment.

L’avion les secoue comme une essoreuse à salade, mais la jeune sportive n’avouerait pas, même sous la torture, qu’elle n’est pas complètement rassurée. Et puis, le jeu en vaut vraiment la chandelle !

Les heures défilent, mais elle est tellement excitée à la perspective du tournoi qu’elle n’arrive pas à trouver le sommeil.

Comme quoi, il n’y a pas que chez Mickey que les rêves se réalisent…

Au bout d’un moment, les turbulences cessent enfin, laissant sa copine épuisée. Elle en écrase désormais à poings fermés, la bouche ouverte, un filet de salive menaçant de couler de sa lèvre inférieure.

Jess tente de s’intéresser à un film d’action, mais au bout de la quatrième scène de bagarre absolument invraisemblable, elle se résigne à zapper. Les nouvelles, pourtant plus très fraîches puisqu’elles ont été enregistrées avant leur départ, retiennent un peu son attention : préparatifs du 14 juillet, inquiétudes concernant la Corée du Nord et ses velléités de suprématie sur l’Asie en général et le Japon en particulier, affaires véreuses et scandales qui éclaboussent des partis politiques, nouvelles menaces terroristes… Finalement, rien de nouveau sur la planète.

8 juillet 2016, 5 h 07, heure de Tokyo

Après douze heures de vol et l’impression de nager en plein délire, Jess débarque de l’avion comme dans un rêve éveillé.

Shayma a les yeux cernés. Le trajet l’a visiblement marquée et sa terreur des turbulences a creusé ses traits. Si les combats commencent demain, il n’est pas certain qu’elle soit complètement remise, ne peut s’empêcher de penser sa rivale sans être sûre de savoir si elle s’inquiète pour son amie ou si elle s’en réjouit.

À part les pancartes recouvertes de signes japonais projetant les jeunes filles dans un univers qu’elles ne peuvent pas comprendre, rien ne distingue le plus grand aéroport de Tokyo d’un autre situé quelque part ailleurs dans le monde. Les mêmes gigantesques halls vides se succèdent, les mêmes portes en verre, les mêmes escaliers roulants… et cette même appréhension de se perdre dans un dédale de couloirs.

Les deux femmes sont sur le point de récupérer leurs bagages quand une voix féminine et rauque les interpelle.

— Jess Carano et Shayma Benzema ! Noooon ! La crème de la crème colombienne ici, sérieux ?

Elles se retournent pour se retrouver nez à nez avec une vieille connaissance.

— Camille Saint-Pierre ! Mais qu’est-ce que tu fous là ? lance Jess.

— À ton avis ? glousse cette dernière. Tu crois vraiment que c’est un hasard si moi, championne de lutte, toi, et vous, ceintures machin chose de judo, on se rencontre à l’aéroport de Tokyo ? C’est le décalage horaire qui vous brûle les neurones ou quoi ?

— Bien sûr, les combats.

— Évidemment.

— Toi aussi, on est venu te chercher ? s’enquiert Shayma.

— Oui, pendant un entraînement à Créteil. Et vous, pareil à Colombes ?

— Exactement. Tu gagnes 100 euros et tu passes au second tour. Enfin dans le jeu. Sur le ring, c’est pas encore sûr, la provoque Shayma.

— C’est drôle ça, dit Jess. Tomber les unes sur les autres de l’autre côté du globe, alors qu’on est si près d’habitude et qu’on se voit jamais.

— C’est l’avantage du village-monde, conclut Shayma avec un enthousiasme forcé.

— En tout cas, je serais ravie de retrouver l’une de vous deux lors du dernier combat pour le titre, reprend Camille.

Les deux copines répondent en chœur :

— En finale ? Mais il n’y a pas de place pour trois… Et toi, tu es le maillon faible !

***

Après une bonne heure à faire la queue à la douane, les filles passent la grande portée vitrée qui marque l’entrée sur le territoire japonais. Jess se sent libre comme jamais elle ne l’a été auparavant.

Kimura les attend. Jess reconnaît tout de suite l’Asiatique qui était venu les découvrir à Colombes. Seulement là, il est dans son milieu naturel, seul guide et allié dans ce monde inconnu, et Jess est quelque peu intimidée par sa prestance. Remarquant qu’il est encore habillé avec élégance, elle regrette de ne pas porter autre chose qu’un jogging qui, de surcroît, ne doit pas sentir très bon après les douze heures de vol.

— Bienvenue au Japon, mesdemoiselles.

Kimura salue en s’inclinant brièvement, mais sans raideur, devant les trois sportives. Spontanément, Jess fait de même alors que Camille acquiesce d’un hochement de tête. Shayma, quant à elle, regarde les deux filles d’un drôle d’œil.

— C’est pas demain la veille que je vais baisser ma garde et encore moins courber l’échine devant un homme, marmonne-t-elle entre ses dents.

— T’es gonflante avec tes principes à la con ! lui balance Jess. Tu pourrais faire un effort et t’adapter aux coutumes locales.

— Mouais, conclut Shayma. Sur un ring ou sur le trottoir, je préfère intimider mes adversaires que tout faire pour leur plaire, tu le sais bien.

Si Kimura a entendu le moindre mot de leur conversation, il n’en laisse rien transparaître. Derrière lui, cinq filles semblant venir de partout sauf d’Asie attendent avec des sacs de sport.

— La concurrence ? demande Camille.

— Non. La chair à pâté, réplique Jess, goguenarde.

Depuis l’instant où elles ont posé le pied sur le sol japonais, le soleil a commencé son ascension et ses rayons de lumière crue les éblouissent lorsqu’elles quittent l’aéroport.

Jess ne quitte pas Kimura des yeux, lequel avance plus rapidement que les jeunes femmes. Il sort un téléphone de sa poche et appelle quelqu’un en japonais. Fière d’elle, elle comprend qu’il informe son interlocuteur de leur arrivée et demande de prévenir le kaichō{2}. Alors qu’il range son téléphone, Kimura réalise que toute l’attention de Jess est concentrée sur lui. Mécontent d’être épié, il lui lance un regard noir qui intimide la jeune femme.

— Sumimasen, excusez-moi, bredouille Jess avant de se détourner ostensiblement.

***

Quelques minutes plus tard, la petite troupe se retrouve dehors à monter dans un bus tout confort.

— Nous avons réservé un autocar plus grand que nécessaire afin que chacune d’entre vous puisse s’installer sur plusieurs places. Il y a une heure et demie de route avant d’arriver à Tokyo, et le trajet peut même être plus long s’il y a des embouteillages. Essayez de dormir un peu avant notre arrivée au centre sportif, explique Kimura.

— C’est une bonne idée ça, je suis morte de fatigue, dit Shayma en s’allongeant sur deux sièges.

Jess regarde autour d’elle. Les participantes se sont en effet étalées un peu partout. À part Camille, elle ne reconnaît aucun visage. Les autres filles n’ont pas l’air de se connaître non plus, d’ailleurs certaines commencent à entrer en contact avec d’autres. Jess est surprise de les entendre parler français.

— Mais c’est quoi ce délire, on n’est que des Fran-çaises ou quoi ? Le tournoi aurait pu avoir lieu à Paris, ça leur aurait coûté moins cher ! remarque Jess.

— Sauf que le MMA n’est pas toujours légal chez nous, argue Camille.

— Oui, mais ils auraient pu faire comme d’hab’ et dire intersport…

Jess est interrompue par Kimura qui se plante devant elle, suivi de près par deux Japonais en costume cravate noir et blanc.

— Mesdemoiselles.

Il a beau s’adresser à toutes, il la fixe droit dans les yeux. Elle se sent donc particulièrement visée. Ayant immédiatement obtenu l’attention de toutes, Kimura poursuit en toisant les jeunes femmes d’un air supérieur.

— Je vous prierais de vous taire. Vous devez récupérer de votre long voyage.

Son ton est suffisant, voire légèrement menaçant. D’ailleurs, personne ne bronche ni ne discute ses ordres.

C’est ce qu’on appelle un charisme naturel.

Un peu plus tard, tout le monde a succombé à la fatigue. Sauf elle.

Il faudrait que je me repose, comme mes concurrentes, sinon je vais être la seule à ne pas pouvoir me battre correctement.

En vain. Son esprit vagabonde dans les quartiers que l’autoroute traverse. Jess est surprise par les collines vertes surmontées de petits immeubles tout blancs. Elle s’attendait à ne voir que des gratte-ciel à perte de vue, mais à cette distance de la capitale, les ramifications de la mégalopole lui rappellent plutôt des villes de province.

Peu à peu, cependant, le tissu urbain s’intensifie, le nombre d’étages des constructions augmente à vue d’œil, tout comme la densité des voies qui s’élargissent de plus en plus. Le bus emprunte une rue qui s’élève au-dessus d’une autre. Malgré l’heure matinale, le trafic enfle à vitesse grand V. Un soleil éblouissant darde ses rayons blancs sur les bâtiments marron qui s’élancent vers les nuages de chaleur. La fatigue empêche la jeune femme d’en calculer la taille, mais elle est un peu déçue par leur aspect : ils lui font penser à ceux de sa cité, en un peu plus haut.

Puis soudain, elle est au cœur de la ville. Peut-être a-t-elle finalement réussi à fermer les yeux plus de quelques secondes. De gigantesques panneaux accrochés au-dessus des routes signalent en japonais, ainsi qu’en rōmaji{3} quelle est la direction prise… Elle n’arrive pas à s’orienter parmi toutes ces indications, bien qu’elle ait pris le temps de se renseigner sur l’organisation urbaine de Tokyo avant de partir.

Le bus descend de sa voie aérienne pour pénétrer pleinement dans la mégalopole qui vit et palpite sous le regard fasciné de la jeune Française. Les immeubles sont étranges, quelque chose dans leurs lignes les distingue des bâtiments européens. Est-ce parce qu’ils sont plus fins et élancés, toujours légèrement espacés les uns des autres pour ne pas s’effondrer lors des tremblements de terre ? Ou parce que certains d’entre eux sont recouverts d’un carrelage blanchâtre reflétant légèrement la lumière du jour ?

Le large véhicule bifurque dans des rues secondaires et le calme revient. Le bus se gare devant une petite maison claire ornée de balconnets de bois sombre : un ryokan{4} semblant tout droit sorti d’une gravure de la période Edo, la capitale du pays du Soleil levant avant qu’il ne s’occidentalise. L’entrée est décorée de lampions traditionnels agrémentés d’idéogrammes noirs calligraphiés sur papier blanc.

Se mettant alors debout, Kimura s’empare du micro.

— Mesdemoiselles, nous sommes arrivés. Faites attention à ne rien oublier, nous nous retrouvons dans le hall.

 

3

8 h 50

Ne pas céder à l’appel tentateur du futon de la chambre qui lui a été attribuée est difficile. Bien que ce ne soit rien de plus qu’une couverture un peu épaisse posée à même le sol, ses couleurs chatoyantes donnent envie à Jess de s’y allonger.

Malgré leurs supplications, Kimura a refusé d’installer les deux amies dans la même pièce : il fallait qu’elles puissent être en pleine forme lors des épreuves, et nul ne peut passer outre le couvre-feu. Chacune sa place, donc. Jess balance son gros sac par terre et s’assoit sur les tatamis omniprésents dans le ryokan. Leur odeur de foin est entêtante, voire enivrante. Elle tend le bras pour caresser le mur à côté d’elle. À son grand soulagement, il n’est pas fait de papier, bien qu’il n’ait pas l’air si épais que ça non plus ! Elle se doute déjà qu’elle risque d’entendre tout ce qui se passe dans les chambres voisines. Espérons que personne ne ronfle !

Curieuse d’en apprendre un peu plus sur les actualités du Japon, Jess décide d’allumer la télé miniature accolée au pied de son lit. Elle zappe, presque déçue de ne pas tomber sur une de ces émissions croustillantes dont on montre toujours des extraits dans les Vidéo Gag en tout genre. Toutefois, certaines chaînes diffusent des matchs de base-ball et des tournois de sumos. Jess se laisse hypnotiser par la vitesse des attaques de ces combattants pourtant si gras. Mais ce divertissement a ses limites. Lasse de regarder sans les voir ces programmes sans intérêt, elle quitte la chambre pour retourner dans le hall d’entrée et se mettre à la recherche des autres participantes.

Comme il se dégage de l’hôtel une impression de luxe, Jess se surprend à fantasmer sur un splendide buffet : pâtisseries françaises et internationales, pains blancs, noirs, briochés, aux céréales, des dizaines de pots de confiture rangés élégamment pour former un dégradé de couleur. Elle arrive presque à s’imaginer l’odeur des gaufres, du chocolat chaud, du beurre.

Mais même s’il y a tout ça, je ne pourrai rien manger, soupire Jess qui ne s’accorde qu’un milk-shake protéiné lorsqu’elle est en phase de compétition.

En tant qu’athlète de haut niveau, elle sait qu’elle doit surveiller son alimentation, surtout en période de tournoi. Mais faire attention ne veut pas dire renoncer à tous les plaisirs de la chair et de la vie : Jess n’a jamais supporté les minauderies des minettes anorexiques qui caressent le rêve de devenir top model. Une nourriture saine pour un corps sain, voilà ce qui lui importe. Parfois, des petits croissants peuvent en faire partie… mais pas en ce moment ! Et comme d’habitude, c’est le jour où il faut être strict que l’envie est la plus forte. Pour se raisonner, Jess se concentre sur la première épreuve de l’octogone, la plus redoutée des concurrentes : celle de la balance.

Il ne manquerait plus que je change de catégorie de poids au dernier moment ! Si c’est pour me retrouver la plus légère dans la catégorie au-dessus et me faire battre à plate couture, non merci !

Le hall est vide, hormis un serveur qui lui fait signe de le suivre. Il porte un yukata{5} décoré aux mêmes motifs que le blason affiché aux murs.

Oups ! J’ai dû regarder la télé bien plus longtemps que je ne le pensais.

Il fait coulisser une fine cloison pour permettre à Jess d’entrer dans la salle à manger. Une grande table basse rectangulaire entourée de coussins rouges en occupe la majeure partie. Les jeunes femmes y ont déjà pris place, assises à genoux ou en tailleur. Tout au fond, contre la paroi en papier de riz jurant avec la délicatesse du mobilier ancestral, on a déroulé un écran blanc. Kimura trône comme un roi dominant l’assemblée. Personne ne parle et Jess regrette son arrivée remarquée.

 Il ne reste plus de coussin libre à côté de Shayma, elle s’assoit donc entre deux autres fighters qu’elle ne connaît ni de vue ni de compétition.

— Bonjour, je suis Jess. Je viens de Colombes, et vous ?

— Kimura a demandé qu’on garde le silence.

— Ah, parce qu’on est chez les bonnes sœurs maintenant ? J’ai dû me tromper de table.

— Tais-toi ! Les participantes au tournoi n’ont pas le droit de discuter pendant les repas. Si tu étais descendue à l’heure, tu aurais entendu Kimura nous dire que toute infraction au règlement est susceptible d’entraîner une disqualification.

Certes, voilà une excellente raison de fermer sa gueule, mais Jess n’en trouve pas moins la règle déplacée. En tout cas, ce que Kimura veut, Kimura l’obtient.

Ce dernier se lève et se dirige vers le milieu de la table pour allumer un vidéoprojecteur. Celui-ci bourdonne légèrement en projetant l’inscription :

AMOK Contest

— Qu’est-ce que c’est que ce bintz ? chuchote Jess avant que sa voisine la fusille d’un regard noir.

Dépitée, elle écoute Kimura commencer son discours.

— Bien, maintenant que nous sommes tous là… (le coup d’œil lancé à Jess lui donne la certitude qu’elle est directement visée par ce reproche), nous pouvons enfin commencer. Tous les matins, le petit déjeuner vous sera servi dans cette pièce. Mais avant de nous restaurer, nous tenions à vous rappeler le règlement de l’événement.

Le silence gêné de l’assemblée s’est mué en attention concentrée.

— Il est fondamental que vous respectiez toutes les règles que je vais vous présenter. Le contrat que vous avez signé en France vous a placées sous la responsabilité de la Hikage Corporation, fondatrice du premier tournoi pour jeunes espoirs du MMA. Tout manquement aura pour conséquence un renvoi et donc un retour immédiat en France avec l’impossibilité de participer à nouveau à toute manifestation future.

Jess observe les réactions des participantes, elle n’est pas la seule à sentir la menace qui plane maintenant dans l’air. Ça ne plaît pas du tout aux deux amies qui se lancent des regards entendus. Mais après tout, elles l’ont voulu. Aussi, il ne leur reste plus qu’à assumer et à se plier aux desiderata des organisateurs.

— Par ailleurs, vous n’êtes certes pas là pour faire du tourisme, mais nous avons décidé de vous faire une fleur. Chacune de vous prendra part aux visites de la ville prévues pour la première journée. Mais ne vous réjouissez pas trop vite, il est évident que seules deux d’entre vous resteront jusqu’à la fin des combats qui débuteront demain. Chaque défaite entraînera un retour direct en France. Avec les honneurs. Sans manquement au règlement, la Hikage Corporation aura le plaisir de vous offrir un chèque de 1 500 euros. La gagnante se verra en outre proposer un contrat de représentation avec la Corporation qui lui accordera une prime de 20 000 euros.

Pour le coup, les jeunes femmes ne peuvent contenir leur excitation.

— C’est plus que ce que ma mère touche en un an de travail ! chuchote Jess qui siffle d’admiration.

Décidément, le jeu en vaut la chandelle.

Les murmures s’arrêtent net quand un homme entre dans la pièce. Jess reconnaît tout de suite l’inconnu venu les voir à Colombes. Il a toujours ce sourire étrange sur les lèvres.

D’un signe de tête, Yoshimitsu ordonne à Kimura de continuer son speech. Celui-ci se penche vers un ordinateur posé sur une table à côté pour lancer un PowerPoint. L’écran affiche maintenant :

Les 5 règles fondamentales du tournoi

Kimura se redresse et désigne d’un mouvement de bras les mots affichés afin d’attirer l’attention des participantes. Le tissu de sa veste et de sa chemise se tend un peu, laissant apparaître l’esquisse d’un tatouage sur son poignet.

De nouveau, l’esprit de Jess vagabonde au pays des yakuzas, ces mafieux responsables...

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