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Figure parmi les morts

De
192 pages

Elle travaillait normalement, vivait normalement, dormait sans somnifères, que lui demandait-on de plus ? Certes elle ne baisait plus et n’avait plus ses règles depuis plusieurs mois mais ça arrive à des tas de filles très bien. Oui son fiancé était mort à Atocha, oui c’était dur depuis, oui elle souffrait. Et alors ? Pourquoi n’était-on plus capable, dans notre société, de gérer une catastrophe en famille ? Pourquoi avait-on besoin de ces médiateurs, de ces psychiatres, de ces solidarités externes ? Le malheur avait toujours existé, il avait toujours été à la porte, et la mort encore davantage. Les gens étaient-ils assez stupides pour croire que la tragédie représentait maintenant une anomalie, voire une injustice ?


20140212
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Cet ouvrage a été vendu par l'éditeur à

 

Toute diffusion de son contenu, sans l’autorisation expresse de l’éditeur, sous quelque format que ce soit, viole les lois relatives au droit d’auteur et expose le contrevenant à des poursuites judiciaires.

© Éditions Chemins de tr@verse, Paris, 2013

 

Isbn Epub : 978-2-313-00083-0

 

Éditions Chemins de tr@verse – 2, rue Pierre Sémard – 75009 PARIS

Conception de la couverture : Anne Dancer, à partir de la charte graphique de Claire Sidoli

Préface de l’éditeur

 

Préface de l’éditeur

fréville a un style, alerte, précis, agréable. Il a aussi une manière très raffinée de distribuer la parole, d’entremêler les récits, les lieux, les temps. Très vite, nous sommes pris. Il joue avec nos nerfs et notre logique. Il nous attrape et nous entraîne, fermement, dans des situations inquiétantes, puis nous lâche et nous laisse, perdus. À nous de retrouver notre chemin dans cette jungle d’acier et de sang, à nous de faire nos preuves de courage et d’intelligence. À nous de supporter l’insupportable, de comprendre l’incompréhensible, et d’en être finalement fiers.

Une belle œuvre, déroutante, qui saisit et dévore. Un plaisir d’autant plus intense qu’il est, vu le sujet, paradoxal.

Yves Morvan

Titre

fréville

 

 

 

 

 

 

Figure parmi les morts

 

ROMAN

 

 

 

 

 

 

 

 

ÉDITIONS CHEMINS DE TR@VERSE

Dédicace

 

Aux belles âmes, Werner, Céline et Myriam.

1

C’était un matin de printemps.

Tous, en contrechamp de l’horreur, conserveront ce souvenir : l’aube promettait une journée douce et ensoleillée.

Je n’ai pu m’empêcher de me demander, le lendemain et même longtemps après : l’ont-ils fait exprès ? Ont-ils choisi un beau matin plein de vie pour accentuer notre sentiment de déroute, notre impression de trahison ?

J’ai pris le train ce matin-là, moi aussi. J’ai marché jusqu’à la gare de Coslada, j’ai pris, comme tous les jours, la ligne C1 en direction d’Atocha. Mon train part à 6 h 30 et arrive à Vicalvaro à 6 h 34. De là, la ligne 9 du métro m’amène à Sainz de Barand d’où je peux rejoindre mon travail à pied ou en empruntant la circulaire jusque O’Donnel, selon mon humeur et le temps. Comme il faisait beau, j’ai marché.

Ce matin-là, certains ont eu la vie sauve par hasard : un réveil en retard, une tasse de café renversée ou un accès de paresse leur ont accordé les quelques secondes nécessaires pour échapper au train fatal, à la correspondance fatidique, au wagon mortel. Le soleil joyeux et précoce a lui aussi sans doute suscité son lot de miraculés. Ces rescapés de fortune en gardent un souvenir amer de gratitude et de culpabilité.

D’autres pourtant ont perdu la vie par le même hasard. Un réveil en retard, une tasse de café renversée, un accès de paresse les ont précipités avec la même précision implacable au mauvais endroit, au mauvais moment. Ceux-là n’ont rien pu raconter, nous ne saurons jamais quel a été leur ressenti. Mais n’oublions pas, par égard pour eux, que le hasard et le soleil furent meurtriers tout autant que salvateurs.

Quant à moi, trois hasards m’ont sauvé la vie : habiter Coslada, être infirmière à l’hôpital universitaire Gregorio Marañon et commencer mon service à 7 h 30, explications qui ne me satisfont guère.

J’ai marché le long de l’Avenue du Doctor Esquerdo, dans les jardins encore déserts où naissaient à peine les effluves de laurier. Malgré nous, chaque fait insignifiant qui a précédé les évènements d’Atocha tend à être sacralisé. Pourtant mon arrivée à l’hôpital et ma prise de service se sont déroulées de manière parfaitement banale. Je me souviens avoir discuté dans le vestiaire avec une camarade de l’école d’infirmière que je croise rarement. Je me souviens avoir changé mes blouses.

Après le rapport de l’équipe de nuit et notre debriefing de jour, avant de vérifier les médicaments sur mon chariot, j’ai consulté une dernière fois mon mobile, avant de l’éteindre pour la matinée. Il devait être 7 h 30 passé de quelques minutes, le 11 mars 2004, lorsque je reçus le message qui allait changer ma vie ; un SMS provenant d’un numéro inconnu, qui disait :

– Figure parmi les morts. Il n’y a rien à regretter. Encore je t’aime. Longue vie heureuse.

Croyant avoir affaire à une plaisanterie de mauvais goût, et ayant vérifié que l’expéditeur m’était inconnu, j’effaçai ce message, éteignis mon mobile et m’efforçai de ne plus y penser.

Avec mon brancard, mes compresses, mes goutte-à-goutte, mon bazar de manutentionnaire de la vie, je commençai ma première tournée du matin en compagnie de Carla, une aide soignante. Le beau temps occupait toutes les conversations tandis que je relevais les stores dans les chambres. L’air était frais et craquant comme en hiver, mais le soleil, ou notre espoir de soleil, dominait le froid.

Nous n’avons rien entendu. Le service où je travaillais donne côté Doctor Castelo. Peut-être que ceux du bloc sud, qui donne sur la Calle de Ibiza, ont entendu les explosions ?

Quelques minutes plus tard, alors que je me trouvais dans le couloir, littéralement entre deux portes de patients, une collègue s’est agrippée à moi pour me dire avec agitation qu’il y avait eu un attentat à la gare d’Atocha ; un vrai gros a-t-elle précisé, pour marquer la différence avec les grenades jetées à la sauvette contre les murs des casernes ou les voitures volées qui explosent devant des supermarchés vides, évènements tragiques mineurs auxquelles nous sommes pour ainsi dire habitués après un quart de siècle d’ETA. Bientôt tout le couloir, tout le service, tout l’étage, patients et soignants confondus, ne parlaient plus que de ça. Toutes les télés s’étaient allumées. Bientôt les premiers blessés nous parvenaient – Marañon étant l’hôpital universitaire le plus proche d’Atocha.

Pendant toute la matinée et l’après-midi, je ne parvins pas à joindre mon fiancé.

Ce n’est qu’en début de soirée que j’appris qu’il avait été victime des bombes d’Atocha, qu’il était devenu une figure parmi les morts.

2

Mon réveil a sonné à 6 h 40.

J’ai regardé le ciel depuis la fenêtre des toilettes, il m’a semblé qu’il allait faire très beau. J’ai allumé mon portable pour voir si ma fiancée m’avait envoyé un SMS, comme elle le fait souvent depuis son train. Elle m’avait écrit, en effet, trois mots d’amour de rien du tout, et ça, plus le beau temps à venir, a suffit à me mettre de bonne humeur.

Je me suis douché vite fait ; me suis rasé en écoutant la radio. Ils ont dit à la météo que ce serait une belle journée de printemps, avec des températures très douces l’après-midi. En dehors du temps et des prochaines élections, les matches de coupe d’Europe de la veille et du soir constituaient évidemment l’information principale.

J’ai enfilé un caleçon, ai hésité puis renoncé à me faire un chocolat chaud. J’ai bu un verre de jus de pamplemousse, sorti un yaourt avant de le remettre au réfrigérateur sans l’avoir mangé. De plus en plus fréquemment je prends mon petit-déjeuner au bureau, sauf les jours où Ana reste dormir.

Avant de m’habiller, j’en ai eu marre des pronostics et des sondages. J’ai éteint la radio et mis un disque de Ska-P qu’Ana a laissé chez moi. Pendant que j’enfilais ma chemise je suis allé à la fenêtre du salon. Avec le jour naissant le ciel devenait bleu pâle et transparent. Je crois que j’ai encore oublié de relever les persiennes de ma chambre (ce qui agace toujours Ana lorsque nous rentrons chez moi dans l’après-midi). J’ai vérifié mon sac et juste avant de partir j’ai pensé à prendre ma pastille de magnésium.

J’ai hésité à prendre un manteau, finalement je suis parti en veston. J’ai éteint la chaîne hi-fi à 7 h 01, ce qui me laissait largement assez de temps pour prendre le train de 7 h 08.

Je suis descendu par les escaliers parce que je n’avais pas envie de rencontrer les voisins. J’ai marché le long de la Calle Cuidad Real plutôt que d’aller au coin de la Calle Virgen de Loreto attraper un bus. J’avais un peu froid mais c’était agréable.

Le clocher de la gare indiquait 7 h 06 lorsque je suis arrivé à la gare de Torrejon. Je n’ai pas acheté de journal car il y avait la queue au kiosque. J’ai descendu le tunnel, suis remonté sur le quai et ai avancé un peu pour moins marcher à Atocha. Le train, annoncé à l’heure, est bientôt apparu.

Il y avait pas mal de monde, je me suis assis sur un strapontin. J’ai cherché mon livre dans mon sac et ai commencé à faire semblant de lire. Puis j’ai allumé mon portable avec l’intention d’envoyer un SMS à Ana, mais je ne trouvais rien de spécial à lui dire. Comme je ne veux pas que s’envoyer des SMS le matin pendant notre trajet devienne une obligation, j’ai éteint mon téléphone. Nous aurons le temps de nous ennuyer plus tard.

À Vicalvaro, comme toujours, davantage de gens sont descendus que montés : les pendulaires de la ligne 9, comme Ana. J’ai rangé mon livre. Une dame s’efforçait de nettoyer avec un mouchoir humecté une tâche de chocolat sur son chemisier. Après El Pozo j’ai un peu zieuté le journal d’un monsieur qui me tournait le dos – ça parlait de la situation en Irak.

Comme le train entrait en gare d’Atocha, le monsieur a plié son journal, s’est levé, s’est glissé devant les gens debout et a posé sa main sur la porte, le pouce tendu, prêt à faire pression sur le bouton vert – chose qui me fait rire à chaque fois (y compris quand c’est moi). Chacun profitait des derniers rayons de soleil à travers les vitres sales avant d’arriver sous la verrière de béton d’Atocha puis de passer dans le tunnel vers Chamartin.

Alors ce fut étrange.

Il y eut le noir, pendant une durée très incertaine, mais pas le noir comme lorsqu’on entre dans le tunnel et que les lumières du train tardent à s’allumer. Un noir subit et complet, si complet qu’après le noir tout était changé, comme si on avait changé le monde pendant ce temps vague où, inexplicablement, j’avais été absent. Les gens qui se trouvaient près de moi avaient disparu. On aurait dit que j’étais seul. Le train avait disparu. Mais je ne me souvenais pas de ce qui s’était passé entre le pouce au dessus du bouton d’ouverture de la porte du wagon et l’instant présent.

L’air avait changé, je me trouvais dehors maintenant. Je me trouvais allongé par terre, sur le ventre, mais curieusement cette prise de conscience de ma situation ne fut pas immédiate. Le bruit de l’explosion m’est revenu, mais pas tout de suite. Ce bruit, en tout premier, a donné sens à ce nouvel état des choses.

À quel instant ai-je ouvert les yeux ? Les ai-je seulement fermés ou le noir fut-il la conséquence d’un excès de lumière et de bruit ? Les ai-je seulement ouverts, ou me suis-je fait cette première vague image de pierre et de métal à partir des odeurs et des sensations contre mon corps ?

Parmi mes alentours immédiats je pouvais identifier des morceaux de pierre, de verre et de métal, le tout dans un emballage de béton gris uniforme. Je ne voyais pas au-delà de quelques décimètres mais je pouvais supposer que je me trouvais allongé sur une voie ferrée. Et puis il y avait ce bruit raisonnant dans ma tête, comme revenu dans mes oreilles après avoir voyagé à l’intérieur de mon corps, ce bruit d’explosion très proche, si proche que j’aurais cru être sa source. Comme le train avait disparu, j’ai commencé à penser, mais très lentement, qu’il devait y avoir eu une bombe dans le train, qu’il s’était envolé avec elle, me laissant là, sur la voie, allongé sur le ventre.

Avais-je marché sans m’en rendre compte ? Étais-je tombé jusque-là ? Étais-je dans ou hors de la gare ? Le souffle de l’explosion m’avait-il expulsé du wagon, ou, en faisant disparaître celui-ci par enchantement, m’avait-il laissé retomber, à la verticale, à cet endroit ?

Je ne savais pas où se trouvaient les autres passagers, j’en étais encore seulement à reprendre conscience de moi-même. Quand ce début de conscience a été rétabli, et je n’ai aucune idée du nombre exact de secondes qui m’a été nécessaire, deux pensées se sont imposées à moi, ou plutôt sont devenues ma raison d’être (et non de vivre, précisément). Tout, dès cet instant, a été conditionné par ces deux pensées.

La première : j’allais mourir très bientôt. L’absence de souffrance, la conscience très vague de mon corps justifiaient cette certitude. Je me trouvais déjà trop détaché de moi-même pour pouvoir être ultérieurement rattaché. La seconde : je devais réussir pendant les quelques instants qu’il me restait à vivre à envoyer un message à Ana. Je n’avais repris conscience que dans cette intention.

Dès que ces deux pensées ont été clarifiées, je me suis efforcé de me saisir de mon téléphone portable. Mais faire un geste se révéla une entreprise étonnamment compliquée. Tout comme ma prise de conscience, ma prise de corps semblait très incomplète, étonnamment floue. Les notions de haut/bas, avant/arrière n’étaient que précaires, les interactions avec mon environnement problématiques.

J’entendais mal, ou plutôt j’entendais toujours cet écho d’explosion répété, fondu enchaîné, comme si mon oreille demeurait collée à la source de ce bruit. Heureusement mon regard a retrouvé un peu de profondeur et tandis que je m’efforçais maladroitement et dans le désordre d’actionner mon corps, toujours dans l’intention d’attraper mon mobile, j’ai aperçu, juste devant moi, un peu en hauteur, une main traînant sur le sol, la paume face au ciel, parmi d’autres débris non identifiables ; une large main d’homme, ni jeune ni vieille, frémissante encore.

De l’angle depuis laquelle je l’observais, je ne voyais pas l’endroit de la blessure, la chair à vif là où la main avait été arrachée du bras. Mais en regardant au plus haut et au plus à droite que me permettaient mes globes oculaires, je pouvais voir que la main était posée seule, que le corps n’était pas à proximité immédiate, et je pouvais voir le sang qui coulait sous la main, pour lui dessiner comme un coussin bordeaux.

La main parlait, elle avait une voix de femme. Il me semblait qu’elle s’adressait à moi, mais je ne parvenais pas à bien comprendre à cause de ma tête encore toute pleine du bruit de l’explosion.

Je me suis approché, ou peut être ai-je seulement tendu aux limites mon cou et haussé mes épaules dans sa direction, en tout cas je me suis rapproché suffisamment pour voir à l’intérieur de la main (puisque c’était une main ouverte), là d’où venait cette voix – qui continuellement parlait seule. En effet, la main était à demi refermée sur un téléphone portable, allumé ; une sacrée chance !

Au milieu du grésillement de mes oreilles j’entendais à peu près :

– Diego ! (ou Ramon, ou Juan, je ne sais plus) Diego réponds-moi ! Diego parle-moi ! Que s’est-il passé ? Où es-tu ? Diego ! Diego réponds-moi !

La voix suppliait, implorait, gémissait, criait, invectivait, elle passait des sanglots à la colère, au doute, à une vitesse incroyable.

J’ai posé ma joue dans la main pour pouvoir appuyer sur le téléphone rouge, avec le nez – parce que cela me paraissait plus facile. Qu’aurais-je pu dire à la femme qui parlait ? Que je tenais la main de Diego, mais ignorais où se trouvait le reste ? Diego avait eu sa chance, et maintenant j’avais la mienne. Le temps que ça dure – cette incroyable légèreté et irréalité de mon corps – le temps que ça dure je devais réussir à envoyer un message à Ana.

Quelle étrange sensation, ma joue contre les doigts de cette main, chaude encore, recevoir la caresse d’un inconnu après toute cette brutalité et inconfort, sentir la chair de ses doigts, détacher cette main de l’autre en coupant la communication et me l’approprier encore plus en recevant sa tendresse. J’aurais volontiers laissé ma tête appuyée dans cette main, laissé le temps passer, et laissé faire ce qui devait être. Mais le message m’a retenu de cet abandon, le besoin d’envoyer ce message me pressait.

D’abord réussir à m’emparer du téléphone, car je savais qu’écrire tout un message avec le nez serait impossible. J’ai redressé la tête ; ce faisant mon menton a appuyé sur quelque chose de dur et coupant, probablement une lame métallique. Ma main gauche a répondu à ma sollicitation. Je ne sais pas exactement comment, mais elle est apparue à son tour devant mes yeux. En balayant le sol avec, j’ai réussi à dégager mon menton, qui a reposé sur quelque chose de froid et plat.

J’ai porté ma main jusqu’à la main arrachée. Je ne savais pas si je serais capable de la soulever. Chacun de mes mouvements était précédé par une interrogation quant à ma capacité à l’accomplir, ce qui rendait toute chose plus lente à réaliser. Finalement, en poussant sur le petit doigt, j’ai pu faire pivoter la main afin de mettre le téléphone dans le sens de mon champ de vision.

La blessure m’est apparue. J’ai été surpris par la minceur du filet de sang qui s’en échappait, qui suintait plutôt. J’avais le nez presque contre la chair à vif et je pouvais sentir une odeur de poudre et de métal frotté au lieu de l’odeur de brûlure à laquelle je me serais attendu.

Pour pouvoir écrire mon message, il m’a fallu d’abord dégager le pouce de la main car il barrait le clavier. Ce n’était pas facile, il commençait à se rigidifier. J’ai bloqué la main en posant la tranche de la mienne sur les doigts, et j’ai essayé de repousser le pouce avec le mien. Mais je n’y arrivais pas, il résistait. J’ai rapproché la main de ma bouche, l’ai penchée. J’ai attrapé le pouce avec les dents et j’ai tiré vers moi. Ça a réussi tout de suite.

Ensuite ça allait : Menu, Mensajes, Mensajes de texto, Crear mensaje, tout comme sur le mien. Heureusement que nous vivons tous dans le même monde, sur le même mode.

J’ai commencé à écrire sans hésiter, sans avoir besoin de réfléchir. Tout s’était préparé en moi pendant que je m’appropriais le téléphone.

– Figure parmi les morts.

J’avais du mal. Le dictionnaire automatique n’était pas le même que sur mon portable.

– Il n’y a rien à regretter. Encore je t’aime.

Toute l’énergie qui me restait se concentrait dans ces trois doigts de ma main gauche : pouce, index, majeur. Je les sentais forts, précis, décidés. Au début, j’ai posé le téléphone sur la tranche et j’ai écrit avec le pouce. Ça me permettait de voir l’écran. Mais ce n’était pas très pratique pour les touches situées à droite : mon pouce frottait par terre. Alors j’ai reposé le portable et ai tout tapé avec l’index. De toute façon je n’avais pas besoin de voir l’écran. Mes doigts savaient ce qu’ils faisaient.

– Longue vie heureuse.

Ces mots me sont venus comme ça. Je ne les ai ni compris ni voulus. Je ne les ai pas même relus. Je crois que je les ai oubliés sitôt écrits, de toute façon ce n’était pas ma mémoire qui était en jeu, mais bien mon souvenir. Pourquoi ces mots ? À cet instant, il n’y avait pas de temps pour les pourquoi. Je ne pensais qu’à envoyer ce message. Ce qu’il deviendrait ensuite, ce qu’Ana en ferait, ne m’appartient pas.

J’étais content. Je ne savais pas ce que j’avais dit mais j’étais sûr que c’était ça que je voulais dire. J’ai rarement eu autant confiance en moi après avoir fait quelque chose.

Pour envoyer le message, j’ai d’abord voulu chercher dans le répertoire du téléphone.

Mais je ne reconnaissais pas les noms jusqu’à me rappeler que ce n’était pas mon téléphone mais celui de la main. Alors j’ai voulu regarder dans mon téléphone.

Mes forces diminuaient à toute allure, je pouvais imaginer la courbe de ma force de vie décroître sur un écran, passionnément, éperdument, courant vers l’ordonnée. Pourtant, je ne ressentais pas réellement d’inquiétude, car j’étais sûr de parvenir à envoyer ce message, de tenir jusque-là.

J’ai essayé d’attraper mon téléphone là où je le mets d’habitude, accroché à ma ceinture, côté droit. J’ai fait un effort pour me souvenir – oui je l’avais remis là dans le train, tout à l’heure. Mais je n’y arrivais pas, sans que je parvienne à comprendre ce qui m’en empêchait. Je me rendais compte qu’il m’était impossible d’utiliser ma main gauche pour cette tâche, je la voyais juste devant mes yeux, qui maintenant reposait amoureusement sur la main arrachée, paume contre paume, en parfaite compréhension l’une de l’autre, toute épuisée de l’effort d’avoir tapé le message. La distance entre elle et ma hanche me paraissait considérable, irréductible, alors j’ai essayé l’autre main, en tout cas l’autre bras, mais je n’arrivais pas à porter ma main droite jusque-là. En fait je...

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