Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 3,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB - MOBI

sans DRM

Figures de rêve

De
246 pages

HÉLÈNE, entendez-vous le frémissement du vent dans les sapins ? »

— « Oui, mon ami, fit la jeune femme, se rapprochant de son compagnon et se pressant contre lui. Oh ! comme j’aurais peur, continua-t-elle, en fixant ses yeux confiants sur celui-ci, comme j’aurais peur si je ne vous sentais près de moi ! »

— « Cela est sinistre sans doute, mais d’une si grandiose, d’une si captivante beauté ! »

Et le vent qui secouait par rafales les hautes cimes de la forêt, tantôt poussait comme un bruit de marée mystérieuse et lointaine, tantôt faisait gémir d’un crépitement sourd les branches supérieures des arbres.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Le complot

de harlequin

La Vie errante

de bnf-collection-ebooks

Morella

de syom

Illustration

À propos de Collection XIX

Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.

Paul Flat

Figures de rêve

A M. PAUL BOURGET

 

 

 

AUX premiers feuillets de ces études exquises : Essais de psychologie contemporaine, vous dessiniez le profil d’un adolescent artiste et songeur, accoudé sur les beaux livres dont il préfère la magie au charme du crépuscule, et des jardins et des jeunes filles. Vous le voyiez, et c’est à lui qu’allaient vos pensées.

Ah ! comme ils vous écoutèrent ces jeunes hommes !... Je puis vous le jurer à mon tour, moi qui fus précisément l’un de ces adolescents dont la main fiévreuse tournait les pages fraîchement éditées des premiers livres qui vous révélèrent. C’est sur notre cœur que posaient alors d’une touche délicate et précise vos analyses émues. Une admiration enivrée nous prenait, et dans notre âme grandissait, pour vous qui nous deveniez présent et familier, comme nous vous avions été présents.

C’est pour cela, et pour les conseils que vous avez bien voulu ne pas me refuser, que je vous dédie ce livre. Peut-être estimerez-vous que, vous goûtant si profondément, j’aurais pu tirer plus ample bénéfice de telle leçon qui se dégage de votre œuvre, de cet austère précepte entre autres qui prescrit aux artistes de nos jours le souci des connaissances positives et des éruditions précises.

Vous avouerai-je que par-dessus tout je veux retenir voire perpétuel conseil de s’accepter soi-même, de pousser à bout ses préférences intimes ? Vous y voyez la première règle et la condition essentielle d’une forte personnalité, et je sens que mes préférences iront toujours aux frémissements ingénus prolongés devant les chefs-d’œuvre.

Je sais que vous me le pardonnez, car vous avez ce haut mérite de guider doucement et sans rigueur les jeunes esprits qui se confient à vos sympathies. Vous avez bien voulu m’assurer que vous aviez rencontré dans ces brèves études une occasion nouvelle de m’accorder ces précieuses sympathies, et que plusieurs d’entre elles vous agréaient. C’est pour moi le plus délicat éloge et le plus doux des encouragements.

 

P.F.

Avril 1896.

Le Revenant passionné

I

HÉLÈNE, entendez-vous le frémissement du vent dans les sapins ? »

 — « Oui, mon ami, fit la jeune femme, se rapprochant de son compagnon et se pressant contre lui. Oh ! comme j’aurais peur, continua-t-elle, en fixant ses yeux confiants sur celui-ci, comme j’aurais peur si je ne vous sentais près de moi ! »

 — « Cela est sinistre sans doute, mais d’une si grandiose, d’une si captivante beauté ! »

Et le vent qui secouait par rafales les hautes cimes de la forêt, tantôt poussait comme un bruit de marée mystérieuse et lointaine, tantôt faisait gémir d’un crépitement sourd les branches supérieures des arbres. En cet endroit la nature se manifestait grandiose et intacte : aucune main humaine n’était venue la souiller de sa déshonorante atteinte. Les arbres dressaient leurs tiges vierges, pressés les uns contre les autres, et laissaient à peine transparaître la mélancolique lumière du jour finissant. Des rocs énormes, hauts comme des maisons, dont quelques-uns, béants ainsi que des cavernes, affectaient les plus bizarres formes, profilaient en masses sombres leurs inquiétantes silhouettes. D’épais revêtements de mousses, véritables lits de verdure, couvraient les rochers, tapissaient la terre et enveloppaient les arbres, pareils à des manteaux d’hiver. Royaume de l’humidité fécondante, la forêt s’élevait par gradins étagés : elle couvrait la montagne de la masse sombre de ses sapins, parmi lesquels, à de rares intervalles, quelques mélèzes faisaient une tache plus claire. Elle apparaissait ainsi, comme la significative et presque douloureuse poésie de ces lieux, car le continu silence qui l’emplissait lui communiquait un mystère redoutable aux âmes qui se sentent seules en face de la nature.

Tous deux l’aimaient d’un commun amour, lui pour sa beauté sauvage et pour sa solitude, pour ce qu’elle représentait à ses yeux de réel et de tangible en son rêve d’existence ; Hélène, surtout parce qu’elle était devenue le cher décor de sa félicité d’amante, et parce quelle s’associait dans sa pensée à tous les instants dont elle gardait le divin souvenir. Ayant gravi les étages supérieurs, ils atteignirent un chalet construit parmi les arbres, d’où le regard découvrait un spectacle imprévu  : — dans l’encadrement des montagnes, dont les pics tantôt se dressaient vers le ciel, tantôt se continuaient en masses de granit, gigantesques remparts évoquant la vieillesse du monde, miroitait l’eau tremblante d’un lac, non certes bleu, comme il est accoutumé que les poètes décrivent les lacs, mais bien plutôt vert, à la façon de l’émeraude dont il rappelait la sévère beauté. En lui le vert abondait, ici clair et scintillant sous la caresse rieuse du soleil, là profond et sombre, avec le reflet dans ses eaux des bois couvrant les pentes des montagnes, et surtout à cette heure changeante où les grandes ombres du soir se transformaient à mesure en impénétrables noirceurs. Il était rare que les deux jeunes gens n’y vinssent pas alors, car ils y suivaient avec complaisance les lentes dégradations de la lumière, et ses jeux changeants dans les plis des montagnes et parmi la masse des forêts.

Ils étaient venus cacher leur tendresse dans la solitude inviolée de ce paysage, goûtant à la nostalgique communion de leurs âmes d’étranges voluptés et des ivresses mystérieuses. Un instinct vague et pourtant sûr les écartait de la fréquentation des hommes, car ils sentaient tour ce que cette fréquentation enlève aux sentiments, par une usure en quelque sorte journalière, de leur délicatesse originelle et de leur pouvoir d’absorption. Assez riches de vie intérieure pour en savourer l’inexprimable charme, ils pouvaient regarder en eux-mêmes sans craindre d’y trouver l’ennui, et ce leur était un suffisant spectacle joint à celui du paysage qui répondait à leurs sérieuses tendresses !

Elle était tendre en effet, de cette tendresse soumise dont la fantaisie des poètes s’est plu à parer les plus suaves parmi les enfants de leurs rêves ; et sa beauté morale, comme sa vraie raison d’exister, résidait en la puissance de son attachement. Elle était tendre, et ne devait atteindre au complet épanouissement de son être intime qu’à la faveur du sentiment. Fine et précieuse vérité d’âme, que nul autrefois n’avait soupçonnée en elle, qu’elle-même peut-être ne se fût pas nettement formulée, que seul pouvait comprendre et goûter jusqu’à la passion un cœur de poète et d’amant.

Et puis elle comprenait, elle sentait si bien la mélancolie des caresses ! Elle savait pareillement la volupté des larmes, et qu’il n’existe pas de sentiment profond sans tristesse, comme aussi que les plus poignantes voluptés ne sont telles que parce qu’elles avoisinent la douleur. Ses émotions se traduisaient rarement par des paroles, mais bien plutôt par des regards, par des pressions de main, par des frôlements de corps qui étaient en même temps des frôlements d’âme, et qui rendaient cette âme présente, comme par une communication magnétique, à travers les mille imperceptibles atomes qui l’enveloppaient. Douce et chère silencieuse, qui vibrait avec une intensité cruelle aux contacts trop rudes des choses mais pour celui-là seul qui la savait comprendre, car sa tendresse concentrée avait d’exquises pudeurs. Pourquoi son regard se posait-il avec cette inquiétante fixité sur les objets ? Pourquoi voyait-on ses prunelles, alors démesurément agrandies, se dilater, comme chez une créature de rêve ? Quand elle avait posé ce regard sur les traits adorés de Raymond, il semblait que ce fût comme une absorption de son être dans la personne de son amant, et qu’aucune puissance ne l’en eût détachée !

Et c’était bien en effet une absorption de sa personne morale en la personne de son cher Raymond ! Comme toutes les femmes très tendres, Hélène vivait, autant que la chose paraît humainement possible, la vie même de Raymond. Tous ses efforts d’amante allaient à pénétrer davantage, à posséder plus intimement cette âme inquiète. Que certaines parties lui en dussent rester à jamais mystérieuses, à jamais défendues, elle ne le savait que trop, — et ce n’était pas la moins aiguë de ses souffrances. — Mais du moins avait-elle appliqué toute l’énergie de son amoureuse intuition à en restreindre le nombre. Raymond lui en savait un gré infini, et sa reconnaissance se traduisait par un redoublement de mélancolie passionnée. On eût dit qu’alors il s’appliquait à compenser, par l’ardeur de ses caresses, ce qu’elles devaient avoir, hélas ! de peu durable ! Mélancolie ! Tel était bien le mot qui résumait cette âme, marquée d’avance par un pressentiment fatal. Sur toutes choses qui lui semblaient belles il portait un regard ardent et troublé, traduisant la hâte d’en jouir, comme aussi la crainte de les voir échapper avant d’en avoir exprimé la beauté ! Tendance d’âme qui avait son origine dans un état physiologique particulièrement morbide. Raymond se sentait lentement et sourdement miné par une de ces maladies de langueur qui, sans brusques sursauts, mais par un affaiblissement progressif, désagrègent l’être physique jusqu’à sa soudaine disparition. Sans oser se préciser son état, Raymond en avait la vague intuition : d’où la fiévreuse exaltation de son amour, augmentée encore par la sauvage magnificence du décor au milieu duquel il se développait.

Ce qu’il y avait de divin, d’une beauté pénétrante jusqu’au frisson et jusqu’aux larmes, c’étaient ces soirées et ces nuits d’août, au balcon du chalet qui dominait le lac. Ils y mêlaient leur âme, ou plutôt leur âme se confondait avec elles, chacune y cherchant la nuance d’émotion pour laquelle elle se trouvait prédisposée. Hélène y voyait le symbole d’une félicité durable, d’un amour confiant en l’avenir ; Raymond en était inquiet et troublé, plus poète en ceci qu’il sentait la fragilité des choses trop belles, et que les voluptés extrêmes s’accompagnaient toujours chez lui d’une irrémédiable angoisse.

A la tombée du jour, quand le soleil disparu derrière les hautes montagnes avait fait place aux ombres du soir, le lac formait comme un trou sombre, s’emplissant à mesure de mystère, du mystère de l’eau dormante qu’ils n’apercevaient pas, mais qu’ils sentaient au-dessous d’eux. Rien qu’un abîme de noirceur où l’on ne discernait plus qu’un infini d’obscurité. Cependant leurs yeux s’y accoutumaient vite, et quatre points blanchâtres leur apparaissaient, presque immobiles : c’étaient deux couples de cygnes s’avançant sur le lac avec une lente gravité. Ils les aimaient, pour la fierté de leur attitude, la noblesse de leur allure, mais surtout parce qu’ils participaient au grand silence des choses. L’atmosphère était chaude et lourde, comme chargée de parcelles électriques ; parfois un éclair lointain faisait une traînée lumineuse dans le ciel ; mais bientôt l’air redevenait pur ; une brise très douce soufflait du fond du lac et caressait leur front : c’était l’instant où, dans la nuit, les étoiles palpitaient plus nombreuses et plus brillantes.

Hélène apparaissait alors sur le balcon, où l’on n’apercevait, de sa beauté visible, que les souples lignes de son corps, enveloppé d’une étoffe aux plis lâches, que fixait à sa taille une mince cordelière. Elle savait que son amant la préférait ainsi, n’ayant pour toute parure que la beauté de ces boucles soyeuses qu’il caressait en y plongeant éperdument son visage, pour respirer le subtil arome de sa virginale fraîcheur. Elle prenait sa main, toute frémissante à son contact, et la posait sur ces cheveux qu’elle lui offrait, symbole du don de sa personne entière. Et là, durant des heures, presque toujours silencieux, les mains unies, ils suivaient, abîmés dans leur contemplation, le rêve intérieur de leur pensée confondue, mesurant à la pression de ces mains le degré d’émotion qui les étreignait. Par instants leurs yeux se cherchaient, puis, s’étant rencontrés dans l’ombre, se fixaient : ils s’emplissaient de larmes, douces chez la jeune femme, tristes et douloureuses chez lui. Enfin leur tête se rapprochait, leurs lèvres passionnément s’unissaient. Et tout ce qu’il y avait en eux de mystérieux, d’inexprimé, passait dans cette caresse.

Elle lui disait ce soir-là son bonheur, comme il lui emplissait le cœur d’extase ; mais en même temps lui adressait de doux reproches :

 — « La plus grande joie de l’amante, murmurait-elle, n’est-ce pas de donner le bonheur, et de le donner plus complet encore, plus absolu que celui qu’elle reçoit ? Dites, mon ami, ne connaîtrai-je jamais cette joie ? »

 — « Hélas, lui répondait-il, jusque dans vos bras, Hélène, l’angoisse horrible de la mort me poursuit et me hante : cette obsession de la fin, du néant de tout ce qui nous entoure, de tout ce qui vit et palpite en nous et autour de nous. »

La jeune femme la connaissait bien cette hantise, pour l’avoir maintes fois observée, pour en avoir suivi les progrès dans l’âme de Raymond.

 — « C’est elle, reprit douloureusement Hélène, qui contracte ce cher visage et vient se placer entre nous comme un tiers, pour arrêter nos épanchements et glacer nos caresses. Que de fois déjà n’ai-je pas senti passer sur votre front ce souffle de tristesse, et vu vos yeux s’emplir d’angoisse ! Alors une pitié profonde me prend. Il me semble que ce n’est plus mon époux bien-aimé que je tiens dans mes bras, mais un être plus faible, ayant besoin de protection, un enfant dont l’existence tiendrait comme par un fil à ma propre destinée. »

 — « Alors, fit Raymond continuant sa pensée, vous vous faites avec lui plus douce encore, s’il est possible. Vous, que nulle ne saurait égaler en tendresse, vous avez dans la voix des inflexions plus féminines, et savez caresser comme une mère, avec la paume fraîche de votre main, ce front malade et contristé. Ah ! pourquoi faut-il qu’aux instants même où je devrais goûter la plénitude du bonheur, puisque mon rêve atteint à sa suprême réalisation, pourquoi faut-il qu’alors et par une inéluctable nécessité l’image du néant vienne s’interposer entre nous ! »

 — « Mais, reprit Hélène avec une inconsciente légèreté, si vous vous absorbiez dans l’heure présente, et ne songiez qu’aux joies du moment ! »

 — « Et le moyen ! Le moyen... Quand il vous semblé que d’une main vous tenez l’infini du Bonheur, la plénitude de la volupté, cette chose unique : la réciproque pénétration de deux êtres, tandis que de l’autre, et par une douloureuse ironie, s’échappe le temps, la minute irréparable, tout ce qu’il y a de transitoire et de fugitif en nous, tout ce qui fait qu’en notre vie il n’est pas deux moments identiques, que nous sommes impuissants à faire renaître, en leur exacte précision, les heures disparues ! »

La jeune femme s’était rapprochée et serrée contre lui. Pourquoi parler ? Qu’eût-elle dit qui fût un adoucissement à son angoisse ? Sa tendresse compréhensive pouvait-elle mieux se traduire qu’en un abandon caressant ? D’un geste câlin de sa tête inclinée, Hélène laissa tomber les boucles de cette chevelure qu’il aimait tant, et dont le frôlement sur sa joue fit passer un rapide frisson par tout son être.

 — « Hélas, il est encore une chose plus affreuse que la mort, une pensée qui m’étreint, une image dont la vision m’est horrible ! »

 — « Quoi donc ? » fit Hélène.

 — « L’oubli... ah ! l’oubli ! » murmura-t-il tout bas, comme une parole indistincte, entrecoupée, au milieu d’une phrase qu’il pensait sans vouloir l’exprimer !

 — « De quel oubli parlez-vous, mon ami ? »

 — « L’oubli fatal qui recouvre la mémoire des morts, comme la terre recouvre leurs cadavres. »

« Est-il possible qu’on oublie ? » reprit-elle ingénument.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin