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Fleur-de-Crime

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Après avoir dîné en tête-à-tête, le 22 mars 18..., dans une villa de la rue Sainte-Claire, à Passy, près du chalet illustré par Jules Janin et le poète Ponsard, la comtesse Berthe de Viviane et la marquise d’Ennesé prirent leurs dispositions pour passer la soirée ensemble, sans être dérangées par des importuns, et pouvoir bavarder, jacasser, suivant leur expression, en toute liberté d’esprit et de cœur. C’était un plaisir que se promettaient depuis le commencement de.

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À propos de Collection XIX

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Adolphe Belot

Fleur-de-Crime

PREMIÈRE PARTIE

I

Après avoir dîné en tête-à-tête, le 22 mars 18..., dans une villa de la rue Sainte-Claire, à Passy, près du chalet illustré par Jules Janin et le poète Ponsard, la comtesse Berthe de Viviane et la marquise d’Ennesé prirent leurs dispositions pour passer la soirée ensemble, sans être dérangées par des importuns, et pouvoir bavarder, jacasser, suivant leur expression, en toute liberté d’esprit et de cœur. C’était un plaisir que se promettaient depuis le commencement de. l’hiver, ces deux charmantes femmes, amies d’enfance, un peu parentes par leurs maris ; mais les devoirs et les plaisirs mondains de toute sorte, avaient jusqu’alors retardé leur réunion et leurs bonnes causeries. Cette fois, libres de leur temps, elles allaient pouvoir vivre ensemble quelques instants, séparées du monde, isolées dans leur amitié. A onze heures seulement, M. d’Ennesé qui avait été obligé de dîner en ville, devait venir prendre sa femme et l’arracher aux douceurs de l’intimité.

Les deux amies passèrent de la salle à manger dans un petit salon bien clos, bien capitonné, s’assirent commodément des deux côtés de la cheminée où flamblait un bon feu, et Mme d’Ennesé prenant la parole :

 — Alors, dit-elle, tu as passé ton hiver seule ici, dans ce quartier un peu perdu, presque désert ?

 — Non, répondit Berthe ; la tante de mon mari, Mlle de Viviane, qui me donne l’hospitalité dans cet hôtel, ou plutôt qui me permet d’en jouir comme s’il m’appartenait, m’a quittée seulement, il y a un mois, pour faire son excursion habituelle dans le Midi. D’humeur voyageuse, tu le sais, elle ne pouvait plus tenir en place. Elle avait bien acquis, du reste, cette année, le droit de satisfaire ses goûts, après avoir tant sacrifié aux miens. Malgré ses cinquante-cinq ans, la chère femme m’a conduite, presque tous les soirs, dans le monde ou au théâtre. Elle ne s’est pas arrêtée plus que moi.

 — Ton mari autorise cette existence accidentée... échevelée ? demanda Mme d’Ennesé en souriant.

 — Il ne l’autorise pas seulement, il me la conseille dans toutes ses lettres, sans parler des recommandations faites avant son départ. Il a spirituellement compris que l’isolement, la réclusion, l’ennui qui en découlent, étaient plus dangereux pour une femme dans ma situation... une demi-veuve... que les plaisirs mondains qui nous tiennent toujours l’esprit en éveil, nous occupent et nous fatiguent. « Amuse-toi, amuse-toi tant que tu pourras », m’écrit sans cesse Gaston, et je m’amuse pour lui obéir... en soupirant après son retour.

 — Ne doit-il pas revenir bientôt ?

 — Je n’en sais rien. On a, paraît-il, encore besoin de lui, là-bas... C’est long ! C’est triste !... Mais, que veux-tu ? Il s’agit de son avenir. Le ministre lui tiendra certainement compte de ce dernier séjour en pays barbare, et j’ai la promesse que le premier consulat général vacant lui sera donné. Cette fois je le suivrai dans son nouveau poste, quelque lointain qu’il soit.

 — Pourquoi ne l’as-tu pas accompagné en Perse ? Je ne me le suis jamais expliqué. On dit ce pays des plus curieux. A ta place, j’aurais voulu le connaître. Comme ta tante, Mlle de Viviane, tu adores les voyages, l’imprévu ; aucun danger ne t’effraye. Tu n’as pas hésité, au lendemain de ton mariage, à partir pour le Maroc. Plus tard, tu accompagnais ton cher consul en Tunisie. Pourquoi ce dédain pour la Perse ?

 — Tout simplement parce que mon mari ne devait pas y rester. On l’envoyait seulement en mission extraordinaire, pour arranger une affaire spéciale. Il l’a trop bien arrangée et on s’est dit : « Pourquoi le rappeler, puisqu’il nous est précieux là-bas ?... » Aussi le laisse-t-on au même poste... Le gouvernement s’en trouve bien, mais moi, je m’en trouve mal... et l’idée m’est venue plus d’une fois, de partir seule et d’aller le rejoindre... Il ne faudrait pas m’en défier ; je suis de résolution hardie et prompte.

 — Oui, oui, je te connais, ma grande intrépide, fit Mme d’Ennesé en riant. Tu es restée ce que tu étais déjà au temps de notre enfance... Tu n’as changé qu’au physique : la petite fille qui donnait seulement des espérances est devenue une femme ravissante.

 — Oh ! Adrienne, entre nous... des flatteries !

 — Oh ! Berthe, entre nous... des manières ! Ne sais-tu pas à quoi t’en tenir sur ton compte ? Tes grands yeux bleus allongés et d’une douceur infinie, lorsqu’ils rencontrent... par hasard, une glace, ne t’ont-ils pas depuis longtemps appris que tu avais les plus beaux cheveux blonds du monde, un nez d’un dessin merveilleux, une bouche que je t’envie, moi qui ne suis pas, dit-on, trop mal partagée sous ce rapport, et une taille, des épaules que M. d’Ennesé, mon mari, vante à tout propos... Oui, le misérable, il ose t’admirer en détail... et même en gros, car il soutient que tu es la plus jolie femme de Paris... et que ton mari a tort de vivre si loin de toi.

 — Il croit que je cours des dangers ? J’espérais être mieux jugée par lui.

 — Il te juge très bien. Mais, dit-il, l’éloignement continu, toutes les séductions qui l’entourent...

 — Quelles séductions, ma chère Adrienne ? Cet aveu devrait-il me diminuer à les yeux, je te jure que personne ne me fait la cour.

 — Vraiment ! c’est incroyable.

 — C’est l’exacte vérité. A quoi dois-je ce précieux avantage ? Je l’ignore. J’ai, sans doute, une façon de regarder, ou peut-être de ne pas regarder les hommes, qui les lient en respect. Puis, on me sait fort éprise de mon mari et... cela décourage.

 — Si on ne t’a pas fait la cour d’une façon suivie, on a du moins murmuré à ton oreille, dans un bal, au son d’une valse entraînante, quelque compliment bien senti.

 — Non... je ne me souviens pas... Cependant, j’ai bonne mémoire, car je me rappelle quelque chose de plus grave qu’un compliment ou qu’une parole banale.

 — Quelque chose de plus grave ! Quoi donc ? fit vivement Mme d’Ennesé en rapprochant son fauteuil.

 — Tu as lu le Lys dans la Vallée, n’est-ce pas ?

 — Certes, plusieurs fois ; j’adore Balzac.

 — Alors, tu revois cette scène, ce bal où Henry de Vandenesse, qui fait son entrée dans le monde, se trouve assis sur une banquette, derrière la comtesse de Mortsauf ?

 — Oui, très bien... Ému, palpitant, à la vue de blanches épaules d’un modèle parfait, il ne peut se contenir, et, dans son enivrement, son affolement, il leur donne un baiser...

Elle s’arrêta et regarda son amie avec inquiétude.

 — Est-ce que par hasard, lui dit-elle, tu aurais rencontré un second Henri de Vandenesse ?

 — Oui, par malheur, j’ai rencontré son pendant...

 — Qui t’a embrassé un bout d’épaule, comme à la comtesse de Mortsauf ?

 — Absolument, ma chère, et en plein bal, comme elle.

 — Ah ! mon Dieu ! Et on l’a vu ?

 — Non, je l’espère, du moins.

 — Et qu’as-tu dit ?

 — J’ai dit : « Monsieur !... » d’une voix indignée, toujours comme la comtesse, et j’ai changé de place... Que pouvais-je dire ? Que pouvais-je faire ? Une femme est bien embarrassée en pareil cas. Quelle scène de mauvais goût, quel scandale, si elle se plaint à haute voix et même à demi-voix !... Tu es la première personne à qui j’ose parler de cette vilaine petite aventure.

 — Complète ta confidence. Quel est le nom du criminel ?

 — Oh ! il porte un nom bien connu : Polkine.

 — Le prince Polkine ! le Russe, le Caucasien... Ah ! je le reconnais bien là... Parce qu’il a une fortune incalculable, des mines de toute espèce de choses à n’en plus finir, il se croit tout permis... Hélas ! nous en sommes un peu cause. On prétend que des femmes appartenant au monde, et au meilleur, se sont laissé éblouir par ses millions... Ah ! c’est Polkine ! J’aurais dû le deviner... Voilà une brutalité qui ne me surprend pas de la part de ce demi-sauvage. Mais il n’est pas homme à s’être arrêté en si beau chemin... Tu as eu à subir d’autres insolences.

 — Non, il a compris sans doute, à mon regard, à mon attitude, que je n’en supporterais pas de nouvelles... Je n’ai plus entendu parler de lui ; je ne l’ai jamais revu.

 — Eh bien ! méfie-toi, ma chère Berthe ; Polkine a la réputation de bien vouloir ce qu’il veut et de briser tous les obstacles... Il a entrepris ta conquête... à sa façon ; il voudra la poursuivre malgré ta froideur, ton dédain, ton mépris. Ce mépris même, je le jurerais, le rendra plus entreprenant.

 — Que peut-il faire ?

 — Tout... du caractère qu’on lui connaît. Aussi, j’en reviens à mon point de départ : ce quartier de Passy est trop désert pour une femme qui vit seule. Cet hôtel donne sur un jardin entouré d’une simple grille, et tu habites le rez-de-chaussée ; c’est vraiment trop imprudent !

 — J’ai si souvent habité au ras du sol, sous la tente, et dans d’autres déserts que ceux de Passy, dit en souriant Mme de Viviane.

 — Ton mari était avec toi, au Maroc ou en Tunisie.

 — Pas toujours. Il lui est arrivé de ne me rejoindre qu’au matin, après une chasse qui l’avait forcé de... découcher.

 — Mais il t’avait laissée sous la garde de serviteurs dévoués.

 — N’ai-je pas ici plusieurs domestiques ?

 — Des domestiques parisiens ! Leur dévouement m’est suspect.

 — Mon cocher, Kasi, est un Géorgien amené autrefois en France par ma tante, Mlle de Viviane, qui dans un de ses lointains voyages, l’avait rencontré et pris en affection.

 — Depuis qu’il habite Paris, il a eu le temps de se corrompre ; et, du reste, les Géorgiens sont un peuple d’esclaves habitués à être vendus, et qu’un Russe, comme le prince Polkine, saurait au besoin acheter.

 — Ma chère Adrienne, fit la comtesse de Viviane en se levant, je regrette de t’avoir parlé du prince Polkine. Tu lui donnes plus d’importance qu’il n’en mérite. Crois bien qu’il ne pense plus à moi... Une voiture s’est arrêtée devant la porte de l’hôtel. C’est ton mari qui vient te chercher... Pas un mot, devant lui des audaces de... ce barbare.

Le marquis d’Ennesé prit le thé avec les deux amies, leur dit les nouvelles du soir, leur raconta la dernière anecdote, et, vers onze heures et demie, fit ses adieux à la comtesse et emmena sa femme.

A minuit, Mme de Viviane restée seule, passa dans son cabinet de toilette où, par exception, sa femme de chambre, souffrante depuis le matin, ne l’attendait pas, ce soir-là. Un peu préoccupée des dernières paroles échangées avec Mme d’Ennesé, des craintes que celle-ci lui avait exprimées, elle eut l’idée pour la première fois peut-être, de visiter, avant de se déshabiller et de se coucher, les différentes pièces de l’appartement particulier qu’elle habitait. Tout en se riant d’elle-même de ces soins inutiles, elle releva les portières, les épais rideaux qui retombaient le long des croisées et enfin, pour être absolument rassurée, pour remplir sa tâche en conscience, elle ouvrit la porte d’une petite pièce dans laquelle elle ne pénétrait que fort rarement, une sorte de lingerie, communiquant avec sa chambre à coucher et donnant sur le jardin de l’hôtel.

Tout à coup, elle recula en poussant un cri de terreur.

II

Ce cri était des plus naturels : au fond de la petite pièce qu’elle avait eu l’idée de visiter et qu’éclairaient subitement la lampe et les bougies de la chambre à coucher, la comtesse de Viviane venait d’apercevoir un homme blotti dans un coin et imparfaitement caché derrière les rideaux de la croisée.

D’instinct, elle se rejeta en arrière, rentra dans la chambre, atteignit la cheminée, saisit un cordon de sonnette et le tira violemment.

Alors, celui qui venait d’être découvert sorti de sa retraite et... elle reconnut Polkine.

C’était bien lui ! Qui l’avait vu une seule fois, ne pouvait l’oublier, grâce à son type accentué et complexe de Russe des provinces méridionales, moitié homme du nord, moitié asiatique : petit, trapu, large d’épaules, avec une tête carrée, des pommettes saillantes, des lèvres épaisses, des cheveux courts, drus, tirant sur le roux et comme contraste un nez régulier et de grands yeux noirs allongés, des yeux d’Oriental.

En le reconnaissant, Berthe de Viviane comprit de quel danger elle était menacée, à quel genre de malfaiteur elle avait affaire et cependant, après avoir sonné, elle s’élança vers la fenêtre la plus proche, l’ouvrit vivement et cria :

 — Au voleur !... Au voleur !...

 — Vous savez bien, comtesse, fit-il en s’avançant et d’une voix très douce, un peu traînante, que je ne suis pas un voleur !... Je m’appelle le prince Polkine et c’est mon amour pour vous, la passion que vous m’inspirez, qui m’a conduit ici.

Mais elle, debout, près de la croisée, comme si elle ne l’entendait pas ou qu’il lui plût de persister dans son erreur, répétait toujours le même cri.

 — Lorsque je me serai fait connaître, continua-t-il, personne ne me prendra sérieusement pour ce que vous m’accusez d’être... Ce bruit, ces cris, sont donc inutiles... Vous agiriez plus sagement en daignant m’écouter... Je vous aime follement, depuis longtemps déjà. Je ne vous l’ai jamais dit ; je n’osais pas. On prétend que je suis un barbare, un demi-sauvage, et cela me rend timide... Oui, timide, malgré mes audaces... celle que je me suis permise, un soir, dans ce bal... et celle d’aujourd’hui... Mais, quelle différence pour un homme comme moi entre parler et agir ! Je ne sais rien dire ; j’ose tout faire... Et, c’est là mon crime : les femmes de votre monde sont indulgentes aux compliments, aux flatteries, aux déclarations éloquentes. Les paroles ne les effraient pas, quelque brûlantes qu’elles soient,, souvent même elles les charment. Mais elles s’indignent, lorsque, inhabile à parler, trop ému pour exprimer ce qu’il ressent, un barbare, comme moi, met toute son âme dans une serrement de main, ou dans un baiser.

Droite, immobile, silencieuse, hautaine, elle gardait le silence, attendant qu’on vînt à son appel et qu’on la débarrassât de lui.

Il continuait, debout devant elle, sans oser s’avancer :

 — Ah ! pour mon repos, j’aurais mieux fait de me pencher à votre oreille et de vous crier mon amour, ma passion, ma folie... J’aurais été peut-être plus calme après avoir tout dit, tandis que ce baiser que j’ai osé vous donner me brûle, me brûle toujours !

Son regard s’éclairait tellement qu’elle eut peur et appela de nouveau.

 — Soit, fit-il, appelez, appelez... J’aurai toujours le temps, puisque enfin je suis seul avec vous et que j’ose parler, de vous dire que je n’ai jamais aimé une femme comme je vous aime... Pourquoi cette froideur, ce dédain, cette cruauté ?... Pourquoi exaspérer ainsi ma passion ?... Si vous vouliez jeter sur moi un regard moins sévère, me permettre d’espérer, même dans un avenir lointain, ah ! j’attendrais, j’attendrais !... Et, pendant cette attente, quel esclave soumis vous trouveriez en moi !... Quel empressement je mettrais à satisfaire vos moindres caprices !... Tout ce qui m’appartient serait à vous... et je suis riche, riche autant qu’on le dit, riche à ne savoir que faire de mes richesses.

Révoltée de s’entendre parler ainsi, elle fit un mouvement. Il s’en aperçut et reprit :

 — Ah ! je vous offense, je le vois... Pardon... mais si j’ose parler de cette fortune, c’est que tout le monde en parle. On ne voit qu’elle, je n’existe que par elle. « Polkine ! le riche Polkine ! » dit-on sans cesse... On m’écrase avec ce mot... et on me désespère. Pauvre, on m’eût peut-être aimé ; riche, on m’envie et on ne songe qu’à me dépouiller... On ne veut pas voir l’homme qui est en moi, on ne voit que mes millions. Mon cœur bat, on ne le sent pas, on ne l’entend pas : on n’a d’oreilles que pour le bruissement de mes billets de banque. Mes richesses aveuglent, éblouissent, affolent tous ceux qui m’approchent. Je n’ai pas d’amis autour de moi, je n’ai que des emprunteurs ou des mendiants. Je n’ai pas de maîtresses, je n’ai que des assoiffées d’argent. Aucune affection, rien que des intérêts... Eh bien ! cette fortune, un mot, un regard et je vous la remets. Vous en disposerez à votre gré, vous la dissiperez, vous la jetterez aux quatre vents. Ruinez-moi si bon vous semble, j’en serais heureux. Ce n’est pas un don, une offre que je vous fais ; c’est un service que je vous demande, une prière que je vous adresse,

Illustration

 — Vous me traitez comme un misérable ; vous vous en repentirez !

L’hôtel s’emplissait de bruit : les domestiques troublés dans leur premier sommeil, hésitant à se lever, s’étaient enfin décidés à descendre de leurs chambres.

 — On vient, fit Polkine, vous réfléchirez à tout ce que je vous ai dit... Laissez-moi partir... On ne me verra pas... On ne saura rien.

Tout en parlant, il se dirigeait vers la croisée qui donnait sur le jardin ; mais elle se plaça devant lui et laissa tomber ces mots, les premiers qn’elle prononçait :

 — Non, il faut que vous soyez puni de votre audace !

Il voulut lui prendre les mains, la repousser et s’enfuir ; mais elle appela de nouveau et le maître d’hôtel, le valet de pied, entrèrent précipitamment dans la chambre. Alors, la comtesse de Viviane désignant Polkine, leur dit :

 — J’ai trouvé cet homme caché chez moi... là, dans cette pièce... Il voulait me voler, sans doute... Emparez-vous de lui et conduisez-le au commissariat de police le plus proche.

Le maître d’hôtel et le domestique qui ne connaissaient point le prince Polkine et croyaient avoir affaire, comme le disait leur maîtresse, à un malfaiteur vulgaire, s’élancèrent sur lui et le prirent au collet.

Il dédaigna de se défendre, de les repousser, ce qui lui eût été facile, robuste comme il paraissait l’être ; mais, furieux de ces voies de fait, de ces violences, de cette humiliation, au moment où on l’entraînait au dehors, il se retourna vers la comtesse et lui jeta ces mots :

 — Rien n’a pu vous toucher, vous me traitez comme un misérable ; vous vous en repentirez !

Au lieu de lui répondre, elle étendit le bras et dit aux domestiques :

— Allez !

III

Dès que la porte se fut refermée, Berthe de Viviane poussa les verrous, précaution qu’elle avait négligé de prendre jusqu’à ce jour, se croyant en sûreté dans l’hôtel de sa tante, au milieu de ses serviteurs, et, du reste, par tempérament, inconsciente du danger. Exagérant même cette fois la prudence, elle ouvrit son armoire à glace et y prit une boîte en ébène qui renfermait un révolver, présent de son mari. Cette arme lui était familière ; elle l’avait toujours sur elle, autrefois, lorsqu’elle accompagnait M. de Viviane dans ses excursions, souvent périlleuses, à travers les déserts et les montagnes de la Tunisie et du Maroc.

En garde, un peu tardivement peut-être, contre de nouvelles tentatives audacieuses, elle s’assit devant un petit meuble Louis XVI qui lui servait de bureau, et elle s’entretint longuement avec M. de Viviane. Oubliant, pour être tout entière à lui, Polkine et la scène qui venait d’avoir lieu, elle lui écrivit une lettre émue, tout imprégnée de tendresse, presque de passion. Elle se réfugiait, elle s’exaltait ainsi dans son amour pour son mari, afin de se purifier des discours outrageants qu’elle venait de subir.

Elle jeta ensuite sur le papier quelques lignes destinées à sa tante, Mlle de Viviane. Sans la tourmenter inutilement par un récit complet des événements, elle lui dit qu’elle avait lieu de suspecter la fidélité des domestiques qui l’entouraient ; et, qu’en son absence, certaine d’être approuvée, elle prenait sur elle de les congédier et de les remplacer par d’autres serviteurs moins nombreux et plus sûrs.

« Je ne ferai, disait-elle, d’exception que pour Kasi, votre cocher. Vous l’avez pris à votre service lorsqu’il n’était encore qu’un enfant ; il vous est, je crois, dévoué, et je ne me trouve pas en droit de vous priver de ses services. »

A trois heures du matin, seulement, la comtesse Berthese coucha.

Le lendemain, dès son lever, elle passait dans le salon où elle avait reçu, la veille, Mme d’Ennesé, et appelait devant elle tous les serviteurs de la maison. Elle allait, comme elle l’avait annoncé, les congédier ; mais, sans leur dire qu’elle soupçonnait l’un d’eux ou plusieurs d’entre eux, d’avoir aidé le prince Polkine à s’introduire chez elle. Son opinion, en effet, était parfaitement établie sur ce point : Polkine qui n’avait jamais, jusque-là, mis les pieds dans l’hôtel ne pouvait en connaître les dispositions intérieures, et s’il s’était caché précisément dans une pièce presque ignorée, qui communiquait avec la chambre à coucher, c’est qu’on la lui avait désignée comme un excellent refuge et qu’on l’y avait conduit.

 — Mademoiselle, dit Mme de Viviane en s’adressant d’abord à la femme de chambre, j’ai sonné cette nuit plusieurs fois, pourquoi n’êtes-vous pas descendue ?

 — Madame la comtesse doit se rappeler que j’étais souffrante depuis le matin et qu’elle m’avait permis elle-même de ne pas veiller.

 — Je m’en souviens en effet ; mais votre maladie n’était pas assez grave pour vous empêcher de vous rendre à mon appel... Vous avez manqué à tous vos devoirs... Faites vos malles et préparez-vous à quitter la maison avant une heure.

Lorsque la femme de chambre se fut éloignée, Berthe de Viviane se tournant vers le maître d’hôtel et le valet de pied, leur demanda de lui rendre compte de la mission qu’elle leur avait confiée la veille.

 — Hélas ! madame la comtesse, dit le maître d’hôtel en prenant un air contrit, il nous a été impossible de conduire notre prisonnier chez le commissaire de police. Dans la rue de la Pompe, à cent pas d’ici, il s’est tout à coup précipité sur nous, nous a renversés et s’est enfui.

 — Vous avez couru après lui, j’imagine ? dit Mme de Viviane qui s’attendait à cette fable.

 — Oui, madame, mais il est aussi agile qu’il est fort, et nous n’avons pu le rattraper.

 — Vraiment ! Eh bien ! j’en suis désolée pour vous, mais je veux être mieux obéie, et, comme ma femme de chambre, vous n’avez qu’une heure pour faire vos préparatifs de départ.

Il était évident pour la comtesse que le prince Polkine, dès qu’il s’était trouvé dans la rue avec ces deux hommes, s’était débarrassé d’eux, non point par la force, comme ils le disaient, mais par la persuasion, en leur glissant dans la main quelques billets de banque. N’avait-il pas l’habitude, depuis longtemps, de se tirer de tout mauvais pas avec de l’argent et d’acheter les consciences ?

Les domestiques partis, Berthe de Viviane se trouva seule avec le cocher Kasi.

Une grande dame, comme on disait autrefois, une femme du monde, comme on dit aujourd’hui, serait fort embarrassée, si on lui demandait de faire le portrait, de donner le signalement des domestiques masculins qui sont à son service. En effet, elle leur parle d’ordinaire sans les regarder, et pourvu qu’ils ne portent ni barbe, ni moustaches, qu’ils aient une tenue correcte, elle ne s’inquiète pas de savoir si la nature les a faits bruns ou blonds, leur a donné des yeux bleus ou des yeux noirs. Elle sait à peu près qu’ils sont grands ou petits, jeunes ou vieux ; les détails de leur visage lui échappent. Elle les reconnaît, parce qu’elle les trouve chez elle ; au dehors, elle les reconnaîtrait à peine. Aussi, ne doit-on pas s’étonner de cette phrase prononcée dernièrement par une duchesse célèbre : « Tous les domestiques se ressemblent. »

Cette indifférence en matière de... serviteurs peut être nuisible. Il eût été certainement préférable pour Berthe de Viviane qu’elle se montrât plus curieuse d’étudier la physionomie du cocher Kasi. Elle se serait alarmée de son regard fuyant, de son mauvais sourire, de ses airs cauteleux. Elle aurait aussi remarqué non point la ressemblance... il n’y en avait pas... mais l’analogie, l’espèce de rapport qui existait entre ce Géorgien et le prince Polkine, nés l’un et l’autre dans des provinces différentes de l’empire russe, mais voisines des montagnes du Caucase, sur la limite de l’Europe et de l’Asie.

Le cocher, dont le pays a fourni longtemps aux Turcs leurs plus beaux esclaves, était supérieur physiquement au prince ; mais ils avaient tous les deux les mêmes apparences robustes, les mêmes lueurs dans le regard et cette voix rythmée, presque mélodieuse, des peuples orientaux ou voisins de l’Orient.

La comtesse Berthe ne fit aucune de ces remarques et s’adressant à Kasi :

 — J’ai été étonnée, lui dit-elle, de ne pas vous voir accourir cette nuit à mon appel. Vous ne demeurez pas dans la maison, c’est vrai, et vous n’avez pu entendre mes coups de sonnette répétés : mais, j’ai ouvert la croisée, j’ai crié au secours et ma voix aurait dû arriver jusqu’à la chambre que vous occupez dans la cour, au-dessus des remises.

 — J’aurais entendu certainement, madame la comtesse, répondit-il, si je m’étais trouvé dans la maison ; mais madame voudra bien se rappeler qu’elle m’a autorisé une fois pour toutes à sortir le soir, lorsqu’elle ne sortirait pas elle-même, et, j’ai cru pouvoir aller hier au théâtre... Je ne suis rentré que dans la nuit... tout bruit avait cessé... et j’ai appris seulement ce matin ce qui était arrivé à madame... Ah ! si j’avais été là, continua-t-il avec chaleur, le misérable qui s’est introduit ici ne m’aurait pas échappé.

 — J’aime à le croire, Kasi, fit Mme de Viviane, touchée par ces paroles, empreintes d’émotion et de sincérité. Dans un moment, continua-t-elle, où j’ai lieu de suspecter la fidélité des serviteurs qui m’entourent, il m’est agréable de compter sur votre dévouement... Je me souviens que ma tante, Mlle de Viviane vous doit la vie... Elle m’a souvent raconté qu’un jour, sur une route dangereuse, ses chevaux s’étaient emportés et que, grâce à votre sang-froid, à votre courage...

 — A ma force surtout, acheva Kasi. Cela diminue mon mérite, mais cela me permettait de dire tout à l’heure que si j’avais été chargé de conduire au poste l’homme de cette nuit, il ne m’aurait pas échappé... Heureusement qu’on peut le retrouver, ajouta-t-il, en regardant sa maîtresse à la dérobée... Mme la comtesse va probablement faire sa déclaration au commissaire de police.

 — Non, répondit Mme de Viviane, une plainte me causerait trop de dérangement, trop d’ennui... et ferait trop de bruit, ajouta-t-elle plus bas. J’aime mieux en rester là. Mais je m’en rapporte à vous, Kasi, pour faire bonne garde et mieux surveiller la maison.

 — Que madame la comtesse se rassure, elle peut dormir tranquille maintenant.

 — Je compte à l’avenir, jusqu’au retour de ma tante, me passer de valet de pied. Vous occuperez donc seul votre siège. Vous n’y voyez pas d’inconvénient ?

 — Au contraire, madame la comtesse, il est préférable, pour un cocher, de n’avoir pas de compagnon qui le distrait ; il est mieux à son affaire et plus maître de ses chevaux.

 — Bien. C’est tout ce que j’avais à vous dire. Vous pouvez vous retirer... Je dîne ce soir chez Mme d’Ennesé ; vous attellerez à six heures et demie.

La comtesse consacra le reste de sa journée à régler les comptes de ses domestiques et veilla elle-même à leur départ. Puis, elle fit appeler un serrurier et lui ordonna de visiter avec le plus grand soin les portes et les persiennes du rez-de-chaussée. Décidée, après réfexions, à ne pas quitter une maison qui lui plaisait, que Mlle de Viviane avait laissée à sa garde, où son mari avait longtemps vécu et qui était pleine pour elle de chers souvenirs, elle voulait cependant s’entourer de toutes les garanties de sécurité désirables.

Vers sept heures, elle monta dans la voiture que Kasi avait conduite devant le perron de l’hôtel. C’était un petit coupé bas à deux chevaux, construit sur les indications de Mlle de Viviane. Grâce à sa largeur exceptionnelle, deux femmes en toilette de bal pouvaient, sans froisser leurs robes, s’étendre à leur aise sur la banquette du fond, un véritable divan recouvert en satin noir, capitonné de boutons ponceau.

Arrivé chez la marquise d’Ennesé, la comtesse de Viviane congédia Kasi, en lui ordonnant de venir la reprendre à dix heures du soir.

IV

Il s’en retourna au pas de ses chevaux, prit la place de la Concorde et s’engagea dans les Champs-Elysées. A la hauteur du rond-point, comme il venait de s’arrêter et regardait autour de lui, un homme qui se promenait depuis quelques instants sur la chaussée le rejoignit.

C’était le prince Polkine.

Dès qu’il eut reconnu le prince, Kasi fit un mouvement pour mettre pied à terre ; mais Polkine, le rejoignant, lui dit :

 — Non, reste sur ton siège ; de là-haut, tu apercevras plus facilement les curieux qui pourraient s’approcher.

 — Oh ! à cette heure, fit le Géorgien, personne ne nous gênera ; tout le monde dîne, l’avenue est déserte.

 — Profitons-en... Eh bien ! que s’est-il passé chez la comtesse depuis ce matin ?

 — Rien de grave, prince ; au contraire.

 — Qu’entends-tu par là ?... Elle n’a porté aucune plainte à la police ?

 — Elle s’en est bien gardée... On ne trompe pas un commissaire aussi facilement que des domestiques. Elle eût été obligé d’avouer qu’elle connaissait la personne qui s’était introduite chez elle, qu’il ne s’agissait pas d’un voleur... et elle a craint le bruit, le scandale... C’est bien là-dessus que je comptais.

 — Et que je compterai encore, murmura Polkine.

Il reprit :

 — Et les domestiques, savent-ils mon nom, soupçonnent-ils quelque chose ?

 — Non, prince. J’ai eu soin de les faire causer ce matin et je puis affirmer à Votre Excellence qu’ils ne se doutent de rien.

 — Alors, à leurs yeux, je suis le malfaiteur vulgaire pour lequel Mme de Viviane a voulu me faire passer ?

 — Pas tout à fait, prince, fit Kasi en souriant ; les billets de banque que vous leur avez donnés pour obtenir votre liberté immédiate, sans être obligé d’en venir aux mains, leur permettent de vous mieux juger. Ils vous prennent pour un voleur de la haute pègre, comme on dit en France, un chef de bande d’habits noirs... Ce sont, du reste, deux imbéciles, d’autant moins redoutables qu’ils ont déjà quitté l’hôtel ?

 — Ah ! la comtesse les a renvoyés ?

Un pour Un
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