Florence Raymond (Nouvelle édition) / par Mlle Julie Gouraud

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A. Bray (Paris). 1864. 1 vol. (288 p.) ; in-12.
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FLORENCE
RAYMOND
PAR
Mlle JULIE GOURAUD.
NOUVELLE ÉDITION.
PARIS
AMBROISE BRAY, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
20, RUE CASSETTE, 50,
CI-DEVANT RUE DES SAINTS-PERES. 66.
1864
FLORENCE
RAYMOND
FLORENCE
RAYMOND
PAR
Mlle JULIE GOURAUD.
NOUVELLE ÉDITION.
PARIS
AMBROISE BRAY, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
20, RUE CASSETTE, 20,
CI-DEVANT RUE DES SAINTS-PERES, 66.
(Droits de traduction et de reproduction réservés.)
1864
A MADAME
LA COMTESSE D'AUMALE
MADAME,
J'aime à suivre l'usage des auteurs qui, après
avoir composé un livre, le placent sous les aus-
pices de la personne la plus digne de leur respect
et de leur affection. C'est à ce double titre que ma
pensée s'arrête sur vous.
Mes Contes d'enfants vous ont fait sourire, et
la Vie d'une pauvre servante Bretonne a obtenu
votre suffrage; celle d'une jeune fille égarée par
les illusions de l'amour-propre et par la tendresse
aveugle de sa mère, ne sera pas non plus dénuée
d'intérêt pour vous.
Votre coeur ne connaît pas l'indifférence : les
petits chagrins et les grandes douleurs se réfu-
gient auprès de vous (votre douce expérience sait
6 A MADAME LA COMTESSE D' AUMALE.
si bien consoler!); vous avez des larmes pour le
malheur d'autrui, et vous savez retrouver les il-
lusions de la jeunesse pour croire au bonheur de
ceux que vous aimez.
La bonté de votre esprit et de votre coeur, qui
m'a si souvent attirée vers vous, Madame, me
fait encore espérer que vous accueillerez avec
partialité cet hommage public de
Votre très respectueuse
et très obéissante servante,
JULIE GOURAUD.
FLORENCE RAYMOND
CHAPITRE PREMIER.
LA FERME.
Pierre Raymond, riche fermier de la vallée de
Bray, n'était point de ces hommes que le labeur
engourdit, et dont l'intelligence s'affaisse sous le
travail : fils de braves laboureurs, il avait hérité
de l'énergie et des fortes moeurs de ses pères; son
état lui semblait noble entre tous ; il rougissait de
ces maximes qui ravalent la belle condition de cul-
tivateur, et s'indignait contre ceux qui l'abandon-
nent pour se faire commerçants.
Le bon sens de ses parents avait suppléé à la
science qui leur manquait; ils voulurent donner à
Pierre plus d'éducation qu'ils n'en avaient reçu
eux-mêmes, afin qu'il apprit, avec ses devoirs
8 FLORENCE RAYMOND.
d'homme et de chrétien, tout ce qui pouvait princi-
palement lui servir dans l'état de cultivateur, au-
quel ils le destinaient.
Le curé de Louvicamp, ami de cette vertueuse
famille, forma l'esprit et le coeur du jeune homme,
développa ses premières facultés ; plus tard, on lui
fit faire des études spéciales. Pierre chantait au lu-
trin; il avait quelques notions de sa langue; il n'é-
tait étranger à aucune des connaissances variées si
nécessaires à un fermier : l'élève des bestiaux,
les soins qu'exigent leur santé, l'amélioration des
champs, les pratiques agricoles les plus avancées,
étaient l'objet de son attention sérieuse; et l'habile
cultivateur, mariant les expériences modernes aux
anciennes coutumes, passait à juste titre pour un
des hommes les plus laborieux et les plus instruits
du pays.
Parlons maintenant de la ferme qu'il habitait, et
dont les bâtiments n'avaient ni la beauté ni la symé-
trie de ceux qu'admire le Parisien.
Il y a ferme et ferme en ce monde, non-seulement
comme simple aspect, mais au point de vue poétique
et moral. Ici, l'exploitation d'une ferme aura tout le
sérieux, toute la régularité de l'industrie ; le calcul
LA FERME. 9
sera appliqué à la distance qui sépare la laiterie de
l'étable, et le pressoir du cellier ; un quadrilatère
parfait encadrera de murs blanchis à la chaux la
disposition savante de chacune des constructions
qu'une couronne d'ardoises abrite contre l'injure
des saisons; et les comptes tenus en partie double
marqueront, à la colonne des observations, les va-
riations du temps, et règleront tous les travaux de
la semaine.
La ferme de Pierre Raymond était un vieil héri-
tage à chênes séculaires. Riche de plusieurs fermes
voisines, il s'honorait de garder à bail un bien que
les sueurs de ses pères lui avaient transmis.
Des chemins bordés de pommiers, des herbages,
des bouveries, des champs coupés de haies, des
bouquets de bois en amphithéâtre : voilà l'aspect
de Louvicamp. Une rivière argentine au bas d'un
vallon ; des ceintures de peupliers et de saules,
courant sur les eaux; dès prairies animées par de
nombreux troupeaux; une enceinte de bâtiments,
dont un seul a eu les honneurs de la tuile, et se dis-
tingue au milieu de ceux que recouvre un chaume
serré, lisse, net de toute plante parasite ; des char-
rues et des chariots sous les hangars ; des meules de
1*
10 FLORENCE RAYMOND.
grain près des granges; des fagots empilés pour
l'hiver ; des canards s'ébattant dans une mare; des
poules gloussant sur l'imprudence de ces étrangers
qu'elles prennent pour leurs enfants; le chant su-
perbe du coq, roi de cette basse-cour (des rois par-
tout!), et les cris inhumains de ces antiques sau-
veurs du Capitole se mêlant au bêlement des brebis,
au hennissement des poulains et au mugissement de
ces laitières pesantes, impatientes qu'on vienne
presser leurs mamelles : tel est l'intérieur de ces
fermes, où le renard n'aurait qu'une haie à percer,
si la vigilance du chien n'imposait aux voleurs. La
maison couverte de tuiles a plusieurs chambres ; car
cette maison devient parfois château. Oui, c'est
ainsi qu'on la, nomme lorsqu'à certaine époque de
l'année le propriétaire vient passer quelques jours
chez son bon fermier. Alors c'est une fête pour la
famille et pour le pauvre, dont la récolte est double
cette semaine-là. Le logement est modeste, mais la
vue est magnifique : mille fuyants à travers la prai-
rie, mille jeux d'ombre dans les bois, et un horizon
formant un immense cadre dont la bordure, dentelée
par la cime mobile des arbres, offre le plus vaste et
le plus riche tableau.
LA FERME. 11
Pas un mur, sauf le mur indispensable du pota-
ger : nous voudrions bien ajouter, pas une serrure;
mais l'âge d'or ne peut pas se reproduire à ce point :
dans un lieu de France, quelque privilégié qu'on le
suppose, une famille respectable, une ferme poéti-
que, comme tableau et comme vie, c'est tout ce
qu'on peut vraiment exiger de nous. Disons encore
que Pierre, laboureur habile,' était un chrétien fer-
vent; que son intégrité le faisait respecter autant
qu'aimer des gens du pays; qu'il ne se traitait pas
une affaire sérieuse, qu'il ne s'agitait pas une ques-
tion délicate, sans qu'on lui demandât conseil; si
bien que dans le pays toute nouvelle se confirmait
par ces mots : « Maître Pierre l'a dit. » Il n'est pas
certain qu'une pareille confiance ne donnât pas à
notre fermier un peu d'orgueil, dont il fallait bien
qu'il se confessât, toute bonne fête venue.
Madame Pierre, ou la maîtresse, comme la cou-
tume normande exige qu'on la nomme, était certai-
nement une excellente femme, charitable, bien en-
tendue. Ah ! elle aimait les pauvres presque autant
qu'elle était fière de son mari; elle était polie pour
tous, serviable envers ses voisins : la maîtresse tou-
jours prêtait, toujours donnait, toujours,rangeait;
12 FLORENCE RAYMOND.
elle s'agitait, il fallait voir, pour que la besogne
marchât, parce que la ménagère, comme elle disait,
« c'est l'âme d'une ferme ; sans femme, adieu tout. »
Marguerite n'entendait pas même raillerie sur ce
point; sa vaisselle brillante, son linge plié et rangé,
son buffet net de poussière, ne faisaient aucun tort à
la laiterie, dont elle n'abandonnait le soin à personne ;
s'il en eût été autrement, la maîtresse aurait grondé
tout son monde, voire même sa fille Florence, objet
de sa plus tendre sollicitude. Mais aussi pourquoi
les poules pondent-elles? pourquoi maîtresse Ray-
mond a-t-elle la gloire de porter au marché les pre-
miers canards? pourquoi ses veaux sont-ils gras,son
beurre, sa crême et ses fromages, renommés dans
tout le pays? il ne faut pas le demander. Quelle vie
que celle de maîtresse Raymond ! Je voudrais bien
voir nos femmes à vapeur, nos femmes à romans,
et jusqu'à nos femmes auteurs, à la place de ma-
dame Pierre : plus de migraines, plus de maux de
nerfs ; adieu l'ennui, et par contre, de la gaieté, des
joues fraîches et du bon sens.
Notre chère femme avait une affection toute par-
ticulière pour une pièce choisie, dont fout l'orne-
ment consistait dans une belle table de noyer, char-
LA FERME. 13
gée de cahiers de dépenses ; puis deux petites ta-
blettes, faisant bibliothèque : mais quels livres !
l'Evangile, l'Imitation, la Vie des Saints, entre
autres celle de saint Isidore, le laboureur ; venaient
ensuite les Paroissiens de la famille ; plus bas, des
traités d'agriculture, de jardinage, quelques livres
de géographie et d'histoire. Au milieu de cette pièce
était suspendu un crucifix, devant lequel la famille
faisait la prière en commun.
Pierre passait chaque jour un certain temps dans
cette chambre ; l'hiver, on s'y réunissait de préfé-
rence pour la veillée.
Maintenant que le lecteur connaît la fermé de
Louvicamp, j'espère qu'il voudra bien s'intéresser
au récit qui va suivre.
CHAPITRE II.
LES DEUX SOEURS.
Quatre enfants avaient animé pendant quelque
temps cette belle ferme; deux fils furent enlevés
successivement à nos bons fermiers, et leur affec-
tion se concentrait sur deux filles, dont la beauté
excitait autant l'orgueil de Marguerite que la jalou-
sie des autres mères.
Suzanne, devenue l'aînée, annonça, dès son en-
fance, un caractère résolu; ses grands yeux noirs
disaient la bonté de son coeur et la vivacité de son
esprit; un sourire doux et franc donnait à sa phy-
sionomie une expression charmante; sa taille
élancée promettait la force; sa gaieté et ses espié-
gleries amusaient et fâchaient tour à tour ses parents.
Dès l'âge de huit ans, la petite Suzanne accompa-
gnait son père tout le jour, ne s'inquiétant pas plus
du vent du nord que du soleil d'août; et lorsque
Raymond allait trop loin pour l'emmener, Suzanne
LES DEUX SOEURS. 15
suivait les servantes de la ferme, ou travaillait pour
son propre compte à un petit jardin.
Raymond était enchanté des goûts que manifestait
déjà Suzanne ; car, notez bien ceci, il s'était prononcé,
et ne voulait pas faire des demoiselles de ses filles.
L'humeur dissipée de la jeune paysanne s'accom-
modait peu de l'école ; sans la voix impérieuse de
son père, Suzanne n'eût point consenti à rester plu-
sieurs heures par jour sur le banc de la classe.
Florence, au contraire, était délicate; sa beauté
avait plus de douceur. Les premières années de son
existence avaient été des années d'angoisse pour ses
parents : la pauvre petite passait de son berceau
dans les bras de sa mère. Cette vie incertaine rappe-
lait à Marguerite ses anciennes douleurs, et alors les
regrets et l'inquiétude soumettaient la pauvre mère
à tous les caprices de l'enfant.
Les exigences de Florence, son caractère indolent
et parfois volontaire, semblaient une conséquence
triste et naturelle d'une constitution délicate. Par un
excès de tendresse mal entendue, Marguerite déve-
loppa dans sa fille le germe d'une sensibilité et d'une
mollesse qu'il aurait fallu combattre vigoureusement.
Florence ne tarda pas à découvrir la puissance de
16 FLORENCE RAYMOND.
ses larmes ; elle savait d'avance l'effet que produi-
sait sur sa mère un visage plus ou moins riant.
Le sentiment de la coquetterie se manifesta de
bonne heure chez cette enfant; on le retrouvait jus-
que dans ses jeux. A sa prière, Marguerite lui prê-
tait son châle et ses coiffes pour se parer. La mère
admirait la tournure, le babil et les grâces de son
enfant, et pensait peut-être avec complaisance qu'elle
deviendrait une demoiselle.
On serait tenté de croire que la coquetterie est
exclusivement le défaut de nos villes, et qu'il est
peu nécessaire de le combattre ailleurs. Lorsqu'en
parcourant la campagne, nous voyons des femmes
de tout âge travailler à la terre, nous éprouvons
pour elles de la compassion, en songeant, que chaque
saison varie leurs travaux, sans diminuer le poids
de leurs fatigues. On aimerait au moins à penser que
cette vie active et laborieuse garantit ceux qui s'y
livrent de certains défauts : comment imaginer de
la vanité, des prétentions cachées, sous les vêtements
grossiers qui recouvrent des bras si vigoureux ?
Cependant, si vous pouviez pénétrer le dimanche
matin dans la plus modeste chaumière, vous verriez
le miroir placé dans le meilleur jour, et longtemps
LES DEUX SOEURS. 1 7
consulté. Il n'est pas une commère qui ne puisse
dire, au besoin, le nombre de coiffes que chacune
d'elles possède. On sait cela comme le compte de ses
doigts : il y a la coiffe de Pâques, celle de la Pen-
tecôte, celle de la Toussaint, et des prétentions en
conséquence. Quoique la coiffure habituelle de nos
fermières normandes ne soit rien moins qu'élégante,
ce n'en est pas moins une grande gloire pour elles
que de posséder, dans leur armoire, les plus belles
dentelles du pays
Cependant, la santé de Florence se fortifiait au-
delà de tout espoir, sans que Marguerite se montrât
plus sévère. Suzanne seule rendait les petits services
auxquels les mères de la campagne habituent de
bonne heure leurs enfants.
La nourriture simple de la famille n'avait pas
d'abord convenu à l'estomac délicat de la petite
Florence, et maintenant son goût l'en éloignait en-
core davantage. Marguerite ajoutait quelque frian-
dise au dîner, menaçant toujours sa fille de ne plus
avoir de pareilles complaisances; mais l'exception
devint habitude.
Cependant Raymond était là, lorsque les choses
allaient ainsi ; Raymond, plein de sagesse et de droi-
18 FLORENCE RAYMOND.
ture, voyant de loin, il est vrai, toutes les complai-
sances de sa femme ; mais, selon lui, les exigences
de Florence étaient des caprices dont le temps ferait
bonne justice; sa coquetterie, un jeu; et la condes-
cendance de Marguerite, une faiblesse de mère qu'il
tolérait encore sans inquiétude. Fatigué, accablé
d'affaires au dehors, Pierre Raymond ne trouvait
rien de si doux que les caresses de sa petite fille.
Les contes de fées et de princesses excitaient sa
gaieté : c'était un délassement.
Quelques années plus tard, Florence était deve-
nue comme étrangère dans la ferme ; ses goûts et
ses habitudes la rendaient indifférente, à tout ce qui
se passait autour d'elle; alors seulement Raymond
découvrit les défauts cachés sous les traits sédui-
sants de l'enfance, et que l'oeil d'un père aurait dû
au moins entrevoir : c'est qu'il faut une grande force
d'âme, ou plutôt une grâce particulière, au père et
à la mère, pour voir les défauts de leurs enfants,
les attaquer, les combattre, et les vaincre. La malice
se cache si bien sous la beauté et la faiblesse d'un en-
fant ! Les premières caresses données et reçues eni-
vrent le coeur, et font oublier trop souvent les condi-
tions auxquelles Dieu accorde les droits de la paternité.
LES DEUX SOEURS . 19
A treize, ans, Suzanne, grande, raisonnable et
pieuse, quitta l'école, pour passer sous la direction
de son père. Cette ardeur d'enfant, autrefois si inquié-
tante, se transforma, au moment de la première
communion, en une précieuse activité. Au bout de
deux ans, la fille aînée de Raymond était en état
de répondre à une lettre, de faire un compte
en l'absence de son père; elle partageait les soins
du ménage avec Marguerite, et acquit insensible-
ment les connaissances indispensables à une bonne
fermière.
Marguerite avait établi, sans le vouloir, une dis-
tance bien marquée entre les deux enfants, qu'elle
aimait tendrement.
Suzanne voyait, sans jalousie, la préférence dont
sa soeur était l'objet. Cette générosité fut un grand
mal pour Florence ; d'un autre côté, le caractère de
Suzanne justifiait, en quelque sorte, la conduite de
Marguerite : à en croire la bonne fille, sa petite soeur
ne devait point se mêler du ménage, c'était la part
de l'aînée; et il aurait fallu combattre avec une
énergie que Florence, était loin de posséder, pour lui
enlever ses prétendus droits. Pour donner plus de
force à ses paroles, Suzanne se plaisait à comparer
20 FLORENCE RAYMOND.
sa main hâlée avec celle plus délicate de sa soeur.
Quant à l'habillement, si elle trouvait plus commode
de ne pas se mirer et se tirer à quatre épingles, il
lui semblait aussi tout simple que Florence eût d'au-
tres goûts.
Une pareille affection persuada aisément à la
jeune fille qu'elle était une créature d'élite; les
soins dont chacun se plaisait à l'entourer n'excitè-
rent bientôt plus autant sa reconnaissance, et fini-
rent par être inaperçus. Florence passait une partie
de son temps à faire de jolis ouvrages à l'aiguille,
dans un but toujours frivole : malheureusement,
elle parvint à acheter en secret quelques romans
aux colporteurs maudits qui parcourent les campa-
gnes, pour y répandre des livres impies et corrup-
teurs; cette lecture frivole ne plaisait que trop à son
imagination ardente. Florence soupirait, se désolait
en songeant à sa triste vie; les réunions du dimanche
n'étaient pas une distraction pour elle; certaines
prévenances lui semblaient peu dignes de son at-
tention.
Ces pensées laissaient de tristes reflets sur le visage
de Florence; sa mère inquiète n'obtenait souvent,
en retour de ses caresses qu'une larme. Le soir, en
LES DEUX SOEURS. 21
hiver, Louvicamp était le rendez-vous de quelques
voisins: pendant que les femmes travaillaient au-
tour d'une table, les hommes écoutaient Raymond
parler d'agriculture; chacun disait son mot, donnait
son avis. Quelquefois, maître Pierre lisait la vie
d'un saint ou d'un martyr. Suzanne écoutait attenti-
vement; son coeur battait d'enthousiasme au récit
des glorieuses souffrances de ceux qui nous ont pré-
cédés dans la foi.
Florence enviait le bonheur de Suzanne : « Chère
soeur pensait-elle, tu ignores ces heures d'ennui
auquel le temps n'apporte pas de changement pour
moi. »
Tout en se plaignant, Florence ne faisait aucun
effort pour sortir de sa tristesse; au contraire, elle
aimait sa douleur mystérieuse. Il y a des peines qui
plaisent à notre amour-propre; nous croyons que
certaines âmes seules peuvent les ressentir : c'est,
en quelque sorte, la mesure de notre mérite ; alors
nous ne voulons point être consolés.
Les deux soeurs avaient reçu la même éducation
religieuse; cependant, leur piété n'était pas égale-
ment développée; Florence se bornait à suivre les
bons exemples que lui offrait sa famille, tandis que
22 FLORENCE RAYMOND.
Suzanne apportait son activité jusque dans le ser-
vice de Dieu; à sa prière, et en partie par ses soins,
le curé était parvenu à établir une confrérie de la
sainte Vierge. Malgré ses occupations, la jeune fer-
mière trouvait le temps d'apprendre des cantiques
à ses compagnes; l'autel ne manquait jamais de
fleurs, et les plus beaux rubans de la bannière étaient
les dons de Suzanne; sa chambre était ornée d'ima-
ges données, au temps de la première communion,
par M. le vicaire ou par les parents ; le rameau de
Pâques et le bouquet de la Fête-Dieu étaient reli-
gieusement conservés d'une année a l'autre. A voir
Suzanne, on n'eût point soupçonné une dévotion si
tendre; mais quiconque eût pu lire dans son coeur,
y aurait découvert un amour dont ces signes exté-
rieurs n'étaient que la faible expression.
Certains détails de notre vie révèlent ce que nous
sommes : la chambre d'une jeune fille, comme la
maison d'une femme mariée, aideront beaucoup à
pénétrer le caractère de l'une et de l'autre. Le plaisir
qu'elles prennent à embellir leur intérieur, le soin
qu'elles ont de certains objets à leur usagé habituel,
sont presque la garantie de l'ordre et de la suite de
leurs idées.
LES DEUX SOEURS. 23
La jeune personne porte à sa chambre le même
intérêt que la femme porte à sa maison.
Chez nos mères, chaque meuble a une place mar-
quée ; les choses étaient ainsi avant notre naissance,
et doivent rester : jeunes filles, nous passons dans
ces appartements plutôt que nous n'y vivons; tout
l'intérêt et le goût se concentrent dans la chambre ;
c'est là qu'on éprouve un avant-goût de maîtresse
de maison. L'autorité maternelle s'arrête avec com-
plaisance devant cette porte ; les parents et les amis
se font un plaisir de contribuer à l'embellissement
de ce petit réduit ; les fleurs se renouvellent, des
présents utiles rappellent, par l'usage qu'on en
fait chaque jour, le souvenir de ceux qui ont pensé
à nous. C'est dans sa chambre que la jeune fille ré-
pand, sans témoin, les premières larmes : ne pou-
vant plus contenir sa douleur, elle quitte le lit de
son père malade, entre dans sa chambre, en ferme
la porte, et répand son coeur désolé devant l'image
de celui qui a voulu être triste comme ses disciples
devaient l'être pendant leur vie. C'est encore dans
cette chambre que matin et soir, lorsque tout est
rentré dans le repos, une surprise se prépare pour
une amie. Enfin, la jeune fille a une réserve de
24 FLORENCE RAYMOND.
pensées pour sa chambre ; le secret lui en semble
mieux gardé.
La femme qui aime le recueillement et le travail
se plaît dans sa maison; elle s'y fait des habitudes,
maintient partout l'harmonie, véritable expression
de ses pensées et de ses goûts; en entrant, vous dis-
tinguez la place qu'elle occupe, sans qu'il soit be-
soin de vous l'indiquer; dans son absence, cette
place est encore animée, tout étranger discret la
respecte. La femme, au contraire, qui est entraînée
au dehors par la légèreté de son esprit, n'éprouve
aucun besoin de ses habitudes d'intérieur, elle n'y
découvre point de charmes ; elle n'aime pas sa mai-
son, et ne saurait y vivre seule dans le silence et la
réflexion.
Femmes chrétiennes, c'est dans sa chambre que
l'ange trouva Marie occupée à la prière, et non pas
dans le tumulte du monde. « Quand on veut ap-
prendre les secrets du ciel, il faut s'éloigner des
hommes 1. »
Avec le temps, les exigences de Florence n'a-
vaient fait qu'augmenter; et Marguerite était inca-
pable de se montrer plus sévère, quoiqu'elle ne fût
1 Thomas à Kempis.
LES DEUX SOEURS. 25
pas sans en sentir la nécessité. Les fantaisies de
Florence faisaient loi pour sa mère : Raymond, il
est vrai, se fâchait quelquefois, menaçait de ne plus
donner d'argent ; mais, à la première occasion, il
ne savait pas résister à une prière de sa femme ou
de sa fille.
Les gens raisonnables reprochaient à Raymond la
complaisance avec laquelle il satisfaisait à tant de
caprices ; les parents sages redoutaient un si mau-
vais exemple- pour leurs filles, dont quelques-unes
déjà affichaient hardiment de la coquetterie. Ray-
mond était assez prévenu pour donner plus d'atten-
tion à ce qui se passait ; peut-être trouvait-il, sans
se l'avouer, un certain plaisir d'orgueil à entendre
appeler sa fille, la belle fermière ; ses remontrances
n'étaient jamais de nature à produire de l'effet. Une
pareille conduite ne pouvait échapper ni aux mères
sensées, ni aux mères jalouses; leur mécontente-
ment était d'autant plus vif, que la fête prochaine
de la Saint-Jean allait, sans contredit, fournir un
beau prétexte pour faire étalage de prétentions.
Déjà, l'an passé, on avait pu en juger, et, depuis
ce temps-là, les airs et la coquetterie de Florence
avaient singulièrement grandi.
2
CHAPITRE III.
LE CURÉ DE LOUVICAMP.
Le dimanche qui précédait la fête, toutes les
jeunes filles se lançaient des coups d'oeil rien moins
qu'édifiants pendant la grand'messe, tâchant de de-
viner dans les prétentions du jour celles du lende-
main.
Après la lecture du saint évangile, on s'attendait
à une courte explication, selon l'usage ; mais, sans
s'excuser de sortir du sujet habituel, le curé parla
ouvertement de la fête, et de la coquetterie que té-
moignaient en cette occasion ses jeunes parois-
siennes.
Le curé de Louvicamp était un vieillard chéri et
vénéré de tous ; à moins de malheur ou de maladie,
personne n'était honoré de sa présence. Si l'âge et
les infirmités lui permettaient rarement de porter l'au-
mône et la consolation, on venait, à coup sûr, cher-
cher l'une et l'autre auprès de lui ; l'austérité de sa
LE CURÉ DE LOUVICAMP. 27
vie et la pureté de son coeur avaient conservé in-
tacte l'intelligence du vénérable prêtre; son corps
seul était vaincu : de temps à autre, il adressait une
pieuse exhortation à ses paroissiens. Quelle fut donc
la surprise, lorsque, du haut de cette chaire paci-
fique, d'amers reproches se firent entendre ! Le feu
de la charité rendait à cette voix affaiblie toute sa
puissance :
« Est-ce; donc bien là mon troupeau ? » dit-il en
promenant ses regards sur l'assemblée des fidèles
intimidés . « Je ne le reconnais plus. Que sont de-
venues ces jeunes filles, les zélées servantes de
« Marie ? Autrefois, toutes leurs pensées étaient
« pour cette rose mystique, pour ce miroir sans
« tache. 0 mes enfants ! souvenez-vous du temps où
« je vous instruisais. Que de consolations vous me
« donniez alors ! Et aujourd'hui, pauvre vieillard,
" faible serviteur de mon divin Maître, j'ai la dou-
« leur de voir tomber ces beaux fruits de sagesse;
« vos fronts ne portent plus cette douce empreinte
« qui vient d'une âme innocente ; l'amour de soi-
« même a remplacé l'amour de Dieu ; mon oreille
« n'est même pas à l'abri de vos discours frivoles ;
« vous ne songez plus qu'à la parure, et au plaisir
28 FLORENCE RAYMOND.
« dangereux d'une journée qui devrait être sanctifiée
« par la prière. 0 saint Jean, notre bien-aimé patron,
« veillez, veillez sur ces pauvres enfants ! Ne croyez
« pas, mes filles, que le pécheur soit seulement
« celui qui s'abaisse jusqu'au dernier degré du crime :
« une jeune personne orgueilleuse, oubliant son âme
« pour ne songer qu'à une beauté fragile et incer-
« taine, n'échappe pas, je vous l'assure, aux regards
« de Dieu. Et qu'est-ce donc, après tout, que ces
« avantages extérieurs qui vous charment tant ? Ne
« voyez-vous pas chaque jour, dans la campagne,
« comment l'orage dépouille nos champs de leurs
« plus belles fleurs? Une maladie peut survenir, et
« vous.rendre, dans quelques instants, un objet de
« compassion et même de dégoût pour tous ! Votre
" vie n'est pas plus assurée que celle de ces herbes
« transparentes, que le soleil flétrit ou que le vent
« emporte. Craignez de voir s'éloigner les bénédic-
« tions répandues jusqu'ici sur vos familles : quand
" l'adversité nous frappe, nous pleurons, nous gé-
" missons comme d'innocentes victimes ; et trop
« souvent, hélas ! le coupable est au milieu de nous.
« Je viens, au nom de mon divin Maître, mes
« chères enfants, vous conjurer de devenir mo-
LE CURÉ DE LOUVICAMP. 29
« destes, vigilantes et laborieuses. N'appelez pas lé-
« gères les fautes qui enlèvent au coeur de sa simpli-
« cité, celles-là surtout le corrompent bien vite;
« retournez à Dieu, il n'y a de bonheur qu'en lui.
« Croyez-en un vieillard dont la vie a été consacrée
« à prévenir et à réparer la chute des âmes : Celui
«qui néglige les petites choses finit par tomber. Des-
" cendez au fond de votre conscience, écoutez-la
« bien; c'est un guide sûr, que Dieu, dans sa misé-
« ricorde, nous a donné; c'est une lumière cachée
« qui ne s'éteint jamais. — Pleurez, mes enfants,
« pleurez; il y a des larmes qu'on aime à voir ré-
« pandre; dites-vous souvent, bien souvent, que
« tout ce que vous avez reçu de bon de la nature
« vient de Dieu. »
Le curé avait repris ses ornements sacerdotaux
pour offrir le saint sacrifice, et nos jeunes filles
croyaient encore entendre sa voix ; je dirais presque
qu'elles oubliaient Dieu, pour méditer les paroles de
son digne ministre.
Florence, immobile, laissait couler ses larmes,
sans' s'inquiéter d'être vue : « C'est bien de moi
qu'il a voulu parler, pensait-elle; oh ! oui, je ne
puis en douter, ses yeux étaient toujours dirigés
2*
30 FLORENCE RAYMOND.
vers notre banc, et d'ailleurs, comment ne pas
reconnaître un portrait si frappant ? Mon Dieu ! que
je suis coupable ! » Et, fermant les yeux comme
pour arrêter le cours de ses larmes, Florence sonda
son propre coeur. Jamais sa mémoire n'avait été si
fidèle : orgueil de sa beauté; caresses intéressées
pour satisfaire des goûts frivoles, et peut-être au
détriment du pauvre ; ruses pour se soustraire au
travail de la maison ; temps perdu devant le miroir;
vaines préoccupations de sa personne jusque, dans
l'Eglise ! Enfin, elle compara sa vie à celle de sa
bonne soeur Suzanne. Un sentiment de honte et de
repentir traversa l'âme de Florence : pourquoi, dans
ce moment, ne se prosterna-t-elle pas au pied de
l'autel, en demandant à Dieu de fortifier son coeur
et sa volonté ? Nul doute que le ciel tout entier
n'eût prié avec la jeune fille.
En nous laissant le droit de choisir entre le bien
et le mal, Dieu a voulu nous forcer à reconnaître
notre faiblesse, et à implorer son secours. Florence
néglige le moyen de la prière, l'amour - propre
aussitôt vient détruire ce que la grâce avait si bien
préparé. La crainte d'être remarquée met fin à une
salutaire méditation ; Florence essuie ses yeux à la
LE CURÉ DE LOUVICAMP. 31
dérobée, prend son livre, redresse ses épaules, et
se donne enfin l'attitude d'une personne assurée, car
il lui semble qu'elle est devenue l'objet de l'atten-
tion générale.
Raymond l'observe.
« Hé quoi ! se dit Florence, mon père croirait-il
donc que M. le curé a voulu me désigner ? Quelle
idée ! Sans doute, je dois prendre ma petite part du
sermon; mais je ne mérite pas plus de reproches
que Rosalie et Adèle ; je suis légère comme tant
d'autres ! J'aime à danser, et M. le curé n'aime pas
la danse ; chaque année, il fait tous ses efforts pour
nous priver de ce plaisir, ce n'est pas chose nou-
velle : vraiment, je ne sais ce qui m'a passé par la
tète pour me désoler ainsi. »
Tous ces beaux raisonnements se faisaient en
chantant bien haut, afin de constater que quelques
larmes échappées n'étaient point la marque d'un
coeur contrit.
En sortant de l'église, et tout le reste du jour,
Florence s'efforça, par sa contenance, d'affecter une
parfaite.tranquillité. Toutefois, en supposant qu'elle
fût parvenue à oublier la manière dont elle avait été
recommandée au prône, le changement qui s'opéra
32 FLORENCE RAYMOND.
dans la conduite de son père lui remit forcément
en mémoire le sermon du curé.
Plus d'une jeune fille s'était peut-être dit qu'il
n'était pas juste de les gronder si fort, puisque leurs
parents approuvaient la conduite qu'elles avaient
tenue ; les raisonneuses étaient loin de soupçonner
l'impression que les reproches du curé avaient pro-
duite sur une partie de l'assemblée. Raymond sur-
tout pensait, comme Florence, que le sermon était
pour sa fille, et partant pour lui ; comme elle aussi,
il crut constamment trouver une intention dans le
regard du vieillard. Bien autrement grave et docile,
Raymond fit un retour sur le passé, et y trouva tou-
tes les fautes qui avaient engendré celles de sa fille.
Le curé vint mettre au grand jour les reproches
que Pierre se faisait peut-être encore avec quelque
ménagement. Nous ne reproduirons pas cette con-
versation intime; Florence, dans son inquiétude,
eût été seule capable d'aller écouter à la porte.
Après une heure d'anxiété, elle comprit, au pre-
mier regard de son père et aux soupirs de Margue-
rite, qu'il s'était passé quelque chose de grave.
Raymond devint tout à coup sombre et rêveur.
Lorsque la raison fait un retour en nous, sa voix
LE CURÉ DE LOUVICAMP. 33
a plus de force et d'autorité, sa lumière éclatante ne
laisse rien dans l'ombre; Raymond ne comprenait
plus l'aveuglement dans lequel il avait vécu.
Que ce père est à plaindre ! Que l'expiation sera
cruelle! Qui pourrait dire jusqu'où l'orgueil con-
duira une âme si chère ? Celui qui n'a pas su préve-
nir le mal, saura-t-il le réparer ? Sans pitié pour
lui-même, Raymond s'adressait sans cesse ces graves
questions.
Florence, désolée, prévit le changement auquel
sa vie serait désormais soumise; elle comptait sur la
condescendance de Marguerite. Celle-ci, il est vrai,
n'était pas moins contristée que sa fille des sévères
réprimandes du curé et de son mari ; tout en se pro-
mettant de suivre la conduite que Raymond lui avait
tracée, elle ne pouvait s'empêcher de blâmer tant
de sévérité. C'était folie, selon elle, de vouloir trai-
ter sa fille comme une autre. « Il n'y a qu'une mère,
pensait Marguerite, pour bien comprendre le coeur
de son enfant ! » Et, malgré son admiration pour le
savoir de son mari, elle se trouvait très-supérieure
a lui dans cette circonstance.
Raymond avait donc ouvert les yeux; il compre-
nait l'étendue de ses devoirs envers sa fille. Toute-
34 FLORENCE RAYMOND.
fois une pensée anéantissait son courage; il sentait
la difficulté de commencer une éducation sérieuse,
et de ramener un esprit léger à des habitudes rai-
sonnables. Sans doute, Florence n'avait pas été in-
sensible; Raymond se réjouissait de l'avoir vue s'at-
tendrir; mais cet effet n'avait été que passager, et
tout devait faire craindre pour l'avenir de la jeune
fille.
C'en est donc fait ! la paix de Louvicamp est trou-
blée. Le riche fermier a ses peines comme son pau-
vre voisin, avec cette différence que celui-ci n'a
pas le regret d'avoir dissipé le trésor que le Seigneur
lui avait confié.
CHAPITRE IV.
LA SAINT-JEAN.
Sans tarder davantage, Raymond veut réparer sa
négligence passée. Plusieurs fois par jour, et contre
son habitude, il rentre à la ferme, réclame un ser-
vice de Florence, lui demande compte de sa journée,
et ne lui accorde plus qu'à titre de récompense le
loisir de s'occuper de ses ouvrages favoris ; les deux
soeurs devaient aider leur mère dans les soins du
ménage, filer ou coudre, suivant le besoin.
Une pareille transition devait nécessairement être
considérée par Florence comme une cruelle épreuve ;
la pauvre fille tomba dans le découragement et l'en-
nui; une résignation muette et une obéissance pas-
sive ne disaient que trop bien ce qu'elle éprouvait
intérieurement. Cette belle ferme, où régnaient l'a-
bondance et l'activité, n'était plus à ses yeux qu'une
prison.
Suzanne partageait la peine de sa soeur, la quittait
36 FLORENCE RAYMOND.
le moins possible, dans l'espoir que sa présence fe-
rait diversion à cette tristesse. « Soumets-toi, ma
soeur, disait-elle en l'embrassant, et tu auras la
paix. Tu pleures ! mais regarde donc autour de nous
vois-tu des jeunes filles aussi favorisées du ciel que
nous le sommes? L'orage passera, ce n'est rien :
quand mon père verra ta bonne volonté, il s'empres-
sera de te faire de petites concessions; je suis sûre
qu'il souffre plus que toi. Il nous aime tant, notre
bon père ! Ne faut-il pas que nous soyons bonnes
ménagères? car, ajouta plus bas Suzanne et en rou-
gissant un peu, nous nous marierons un jour. Mon
Dieu, que tu es triste, pauvre petite soeur! Je vou-
drais te donner de ma joie et de ma tranquillité.
Quand je vois le soleil se lever sur notre belle vallée,
je me sens toute joyeuse ; la vue de nos herbages
fait battre mon coeur ! Allons, ne reste pas ainsi
renfermée. Viens avec moi à la basse-cour, où je
suis attendue sans doute avec impatience; ne sois pas
triste, ma soeur ; le bon Dieu t'en tiendra compte. »
Tout en plaignant beaucoup sa soeur, Suzanne ne
comprenait guère qu'elle s'affligeât ainsi ; son coeur
naïf ne connaissait pas d'autres malheurs que la mala-
die d'un parent, ou une année de mauvaise récolte.
LA SAINT-JEAN. 37
L'alarme que jette dans une ruche l'absence d'une
reine mère, ne produit pas plus de rumeur que la
fête de la Saint-Jean n'en produisit cette année dans
un petit coin du pays de Bray. La guerre était dé-
clarée, il fallait la soutenir. Au lieu d'imposer silence,
de prêcher la modestie et la simplicité, les parents se
liguèrent avec leurs filles ; à les voir et à les enten-
dre, vous vous seriez cru dans un monde civilisé.
Florence n'accusait plus le temps de lenteur; elle
lui reprochait, au contraire, d'amener trop rapide-
ment un jour de triomphe pour ses compagnes en-
vieuses ; car, Raymond l'a déclaré, ses filles iront à
la fête dans la plus grande simplicité. Une seule
pensée préoccupe la jeune fille, c'est de paraître
humiliée dans une réunion joyeuse; d'être jugée
par des compagnes dont elle n'a que trop excité la
jalousie. Si au moins Florence avait eu de la discré-
tion ! Mais on savait au loin et au large qu'une sur-
prise était ménagée de longue main ; chacun se te-
nait pour bien prévenu.
Deux jeunes ouvrières, se rendant en apprentissage,
abrégeaient la longueur du chemin en causant ainsi :
« On assure que le père Raymond s'est fâché, et
que, cette année, il n'y aura pas d'étalage de toi-
3
38 FLORENCE RAYMOND.
lette ; les deux soeurs seront les moins élégantes, et
il faudra danser bon gré, mal gré. Poux Suzanne, la
chose ne la touche guère ; mais notre belle Florence
ne peut tarir ses larmes. »
— " Elle a grand tort, puisqu'elle n'aura que ses
beaux yeux pour parure : c'est folie de ne pas les
ménager, qu'en penses-tu? Es-tu bien sûre de ce
que tu dis, Honorine? — « Très sûre. J'étais incré-
dule comme toi : voulant savoir à quoi m'en tenir,
j'ai imaginé un prétexte pour aller à la ferme ; aus-
sitôt que Florence m'a aperçue, elle a pris la fuite,
et l'air consterné de Marguerite m'a dit le reste. »
Les deux amies causèrent pendant une demi-lieue,
et vous croirez sans peine qu'en arrivant chez leur
maîtresse, elles n'attendirent pas d'invitation pour
prendre la parole.
Quelques jours encore, et les conteuses de nou-
velles seront pleinement justifiées.
Déjà le village prend un aspect particulier à la
circonstance. De toutes parts arrivent marchands et
baladins ; l'aubergiste fait d'amples provisions ; des
baraques, des tentes et des jeux invitent le voyageur
qui traverse le village à s'y arrêter. Toutes nos
jeunes filles sont joyeuses : Florence seule bénirait
LA SAINT-JEAN. 39
la main assez puissante pour arrêter le cours du
temps!
Une douce aurore confirme les espérances de la
veille; il n'y a pas un nuage au ciel; cette girouette,
d'autres fois si menaçante, rassure les plus timides.
Le coq chante, et déjà les commères sont aux fenê-
tres, se réjouissant du plaisir que promet un si beau
jour. Bientôt arrivent de tous côtés une foule de
gens venus de loin pour se divertir; des chevaux
chargés d'enfants frais et joufflus, qui battent des
mains et qui poussent des cris de joie à la vue du
pain d'épice et des dragées roses : à l'intérieur des
maisons, on se hâte, tout en y mettant le temps,
d'achever la toiletté.
Que se passe-t-il à la ferme?
Raymond avait formellement interdit toute re-
cherche à ses filles ; prières et suppliques, rien ne
put le toucher. Le père condamnait sa propre con-
duite, et se croyait obligé d'en faire la rétractation
publique, quelque douleur qu'un acte semblable
dût coûter à sa fille.
Seule dans sa chambre; Florence ne peut déta-
cher ses yeux du riche habillement qui lui est in-
terdit : tous les autres ont le défaut d'être connus.
40 FLORENCE RAYMOND.
C'était pitié de voir la jeune fille, affligée comme si
une véritable et grande douleur l'eût atteinte ! Elle
se considérait dans son miroir, avec plus de com-
passion que d'intérêt pour sa beauté, lorsqu'une
pensée traversa soudainement son esprit, et vint la
ranimer : « Pourquoi me désoler ainsi ? dit-elle en
relevant fièrement la tête; finissons-en avec cette
moue. Personne n'ignore que mon père m'aime,
qu'il est riche ; il me punit, il m'humilie, c'est son
droit; je ne veux pas augmenter la joie de ces de-
moiselles, en leur montrant un visage abattu. Eh
bien ! j'affecterai encore plus de simplicité qu'on
n'en exige de moi. »
Aussitôt Florence choisit entre tous un déshabillé
bleu, dont la nuance délicate faisait tout le prix.
Cette espérance de succès éclaira le visage de la
jeune fille comme un rayon de soleil. C'est ainsi
que l'enfant efface avec son doigt le nuage qu'il
s'est plu à former sur un miroir brillant.
Florence sourit en voyant ses bandeaux noirs et
lisses ; jamais sa taille ne lui avait semblé si bien
prise; son fichu d'organdi était préférable à la plus
riche dentelle.
Après avoir quitté vingt fois le miroir et y être
LA SAINT-JEAN. 41
revenue encore, elle cueille quelques branches du
beau jasmin qui encadre sa fenêtre, s'en fait un
bouquet pour achever sa parure; puis elle va se
montrer avec assurance à ses parents.
Raymond s'éloigne pour cacher l'émotion que lui
causent l'obéissance et la beauté de sa fille; Margue-
rite jette un regard inquiet dans la salle, et, ne
voyant point de témoin, elle embrasse Florence avec
attendrissement. Ce baiser voulait dire : « Rassure-
toi, chère enfant; tu seras encore la plus belle des
filles, et moi la plus heureuse des mères. »
Cependant le nombre des promeneurs ne se compte
plus; la maison de Polichinelle est cernée d'un
triple rempart de jeunes mères, joyeuses de la joie
de leurs enfants; les danseurs de corde, l'homme
aux figures de cire, appellent à grands cris les spec-
tateurs. Malgré tant de distractions auxquelles il
faut prendre part, la critique et la médisance sont
reines de la fête.
La société des châteaux voisins est venue honorer
de sa présence cette réunion villageoise, et justifier,
en quelque sorte, les prétentions de nos paysannes.
La famille Raymond n'a pas encore paru : quelle
impatience cause ce retard ?
42 FLORENCE RAYMOND.
« Florence l'aura emporté, dit une mère à sa fille.
Décidément les Raymond ne viendront pas. »
— « Attendez encore, reprit la couturière, » qui
espérait toujours voir l'effet de la robe de soie con-
fiée à ses ciseaux.
— « Vous ne la connaissez pas, dit une autre
commère; elle aimera mieux se coucher que d'ap-
porter ici sa mine dépitée. »
La discussion durait encore, lorsque des exclama-
tions, parties d'un groupe de dames parisiennes,
vinrent y mettre fin : « Ma chère, regardez donc
cette jolie fille ! quelle simplicité de bon goût ! Mon-
sieur Vimbert, ajouta madame de Boisbel, vous
chercherez longtemps avant de rencontrer un modèle
semblable : qu'en pensez-vous? » — Pour toute
réponse, le peintre alla inviter Florence à danser.
Vu la circonstance, un pareil honneur doubla de
prix: les chagrins de Florence son finis; elle se
donne tout entière au plaisir du moment. Alors les
rôles changèrent : aux éclats de rire, à la parole hau-
taine et moqueuse, succéda un morne silence. Il n'est
plus de fête pour ces jeunes folles ; le ciel bleu, l'air
parfumé de juin, et l'orchestre bruyant, ont perdu
leurs charmes : voilà ce que c'est qu'un bal champêtre.
LA SAINT-JEAN. 43
Marguerite s'abandonnait sans réserve à son or-
gueil de mère; Suzanne dansait de tout son coeur,
sans s'inquiéter du reste; mais Raymond, devenu
plus vigilant, s'alarma des succès de sa fille, et donna
le signal de la retraite bien avant l'heure accoutu-
mée. Une pareille résolution fut mal accueillie par
la mère et la fille; elles obéirent à regret, tandis que
d'autres personnes, espérant ressaisir leurs droits,
se réjouissaient franchement.
La fête dura trois jours, et, selon l'usage perni-
cieux de presque tous les villages, les jeunes filles
parurent chaque fois dans un costume différent.
L'absence de la famille Raymond fut remarquée.
Les compliments sont une monnaie grossière dont
les gens délicats devraient dédaigner l'usage; la
flatterie est toujours dangereuse, même pour l'esprit
le plus en garde contre les piéges qu'on lui tend : il
n'y a pas de terre stérile pour la vanité ; le plus petit
grain y croît, et produit des fruits nuisibles à l'âme.
Les hommes reprochent sévèrement aux femmes
d'être trop sensibles à la louange : ne devraient-ils
pas se reprocher d'abord leur peu de scrupule à les
flatter ? La présence d'une femme suspend, toute
conversation sérieuse; il semble que la frivolité soit
44 FLORENCE RAYMOND.
de rigueur avec elles, et que ces messieurs s'y sou-
mettent par déférence : il y a des femmes qui, au
lieu de fades compliments, écouteraient volontiers
une conversation solide; et celles qui n'y trouvent
qu'ennui, n'osant pas l'avouer, s'instruiraient encore'
Après les flatteurs viennent les gens d'humeur
fâcheuse : ceux-là, par une affectation d'amour d
la vérité, n'ont jamais une parole d'encouragement
à vous dire; leur vertu amère fait sans cesse res-
sortir les défauts et les imperfections d'autrui, non
pas avec l'accent distinctif de la charité, mais avec
une aigreur mal cachée, sous l'apparence d'une
fausse bonhomie : au lieu d'être flatteurs, ils sont
jaloux et envieux.
Les dames qui avaient honoré de leur présence
la fête de Louvicamp ne songeaient guère sans doute
aux éloges qu'elles avaient donnés à Florence, tan-
dis que la jeune fille se les redisait avec complai-
sance, et peut-être, par défaut de mémoire, en
ajoutait beaucoup d'autres.
Dans le monde, on n'y regarde pas de si près,
vraiment ! avant tout, il faut passer pour être ai-
mable. Aussi personne ne songea, au château, à
détourner M. Vimbert de prendre Florence pour
LA SAINT-JEAN. : 45
modèle, quoique la vanité de celle-ci fût bien
connue, et que la ligne de conduite nouvellement
adoptée par Raymond donnât lieu à mille caquets.
C'était un amusement d'un genre nouveau pour
nos dames, et dès lors point d'obstacles. La châte-
laine se chargea de présenter elle-même la requête
du peintre à Raymond. La défaite de Florence n'était
donc, à tout prendre, qu'une belle et bonne vic-
toire. Qui se serait attendu à un pareil évènement ?
Si, au moins, on avait pu reprocher à Florence de
s'ètre attiré un pareil honneur ! mais non : et voilà
ce qui irrite le plus ses juges. Servir de modèle à
un peintre de Paris ! O jalousie, cruelle jalousie !
oses-tu donc, sans pitié, porter tes ravages dans ces
pauvres coeurs, comme tu le fais chaque jour dans
le coeur de nos belles demoiselles ! Une noble ému-
lation s'établit pour attirer les regards du peintre :
à quelque heure que vous traversiez le village,
vous rencontrez jeune fille à la démarche légère,
corsage rouge et blanche coiffe, l'oeil au guet, et toute
prête à répondre à la première question de l'étranger.
Le peintre ne s'aperçut même pas du stratagème
de nos villageoises; et en cela je ne le louerai point,
car, certes, un observateur impartial aurait trouvé,
3*
46 FLORENCE RAYMOND.
dans Louvicamp, plus d'un sujet d'inspiration; et
ce ne fut pas sans raison qu'il souleva les esprits
contre lui.
M. Isidore Vimbert venait chaque année achever
ou commencer une étude importante au château de
Boisbel. Son extérieur était celui d'un homme qui
se croit dispensé, par son génie, de se soumettre
aux lois asservissantes de l'éducation; l'atelier n'a-
vait pas précisément étouffé en lui une certaine
droiture de caractère : jeté dans Paris sans direction
aucune, et trop jeune pour se tracer une ligne de
conduite, il avait, suivant son attrait, tout accordé
à une faculté brillante; de même qu'à défaut d'étude
sérieuse il adopta quelques idées toutes faites, jetées
sur son chemin, sans y tenir beaucoup pour cela.
Ce qui l'occupait, c'était son art. Florence avait vi-
vement frappé l'imagination enthousiaste du pein-
tre ; il voyait, dans cette tête de jeune fille, un type
digne des plus grands maîtres.
Comment M. Vimbert se trouve-t-il admis au
château de Boisbel, chez un grand personnage qui
ne reçoit, dans ses salons d'hiver, que l'élite de la
société parisienne?
Je vais vous le dire,
LA SAINT-JEAN. 47
Beaucoup de personnes éprouvent plus de plaisir
à parler de leurs châteaux qu'à les habiter : la soli-
tude force à la réflexion ; la majesté de la nature
parle de Dieu : c'est un livre magnifique, que le
lecteur frivole n'a pas le droit d'ouvrir et de fermer
à volonté ; c'est l'expression vivante de la gloire et
de la puissance de Celui qui a tout créé.
Qui ne sait cela plus ou moins par expérience ?
Et c'est pourquoi il en coûte tant de quitter une ville
bruyante, où l'on peut s'illusionner sur une vie sans
oeuvres et sans but.
La campagne a déjà perdu son premier éclat,
lorsque les riches, amis du monde et de ses plaisirs,
se déterminent enfin à partir. Si vous assistiez aux
préparatifs de ce voyage, vous croiriez qu'il s'agit
de passer d'une capitale à une autre. Il n'y a point
trêve d'étiquette et de coquetterie : une simplicité
de luxe exige autant de soins et de travail de la part
des femmes de chambre, que d'esclavage et de niai-
serie de la part des maîtresses; les règles de la mode
sont observées comme par crainte de les oublier ; il
n'est pas un bras qui se dégage des chaînes d'or qui
l'étreignent tout un hiver : Le lieu de la scène a
changé, voilà tout.
48 FLORENCE RAYMOND.
La recherche des appartements, le parc, la vue et
le parfum des fleurs, ne peuvent pas chasser l'ennui
qui loge au château. Il faut de la société. Comment
faire ? fi y a des personnes peu disposées à aller
figurer dans un beau château où l'on ne sait que
dire. A Paris, c'est autre chose : on accepte une
invitation, non pas toujours à cause des maîtres de
la maison, mais dans l'espoir d'y rencontrer une réu-
nion agréable. Vous voyez donc bien qu'il faut avoir
des connaissances d'été ; gens faciles à recevoir,
sans conséquence, artistes, célibataires, société
nomade qui se perd et se retrouve à volonté. Cepen-
dant, des conditions absolues sont faites à ces aima-
bles hôtes : une bonne santé, des talents mis à la
disposition de tous ; un joli caractère, un esprit
inventif, pour abréger le temps ; chasses, concerts,
comédies et ballets; tours de cartes même, pour les
jours de pluie : que sais-je encore ? Il faut mettre
en jeu toutes les ressources de l'imagination; une
tenue élégante est de rigueur, parce que c'est d'un
mauvais effet d'avoir chez soi des personnes trop
simplement vêtues.
Pour se rendre à une pareille invitation, il est
donc d'absolue nécessité d'emporter de riches et
LA SAINT-JEAN. 49
fraîches toilettes, de bien garnir sa bourse, pour
reconnaître les nombreux services des laquais em-
pressés ; sans cela, je vous assure que vous passe-
riez pour des gens de rien, et oncques n'auriez l'hon-
neur d'aller jouer la comédie au château.
Pendant que des bras actifs recueillent à grand'-
peine les trésors de la terre, le manoir sur lequel
tombent tous les regards est le centre du plaisir et
de l'oisiveté.
Heureux le riche dont la présence est attendue au
Village ! à son retour, les douleurs sont soulagées;
l'ouvrier n'a plus d'inquiétude; le bon exemple en-
courage la vertu, intimide le vice; on sait que les
maîtres ont leurs heures de travail et de prière ; le
malheureux peut aller demander une aumône d'argent
ou de consolation, sans crainte d'être chassé comme un
importun ; la réunion de quelques amis ne met pas
d'entraves aux habitudes pieuses ; il y a union de
prière et de charité sous ce toit privilégié. Le calme a
succédé à ce tourbillon du monde, qui plus d'une fois
vous a enlevé de douces pensées; point d'équipages
brillants, de meubles somptueux, renouvelés suivant
le caprice de la mode. — Le bon riche s'interdit le
luxe, et de ses privations il forme un trésor où il
50 FLORENCE RAYMOND.
puise pour le bien de tous : c'est un chemin réparé,
un abreuvoir accessible aux bestiaux des pauvres
paysans. L'éloignement de la paroisse était une diffi-
culté pour les plus fervents, et un prétexte pour les
tièdes : aussitôt le bon riche bâtit une chapelle; il
n'épargne rien pour cette oeuvre sainte; c'est sa tour
féodale, il en est fier, il en est glorieux. De quelque
côté que se tournent vos pas, cette chapelle gothique
anime et embellit le paysage; ses croix et ses cloche-
tons de brique rougeâtre tranchent avec la douceur de
la vallée, et réveillent sans cesse le souvenir de Dieu.
Quelle douce émotion se renouvelle chaque matin
en allant assister au saint sacrifice ! L'âme prie déjà,
à la vue de ces antiques ombrages qui sont comme
le cloître du modeste sanctuaire. Les fleurs humides
de rosée exhalent avec plus de force leur parfum,
et semblent attendre qu'une main vienne les cueillir
et les porter aux pieds de Marie. La pieuse dame de
ce séjour jouit seule d'un tel privilége; chaque ma-
tin elle se fait l'humble servante de la maison du
Seigneur, et nul ne pourrait ravir des droits si chers
à son coeur. A la fin d'une belle journée, le regard,
se promenant encore une fois sur la campagne silen-
cieuse, rencontre la flamme vacillante qui se con-
LA SAINT-JEAN. 51
sume devant le tabernacle ; alors on dit : Dieu est
là ! On est heureux.
Le dimanche est solennellement annoncé par une
cloche harmonieuse, qui va porter au loin la joie et
l'espérance dans les coeurs ; l'instruction est donnée
aux pères et aux enfants ; un digne prêtre offre le
saint sacrifice pour les vivants et pour les morts ; la
madone a son autel, ses ex-voto, et son cortége de
jeunes filles. Quand le fondateur de cette chapelle
ne sera plus, la maison qu'il a bâtie au Seigneur
deviendra son tombeau, et le souvenir du bon riche
vivra toujours au milieu de ceux que la reconnais-
sance ou la douleur réunira au pied de cet autel. On
ne s'ennuie pas dans un tel château, croyez-le bien.
Ce n'est donc pas là que nous trouverons M. Isidore
Vimbert ; allons le rejoindre à Boisbel, où nous l'a-
vons d'abord connu.

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