Font-Trompette ou les deux Jourdains. Poème en neuf chants

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Charles-Bechet (Paris). 1827. In-8°.
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Publié le : lundi 1 janvier 1827
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]p©lf-T10W1T f S.,
ou
LES DEUX JOCRDAINS,
||gj«m« eu ntnf ^jjmts.
CH /VRLES-BÉCHET, LIB. -COMMISSIONNAIRE.
QUAI DES AUGTJSTIWS , N° 5<].
1827.
FONT-TROMPETTE.
F©lf-fl©MlPlTTI,
ou
LES DEUX JOURDAINS.
CHANT PREMIER.
ALTERCATION RELATIVE A UNE PRISE D EAU.
J 'AI bu des eaux de Font-Trompette.
Entre Jourdain et le poëte,
Source, dis-moi le possesseur.
Je l'ai surpris notre agresseur.
Font-Trompette., sois mon augure : . ,
Envers l'auteur de l'imposture, ,, .
i
2 PONT-TROMPETTE.
Verse tes eaux comme un poison.
Tout dire à part sur ma boisson,
L'eau que je chante est mon égide.
Jugeras-tu l'oeuvre insipide?
Je reconnais ce droit banal.
Prêtre, prélat et cardinal,
Font-Trompette fut ta fontaine.
Par cette part de mon domaine ,
Seigneur abbé, je suis roidi;
Reçois ces vers, sois mon cadi.
Jourdain les juge à son physique ;
Moi qui les voue à la critique,
Nonobstant toute illusion ,
Ils vont fixer mon Orion,
S'ils parviennent par nos prytanes
A convertir certains profanes.
Elle est salubre et sans péril,
La source d'eau de Puy-Ménil.
Tous, habitans de ce village,
CHANT I. 3
Pouvez en rendre un témoignage ;
Vous connaissez mon souffleur d'eau.
Parmi les gens de ce hameau,
Faisons qu'il soit l'âme damnée ;
Car de notre eau prédestinée
Il n'est pas né le haut seigneur.
Privé qu'il est de cet honneur,
Jourdain prélude, et j'entre en lice.
A tout seigneur je rends justice.
Dès qu'on me parle ou cens ou lods ,
J'ai quelques droits sur mes égaux.
Sur ce pied-là, j'aime à le croire ,
S'il vous reste la mer à boire,
Remerciez, le,gros Jourd.ain.:
Or, je le tiens de son parrain,
Mon manant pris de la manière
N'est pas Jourdain fils de Molière.
Des deux bourgeois ayant ce nom,
L'un est Français, l'autre est Gascon
Un Gascon passe un galant homme.
4 ÏONT-TROMPETTE.
Jourdain croit l'être ou c'est tout comme.
Un être ignoble, vous dit-il,
C'est l'oracle de Puy-Ménil.
A le chanter ma muse est prête.
Jourdain rêvait sur Font-Trompette.
Là je voyais ce lourd bourgeois :
Il s'ingérait, pour cette fois,
A détourner l'eau de sa source.
Déjà le diable est dans sa bourse ;
Il a mandé les ouvriers:
Bon, se dit-il, mes devanciers
IN'ont mis en jeu que les versures;
Je puis gagner sur leurs mesures.
Ma nappe d'eau par un temps sec
Vous ouvre en vain un large bec ;
Ma fontaine se trouve aride.
Sans remonter du plein au vide,
Je tiens ces eaux par leurs courans.
S'il est quelques récalcitrans
Pour déprimer ma seigneurie,
CHANT I.
Je suis adjoint de la mairie ;
Adresse-les à mon bureau.
En attendant, je cours sur l'eau.
Je veux jouir, sans autre enquête.
Avec Bénet, mon architecte,
Demain j'attends le fontàinier.
Dressée ainsi sur le papier, -
En convenant de mon esquisse ,
Vous pourrez voir l'enfant qui pisse
Devant le seuil de ma maison ,
Et l'eau jaillir jusqu'au balcon.
J'avais compris son stratagème.
Jourdain le sait, je suis abstèrne;
Je me doutais de sa pitié. :
Jourdain prenant la source au pied ,
Font-Trompette désencombrée ,
Sous une tour enséqùestrée ,
Il m'eût fallu, pour le souffrir,
Tromper ma soif où bien mourir.
O FONT-TKOMPETTE.
Dieu sait combien cette saignée,
Aventureuse et surannée , ,
Sous un.aspect: autrement beau ,
Eût dérivé de son niveau .*;:..
L'eau banale de Font-Trompette.
Notre boisson ainsi soustraite, :
A quoi pensait l'ami Jourdain ? ; ';
Nous ravir l'eau pour un'moulin.
Il n'est bon droit qu'on ne jalouse. :
Et de Jourdain à son épouse
L'auge eût passé jusqu'au boudoir. ';
Gertrude, ici de mon manoir
Conçois-tu bien le maléfice ?
De Tantale mis au supplice «
Je n'ai montré que ;le;iableLaul-' <;
Jourdain encor nage ^datos; l'eau; ' : - ';'* ; •■ ■'
Viens, Font-Trompetté* ;ôimon oracle !
Plutôt que voir un tel spectacle■,;:'■•' ■•■'■■'
Devers elle je me hâtais;; , ••''■'■■''■ ;■" '•'
J'allais mourant, ietijechantais.j'i!' "'"■
CHANT I.
Font-Trompette , source bénigne ,
Toujours présente à me servir,
Pour supplanter un fourbe insigne ,
Je viens à toi me réunir.
Source, comment me contenir?
En te voyant je me console ; :
Ta présence fait mon festin ;.
Dans mes repas sois mon Pactole ;
Je répugne le meilleur vin.
Source, préviens mon coeur chagrin.
Pour défendre ton avenue,
Je suis venu moi le premier;
Mais quel dommage, à ton issue,
J'avais pour ombre un vieux figuier.
Source, connais le flibustier. - • | '
Exaspérons l'énergumène :
Et moi qui crois à ton destin , :
8 FONT-TROMPETTE.
Bénis ce chant, ô ma fontaine !
Elève-toi sur ton bassin.
Source , confond un sot voisin.
Ne souffre pas, en pure perte ,
Que, pour remplir ma cruche d'eau ,
Devant un homme à tête verte ,
J'aille tirer mon grand chapeau.
Source, reste sur ton niveau.
A l'instant même une naïade,
En déversant l'eau de son sein ,
Me desservait une rasaae
Pour égoutter l'auge à Jourdain;
Et la source coulait son train.
Pourquoi, Messieurs , cette bougie ?
Vous recolez les vins nouveaux.
Moi, pour souffrir de la régie ,
Je n'ai ni cuves ni tonneaux.
CHANT I.
Vous me citez votre héros ;
Allez , faquins, point de scandale ;
Votre métier je le ravale;
Allez, vous dis-je : en aperçu,
Que voulez-vous ? mon vin est bu ;
J'ai payé l'air que je respire.
Et la nymphe de me sourire.
Lors tel était mon argument
Que sans me perdre en compliment,
J'étais au bord de ma fontaine ,
Nu comme un ver qui se démène ;
L'aspect de l'eau me réjouit.
La nymphe alors m'ouvrait son lit,
Combien ma crainte était frivole !
Ici, tourné par mon idole ,
Je refoulais l'eau de son sein.
Incertaine ou poser sa main ,
La nymphe y voit, je dissimule ;
Le temps me presse, elle articule.
Un marbre eût mû Pygmalion,
10 FONT-TROMPETTE.
La nymphe parle encor, c'est bon.
Par Font-Trompette, ô Sganarelle !
Je suis enceinte, me dit-elle,
Puisse Jourdain venir à bien :
Dis , ce prodige est-ce le tien ?
Je me flattais dans mon extase;
La nymphe alors chargeait le vase ,
Ce signe offert pour mon accueil,
Vase d'honneur, signe d'orgueil;
Et toi, le fruit de ma chevance,
Reviens pour moi l'eau de Jouvence ;
Remets ma voix à l'unisson;
L'eau que je chante est ma boisson.
Font-Trompette mon Hippocrène :
Alors la chaste gardienne
Ecrivait sur un parchemin,
Laisse l'auge libre à Jourdain.
Nymphe, j'entends, l'eau me rassasse,
Ainsi pour gagner le Parnasse ,
CHANT I. I ï
Je chante dans sa nullité ,
Le profane vers toi monté.
A le juger par la chronique,
Font-Trompette est une eau publique,
Le gros Jourdain un sobriquet.
Qu'il me frappe de ce brevet,
Jourdain se montre en conséquence :
Oui, le voici qui me devance.
L'habit qu'il porte est remonté
Sur son même rire éventé.
Quel contre-signe pneumatique !
Maître Jourdain dans mon optique
Ne comporte ni froid ni chaud;
Recouverte par un chicot,
Sa tête gît sous une,échoppe:,
Au bon sens près ^ il semblé Esope.; •
Vraiment il est ainsi.conçu;
J'ai vu Jourdain, il est bossu.
Sur la hauteur de:son épaule,
A tout venant Jourdain raffole.
12 FONT-TROMPETTE.
Il était mis en habit bleu ;
Tant il croyait avoir beau jeu !
Dans sa naïve et pure attente,
Il arrivait bouche béante,
De Font-Trompette ainsi fieffé :
Comme que soit qu'il fût coiffé ,
Ceci n'est point un épigramme ,
Sa main serrait celle à sa femme ;
L'amour unit ces deux hiboux.
Madame, à part mes billets doux,
Donnait de l'oeil sur ces dentelles ;
Monsieur l'adjoint sous ces bretelles
Se mesurait sur sa moitié :
L'un et l'autre m'ont fait pitié.
Je vous l'avoue à vous, madame ,
Plus je l'admire, et plus je blâme
Votre magot enculotté;
Malgré toute sa dignité ,
L'eau découle de sa brayette ,
Et par Jourdain de Font-Trompette,
CHANT I. l3
Et sur le dos de ce vilain,
Vous dois-je encor verser mon vin ?
Pardonnez-moi, le mot m'échappe;
Monsieur l'adjoint riait sous cape ;
Certaine aigreur le maîtrisait,
Et devant moi Jourdain pissait.
Ne prenez pas le persiflage
Pour un affront fait à votre âge ;
Ce n'est pas vous à qui j'en veux :
Votre mari prétentieux,
Lui voyez-vous prendre le large?
Pour lui sauver une recharge,
Passons, madame, outre au congé;
Arrangez-vous, je suis vengé.
Singes mignards, bossus maussades,
Je n'écris point mes incartades
Pour intriguer un capitoul;
Si le public croit la Raoul,
Duval, selon qu'elle s'explique ,
l4 FONT-TROMPETTE.
Lui doit le Tyran domestique.
Un autre auteur non moins surpris ,
Avec ses lettres sur Paris,
Quelque parti qui lé soutienne,
Le plus méchant regarde Etienne ;
Je veux dire le député,
Le tour viendra de son côté ;
Mais un fanal court par la rue,
Les Deux Gendres:qu'il s'attribue ,
Sont les puînés de Cohaxa. :
Voyez Jourdain, comme déjà .-■'■.
Il se prononce, et vous dénie'
L'original et sa copie ; ': ' !
Probablement il craint le 1 jour ;
Laissez à part son troubadour.
Vous conviendrez de ce principe,
11 n'est cause sans prototype,
Vous, beaux diseurs dévergondés :
Qui chaque jour: nous amendez ,
Je me louerais de votre plume
CHANT I. Ib
Si je pouvais pour un volume
Paralyser votre venin.
Claquerez-vous papa Jourdain?
J'ai vu le but qui vous domine ,
Vous travaillez pour la cuisine ;
Je n'écris point pour cet emploi,
J'écris, c'est vrai, mais pour Geoffroi :
Talma le tient pour son Sosie ;
Quelle que soit votre autopsie,
Me croiriez-vous un flagorneur ?
Plats érudits , mais en honneur,
Demandez-vous pour quelle somme
Vous brocherez l'oeuvre de l'homme ?
Vous le devez à mon héros ,
Claquer Jourdain c'est voir son dos;
Quelle faveur éventuelle !
Un bossu naît sous ma tutelle.
Le lendemain un sot lecteur
Me relève de sa hauteur ;
Au feuilleton qu'il vous dédie,
16 FONT-TROMPETTE.
Jourdain juge sa parodie.
Le plagiat est condamné,
Et le plaisant un abonné.
N'allez donc pas, bon monsieur Gilles
Diviser Josse en deux familles.
Je le répète à votre insu,
Jourdain le père est né bossu ;
Induirez-vous de ce langage
Que l'auteur prête au personnage,
Mais pincez-le, foi d'écrivain,
Vous entendrez grogner Jourdain.
Ainsi debout sur son squelette ,
Le souffleur d'eau de Font-Trompette
S'apitoyait de ces clameurs ,
Bon gré , mal gré les aboyeurs.
Depuis le jour qu'il prit naissance,
Votre lucide intelligence
N'eût-elle vu qu'un orphelin?
Détrompez-vous, ce bruit est vain.
Pour que ma soif soit satisfaite ,
CHANT I. 17
A l'abreuvoir de Font-Trompette ,
J'ai reconnu son embonpoint.
Demain, m'écrit monsieur l'adjoint,
Il doit venir, tel qu'il m'avise,
Le chapeau bas, blanc de chemise;
Il peut venir, son compte est clair,
Dussé-je encor cracher en l'air,
Il doit ce pas à mon caprice ;
Qu'il m'apporte l'enfant qui pisse,
Qu'il le dépose à mes genoux,
Ou qu'il boive de nos égouts.
CHANT IL
17%
J'ai devant moi,'vaille que vaille ,
Jourdain, le peuple et la canaille.
QU'ENTENDS1-JE donc? le tocsin sonne !
Il se fait nuit, et je frissonne;
Un bruit soudain court le pavé :
Quoi! tout le monde est soulevé!
Figurez-vous la mer Egée.
La France ainsi surinsurgée,
Je contemplais lâ; nation.
Sans préjuger ma fiction , '
20 FONT-TROMPETTE.
Tout était mûr pour une crise.
J'entrais en part de l'entreprise,
Et j'écrivais quatre-vingt-neuf.
Jourdain, compris son oeil de boeuf.
Confus encor de sa luxure,
Outre les pieds et la ceinture,
Tirait de l'eau jusqu'au menton :
Il aurait bu le Phlégéton.
J'apercevais un nouvel ère ;
Et là France, riche en lumière,
Au libre arbitre ouvrant son sein,
J'aurais bien pu noyer Jourdain,
Lorsque pressé par son aisance,
Il prit le goût de la licence;,
Et je lui dois c;e canevas
Sur le règne des assignats^
En croirez-vous la foi publique-?;
De ce papier emblématique, : ;
Chacun se fit un revenu." - in
Par le nombre circonv;enu, -s" r =;
CHANT II. 2 1
En plein marché sur notre place,
Sans encourir ni gré , ni grâce,
Jourdain livrait pour un denier
Vingt sous par franc, valeur papier;
Et ce trafic scientifique
Compromettait la république.
Bien qu'un chacun étant froissé,
Le papier prît un cours forcé.
J'ignore au fond quel fut d'office
Le prix par mois d'une nourrice ;
Mais j'ai payé pour prix certain
Mille francs la livre de pain.
Tout se vendait à la mesure.
Pour être au pair avec l'usure,
Jourdain rendait par le rectum
Les assignats au maximum.
Toute monnaie alors proscrite,
Pour obtenir un pain d'élite,
L'or circulait sous le manteau,
Et mon manant revint sur l'eau.
2 2 FONT-TROMPETTE.
Jourdain acquit cette science
Des papiers faits sous la régence,
Où par l'égout de Quincampoix,
Certain bossu, de vive voix -,
Prêtait son dos comme un pujiitrè.
Jourdain, semblable à ce bélître,
Au jour le jour, en pareil cas,
Vous enfilait les assignats;
Et ce papier, tel qu'on l'alloue ,
Nous parvenait couvert de boue ;
En tant que par profusion
Survint la révolution^'
Un jour naquit de cette fille '
Le spectaclede la Bastille; ;;; :
Paris, devant ce mur d'airain,
S'était dressé comme un essaim,
Pour recueillir, il faut qu'on sème.
Jourdain, imbu* dans son système,.^
Se ménageai* 'des protégés.^ '' ■ '■:<
Le champ' ouvert aux préjugés,
CHANT II. 2 0
Pour enchérir un droit de taille,
Il prit là route de Versaille.
Là résidait l'ancienne cour.
Toutes dettes étant à jour,
Par un motif bien excusable,
Calonne en eût fait un notable.
Necker eût craint de l'employer;
Quelque engoué que fût Necker,
Sa manière prit le royaume.
La cour, livrée à l'économe,
S'autorisait de nos deniers.
Pour apaiser les créanciers,
L'argent manquait'du peuple au trône.
Bien qu'en impôt Necker raisonné,
Compte rendu,'■ papier timbré,
Besoin pressant, budget outré/
Si je les mets en parallèlev,
Necker offrait mieux que Villèle.
Villèle encor ■•n'eût 'pas porté
A trois pour cent l'annuité,
2l\ FONT-TROMPETTE.
Et les rentiers de se produire.
Necker n'eût pas pensé leur nuire.
Aussi, parmi les importuns,
Le système de ces emprunts
N'était plus fait pour y suffire.
La dette allant de mal en pire,
A travers maints et maints faux pas,
La cour somme les trois états,
Et l'assemblée ici tranchante
Se déclare constituante.
Reste à savoir ; quoi? mais encor,
Après un grand et noble essor,
Elle augurait les droits de l'homme
En séance d'un jeu de paume.
Par là, passé devant Bailly,
Le tiers-état s'est ennobli.
Là , le clergé, là, la noblesse
Furent fondus dans notre espèce,
Et leur terrible adjonction ■■
Comprend depuis la nation. ; '
CHANT II. 20
Le moindre choc mouvait la salle.
Dans l'intérêt de leur morale,
Nous jugeâmes ensorcelés
Mirabeau, Maury, Cazalés.
Cazalès donc parlait diplôme,
L'abbé Maury plaidait pour Rome,
Et Mirabeau pinçait l'abbé.
Jourdain alors comme absorbé,
On induisait de sa surprise
Pour enchérir les biens d'église.
Combien depuis tout est changé!
Malgré les cris du haut clergé,
La vente allait avec la dîme :
C'était le voeu qu'on la supprime.
Le problème prêtait aux coups;
Le clergé pris par les deux bouts,
Le feu couvait dessous la cendre.
La nation pensait reprendre
L'égalité parmi nos moeurs.
Pour y plier nos grands seigneurs,
26 FONT-TROMPETTE.
Nous commencions par en découdre.
Leurs parchemins réduits en poudre,
La loi frappait les émigrés.
Nos ci-devants exaspérés,
L'égoïsme se manifeste,
Puis la terreur comprend le reste.
La paix fuyait loin de chez nous ;
Du temple on ouvre les verrous ;
On entre, on sort, plus de clémence ;
Le sang coule, le deuil commence.
Triste et fatale illusion !
Par un conflit d'opinion
S'ensuivirent nos saturnales.
Nos lois étant ultralégalés,
Les églises vinrent des clubs.
Jourdain courut sur les intrus.
La Vierge eut honte, et pour parade
On fit le jour de la décade.
De là la fin de nos prélats
Pour et contre les assignats.
CHANT II. 27
À cette époque ensanglantée,
Par notre église assermentée ,
Ni les prêtres concomitans,
Ni la file des pénitens
N'étaient plus vus dans nos augures.
Un officier aux sénultures,
Vu d'un bon ou d'un mauvais oeil,
Suivait les morts jusqu'au cercueil.
Le mort conduit au cimetière,
Nul n'y voyait ni croix ni pierre :
Là le défunt, pour tout aveu,
Gisait signés blanc, rouge et bleu.
Sous ce rapport nécrologique ,
Je puis citer la république.
Un sot orgueil parle, et ci-gît,
Jusqu'au blason, tout fut proscrit,
lit d'un convoi pourtant contraste
L'homme aux couleurs formait le faste.
Quel drame ainsi plus familier?
Fénélon joue par Chénier!
28 FONT-TROMPETTE.
Du cercle étroit de nos béguines
Sortirent les Visitandines.
Jadis ainsi Cagliostro,
Certains roués et Figaro,
Mesmer les prit au magnétisme.
Sans partager leur optimisme,
J'en reconnais un plus altier :
L'honneur en est à Montgolfier.
Il avait mû sans vent ni voiles
L'art de monter jusqu'aux étoiles;
Mais un ballon chargé du gaz
Que comportaient les assignats,
Rosier périt de la fumée
Par la Blanchard depuis humée ;
Sa chute obtint le prix du temps;
Et j'estime , par nos Titans,
Que la Blanchard vaut Encelade.
Ainsi pourtant l'homme nomade,
L'ogre Jourdain, sauf le collier,
Frayait notre or pour du papier :
CHANT II. 29
Les assignats couraient la place.
Bientôt, au lieu d'une besace,
Il en fallut un tombereau.
A l'encontre de ce fléau,
Un médecin sans doute insigne
Nous proposa la guillotine;
Et cependant cet érudit,
Guillotin, est mort dans son lit.
Je suspectais sa découverte.
Pour mettre en jeu sa force inerte,
Les délateurs ne manquaient pas.
Au cours forcé des assignats,
On fit aller de connivence
La guillotine en permanence.
Ainsi fut pris à l'hameçon
L'Egalité premier du nom.
Ainsi la mort de Robespierre,
Certainement plus singulière.
Tallien vengeait les échafauds
Des Lavoisiers, des Vergniaux.
ÔO FONT-TROMPETTE.
Ceux-là passaient pour des victimes ;
Ceux-ci, dupes de leurs maximes ,
Nous prévenaient de la terreur.
Robespierre, leur dictateur,
Les fit passer par la lunette.
Tels sont Couthon, Hébert, Chaumette.
Danton à part, Lepelletier,
Emet son vote , et meurt martyr.
Ainsi Marat, tel qu'un ilote,
Tombe devant Cordai Charlotte.
Georges enfin survint, monté
Pour détrousser Bonaparte.
Notre âge est plein de sa mémoire,
Bonaparte brûlait de gloire :
Sait comment il s'en est produit.
Serait-ce un rêve? Un rêve instruit ;
Soyons d'accord avec l'histoire.
Sur le faîte de la victoire
Bonaparte m'ouvre un accès.
CHANT II. 3l
Par ces efforts préconisés ,
Il comprimait notre tumulte.
î^a liberté rendue au culte ,
L'encens fumait sur nos autels.
Nos voeux eussent été réels:
Tel est, je crois, sans déférence,
L'opinion qu'en a la France.
Je l'admirais dans son éclat.
Comme il briguait le consulat,
Dix ans de guerres intestines
Accumulés sur nos ruines
Lui valurent cette faveur.
Mais.il voulut être empereur;
Chose effective et singulière,
11 résulta de sa carrière ,
Et de son règne impérial,
Un sentiment inaugural.
Pour être tel à votre vue,
Donnez le plan de la statue,
Je produirai le piédestal.
02 FONT-TROMPETTE.
Le difficile est le cheval ;
Osez me croire. Eh ! qu'en conclure?
L'homme est sur pied, qu'on le mesure.
CHANT III.
iA CONVENTION. —LE DIRECTOIRE. —,T, EGYPTE
ET LE CONSUL.
SOIT en profit, soit en rondeur,
Le moule encor manque au fondeur.
Sur une épreuve à faire en marbre,
David et Gros ont drapé l'arbre.
Qu'est-ce à dire pour l'écrivain?
Résignez-vous , huez Jourdain ,
Il m'en revient toute la peine.
Quand du ventre d'une baleine
On vous a dit Jouas sauvé ,
34 FONT-TROMPETTE,
Mon souffleur d'eau ré avivé
N'avait à lui, comme pirate ,
Ni de vaisseau, ni de frégate.
L'histoire est là, voyez Jonas.
Jourdain dit voir les assignats.
Méfiez-vous, il vous amorce.
La baleine vint de la Corse ;
Et le bruit court dans ce canton
Qu'elle mit bas un avorton.
Elle mit bas, s'il faut m'en croire,
A l'époque de notre histoire
Dite de la convention.
Jamais plus grande impulsion.
Telle est encor la voix publique,
Qu'une terreur systématique
Pesait alors légalement
Sur le moindre département.
Un chacun d'eux veillait son hôte.
Il fallait être sans-culotte ,
Ou bien passer pour jacobin.
CHANT III. ÔJ
Au calendrier républicain ,
La terreur dut se reconnaître.
Je l'eusse pris pour thermomètre ,
Les mois nouveaux étaient sensés ;
Répond-il mieux aux mois passés
Votre almanach dit de Grégoire?
Si celui-là ment à l'histoire,
J'en accuse les champions.
Les clubs armaient les sections :
Nulle cause jadis plus simple.
La bourgeoisie était contrainte ,
Et sur leurs pas orienté
Je retrouve Bonaparte.
Devant Toulon il fit ses armes ,
Sous Dugommier. Puis par leurs charmes
Et par un art à lui secret,
En France alors il se montrait.
Le jour, treize vendémiaire ,
Barras tramait dans le mystère
Pour s'assurer un nouveau né ,
36 FONT-TROMPETTE.
Tel qu'un soldat déterminé ;
Bonaparte , je le rappelle ,
Fut introduit clans la querelle.
Toujours les gradins de Saint-Roch
Attesteront son premier choc.
Infatué dès son aurore
D'une intrigue servile encore ,
Sur un plus large et vaste plan ,
Paris devint son talisman.
A son aspect sur l'avant-scène ,
On eût dit voir en pleine arène ,
Outre un adepte, un vrai Samson.
Bonaparte mis à rançon ,
Dans sa pompeuse et vaine gloire ,
Ouvrait la marche au directoire.
Barras prit place entre les cinq.
Noble éhonté , fat jacobin,
Barras comptait sur sa doublure.
Bonaparte , sa créature ,
Justifiait son premier choix.
CHANT III. 37
Soldat habile aux grands emplois,
Bientôt il dut à son génie
Quelque ascendant sur l'Italie ;
Et ces premiers avant-coureurs
Firent pâlir nos directeurs.
Les cinq entre eux en son absence
Se disputaient la préséance.
Un pareil bruit accrédité
Encourageant Bonaparte,
Paris devint son point de mire.
Les cinq alors pour reconduire
Lui frayèrent à son péril
La conquête du bord du Nil.
Bonaparte , quoi qu'on en dise,
Part pour Toulon et s'organise ;
11 se choisit un amiral,
Et lève l'ancre à son signal.
Sa voile , ainsi qu'un vent exalte ,
Deux jours après aborde Malte.
Le grand-maître, déconcerté
38 FONT-TROMPETTE.
Par cet abord prémédité ,
Demeure en proie à la surprise.
Du depuis lors Malte est soumise ;
Mais toutefois les chevaliers,
Ou ces moines à trois quartiers,
Qui, par leurs voeux cabalistiques,
Ne sont ni prêtres ni laïques,
Mal à propos étaient mordus ;
Leurs biens en France étaient vendus.
En cet état de leur fortune ,
Us pactisent avec Neptune ,
Et de leur pleine autorité
Us maudissent Bonaparte.
Déjà pourtant à son présage
L'escadre allait loin du rivage;
Chemin faisant pour la toison ,
Elle embrouillait l'Anglais Nelson ;
Brueys, devançant les Argonautes
Interposés sur les deux flottes,
Tenait la mer sur Aboukir ,
CHANT III. 3Ç)
L'armée allait pour en finir,
Et sous les murs d'Alexandrie,
L'Egypte en vain nous porte envie.
L'Egypte autant qu'elle nous crut,
L'Egypte obtint un institut ;
Les Français, loin de leur patrie,
S'étaient rangés en colonie ;
Le ciel riait sous ce climat :
Et nos colons et le soldat,
N'avaient peine mieux attestée,
Que par la France interceptée,
Précisément ici les cinq,
Sous le rapport de leur instinct,
Ne comptaient plus sur une armée
Le long du Nil pour lors semée;
Mais son mentor Bonaparte ,
Soit qu'il se crût trop limité ,
Ou que, séduit parle massacre
Qui précéda le siège d'Acre,
Bonaparte dans ce moment
4o FONT-TROMPETTE.
En eût prévu le dénouement ;
D'une manière clandestine
Il délaisse la Palestine,
Rejoint les siens , descend le Nil,
Non sans regret, ni sans péril,
Tant sa marche topographique
Envers l'armée était critique.
Qu'il pensait bien se rembarquer !
Son successeur ce fut Kléber ,
Trop confiant et magnanime ,
Kléber bientôt périt victime.
Il concluait avec Mourad
Bey du pays ou potentat,
Une alliance auxiliaire.
Kléber ainsi rentrait au Caire ,
Quand Soleyman en meurtre expert,
Vint de sang-froid daguer Kléber.
Le désespoir saisit l'armée;
Et dans sa feinte renommée
En pleine mer sain et dispos,
CHANT III. 4 l
Bonaparte bravait les flots,
Sur son retour tout comme un songe,
Si je nomme le savant Monge,
Monge ignorait le secret ;
Toutefois Monge et Bertholet,
A part maintes vicissitudes,
Passaient la mer et leurs études
A distraire Bonaparte,
Mais telle était sa volonté ;
Son brigantin suivait la côte,
Et Gantheaume comme pilote
Gagnait le port Saint-Raphaël.
Bonaparte passait pour tel,
Qu'il se crut fort de la Provence,
J'atteste ici la connivence
Par le bossu de Puyménil,
Bonaparte que voulait-il?
Il arrivait, on conjecture.
Sans vous livrer à la torture,
Je suis témoin contemporain
4^ FONT-TROMPETTE.
De sa rencontre avec Jourdain.
Jourdain , au vu de son étrenne,
Sur le retour de ma fontaine,
Circonvenait Bonaparte.
Une certaine avidité
Les rapprochait par caractère.
Furtivement l'adjoint du maire
S'était glissé chez un banquier
Où se trouvait l'aventurier.
Bonaparte prenait courage ,
Et mon héros prêtait sur gage.
Le bénéfice était majeur,
Au point qu'il prit le voyageur.
Monsieur l'adjoint de Font-Trompette ,
Pour faire honneur à votre dette,
Sur mon album je laisse en blanc
Une place de chambellan. !
Prenez date de ma fortune ,
La votre ici compte pour une.
Il lui fallait un vent d'aval.
CHANT III.
Précisément le général
En recevait quant à nos plaies
Les nouvelles de l'abbé Sièyes.
Sieyès était à concevoir
Un changement dans le pouvoir.
Dans l'embarras de nos Mécènes,
C'était à qui prendrait les rênes.
L'abbé Sieyès sur le tapis,
Bonaparte part pour Paris.
Son arrivée ainsi notoire ,
La peur reprit le directoire.
Le vent poussait un factieux.
Par son retour insidieux,
Les cinq remis en évidence ,
Saint-Cloucl prêtait à leur séance.
Ainsi le jour qu'il les berna,
Nui ne jugeait mieux qu'Aréna.
Notre existence est un problème.
L'homme promet et se blasphème.
44 FONT-TROMPETTE.
Par Aréna pleinement nul
Bonaparte fut fait consul.
11 était temps qu'il prît la place.
Tallien dut à son audace
D'avoir surpris dans son essor
Robespierre au neuf thermidor.
Quoi qu'il en soit de l'occurrence,
Aréna crut servir la France ;
Mais dites-nous, en vérité,
S'il connaissait Bonaparte.
Lorsque quelqu'un s'impatronise,
Sous quelque nom qu'il se déguise ,
Soyez en garde , ouvrez les yeux ;
Peut-être un piège officieux
Vous porterait à vous détruire.
Caron est là pour vous instruire.
Hors qu'il soit noble ou roturier,;
L'oeuvre revient à l'ouvrier.
En balayant le directoire,
Bonaparte nous verse à boire. , ;
CHANT III. 45
Jourdain alors mon commensal,
Sur un ordre municipal,
Nous octroyait fête sur fête.
En coadjoint de Font-Trompette ,
Il proclamait comme un induit
Bonaparte premier consul.
Vous dirai-je ce jour propice?
Festins et jeux ouvraient la lice.
La joie enflait mes alentours.
Campagnes, villes et faubourgs
Félicitaient la capitale.
Jamais fête municipale
N'offrit un jour plus théâtral.
La nuit s'ouvrit par un grand bal.
Un transparent en feu de file
Nous reflétait l'Hôtel-de-Ville
Devant Jourdain et sa maison ;
Et le soleil sur l'horizon
En éclairait le frontispice.
Puis déclinant l'enfant qui pisse ,
46 FONT-TROMPETTE.
Jourdain lorgnait de son perron
Notre consul et son patron.
Leur ressemblance était hautaine >
L'un en voulait à ma fontaine ;
Au consulat ici porté ,
L'autre enchaînait ma liberté.
CHANT IV.
L EMPEREUR. — L ITALIE ET L ESPAGNE.
RÉPONDEZ-MOI, froids égoïstes,
Vous baladins et vous sophistes,
Quand verrons-nous régner en paix
Les libéraux et les suspects?
Quelle cause les constitue?
La liberté , fille ingénue.
On en parlait à volonté.
Devant elle Bonaparte
Imaginait réduire en France
Cette fille de l'Espérance ,
48 FONT-TROMPETTE.
Quand sous un jour encor nouveau
La liberté croissait en beau ;
Elle eût grandi comme déesse.
Le consul parle, on le caresse;
Ainsi ceux-là par lui promus
Courbaient leur fronts devant Momus.
Qui vous dira de sa tendance?
Bonaparte plein de puissance,
Sans doute armé de pied en cap ,
Répudiait le consulat;
Homme absolu, génie acerbe,
Tellement grand qu'il fut superbe ,
Il osait tout, pour nous dompter;
Il nous montrait son bras de fer.
Conduit ainsi de brigue en brigue ,
Bonaparte sourd et prodigue,
Tout en feignant les mettre au pas ,
S'émancipait sur nos soldats;
L'armée ainsi proprement apte ,
Et le sénat par un autre acte,
CHANT IV. 49
Sacrifiaient à ce fauteur,
Alors nous vint un prêtre acteur ,
Toujours le sabre avec l'étole
Se sont prêté un coup d'épaule ;
A tous égards Bonaparte
Sut abuser sa Sainteté ;
La pape alors venu de Rome,
Ouvertement consacre l'homme ,
Et nonobstant toute clameur
Notre consul fut empereur;
Il est tombé, je le confesse ,
Nouveau règne, nouvelle adresse,
Comme empereur premier du nom.
J'ai salué Napoléon.
Il avait ceint le diadème ,
Un aigle pris pour son emblème,
Nous dérobait le haut des cieux ,
Napoléon plus radieux,
Je prends le jour de sa lumière.
Pour dire mieux de la carrière

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