Frangipanier

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Ce roman est le second de la trilogie de Materena ; on y retrouve la foule des petites gens de la périphérie de Papeete qui ont fait le succès de L’Arbre à Pain, mais le livre est cette fois centré sur les relations entre Materena et sa fille Leilani, laquelle est bien décidée à se libérer, et à libérer sa mère par la même occasion, des pesanteurs assez machistes de la vie tahitienne. Véritable phénomène éditorial en langue anglaise, les ventes des droits ont atteint des montants très importants. Editer en Hollande, en Angleterre, aux USA, au Canada, en Italie, en Espagne, en Norvège, en Finlande et au Brésil. Finaliste au Grand prix littéraire de New South Wales –Australie.


Publié le : mardi 19 avril 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782367340371
Nombre de pages : 424
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couverture

Ce roman est le second de la trilogie de Materena ; on retrouve la foule des petites gens de la périphérie de Papeete qui a fait le succès de L’Arbre à pain.

Dans Frangipanier, l’histoire est centrée sur les relations entre Materena et sa fille Leilani, laquelle est bien décidée à se libérer, et à libérer sa mère par la même occasion, des pesanteurs assez machistes de la vie tahitienne.

Ce livre a été traduit et publié dans plus de 10 pays.

 

Copyright © Célestine Hitiura Vaite 2004.

First published in 2004 by The Text Publishing Company.

 

Translation Copyright © 2005 by Au vent des îles.

 
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Célestine Hitiura Vaite

 

 

Frangipanier

 

 

 

 

Traduit de l’anglais (Australie)

par Henri Theureau

 

 
 

Pour ma fille, Turia Pitt,

mon inspiration, mon alliée — béni soit le jour

où tu es entrée dans ma vie !

 

Et pour ma filleule, Heitiare Faure,

je serai toujours là pour toi ma chérie.

1. Bienvenue

Quand c’est pas la femme qui va chercher la paye de son homme, tout ce qu’elle a pour la semaine c’est zéro franc parce qu’il va boire un coup avec ses collègues pour fêter l’arrivée du week-end et on sait ce que ça veut dire, hein ? Tournée générale pour les copains ! Ensuite il rentre à la maison les poches vides mais alors, heureux ! Il raconte à sa femme des histoires qui tiennent pas debout, pour la faire rire, mais elle n’a pas envie de rire du tout. Elle est furieuse et elle préférerait qu’il la ferme.

Il finit par aller se coucher. Le lendemain il se réveille avec la gueule de bois et déclare qu’il aimerait bien deux ou trois tranches de rôti froid et de la citronnade.

Eh bien Materena est fiu de tout ça !

Pourtant elle ne demande pas à Pito de lui donner toute sa paye jusqu’au dernier sou. Elle voudrait juste quelques billets de mille francs, c’est tout. Juste assez pour le mā’a, le gaz, le pétrole, la lessive et une ou deux bricoles pour leur fils. Et le seul moyen, c’est d’aller chercher la paye à Pito elle-même, et d’ailleurs, elle a bien le droit. Après tout, elle fait la cuisine à Pito, la lessive à Pito, elle écoute les histoires à Pito, elle fait l’amour à Pito, et elle lui a même fait un fils. C’est pas comme si elle ne fichait rien de toute la journée.

Alors Materena, avec du miel dans sa voix et plein de tendresse dans son sourire, demande à Pito si elle peut aller chercher sa paye.

« Pas question. » La réponse de Pito claque en même temps que la page du journal, vieux de huit jours, qu’il tourne à la volée. Il a un collègue de boulot, dit-il à Materena, c’est sa femme qui vient ramasser ses sous, et tous les autres se marrent en disant : Hé, c’est qui l’homme et c’est qui la femme chez vous deux ? C’est qui la bonne ? C’est à qui le pantalon ? C’est à qui la robe ? Ils n’arrêtent pas de le moquer. Pito n’a pas envie que la même chose lui arrive. Quand personne te respecte au boulot et les collègues rigolent dans ton dos ou sous ton nez de sept heures trente du matin à quatre heures de l’après-midi, c’est pas une vie. Et plus personne t’invite à boire un coup le vendredi soir.

 

Alors ce jeudi soir-là, Materena lâche ses cheveux, s’enduit le corps de mono’i, pschitte du parfum derrière ses oreilles et attaque Pito avec une rafale de caresses et de bisous alors qu’il est sur le point de s’endormir. Pito entrouvre les yeux et glousse de plaisir. Et tandis que Pito est occupé à satisfaire Materena, elle est très occupée aussi : elle pense. Elle pense à la paye de Pito qu’elle voudrait aller chercher elle-même, et pouvoir remplir le garde-manger, repeindre la maison, acheter un four ā. Elle pense à l’avenir, pas seulement au lendemain.

Materena s’imagine souvent vieille, ses cheveux gris noués en un petit chignon bien propre. Elle est assise dans un fauteuil Pomare et Pito, vieux lui aussi, mais encore bel homme, est debout derrière elle, une main sur son épaule et l’autre appuyée sur une canne. Ils sont chez le photographe.

Materena gémit de plaisir parce que Pito sait s’y prendre avec elle, ça c’est sûr. Elle l’aime tant, à cet instant précis. Elle l’adore, même. C’est lui le roi de l’amour-l’amour.

« Pito, je t’aime ! »

Pito grogne, ses tétons durcissent, et il sème sa semence.

Après ce moment de passion, Materena caresse les cheveux de Pito tendrement, amoureusement, tandis qu’il s’endort un sourire aux lèvres, la tête nichée entre les seins de sa vahine. Mais vite, avant qu’il sombre tout à fait, Materena se dépêche de lui demander, pour sa paye. « Pito chéri… tu es si merveilleux… tes muscles sont si balèzes… Je peux aller chercher ta paye demain ? »

Pito, épuisé, répond dans un souffle : « Non. »

Ce con ! hurle Materena à l’intérieur de sa tête. Il dit oui seulement quand ça l’arrange ! Bon, fini le quart d’heure de tendresse. Materena prend la tête de Pito à deux mains, la soulève de dessus sa poitrine et la laisse retomber sur son coussin à lui.

 

Le jeudi suivant, Materena (une main soutenant Bébé Tamatoa, neuf mois, à cheval sur sa hanche et l’autre en train de remuer le ragoût de ’uru) demande à Pito, qui vient juste de rentrer, si elle peut, pour sa paye.

« Tu vas me foutre la paix avec ma paye ! » rugit Pito.

« Non ! » La réponse de Materena est claire et nette.

« Tu veux que les collègues se foutent de moi ? » Et Pito remet ça : il ne veut pas que ses collègues le moquent, il ne veut pas les entendre dire derrière son dos : Chez Pito mā, c’est qui la bonne ? C’est qui le patron ? Sa femme, c’est elle qui porte le pantalon ? Et qui c’est qui s’emmerde au boulot cinq jours par semaine devant la scie électrique ? C’est Pito ou sa moitié ?

Materena, qui n’avait même pas assez de sous pour acheter une boîte de tomates pour mettre dans le ragoût, est folle de rage : « Alors, c’est tes collègues qui décident maintenant ? C’est pas toi ? C’est tes collègues qui font la lessive pour toi, la cuisine pour toi ? C’est tes collègues qui écartent les cuisses quand tu as envie ? »

Pito jette à Materena un regard furieux et sort en tapant du pied.

« Pito ? » crie Materena en courant dehors. « Tu manges pas ? »

Mais il a disparu.

Materena et Pito passent une triste semaine. Il n’y a pas de cris, pas de scènes. Pito ne parle plus à Materena, et il dort sur le canapé. Plusieurs fois, Materena essaie de détendre l’atmosphère mais Pito n’est pas coopératif. Quand elle lui dit : « Il fait chaud, hein ? » il ne répond pas. Quand elle repasse ses chemises devant lui, il regarde le plafond. Quand elle lui demande s’il veut manger du punu pua’atoro avec des pois et de la sauce tomate, ou du punu pua’atoro avec du ’uru et de la sauce tomate, il hausse les épaules. Mais il mange tout. Il en reprend même.

Quatre fois Materena dit : « Pito… » et attend qu’il dise quelque chose, mais il a perdu sa langue.

Les jours passent.

Une semaine…

Et puis, petit à petit, les choses redeviennent normales. Pito revient dormir dans le lit. Il dit oui quand Materena dit qu’il fait chaud. Il sourit. Il sort ratisser les feuilles. Materena oublie, pour la paye. Materena sourit.

Peu après, Materena s’aperçoit qu’elle est enceinte. Elle pleure à chaudes larmes parce qu’elle est heureuse mais en même temps elle est catastrophée. Encore un gosse, mais toujours la même paye ! Materena n’arrive pas à croire ce qui lui arrive. ’Auē ē… mais après tout, le bébé est en route, se dit-elle. Soit le bienvenu dans mon ventre et dans ma vie. C’est alors qu’elle décide, ’aita e rāve’a, il faut absolument qu’elle aille toucher la paye à Pito elle-même.

 

Materena est très nerveuse en ouvrant la porte du bureau. Elle porte sa vieille robe marron fanée. Juste pour faire un peu pitié.

« ’Ia ora na. » Materena fait un sourire à la jeune femme de la réception. Un petit sourire un peu triste.

« ’Ia ora na. » Le bonjour de l’hôtesse est poli et professionnel. Un peu sec aussi parce que, Materena comprend bien ça, la jeune femme ne la connaît pas et peut-être qu’elle l’a prise pour quelqu’un qui vient vendre des gâteaux ou des poulets fumés. Alors Materena explique qui elle est (nous deux Pito Tehana on reste ensemble, on habite à Faa’a derrière la station d’essence, on a un bébé de dix mois, un garçon, je l’ai laissé avec ma mère aujourd’hui pour faire des commissions, etc. etc.) et demande : « Comment ça va aujourd’hui ? »

Cinq minutes plus tard, Materena sait que Joséphine a un tāne et un fils de quinze mois. Elle vit chez les parents du tāne pour le moment, mais c’est provisoire, elle cherche une maison à louer. La belle-mère de Joséphine est une emmerdeuse. Le papa de Joséphine travaille à la poste. Sa maman est morte il y a longtemps, elle est tombée d’un arbre. Joséphine a passé quarante-huit heures en salle de travail pour son fils Patrick. Le tāne de Joséphine vient juste de s’arrêter de fumer…

Finalement, il y a un silence et Materena en profite pour expliquer la situation délicate où elle se trouve.

Joséphine comprend immédiatement : « ’Auē ! Oui, bien sûr, dit-elle. Il faut bien mettre à manger sur la table… et payer les factures… pas de problème. »

Elle donne à Materena l’enveloppe avec le nom de Pito écrit dessus, et la paye de Pito dedans, et demande à Materena de signer son nom en entier dans un registre noir – c’est la procédure normale quand on touche la paye. Après la procédure, Materena ouvre l’enveloppe et sort la paye de Pito. Puis elle remet mille francs dans l’enveloppe. Là, ça devrait suffire pour trois ou quatre bières ce soir.

Moins de deux heures plus tard, Materena est à la maison, tout heureuse. Elle range les boîtes de bœuf, les paquets de riz, la lessive, et les biscuits au chocolat pour Pito. La boîte de Milo, taille familiale, qui était en promotion et… quoi d’autre ? Ah, les Mosquito pour les moustiques, deux boîtes de saumon pour Pito, un litre de Faraghi pour Pito, du savon, du papier alu, de la crème à raser pour Pito. Materena a mal aux bras à cause des sacs plastique, mais elle ne se plaint pas. Ça fait moins mal que de revenir de chez le Chinois avec juste une boîte de 777.

Après avoir rangé toutes ces bonnes choses, Materena contemple son garde-manger plein à craquer. Il n’y a rien de plus beau qu’un garde-manger plein à craquer. Il n’y a rien de plus triste qu’un garde-manger vide. Materena espère que Pito ne va pas être trop fâché. Elle espère bien qu’il va être heureux : le saumon, les biscuits au chocolat… et le bébé qu’elle a dans son ventre.

 

À minuit et quart, le poulet rôti est toujours sur la table, mais il est maintenant froid, tout raide, et Materena attend toujours le retour de Pito.

Il ne rentre pas de tout le week-end, et le mercredi suivant il n’est toujours pas là. Pour expliquer la situation aux fēti’i qui demandent où se cache Pito, Materena invente une histoire, que Pito est allé s’occuper de sa maman qui est malade. Il y en a six, dont la mère de Materena, qui déclarent : « Ah, il est gentil, Pito, d’aller voir sa maman quand elle est malade. Je savais pas qu’il était comme ça. On en apprend tous les jours. »

Pito fait une brève apparition un vendredi matin très tôt pour apprendre à Materena qu’il la quitte, et qu’elle peut garder son canapé mais il prend ses shorts, ses chemises et ses savates. Materena, à moitié endormie, est plantée comme un cocotier au milieu du salon et elle a envie de crier : Reste ! Je suis enceinte et je t’aime ! Je n’irai plus jamais chercher ta paye ! Je le jure sur la tombe de ma grand-mère ! Mais elle ne dit rien, elle regarde seulement, la tête basse, les yeux mi-clos, Pito qui lui tourne le dos et qui s’en va.

Elle se rappelle Pito et elle sous la douche serrés l’un contre l’autre comme si c’était la pluie. Elle pousse le savon du bout du pied. Manquerait plus que ça ! Qu’elle glisse sur le savon et se fracture le crâne.

Elle est avec Pito sous le frangipanier derrière la banque et il arrache sa culotte de dentelle noire avec les dents avant qu’elle ait eu le temps de lui dire que la culotte n’est pas à elle, c’est celle de sa mère, il y a longtemps, de l’époque où elle n’était pas dans la religion.

Pito fait un trou dans le mur pour installer des louvres, c’est pour avoir plus de lumière et d’air frais dans la chambre. Materena lui passe les clous. Il les plante n’importe comment et elle lui dit ce qu’elle en pense. Il se fâche et lui crie dessus. Elle lui répond en criant encore plus fort.

Mais Pito n’est plus là, et Materena retourne à la cuisine chercher son balai. Et elle se met à balayer lentement, longuement, tristement.

C’est tout ce qu’elle trouve à faire.

 

2. Le verdict de l’aiguille

Il y a des femmes qui préfèrent ignorer le sexe de leur bébé jusqu’à la seconde où la sage-femme crie : « C’est un garçon ! » ou « C’est une fille ! » D’autres, comme Materena, veulent savoir dès le début si c’est à un fils ou à une fille qu’elles sont en train de faire la causette.

Tenant une aiguille suspendue à un fil à coudre au-dessus de son nombril, Materena attend le verdict. Au bout d’un moment l’aiguille se met à bouger. Elle tourne. Dans le sens des aiguilles d’une montre, une fois – un tout petit cercle, puis un grand cercle, et un plus grand, et un encore plus grand. Des larmes ruissellent des yeux de Materena. C’est une fille ! Materena va avoir une fille à elle ! Quelle émotion ! Oh, même si le bébé était un autre garçon, Materena pleurerait quand même, mais une fille, hein ? Une fille à elle, quelle responsabilité !

Materena ne veut pas dire qu’un garçon ce n’est pas une responsabilité. Un enfant, d’un sexe ou de l’autre, c’est toujours une responsabilité. C’est vrai ça : pour Materena, quand on sème, on assume. Du jour où l’enfant est conçu au jour où il quitte la maison, on est responsable de son bien-être. En fait, on se sent même responsable jusqu’au jour où on meurt. Et même là, c’est pas garanti que les gosses n’auront plus besoin de vous et vont enfin vous ficher la paix. Un enfant, c’est un cadeau pour l’éternité.

Materena se caresse amoureusement le ventre, et pense à sa fille. D’abord elle voit une petite fille avec des nattes qui lui ressemble à elle, quand elle était petite. Ensuite elle voit une femme solide et sûre d’elle-même avec un diplôme, un bon métier, le permis de conduire, un attaché-case. Une championne des chiffres et des lettres – une institutrice, une professeuse, une quelqu’un.

Materena sait bien que les enfants ne réalisent pas toujours les rêves de leur maman, mais elle est bien décidée à faire de sa fille une femme qui sait ce qu’elle veut et qui fait ce qu’il faut pour que ça arrive. Quand on est comme ça, ça veut dire qu’on croit en soi, et pour une femme il faut bien dire que c’est pas plus mal. Materena décide que sa fille n’aura jamais à se poser la question : Est-ce que suis capable de ci ou de ça ? Elle saura très bien qu’elle en est capable, point à la ligne.

Les jours passent et Materena fait la causette à sa fille qui pousse dans son ventre. Et comment ça va aujourd’hui, ma fille ? Ça va bien ? Tu es à l’aise ? C’est Mamie qui te parle…

À sa fille qui n’est pas encore née, Materena parle de Tahiti pour lui donner une idée du pays qui sera bientôt le sien. Cet endroit où le soleil cogne à midi, où l’air est lourd et immobile avant la pluie. Alors ? Il va pleuvoir ou pas ? demande Materena à son bébé, et lui décrit l’odeur sucrée des fleurs quand elles s’ouvrent au petit matin, et l’arôme du café qui embaume les cuisines, du pain frais qui sort du four à la boulangerie d’à côté. Elle lui parle des couleurs vives qui vous sautent aux yeux partout ; des haies d’hibiscus rouges et orange, des monettes jaunes – elles font de si jolis jardins, ma toute petite, je suis sûre que tu vas les aimer ! – et les tiare tahiti blancs que les gens portent à l’oreille, à droite pour : je suis libre, à gauche pour : j’ai déjà un amour à moi.

Elle lui montre les arbres qu’on a plantés le jour où un enfant est venu au monde, le jour où quelqu’un qu’on aime s’en est allé, pour qu’on parle encore de ce jour-là dans cent ans. Frangipanier, kava, mā, tamarinier, citronnier, oranger, et l’arbre à caramboles et l’arbre à quenettes, la liste est interminable tant le sol d’ici est fertile. On jette une graine et ça pousse. Mais l’arbre que Materena préfère, elle l’avoue à sa fille qui n’est pas encore née, c’est de loin l’arbre à pain, d’abord parce qu’il est beau avec ses grandes feuilles vertes ; et puis il est costaud, et surtout, c’est un arbre nourricier – quand l’argent commence à manquer, l’arbre à pain est toujours là.

Notre île est si belle, ma fille, un vrai paradis ! Materena s’emballe et fait la liste de toutes ces choses que les gens viennent voir ici – les montagnes, les plages de sable blanc, les rivières, les cascades… Bon, c’est vrai, reconnaît-elle, je ne suis jamais allée voir tous ces coins-là. Pourquoi ? Ben, parce que je suis parfaitement heureuse là où je suis.

Et, tout en continuant la visite guidée pour son bébé, Materena voit son coin à elle avec des yeux neufs : Faa’a Pk 5 – derrière la station d’essence, pas loin du Chinois, de l’église, du cimetière et de l’aéroport international. Les fare pinex aux peintures dépareillées, les cloches qui appellent les fidèles le dimanche matin, le labyrinthe de chemins de terre étroits qui mènent chez les fēti’i, les tīfaifai décorant les murs, les couches sur les étendages, et toujours quelqu’un en train de ratisser les feuilles mortes quelque part.

Les femmes aussi, qui se racontent des histoires au bord de la route, les enfants pieds nus qui courent après leur coq ou leur cerf-volant, les bébés qui s’endorment accrochés au sein de leur mère, les hommes en groupe devant le magasin chinois, occupés à compter les rares voitures qui passent.

C’est notre vie, c’est notre île, dit Materena en se tapotant le ventre avec tendresse, et elle continue de parler à son bébé. Elle lui parle du temps qu’il fait, de ce qu’elle a mangé ce matin, elle lui dit qui est son père, et ce qui s’est passé il y a trois jours, et aussi comment elle l’a rencontré, et lui raconte les deux ans qu’elle a passés sans lui, à l’attendre, pendant qu’il faisait son service militaire en France, sans jamais recevoir un paquet, même pas une carte postale. Elle parle au bébé de sa famille – de son frère Tamatoa, de sa grand-mère Loana, de son autre grand-mère Māmā Roti, et de ses oncles… Et de ses taties… Materena explique à sa fille qui n’est pas encore née qui sont les membres de sa famille, un par un, qui est gentil, qui n’est pas gentil, qui est mort.

Pendant la sieste de Bébé Tamatoa, Materena parle encore à sa fille ; elle parle d’elle-même, maintenant. Alors, pour commencer, elle aime balayer. Quand elle est fâchée, elle balaye (vite), quand elle est triste, elle balaye (lentement), quand elle ne sait plus où elle en est, elle balaye (moitié vite et moitié lentement). Mais le résultat est toujours le même : chez elle, c’est propre par terre et elle est heureuse. Elle est heureuse aussi quand le garde-manger est plein, quand on lui fait un petit compliment sur sa cuisine ; un peu d’amour, un peu de respect, un peu de pluie de temps en temps.

Elle est triste quand les gens meurent, et les animaux aussi ; lorsque quelqu’un qu’elle aime lui crie dessus ; lorsqu’il n’y a presque plus de sous. Et aussi, elle aime écouter les gens et ça lui est égal de ratisser les feuilles.

Elle a quitté l’école à quatorze ans et elle a toujours travaillé depuis. Elle a vendu des cacahuètes et des limonades au stade de foot, lavé des assiettes dans un restaurant, fait des sandwiches dans un snack – c’est là qu’elle a rencontré Pito – et maintenant elle fait des ménages, et en plus elle s’occupe de sa maison.

Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’a pas un cocotier dans la main. Personne ne peut dire qu’elle est paresseuse. Et elle est très fière d’être une femme parce que les femmes sont fortes ; ce sont les créatures les plus solides de la Création. Et, puisqu’on en parle, les deux femmes que Materena admire le plus dans la vie sont sa mère et sa marraine Imelda. Sa cousine préférée est Rita. Sa couleur préférée est le bleu. Son chanteur préféré est Gabilou. Et autrefois, elle avait un chien.

 

Materena continue à parler gaiement tout en faisant le biberon de son fils. Et cinq minutes plus tard, il se réveille.

« Ton frère est réveillé » dit-elle à haute voix en allant le chercher dans sa chambre. « Oh là là, il est fâché aujourd’hui ! Tu entends ça ? » Quand Materena ouvre la porte, Tamatoa est assis bien droit et il hurle comme un possédé.

« Mais enfin, chéri ! » glousse Materena en se penchant pour prendre son fils. « Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu as fait un petit cauchemar ? » Elle lui donne un gros baiser sur le haut du crâne pour le consoler, mais le bébé continue à hurler.

« Qu’est-ce qu’il y a ? » demande Materena en cherchant des piqûres de moustiques sur les bras de son fils. Elle n’en trouve pas. Elle soulève son tricot. Pas de piqûres. Elle repose Bébé Tamatoa sur le matelas et lui enlève sa couche mouillée. « Là ! soupire-t-elle. Ça va mieux maintenant ? »

Tamatoa continue à hurler.

« Allons, allons, dit Materena. Pas de panique, Mamie a préparé ton biberon. »

Elle file à la cuisine et prend le biberon de Tamatoa qui était au chaud dans une casserole sur le gaz. Elle presse trois gouttes de lait dans la paume de sa main. « Regarde ce que Mamie t’apporte ! » dit-elle d’une voix chantante en brandissant le biberon. Mais au lieu de sourire, Bébé Tamatoa, pas calmé du tout, se met à hurler encore plus fort. Quand Materena lui tend le biberon, il le prend et le jette. Quand elle le ramasse et lui glisse la tétine dans la bouche, il la recrache.

« Mais qu’est-ce que tu as aujourd’hui ? » Elle commence à se dire que tous les voisins doivent se demander ce qu’elle est en train de faire à son bébé pour qu’il hurle comme ça. Alors elle le prend dans ses bras, lui tapote doucement le derrière. « Gentil bébé » dit-elle, et il enfouit sa tête dans la poitrine de sa mère et se met à sangloter.

« Mais chéri, chuchote Materena. Ça te ressemble pas de pleurer comme ça. Qu’est-ce qu’il y a ? » Le bébé, qui continue à sangloter doucement, lève alors ses beaux yeux tristes vers sa maman et, brusquement, elle croit qu’elle comprend.

Elle serre son bébé très fort. « Je t’interdis de pleurer pour lui, tu m’entends ? Je t’interdis. C’est de moi que tu as besoin, c’est tout. » Et pour la première fois depuis que Pito est parti, Materena éclate en sanglots, sa tête contre l’épaule du bébé, son cœur battant d’un chagrin profond.

 

3. Pour les siècles des siècles

Même quand on a un poignard dans le cœur, il faut continuer à saluer les parents et amis.

Materena, qui sort de chez le Chinois pour aller rendre visite à sa mère, une bouteille d’huile à la main et un poignard dans le cœur, fait un signe de la main à sa cousine Tapeta qui est de l’autre côté de la route. Tapeta lui rend son salut et se dépêche de traverser, aussi vite que son gros ventre le lui permet, tout en criant : « ’Ia ora na, Cousine ! J’ai une question à te poser ! »

Materena attend, espérant que oui ou non suffira comme réponse à la question de Tapeta. Parce que sa mère attend l’huile pour mettre le poisson du dîner à frire.

Les deux cousines s’embrassent, en se donnant de petites tapes sur l’épaule.

« Comment va Bébé ? » demande Materena.

« Oh, Bébé Rose va bien » répond Tapeta en caressant son ventre énorme. « Mais elle commence à être lourde. »

« ’Auē Tapeta ē ! » dit Materena en souriant. Elle contemple le ventre de sa cousine en se disant : Comment il va bien pouvoir sortir, ce bébé-là ?

Tapeta, qui prend le sourire de Materena pour de l’envie, se met à glousser : « Hé ! Tu vas pas faire ta jalouse, quand même ! Attends un peu que Tamatoa ait ses deux ans avant de retomber enceinte ; c’est pas pa’i bien d’avoir des enfants trop rapprochés. Faut pas faire comme moi j’ai fait trois fois ! »

Materena rit d’un petit rire un peu jaune, et elle est sur le point de s’excuser pour filer chez sa mère qui attend son huile lorsque Tapeta la prend par la main et la mène à l’ombre du manguier, près de la station d’essence. Elle a quelque chose à lui demander, dit-elle, et ça ne va pas prendre trop longtemps, promis.

« Okay alors, parce que Mamie attend son huile » dit Materena.

« Oui, oui, cinq minutes. J’ai juste besoin d’un petit conseil, mais avant il faut que je te raconte toute l’histoire. » Au frais sous le manguier, quand Tapeta dit « toute l’histoire », ça veut dire toute l’histoire depuis le début du commencement.

« Tu sais que j’avais un frère » commence-t-elle.

« Oui, oui, il est mort avant ta naissance. »

« C’est ça, cinq ans avant ma naissance, et tu te rappelles où on l’a enterré. »

’Auē, se dit Materena. elle se rappelle que c’est sur une île lointaine, mais laquelle ? « Ra’iatea ? » dit-elle un peu au hasard.

« Mais non, Apataki ! »

« Ah oui ! Apataki bien sûr… Je ne sais pas pourquoi j’ai dit Ra’iatea. »

« Tu as juste oublié d’où est ma mère, c’est tout. Bon, j’espère que tu te rappelles où elle est enterrée. »

Oui, ça, Materena se rappelle. La maman de Tapeta est enterrée au cimetière de Faa’a, dans le carré des Mahi, sous son mari, une tombe au-dessus de celle de Māmā José et une tombe au-dessous de celle de Pāpā Penu. Pour ce qui est des gens enterrés au cimetière de Faa’a, Materena connaît tous les détails. Même si par quelque hasard funeste tous les noms s’effaçaient sur les croix, Materena serait encore capable de dire qui est enterré ici, et qui est enterré là.

Tapeta adresse à Materena un large sourire de gratitude, ses yeux s’emplissent de larmes à vue d’œil et elle demande : « Tu sais comment mon frère est mort, hein ? »

Materena, espérant que sa mémoire ne la trahit pas, lui répond qu’il est mort dans son sommeil.

Tapeta confirme la chose d’un hochement de tête lent et triste. « Eh oui, soupire-t-elle. À trois mois. La veille, il était plein de vie et le lendemain… E Māmā ē ! La pauvre… » Tapeta raconte comment sa mère a porté le souvenir de son fils dans son cœur – il était si beau – jusqu’au jour où elle est morte. Elle avait une mèche de ses cheveux dans son pendentif, son coussin sur son lit, sa robe de baptême dans un cadre de verre, ses petits chaussons blancs dans sa boîte à couture. « C’est pour ça, elle n’a jamais pu m’aimer comme elle l’aimait » dit Tapeta, la tête basse. « J’ai souffert, tu sais… Les vivants font pas le poids, contre les morts. »

« Allons, Cousine », Materena a pris la main de Tapeta dans la sienne. « Faut pas penser à des histoires comme ça quand on est enceinte, c’est pas bon. »

« Je sais bien, mais Māmā est venue me voir en rêve la nuit dernière, cette chieuse ! Ça fait des années que je l’appelle, jamais de réponse. C’est comme si j’existais pas. Et puis cette nuit, sans prévenir, voilà qu’elle décide de venir me voir. Et tu sais pourquoi ? Elle vient dans mon rêve pour me dire qu’elle veut être à côté de son fils. »

« ’Auē ! » Materena en a la chair de poule.

« Elle me dit ça à moi, comme ça, sans rien dire » continue Tapeta en secouant la tête, incrédule. « Elle me dit même pas ce qu’il faut faire. C’est à moi de deviner lequel il faut déménager ! Lequel est-ce qu’il faut que je déterre, hein ? Māmā ? Pudique comme elle était ? Je crois pas que ça lui plairait beaucoup qu’on fouille dans ses os. Alors quoi ? Je déménage mon petit frère ? Mais on l’a déjà déménagé une fois. Je vais quand même pas le déranger encore une fois ! »

« Ah bon ? On a déjà déménagé ton petit frère ? »

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