Frontière et prison. Traduit de l'anglais par Charles-Bernard Derosne...

De
Publié par

Dentu (Paris). 1864. In-18, VI-312 p..
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : vendredi 1 janvier 1864
Lecture(s) : 12
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 315
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

OEUVRES
DE
GEORGE-ALFRED LAWRENCE
FRONTIÈRE & PRISON
Paris. — Imp. Poupart-Dayyl et C", 30, rue.du Bac.
GEORGE-ALFRED LAWRENCE
FRONTIÈRE & PRISON
\.V>> '.TR'A^UIT DE L'ANGLAIS
CH^RiEESÎBiERNARD DEROSNE
avèe l'aulorisation de l'auteur
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-EDITEUR
PALAIS-KOYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
(TOUS IIROITS IlÉSERVÉS
1861
AVANT-PROPOS.
LORSQUE, à la fin de l'automne dernier, je me dé-
terminai à partir pour les Etats Confédérés aussitôt
que mes préparatifs seraient terminés, j'avais écouté
non-seulement ma propre curiosité qui me poussait
à voir au moins une campagne d'une guerre telle
que le monde n'en avait encore vu, mais encore
les conseils de ceux qui pensaient que je pourrais
trouver là les éléments d'un l'ivre d'un grand intérêt.
Mon intention première était de servir comme volon-
taire "dans l'état-major de l'armée de Virginie aussi
longtemps que je trouverais à y exercer ou ma plume ou
mon bras. Le Sud pouvait gagner une recrue plus im-
portante, mais un adhérent, de meilleure volonté lui eût
été difficile à trouver. Je n'essayerai pas de cacher que
• mes prédilections étaient complètement arrêtées tien
avant mon départ d'Angleterre ; et vraiment, c'est la
conseieneeque j'avais au coeur les sentiments d'un chaud
partisan qui m'a fait faire tant d'efforts, non-seulement
i
II AVANT-PROPOS.
pour constater les faits avec autant de soin que possible,
mais encore pour m'abstenir de céder, en les présentant,
à d'involontaires préjugés.
Pour ne rien dire de l'appui que j'ai trouvé plus tard
auprès des agents Sécessionnistes à Baltimore, les
lettres d'introduction qui m'avaient été remises par
le Colonel DudleyMann et par M. Slidell pour les per-
sonnagesles plus influents—civils et militaires—entou-
rant lePrésident Davis, étaient telles qu'il était difficile
qu'elles ne réussissent pas à m'assurer la position que
je désirais, sans m'abuser sur là bienveillante exagéra- '
tion qu'on y faisait des qualités de celui qui en était por-
teur. Envers'le premier-de ces gentlemen, je suisrecon^
naissant de sa grande bonté et de ses précieux conseils ;
quant au second, je lui suis personnellement inconnu, et
je suis heureux d'avoir l'occasion de reconnaître son
obligeante courtoisie." Ce fut le Colonel Mann qui me
conseilla de passer par les États du Nord au lieu
de tenter de rompre le blocus de Nassau ou des Ber-
mudes, comme j'en avais originairement l'intention. En
dépit des événements, je suis tellement persuadé que
cet avis était prudent et sage, que je ne me repens pas
^- c'est à peine si j.e regrette — de l'avoir suivi.
Il est inutile d'entrer dans les détails des précautions
prises pour assurer la remise de ces lettres de recom-
mandation; il suffit de dire que jamais elles ne furent
soumises à aucune inspection Fédérale, et que jamais,
en aucun temps, je n'ai eu en ma possession un seul do-
AVANT-PROPOS. III
cumënt de nature à compromettre ma réclamation
des droits de neutre et de bourgeois. M. Seward lui-
même n'irait pas jusqu'à refuser à un simple étranger
la liberté d'une muette sympathie pour l'un ou l'autre
des deux camps. Tant, que j'ai été libre de mes actions
dans les Etats du Nord, j'ai évité avec soin d'incliner
vers aucun parti..
Depuis mon retour, j'ai appris que quelqu'un avait
été assez bon pour insinuer que j'eusse mieux réussi, si
j'avais plus résolument poursuivi mon voyage vers le
Sud avec vigueur et à tous risques, ou si j'avais été
moins imprudent et moins fait parade de mes projets
lorsque j'étais à Baltimore. Je préfère répondre à la pre-
mière de ces assertions par un simple rappel des faits, et
par le plus complet démenti qu'il soit possible de donner
à toute fausseté écrite ou proférée. Quant à la seconde
— en vérité tout aussi mal fondée — il peut être bon
de dire que je n'étais pas depiîis une quinzaine en Amé-
rique, que déjà j'étais mis en évidence dansles colonnes
littéraires du Willis s Jlome Journal. Je ne saurais criti-
quer les termes dans lesquels étaient donnés ces rensei-
gnements—de l'aveu même du journal, copiés dans une
publication Anglaise. L'écrivain semblait mieux connaî-
tre mes intentions — sinon mes antécédents — que je
ne les connaissais moi-même ; mais je puis dire en toute
honnêteté que la teinte romanesque dont il lui a plu
d'entourer un projet purement pratique ne compensait
pas toutefois les dangers.de sa publicité. Ce paragraphe
IV AVANT-PROPOS. .
eut bientôt fait son chemin parmi les autres-journaux,
et à la fin me fit trouver place — à mon profond dé-
goût — dans le Baltimore Clipper, le plus méchant or-
gane des Unionistes.
Peut-être ceci suffira-t-il à l'accusation de « parade » ;
car, lors même que j'aurais été disposé à me laisser aller
à des appels et à des fanfares de trompettes, les marchand s
de nouvelles m'auraient devancé dans cette voie d'ab-
surdité. En outre, mes mouvements ne furent d'aucune
façon entravés jusqu'au moment de mon arrestation, qui
eut lieu à quelques milles au delà de tous les piquets Fé-
déraux. Ceux qui s'emparèrent de moi n'avaient, natu-
rellement, jamais entendu parler de mon existence
avant notre rencontre. Il est plus que probable que l'ar-
ticle dont il vient d'être parlé a dû grandement compli-
quer ma position lorsque j'ai été en état d'arrestation ;
mais alors c'est ma personne — et non mes projets —
qui eut à en souffrir, et là s'est borné le mal réel de cette
publicité involontaire.
Après que mes plans eurent été arrêtés d'une manière
définitive, j'eus une entrevue avec les pouvoirs édito-
riaux du MorningTost; là il fut convenu que je com-
muniquerais à ce journal, aussi régulièrement que les
circonstances le permettraient, toutes les nouvelles in-
téressantes ou les incidents que je recueillerais sur ma
route, en considération de joi il me fut voté un libé-
ral supplément à ce qui est le nerf de la guerre; mais
il fut clairement entendu ue mes mouvements et ma
AVANT-PROPOS. V
ligne de conduite restaient d'une manière absolue à .
l'abri de tout contrôle. Je n'aurais pris aucun enga-
gement qui pût, de quelque manière que ce soit, influer
sur le but que j'avais primitivement en vue. Je n'avais
pas l'intention de commencer une semblable correspon-
dance avant d'avoir passé les.frontières du Sud : c'est
ainsi qu'une lettre datée de Baltimore ■— qui sera citée
ultérieurement—fut la seule part contributive qu'il me
fut possible de fournir.
Je me suis étendu sur ce point, parce qu'il peut se
trouver quelqu'un qui puisse avoir intérêt à connaître
clairement quelle position j'avais prise lors de mon dé-
part; car, pour le public en général, ce sujet ne peut
avoir lé moindre intérêt.
De tous les genres de composition, le récit à la pre-
mière personne est celui qui est le plus.fatigant pour,
l'écrivain, sinon pour le lecteur ; parler de soi-même
peut être assez agréable, mais—confier cela au papier—
c'est une faute qui emporte avec elle sa punition. Le re-
cours à l'éternel pronom personnel devient une véritable
pierre d'achoppement. Cependant, pas possible de l'évi-
ter, à moins de. réduire son histoire aux proportions
écourtées d'un journal succinct; et pour arriver à cela,
il faut une succession d'incidents plus variés et plus im-
portants que ceux qui me sont arrivés.
Ce défaut — absolu et complet — a pour conséquence
de s'offrir comme point de mire à la raillerie, sinon
à la censure. Peut-être pourtant puis-je espérer que
VI AVANT-PROPOS.
quelques-uns de mes lecteurs, par charité, sinon par
justice, voudront bien croire que j'ai honnêtement es-
sayé d'éviter de m'appesantir sur les détails.de mes pro-
pres aventures, et que je n'ai pas écrit un seul mot avec
une idée préconçue de dissimulation ou de bienveil-
lance, bien que ce volume soit écrit par un homme dont
la haine pour toutes institutions purement républi-
caines ne finira qu'avec la vie.
FRONTIÈRE ET PRISON.
CHAPITRE I.
UN TRISTE DEPART.
EN. regardant en .arrière et en consultant une expé-
rience acquise sur terre et-sur mer,, je ne puis me
rappeler une scène plus complètement affreuse et.
désolée que celle qui nous attendait au départ de notre
navire, dans la matinée du 20 Décembre dernier.
La même teinte neutre et chagrine répandue et s'é-
tendant sur chaque chose—le ciel plombé — les côtes
brunes et froides s'élevant devant nous — les mornes
constructions de pierres grises bordant les quais — et.la
triste couleur jaune des eaux—se confondaient ensemble
dans la pénombre, de telle sorte qu'il devenait difficile
2 FRONTIERE ET PRISON.
d'en discerner la ligne de démarcation. Même lorsqu'un
violent coup de vent venant à balayer la cime des'petites
vagues de la rivière, les faisait bouillonner et se briser
avec colère, c'est à peine s'il y avait un faible contraste
de couleur entre les eaux se brisant sous l'effort du vent,
et.la sombre écume qui se produisait.
La Mersey en s'agitant essayait en vain de se faire
entendre. D'autres sons — une voix qui par instant s'é-
levait à deux yards de notre oreille —étaient couverts
parle rugissement du puissant vent de nord-ouest. Pen-
dant toute la nuit nous avions entendu cette note de
guerre ; nous sentions les voitures du chemin de fer
trembler et frissonner comme si elles eussent été secouées
par la main d'un géant, chaque fois qu'on arrêtait à une
station établie sur un terrain découvert ; et le matin
les pilotes secouaient leurs têtes sérieuses et grison-
nantes, et donnaient à entendre qu'au large le temps
était pire encore. Depuis quarante-huit heures les si-
gnaux de tempête n'avaient pas été abaissés ni changés,
excepté pour indiquer une variation d'un point ou deux
dans le courant du vent, et peu de vaisseaux, s'il y en
eut, avaient été assez hardis pour mépriser les avertis-
sements de l'Amiral Eitzroy.
Il avait été sérieusement discuté, à ce que nous apprî-
mes plus tard, entre les propriétaires et le capitaine de
YAsia, si le navire devait s'aventurer en mer ce jour-
là; finalement, la décision.sur ce point avait été aban-
donnée à ce dernier. Le point d'honneur est aussi cha-
touilleux et même encore plus jaloux en ce qui concerne
la réputation professionnelle sur les navires de com-
FRONTIÈRE ET PRISON. 0
merce que surtout autre ; une fois seulement, depuis
que la ligne avait été ouverte, un Cîmarder (navire
de la Compagnie Cunard) avait été retenu au port par
le vent et le temps. C'était le premier voyage du com-
mandant à travers l'Atlantique depuis sa promotion : on
peut facilement deviner de quel côté la balance devait
pencher. ■ • • -
Nous attendîmes sur l'embarcadère pendant une heure
longue et froide. Cette construction forte et carrée, or-
dinairement aussi ferme et aussi solide que la terre
elle-même, éprouvait un mouvement de tangage et de
roulis aussi vigoureux qu'une galiote Hollandaise lancée
sur mer, et le petit'remorqueur qui dévaitnous mener
à bord perdit trois amarres avant de pouvoir se ranger
à nos cotées. 11 était difficile de tenir pied sur le pont,
agité et glissant ; mais en dix minutes, tous, en vacillant
ou en roulant, dirigés par leur volonté ou par le hasard,
trouvèrent place sur le tillac du petit steamer. Je cher-
chais un coin sec lorsqu'un passager Américain me
fit une place d'une façon vraiment toute courtoise, et je
commençai à causer avec lui — sur le temps, comme de
raison. Il avait unefine-et intelligente figure, en somme
plaisante et agréable, et ne manquant pas dans son ex-
pression habituelle d'une joyeuse humeur. Mais,'pour le
moment, il était en proie à une inexprimable calamité.
Rien d'étonnant à cela.
« J'ai été malade pendant tout le voyage en venant
d'Amérique, » me dit-il,: « et cependant nous étions
partis avec un temps superbe et un bon vent. »
Je fus fortement attiré par une voix trahissant à
i.
4 FRONTIERE ET PRISON.
peine un léger accent Transatlantique ; elle avait un ton
calme et tranquille, comme celle d'un homme brave
marchant à la rencontre d'une irrésistible douleur ou
d'un ennemi, attristé par une agonie anticipée : il pré-
voyait, avec trop de raison, et la lourdeur de l'atmo-
sphère et la furie de l'orage à venir.
Encore un combat et une escalade, et nous étions
enfin à bord. Il y eut quelque soulagement à quitter le
misérable petit navire tout mouillé pour le pont de
VAsia; bien qu'encore un peu inconsistant,' il. oscillait
à la façon tranquille et posée d'un puissant vaisseau de
ligne. Une demi-heure mit fin au long courant des pa-
quets de la malle, et les lourdes- balles de journaux
furent embarquées : alors on lâcha les amarres et l'on
entendit. l'écho affaibli des acclamations venant de la
terre —qui pouvait être bien enthousiaste par une sem-
blable matinée?—les grandes roues se mirent à tour-
ner lourdement et avec. tristesse, comme en haine du
rude travail qui les attendait; et, ma foi! nous étions
partis. '
Les vagues et le temps devinrent de,plus en plus
terribles lorsque nous approchâmes des eaux bleues : et
au moment où nous dépassions le vaisseau fanal, nous
aperçûmes un gros navire dérivant d'une manière déses-
pérée.» Pas d'espoir — dirent les marins—il va vers les
brisants des bancs de sable du Nord. » Il avait essayé de
marcher sans pilote, et les nôtres semblaient penser
que son sort était le plus juste des châtiments; mais,
pour des spectateurs désintéressés et n'appartenant pas
à la profession, c'était un spectacle triste et quelque peu
FRONTIERE ET PRISON. 5
décourageant. Ainsi les présages; les augures, aussi
bien que le vent, tout était contre nous,
La Destruction s'étendait sur la mer.
Pendanttoute la journée et toute la nuit, YAsia roula
et se vautra à travers, les vagues écumantes du Canal,
secouant ses passagers bien rudement, à cause de sa lutte
avec les eaux de la haute, mer qui se faisaient déjà
sentir. Treize heures d'une rude navigation nous ame-
nèrent à peine en vue de Holyhead. Lé vent se modéra
vers le matin, et nous courûmes le Iqng des côtes
d'Irlande, sous un ciel bleu, pour arriver en vue de
Queenstown peu de temps après le coucher du soleil.
Pendant ce temps j'avais fait.connaissance avec mon
compagnon de cabine, et sur ce point je fus singulière-
ment favorisé. M. était un Parisien.pur sang,
et un bel échantillon de son espèce. Petit de taille
et de minces proportions—-point vraiment important
lorsque l'espace est si limité — doué d'une voix peu so-
nore, évitant tous mots ou tous gestes inutiles, d'une pro-
preté délicate dans sa personue et dans son costume —
nul n'aurait pu.choisir un plus aimable compagnon.
Dans les circonstances présentant quelque difficulté, je
puis certifier qu'il s'est toujours conduit avec une mo-
destie et un décorum parfaits : il conservait miraculeuse-
mentson équilibre, lorsque depuis longtemps déjàilavait
perdu sa ligne 'perpendiculaire : il ne tomba sur moi
qu'une seule fois (dormant sur un sopha, j'étais exposé
sans défense à de tels accidents); mais, dans cette çir-
6 FRONTIERE ET PRISON.
constance, ce fut aussi légèrement que le duvet d'un
chardon. Dans les rares occasions où le mal de mer
surpassait sa force de résistance, il cédait à cette im-
périeuse destinée sans un gémissement, sans une plainte;
s'enveloppant dans de maigres couvertures, il se glis-
sait par degrés jusque dans sa couche, et là il arrangeait
ses petits membres avec une grâce Césarienne. Sa po-
litesse ne pouvait être mise en défaut ni lassée ; il était
anxieux de déférer et de se conformer même à mes pré-
jugés d'insulaire. Ayant découvert que j'avais l'habi-
tude d-'une immersion quotidienne dans l'eau froide —
action qui ne peut être accomplie sans beaucoup de
fatigue et de peine et sans friction de l'épiderme —
il jugea convenable de faire semblant de se livrer à
un pareil exercice, bien que rien ne l'aurait décidé à
s'exposer à un si inutile danger. Ses- efforts, pour
me tromper sur ce point, sans s'exposer lui-même,
.étaient ingénieux et adroits à l'excès. Assis dans le
salon aux heures les plus mal choisies du jour ou de la
nuit, il s'écriait : —- « J'ai l'idée de prendre bientôt mon
bain ! « — pu-il parlait, avec un frisson dé souvenir, du
plongeon imaginaire qu'il avait fait, dans la matinée.
Je ne sais pas si je ne serais pas toujours resté dans
l'erreur, si ma curiosité ne m'avait pas amené à ques-
tionner le steward; mais jamais par un mot ni par un
regard je n'ai cherché à contester la réalité de ce bain
de Barmecide. A toutes ses autres qualités accomplies,
M. joignait un fort joli talent au piquet, nos forces
étaient même assez bien assorties pour que la lutte fût
intéressante avec un enjeu presque nominal. C'est ainsi
FRONTIERE ET PRISON. 7
que nous passâmes beaucoup d'heures agréables — dans
les temps de brouillard, de pluie ou de tempête.
Nous ne formions pas une nombreuse compagnie — en
tout trente-trois-personnes : peu d'amateurs voyagent
pendant cette inclémente saison. Je ne connaissais qu'un
autre Anglais à bord, officier dans la Brigade des Cara-
biniers, retournant au Canada après un congé de santé.
Parmi les Américains se trouvait CyrusField, l'ardent
promoteur du Télégraphe Atlantique, accomplissant (à
ce qu'il a dit, je croisl sa trentième traversée depuis cinq
ans. Il était certainement en position d'être affranchi des
effets de l'Océan, si une intime connaissance de chaque
brasse, de sa profondeur et de sa largeur peut fonder une
. prétention. Eh bien ! je fus grandement surpris par la
suite de voir tant de science et d'expérience céder si fa-
cilement à la commune faiblesse de l'humanité à la mer.
M. Field me dit que, malgré le temps effroyable auquel
le Niagara etl'Agamemnon furent exposés lors de-la
première tentative pour immerger le câble, il n'éprouva
•jamaisla.moindre sensation de nausée; le corps n'avait
pas le temps de souffrir tant que l'esprit n'était pas
relevé de ses préoccupations. .
Trois jours après avoir quitté Queenstown nous trou-
vâmes les vents d'ouest soufflant d'une manière sou-
tenue et avec force ; mais ce ne fut pas avant l'après-
midi du jour de Noël que la mer commença à se soulever
sérieusement, et le temps à faire présager un coup de
vent. Alors, l'Atlantique sembla déterminé à prouver
qu'il n'y avait rien d'exagéré dans les rapports faits sur
les dangers d'une traversée d'hiver. Le. vent souffla avec
8 FRONTIERE ET PRISON.
une force toujours croissante pendant toute' la journée
du Vendredi, et après un court apaisement, le Samedi—
comme pour, reprendre haleine pour le dernier assaut —
la tempête atteignit son point le plus élevé, et diminua
lentement, nous laissant des gages palpables de sa visite,
sous forme d'avaries à nos embarcations, et par la des-
truction de tous nosbordages en avant delà dunette.
Je m'imagine que la tempête n'eut rien d'extraordinaire,
et que, dans un solide navire ayant de l'eau en abon-
dance pour ses manoeuvres, il existe peu de réel danger;
mais quant à l'intensité du malaise qu'on éprouva, ceci
ne fait pas question. J'en parle avec une légitime amer-
tume, car pour ce qui est des nausées quelles qu'elles
soient,, je les connais peu ou point; mais— ô mon
ennemi ! — si j'étais assuré que vous êtes sur l'At-
lantique, endurant, rien que pendant une semaine,
le temps que nous avons eu à supporter, je rabattrais
beaucoup de mon animositê, rassasié que je serais dé
vengeance.
A'moins, qu'il ne soit complètement abattu par là
maladie, tout voyageur possède un appétit avide ; les
choses étant ainsi, est-il rien dé plus exaspérant que
d'avoir à attraper une espèce de dîner en forme de
diorama où les plats représentent une série de tableaux,
fondants, —le mouton et le boeuf d'un âge mûr sautent
autour de vous avec une gaieté qui n'appartient qu'aux
agneaux et aux veaux vivants — tandis que le proverbe
« de la coupe' aux lèvres » devient une vérité évidente
que-les faits se chargent perpétuellement d'illustrer ?
Est-il aussi bien agréablej lorsqu'on est tombé dans un
w
FRONTIERE ET "PRISON. 9
vague assoupissement, de sentir l'humidité'se mêlant
d'une manière étrange à vos rêves, et de s'éveiller en
se trouvant comme dans une île au milieu d'un petit Lac
Salé formé par l'infiltration des eaux à travers d'in-
visibles crevasses. .
Laissons, laissons nosbons lords Ecossais
Sécher leurs chaussures à talons de liège,
dit la vieille.et.célèbre ballade : aussi, "je suppose que
ce n'est pas « démentir le caractère d'un officier et d'un
gentleman » que de prendre de telles irrigations au
milieu de la nuit, -dans/une complète horreur. .
Dans une de ces occasions, j'abandonnai un poste qui
n'était pas tenable plus longtemps, et j'allai dans le
petit salon à côté chercher un endroit sec pour y finir ma
nuit. Je le trouvai occupé par un homme effrayant avec
de longs cheveux gris en désordre et une. face pâle —-
qui l'arpentait du haut en bas d'un pas chancelant — en
se plaignant d'une voix rude et caverneuse : — « Point
de repos ! Je ne puis reposer. » Il ne prononça pas d'au-
tres paroles, et il ne'cessa de les répéter, tant que je
restai à l'écouter. Justement revint à ma mémoire un
horrible conte Allemand'—<lu et oublié depuis quinze ans
déjà — celui d'un vieux et criminel intendant du nom de
Daniel, qui,, ayant assassiné son.maître en le jetant,
dans une oubliette, hantait constamment la tour fatale—
d'abord en état de somnambulisme, puis à l'état de re-
venant—gémissant, se parlant à lui-même.,.et grattant
une porte murée avec ses .doigts sanglants. L'ordre de.
10 FRONTIERE ET PRISON.
pensées que ce spectacle me suggérait était si sombre,
que je-préférai retourner dans ma cabine, et grimper
dans ma couche dégarnie que de rester plus longtemps
dans une si fantastique compagnie. Je n'ai pas revu cet
homme depuis. Il est possible qu'il fût de.ceux qui se
montraient rarement sur le pont lorsqu'on était en vue
de la terre, ou plutôt je crois que, comme toutes les
autres visions delà Nuit, il n'était plus reconnaissable à
la lumière du jour.
Viennent maintenant les incommodités provenant
des bruits passant par toutes les échelles du son. L'un —
le plus ennuyeux — pour lequel l'oreille ne devient
jamais insensible, c'est ce lavage incessant, non-seule-
ment sur les côtés, mais encore sur votre tête. Par inter-
valles — plus fréquents, comme de -raison, depuis que
•nos bordages avaient été enlevés •— nous embarquions
l'eau de mer par tonnes ; et comme elle ne pouvait s'é-
chapper assez vite par les issues qui lui étaient ména-
gées, elle formait une lame qui, roulant de l'avant à
l'arrière, suivant chaque mouvement du yaisseau, pa-
raissait vouloir vous renverser et vous ensevelir pour
toujours. Couché dans mon iïerth, je sentais les coups in-
cessants que les vagues frappaient contre l'avant de notre
navire, jusqu'à ce qu'enfin il semblât vouloir s'arrêter,
et courbant la tète, accepta tristement sa punition sans
un effort pour se relever et pour résister. Néanmoins,
j'affirme quel''Asia est un' digne et bon navire, se com-
portant bien dans'les mauvais temps, et que, sans être
un fin marcheur, il peut quelquefois faire plus que de
bien tenir sa route. Quatre-vingt-un noeuds en vingt-
FRONTIERE ET PRISON. ' I I
quatre heures fut tout ce que le loch put nous donner
de plus satisfaisant, un certain jour.
J'aimais excessivement notre commandant. Il venait
de quitter la station de la Méditerranée, et il avait
conservé une certaine langueur Orientale, et de la dou-
" ceur dans la voix et dans les manières. Lorsqu'il eniràit
pour dîner pendant ces mauvais temps, le contraste
moral qu'il présentait avec la tourmente extérieure
avait quelque chose de tout à fait agréable. Les capa-
cités maritimes du Capitaine Grâce sont universelle-
ment reconnues; et j'ai une confiance bien plus complète
en lui qu'en l'un de ces Tritons communs et bruyants,
qui se figurent que la rudesse et le commandement sont
inséparables, et qui vous parlent comme s'ils bêlaient
un navire naviguant dans leurs eaux.
-La bibliothèque du bord n'était pas très-nombreuse,
elle consistait (à l'exception des Netvcomes) principale-
ment en ouvrages religieux de l'école des Non-Confor-
mistes, et en contes depuis longtemps mis de côt'é,
ou retirés de là circulation. Mais on y trouvait un
roman sans prix dont je me souviendrai toujours avec
reconnaissance. Je n'ai jamais été jusqu'au bout, mais
j'en ai lu assez pour être en état d'affirmer que ses
principes sont incontestables, son style grammaticale-
ment sans fautes, et son but soutenu (oh ! de- quelle pi-
toyable façon !) depuis le commencement jusqu'à la fin :
le peu de scènes d'amour qui se rencontrent sont con-
duites avec la plus rigide convenance, et s'il survient
une querelle d'amoureux, les. doux parties rivales
se jettent de hautes vérités morales àla tête, au lieude
12 FRONTIERE ET PRISON.
se faire d'inutiles reproches. Mais c'est simplement
comme soporifique que je recommanderai Sïlwood : en
quatre occasions différentes, et dans des circonstances
décisives, il réussit parfaitement et promptement sur
moi ; pour le repos— qu'involontairement et par un effet
du hasard il m'a procuré, — je fais tous mes remercî-
ments à l'auteur inconnu et je lui souhaite « plus de
puissance dans le bras. »
Tout perclus pour le moment de douleurs rhumatis-
males, j'étais dans un triste état pour grimper sur des
planches inclinées et glissantes; néanmoins je m'ingé-
niai à me hisser sur le pont de tempête avant le coucher
du soleil, au moment de la crise suprême de la tour-
mente. Je le confesse, j'ai été désappointé par les
vagues : il se peut que leur volume et leur grande
largeur leur fassent perdre de leur hauteur apparente,
mais je pense qu'elles atteignaient à peine la taille dé-
terminée par le Docteur Scoresby—vingt-cinq à trente
pieds, si je me rappelle bien, de la base au- sommet. On
se fait complètement l'idée d'un abîme, d'un chaos tur-
bulent, et l'on éprouve.une sensation de l'infini autour
et au-dessous de soi qui ne manque pas de grandeur ;
mais comme exhibition de la puissance de l'onde en
courroux, je ne pense pas que les tempêtes de ce demi-
Océan soient à comparer à ces tourmentes qui font jail-
lir les eaux avec le. bruit du tonnerre sur les remparts
de granit de l'Irlande Occidentale.
On peut bien confesser que les ressources de conver-
sation de notre petite société étaient limitées. Souvent
un peu d'égoïsme se mêlait à ma sincère compassion pour
- FRONTIÈRE ET PRISON. I 3
les souffrances accablantes de monamilePhiladelphien,
car chaque fois que ses douleurs de tête lui laissaient un
peu de répit, il pouvait causer facilement et bien sur
presque tous les sujets. Il revenait après un long séjour
à Paris- et une course rapide à travers l'Allemagne et les
pays de l'Europe Méridionale. J'avais séjourné dansbeau-
coup de contrées qu'il avait été obligé de parcourir à là
hâte, eh bien! j'avais lieu d'être honteux de la diffé-
rence qui. existait entre nos souvenirs — les siens, si
clairs, si systématiques — les miens, si vagues, si obs-
curs. Un Américain :intelligent, voyageant à l'étran-
ger, doit, nécessairement étudier la nature animée et
inanimée de la façon toute pratique particulière à sa
race;, mais il serait injuste, de conclure de là que de
tels esprits sont nécessairement de mauvais apprécia-
teurs. A tout prendre, cettepuissance.de synthèse.qui
permet d'embrasser d'un seul coup d'oeil les objets qui
nous environnent et d'en garder le souvenir au moyen
d'une classification suffisamment distincte, est plus en-
viable qu'un travail de l'esprit même plus accompli.
~ Nous ne parlâmes pas beaucoup des troubles existants
par delà les mers, et le Philadelphien était un peu ré-
servé à l'endroit de ses tendances. Mon impression est
que ses sympathies le portaient plutôt vers le Sud (toute
sajeunesse s'étant passée dans l'Alabama),maisil ne se
compromettait pas trop, et je ne crois pas qu'il fût bien
chaud soit pour un parti, soit pour l'autre. Sur un seul
point ses idées étaient bien arrêtées : Falkland lui-
même n'aurait pas souhaité avec plus d'ardeur la fin de
la Guerre Civile -^ guerre fatale, disait-il, aux intérêts
14 -FRONTIÈRE ET PRISON
présents et à venir des deux parties belligérantes—rui-
neuse pour toutes les classes, sauf deux exceptions : les
aventuriers qui, ayant peu à perdre,, gagnent en en-
trant dans les rangs de l'une ou l'autre armée une po-
sition sociale à laquelle ils n'auraient pu prétendre dans
d'autres circonstances, et les spéculateurs qui, directe-
ment - ou indirectement, loyalement ou déloyalement,
réalisent des gains énormes et impies, comme ces miséra-
bles qui font leur récolte pendant la tempête et les désas-
tres publics. Il faisait rarement allusion à l'esprit de cor-
ruption et de dilapidation qui s'était emparé des hauts
fonctionnaires, et s'infiltrait parmi les bas emplois, jus-
qu'aux vivandiers et voleurs de chevaux, qui essayaient
en vain d'égaler la frauduleuse avidité de leurs supé-
rieurs : heureusement il m'épargna ces détails, car aussi-
tôt mon arrivée à terre, j'eus les yeux et les oreilles fa-
tigués de la répétition de ces ignominies. Pour rendre
sensible à quel point les taxes commençaient à peser sur
la population non militante, celui qui me donnait ces
renseignements établissait clairement par des chiffres
que si, personnellement, il pouvait s'affranchir d'une
façon permanente d'un semblable fardeau par le sacri-
fice du dixième de sa fortune réelle et personnelle, il
considérerait cette opération comme avantageuse pour
lui. A la vérité, il appartenait à une classe dont le pa-
trimoine dépasse certaines limites, et -par conséquent
il avait à subir un plus lourd fardeau ; mais les mêmes
calculs avec fort peu de changement pouvaient s'ap-
pliquer à toutes les autres classes inférieures à la
sienne.
FRONTIÈRE ET PRISON. l5
Grave et modéré dans, ses discours, ce philosophe
Philadèlphien évitait toute forme dogmatique et toute
assertion sous son autorité personnelle ;. néanmoins
je jugeais qu'il devait être un personnage important
quelque part, et j'appris plus tard que, sans être un
politique hors ligne, on l'avait en grand honneur dans
son pays.
Nous fûmes le jouet d'un vent violent et d'une, forte
mer tant que nous n'eûmes pas dépassé la longitude du
Cap Race ; mais alors le temps s'adoucit, la brise tourna
et vint frapper notre navire par le travers, et- nous
eûmes un ciel clair au-dessus de nous pendant toute la
route. Nous aperçûmes le premier bateau pilote dans
l'après-midi du 3 Janvier, et comme il venait en ra-
sant les eaux par notre travers avec ses grandes ailes
blanches toutes' déployées, nos lunettes nous' firent
bientôt connaître que le numéro qui enlèverait les
enjeux était le N° 22>. L'heure du dîner était passée
depuis longtemps, lorsque le joli petit shooner vira
pour se mettre sous notre vent; mais tout appétit
avait cédé à un besoin insatiable de nouvelles fraîches.
C'eût été un sujet d'étude pour un caricaturiste que
ce cercle de faces animées et anxieuses entourant le
passe-avant, pendantquelepilote montait abord. C'était
un homme solide ayant l'apparence extérieure d'un cul- ■
tivateur, paraissant devoir labourer toute autre chose
que la mer profonde ; liais c'est la mode de cet$e corpo-
ration d'éviter l'apparence nautique autant que possible
dans les vêtements. Les « affamés de nouvelles-» n'ob-
tinrent pas de lui grande satisfaction—il semblait, de sa
l6 FRONTIÈRE ET PRISON.
nature taciturne et sombre— et ils revinrent vers l'en-
droit où nous nous tenions sur le pont des tempêtes, en
murmurant d'un ton mécontent : « L'or à 46. Pas
de,nouvelles. » Cela semblait vraiment étrange — une
telle stagnation dans les affaires militaires et civiles —
mais nous allâmes prendre notre nourriture malgré ce
désappointement. Avant que nous nous fussions levés de,
table, la vérité commençait à se faire jour. Un oudeux
journaux de New York, qui étaient arrivés à bord avec
le pilote, étaient plus communicatifs qu'il n'avait pu ou
voulu l'être.
Un millier de cadavres dont l'histoire restera incon-
nue jusqu'au Jour du Jugement, gisant baignés dans
lé sang avec une poignée de' terre rejetée sur eux,
sous les fatales hauteurs de Frédériksburg ; la plus
belle armée Fédérale ramenée en arrière jusque dans
ses retranchements ; rien que l'obscurité couvrant
un désastre, sinon une défaite honteuse ; les papiers pu-
blics remplis de détails terribles, de récits de funérailles
montrant à toutes les villes du Nord comment, de l'hô-
pital ou du champ de bataille, les morts ont été recueils
lis pour être enterrés au milieu de leurs concitoyens ;
les lamentations des veuves, des orphelins, et des mères
qui sortent delà maison, du hameau, de la ville, dépas-
sant, par leur simple énergie, toutes les fanfares et tous
les faux tonnerres du théâtre de la presse ; les rumeurs
d'une terrible bataille dans l'Ouest, où, après trois
jours de rudes combats, Rosencrans ne fit que reprendre
ses positions ; et néanmoins — « Pas de nouvelles ! »
C'est une excellente qualité pour un soldat de ne pas
FRONTIÈRE ET PRISON. IJ
savoir quand il est. battu ; mais qu'un aveugle entête-
ment puisse réussir, en prenant influencé sur les chefs
et les destinées d'une grande nation, c'est ce qui fait
grandement question. En pesant ces choses, je me sou-
vins comment, quatre mille ans auparavant, une géné-
ration opiniâtre fut ramenée à.la raison et forcée de tom-
ber à genoux : ce fut le matin après la visite de l'Ange
Noir, quand l'Egypte s'éveilla, etnetrouvapas une mai-
son qui ne contînt un mort. Si un aussi effroyable sacri-
fice d'existences continue, sans un avantage décisif ob-
tenu par l'une des parties, qui y mette un terme, cette
" ancienne malédiction ne tardera pas longtemps à se
renouveler.
Je me levai le lendemain matin aussitôt que je pensai
que le soleil devait avoir paru, dans l'intention d'admi-
rer ce fameux port que les Américains, dans leur amour,
comparent à la baie de Naples. Mais longtemps avant
d'atteindre les Narrows,
Un aveuglant brouillard s'éleva et nous cacha la terre.
Aussi loin que nos yeux pouvaient voir.
Bientôt -nous fûmes enveloppés dans un brouillard
aussi épais que ceux qui peuvent .avoir été jamais
' couvés au-dessous de notre Tamise , ou du panorama
du. RJghL- Les roues tournèrent de plus en plus lent
tement jusqu'au moment où elles s'arrêtèrent tout
à fait: il était dangereux d'avancer, même avec
autant de prudence, alors que la.vue la plus.perçante
ne pouvait porter plus loin qu'une demi-longueur de
l8 FRONTIÈRE ET PRISON.
navire. C'est ainsi que nous restâmes là à l'ancre
pendant de fatigantes heures, écoutant les cloches
des églises qui sonnaient lentement dans un air pe-
sant, jusqu'au moment où un hardi petit remorqueur
s'aventura près de nous pour le service de la malle,
et nous en envoya un autre pour la délivrance des pas-
sagers.
Les officiers de la douane ne furent pas tracassiers, et
je fus bientôt arrivé à Brevoort House, accompagné
de mon Pylade, le Parisien, qui suivait encore de con-
fiance ma fortune. J'étais fort loin de vouloir le prier
de me laisser; lorsqu'on descend entièrement seul sur
une terre étrangère, on ne doit pas se séparer à la légère
d'un compagnon. Pour des raisons faciles à comprendre,
j'avais refusé de me servir des lettres d'introduction qui
m'avaient été offertes pour des habitants de New York.
Le sentiment de ma solitude ne devait pas être de
longue durée. Le premier objet que rencontrèrent mes
yeux sur les marches de Brevoort House fut une
honnête figure.d'Anglais, une figure que j'avais connue
il y avait au moins une douzaine d'années, et qui me
plaisait tout à fait. « Là se tenait le Colonel» (quelques
Ch. Ch. ou quelque homme de la Brigade des Carabi-
niers reconnaîtra le sobriquet), il rayonnait sur le inonde
avec une placide gaîté que le changement des temps,
des lieux ou de la fortune semblait ne pouvoir altérer.
Il paraissait être aussi à son aise, aussi parfaitement
« chez lui » que lorsqu'il conduisait Homiblow à la vic-
toire à Brixworth. J'avais entendu dire que mon vieil
ami était en route pour l'Angleterre pour être attaché
FRONTIERE ET PRISON.' 19
à l'état-major, mais je n'avais jamais compté sur une
aussi heureuse chance et mieux à propos. Par ma foi,
les tours de faveur au delà de l'Atlantique ne sont pas
assez fréquents pour qu'on soit excusable d'en perdre
la mémoire lorsque cela arrive.
Je trouvais donc aide et assistance pour me poser
un peu en lion, ce qui est obligatoire pour un visiteur
"à New"York, carie camarade du «Colonel», mon com-
pagnon de voyage de YAsia, venaitaussi au même hôtel.
Dans la société du Parisien, nous fîmes l'essai dés ali-
ments particuliers du pays—gomiïosoup, sweetjpoiatoes,
terrapères, et canvass-baclis — et c'est solennellement
et avec satisfaction que nous reconnaissons que, pour
cette fois, la renommée a. été dans le vrai en prônant
les deux mets délicats nommés en dernier. Nous
allâmes à l'Opéra, et là,-dans une brillante salle blanc
et or, déparée toutefois par l'inconvenance des cha-
peaux se mêlant partout aux grandes toilettes de
soirée, nous assistâmes à un massacre — anti-musi-
cal et tout à fait triste — de Lucrezia. Nous allâmes
en voiture visiter le Parc Central et inachevé de
Harlem Lanê, où les trotteurs ont coutume de se réu-
nir, et nous vîmes plusieurs attelages dont l'apparence
promettait un bon service ( sans être, des célébrités ) ;
presque tous avaient ces formes maigres et presque dé-
charnées qui sont le signe caractéristique de-tous les
« chevaux vîtes » élevés en Amérique. Le terrain était
trop gelé pour permettre de se livrera autre chose qu'à
un petit exercice; mais, même à quart d'allure, les
merveilleuses réactions du train de derrière des trot-:
2
20, FRONTIERE ET PRISON.
teurs étaient très-remârqùablës. Eh examinant la ma-
nière dont ils envoyaient en avant leurs paturons si nets
et si nerveux •— bien au delà de la marque des sabots
des pieds de devant — droits et vifs comme le bras de
Mace exécutant « un coupé, dessus, » vous ne seriez pas
émerveillés plus longtemps.d'une vitesse qui, d'abord,
vous paraissait tout à fait incroyable.
Peut-être faut-il' encore rejeter sur la rigueur du'
temps notre désappointement quant à l'éclat de Broad-
way. Plusieurs fois nous passâmes en revue avec le plus
grand soin le côté exposé au soleil, sans rien" découvrir
de dangereusement attrayant comme beauté, comme
équipage ou comme toilette. Il est probable que le plus
grand nombre des lionnes étaient restées couchées dans
leurs délicats enfers , attendant une saison plus douce
pour se remettre à chercher leur proie au dehors. Quel-
quefois pourtant on pouvait entrevoir un oeil brillant et
un petit nez perçant à travers les noires fourrures, lors-
qu'un brougham ou unebarouche soigneusement fermée
passait vivement près'-de nous. Naturellement nous
visitâmes Barnum. Un Albinos, causeur et communi-
catif, était le plus digne d'attirer la curiosité au Muséum,
principalement â cause de ses sérieuses appréciations
des impostures imaginées et dirigées par le Roi du
PùfiV •.-.■.-
L'espfit.populâire, si ardent d'ordinaire, était pour
le moment abattu-d'une étrange façon. La proclamation
dû Président sur l'émancipation venait de paraître, et
semblait, avec une merveilleuse élasticité, donner prise
au mécontentement de tous les partis. Pas assez large
FRONTIERE ET PRISON. 21
pour. les ultra-Abolitionistes, les Démocrates la blâ-
maient comme inconstitutionnelle et oppressive ; tandis
que les politiques du parti modéré tombaient d'accord
que, tout en irritant des esprits déjà bien assez excités,
elle serait sans force pratique comme mesure offensive.
Nous verrons plus tard comment ces pronostics furent
justifiés. - > -
Mais le mot qui était dans toutes -les bouches, pen-
dant un jour ou deux- au moins après mon arrivée, était
— Monitor. Le même vent qui avait secoué si rudement
YAsia dans la haute mer avait fait rage d'une- façon
plus, sauvage encore sur les côtes : l'antagoniste du
Mérimac, comme un paladin surpris par une inonda-
tion au temps qù l'on se bardait de fer, avait sombré
sous sa puissante armure ; et maintenant, avec la moi-
tié de son équipage, enfermée dans son cercueil de fer,
il reposait enseveli au-dessous du Cap Hatteras. Un
grand découragement, une consternation — plus grande
encore que celle qui a été souvent causée par là perte
d"un simple navire — vint tomber sur le Nord lorsqu'ar-
riva la nouvelle. Depuis son fameux duel, queles Fédé-
raux n'avoueront-jamais avoir eu lieu à avantage égal
des deux côtés, ils avaient élevé le Monitor au rang de
champion national. Ils annonçaient qu'il se dirigerait
vers lé Sud dès que ses batteries seraient installées ; et
peu de gens alors auraient osé émettre un doute sur la
chute certaine de Charlestown, quand une fois ce rude
jouteur serait en ligne pour donner - l'.assaut. Mainte-
nant de graves doutes étaient exprimés sur la possibilité
de faire tenir la mer à tous les navires cuirassés; bien
22 FRONTIERE ET PRISON.
que leurs défenseurs citassent un frère du fameux
Monitor qui avait survécu pendant la plus grande par-
tie de cette même tempête. Que tous offrent moins
de sécurité en cas de réel mauvais temps que le plus
léger de nos anciens bricks,' c'est ce qu'on peut af-
firmer maintenant. Le fait qu'ils ne peuvent s'avan-
cer par une grosse mer sans être remorqués parle do
lui-même. La cause immédiate qui avait fait couler le
Monitor ( en acceptant le récit du Capitaine Worden,
recueilli de ses propres lèvres par celui qui me le trans-
mettait) était une voie d'eau à l'endroit de la saillie
de son amure de poupe, qui, donnant à plat à chaque
mouvement de tangage du navire, finit par se détacher
de la coque principale; mais quelques instants avant
que cela fût découvert, il paraît qu'il resta quelques mi-
nutes plutôt dessous qu'au-dessus des eaux, et que nul
être vivant ne put se tenir pendant une seconde sur le
pont sans être amarré. Si grande fut la désolation publi-
que, que la tribu des faux prophètes, dont le cri de :
«Bon voyage et^vosçêTiiê k Ramoth G-ttead, ! »—habi-
tuellement aussi éclatant dans la défaite que dans la
victoire—nous assourdit constamment ici, diminuapen-
dant quelque temps ses.beuglements, tandis que Eric-
son —'le plus confiant des faiseurs de projets ■—parlait
doucement, en retenant son souffle, comme s'il présen-
tait de timides excuses et des consolations.
Les nouvelles de l'Ouest—s'améliorant d'heure en
heure, et plus clairement confirmées — étaient à peine
accueillies comme elles méritaient de l'être, et ne con-
tre-balançaient que difficilement le désastre naval. On
FRONTIÈRE ET PRISON. 23
n'était pas éloigné pourtant du moment où Rosencrâns
l'Invincible arrivait à l'apogée de sa renommée— qui
n'était peut-être pas au-dessus de son mérite. Peu d'au-
tres généraux Fédéraux pouvaient prétendre à cette qua-
lification d'invincibles, et bien que quelques personnes
persistassent à regarder Murfreesburgh comme une
victoire Pyrrhique, il est certain que le général conserva
ses positions avec un mâle courage, et qu'à tout événe-
ment il avança dans un moment où une défaite, ou
même un mouvement rétrograde, eût été tout simple-
ment la ruine.
Vers le cinquième jour, notre petite société se dis-
persa—chacun prenant sa direction, qui àl'est, qui,au
nord, qui au sud,—tandis que le Parisien continuait à
résider à New York.
CHAPITRE IL
CONGKESSIA..
DES deux lignes pour Philadelphie, je choisis la plus
longue, désirant voirie port, au bas duquel un stea-
mer prenait des passagers jusqu'à Amboy ; mais les puis-
sances des airs nous furent encore contraires; il ne cessa
déneiger depuis le moment où nous montâmes à-bord
d'un très-désagréable remplaçant du bateau qui faisait
ordinairement le service, jusqu'au moment où -nous
descendîmes sur la jetée du chemin de fer. Mes pre-
miers essais de voyage en Amérique n'étaient pas en-
gageants. Le pauvre petit vieux bâtiment soufflait,
ronflait avec fureur sans pouvoir persuader à personne
qu'il ferait ses huit milles à l'heure;la crasse de bien
des années restait en. couches épaisses sur sa sombre
charpente — de poussière dans les endroits à couvert,
de boue lorsque l'humidité se faisait jour—tandis que
les noires cabines fermées étaient assez suffocantes pour
2 6 FRONTIÈRE ET PRISON.
qu'après y avoir fait un séjour de cinq minutes, comme
dans un bain de vapeur, on désirât avec ardeur se plon-
ger dans l'air extérieur, quelque piquant qu'il fût. En
vérité, il n'y avait pas grand'chose à voir, notre route
était tracée sur le côté le plus caché et le plus laid de
Staten Island. Les quelques derniers milles passèrent
entre des marais où rien ne s'élevait au-dessus des ro-
seaux et. des osiers.
Une heure environ après que nous eûmes quitté Am-
boy, nous aperçûmes une contrée très-peuplée, bien
cultivée, proprement close de haies, et présentant
une grande ressemblance avec nos comtés de l'Est. Nous
traversâmes un bois présentant, pour la hauteur des
arbres, la couleur du sol, la construction des clôtures,
une, telle ressemblance avec un certain endroit du
Norfolk également coupé par le railway, que j'aurais pu
désigner la place exacte où maintes et maintes fois
j'avais guetté les « rocketers. » Mais le caractère du
paysage changea bientôt : des haies éparses serpentant
en zigzags remplaçaient les clôtures et palissades pro-
prement établies ; des terres couvertes d'arbres rabou-
gris envahissaient de plus en plus les champs en. laissant
entre elles peu d'éclaircies, et la ligne basse des mon-
tagnes derrière laquelle le soleil, noyé dans l'eau, se
coucha bientôt, paraissait à distance affreusement nue.
Il était agréable, étant sur le bac qui fut notre der-
nier mode de transport, de voir les lumières de Phila-
delphie se "réfléchissant dans le large et noir Susque-
hanna.
Je ne puis, dire grand'chose de cette opulente et très-
FRONTIÈRE ET PRISON. 27
respectable cité —pas même si l'imputation de lourdeur
qui lui est infligée par les vifs habitants du Sud est une
médisance ; mais le peu: d'heures démon séjour dans
ce lieu fut consacré à mon Asiatique ami, aux pressantes
sollicitations duquel, pour me retenir plus longtemps, il
était difficile de résister. Mais j'étais impatient de par-
tir (comme ces gens qui ne voient pas plus loin que
la longueur de leur bras dans, l'avenir), et à minuit je
me mettais en route pour Washington.
Mes souvenirs de ce voyage sont loin, d'être couleur
de rose. L'atmosphère des cars — avec leurs carreaux
hermétiquement fermés, leurs poêles rouges de cha-
leur— faisait regretter le plus doux enfer de notre ba-
teau de passage. L'acre odeur des pommes prenait plus
fortement au nez, et les abominations de l'expectoration
étaient dissimulées avec encore moins de soin. En outre
de cela, je fus affligé par une autre calamité toute pri-
vée et toute personnelle.
Y a-t-il, oui ou non,.quelque chose de vrai dans les
amours à première vue? c'est une question;—vouspou-
vez, à votre choix, la traiter gravement ou sous forme
de plaisanterie, —mais les antipathies instinctives
existent, c'est ce qu'il y a de plus certain. Je fus, cette
nuit-là, victime d'une antipathie semblable. En at-
tendant pour changer mon billet dans le bureau; mes
yeux s'arrêtèrent sur un homme noir, ayant l'apparence
d'un Africain, se tenant près de moi d'une façon déplai-
sante, et pendant une seconde ou deux je ne pus me
soustraire à une horrible fascination qui me portait à
le regarder fixement. Je dis «homme noir» après mûre
28 FRONTIERE ET PRISON.
délibération, car il eût été bien difficile de deviner sa
couleur originelle, si la coupe de ses traits ne vous eût
guidé. J'ai vu les pionniers Irlandais dans leurs ca-
bines, les parias de Londres dans leurs logements à un
penny, et les mendiants du Sud de l'Europe dans leurs
repaires sans nom : mais j'acquis la conviction (et elle ne
m'a jamais quitté depuis), que j'avais sous les yeux le
plus sale spécimen de l'humanité à l'état de santé que
j'avais jamais rencontré. Je crois que toutes les pluies
du ciel battant sur son front n'auraient pas diminué la
saleté de la moindre teinte, ni pénétré un des terreux
dépôts qui s'y étaient amassés ; une averse d'orage
aurait glissé dessus comme l'eau sur une croûte d'ar-
gile endurcie. De rudes piquets de poils, rares et
séparés, semblables-à la végétation des déserts et des
terres stériles, avaient poussé autour de ses joues et
de son menton (un nègre avec une grande et honnête
barbe est une anomalie), et un énorme buisson de laine—
n'ayant pas été peigné, j'en jurerais, depuis la plus
tendre enfance—repoussait les ruines d'un indescriptible
. chapeau. Etait-il réellement plus laid, que ses compa-
gnons, je ne saurais mêle rappeler—car j'étais absorbé
par la contemplation de sa saleté qui.surpassait tout —
mais l'expression de sa grossière face (si elle en avait une
toutefois) n'était ni féroce, ni sinistre. Il y a générale-
ment un car pour les hommes de couleur, attaché
à tous les trains, car vous saurez que l'Abolitioniste, au
coeur si tendre, en dépit de ses sympathies Africaines,
quand il s'agit de se trouver en contact ou en compagnie
avec « ces innocents noirs,» a tout autant d'ardeur à les
FRONTIERE ET PRISON. 29
tenir à distance que l'homme du Sud le plus fier. Dans
l'occasion présente, il n'y avait pas de semblable dis-
tinction de races. Je ne pense pas que cet objet de con-
trebande eût conscience de l'effet produit par sa laide
présence ; ce fut probablement un simple hasard qui
l'amena si souvent dans mon voisinage ; mais, chaque
fois que je faisais un mouvement à travers les voitures
pleines de monde, en cherchant un siège, ses membres
mal attachés et ses yeux hébétés et vagues semblaient
poussés à me suivre. Enfin je perdis ma bête noire, et
je trouvai une place près de la porte, n'ayant devant
moi qu'une petite pile de bois. J'étais fatigué, et je ne
tardai pas à. sommeiller. Mais je m'éveillai avec un-
tressaillement et un frisson, comme un homme hanté
par les esprits, ayant conscience pendant son sommeil
de l'approche de quelque horrible chose. Il était là assis
sur le bois, tout près de mes pieds, plongé dans un lourd
sommeil, sa grosse.tête roulant de çà et de là, ses traits
hideusement contournés pendant qu'il grommelait et
baragouinait dans une langue inconnue, comme quelque
Caliban sous l'empire d'un rêve. Je me levai et me sau-
vai vivement loin de la face de « mon frère, » et ne
trouvant pas d'autre place- convenable pour y reposer,
j'allai errer sur la plate-forme extérieure, exposé au
vent piquant, de la nuit.
Je suis redevable pourtant envers cet honnête con-
trebandier- pour un spectacle curieux, qui autrement
eût été perdu pour moi—le passage de Gunpowder
River. Là, le train glisse sur une seule voie, posée
sur des tréteaux tremblants, d'une largeur de trois
30 FRONTIÈRE ET PRISON.
quarts de mille,, sans même l'apparence d'un' parapet;
de telle sorte que vous regardez directement dans les
eaux noires au-dessus desquelles vous semblez convoj'é
sans avoir le moindre support au-dessous- de vous. L'ef-
fet est suffisamment effrayant, surtout.quand on l'ob-
serve comme'je le fis à la clarté brillante et capricieuse
de la lune. A partir de Baltimore, les voitures né.furent
plus si remplies, et je ne rencontrai plus înon noir tour-
menteur.
Si tout dépend de la première impression, je ne de-
vais pas non plus être enchanté de Washington.
La neige qui commençait à fondre gisait en couches
épaisses sur le sol à demi glacé. Tout avait un air
étrange et terrible, à la clarté froide et plombée de
l'aube; et lorsque je suivais en voiture l'Avenue de
Pensylvanie (après avoir été refusé à l'hôtel qui m'avait
été recommandé), le premier objet'qui frappa mes yeux,
fut un énorme placard portant ces mots : —
EMBAUMEMENT DES' MORTS.
Ces affreuses annonces sont assez communes dans cette
partie de la ville, et j'appris que ce commerce faisait
pour le moment de fort brillantes affaires.
Après avoir attendu deux heures dans la grande salle
de l'Hôtel Métropolitain, comme un client dans l'anti-
chambre de quelque patricien, on consentit à m'accor-,
der une chambre tolérable à l'étage le plus élevé.
Je me rendis dans l'après-midi du même jour auprès
de Lord Lyons, pour lequel j'avais apporté une lettre de
FRONTIÈRE ET PRISON. 3 I
recommandation. J'ai à remercier la Légation Britan-
nique de sa courtoise bonté et des deux soirées char-
mantes que j'ai passées, la première, comme hôte du
Chef de cette Légation,' et la seconde, invité par ses se-
crétaires..Là se borneront les agréables souvenirs que
j'emporterai de Washington, si j'ai, quitté cette ville
pour toujours. Elle me déplut cordialement à première
vue; elle m'était devenue complètement insupportable
bien avant l'expiration des soixante heures que dura
mon séjour. Décidément je déteste et j'exècre cette
cité,
Du faîte de la tourelle aux fondations,
en ce moment où je jette un coup d'oeil rapide sur
son ensemble à travers les barreaux rouilles du Vieux
Capitole. Qu'il advienne que les Mazeppas du Sud,
dont les bannières ont déjà flotté sur les hauteurs d'Ar-
lington, poursuivent leur oeuvre jusqu'ici, il y a un Bre-
ton que je pourrais nommer dont le calme ne sera pas
troublé en , apprenant cette nouvelles S'il faut tenir
quelque compte des pressentiments, sûrement j'en
éprouvais un qui me soufflait ces avertissements à ce
début de mon pèlerinage, niais j'y étais plus sourd que
la couleuvre qui était à mes pieds.
Naturellement se trouvait à Washington la foule
habituelle — officielle, politique, et mercantile — à la-
quelle se joignaient les parasites et les solliciteurs qui
suivent toujours le Congrès lorsqu'il s'assemble; et en
32 FRONTIÈRE ET PRISON.
outre Faffluence incessante de tous les officiers de l'ar-
mée du Potomac qui avaient pu obtenir un congé —
et beaucoup même qui n'avaient pu y parvenir. Pour
parler avec impartialité,—car c'est à peine si j'échangeai
quatre mots avec un Américain pendant mon séjour,—
c'est l'élément militaire qui m'était le plus répulsif.
H ne serait pas juste de rire de l'absence de tout
air martial chez des hommes qui ont suivi' d'autres
professions toute leur vie, et qui n'ont pris les ar-
mes que depuis fort peu de temps et d'une façon sou-
daine. Dans cette singulière guerre tous les régiments
ont été mis en action (comme à Antietam) sans avoir
même une heure de pratique des feux en ligne, et
ils ont tenu pied aussi bravement qu'inutilement,
comme de la pure chair à canon. Aussi n'est-il pas
étrange de voir des hommes de loi, des marchands, des
clercs, des courtiers, des libraires, des éditeurs de jour-
naux, qui commandent les corps de volontaires, se rire
de l'exercice, qu'ils regardent comme des préliminaires
à mépriser, et considérer quelques jours d'une rude
école de bataillon comme suffisants pour rendre les
hommes propres à faire un service efficace en cam-
pagne.
En dépit de ces désavantagés, il est indiscutable que
le Yankee se battra avec opiniâtreté, à sa manière ,
quoique rarement avec l'audace et le feu d'un homme du
Sud. En tenant .compte des éléments neufs et hétéro-
gènes avec lesquels les grandes années du Nord ont été
formées, il.faut dire à leur honneur que les exemples de
lâcheté personnelle sont fort rares. Même dans les cas
FRONTIERE ET PRISON. 55
de retraite, où tout ordre avait disparu, je crois que
c'est la discipline plutôt que le coeur qui a fait défaut.
Les martinets et les formalistes lie seraient certaine-
ment pas à leur place ici, et l'on peut fort bien passer
par-dessus quelques parties techniques de l'art de la
guerre; néanmoins, tous ces palliatifs ne peuvent dimi-
nuer l'impression défavorable que meurent les officiers
Fédéraux en congé.
Une fois hors du camp et revenu au milieu des moeurs
qui lui sont familières,—le centurion de fraîche date re-
tourne par une pente douce et facile aux sales habitudes
et à la tenue sans soin qui lui étaient naturelles avant
qu'il fût appelé au commandement; son uniforme com-
mence à ressembler àun habit de mascarade loué pour
l'occasion; de son dur et peut-être brillant service des
mois passés, Une lui reste rien autre chose qu'une inutile
façon de parler à haute voix, et le plus grand empresse-
ment àsaisir toutes les Occasions de faire du fracas et de
blasphémer. Un de mes amis faisait remarquer une fois
(par voie d'excuse pour avoir été surpris dans le plus
excentrique négligé) « qu'un dragon Anglais, dans
beaucoup de circonstances, présentait un aspect respec-
table et distingué. » Je né pense pas que le plus aimable ■
des étrangers soit porté à faire une aussi forte con-
cession à un officier de volontaires en rencontrant ce
guerrier dans son comptoir héréditaire ou sa salle aux
huîtres. Je préfère le véritable -Zouave tapageur à son
imitateur Transatlantique; le premier au moins est
crâne -^ par profession.
Il neserait peut-être pas juste de prendre les flâneurs
34 FRONTIÈRE ET PRISON
do Washington comme le modèle de parfaits officiers Fé-
déraux. Il y a sans doute en ligne de meilleurs, sinon
de plus braves soldats, et peut-être les ridicules spéci-
mens que j'avais devant les yeux pouvaient paraître
plus décents, sinon plus dignes, sous les feux de la ba-
taille.
Mais chaque fois que je me trouvai en contact avec
une portion de l'armée Fédérale (je n'ai jamais vu un
régiment entier entenue de revue), je fus toujours frappé
de l'entière absence de cette sévérité de tenue qui dis-
tingue nos soldats et beaucoup de ceux du Continent.
Pendant que j'étais à Washington, il y avait trois esca-
drons de cavalerie régulière qui campaient au milieu de
la ville. Ces troupes étaient spécialement chargées du
service intérieur, des gardes à monter, des services
d'ordre, etc., sans le moindre travail de terrassement
ou d'avant-poste. 11 n'y avait pas là plus d'excuse pour
la malpropreté qu'il n'en pourrait être admis pour un
régiment campé dans des barraquès à Aldershott ou à
Sborncliffe. Je voudrais que le coup d'oeil critique de
l'Inspecteur Général actuel pût passer en revue un pa-
reil campement ; s'il conservaitle calme courtois qui
lui est habituel, ce serait une véritable victoire, sur ses
souffrances intérieures : l'effet eût été foudroyant sur
son prédécesseur.
Les armes paraissaient suffisamment propres et en
état de service; mais les mors, les bossettes, les épe-
rons, les harnais avaient une couche de rouille et de
saleté; les bottes, les boutons, et les habits ignoraient
l'usage de la brosse, comme la robe des chevaux celui
FRONTIÈRE ET PRISON. 35
du peigne et de l'étrille. Le plus soigneux palefrenier
n'aurait pu faire que la plupart de ces animaux parus-
sent autrement que décharnés et sauvages, quoiqu'ils
revinssent au gouvernement au prix élevé de 115 à 120
dollars, et les soins qu'on leur donnait n'étaient pas
faits pour les faire valoir. La selle —d'après le système
Mexicain modifié., en cuir brut étendu sur une forme
en bois— emploie fort peu de métal; elle est. je crois,
plus légère que la nôtre: la courbe en est plus abrupte,
mais sans être incommode; bien -placée, isolée de l'é-
pine du dos et du garot, il y a peu de danger d'ôcorehu-
res au train de derrière, en prenant les soins ordinaires
pour ajuster les couvertures. Le lourd sabot en bois et
en cuir, fermé en avant, n'admettant que la pointe du
pied, et qui sert d'étrier, est extrêmement désagréable
à l'oeil. Ses avantages sont, dit-on, de protéger contre
le mauvais temps et l'impossibilité pour le cavalier de
se trouver ..embarrassé dans l'étrier ; mais la plante du
■pied n'a nulle part la moindre prise; et quant à se sou-
lever pour donner, à un coup de sabre toute sa puissance,
il n'y faut pas songer. En outre dû licou, une simple
rêne attachée à un mors grossier, voilà l'équipement,
, habituel des chevaux de troupe : à ceci est attaché
l'inévitable anneau- de martingale, sans lequel peu do
cavaliers Fédéraux se considéreraient comme en sû-
reté.
, , Je ne puis concevoir une anomalie pareille à celle que
présente le purécuyer Yankee. Etant donné—un, ou une
paire, de trotteurs pour être dressés de la plus habile fa-
çon et pour être amenés graduellement et scientifique-
3 0 ' FRONTIERE ET PRISON.
ment au point le plus élevé de leur allure—l'homme du
Nord est parfaitement à son affaire, et il vous suggérera
une ou deux idées qui valent la peine d'être retenues.
Mais l'habitude de tirailler sur les chevaux, qui sou-
vent agit sur le mors aussi bien que sur les pistes, est
la ruine des chevaux de main. Si le regretté Assheton
Smith était forcé d'assister aux exercices d'équitation
de ce pays, il souffrirait autant, que Macaulay dans le
Purgatoire par le supplice que Canon Sydney avait ima-
giné pour cet historien. J'ai discuté la question de la
martingale avec plusieurs bons juges et plusieurs éle-
veurs de purs-sang Américains, mais jamais je n'ai pu
leur faire avouer tout à fait l'absurdité qu'il y a à cour-
ber vers la terre la tête d'un poulain pour le reste de
sa vie, sans égard pour ses propensions particulières —
qu'il donne de la tête, qu'il bourre à la main, ou ni l'un
ni l'autre. Cette coutume ne prévaudra pas naturelle-
ment dans un pays où on a l'habitude de franchir tous
les obstacles qu'on rencontre; mais un cheval Amé-
ricain n'est guère appelé qu'à passer par-dessus les
ruines, d'une haie de clôture, et il y en a peu , au
nord du Potomac, que j'aimerais à monter pour
faire franchir une rude poutre de bois à quatre pieds de
hauteur. Il en est tout autrement ,da.ns le Sud, où les
hommes, dès leur enfance, passent leur vie en selle
toutes les fois qu'ils sortent de chez eux ; comme cela a
lieu, ainsi que cela m'a été rapporté, dans la Caroline,
la Louisiane, et la Géorgie —: pour ne rien dire des fa-
rouches chasseurs du Texas— qui pourraient présenter
des écuyers qui, une fois, la première impression d'étran-
FRONTIERE ET PRISON. DJ
geté passée, tiendraient un rang honorable en Angle-
terre, à travers un beau pays de chasse et dans un par-
cours ordinaire.
Au commencement de la guerre, les volontaires en-
rôlés pour la cavalerie Fédérale, loin d'être en état de
conduire un cheval, n'étaient pas capables de le brider,
et un conscrit qui pouvait se tenir' en selle un jour en-
tier sans faire une culbute était considéré par ses ca-
marades comme faisant honneur au régiment et pres-
que comme un dragon accompli. En dehors de West
Point, je crois qu'on n'a jamais eu l'idée d'établir une
école d'équitation militaire ; — la manoeuvre est sim-
plement celle d'une infanterie montée. Les choses
se sont un peu améliorées : un cavalier Fédéral peut
au moins être assez ferme en selle, pour -donner ou
recevoir un coup de sabre. Des escarmouches assez
vives ont eu lieu récemment, et, toute exagération à
part", dans l'engagement qui a eu lieu entre Averill et
Fitzbugh Lee, on s'est réellement bien battu des deux
côtés.
En jetant les yeux sur la malpropreté de ce campe-
ment, il était aisé de se rendre compte de ce qui a été
rapporté de la mortalité qui sévit sur les chevaux de l'ar-
mée du Potomac, qu'aucune cause naturelle ne pouvait
justifier. A moins que le cavalier ne place quelque '
orgueil dans l'animal qu'il monte, et qu'il y prenne un
autre intérêt que celui d'être porté en sûreté d'un
point à un autre —■ à moins enfin qu'il n'existe
quelque sympathie entre lui et son cheval— c'est en
vain qu'on espérerait qu'e lé bien-être de ce dernier
3 5 FRONTIERE ET PRISON.
sera l'objet de quelque attention. Les instructions géné-
rales sont dans ce cas sans pouvoir, et les inspections
des officiers — si même les écuries étaient aussi soigneu-
sement' visitées que dans notre service — ne remédie-
raient qu'à la surface du mal. L'absence totale de l'es-
prit de corps et de l'amour-propre militaire a coûté
bien des millions au trésor Fédéral; et cette saignée
toujours ouverte ne cessera de couler que lorsqu'on
n'aura plus besoin de remonte.
Ces remarques s'appliquent exclusivement à la tenue
des simples soldats et à celle de sous-officiers. J'ai trouvé
la tenue et l'équipement des officiers assez satisfaisants;
plusieurs étaient' montés' sur.de vigoureux chevaux de
cavalerie qu'ils ne manoeuvraient pas mal, bien que leur
assiette soit aussi éloignée- de la tenue militaire qu'il
est possible de l'imaginer.
Les flâneurs militaires absorbent tous' les loisirs des
habitants de Washington — au moins pendant le jour;
car, si tout ce qu'on dit est vrai, dans la soirée et pen-
dantles heures peu affairées des séances, les législateurs
ont coutume de se soustraire assez librement à leurs
travaux, et le Sénat agit sagement eh ne risquant pas
daiis une séance de nuit le peu de dignité qui lui reste
à perdre: A peu d'exceptions près, tous les visages des
bourgeois que vous rencontrez offrent -l'expression
anxieuse et contrariée d'une curiosité non satisfaite ;
tous les regards inquiets expriment la soif ardente do
nouvelles; les lèvres impatientes se contractent nerveu-
sement et sont à peine capables de retenir le cri que les
Enfants de la Sangsue ont proféré' depuis le commence-
FRONTIÈRE ET PRISON. 3 9
ment des temps. Et il est aisé de le comprendre, si l'on
se rappelle que, dans de telles circonstances—outre la
légion d'hommes politiques, de partisans, et la nom-
breuse armée des fournisseurs — il accourt ici une nuée
plus nombreuse .encore de personnes intéressées aux
Mils particuliers soumis à l'appréciation du Congrès,
et des candidats aux nombreux emplois qui, (iliaque jour,
sont créés ou deviennent vacants. La plus minime de
ces places se trouve-t-elle disponible à peine depuis une
heure, qu'elle est disputée à grands cris par des ving-
taines de prétendants attirés des quatre points cardi-
naux par l'instinct infaillible de la famille des Rapaces.
Tout personnage, dans une position officielle ou po-
litique quelconque,-dispose d'une certaine influence ou
d"un patronage plus ou moins puissant; pour de tels
hommes, la vie doit parfois devenir un pesant fardeau.
La faible humanité frémit en contemplant ce que chaque
Président successif est condamné à subir. Ses nerfs doi- .
vent être de fer, sa conscience d'airain, ou le poste de
gouverneur d'une côte aurifère devient une dignité
moins dangereuse. Le caractère le .mieux approprié à ce
poste serait celui d'un Gallio, l'impassible cynique d'An-
tioche.
Tout ce que je vois, tout ce,que j'entends,'me fait
parfaitement comprendre une.anecdote qui me fut ra-
contée à bord de YAsia. En 1849, à Mobile, un habitant
de Philadelphie rencontra le Président.Polk, qui, ayant
atteint le terme de sa législature,, se.rendait de Wa-
shington chez lui. A son entrée en fonctions—c'était un
homme gai, vif, etaussi vigoureux que la.généi'alitéde
3.
40 FRONTIERE ET PRISON.
ses compatriotes à l'âge de quarante-cinq ans ; à sa sortie
il le retrouvait —faible, malade et irréparablement
usé de corps et d'esprit. Mon interlocuteur, qui l'avait
bien connu, fut péniblement affecté de ce changement et
essaya de consoler l'ex-Président en lui parlant des im-
portantes mesures qui recommandaient son administra-
tion comme l'une des plus remarquables depuis celle de
Washington, et donnant à entendre qu'une aussi grande
responsabilité et la tension continuelle des facultés
mentales expliquaient suffisamment cet épuisement et
cette réaction. Le malade, secouant tristement la tête,
n'accueillit point cette consolation, flatteuse; il était
alors au-dessus de semblables vanités.
« Vous êtes dans l'erreur," dit-il ; « ce n'est ni l'Oré-
gon, ni le Texas, ni le Mexique qui m'ont fait ce que je
suis, mais bien les coureurs de places. »
Cette réponse portait l'empreinte de cette simple
solennité qui s'attache aux paroles les moins impor-
tantes d'un mourant. Soixante jours après, celui quipar-
lait ainsi« dormait du dernier sommeil dansle Tennes-
see, » — sans crainte d'être tourmenté et réveillé par les
clameurs des cormorans et la foule des clients montant
la garde à sa porte. Il ne fut pas l'unique victime. Le
Général Taylor ne vécut pas assez longtemps pour par-
courir la moitié de sa carrière, et l'atmosphère de la
Maison Blanche, dans l'espace d'un mois, fut aussi fatale
pour Harrison.
■ Pour un spectateur désintéressé—surtouts'il se trouve
être d'un tempérament indolent — il y a quelque chose
de très-àgaçant dans cette foule, cette précipitation in-
FRONTIÈRE ET PRISON. 41.
cessante et ce bruit étourdissant. De l'aube matinale
jusque longtemps après minuit, vous chercheriez vai-
nement, dans n'importe quel important hôtel, un coin
tranquille pour écrire ou pour lirej à moins que vous
ne le trouviez en vous réfugiant dans votre propre
chambre, où vous ne jouissez du comfort que sur une
échelle très-restreinte. Tous les salons particuliers
sont immédiatement loués à des prix fabuleux , et,
dans les parloirs publics, l'élément féminin règne sans
contrôle. Il devient difficile d'apprécier même l'article
de fond d'un journal au milieu du pari âge, des rires,
et des chuchotements dans lesquels se confondent des
sons qui n'ont pas tout à fait le diapason et la douceur
de la voix de Cordelia. Ces énergiques citoyens sem-
blent ne jamais pouvoir s'accorder un moment de repos
ou de bien-être. C'est debout et le chapeau sur la tête
qu'ils ingurgitent précipitamment leurs fréquentes
boissons, comme s'ils étaient.en retard d'une minute
pour quelque rendez-vous, et qu'ils avalent leur nour-
riture, comme si dîner était une calamité médicale in^
dispen'sable.
Et, s'il faut dire la vérité, les mets ne méritent guère
plus de considération. L'ordonnance générale du service
dans les hôtels est de tous points-parfaitement incom-
fortable, Les hôtes mangent à des tables séparées, mais
après cinq heures du soir, aucun dîner n'est servi dans
le salon publie. Vous, pouvez choisir tout ce qui vous
conviendra sur une carte assez étendue, bien que très-
simple; mais votre repas vous arrive en mas.se, sans
avoir, égard à l'ordre qui devrait être naturellement

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.