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Gaston

De
368 pages

Les maisons à Paris changent souvent de maîtres ; la propriété s’y déplace comme la fortune. Il reste bien peu de ces hôtels qui portent le nom d’une famille, et qui se transmettant avec un titre, font partie, pour ainsi dire, d’une tradition. Ces traces du passé tendent à disparaître. L’expropriation abat ces grandes demeures aussi bien que les masures. Dans un bois où l’on perce des allées, la hache frappe également les humbles taillis et les hautes futaies.

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À propos deCollection XIX
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Léon Laurent-Pichat
Gaston
I
Les maisons à Paris changent souvent de maîtres ; la propriété s’y déplace comme la fortune. Il reste bien peu de ces hôtels qui porten t le nom d’une famille, et qui se transmettant avec un titre, font partie, pour ainsi dire, d’une tradition. Ces traces du passé tendent à disparaître. L’expropriation abat ces grandes demeures aussi bien que les masures. Dans un bois où l’on perce des allées, la hache frappe également les humbles taillis et les hautes futaies. La propriété , depuis quelques années, a subi de graves atteintes. Elle a perdu cette force de résistance qu’elle trouvait dans le sol même où elle était établie ; le droit immuable qui se mêlait au mortier de ses fondations n’existe plus dans son intégrité. La pierre de taille n’a plus de stabilité et le moellon s’échafaude sur un terrain mouvant. Le faubourg Saint-Germain verra peut-être quelque jour la pioche municipale ravager ses solitudes. La vie bruyante e nvahira ces vastes hôtels où se réfugie une caste dédaigneuse, qui méprise les homm es de son temps et les idées de son époque, qui ne veut pas même connaître ce qu’el le hait, et qui depuis 89 semble assister à une sorte de longue émeute. Les ombres des dieux de l’Olympe doivent croire également que le christianisme est un schisme absur de qui dure depuis dix-huit cents ans, et Jupiter, plein d’années, se refuse à lire l ’Évangile. Les hôtels aristocratiques situés sur la rive gauche de la Seine changent rare ment de maîtres ; on les transmet avec les patrimoines héréditaires. Il arrive quelqu efois cependant qu’une famille s’écroule, et dans le courant rapide qui entraîne la société, il est difficile de retrouver les lieux mêmes où les faits d’une histoire se sont accomplis. L’hôtel de Simore-Sabaillan fut vendu il y a une dizaine d’années. Il était situé sur le quai d’Orsay. On ne sait plus rien de cette famille éteinte, et l’habitation même où se passa l’histoire que nous allons raconter est méconnaissable aujourd’hui. La population parisienne, faite de curiosité et d’oubli, ne se rappelle plus cette demeure, qui cependant occupa l’attention de la ville, il y a vingt ans en viron. La foule s’y porta avec empressement ; la police suffisait à peine à la con tenir : un mystère dramatique planait sur ses murailles. Sur le quai et dans la rue de Li lle, la circulation fut interrompue plus d’une fois. On parlait dans les groupes ; on y raco ntait des choses terribles. Les domestiques du voisinage étaient les oracles de ces conciliabules. Il s’agissait d’une sombre aventure ; les gens du quartier disaient ce qu’ils savaient et ce qu’ils ne savaient pas ; on supposait ; on commentait ; l’animation était grande, et cette irritation particulière aux masses ombrageuses et inquiètes de justice mena çait une maison silencieuse et fermée. Cela dura huit jours. Quand plus tard l’hôt el fut vendu, les curieux reparurent encore. Ils virent des ouvriers occupés à réparer c ette vieille demeure et à enlever les traces du. passé. La chose faite, Paris n’y pensa plus. Vers 1846, l’hôtel dont nous parlons passait pour un des plus somptueux du faubourg Saint-Germain. Le marquis de Simore-Sabaillan possé dait une fortune considérable, et l’état de sa maison avait eu des éclats de splendeur magnifique. Depuis plusieurs années déjà cette demeure paraissait moins brillante ; on eût dit que ses habitants évitaient d’attirer l’attention sur leur vie et le bruit autour de leur nom. Une vaste porte s’ouvrait, du côté de la rue de Lille, sur une cour immense et morne, qui ne connaissait plus le retentissement des fêtes. Le matin les cochers tiraient des équipages oisifs du fond des remises et les époussetaient ave c ennui ; les palefreniers pansaient des chevaux pleins de santé, qui ne connaissaient p lus guère que la promenade au Champ de Mars, sous la conduite des gens d’écurie ; et le gros suisse, enfoui dans sa loge, n’étant plus dérangé par les réceptions et pa r les visites, entretenait, pour se distraire, des arbustes en caisse dont le nombre au gmentait chaque jour. Les pavés
déchaussés de la cour se garnissaient d’herbe, et les gonds de la porte, qui se rouillaient, grinçaient de mauvaise humeur, quand par hasard on voulait ouvrir les deux battants. Les domestiques allaient et venaient, à peu près libres, tous bien tenus du reste, gras et joyeux, et montrant par cette gaieté même combien ils restaient étrangers aux soucis de leurs maîtres. Le bruit et la joie s’arrêtaient à l’antichambre ; au delà tout était silence. Le jardin de l’hôtel donnait sur le quai. Dans les temps heureux, les grands arbres, habilement taillés, permettaient aux balcons et aux fenêtres de jouir de la vue de la rivière et des Tuileries. L’air circulait au milieu des allées bien entretenues, dont le sable jaune faisait ressortir des pelouses de gazon anglais, des corbeilles de fleurs éclatantes et des parterres joyeux. Le passant s’arrêtait devant ce luxe de verdure, si rare à Paris ; il admirait ce séjour et portait envie à ceux que le s ort semblait avoir si merveilleusement favorisés. On vit même, à plusieurs reprises, des n ourrices opulentes promener des enfants maladifs le long de la terrasse qui bordait le quai, et bercer de pâles petits êtres qui portaient au cou de gros hochets d’argent guilloché. Vers l’époque où notre récit commence, l’aspect du jardin n’était plus le même. La tristesse et l’abandon y régnaient. Les arbres sans direction, livrés à eux-mêmes, masquaient toutes les perspectives et cachaient la maison. Le gazon n’était plus que de l’herbe. Il poussait au hasard, envahi par les foll es végétations. Certaines places se trouvaient rongées par de larges dartres sèches et jaunes ; d’autres présentaient une luxuriance confuse ; les mauvaises graines y croiss aient à l’envi, débordaient dans les allées et à chaque saison se multipliaient en jetant partout leurs semences parasites. Les fleurs étaient mortes. D’année en année, elles s’ét aient ressemées d’elles-mêmes tristement, s’étaient traînées sur une terre ingrate, puis avaient dépéri en perdant petit à petit toutes les splendeurs de la culture : retombé es dans leur simplicité sauvage, elles s’étaient vues étouffées par les herbes brutales et plus fortes qu’elles. Les hommes dégénèrent ainsi que les plantes ; les familles déc linent tout en se propageant ; elles perdent l’énergie, l’honneur, la vertu, et retombent à l’état primitif, cédant la place à des végétations nouvelles et plus vigoureuses. La giroflée des champs, la robuste paysanne qui se plaît sur les toits des villages, était arbo rée sur le mur, à l’extérieur, comme l’étendard même de cette solitude. Elle s’agitait a u vent entre les fentes des pierres et souriait avec indifférence des soucis qui pesaient sur les maîtres de cet illustre hôtel. Les arbres touffus ne permettaient plus de voir la façade imposante de cette demeure. L’œil qui aurait pénétré à travers ce fouillis de verdure n’eût rien aperçu que des volets à demi fermés sur des fenêtres closes, au-dessus desquelles les armes de la famille des Simore-Sabaillan paraissaient en saillie sur des éc ussons de pierre. Les Simore-Sabaillan avaient jadis guerroyé contre les Sarrasins et contre les Anglais ; ils avaient fait toutes les guerres des Armagnacs, et souvent s’étaient alliés à cette famille turbulente ; un Sabaillan avait servi sous le bâtard d’Armagnac et sousle baron,deux aventuriers un peu bandits. Les armes des Simore-Sabaillan portaie ntd’or à la fasce de gueules, accompagne de trois têtes de loups au naturel. Leur devise était :Mascula virtus. Leur arrogance de ne pas mentir au tempérament de leur race et d’avoir toujours des mâles se montrait bien là. Les grilles du perron, dont le s marches étaient garnies de mousse, portaient dans leurs entrelacs de fer deux S élégam ment croisés, et surmontés de la couronne de marquis. On était au printemps ; le mois de mai touchait à sa fin. L’aube pâle et fraîche colorait à peine les arbres du jardin, dont les feuilles com mençaient à s’ouvrir. La verdure de la jeune saison formait un contraste pénible avec les feuilles mortes de l’automne qui s’étaient amoncelées dans les allées et faisaient un fumier humide, tassé par les pluies. Les oiseaux joyeux s’éveillaient dans les branches et voletaient déjà comme pour choisir
la place de leurs nids. L’hôtel semblait encore endormi. Cependant aux fenêtres situées au-dessus du perron, on pouvait distinguer la lumière d’une lampe. Le gr and salon avait été éclairé toute la nuit, et, à côté, à travers la croisée placée à gau che, une lueur plus faible révélait la présence d’une veilleuse. Il y avait un malade dans la maison. Un valet de chambre entra dans le salon où la lampe brûlait encore. Il y trouva un jeune homme qui, devant une glace, réparait le désordre d’une nuit qu’il avait passée tout habillé, soit à veiller dans la chambre voisine, so it à prendre un peu de repos sur un canapé dont le désordre attestait un sommeil souvent interrompu. Le domestique se mit à battre les coussins affaissé s, et à replier une couverture qui traînait sur le tapis. — Monsieur le docteur, dit-il, comment va monsieur le vicomte, ce matin ? — Mieux. Cette nuit a été meilleure que les précédentes. — Madame la comtesse n’a besoin de rien ? — Envoyez-lui sa femme de chambre ; elle est très-fatiguée. — Monsieur n’a rien à m’ordonner ? — Rien. Merci. Le valet de chambre sortit.  — Pauvre mère ! s’écria le médecin quand il fut se ul. Pauvre enfant ! Il a moins souffert cette nuit ; mais la maladie ne veut point céder. Elle marche toujours, lente, mais inflexible. Je ne puis rien contre elle ; je la voi s, je la combats et je me sais vaincu d’avance. Il est des gens qui disent que notre scie nce est aveugle ; hélas ! ils se trompent : nos efforts sont souvent inutiles et nos soins stériles, c’est vrai ; quant au mal, il nous trompe rarement, et nous suivons ses progrès avec une lucidité désespérante. Au milieu de ces réflexions, il s’assit plein d’accablement, cédant plutôt à la tristesse de son âme qu’à la fatigue de son corps. Ce médecin pouvait avoir trente ans. Il était grand et mince. Ses manières dénotaient une aisance et une distinction naturelles. Sa voix ferme et douce montrait l’union de la force et de la bonté. Au premier abord, la jeunesse apparaissait sur sa figure sans rides, sur son front bien développé, et dans son regard la fierté et la bienveillance se confondaient. Quand on examinait plus attentivement cette tête, on y découvrait les traces du travail. A la fraîcheur juvénile du visag e avait succédé la noble pâleur que l’étude laisse après elle. C’étaient les préoccupations d’une carrière à suivre, d’une vie à créer, la lutte du pauvre pour conquérir l’indépend ance, l’inquiétude d’une ambition toujours en éveil, l’énergie d’un homme qui a compris et accepté son devoir, la patience d’une âme héroïque qui, dès la première nuit où elle s’est penchée sur les secrets de la science, a voulu s’imposer la plus rude tâche, et n’a rêvé le premier rang que pour faire le bien avec une autorité souveraine. L’œil noir du jeune médecin était plein de pensées. Le plaisir n’existait point pour lui ; il n’avait pas eu de temps à livrer à la folie. Les grandes tâches absorbent tout entiers ceux qui en acceptent le fardeau. Certains êtres sont réservés à une sorte de souffrance bénie qui les ac cable et les console à la fois. Ils traversent ce monde égoïste, dévorés par le dévouem ent ; personne ne juge et ne reconnaît cette ardeur qui les brûle, ce feu moral qui les pousse en avant : s’ils demeurent obscurs, on les méprise ; s’ils deviennent puissants, on les admire ; jamais on ne les apprécie à leur juste valeur ; c’est leur fo rce et non leur vertu que la foule respecte : pauvres, ce sont des fous ; riches, ils paraissent ce qu’ils veulent paraître, excepté ce qu’ils sont réellement. Leur vie demeure en proie aux angoisses de la vérité méconnue, aux douleurs de la probité dédaignée ; il s font le bien sans récompense ; mais la conscience intime, ce justicier plus doux que sévère, et sur lequel on compte trop
souvent pour punir les crimes inconnus, soutient et rassure, sans leur faire défaut, ceux qui osent s’acquitter de leur devoir humain avec courage et sans espoir de salaire. Le profil du jeune médecin était correct et pur com me celui d’une médaille antique : le nez droit, la bouche bien dessinée, assez grande, bienveillante ; des lèvres fraîches qui laissaient voir des dents blanches comme celles d’u n enfant ; des cils et des sourcils noirs ; l’œil bien ouvert et velouté, regardant tou jours droit, sans arrogance et sans crainte. L’ensemble de sa physionomie offrait le ca ractère de la franchise. Fidèle aux convenances de sa profession, il ne portait ni favo ris, ni moustaches. Après la nuit qui venait de s’écouler, une teinte bleue répandue sur le bas de sa figure annonçait une barbe bien fournie. Une particularité attirait l’attention sur ce jeune homme : ses cheveux, abondants et pleins de force, étaient tout gris. Au lieu de le v ieillir, cette étrangeté le rajeunissait au contraire et ajoutait encore à la douceur naturelle de son air. La mise du docteur était simple, sans négligence et sans recherche : son costume noir n’avait rien d’affecté ; toute autre tenue eût paru prétentieuse. Le vêtement s’accommodait parfaitement à la distinction-générale de la personne. Notre société est pleine d’impatients qui ont fait le serment d’Annibal, esprits forts qui méprisent leurs semblables et font des infamies pou r être conséquents avec de faux principes et rester à la hauteur de leur expérience précoce. La peur d’être dupes les jette dans l’intrigue ; ce sont les sots de la corruption . Ils professent des doctrines désenchantées et deviennent l’effroi des imbéciles. Ils ne recherchent en somme que l’argent et les places, et pour avoir le droit d’écraser impunément les lois de la justice et les règles du bien, ils proclament des aphorismes a udacieux, et font croire au vulgaire que leur esprit plane de très-haut sur ce monde, af in qu’on ne les voie pas se souiller dans toutes les fanges. On a eu le tort de composer avec ces caractères des types de force, sortes de révoltés sociaux, Manfreds de la r éalité, Satans de la vie pratique ; ils ressemblent bien plutôt à certains monstres du crim e qui ont eu leur heure de mode, et sur lesquels on a voulu jeter aussi l’intérêt, en leur donnant des facultés supérieures mal employées et en cherchant à rendre la société responsable de leurs forfaits. L’humanité est imparfaite, il faut l’avouer ; les améliorations sont lentes et rencontrent des obstacles dans les régimes politiques qui nous régissent ; c’ est vrai ; mais n’eussions-nous que l’instinct pour nous guider, cela suffirait à enlever aux criminels leur auréole et aux bas intrigants leur prestige. Le médecin que nous venons de mettre en scène et qu e nous voulons faire comprendre tout entier s’était trouvé dans les cond itions de révolte les plus favorables. Intelligence supérieure, facultés élevées, ambition de parvenir, il avait tout. La pauvreté s’était appesantie sur lui. Il n’était pas seul sur cette terre, et la responsabilité d’une existence précieuse pesait sur sa vie. Cependant, à l’âge où chacun embrasse son avenir d’un coup d’œil, à l’heure où les impatients dont nous parlons plus haut secouent les obstacles et se débarrassent du poids de la solidarité humaine, il avait, lui, accepté tous les devoirs de ce monde et ajouté aux gênes de sa carrière difficile le surcroît des charges morales. Dès ce moment, il fit acte de puissance et fut en possession du levier souverain. Tous ceux qui choisissent cette voie ardue n’arrivent pas à la gloire du héros, mais ils se trouvent à l’abri des dégoûts honteux e t des désespoirs maladifs. Leur âme ne craint point l’amertume et leur vieillesse sourit d’avance à la destinée. Le médecin resta longtemps plongé dans ses réflexions. Il écoutait par instants, l’oreille tendue du côté de la chambre qui donnait dans le sa lon et dont la porte était ouverte. Aucun bruit n’arrivait à lui. Il poussa un long sou pir, essuya ses yeux où venaient de monter quelques larmes, et se leva. Il se dirigea v ers le lieu qui occupait son attention.
Au moment où il allait entrer, une femme parut, lui fit signe de se taire et s’avança, dans le salon à pas mesurés.  — Il dort ! murmura-t-elle tout bas. Ah ! Monsieur , soyez béni pour cette nuit bienfaisante que je vous dois. Cette femme, que le valet de chambre avait appelée madame la comtesse, était jeune et belle. Elle avait environ vingt-cinq ans. Une longue robe en forme de peignoir cachait une taille élégante ; des cheveux châtains, relevés et en désordre, étaient à peine retenus par un petit bonnet de dentelles ; leur masse descendait sur un cou blanc, bien dégagé, plein et pur. Le front, libre, était assez bas. Le visage, pâli par les veilles, un peu maigri, présentait l’ovale le plus rare et le plus correct. Deux grands yeux d’un bleu foncé étaient rougis par les larmes, et les paupières gonflées attestaient une douleur assidue et des inquiétudes prolongées. La bouche, gracieuse et triste, ne connaissait plus le sourire qui, en tout autre temps, devait lui être naturel. Le charme, dans ce qu’il a de plus insaisissable, régnait sur toute cette personne. El le s’assit par un mouvement de lassitude capable d’arracher des pleurs. Ses deux m ains fluettes, où l’on distinguait le réseau bleu des veines, sortaient des larges manche s de sa robe, qui laissaient voir également deux bras pâles et fermes, où toute la fo rce nerveuse de cette femme se trouvait résumée. Elle cacha sa figure dans un mouchoir froissé et humide, et chercha à étouffer des sanglots. Le médecin s’approcha d’elle. — Du courage, Madame ; nous avons obtenu cette nuit un bien inespéré. Je crois qu’il se prolongera. Je vous demande en grâce de prendre un peu de repos. Votre femme de chambre est prévenue. Profitez de l’amélioration su rvenue dans l’état de notre cher enfant ; ménagez vos forces : si ce n’est point par prudence, que ce soit par devoir ; si ce n’est pas pour votre santé, que ce soit pour la sienne. Et le médecin indiqua de la main la chambre du mala de. Ces paroles, dites d’un ton ferme et doux, produisirent un grand effet. La comt esse se leva d’un air de confiance, essuya ses yeux et tendit la main au docteur. — Vous avez raison, merci... Je vous obéirai. On sentait par cette réponse que tout l’espoir de cette femme reposait sur cet homme. Brisée par la lutte, elle se raccrochait à lui et cédait à sa volonté. Elle essaya de sourire et rentra dans la chambre de son enfant. Le médecin suivit d’un regard plein d’attendrissement ce beau corps harmonieux qui se traînait avec une noblesse accablée. Après un moment de réflexion, il se décida à la suivre. La chambre était en désordre. Tous les meubles, encombrés de fioles et de bouteilles, de joujoux dispersés, de tasses et de linges, offraient l’aspect de la plus triste confusion. Le lit où reposait le malade révélait l’orgueil d’une famille qui honore son héritier dès sa première enfance. Un large rideau de mousseline bla nche ornée de dentelles, et qui descendait d’une flèche où des rubans bleus le rete naient, enveloppait la barcelonnette du pauvre petit vicomte. Le médecin s’approcha sans bruit ; il trouva la mère agenouillée à la tête du lit, les mains jointes, en prière. Il entr’ouvrit le rideau ; elle se releva et suivit haletante le regard du docteur. Un être, dont il eû t été difficile de déterminer l’âge, était là, étendu, chétif, maigre, décoloré. Il pouvait êt re dans sa troisième année ; mais le défaut de développement empêchait de rien distingue r. La tête, trop grosse pour le corps, au lieu des grâces enfantines et charmantes des premiers mois de la vie, présentait des traits déjà caractérisés comme ceux d’un petit vieillard : le nez très-accusé entre deux rides bien marquées ; le teint grisâtre et terreux. L’enfant avait les yeux fermés, la respiration agitée, et l’affaissement de la maladie pesait sur lui comme un orage sur une fleur. Deux petits bras étiques sorta ient des draps, et une main effilée et noueuse se crispait sur un polichinelle rouge, boui li de santé. Le médecin devina
l’attention dont il était l’objet ; sa figure n’exp rima aucune émotion. Il se retourna tranquillement après avoir refermé les rideaux, et fit un geste rassurant à la mère. — Il restera dans cet état quelques heures encore ; profitez-en. Je reviendrai bientôt. — Le plus tôt possible, n’est-ce pas ? — Je vais voir ma mère, visiter quelques malades, et j’accours. — Oh ! merci.  — Vous n’avez pas de recommandations à me faire, M adame. La preuve que votre enfant va mieux, c’est que je le quitte. Cette sant é m’est précieuse, vous le savez. Pauvre petit Gaston ! Le nom qu’il porte me le rend plus cher encore ; c’est le mien. L’œil de la mère s’attachait sur le médecin avec anxiété ; elle voulait deviner sa pensée et lire dans son âme au delà de ses paroles. Il dem eurait impassible, sans affectation, sans roideur, et montrait un calme qui aurait rassu ré tous les regards, excepté ceux d’une mère.  — Encore une question, docteur, dit-elle d’un air plein de douceur, mais sous lequel se cachait un grand effroi. — Parlez, Madame.  — Vous me répondrez avec franchise, n’est-ce pas ? Dût la vérité être cruelle, vous me la direz. — Vous ai-je jamais trompée ?  — Jamais. Aussi je vous demande pardon de vous torturer ainsi par ma curiosité ! A toute heure je vous interroge avec avidité, mais au ssi l’état de cette affreuse maladie change à toute heure. Vous partez rassuré, et vous m’avez communiqué la confiance qui est en vous ; c’est vrai : j’espère ! Mais la crise favorable de cette nuit offre-t-elle des chances sérieuses ? Le mieux survenu dans la position de mon fils est-il définitif ? Est-ce le commencement d’une guérison ? Ou bien n’est-ce q u’un repos de hasard, une halte d’un moment dans cette voie douloureuse que nous avons tant de fois suivie ? Que de fois j’ai prié, après des nuits pareilles, pour cet enfant et pour les autres, remerciant Dieu d’avoir eu enfin pitié de moi ; et quand le malade se réveillait, je m’apercevais que ce sommeil avait été trompeur et que le mal était implacable. Docteur, je ne veux plus me nourrir d’illusions ; ces courtes espérances me tuent. Répondez-moi. — Madame, j’appliquerai aux médecins ce que disent les sages : nous n’avons à nous que l’heure présente ; heureux encore si nous savons apprécier ce moment fugitif. Je ne puis vous laisser croire que la maladie touche à sa fin ; je ne le pense pas. Avec vous, je partage toutes les alarmes, comme je partage le saint devoir de lutter contre la maladie. Nous sommes seuls, et la raison nous commande de me ttre à profit les heures rapides dont vous semblez vouloir refuser le bénéfice. Vous êtes épuisée de fatigue ; il faut vous reposer. Ce répit qui nous est accordé est la grâce la plus précieuse. Si ce n’est pas le salut de l’enfant, c’est la santé de la mère. Que d eviendrions-nous si vous tombiez malade ? Ne jouons pas avec la vie et ne gaspillons point les bonnes heures. Obéissez-moi, Madame, ma science est peu de chose ; mais mon dévouement m’inspire bien. La comtesse tenait ses grands yeux bleus fixés sur le médecin. Cette voix grave et bienveillante la calmait peu à peu ; son regard éta it inquiet et docile. L’énergie de son âme, brisée par tant de luttes, ne se réveillait qu ’à la parole du jeune docteur. Elle se soumettait à sa volonté ; elle lui obéissait par reconnaissance. Lui seul la comprenait, la plaignait, l’assistait. — Vous avez raison, dit-elle. Quand reviendrez-vous ? ajouta-t-elle brusquement. Elle voulait savoir la durée de cette confiance qu’il ch erchait à mettre en elle. Il saisit son intention.  — Je n’ai besoin d’être ici que ce soir ; si je re viens plus tôt, ce sera par prudence.
Comptez sur moi. — Vous n’ordonnez rien ? — C’est inutile. — Si Gaston se réveillait ? Toutes ces questions avaient pour but de tenter le docteur dans le cas où il aurait voulu cacher une inquiétude. Il ne se laissa pas prendre à ces ruses maternelles. — Soyez sans inquiétude. J’apporterai moi-même ce qu’il faut. Adieu, n’oubliez pas la prescription que je vous laisse et qui vous concerne ; c’est la seule ordonnance à laquelle je tienne pour le moment. — Adieu, docteur, je me suis révoltée, mais je me soumets. A ce soir. La comtesse tendit la main au jeune docteur qui se retira.  — Pauvre enfant, se dit-il en traversant les vaste s salons abandonnés, il vit de la santé de sa mère. Puisse-t-il ne pas l’emporter avec lui ! Il ne rencontra dans les appartements déserts que des domestiques qui époussetaient et balayaient. En sortant de l’antichambre, il se t rouva au pied du large escalier qui menait aux étages supérieurs, partie habitée par le marquis de Simore-Sabaillan et par son fils. Au moment où le docteur se disposait à ouvrir la porte vitrée qui conduisait à la cour, il aperçut sur les marches un homme qui montait lentement. Ce personnage était petit, large d’épaules et voûté . Ses jambes se traînaient lourdement et pesaient sur les dalles. A cette sorte de paralysie semblait se joindre un embarras résultant de l’ivresse. Le docteur maintin t la porte ouverte et attendit. Il paraissait vouloir examiner avec attention celui qui rentrait à cette heure matinale, sous le poids d’une nuit d’orgie, hébété et comme abruti. C’était un homme jeune, de l’âge du docteur, à peu près, aux cheveux châtains, à la barbe rare, aux yeux éraillés, aux traits ridés, à la face plaquée de jaune et de rouge. Sa b ouche, affectée d’un tremblement nerveux, mâchonnait un bout de cigare éteint. Son c hapeau était enfoncé et rejeté en arrière, sa mise en désordre, et d’une main petite et sèche il tenait une grosse canne plombée avec laquelle il essayait d’assurer sa marche, tâtant l’escalier devant lui, comme un aveugle. Ce nouveau venu leva sur le médecin des yeux clignotants, clairs et vitreux, sans sourcils et humides. Le regard manifesta une sorte d’étonnement idiot, et l’individu entra. Le docteur, qui avait salué sans que son salut lui eût été rendu, secoua la tête et s’arrêta sur le perron. Sa figure exprimait le dégoût et la tristesse. Avant que la porte se refermât, il entendit une voix éraillée et sourde qui appelait avec brutalité : — Louis ! Louis ! — Me voici, monsieur le comte ! répondit un domestique du fond des appartements du premier étage. Cet homme qui venait de rentrer était le père du pauvre enfant malade, le mari de cette mère dévouée et brisée de douleur. Le médecin descendit lentement les marches qui mena ient à la cour. Une réflexion poignante occupait son esprit. Le coup d’œil de physiologiste qu’il venait de jete r sur le comte de Simore-Sabaillan portait un arrêt fatal. Quand il fut au dernier deg ré de l’escalier, il se retourna vers cette maison avec une profonde pitié. Tous les secrets d’une famille lui avaient été révélés par la vue d’un homme. Le jeune docteur n’était pas de ceux qui méprisent ou qui haïssent : les mauvais sentiments ne hantaient point son âme ; il était de ceux qui s’attendrissent. Il plaignit cette malheureuse comtesse qui poursuivait un double espoir dans la vie de son fils : elle voulait conserver un enfant pour son cœur de mère et un héritier pour perpétuer la race dont elle portait le nom. — Cette femme doit connaître toutes les douleurs, se dit-il, elle est seule et n’a qu’un