Gaule et Rome : légende nationale... / Casimir Pertus,...

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E. Lachaud (Paris). 1872. 1 vol. (X-348 p.) ; in-16.
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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CASIMIR PKRTIÎS
IM'AKAT PK l*Af»l>l'MII. lli»M;»lslî
GAULE ET ROME
LKGKNDK NATIONALE
Prologue — La parolo — La lyre
Le glaive — Lo signal —Le soulèvement
L'attaque — La nuit de l'incendie
Avaricum —L'oeuf de serpent
Oergovle — L'épée do César — Alésia
Epilogue
PARIS
E. LACHAUD, LUïRAlUK-ÉDITEUll
•1, PLACK DU 1ÏIKATHK-FIIANÇAIS
1872
Tou* Jroils réservés
CxAULE ET ROME
DU MftMIC AUTKUR
l.m Kcltt s portiques, :i° édition ((^>ii/s<V).
/et /.i/i'i'.< rViSiVs. in'i'iiu'^, dix-huitième sièrle : André Clié-ltier,
tiilln'il il M;i!til.-ltM\
La Satire du dir-neuvième S'ôclc, :fc édition.
Vit'tihr de Sophocle, traduit littéralement en vers. Première série :
Klivliv, Anli^one.
>Ct>i:drrt>crr/, tr:iji»'■ <li*■ en einq aeles
l'OUn PAKAlTIii: PHOCHAINT.MKNÏ.
l'rance et l'russe. Le Pusse, le Présent, ''Avenir. Poèmes
nationaux.
l'icdhc ,7c Sophork, deuxième série : Olalipe roi, ( 4'Mipe à Colonne,
les Traeliiitiennes; troisième série : Aj;ix, Philoetète et un
travail sur Sophocle.
/.a Lyres brisi'es, poèmes, dix-neuvième siècle : Millevoye,
Kseov^se, Fdisu Mereieur, llé^ésippe Mm eau.
l'N l'IlKI'AIlATiON.
Ij'i Mueres, poésies.
Les Expiations, petites épopées.
l'.iri-, —Typographie A. Htr.Ni ven, ru? du liouîcvarl, 7.
CASIMIH PKllTUS
in'lil'.ii il i ' \i: tbt'M i » uiv^w?
GAULE ET ROME
LRGKNDK NATIONALE
Prologue —La parole — La lyro
Loglaivo — Le signal—Le soulèvement
L'allaquo — La nuit de l'incendie.
Avaricum —L'oeuf de serpent
Gorgovie — L'épéo do César — A16Yia
Epilogue
PARIS /
E. LAGHAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
1, I'I AIE MI HII£ATI\F.-VUAXO.US
1872
Ton= droits ri'«rvt?s
PREFACE
Après les cruels événements que nous venons de traverser,
ces mots se trouvent dans toutes les bouches : « La Franco
doit être régénérée. » Mais, si le sort des armes ne nous eût
point été contraire; si, au lieu de voir les Prussiens à Paris,
nous étions allés à Berlin, comme beaucoup se le promet-
taient, en vociférant dans les rues ces cris irréfléchis et, di-
sons le mot, insensés, que l'écho lointain nous renvoie iro-
niquement, il notre grande confusion; si enfin la France eût,
de son épée, forcé, comme tant de fois, la balance du destin à
pencher de son côté, toutes les voix se seraient élevées, dans
l'enthousiasme du triomphe et de l'orgueil, pour proclamer
que nous étions toujours lo grand peuple marchant à la tète
des autres nations; personne n'eût osé dire que notre pays
courait à une pente fatale. Et pourtant le mal, que nos revers
nous ont en quelque sorte dévoilé, existait déjà depuis long-
temps. Dès nos succès en Crimée et en Italie, la France, qui
apparaissait encore victorieuse, était déjà rongée par l'ulcère
qui se développait graduellement dans son sein. Depuis plus
de vingt ans, elle avait contracté cette maladie, qui, tôt ou
a
H rmiFACi:.
lard, devait éclater dans une horrible crise; depuis plus de
vingt ans, en aspirant îles idées impures, qui sont pour l'es-
prit ce que les miasmes délétères sont pour le corps, elle
s'empoisonnait et perdait, chaque jour, de ses forces viriles.
Aux grandes et nobles aspirations avait succédé chez elle
l'appétit des jouissances matérielles : chacun courait, par
n'importe quelle route, après la fortune qui peut les pro-
curer.
Cette dépravation devait naturellement envahir aussi la
littérature, qui est toujours l'expression de son époque : à
l'exception de quelques rares esprits et de quelques vétérans
éméiites, qui comptent encore parmi eux un grand génie,
les écrivains, en suivant l'entraînement de leurs contempo-
rains, se mirent à improviser des oeuvres malsaines, qui leur
improvisaient îles succès «'escomptant en espèces sonnantes
et leur ouvrant ainsi les portes du jardin des délices, où les
intelligences et les coeurs s'énervaient. Nos l'hryncs mo-
dernes devinrent les Muses de ces rapsodes d'un nouveau
genre, et leurs boudoirs constituèrent le Parnasse qu'ils se
hâtaient de gravir, sûrs d'y trouver facilement des inspira-
tions. La littérature, enlin, se lit l'écho des alcôves de ces
daines. Triste littérature, il faut l'avouer! On glissa peu à
peu sur la pente; on mit la morale en paradoxes et la dé-
bauche en maximes; on haussa les épaules devant les grands
sentiments; on bafoua la vertu; on ridiculisa l'héroïsme, et
l'on ouvrit aux lettres une nouvelle ère de gloire dont l'opéra
bouffe devait être le triomphe !
C'est à ce courant que, parmi tant de fruits secs do nos
lycées, se 'laissèrent aller quelques jeunes intelligences qui,
douées d'heureuses facultés, auraient pu produire, par la
PRtiFACK. m
réflexion et le travail, des oeuvres dignes d'une renommée
durable, s'ils n'eussent pas préféré s'élancer à toute vnpcur,
et sans grands bagages, sur un chemin où ils allaient promp-
tcnient atteindre leur but, en se faisant une réputation hâ-
tive et bruyante, mais qui ne devait durer guère plus que lo
temps qu'ils mettaient à la conquérir.
Cependant il y en eut un petit nombre qui surent résister à
ce courant et qui auraient même voulu pouvoir l'arrêter, dans
la prévision des conséquences désastreuses qu'amènerait in-
dubitablement ce renversement de toutes les notions vraies.
L'auteur de ce livre comptait parmi les plus humbles de
ces travailleurs qui méditaient en silence des oeuvres capables
de réagir contre ces productions faciles, nous emportant si
loin de nos grandes gloires littéraires! Voilà pourquoi il a
entrepris son poëme de Gaule et Rome, qui, par son carac-
tère éminetmnent national, pourrait intéresser les lecteurs,
en ressuscitant sous leurs yeux les gigantesques luttes des
vieux Gaulois, nos pères, si passionnés pour la liberté, contre
les Romains, ces cruels ravisseurs de l'indépendance des
peuples, et en ranimant cette belle et grande figure de Ver-
cingétorix, que celle do César, son heureux vainqueur, a trop
longtemps dérobée à nos regards. Les Allemands ont lo cé-
lèbre Hardil d'Ilermann, écrit par Klopstock en l'honneur do
ce vieux Germain, connu dans l'antiquité sous le nom d'Ar-
minius, qui est pour eux ce qu'est pour nous Vercingétorix,
le lierez légendaire; et, dans notre pays, aucun poëme n'a
encore dignement célébré la gloire du plus ancien de nos
illustres aïeux! Ce n'est pas que, dans ces derniers temps,
plusieurs tentatives n'aient été faites; l'Académie a même, il
y a quelques années, proposé Vercingétorix, comtno sujet du
i» PRÉFACE.
concours de poésie; mais aucune pièce n'a été jugée digne
d'être couronnée; et cela s'explique aisément : le cadre dans
lequel devaient se renfermer les poètes était trop étroit pour
le sujet qu'ils avaient à traiter; un petit tableau ne pouvait
suffire à la peinture des luttes homériques soutenues par
noire héros; il fallait una toile d'une grande dimension; ce
n'était pas dans un poëme de deux cents vers qu'il était pos-
sible de faire revivre dans toute sa splendeur l'intrépide
adversaire de César : le vaste champ d'une épopée devait s'ou-
vrir devant les pas do ce sublime revenant de la gloire.
Une épopée! va-t-on s'écrier; mais c'est là un genre do
poésie qui n'est plus de notre époque! L'auteur de ce poëme a
prévu cette exclamation, poussée par l'irréflexion d'un grand
nombre de gens dont les idées n'ont pas été assez mûries
par l'étude et l'observation. 11 n'ignore pas non plus la pré-
■ntion d'une certaine crilique qui a fait de l'épopée une
.-orte de création merveilleuse, réservée seulement à certains
âges de l'humanité. D'après elle, una épopée no sort pas spon-
tanément du génie du poëte, comme la Minerve des païens
du cerveau de Jupiter; mais elle est le résultat ou, plutôt,
le produit de l'incubation des siècles, qui la fait éclore à de
longs intervalles; il s'ensuit que Y Iliade et la Divine Comédie
sont les deux seules véritables épopées, et que Vliniide n'a
pas le droit de prendre rang parmi ces oeuvres immortelles.
A cette exclamation et à cette poétique, l'auteur de Gaule et
Rome donnera pour réponse ce qu'il disait au sujet de la tra-
gédie, dans la préface de son Scanderberg, remarqué et ac-
cueilli avec intérêt par l'Académie 1 : «Aucun genre en litté-
1 Voir le rapport de M, Patin, la dans la séance du 8 août 1872.
NIÉFACE. v
rature no meurt, mais tous se transforment. » Un rapido
regard jeté sur les poètes épiques depuis Homère nous con-
vaincra que, tout en restant un peu trop dans l'ornière de
l'imitation, tous se sonc efforcés do mettre leurs oeuvres en
rapport avec le pays et l'époque où ils vivaient.
Homère, qui, d'après les marbres de Paros, existait 907 ans
avant Jésus-Christ, a célébré la guorre de Troie, tombée sous
les coups des Grecs 120') ans avant notre ère, suivant la même
chronologie, et a raconté les pérégrinations d'Ulysse, après
la prise de cette ville. Il eut, aux yeux des anciens, le mérite
d'avoir relaté les traditions théologiques, les noms et l'ori-
gine des peuples et la situation des pays. A co titre, il fut
vraiment lo plus grand poëto national qui ait jamais paru.
Virgile, qui a été l'imitateur d'Homère, a toutefois appro-
prié son épopée à .1 pays et à son temps : il a prêté l'oreille
à toutes les traditions populaires; il a flatté l'orgueil non-seu-
lement de la nation, mais encore des particuliers, en dévoi-
lant l'antique origine de Rome, en consacrant en quelque
sorte, au grand plaisir d'Auguste, les prétentions de Jules
César, qui s'était plu à faire croire que son prénom venait
d'Iule, fils d'Knée, et en donnant satisfaction à certaines fa-
milles patriciennes, qui aimaient à se perdre dans la nuit des
temps : témoin les Cluentius, qui réclamaient pour ancêtre
Cloanthe; les Mcmmius, qui voyaient dans Mnesthée la souche
de leur généalogie; et lesClaudius, qui revendiquaient Clausus
comme le premier de leurs]nobles aïeux. Déplus, ainsi que le
fait judicieusement remarquer Voltaire, Virgile a déployé plus
d'art qu'Homère. La transformation se faisait donc déjà sentir
dans le poète de Mantoue.
Nous ne parlerons pas ici de Stace, auteur de la Thcbaïdf
a.
ri PRÉFACE.
et de l'AchilUidc, ni de Silius Italiens, qui a écrit un poème
épique en dix-sept chants sur la seconde guerre punique :
l'un n'a été que le faible et l'autre le servile imitateur d'Ho-
mère et de Virgile.
Mais voici venir Lucain, qui, avec d'énormes défauts et des
qualités incomparables, va transformcrcomplétement l'épopée
romaine : au merveilleux fourni par les dieux de l'Olympe,
qui n'avaient plus d'adorateurs dans Rome, il fait succéder
la magie, à laquelle on croyait do son temps. « A défaut des
dieux homériques, qui n'interviennent plus dans l'action,
dit l'illustre Villemain, Lucain reçoit do son époque une
croyance vague aux visions, aux apparitions, aux prodige :
c'est le spectre de la Patrie éploréc à l'autre rive du fleuve
que va passer César; c'est Marius levant sa tête au-dessus de
son tombeau brisé, et mettant les laboureurs en fuite; c'est
l'ombre do Julie troublant de ses prédictions fatales le som-
meil de Pompée; c'est enfin cette évocation pleine de terreur
et de mélancolie que fait d'un cadavre, ramassé dans la foule
des morts, cette magicienne que Sextus Pompée va consulter
dans les forêts de la Thessalie. » Il n'est pas nécessaire d'ap-
puyer davantage sur lo changement intervenu dans l'épopéo
chez les Romains.
Do l'antiquité passons au moyen û^ où se présente à nous
Dante Alighicri, tenant à la main sa Divine Comédie: guelfe
ardent, partisan do la faction des Blancs, qui, en lutte avec
cello des Noirs, ne voulaient point ouvrir les portes do Flo-
rence à Charles do Valois, il est chassé de sa patrie et com-
pose, dans son exil, son poëmo où retentit l'écho des guerres
dans lesquelles il a joué un rôle, puisqu'il place en enfer,
avec tous les méchants, les ennemis qui ont causé ses cruelles
PRÉFACB. vu
infortunes. Si, dans sa fiction, il se fait guider par Virgile à
travers le séjour des réprouvés et du purgatoire, il revêt son
épopée d'un tout autre caractère que celui de \'Èncidc.
Après Dante, arrive l'Arioste, auteur de Roland furieux,
poëme où il raconte les exploits des paladins et la folio de
son héros dans la guerre de Charlemaguo contre les Sarra-
sins, et où il mêle le plaisant, et le sérieux et donne, par con-
séquent, à l'épopée une physionomie toute particulière.
Vient, à son tour, leTrissin, qui prend pour sujet do son
poëme l'Italie délivrée des Golhs, et qui, bien qu'il se propose
Homère pour modèle, fait subir quelques changements au
genre dans lequel il écrit, en se montrant plus ménager du
merveilleux.
Arrêtons-nous maintenant quelques instants devant lo
Tasse, lo poète sublime de la Jérusalem (délivrée: nous le
voyons abandonner le merveilleux de l'antiquité, pour em-
ployer avec un rare talent celui qui était en harmonie avec
les croyances de son temps, ouvrant ainsi la voie à Milton et
h Klopslock. Là encore, malgré les traces toujours subsis-
tantes de l'imitation, l'épopée prend une forme inconnue
jusqu'alors.
De l'Italie passons en Portugal, pour suivre un instant
Camoëns sur la route nouvelle qu'il a frayée à l'épopée :
dans ses Lusiades, il no chante pas la guerre; mais, vantant
la gloire de sa patrie, il célèbre la découverte d'un pays, à
l'aide do la navigation, par Vasco de Gama; et, s'il a la mal-
heureuse idée de mettre un moment en scène le merveilleux
de l'antiquité, en dépeignant une île enchantée, où Vénus et
Cupidon, sous les yeux du Père éternel, jettent dans les
bras des Portugais les Néréides amoureuses, il produit quel-
Tin PRÉFACE.
que chose de neuf et do grandiose, lorsqu'il fait surgir du
sein de la mer un fantôme dont la tête touche aux nues, et
qui, entouré des grondements de la tempête, de la fureur des
vents et des feux du tonnerre, menace la flotte osant affronter
des ondes encore vierges du sillage d'un vaisseau, et prédit
tous les malheurs qui se déchaîneront contre les Portugais
audacieux.
Maintenant, arrivons en France; laissons l'auteur de Moïse
courir, comme le dit Despréaux, se noyer dans les mers avec
Pharaon; laissons aussi le père Lcmoyne se perdre dans son
long et insipide poëme de Saint Louis, ou la Sainte Couronne,
cl allons tout droit à Voltaire. L'auteur de Mérope, qui suivit,
pour ainsi dire, pas à pas Virgile, comme en témoignent le
récit que son héros fait des malheurs de la France a la reine
Elisabeth, son apparition en esprit aux enfers, les charmes
qu'exercent sur lui la belle Gabriclle, ainsi que Didon sur
finée, et tant d'autres circonstances trop longues à énumé-
rcr, sentait bien, lorsqu'il écrivait la Ilenriade, la nécessité
de l'innovation dans l'épopée. S'il a eu la maladresse de choi-
sir un héros trop peu éloigné de son temps pour se prêter
à la fiction, il eut recours toutefois à un nouveau genre de
merveilleux : il anima des personnages allégoriques, tels que
la Politique, la Discorde, la Vérité, etc., et par là il trans-
forma jusqu'à un certain point l'épopée. La postérité no ra-
tifia pas le succès d'enthousiasme que lui accordèrent ses
contemporains; si bien que la France est encore considérée
comme n'ayant pas do poemo épique. Kt pourtant il en est
deux qui peuvent protester contre cette opinion : la Chute
d'un ange, par Lamartine, et la Divine Épopée, par Alexandre
Soumet, qui, dans sa description des supplices de l'enfer, est
PRÉFACE. ix
peut-être supérieur au Danto. Mais ces doux poëmcs curent
lo tort d'avoir un caractère religieux dans un siècle d'indif-
férence et de doute, et d'encourir en même temps les fou-
dres de l'Église, pour ne s'être pas renfermés dans les limites
de ses croyances. Il n'en est pas moins vrai que ces deux
livres remarquables, qui ont droit de prendre rang parmi les
poëmes épiques, ont, à tous les points de vue, un tout autre
aspect que les anciennes épopées.
Tout ce qu'on vient do lire tend donc à prouver que lo
poëme épique n'est pas un genre qui doive disparaître,
mais qu'il est dans l'obligation de se conformer à l'esprit du
temps, tout en réagissant contre ses tendances excessives.
Guidé par cette pensée, l'auteur de Gaule et Rome a tenté do
faire un poëme dont la forme et le fond répondissent, clans
une certaine mesure, au goût prononcé que l'on a aujour-
d'hui pour le réalisme, qui, renfermé dans certaines bornes,
peut être 'parfaitement admis par les meilleurs esprits,
à la condition toutefois qu'il no fasse [pas de l'art un
simple îprocédé photographique. L'auteur est donc resté
dans la réalité de l'histoire, tont en introduisant dans
son poëme une fiction qui pût intéresser; et cette fiction, il
a voulu encore qu'elle eût le caractère historique. [Il a
rejeté le merveilleux comme moyen d'action; il a seulement
retracé celui que lui offrait l'époque qu'il avait à décrire. Son
principal but a été do faire ressortir le contraste de César et
do Vercingétorix, dont l'un sacrifie sa patrie i son ambition,
et l'autre sa vie à son pays; dont l'un, sans aucune croyanco
religieuse, marche â travers tous les crimes vers ie but qu'il
s'est marqué, et l'autre, animé d'une foi vive, même dans
ses rovers, entrevoit encore, au delà do la nuit du tombeau,
% PRÉFACE.
une nouvelle tâche que ses dieux le destinent à remplir, parce
qu'il porte, profondément imprimé dans son coeur, le senti-
ment de la justice, et qu'il ne peut douter qu'elle n'ait tôt ou
tard sa sanction. Voilà la foi qui nous manque, de nos jours,
et sans laquelle on ne saurait accomplir rien de grand. Du
reste, celte sanction, dont il vient d'être parlé.', a lieu,
jusqu'à un certain point, sur la terre. Remarquons-le ici :
Vercingétorix, il est vrai, est vaincu par César, qui le fait
étrangler, parce qu'aux bourreaux il faut des victimes; mais
la mort do.Vercingétorix, qui est un crime, se dérobe dans
les ténèbres de la prison de Tullianum, et celle de César, qui
est une expiation, s'étale, au grand jour, devant la majesté
du sénat!
Taris, ce 7 octobre 1872.
GAULE ET ROME
LÉGENDE NATIONALE
PROLOGUE
Mère des vieux Gaulois, vaillante et noble France,
Tournant vers l'avenir ton oeil plein d'assurance,
Do tout temps, tu sentis, dans ton sein agité,
Fermenter et surgir l'esprit de liberté.
De ton généreux liane, de tout temps, tu fis naître
D'intrépides héros par qui l'on peut connaître
Quels mâles sentiments tes enfants aguerris
Ont sucés dans le lait dont tu les as nourris.
Parmi les fiers lutteurs de cette illustre race,
11 en est un surtout dont, a, nos yeux, la trace
Semble se perdre au sein de la nuit du passé,
Comme, en un ciel obscur, le rayon effacé
D'un météore en feu que sa courso lointaino
Emporte en nous jetant sa lueur incertaine•
Ce héros qui, malgré tant de faits éclatants,
Surgit enveloppé dans la brume des temps,
1
2 GAULE ET ROME.
Tel que, dans la vapeur dont l'horizon se couvre,
Se dresse un roc allier qu'a peine l'oeil découvre ;
Ce guerrier, dont l'écho des vieux siècles gaulois
Jusqu'à nous sourdement murmure les exploits,
Ce hardi défenseur de notre territoire,
Qui n'eut qu'un ennemi pour tracer son histoire,
C'est Vercingétorix, l'émule de César
Dans cent combats divers où, bravant le hasard
Et les savants calculs do ce grand capitaine,
11 balança longtemps sa fortune hautaine,
Et disparut enfin, jouet du sort moqueur,
Dans l'ombre que sur lui projeta son vainqueur !
Mais, l'oeil étincelant d'une llamme sacrée,
La Muse des combats, aux héros consacrée,
"Vient, avec tout l'éclat do l'aube au firmament,
L'entourer des splendeurs de son rayonnement ;
Fuis, embouchant pour lui le clairon des batailles,
Réveiller ses soldats aux gigantesques tailles,
Rallumer, un instant, sur leurs fronts résolus
Le soleil radieux des jours qui ne sont plus ;
Et, lui rendant aussi sa flamboyante épéo,
Dérouler devant nous sa brillante épopée 1
LA PAROLE
LA PAROLE
Des champs de Genabum lo jour a disparu ;
Du calme de la nuit leur silence est accru ;
Mais soudain l'on entend des pas furtifs dans l'ombre,
Où glissent des guerriers dissimulant leur nombre,
Et gagnant à la hâte un bois mystérieux
Qui les doit dérober aux regards curieux.
Sur un point reculé do ce lieu solitairo,
Un antro immense s'ouvre et s'étend sous la terre,
Refuge des Gaulois pour leur culte secret,
Et pour tous leurs complots un repaire discret.
A son centre surgit un bloc de pierre énorme,
Qui révèle aux regards un autel par sa forme,
Et porto, aux quatre coins, quatro divinités
Dont saillissent les traits grossièrement sculptés :
0 GMJLB ET ROME,
C'est Tarann, Diou du ciel, dont la main monaçanle
Lance en serpents de feu la foudre éblouissante ;
C'est Ilésus qui, le front tout hérissé de dards,
Agite dans les airs un faisceau d'étendards ;
Fuis Tentâtes, propice aux champs, a l'industrie,
Élevant sur sa tôte une gerbe fleurie ;
Enfin c'est Ogmius, au regard inspiré,
Qui, sous l'auguste aspect d'un vieillard vénéré,
Figure a tous les yeux l'Hercule do la Gaule :
Sous la peau d'un lion qui charge son épaule
Contre le poids des ans tout son corps se roidit ;
Un carquois sur son dos résonne et resplendit ;
Un arc dans une main, dans l'autre une massue,
Poursuivant la conquête en son esprit conçue,
11 parle, et de sa bouche on voit se dérouler
Plusieurs chaînes où l'ambre h l'or viont se môler,
Et qui vont aboutir a l'oreille attentive
De la foule du peuple onchantéo ot captive :
Symbole qui, rendant visiblo «\ tous les yeux
De quel prix l'éloquence était chez nos aïeux,
Leur faisait pressentir à quel glorioux l'ôlo
L'avenir radioux destinait la parole,
Dont la force abattrait le glaivo dos vainqueurs,
El, sans courber los fronts, asservirait les coeurs I
Ce sont donc 1<\ les dieux adorés par nos pères,
Vers lesquels, aspirant h dos jours plus prospères,
Ils viennent su liguer pour rejeter loin d'eux
LA PAROLE. 7
César qui veut charger leur front d'un joug honteux.
De toutes les cités dos députés accourent
Déposer leurs drapeaux sur l'autol qu'ils entourent,
Et, pour mieux assurer lour affranchissement,
Cimontor lour accord par un môme serment.
Aux tremblantes lueurs des torches do résino,
L'énergique fierté sur leurs traits se dessine,
Et porto le reflet du généreux dessein
Qui romplit lour osprit ot soulève lour sein.
Après quelques instants écoulés dans l'attente,
Lorsque, le casquo au front, sous la saie éclatante,
Rs forment, réunis, un ccrclo élineelant,
Un druide au milieu s'avance d'un pas lent,
Portant la serpe d'or pendue a sa ceinture ;
Et, tandis que, courbés dans une humblo posture,
Ils vénèrent on lui l'interprète des dieux,
R tient sa tète haute et, d'un air radieux,
Prononce, en y mêlant une sainte pratique,
Une invocation selon le rite antique ;
Puis un barde le suit qui, sous ses doigts puissants,
Joint les sons de sa rote à ces mâles accents :
0 toi, qui sous tes pieds roules les noirs orages,
Tarann, maître du ciel, secondant nos courages,
Sômo l'épouvante dans l'air !
Pour jetor les Romains dans do sombros alarmes,
Au choc do nos ma Iras, a l'éclat do nos armes,
Môle ta foudre ot son éclair !
S CAULE ET ROME.
Hésus, dieu dos combats, parlago nolro haine ;
Prompt contro l'ennemi qui sur nous se déchaîne,
Cours à travers ses bataillons,
Et dispcrsc-los tous du rovors do ton glaive,
Comme un sombre ouragan rien que d'un soufflo enlève
Los épis loin de leurs sillons I
0 Teutatôs, tu vois ces conquérants avides
Ne laisser sous leurs pas dans nos demeures vides
Que le sang qu'ils ont répandu !
Dans nos plaines contro eux fais germer des épées,
Et fais quo tout notre or entre leurs mains crispées
Glisse comme du plomb fondu !
De ton règne, aujourd'hui, l'espérance est déçue,
Ogmius ! Tends ton arc, soulève ta massue
Contre ces Romains insolents,
Ou bien qu'alors ta bouche, en s'ouvrant menaçante,
Au lieu des doux accents do ta voix ravissante,
Lance sur eux des traits brûlants i
Quand ce chant est fini, les Gaulois le font suivre
De grands cris, en frappant leurs boucliers de cuivre
Du gais ou du matras dont leurs bras sont armés ;
Puis, quand ces vifs transports se sont soudain calmés,
Du cercle des guerriers, qui sur lui se referme,
S'avance un jeune chef à l'air superbe et ferme :
De tous les assistants par l'attente éveillés
LA PAROLE. S)
H attire sur lui les yeux émerveillés.
Il les domino tous do sa haute staturo ;
La vigueur do son corps, d'uno forte structure,
S'acccntuo à travers lo métal assoupli
Des mailles d'une cotto ajustéo et sans pli ;
Sur son cou musculeux un long collier ruissello ;
Son large baudrier d'un or pur étincelle ;
Do riches bracelets ornent ses bras nerveux ;
Sous son casquo d'airain d'épais et longs cboveux
Flottent en ondulant, ainsi qu'uno crinière,
Et sous leurs blonds anneaux cachent sa mentonnière.
Tout son maintien respire une noblo fiort6;
Sur sa figure, où brille uno mâle beauté,
Les poils roux et serrés dont sa lèvre s'ombrage
Ajoutent au reflet do son ardent courage,
Et ses deux grands yeux bleus, sous do larges sourcils,
Lancent de vifs éclairs a travers leurs longs cils :
C'est Vercingétorix ! La main sur une lance,
11 profère bientôt, au milieu du silence,
Co discours, dont sa voix, par son timbre puissant,
Remplit en ses circuits l'antre retentissant :
« Indomptables Gaulois, noble race aguerrie,
« L'heure va donc sonner d'affranchir la patrie,
« D'écraser les tyrans qui voulaient l'avilir !
« Vous l'avez reconnu, trop lehi a s'accomplir,
« Co glorieux projet, ourdi dans lo mystère,
« Exigeait que nos coeurs, plus unis, fissont taire
i.
lu
GAULE ET ROME.
« La sombre défiance ot los rivalités
« Qui n'ont que trop souvent divisé nos cités.
« Aussi, pour que l'oubli voilât do ses ténèbres
« Ce passé si fécond on souvenirs funèbres,
« El pour prouver qu'on vous d'injustos préjugés
<( Se sont évanouis en faco des dangors,
ii Vous m'avez élu chef, moi dont jadis lo père,
« Qui méritait sans doute un destin plus prospère,
« Mourut sur un bûcher, condamné pour avoir
« Essayé d'usurper le souverain pouvoir !
a Vous avez tous compris, et son pays lui-môme,
« Que Ccltill n'était point épris du diadème ;
« Qu'il tenta de placer un sceptre dans sa main,
« Commo un puissant levier contre lo joug romain.
« Vous désirez en moi réparer l'injustice :
« C'est pourquoi vous voulez que ce jour m'investisse
« Du suprême pouvoir, que je n'ai mérité
« Que par co sombre deuil en mon âme resté.
« Mais je veux, par l'effet d'un dévoûment insigne,
(i M'élevor au niveau du haut rajng qu'on m'assigne,
« Et vous convaincre tous qu'en mes veines transmis
« Le sang de Ccltill bout contro nos ennemis,
« Toujours prêt à couler pour votre indépendance !
« Puis, mon père n'eût-il joué son existence
(t Que pour les vains honneurs qu'offre la royauté,
« Le feu du noir bûcher où son pied est monté
« N'eût pas moins h mes yeux, en pénétrant mon £me,
« Éclairé l'avenir de sa sinistre flamme,
LA PAROLE. 1|
« Et montré quo, soumiso a d'équitables lois,
« Seulo la liberté pout régir les Gaulois !
« ,
« Assarons-nous-la dono, cotte liberté sainte j
« Formons-lui de nos corps une vivanto enceinte
« Où, lasso do tonter des efforts surhumains,
« Vienne enfin oxpirer la fureur des Romains.
a Opposons a leurs coups cotto antique vaillance
« Qui n'a jamais connu les jours do défaillance
« Gaulois, rappelons-nous nos illustres aïeux;
« Sur leurs traces do gloire fiyons foujours les yeux ;
« Nos pères sous leurs,pas put ébranlé la tprro,
« Comme Tarann le ciel sous les coups du tonnerre.
« Dans leurs robusfes mains le glajv.o en tournoyant
a Lançait les mêmes foiix que l'éclair foudroyant}
« Sur tout lo globo, ainsi qu'un tourbillon qui passe,
« Leur course impétueuse a déyoré l'espace,
« Secouant la terreur sur les peuples troublés ;
« Et, malgré le long cours des siècles écoulés,
« Tous ceux qu'ils ont saisis dans leur puissante étreinte
« En conservent encor l'ineffaçable empreinte |
« Ces orgueilleux Romains, dont nos dissentiments
« Ont enhardi, depuis, les vieux ressentiments,
« Ont senti les Gaulois, dans plus do cent batailles,
« Faire a leurs légions de profondes entailles.
« L'Allia fut témoin de leur peu de vertu,
« Lorsqu'ils lâchèrent pied sans avoir combattu ;
12 GAULE ET ROME.
« Lo cri do guorro à peine avait ouvert leurs bouches,
« Quo nos soldats ont vu sous leurs regards farouches
« S'échapper de leurs rangs ces guorriors tant vantés,
« Et, comme des moutons qu'aurait épouvantés
« La voix d'un loup hurlant, tout à coup entonduo,
« Remplir la plaine, au loin, de leur fuite épcrduol
« Oui, Romo, qui prétend dominer l'univers,
« Do tout temps, nous a dû ses plus cruels revers ;
« Elle no peut, malgré l'éclat d'un faux prestige,
« Du pied gaulois chez elle ofiacer lo vestige :
« L'écho de nos clameurs ébranla ses remparts ;
« Et ses pâles soldats ont fui de toutes parts,
« Comme, au cri du milan qui fond sur la vallée,
« Los passereaux craintifs dispersent leur voléo.
« Seuls, ses vieillards, cloués à leurs seuils par la peur,
« Ont offert à nos coups lour rigide stupeur;
« Et chacun les eût pris pour do froides statues
« Sans lo fer qu'ont rougi leurs têtes abattues !
« Nous avons saccagé cette grande cité ;
« Do nos pieds nous avons écrasé sa fierté,
« Et nous avons oncor contro sa perfidie
« Attisé notre haine à son vaste incendie :
« Les bras fumants du sang de ses vieux sénateurs,
« Nous avons harcelé ses lâches déserteurs
« Rlottis au Capilolo, où des murs tutôlaires
« Les ont, durant sept mois, soustraits à nos colères.
« Mais cos fameux Romains devaient tendre leurs fronts
LA PAROLE. 13
« Au stigmato honteux du plus dur df. : fronts :
« Ils ont vu notre bronn, d'un geste d'insolence,
« Ajouter son épéo aux poids do la halanco,
« Où se payaient, au cri de : Malheur aux vaincus !
« Dos jours qui souilleraient ceux qu'ils avaient vécus.
« Co souvenir chez eux, par sa profonde empreinte,
« Accoupla notre nom et celui de la crainte,
« Où rien qu'à notre approcho ils se trouvaient jetés ;
« Et lo sang se figeait dans leurs coeurs arrêtés,
« Lorsque, leur présageant des défaitos pareilles,
« Le tumulte gaulois tintait à leurs oreilles.
« Contre eux un ennemi venait-il à surgir,
« Pour nous ses rangs devaient aussitôt s'élargir :
« Notre haino prêta son élan redoutable
« Au rebelle Samnite, à l'Étrusque indomptablo ;
« Pyrrhus de notre ardeur anima ses efforts ;
« Lo glaive d'Annibal eut nos bras pour renforts ;
« Si, pour tarir lo sang de l'artère romaine,
« Lo Tessin, la Trébie et le lac Trasimène
« Ont inondé leurs bords do leurs flots empourprés ;
« Si, martelée ainsi de coups réitérés,
« Rome subit encore à Cannes un désastre
« Qui dans l'ombre à jamais parut plonger son astre,
« C'est que la Gaulo, objet de sa longue terreur,
« Au courroux de Carthage avait joint sa fureur !
« Et lorsqu'après Za.na la puissante punique
M GAULE ET ROME.
« Cédait aux durs rotours do la Fortuno inique,
« Nous, du soin des périls, ropronant notre essor,
« Indomptés, nous avons voulu lutter oncor,
« E,t, pour reudro aux Romains leur succès moins notoire,
« Nous ayons dans leur sang submergé leur victoire I
« Rome a gardé, depuis, ces souvenirs brûlants,
« Comme les traits qu'un cerf conserve dans ses flancs ;
« Toujours vers l'avenir attentive ot dressée,
« Kilo épiait l'instant où sa haine amassée
« Pourrait nous foudroyer do son explosion,
« Quand Marseille lui vint offrir l'occasion
« Do lancer contro nous ses cohortes altières,
« Et d'entamer enfin l'honneur do nos frontières !
« Je ne vous dirai pas comment nos ennemis
« Ont envahi lo sol des Ligures soumis,
« Ni comment l'Aljobrogo a vu son territoiro
d Devenir en leurs mains lo prix de la victoiro,
« Rien que lo peuple aryerne et Bituit, son vieux roi,
« Aient dans leurs rangs épais porté longtemps l'effroi.
« Je ne veux pas non plus vous retracer les guerres,
« Que nos diyjsiqns allumèrent naguères,
« Quand, d'un côté, l'Edue, appuyé des Romains,
« Et, do l'autre, l'Arverno, invoquant les Germains,
« Se partageaient fa, Pauto en lambeaux déchirép,
« Pour que par l'étranger Plie fui dévorée,
LA PAROLE. t&
« Co fut alors quo Rome, opposant un rempart
« A l'Helvète accouru pour pouvoir prondro part
« A cos conllits sanglants qui dôpoçaiont nos terres,
« Arma lo plus fameux do ses chofs militaires :
« César s'offrit d'abord commo un libérateur ;
« Mais il laissa bientôt sous co masque monteur
« Percer ses noirs projets par ses sourdes intrigues ;
« A tous nos vieux débats il vint mêler ses brigues;
« Rasant sur nos discords ses faciles exploit.,,
a Dans la lutto il poussa Gaulois contre Gaulois ;
« Notro avouglo fureur lui fournit dos subsides )
« Il s'aida contro nous de nos bras fratricides,
« Et, quand il eut bien vu nos valeureux guorriers
« Du plus pur do leur sang féconder ses lauriers,
« Portant autour de lui le meurtre et le ravage,
« Il écrasa nos fronts du joug do l'esclavage !
« Quand quelques-uns de nous, lâchement résignés,
« Et sourds aux battements do leurs coeurs indignés,
« Se courbaiont humblement sous cotte servitude,
« D'autres, se roidissant dans leur ferme attitude,
« Se dressaient fiers encore et relevaient leurs fronts !
« Karnutes, Nerviens, Trôvires, Eburons
« Réunirent alors leurs bras et leurs courages,
« Et coururent venger de si sanglants outrages,
« Fermement résolus, s'ils ne triomphaient pas,
« Do s'affranchir au moins par un noble trépas !
« Un prompt succès d'abord suivit leur entreprise ;
1G GAULE ET ROME.
« Vous vous lo rappeloz, sous la tonlo, surprise,
« Toute uno légion réveillée en sursaut
« Fut soudain foudroyée à leur premier assaut :
« Puis uno autro, en son camp retenue assiégée,
« Succombait, si César no l'eût point dégagée.
« Nos frôros virent donc, s'échappant do leurs mains,
« La victoiro passer du côté des Romains.
« Mais, comme au triste aspect do la Gaulo asservio
« La colère on leur sein battait avec la vie,
« Ces vaillants défenseurs do nos champs dévastés,
« Quoiqu'ils fussent vaincus, domouraient indomptés!
a Aussi César va-t-il, pour rep;'tro sa rago,
« Impuissant â l'abattro, égorger leur courago !
« Les Finirons surtout plieront sous les effets
« D'un crimo surpassant les plus hideux forfaits :
« 11 court los accabler do ses forces entières,
«Et do soldats partout hérisse leurs frontières;
« Puis, lorsque, sous ses yeux par la haine enflammés,
« Dans co cercle do fer il les tient enfermés,
« Comme s'il les jugeait indignes de son glaive,
« Do tous les points voisins il appelle et soulève
« Un essaim do bandits, un amas d'égorgeurs,
(i Qui, tels que dos limiers avides et rongeurs,
« Accourant à l'appât d'une grasse curée,
« S'abattent brusquement sur toute la contrée :
« Femmes, enfants, vieillards, à leurs pieds étendus,
LA PAROLE. 17
« Frappent on vain les airs do leurs cris confondus;
« A la vapeur du sang dilatant leurs narines,
« Ces monstres do leur fer labourent leurs poitrines,
« Et flairent lo butin, penchés et haletants,
« Au milieu dos monceaux do membres palpitants !
« Sûr d'avoir triomphé do son dernier obstacle,
« César, tout radieux, contemple co spectaclo
« Dont un rouge incendie illumine l'horrour!
« Mais il n'a pas oncoro assouvi sa fureur :
a 11 abat, rase tout, jusqu'au plus humble arbuste ;
« Sur lo sol qui nourrit cette race robuste,
« Il voudrait épuiser sa sombre cruauté,
« Etouffer dans son sein toulo fécondité,
« Et pouvoir disperser, avec lo vont qui passe,
« Son arido poussière à travers tout l'espace !
a A co récit affreux, Gaulois, vous frémissez...
« Eh bien ! des mêmes coups nous serions menacés,
« Si jamais notro accord .venait â so dissoudre :
a César de nos dessoins ne saurait nous absoudre ;
« En attaquant ainsi chaque peuple à son tour,
« Il s'abattrait sur nous, comme un cruel vautour !
« Mais il n'en sera rien : toute la Gaule unie,
a Se dressant pour marcher contre sa tyannie,
« Va former, dès co jour, un seul peuple indompté,
« Qui ne s'arrêtera que dans la liberté !
« La Fortune, qui veut nous être secourable,
18 GAULE FT ROME.
« No nous offrit jamais momonl plus favorable Î
« César est aujourd'hui loin dos pays gaulois ;
« Commo il prétend plier mémo Rome a sos lois,
« El croit, quand pour son front il rêve uno couronno,
« Voir nos corps lui servir do marchopiod au trône,
« Il reste on Ito'i^, où, captant les esprits,
« 11 répand à g •■■ni•'? flots tout l'or qu'il nous a pris,
« Et dans los coeurs vendus vorso la turpitudo
« Pour les apprivoiser avec la sorvitudol
« Mais son rival, Pompée, à sa séduction
« Oppose les efforts do son ambition.
« Entre ces deux guerriers so trouvant partagéo,
« Rome est dans l'anarchio entièrement plongée.
« Un ami do César a déjà de son sang
« Arrosé lo forum, do cris retentissant,
« Prélude non douteux de la guerre civile,
« Prête à fairo rugir ses furours dans la villo,
« L'ambitieux César no peut donc rovonir ;
« Engagé dans la lutte, il devra so tenir
« Sur los lieux où se vont jouer sos destinées.
« Ses légions, sans chof, partout disséminées,
(i Devant nos bataillons serrés, impétueux,
« No pourront afformir leurs rangs tumultueux.
« D'ailleurs, notre pays, pour vonger sos enfants,
« Qu'il veut yoir, désormais, libres et triomphants,
« S'arme des éléments troublés do la nature 5
« Son ciel sombre, où l'hiver exhale sa froidure.,
« Roule au souffle du vpnt des nuages glacés ;
LA PAROLE. 10
« La neige, battant l'air de ses flocons pressés,
« Surmonte los hauts pics d'autres montagnes blanches,
« Qui vont sur les Romains crouler en avalanches ;
« Et par-dessus leurs bords los llouves emportés
« Les envelopperont do leurs flots irrités,
« Quand tout ainsi nous sert, hâtons-nous de combattre
« Ces insolents Romains, que nous devons abattre !
« Nul do nous, aujourd'hui, no peut plus hésiter :
« Tout vain retardement no saurait qu'enfanter
« Pour chaque jour d'attente un siècle d'esclavage !
« Rencontrons-nous ailleurs que dans co lieu sauvage ;
« Sortons enfin do l'ombre où, comme des larrons,
« Nous suspendons nos pas ot dérobons nos fronts,
« Pour pouvoir, un instant, â l'abri do la crainte,
« Nous unir aux transports d'uno furtivo étreinte ;
« Déployons au grand jour nos étendards flottants,
« Qui semblent renfermer dans leurs plis palpitants,
« Commo un sein où le sang anime l'existence,
« Une âme tout émue au cri d'indépendance i
« Mais avant, jurons tous, sur ces drapeaux sacrés,
« Qu'ici pour ce serment nous avons arborés,
« Jurons do voir couler tout le sang do nos veines,
« Plutôt que do nourrir des espérances vaines ;
« Jurons do rester tous fidèles â nos rangs,
« Tant que nous n'aurons point balayé nos tyrans ;
« Jurons de recouvrer lo brillant héritago
« Que nous avaient laissé nos aïeux en partago,
20 GAULE ET ROME.
« Et do rondro son lustre au nom qu'ils ont porté,
« Nous dressant dans la gloire ot dans la liberté! »
« Nous lo jurons! » répète aussitôt l'assistance,
Dont les nombreuses voix, do distance on distanco,
Eveillent los échos do l'antre ténébreux,
Qui vont multipliant ce sermont généreux.
Unissant dans ce cri leurs âmes confondues,
Superbes, cos guorriers ont leurs droites tendues
Vers l'autel sur lequel les drapeaux sont plantés.
L'enthousiasme ardent dont ils sont agités,
Et qui soulève en eux l'élan patriotique,
Répand dans tout leur corps un frisson magnétique.
Sur leurs traits, à travers leur vive émotion,
S'imprimo fortement la résolution ;
Et l'aspect radieux de lours mâles visages
Fait resplendir déjà de glorieux présages.
Alors, un vieux guerrier, encor plein de verdeur,
Et dont l'oeil a gardé la juvénile ardeur,
Cédant à son transport, d'un bond court do sa place
A Vercingétorix, et do ses bras l'enlace :
C'est lo fier Koluat, Karnuto au front blanchi,
Que pas plus que les ans les revers n'ont fléchi.
Après l'effusion d'une muette ivresse,
Au jeune chef arverne en ces mots il s'adresse :
LA PAROLE. 21
« Ogmius, ô mon fils, a parlé par ta voix !
« Tous ces braves guerriers sont émus, lu lo vois ;
« Après être restés suspendus à ta lôvro,
« Ils so sentent brûler do ton ardente fièvre ;
« Ils voudraient être au jour où, sur tes pas,
« Ils précipiteront les Romains au trépas.
« L'écho de la parole, agitant chaque fibro,
« Ainsi que dans le mien dans leur coeur encor vibre,
« Tellement tu nous as puissamment retracé
« Notre vivo splendeur qui luit dans le passé!
« Tu nous a transportés par ton discours magique
(i Aux siècles qu'a remplis notre race énergique :
« Quand tu nous dépeignais, exempts do tout revers,
« Nos pères étreignant dans leurs bras l'univers,
« Quand tu nous les montrais aux prises avec Rome
« Et glaçant do terreur jusqu'à son dernier homme,
« Nous nous figurions tous vivre en môme temps qu'eux
a Et respirer dans l'air leur souffle belliqueux !
« Aussi, lorsque, .passant à de tristes peintures,
« Tu remis sous nos yeux l'horreur de nos lorturos,
(i Comme si nous étions honteux de nos douleurs,
« Nous refusions do croire à nos propres malheurs J
« Mais, par notro union rappelant la victoire,
« Nous recommencerons notre héroïque histoire,
a Nous saurons effacer co triste souvenir
H Sous l'éclat radieux d'un nouvel avenir !
22 GAULE ET ROME.
« C'est le but que, par toi, nous sommes sûrs d'atteindre.
« Notre astre glorieux no peut ainsi s'éteindre :
« Du feu de ton regard ta généreuse ardeur
« Semble à nos yeux déjà raviver sa splendeur 1
« Tu portes sur ton front l'insigne caractère
« De celui que devait enfanter notre terre,
« Afin qu'elle eût, un jour, un vongour redouté.
« Oui, c'est toi qui nous dois rendre la liberté,
« Toi qui, prédestiné pour ce glorieux rôle,
« Peux faire flamboyer lo glaivo et la parole !
« Tous les Gaulois, remplis du môme sentiment,
« Viendront donc so rangor sous ton commandement,
a Et, si ces cheveux blancs dont l'âgo rno Couronne,
« Si les pieux égards dont chacun m'environne,
d Si mon sang répandu dans dos combats nombreux
« Mo donnent quelque droit de m'engager pour eux,
« Tu peux êtro assuré do leur obéissance.
« Après avoir ainsi concentré la puissance
« Dans tes vaillantes mains qui no failliront pas,
« Confiants et joyeux, nous porterons nos pas
« Partout où jaillira l'éclair do ton épéo !
« Mais, no voulant plus voir notre attente trompée,
« Ainsi que lu l'as dit, nous devons, sans tarder,
« Saisir l'occasion qui peut nous seconder ;
« El, comme c'est ici que la Gaule a son centre,
« El que pour nos tyrans le butin s'y concentre,
« Karnules, c'est à nous d'assaillir tout à coup
LA PAROLE. 2\*ï
it L'ennemi, qui nu peut prévoir co premier coup ;
« C'est à nous d'allumer l'ardente représaillc,
i( Pour que ce mouvement do son coeur qui tressaille
« Donno à touto la Gaulo une commotion
« Qui soulève cncor plus son indignation,
« Et secoue à la fois tous ces vautours voraces
« Qui partout sur son corps ont enfoncé leurs traces !
« Nous t'allons donc fournir matière à des exploits,
« En venant tous bientôt nous ranger sous tes lois ;
« Tu vas pouvoir changer nos tristes destinées,
« Réaliser l'espoir de mes vieilles années I
« Quoique chargé du poids de quatre-vingts hivers,
« Quoiqu'ébranlé souvent sous lo choc des revers,
« Gomme dans nos forêts lo tronc vieilli d'Un chêne
<( Au souffle impétueux du vent qui so déchaîne,
« Quoiqu'au sein des combats, où mes fils ont péri,
« Dans mes veines mon sang so soit presque tari,
« Aux flammes do ton oeil mon ardeur rallumée
« Ouvrira devant moi les rangs do ton armée;
u Vieux lutteur du passé que tu viens soutenir,
« Jo veux cncor hâter mon pas vors l'avenir,
« Et, quand la Mort tendra devant moi sa barrière,
« Je tomberai joyeux au bout do la carrière,
« Si j'aspire, en cojour, dans mon sein dilaté,
« Pour mon dernier soupir l'air de la liberté! »
Il dit, et, comme un fils animé de tendresse,
24 GAULE ET ROME.
C'est Vercingétorix qui, cette fois, lo presse
Sur son coeur, qui tressaille et dont le battement
Devient cncor plus vif dans cet embrassemcnt,
Tandis que les bravos de toute l'assemblée
So prolongent, au loin, sous la terre ébranlée.
Los regardant tous deux dans cette étreinte unis,
L'un dont les rudes traits par l'âge sont ternis,
L'aulro dont la jeunesso éclaire le visage,
Chacun voit, à travers le prisme du présage,
Sur l'ombre dupasse l'avenir rayonner;
Et tous, en s'empressant de les environner,
Veulent, pour affermir la foi qui les engage,
D'un serrement do main emprunter lo langage
On remarque surtout, parmi ces nobles fronts,
Lo lier Ambiorix, lo chef des Eburons,
Guerrier dont les malheurs n'ont point abattu l'âme,
Et qu'un ardent courroux contre César enflamme.
Après qu'au nom do ceux qui les ont députés
Sur lo plan de la guerre ils so sont concertés,
Ils so séparent, tous radieux d'espérance,
Et courent préparer le jour de délivrance !
LA LYItE
LA LYRE
Tandis quo, dérobés aux rogards dos Romains,
Ces guorriors vers leurs toits suivont divors chemins,
Vercingétorix court aux champs do l'Armorique
Pour voguer vers Séna, cotte île fatidique
Dont les bords, entourés d'écueils retentissants
Et battus par los flots ot los vonts mugissants,
Semblent du piod profano on écartor l'outrage
Par lo déchaînement d'un éternel orago.
Là, neuf vierges, vouant aux dieux lour chasteté,
Dérobent l'avenir à son obscurité.
Do tout temps, on vanta lour magique puissance- :
Leur seul regard, dit-on, force à l'obéissanco
L'aquilon sur les Ilots, la foudre dans les cioux ;
Lo tonnerre s'allumo aux éclairs de leurs youx,
28 GAULE ET ROME.
Dont lo courroux soulève, aussitôt mugissante,
L'indomptable fureur do la mer frémissante,
Tandis quo co regard, d'un sourire animé,
Fait mirer un ciel pur dans l'océan calmé !
Elles savent aussi, do leurs mains toujours sûres,
Guérir les maux du corps, on fermer les blessures ;
Et du coeur attristé les sourds déchirements
S'arrêtent, suspendus par leurs enchantements.
Touto la Gaule croit quo, métamorphosées
En divers animaux, au gré do lours pensées,
Tantôt fendant les airs, oiseaux charmants à voir,
Elles portent au loin, sur leurs ailes, l'espoir,
Tantôt, louves des bois, partout sur lour passage,
Elles hurlent, la nuit, quelque sombre présage,
Ou bien, en froids anneaux so roulant ot rampant,
Elles lancent l'effroi par lour dard de serpent.
Jadis, émerveillés du bruit de ces miracles,
Les marins seuls pouvaient recueillir leurs oracles ;
Mais, depuis que sur eux pèse un joug étranger,
Tous los Gaulois ont droit de les interroger
Sur l'heuro qui doit mettro un terme à leur souffrance ;
Et lo fils de Celtill, rayonnant d'ospéranco,
Déjà, plus d'une fois, est venu s'éclairer
Sur le rôle qu'IIésus semble lui préparer;
Et, s'il gagne, aujourd'hui, cette île redoutable
Quo la tempôlo rend souvent inabordable,
C'est pour quo, sous sos yeux, un sacrifice humain
Y consacro lo fer qui doit armer sa main,
LA LYRE. 20
Au temple do Séna, la première prôtresso
Est Relia, jeune viorgo, objet do la tendresse
De son vieux pôro Olnik, noble barde inspiré,
Qui célèbre los dieux dans co temple sacré,
Et qui, par son veuvago ayant l'âme assombrie,
Voit revivre la môro en sa fille chérie.
D'une taille élevée, aux gracieux contours,
Sous sa robe do lin, dédaignant les atours,
Belle do majesté, la jeune enfant des Gaules
Balance un cou charmant sur do blanches épaules.
Dans sa démarche gravo, où se môle pourtant
Lo charme virginal autour d'elle flottant,
Ello abandonne aux vents sa chevelure blonde,
Qui reproduit dans l'air les caprices do l'onde.
Souvent sur son visage uno douce pâleur
Succède au vif éclat de sa jeunesse en fleur.
Sous ses longs cils dorés uno noiro prunelle,
Où brille le reflet du feu brûlant en elle,
Illumine son front do ce rayonnement
Qui décèle toujours quclquo vif sentiment.
C'est quo la jeune vierge avec ardeur aspiro
Au grand jour, où, bravant et Romo et son empiro,
La Gaulo aura brisé son joug avilissant,
Pour dresser vers le ciel un front resplendissant !
Enfant, elle écoutait sa jeune et tendre mèro
La bercer au refrain d'uno complainte amèro,
Où soupirait la voix do la Patrie on pleurs :
Plus tard, en partageant les communes douleurs,
2.
30 GAULE ET ROME.
Quand son père évoquait la liberté perdue,
A sa lèvre inspirée elle était suspenduo,
Attentive et muetto à ses fiéveux accents,
Qui vibraient tour à tour plaintifs et menaçants ;
Chaque strophe avec elle emportait sa pensée,
Et, par moments, son âme ardente ot courroucée
Assombrissait soudain son oeil limpido ot clair,
Et lançait, à travers uno larme, un éclair I
C'est ainsi que, l'aimant avec idolâtrie,
La vierge dans son coeur no voit quo la patrio,
Et n'y sentit jamais frissonner ce désir
Vague et doux à la fois, qui vient toujours saisir
Une jeune âme, d'où déborde la tendresse
Que bientôt l'amour change en une ardente ivrosso l
C'est ainsi quo, jamais, pas mémo en lui parlant,
Aucun noble Gaulois, sous son regard brûlant,
No put voir s'allumer dans son oeil l'étincelle
Qu'à son insu toujours un coeur chaste recolle.
En vain les plus puissants elles plus renommés,
Se sentant, à sa vue, éblouis et charmés,
Ont demandé sa main au vieil Olnik, son pèro,
Et déroulé pour elle un avenir prospère
Grâce aux clans populeux quo chacun possédait;
La vierge consultée aussitôt répondait :
» Devez-vous maintenant songer aux fiançailles,
« Lorsque la Gaule attend de vous des représailles
LA LYRE. 3t
« Contre ces fiers Romains, gorgés de notre sang?
« Secouez, tout d'abord, leur joug avilissant;
« Do vos fronts redressés effacez-en la trace
« Avant do propager pneore votre race.
« Tant quo vous n'aurez pas conquis la liberté,
« Les femmos, sur ce sol d'ennemis infesté,
« Devraient, prouvant l'orgueil do lours âmes viriles,
« Commander à leurs flancs de demeurer stériles,
« Plutôt que de grossir tous ces troupeaux humains
« Que, comme un vil bétail, Romo tient sous ses mains !
« Quant à moi, dès longtemps, d'un désir poursuivie,
« Au culto do nos dieux j'ai consacré ma vio;
« J'accomplirai mon voeu dans l'ombre prononcé :
« Tarann, maître du ciel, sera mon fiancé! »
Attachée à son voeu qui n'ost plus un mystèro,
Elle a gagné l'asile où la vio est austôro,
Et quitté lo foyer cher à sos premiers ans,
Où, sous son doux regard, dans ses bras caressants,
Sa mère fit écloro, à lui plaire empressée,
Lo riro sur sa boucho, en son coeur la ponsée ;
Où son père, plus tard, forma son jeune esprit
Dans lo grand livre ouvert quo la nature écrit ;
Où parents, serviteurs fêtaient sa bienvenue;
Où tous les yeux, ravis de sa grâce ingénue,
Par leur rayonnement sur elle projeté,
Do joie et de tendresse entouraient sa beauté.
52 GAULE ET ROME.
Parmi ces prétendants déçus par l'espérance,
11 on est un surtout dont la sombre souffranco
Déchire sourdement lo coeur silencieux :
C'est Klémor, jeune barde, inspiré par les cioux,
Qui, jadis, d'uno voix lendro ot mélodiouso,
Chantait des anciens jours l'aurore radieuse,
Et no sait, maintenant, en proie à ses douleurs,
Quo gémir sur sa roto et l'arroser do pleurs !
Où sont donc, aujourd'hui, sos premières années,
Où pour lui s'égayaient les heures fortunées
Près d'Hella, qu'il aimait alors comme uno soeur,
Et q"R, plus tard, épris do sa chaslo douceur,
11 eut voulu donner comme fille à sa mère ?
11 savoura longtemps l'enivranlo chimère ;
Longtemps ce divin rêvo illumina ses jours;
Mais au fond do son coeur il l'enferma toujours;
Jamais il n'osa dire à la viorgo adoréo
Qu'on lui brûlait pour olle uno flammo sacrée
Si, parfois, il voulait lui parler librement,
Comme un enfant qui lento un premier bégaiement,
Pâle, les yeux troublés, la gorge haletante,
Il sentait des liens à sa languo hésilanlo ;
Et la peur do la voir résister à son voeu
Sur sa lôvro incertaine arrêtait son aveu.
Quand Relia, pour toujours, eut quitté sa demeure,
Il tomba s'écriaut ; « Tarann, fais quo je meure ! »
LA LYRE. 33
Refluant à son coeur, tout son sang so glaça;
Un rideau ténébreux dovant lui s'abaissa,
Lui fermant l'horizon, où, tout à l'heure encore,
Sous l'éclat radieux dont elle so décore,
L'illusion montrait son front resplendissant;
11 vit autour do lui la nuit s'épaississant,
Et sentit, l'oeil hagard, la poitrine oppressée,
Dans son égarement so perdro sa pensée
Tel un hommo englouti dans un gouffro profond,
Ayant repris ses sens, en reconnaît lo fond,
Toi, après lo délire auquel il fut on butte,
Tombé de son espoir, il mesura sa chute.
De son deuil devant lui tout lo ciol se voila ;
Il détesta los lieux où n'était plus Relia ;
11 no vit plus, lo coeur broyé par la torture,
Qu'un effroyable vide au sein de la nature ;
Il promena partout ses éternels regrets,
Gravit los plus hauts monts, parcourut les forêts,
Et, commo un étranger sur cette triste terre,
Dans sa sombro douleur se plongea solitaire
Il comprenait qu'IIclla, dont le cerveau fiévreux
So figurait toujours un guerrier valeureux
Qui saurait enlever aux Romains leur jactanco,
Dans co rêvo enfermait toute son existence,
Et n'eût sans doute aimé qu'un tel libérateur.
Aussi, sentant, parfois, so rallumer l'ardeur
34 GAULE ET ROME.
Du sang impétueux qui coulait dans sos veines,
11 exaltait son coeur d'aspirations vainos ;
11 rêvait los combats : il voyait un coursier
L'emportor, lo front haut, sous l'armure d'acier,
Au sein du tourbillon quo la lutte soulôvo ;
Do vifs éclairs aux yeux ot dans sa droito un glaive,
11 plongeait dans les rangs des Romains effarés ;
11 frappait, dispersait leurs bataillons sorrés,
Lançait partout contre eux la mort et l'épouvante,
Abattait leur orgueil sous sa main triomphante,
Inondait do leur sang tous los sillons gaulois,
Et revenait, après do morvcilleux exploits,
Déposer, tout sanglant, aux pieds d'Hclla ravie,
Dans son dernier regard sa gloire avec sa vie !
Mais ce n'ost là qu'un songe, aussitôt disparu,
Un faux bonheur auquel, un instant, il a cru,
Pour payer, au sortir d'une telle chimère,
Par do longues douleurs ectto joio éphémère ;
Car, lorsquo sur lui-mémo il rcporlo les yeux,
11 voit combien est vain son rêve audacieux !
A manier lo fer son bras est inhabile ;
Dès son enfance, il eut lo corps frêle et débile.
Celle qui, si joyeuse, en ses flancs lo porta,
Par ses soins, au tombeau, vingt fois, lo disputa;
Mais les efforts d'un coeur que la crainlo torture
N'ont pu régénérer sa chétivo naluro :
Dans leurs orbites creux ses yeux étincelanls,
LA LYRE. 35
La pâleur do ses traits, sa démarche aux pas lents,
Son beau front qui déjà s'incline vers la terre,
Tout dénote chez lui ce mal héréditaire
Qui, lorsquo vient l'automne émonder les forêts,
Et livrer aux autans les fleurs mortes des prés,
Emporte l'homme, ainsi qu'une humble et faible tige,
Qui cèdo au moindre souffle et dans les airs voltige.
Son pèro, par ce mal depuis longtemps miné,
Etait mort, jeune encor, lo jour qu'il était né.
Quand ses yeux, pour toujours, allaient ainsi so cloro,
Lo malheureux ne put espérer voir éclorc
Aux lèvres do son fils le sourire enfantin ;
Mais, forcé do subir un rigoureux destin,
Du bonheur paternel il effleura l'ivresse,
Et sur ce jeune front déposa la caresse
Do son premier baiser dans son dernier soupir I
Co mal, Klémor, jadis, lo sentait s'assoupir ;
Et son sang s'animait d'uno nouvelle vio,
Alors que, près d'Hella discrètement suivie,
11 s'asseyait timido et surprenait, joyeux,
Sur sa bouche un sourire, un regard dans ses yeux !
Mais, depuis quo la vierge a quitté sa demeure,
11 voit son faible corps s'affaisser d'heure en heure ;
11 ne peut déjà plus, de son pas incertain,
Aller seul égarer, en quelque endroit lointain,
Sa cruelle douleur, rendue encor plus vive
EO GAULE ET.'HOME.
Aux lieux où, désormais, sans elle il faut qu'il vive,
So heurtant constamment à quelque souvenir
D'un bonheur qui devait si promptement finir !
Mais le malheur, qui semble en avoir fait sa proio,
Va presser cncor plus son coeur, que sa main broie :
Sa mère, dont l'amour ardent et soucieux,
Rien qu'il fût demeuré toujours silencieux,
Avait à la douleur reconnu la blessure ;
Sa mère, qui pour elle eût comblé la mesuro
Des maux, où lentement l'existence s'éteint,
Pourvu que son cher fils d'aucun no fût atteint ;
Sa mère qui croyait, dans sa vaine espérance,
En en prenant sa part alléger sa souffrance,
Et qui, pourtant, toujours lo voyait s'assombrir
Sans que son désespoir lui parût s'amoindrir ;
Sa mère qui voulait, en sa lutte obstinée,
Lui faire, avec son coeur, une autre destinée,
Et, le regard en feu, s'indignait, chaque jour,
Qu'un autre amour rendit impuissant son amour ;
La gardienne empressée, attachée à sa vie,
De veilles et d'efforts toujours inassouvie,
Pour pouvoir écarter loin de lui les douleurs,
Et rappeler son rire en éloignant les pleurs ;
L'auguste créature, à son regard si sainte,
Qui lui donnait le miel et se gardait l'absinthe ;
Celle qui n'était pas sa mère, seulement
Tar ses flancs entr'ouverts et leur déchirement^
. LA LYRE. 37
Mais encor par sa tcndro ôt forme persistance
A renouer les fils de sa frôle existence ;
Celle qui pour lui seul ot par lui respirait,
Qui, son coeur dans lo sien, dans tout son être entrait,
Et des mômes tourments, que lui-mèmo, agitée,
A toutes les terreurs avait l'âme heurtée,
A force de trembler do voir son prompt trépas,
Devait pour elle ouvrir la tombe sous ses pas!
Tant d'efforts superflus l'avaient enfin brisée..,
Elle sentait, surprise et tombant épuisée,
L'existenco s'enfuir de son sein défaillant !
Pourtant elle voulait, avec son coeur vaillant,
Se cramponner encore à celte triste terre,
De peur que son enfant n'y restât solitaire
Et sans aucun appui pour son front abattu.
Unjour qu'après avoir bravement combattu
Contre les durs assauts de la Mort plus pressante,
Elle crut triompher do sa main menaçante,
Elle appela son fils, de ses bras l'enlaça,
Puis, d'un accent fiévreux, sa bouche prononça
Ces mots, où la prière à la plainte mêlée
Peignait à son enfant son âme désolée :
« 0 mon fils, disait-elle, ô toi que j'ai nourri,
« Toi que,je n'ai cessé, depuis ton premier ni,
« Do couvrir du rempart formé par ma tendresse;
« Toi pour qui jo passais do l'angoisse à l'ivresse

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