Géants de la mer. Mission secrète

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A. Cadot (Paris). 1869. In-18.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1869
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ill UN FRANCrLESM^UME :
TT"fï\~25 cent., JO-UT les; pays étrangers.
G. DE LA LANDELLE. ■'...
CES
SiiNTSMLiMER
Première série
FALCAS LB''RODGE.
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.j$L' GADOT ET DEGORGE, ËfilTEUIiS,
37; RUE SERPENTE, 3 7.
LES GÉANTS DE LÀ MER
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR :
LES ILES DE GLACE .,..,..... 2 VOl.
LES FEMMES-A BORD 1 VOl.
COMTES D'UN MARIN . . . , . 1 TOI.
EN PRÉPRRATION .'
LA COURONNE NAVALE, — L'AME DU NAVIRE, ETC.
Sceaux. — Typographie de E. Dépée.
G. DE LA LANDELLE.
LES
GÉANTS DE LA MER
' Première, série.
PAIiCAR LE ROUGE
PARIS
A. CADOT ET DEGORCE, ÉDITEURS
37, RUE SERPENTE, 37.
Droits de propriété et de traduction réicrvés/ ^
LES GEANTS DE LA MER
PROLOG U E
L'HOROSCOPE
— Voile! cria le mousse Guillaume Raflau du haut des
barres de perroquet.
— Voile ! répéta le maître de manoeuvre; prévenez bien vite
le capitaine.
C'était le 15 avril 1809; — or, à la hauteur où se trouvait
la canonnière, la mer devait être sillonnée par les croiseurs
anglais. L'enseigne de vaisseau, Frédéric de Kéravel, capi-
taine de la Railleuse, avait particulièrement ordonné de redou-
bler d'attention; l'aspirant de première classe Edmond de
Guimorvan, lieutenant du bord, avait promis au plus clair
voyant une double ration de vin; aussi la bonne fortune du
mousse fut-elle enviée par plus d'un honnête matelot et sur-
tout par l'homme de vigie. En faisant une commission dans la
mâture où il ne demandait qu'à grimper, le jeune garçon ve-
nait d'apercevoir le navire qui pointait au large.
— Ce petit drôle n'a pas de brume aux écubiers, ajouta le
6 LES GÉANTS DE LA M£R.
contre-maître sous.forme de commentaire. Il deviendra fin
gabier, j'en réponds, s'il fait peau qui dure.
— Je sais pour ça plus de quatre bonnes raisons, répondit
un grognard du beaupré. Il est né sur l'eau, ou approchant,
ce gringalet. A bord du Foudroyant, le père Palanquin et
Jean-Pierre Broche-Coeur l'éduquaient par préférence; ici le'
capitaine et le lieutenant le soignent dans le bon genre, sans
parler de vous, maître, ni de nous autres qui nous y enten-
dons aussi pas mal, m'est avis !
Guillaume Raflau était l'enfant d'adoption des marins de la
Railleuse, qui provenaient pour la plupart, comme lui, de l'é-
quipage du Foudroyant. A tous'égards il méritait la faveur
générale de ses chefs et de ses anciens. Leste, vif, intelligent,
intrépide, il avait déjà fait ses preuves à bord du vaisseau, où
sa qualité de mousse des aspirants ne l'empêchait pas de
montrer d'excellentes dispositions pour le matelotage.'Sa
physionomie ouverte et mutine plaisait; ses yeux éveillés
étaient francs; son sourire mélangé de finesse et de bonté,
faisait dire aux vieux de la cale :
— On voit clair sur sa face qu'il sera malin sans jamais
tourner au sournois.
Rafiau, fier de sa découverte, descendait gaîment des bar-
res; le capitaine et le lieutenant du léger navire accouraient
chacun de leur côté.
— Voile!... Dans quelle direction? Comment court-elle?...
Qui l'a signalée ? —- Qui l'a vue ? demandèrent à la fois les
deux amis. •
— C'est moi, messieurs! répondit le mousse en sautant des
haubans au beau milieu du gaillard-d'arrière, entre ses deux
principaux protecteurs.
—,Bravo! dit Edmond de Guimorvan, c'est donc toi qui
boira le quart de vin.
— Et de bon coeur! repartit le mousse.
— Eh bien, qu'as-tu vu? demandait l'enseigne de vaisseau
Kéravel.
— Dam ! capitaine, le navire est par le bossoir de tribord,
voilà tout.
L'homme de veille n'aurait pas fourni de meilleur rensei-
gnement, car en l'espace d'une demi-minute, le point grisa-
LES SEANTS DE LA MER. 7
tre qui s'élevait à l'horizon n'avait pas eu le temps de chan-
ger d'aspect.
— Gouvernons droit dessus I commanda Frédéric, et lais-
sons courir!
Par les ordres d'Edmond, le distributeur apportait une ra-
tion de vin à Guillaume Rafiau, qui accepta la mesure de fer-
blanc de l'air grave dont un écolier reçoit un prix d'excellence;
il arrondit ensuite le bras avec la méthode d'un vieux mate-
lot et enfla sa jeune voix pour crier :
— A la santé du capitaine et du lieutenant!
Les gens de quart ameutés au pied du grand mât approu-
vèrent ses bonnes façons par de bienveillants murmures, et le
maître, pour la centième fois depuis dix jours, répéta d'un
ton sentencieux :
— Ce morceau d'homme, j'en réponds, donnera un fin ma-
telot, s'il fait peau qui dure.
Kéravel et Guimorvan, jeunes tous deux, se prirent à rire;
mais enfin, le quart ayant été vidé à la satisfaction publique,
l'on ne s'occupa plus à bord que de la voile signalée.
Une amitié d'enfance, cent fois éprouvée au lycée et dans
les postes d'aspirants, où ils avaient fait ensemble leurs pre-
mières campagnes, unissait les deux officiers de la Railleuse.
Elle n'avait pas été altérée par l'avancement extraordinaire de
Kéravel. Edmond de Guimorvan avait eu sa part de dangers
sans avoir sa part de faveurs; Frédéric seul s'en attrista.
Comme aspirant, Edmond était l'ancien de son ami, dont il
devenait le subalterne; il s'en réjouit franchement. Ce fut
surtout, grâce à son zèle, que le brig arraché aux ennemis se
trouva, peu de jours après, en état d'appareiller; et, quand
on fut sous voiles, son amitié ingénieuse mit tout en oeuvre
pour dissiper la profonde mélancolie de Frédéric.
— Un combat! dit Edmond en se frottant les mains; voilà
le remède qu'il nous faut! Ah ! je donnerais gros pour être de
taille à nous mesurer contre ce cher navire...
— Et moi donc ! dit Kéravel, je meurs d'envie de me
battre!
— Ceci est français! mais ton spleen est anti-national!
Que diable! à nos âges, en fait d'amour, rien n'est perdu
puisqu'on a tout le temps de se rattraper!
— Tu me fais de la peine, Edmond !
8 " LES GEANTS DE LA MER.
r— Dieu m'en garde ! Je ne veux que te rendre ton insou-
ciante gaîté!... L'amour ne te vaut rien, c'est bien prouvél...
Tout compte fait, voici bien la quatrième passion qui te rend
morose; voici la quatrième fois que je te connais inconsola-
ble... Ta première s'appelait...
— Non, de grâce, interrompit Frédéric, ne me parle plus
de ces folies...
— Soit! Je n'en demande pas davantage. Aimoms sans
compter, et surtout sans nous chagriner, comme dit la
chanson.
— Tu deviens terrible, sur ma parole, répliqua l'enseigne
souriant à demi. "
— Parbleu ! je t'ai laissé dix jours de regrets, de soupirs et
de larmes, c'est assez honnête!... Pas de trêve désormais,
guerre à mort à tes ennuis qui n'ont plus le sens commun...
Que te manque-t-il ici pour être heureux?... Tu n'as ni chef,
ni tyran! Nous sommes hors des griffes de fer de l'amiral
Allemand que le diable confonde!... Tu commandes! Ton
meilleur ami est ton lieutenant, ' il se ferait hacher en quatre
quartiers pour toi...
— Je sais que tu ne plaisantes plus, interrompit Frédéric
en serrant la main d'Edmond.
— Ton équipage t'est dévoué, on t'obéit à la baguette; no-
tre Railleuse serait un petit paradis sans tes humeurs noires...
Permets-moi donc d'envoyer ta Joséphine-rejoindre à tous les
diables, l'amiral Allemand et le commandant Richemont!...
Frédéric stupéfait allait réclamer; Edmond, qui riait de son
air consterné, ne lui en donna pas le temps :
— Eh bien! cette voile? cria-t-il.
Avant que la vigie eût répondu, l'alerte aspirant s'était
élancé dans la mâture avec sa longue-vue en bandoulière;
peu d'instants après, il annonça un brig à contre bord.
— Branle-bas de combat! commanda Kéravel.
Cette fois, la diversion fut complète. Ses devoirs de capitaine
l'occupèrent exclusivement. L'équipage, composé de braves
marins qui tous, s'étaient déjà trouvés au feu, soit avec l'un,
soit avec l'autre des deux officiers, était rempli d'ardeur et
de confiance. ,
Tous, sans excepter le mousse Rafiau, avaient naguère pris
part aux glorieux combats du Foudroyant dans le golfe et à la
LES GEANTS DE LA MER. «
hauteur du cap Finistère. Les gens du bord, anciens cano-
tiers ou canonniers de l'escadre, étaient en outre aguerris par
les escarmouches quotidiennes qui avaient eu lieu depuis
le blocus en rade des Basques ou de l'île d'Aix. Quelques-uns
avaient coopéré au hardi coup de main auquel Frédéric devait
son épaulette; les autres avaient fait cinquante corvées d'avant-
postes dans les embarcations armées de caronades et d'es-
pingoles.
L'habitude donnait aux compagnons de Kéravel et d'Ed-
mond de Guimorvan cette bravoure calme qui manque sou-
vent aux plus intrépides et qui est si nécessaire aux marins,
surtout à bord d'un petit navire où les chefs sont toujours
trop peu nombreux.
Dans un canot, dans une péniche et même sur une canon-
nière de dix canons, comme la Railleuse, le moindre combat-
tant doit avoir sa valeur personnelle et sa spontanéité. Le
courage passif, la subordination mécanique du soldat seraient
insuffisants, il faut que le matelot soit aussi intelligent que
brave ; suivant les circonstances, son coup d'oeil, son instinct
pratique, son zèle calculé viendront en aide au capitaine;
en un mot, sa tête à lui dernier des subalternes, peut agir
autant que son bras. Qu'un cordage important soit coupé,
sans attendre un ordre précis, le tirailleur posté dans la
hune, laissera son mousquet pour aller le remplacer ou le
rajuster au plus vite. Malgré le commandement d'accélérer
le feu, le canonnier lui-même négligera sa pièce pour étein-
dre les fumerons qui risquent d'enflammer une voile ou un
cordage goudronné; et ainsi de tous les autres marins quels
que soient leurs postes de combat et leurs attributions. Voilà
ce qui fait d'un vrai matelot un serviteur essentiellement
différent du meilleur soldat. Celui-ci ne raisonne jamais, il
obéit; celui-là, simple pion, — à bord d'un navire, — et d'un
petit navire, surtout, — est entraîné par la force des cho-
ses à raisonner sans cesse. Le point où le libre arbitre d'un
matelot doit céder à l'obéissance passive, se déplace devant
mille incidents incalculables même en temps de paix, même
dans les manoeuvres journalières. Et voilà aussi en quoi l'art
de gouverner un équipage est infiniment, plus difficile que
celui de commander toute autre troupe.
A bord de la Railleuse heureusement, la bonne volonté gé-
i.
10 LES GÉANTS DE LA MER.
nérale simplifiait la tâche de Kéravel. Le branle-bas de com-
bat fut à peine commandé que chacun rivalisa de zèle intelli-
gent. En un clin-d'oeil, les mèches furent allumées, les petites
armes prêtes, les soutes ouvertes, les bailles remplies d'eau,
les grappins pendus au bout des vergues, les cordages de re-
change disposés, les hommes rangés à leurs postés.
Pour sa part, Rafiau, pourvoyeur de la pièce de chasse,
avait son gargoussier garni sous le bras gauche, et la main
droite sur le couvercle, conformément au septième comman-
dement de l'école du canon. Si le capitaine, et le lieutenant,
et les plus braves ressentirent quelques vagues inquiétudes,
le mousse fut joyeux comme un pinson qui prend son essor.
11 se penchait curieusement au sabord du premier canon, il
n'avait d'autre désir que de voir commencer la bataille. Cer-
tes ! il eût volontiers donné cours à son caquetage enfantin
sans l'ordre rigoureux d'observer le plus grand silence ; il s'en
dédommageait en songeant à ses anciens du Foudroyant :
maître Palanquin et Jean-Pierre Croche-Coeur.
— Pauvres vieux ! poursuivit-il, ils n'ont pas comme moi
la chance de se ficher une brûlée à bord d'un navire monté
par MM. Kéravel et Guimorvan ! En auront-ils du regret! et
moi, leur moussaillon, j'y suis pour de vrai! C'est le cas, s'il
y a mèche, de me montrer fameux à leur place à ces pauvres
vieux!... -
Le brig signalé, bâtiment d'échantillon un peu supérieur à
-celui de la Railleuse, s'approchait rapidement. A son gabari,
à la coupe de ses voiles, à sa pose sur l'eau, les marins ne
tardèrent pas à juger qu'il était anglais.
Edmond, s'approchant de Kéravel, porta la main à son
chapeau et lui dit avec une solennité militaire :
— Nous sommes parés, capitaine.
— Peste! répondit Frédéric d'un ton léger, si tu es impi-
toyablement facétieux dès qu'il s'agit d'amour, en service tu
es plus sérieux qu'un moine!...
— Mon cher, répliqua le jeune lieutenant, ceci est ma rè-
gle, à moi. Je veux servir d'autant plus serré que tu es mon
meilleur ami.
— Brave Edmond !
— Je ne voudrais pas qu'il me fût possible de mieux faire
sous les yeux de l'Empereur.
LES GÉANTS DE LA MER. Il
— Merci mille fois !' s'écria Frédéric touché de cette nou-
velle marque de dévoûment fraternel.
— Ah! tu passes à ton tour au ton tragique! Assez! dit Ed-
mond; tes ordres s'il te plait?
— Je prendrai d'abord ton avis.
— Nous ne sommes ici que deux coques de noix et deux
poignées d'hommes, dit Guimorvan, mais nous allons jouer
aussi gros jeu que deux escadres de mille canons. Je pense
que ce brig est l'éclaireur d'une division anglaise. Un combat
long et bruyant ne manquerait pas de nous attirer sur le
corps une foule d'autres croiseurs ; il faut trouver un moyen
d'enlever l'affaire en deux temps.
— Tu parles adorablement, Edmond, j'y songeais.
Les deux amis se concertèrent et firent preuve de plus de
prudence qu'on n'eût été en droit d'en aUendre de deux têtes
si jeunes et si pétulantes. Par les ordres de Frédéric, cin-
quante marins armés jusqu'aux dents se cachèrent dans le
rouf de l'arrière, sous des prélarts autour de la chaloupe et
même dans l'entre-pont, Edmond était retourné à son poste
de lieutenant, auprès de la pièce de chasse.
Peu après, le brig anglais arbora son pavillon et l'appuya
d'un coup de canon à poudre; la Railleuse n'arbora pas le
sien, mais exécuta précipitamment une manoeuvre en appa-
rence embarrassée. — Elle feignait de fuir. Elle prenait
chasse devant le brig, dans le dessein de l'éloigner autant que
possible des gros navires de sa division.
— Ah çà! que fricassons-nous? demandait tout bas un ga-
bier de beaupré. '
— Sois calme, mon garçon !... le maître d'équipage, le capi-
taine .et le lieutenant n'ont pas causé pour ne rien dire; ils ont
tiré leur plan, et ceux qu'ils ont logé dans les recoins n'y de-
meureront pas à perpétuité. -
— Malgré ça, nous filons devant l'Anglais, comme si nous
avions peur.
— Peur! répondit lo maitre d'un ton d'autorité; tu ne vois
pas que nous jouons au jeu de cours après moi que je t'attrape!...
Regarde le capitaine, il se frotte les mains et semble rire en
dessous, regarde M. Guimorvan, il clignotte des yeux, c'est
bon signe... L'Anglais mord à leur idée apparemment.
A cet égard, le maître se trompait.. La Railleuse voulait pa-
12 , , LES GÉANTS DE LA MER.
raître si faible et si dégarnie de monde, que l'ennemi, se
croyant certain d'une victoire facile, la poursuivît sans jeter
l'alarme; mais l'Anglais tiraillait continuellement; ses boulets
effleuraient la carène de la canonnière. Frédéric revira sou-
dain, et se voyant à bonne portée, il présenta le travers :
— Canonniers! commanda-t-il, pointez dans sa mâture, pas
trop haut! Et feu ! au plus tôt paré!...
La première bordée éclata; le combat s'engageait.
Rafiau courut à la soute, rapporta une seconde gargousse
aux servants de son canon et palanqua vaillamment sur les
garants de côté pour remettre la pièce en batterie. Son coeur
battait de plaisir, une ardeur martiale rayonnait sur ses traits
enfantins. Aux quatre autres pièces de tribord régnait une
égale activité. Cependant Frédéric éprouvait une émotion
violente. Jusqu'ici ses efforts avaient été sans résultat, sa pre-
mière feinte comme son ordre de pointer à démâter. L'Anglais
n'avait d'autres avaries que d'insignifiantes déchirures dans
ses voiles, il s'avançait en démasquant une à une ses six
bouches à feu de bâbord.
Au bout d'une minute d'attente, le Firedrake, brig anglais de
12, fut par le travers, à petite portée de fusil, de la canon-
nière française de 10 la Railleuse. Les gens des deux équipa-
ges pouvaient se compter.
En appelant à lui tout son monde, Frédéric aurait laissé ju-
ger de ses intentions; mais en continuant à se priver de la
'moitié de ses hommes, il perdait une force précieuse au début
de l'action, quand le succès peut encore dépendre de la viva-
cité des mouvements.
— Canonniers ! cria-t-il après une seconde d'hésitation, vi-
sons mieux !... et à démâter touj ours !...
Puis s'adressant à Edmond :
— Lieutenant, pointe toi-même sur son gouvernail.
L'aspirant de marine prit aussitôt la place du chef de pièce
au canon de chasse que pourvoyait Rafiau, et avec une len-
teur méthodique, il visa.
Une grêle de projectiles pleuvait à bord. Les moindres em-
bardées de l'un ou de l'autre navire contrariaient le pointage.
Edmond s'était porté en arrière de la pièce au delà du recul,
tenant à la main le cordon de platine, l'oeil fixé sur les points •
de mire, attendant l'instant favorable avec la patience et le
LES GÉANTS DE LA MER. 13
sang-froid d'un vieil artilleur. Il vit tour à tour sous sa volée
le grand mât, la roue du gouvernail et même le capitaine an-
glais; il ne fit point feu.
Du haut de la mâture une voix jeta ce cri sinistre :
— Voiles!... trois voiles... haut matées... au vent à nous!
A bord, les plus valeureux frémirent. Edmond ne tressaillit
pas. Immobile, le corps incliné en avant, le genou gauche
plié, la jambe droite allongée, il ne s'occupait que de son
opération.
Mais Kéravel, entendant signaler trois voiles ennemies,
pâlit, et commanda d'une voix tremblante de colère :
— Debout ! debout tout le monde ! aux bras de tribord de-
vant !
Ses marins surgissant, de tous côtés, se précipitèrent sur
les bras. Pour la dernière fois, Frédéric modifiait ses desseins;
il en revenait à peu près à son projet primitif. Il allait tenter
l'abordage à tous risques. Le capitaine du Firedrake ne ré-
prima point un sourire de satisfaction.
— Je me doutais bien qu'on me cachait la bonne moitié de
l'équipage! dit-il; mais les gaillards ne s'attendent pas à ce
que je leur réserve, moi, en cas de besoin.
Ce monologue intime fut interrompu par un intraduisible
juron britannique. — Le Firedrake ne gouvernait plus par
la concluante raison qu'il n'avait plus de gouvernail. Un mau-
dit boulet avait frappé droit au milieu de la mèche et brisé les
ferrures avec le safran.
— Ma foi! dit Edmond de Guimorvan, j'en ai le genou gau-
che tout engourdi... Chef! reprenez votre pièce!... Je ne
donnerais pas ce coup de canon pour la couronne de West-
phalie ! Chargez à double projectile, boulet rond et mitraille, ,
et en plein bois, à hauteur d'homme par le grand mât.
— Suffit, lieutenant !
— Ne vous pressez pas trop surtout! Vous avez vu com-
ment ça se pince.
— Oui, lieutenant, j'ai vu! répondit le pointeur jaloux d'i-
miter l'aspirant de marine.
La pièce n'était pas rechargée, que Rafiau, glissant comme
une anguille à travers les gens de la manoeuvre, rapportait sa
troisième gargousse.
14 LES GÉANTS DE LA MER. .
A bord du Firedrake, serré de près par la Railleuse, le ca-
pitaine s'écria bientôt :
— Je vois parfaitement, mes petits Français, que vous vous
décidez pour l'abordage... Et moi aussi, maintenant!...
En moins de temps qu'il n'en faudra pour expliquer la cause
de sa résolution, les deux navires furent étroitement accrochés
de long en long, l'avant de l'un touchant à peu près l'arrière
de l'autre, ce qui prouvera aux marins que chacun des deux
capitaines avait déjoué les feintes de son adversaire en ma-
noeuvrant le mieux possible. ;
Si le Firedrake avait encore joui de toute sa liberté d'évolu-
tion, il eût tenu à conserver le double avantage de son cali-
bre plus fort et du nombre supérieur de ses pièces; mais
après la perte de son gouvernail, la ^position devenait fort dif-
férente. La canonnière pouvait s'évader, et même, avant de
fuir les voiles signalées, tourner autour du brig en lui cau-
sant des avaries irréparables; — l'abordage était ainsi mille
fois préférable à une lutte à coups de canon, eu égard sur-
tout aux ressources secrètes dont le Firedrake disposait.
D'autre part, si de nouveaux ennemis n'avaient surgi à
l'horizon, Frédéric eût été fou d'égaliser la partie au moment
où le brig anglais ne gouvernait plus qu'avec ses voiles ; —
mais entre la retraite immédiate et un impétueux abordage,
l'enseigne ne balança point.
Ainsi, les deux bâtiments se facilitèrent réciproquement la
manoeuvre ; les deux coques se heurtèrent et craquèrent à la
ibis; on sentit le choc sans l'entendre, car Frédéric avait
commandé l'assaut en criant : « Vive l'Empereur I » et le ca-
pitaine anglais avait riposté par un hourra, signal convenu
dont l'effet fut terrible.
Les marins français, conduits par Edmond de Guimorvan,
capitaine d'abordage, se trouvèrent tout à coup sous le feu
d'une compagnie entière de soldats de marine, qui se dres-
sait à l'improviste sur les dromes du brig ennemi.
Telle était la ressource dont disposait le Firedrake en sa qua-
lité de mouche de la division anglaise. Edmond seul arriva
dans les haubans du brig ; dix de ses compagnons retombè-
rent blessés en dedans des bastingages, vingt autres qui les
suivaient disparurent comme frappés d'une terreur panique,
LES GÉANTS DE LA MER. 15
les dix derniers qui n'avaient pas encore pu monter s'arrê-
tèrent..
Un cri de victoire retentit à bord du Firedrake.
Edmond prenait son élan pour sauter des haubans sur le
pont du brig, il se retint, déchargea seulement son pistolet
sur le capitaine qu'il blessa, regarda en arrière, vit d'un clin-
d'oeil que la retraite lui était coupée et monta rapidement-
dans les cordages. Vingt coups de fusils furent tirés sans lui
faire de blessure grave; un gabier anglais, la hache au poing,
l'attendait au bord de la grand'hune ; mais de la hune de mi-
saine, de la Railleuse partit un coup de mousquet qui sauva
l'aspirant en cassant la tête du matelot. Le cadavre glissa eL
tua l'un des soldats de marine.
Edmond de Guimorvan se trouvait sur la grand'-vergue
du brig ennemi.
De là, il s'aperçut.que la face du combat venait de changer,
et que le hourra victorieux du Firedrake était prématuré tout
au moins. — A l'aspect des fusiliers anglais, les marins du pe-
loton d'abordage, comprenant tous à la fois que leur capitaine
était surpris par une ruse, s'arrêtèrent avec cette intelligence
qui est le propre des bons matelots; les uns se couchèrent à
plat dans les bastingages; les autres purent même courir à
leurs pièces, chargées conformément à la règle; ils permirent
ainsi à Kéravel de commander le feu d'une dernière volée qui
éclata soudain à bout portant; la compagnie de senteries, en-
levée par la mitraille, roula dans les débris des dromes, des
embarcations et des pavois, — et le peloton d'abordage fran-
çais, se redressant aussitôt, l'action devint une épouvantable
mêlée.
Edmond, perché sur la vergue, cria : Bravo ! Il allait redes-
cendre, quand la mâture craqua sous ses pieds. — Par un
mouvement instinctif, il s'élance, tête baissée, dans la mer
sans lâcher son sabre. Le grand mât du Firedrake y tombe
presqu'au même instant, non sans écraser ou entraîner dans
sa chute une foule d'Anglais.
Guillaume Rafiau, pourvoyeur du canon de chasse, et
comme tel gardien du sabord, n'était pas resté inactif; lors de
la fausse retraite des abordeurs, ce fut lui qui- fit partir la
pièce d'avant; puis il appela pour qu'on vînt lui recharger son
16 LES GEANTS DE LA MER.
canon, et, s'armant d'une longue pique, il la croisa par le
sabord.
Un incendie se déclarait dans les flancs du Firedrake, dont le
capitaine blessé rallia autour de lui soixante marins ou sol-
dats anglais.
— A notre tour, leur dit-il en montrant la canonnière. A
l'abordage!
Kéravel, qui déploya durant toute l'action un admirable
sang-froid, s'était hâté de faire sonner la retraite, de couper
les grappins et d'orienter les voiles pour s'écarter du brig en
feu. Ses mesures parfaitement prises, réussirent à son arrière;
il n'en fut pas de même à son avarit.
Là, tous les Anglais devenant abordeurs d'abordés qu'ils
étaient, réunissaient leurs efforts pour se tenir accrochés : la
chute de leurs mâts les servit alors, et grâce à leurs vergues
qui formaient une sorte de pont volant, ils se précipitèrent du
côté où Rafiau gardait son sabord.
L'intrépide mousse, avec sa longue pique bien appuyée au
coin du seuillet, porta plus d'un coup mortel; or, tant il fit
qu'il attira sur lui la colère de plusieurs soldats de marine.
— Chien de mousse ! tu ne mourras que de ma main ! cria
: un sergent de senteries qui s'introduisait enfin à bord.
Deux autres Anglais menaçaient l'infortuné Rafiau, quand
Edmond arriva juste à temps pour le préserver de leur rage.
Le sergent périt, frappé d'un coup de pointe; l'un des au-
tres Anglais fut encore la victime d'Edmond. Le dernier tomba
sous Kéravel lui-même; car l'action s'était déplacée. Les An-
glais, maître du passavant de tribord, s'y battaient avec le
courage du désespoir.
Rafiau, blessé, dut pour la troisième fois la vie à Edmond,
qui l'arracha de la mêlée et le fit porter dans la cale.
Alors Kéravel chargea l'infatigable aspirant d'aller, avec
dix gabiers, armés de haches, couper les espars et les corda-
ges qui liaient toujours l'arrière du Firedrake à l'avant de la
Railleuse; puis, à la tête de tous ses hommes, il se précipita
sur les derniers ennemis, qui mirent enfin bas les armes.
Il était temps de vaincre et d'avoir pleine liberté de ma-
noeuvre.
Le brig, en proie aux flammes, n'était pas assez loin pour
que son explosion fût sans dangers; en outre, la division,
LES GÉANTS DE LA MER. 17
composée de deux frégates et d'une corvette, accourait sous
toutes voiles.
La Railleuse prit chasse. Quand le Firedrake sauta, elle en
était déjà à plus de six encablures. Par bonheur, elle n'avait
dans sa mâture aucune avarie majeure, car le brig, comptant
sur son calibre plus fort, avait toujours pointé à couler bas.
Edmond s'occupa d'aveugler les voies d'eau et fit pomper.
Frédéric veillait à la manoeuvre proprement dite. Il jeta dans
un canot tous ses prisonniers, dont la présence à bord l'eût
fort encombré; puis, se chargeant de toile, il prit l'allure du
grand largue,, la plus favorable à sa marche.
La brise, jusque-là ronde et fraîche, diminuait graduelle-
ment.
Deux heures après, le calme plat enchaînait les gros navi-
res, tandis que la canonnière, caressée par quelques risées
folles, filait encore près de-deux milles à l'heure. La nuit vint
alors. Des grains de pluie -qui se succédèrent favorisaient Ké-
ravel; il eut l'adresse de se laisser dépasser par ses chasseurs
dont on entrevoyait de temps en temps les fanaux de posi-
tion.
La Railleuse fit ensuite un long détour dans l'ouest avant de
se diriger décidément sur les Canaries, but de sa croisière
d'enfant perdu, porteur de dépêches, expédié au-devant des
divisions et des convois français de la -mer des Indes ou de
l'Atlantique.
Le lendemain de l'action, le mousse Guillaume Rafiau, le
bras en écharpe, la tête entourée d'un bandeau, s'avança d'un
pas résolu sur le gaillard d'arrière, où causaient Kéravel
et Guimorvan, puis portant la main à son nonnet :
— Permission de parler, s'il vous plait, messieurs, dit-il
avec sa gravité juvénile.
— Parle ! nous t'écoutons ! répondit Kéravel en souriant.
Le mousse avait préparé son discours, il l'avait modelé sur
ceux de ses anciens du gaillard d'avant :
—• C'est pour vous dire, messieurs, reprit-il, que je ne suis
encore qu'un ver de cambuse, un failli moussaillon, un rien du
tout; mais que je deviendrai un homme, s'il plait au bon Dieu,
c'est sûr!... Pour lors, par ce moyen, avant comme après, je
veux vous dire qu'il n'y a pas, dans tout l'équipage, ni en de-
hors, un matelot plus paré que moi à se faire échiner pour
18 LES GÉANTS DE LA MER.
votre service à tous les deux, pendant toute ma vie, quand je
deviendrais plus vieux que Mathieu Salé. Non, messieurs, il
n'y en a pas un, pas même en comptant maître Palanquin et
Croche-Coeur du Foudroyant... qui seront bien contents et la
mère Barberousse, et madame Suzette aussi en apprenant que
M. de Guimorvan m'a déhalé de la patte aux Anglais ! Et si je
vous dis merci à tous les deux pareillement, messieurs, c'est
rapport que vous êtes entre vous des amis, des frères et des
matelots finis; voilà!...
Rafiau était ému en parlant ainsi, dans le style homérique
du gaillard d'avant; des larmes de reconnaissance brillaient
dans ses yeux mutins; Kéravel et Guimorvan le remercièrent
familièrement.
Le mousse n'avait pris conseil de personne pour faire cette
démarche qui eut l'approDation unanime de ses anciens; T-
aussi, tandis que Frédéric, remis en belle humeur par sa vic-
toire de la veille, souriait ainsi qu'Edmond aux protestations
chaleureuses de l'enfant du bord, le maître d'équipage tira,
pour la cent et unième ibis, l'horoscope de Rafiau, en répé-
tant :
— Ce morceau d'homme, j'en réponds, mes fils, donnera un
fin matelot, s'il fait peau qui dure
FIN DU PROLOGUE.
PREMIÈRE PARTIE
PALCAR LE ROUGE-
I
La sirène de la Trônera.
La canonnière la Railleuse, commandée par Frédéric de Ké-
ravel, avait croisé pendant six mois dans les eaux des Cana-
ries. Sentinelle perdue, postée en observation sur la route des
deux Indes, elle remplit, à travers des périls de tous genres,
la consigne de transmettre d'importants avis aux dissions et
bâtiments de guerre français qui ralliaient en ces parages.
Elle se tenait embusquée dans les canaux, se déguisant pour
tromper les vigies espagnoles, mettant en oeuvre des ruses
toujours nouvelles pour capturer les navires marchands enne-
mis aux dépens desquels elle se ravitaillait.
' On passe sous silence une foule de courses heureuses et de
brillantes escarmouches.
Grâce à une marche supérieure et à d'adroites manoeuvres,
l'aventureux brigantin fit des prises considérables; il sut cons-
tamment éviter les croiseurs anglais de force à l'écraser.
Frédéric de Kéravel et son intime ami Edmond de Guimor-
20 LES GÉANTS DE LA MER.
van, second du brig-canonnière, jeunes tous deux, tous deux
enflammés, du feu sacré, fiers de leur mission, rivalisaient de
zèle comme dans leur enfance sur les bancs du collège ou à
l'école de marine, comme plus récemment en rade de l'île
d'Aix.
Ils avaient étudié toutes les passes, sondé tous les détroits,
exploré toutes les baies. Ils connaissaient tous les abris que
pouvaient offrir à leur léger aviso celles des Canaries qui sont
désertes. Mais le succès stimulant leur audace, ils osèrent
bientôt pénétrer, soit à la faveur de la nuit, soit sous de fausses
couleurs, dans les criques des îles peuplées; et, vers la fin de
la campagne, ils choisirent pour lieu de relâche ordinaire une
petite anse située au sud de Tônériffe.
La Trônera, ou littéralement l'embrasure, s'enfonce entre
des rives escarpées; ce bassin naturel semblait disposé tout
exprès pour servir de refuge à la canonnière. Un bâtiment
d'un rang élevé n'en aurait pu franchir le goulet défendu par
des bas-fonds et à peine visible du dehors. Lorsqu'on s'y trou-
vait, les mâts étaient cachés.
Kéravel avait eu soin d'établir un poste de veille sur le pro-
montoire voisin d'où l'on découvrait une immense étendue de
mer; l'on faisait ainsi le guet jour et nuit. Au premier signal,
tout le monde rentrait à bord, l'ancre était levée, lebrig-aviso
sortait à l'aide de ses longues rames, longeait la côte, allait en
reconnaissance, et, suivant la nature de la rencontre, chassait
la voile aperçue ou prenait chasse lui-même jusqu'à ce qu'il
pût se réfugier à la Trônera. Une aiguade excellente rendait
plus précieux encore l'asile découvert par les Français : à un
mille du mouillage, au fond de la crique, se jette un cours
d'eau douce où l'on puisait en moins d'une heure l'approvi-
sionnement nécessaire pour deux mois de traversée.
Aucun fortin ne menaçait le navire. Près des passes, la côte
aride, le rocailleux promontoire ou plutôt la presqu'île du
large étaient entièrement inhabités; mais au-delà des rochers
pelés et des grèves sablonneuses, sur les bords du ruisseau,
s'étendait une riante vallée entre deux collines chargées de vé-
gétation; plus loin, de riches vignobles tapissaient les versants
du pic. Là, du milieu d'arbres touffus s'élevait une belle mai-
son de campagne; à droite des plantations on remarquait un
petit hameau.
LES GÉANTS DE LA MER. 21
Bien que les riverains de la Trouera parussent très-pacifi-
ques, Frédéric de Kéravel se tenait prudemment sur ses gar-
des; il n'expédia jamais sa chaloupe à terre sans qu'elle fût
bien armée. Les officiers et les matelots ne portaient plus
l'uniforme français; la Railleuse n'arborait point de couleurs.
Les pêcheurs passaient sans s'inquiéter de sa nationalité,
comme s'ils eussent été accoutumés à voir dans leur anse des
navires jaloux de conserver l'incognito. Quoi qu'il en soit, la
sécurité delà canonnière n'eût pas été plus grande en rade de
Brest ou de Toulon.
De tels avantages suffiraient pour justifier ses fréquents re-
tours à la Trônera; pourtant un attrait de plus y ramenait
Frédéric de Kéravel depuis qu'il avait rencontré au bord de
l'aiguade la très-gracieuse suzeraine de l'hacienda del Carbon.
Carmela était si belle et l'hospitalité .qu'elle offrait avait tant
de charmes! Un sourire si doux errait sur ses lèvres rouges
comme la fleur du grenadier; ses yeux noirs lançaient des
éclairs si vifs, elle avait dans la voix tant d'harmonieuses ca-
resses I Son teint brun paraissait si blanc auprès de ses sourcils
et des boucles de sa chevelure! Ses joues étaient vermeilles
comme les rayons du soleil couchant, elle avait du feu dans les
veines, du feu sur le front, du feu dans tous ses gestes.
Pour l'amour d'elle, Frédéric ne négligea aucun de ses de-
voirs de capitaine; — alors déjà, quoiqu'il n'eût que vingt
ans, il était l'esclave de la consigne; — mais toutes ses tris-
tesses d'amour furent oubliées. Il était parti de France en ju-
rant avec amertume de se venger sur les ennemis de la perte
de son bonheur, et certes il s'était bien acquitté de son ser-
ment; — mais à présent le bonheur lui était rendu.
Quelques instants passés à l'habitation del Carbon près de
la jeune Espagnole venaient de faire mieux que tous les con-
seils d'Edmond de Guimorvan. En remontant à bord, il était
fou de joie. Sur cette rive sauvage, il avait rencontré une
femme dont il délirait déjà.
Edmond souriait..
— Quand elle m'est apparue, disait Kéravel, j'ai ressenti
une commotion électrique. Je suis tombé en extase; mes re-
gards ont dû lui dire que mon coeur lui appartient.
— Peste ! mon cher, voici qui va diablement vite de ton
côte.
22 LES GÉANTS DE LA MER.
— Je suis sûr qu'elle m'a deviné, ajouta le jeune capitaine :
et pourquoi m'aurait-elle conduit à son habitation ? pourquoi
m'aurait-elle invité à revenir, dans les termes les plus pres-
sants, si le sentiment que j'éprouve ne lui était point agréa-
ble ? Je suis plein d'espérances !...
— Mais, encore, qui est-elle ? Quel est son âge ? comment
se trouve-t-elle seule dans cette demeure retirée ?
— Elle est chez elle, elle y commande en maîtresse, et je
sais seulement qu'elle n'est pas mariée. Qu'importe son âge?
Tu ne le demanderais pas si tu la connaissais. Elle a la beauté .
d'une odalisque, la souplesse d'une amazone, le port d'une
reine, la grâce d'un ange, l'esprit d'une fée...
— C'est bien des choses à la fois! interrompit l'aspirant de
marine.
Edmond la vit et ne la trouva point au-dessous des éloges
de son ami. Edmond ne comprit que trop l'ardent enthou-
siasme de Frédéric, mais il évita de marcher sur ses brisées.
Loin de rechercher la séduisante Espagnole, il la fuyait.
Jamais rival d'amour ne fut plus discret. Edmond gardait le
bord toutes les fois que Frédéric était à terre; quand Edmond
se rendait à l'aiguade, il ne faisait à l'hacienda que de cour-
tes visites de politesse. Mais, confident obligé de Frédéric,
qui l'entretenait sans cesse des perfections de Carmela, très-
jeune encore et de complexion fort inflammable, il était relé-
gué dans un pays où aucune diversion n'était possible. Ed-
mond avait beau comprimer son amour, son amour bouillait
et risquait de faire explosion. Il avait beau conjurer le péril
par une réserve de tous les instants, malgré lui, dès qu'il
était seul, il ne songeait .qu'à l'éblouissante Carmela del
Carbon.
La créole, ou comme on dit en parlant des filles des Cana-
ries, Yislena (1) n'avait, pas tout à fait vingt-trois ans. En
l'absence de son frère Febo, capitaine-armateur de négriers,
qui reparaissait rarement,à Ténériffe et n'y prolongeait guère
ses relâches, elle dirigeait la plantation solitaire del Carbon
et savait courber toutes les volontés sous la sienne.
Son intendant lui adressa peut-être des observations sur
(1) Isleno, islena, littéralement insulaire, s'entend spécialement
des habitants des Canaries dans plusieurs pays espagnols.
LES GÉANTS DE LA MER. 23
l'accueil qu'elle faisait aux étrangers; peut-être lui parla-t-il
de l'un des compagnons de Febo, Carlos Métinez, à qui sa
main était promise; elle réduisit l'intendant au silence; et
pendant un mois, l'heureux Frédéric régna dans l'habitation
comme à son propre bord. Carmela le voulait ainsi.
Mais la croisière touchait à son terme; le jour vint où le
jeune capitaine dut déclarer à regret qu'il serait bientôt
forcé de repartir pour la France.
Carmela était couchée dans un hamac indien; ses regards
chatoyants glissaient sur les eaux bleues de la Trônera, et
s'arrêtaient avec complaisance sur la canonnière ancrée à un
mille de l'aiguade. Elle s'éventait en rêvant. A quoi rêvait-
elle ainsi? Quel caprice la captivait? Elle semblait distraite.
— Partir pour France ! dit-elle enfin comme un écho lent à
répondre.
— Oui, mon ange, il le faut... J'ai des ordres précis.
Carmela cessa de se balancer, elle ferma son éventail, et du
ton le plus caressant :
— Si je veux que tu restes, mon Frédéric, demanda-t-elle,
si je te prie de rester ?
— Je dois partir! murmura l'enseigne; mais je reviendrai,
je le promets... dussé-je briser mon épée pour l'amour de
toi!...
— Non! interrompit vivement la jeune Espagnole, tu ne
me réponds pas!... Si je t'ordonne de ne point t'éloigner,
m'obéiras-tu, Frédéric ?
— Mon coeur ne s'éloignera point; mon âme flottera sans
cesse autour de toi, répondit l'officier avec amour; toutes mes
pensées seront pour Carmela.
— On ne quitte point celle que l'on aime, murmura la
créole.
— Il faut que mon navire rentre au port, ajouta Frédéric
d'une voix attristée.
— Non! c'est impossible! s'écria Carmela frémissante;
vous êtes capitaine, retenez-le!... je l'exige!...
— Mon navire ne m'appartient pas, répondit Frédéric.
Carmela contint un violent mouvement de colère, elle se
fit plus tendre, elle suppliait; sa voix avait des accents mélo-
dieux qui enivraient le jeune capitaine, ses regards humides
le fascinaient. Frédéric baissa les yeux et garda le silence.
24 LES GÉANTS DE LA MER.
— Un mois ! un seul mois de retard ! dit l'islenà qui devait
attacher à ce délai un prix bien grand, tant elle mettait d'a-
dresse dans ses gestes et ses paroles. Elle avait, disait-elle, le
pressentiment certain de l'arrivée d'un navire richement
chargé et d'une glorieuse capture.
— Crois-tu donc, douce âme de mon existence, crois-tu,
ma Carmela chérie, que l'appât du gain ou l'espoir d'une
victoire pourraient ce que ne peut mon amour?
— Un seul mois ! répéta la belle Canarienne.
— J'ai différé mon départ autant que mes instructions le
permettaient; à présent, hélas! je suis forcé de remplir mon
devoir!
— Eh! qu'importent vos devoirs!... Retenez le brigantin
un ou deux mois encore... et puis, qu'un autre le ramène en
France! Vous serez mon époux, vous serez le maître de
ce domaine!
— Carmela! ma vie est à toi... Demande-moi de te la sacri-
fier à l'instant, mais n'exige pas le sacrifice de mon hon-
neur !...
L'islenà devint soucieuse; ses beaux sourcils noirs se fron-
cèrent ; ses regards se portèrent de Frédéric à la Railleuse
qu'elle avait déjà si longuement contemplée en rêvant;-puis
elle sembla réfléchir, puis, n'hésitant plus, elle sauta hors
de son hamac :
— Et moi, j'avais cru qu'il m'aimait! dit-elle à demi-voix.
Frédéric essayait de la convaincre de la nécessité du
départ, elle reprit avec froideur :
— Ainsi, Votre Grâce m'abandonne ! Vous appareillez pour
la France! Je ne suis plus celle que vous préféreriez à tout!
Vous pensez à quelqu'autre, peut-être... ou bien vous êtes
las de mon amour... ingrat!
— Pitié, Carmela, pitié. Je t'aime passionnément! Mon
devoir veut que je te quitte, mais je jure, sur ma foi...
— Assez de serments, seigneur capitaine, interrompit l'Es-
pagnole avec dédain.
Frédéric se prit à pleurer;, Carmela se dirigea vers sa
chambre; il voulut la suivre,
— Attendez-moi ! dit-elle impérieusement.
Quand elle rentra dans la grande salle, un costume recher-
ché remplaçait son léger peignoir du matin. Elle avait dé-
LES GÉANTS DE LA MER. 2S
pensé un art infini à faire valoir ses attraits par le choix de
ses bijoux et de sa parure.
Un justaucorps de velours noir brodé emprisonnait sa taille
dessinée par un étroit fourreau de couleurs éclatantes, dont
le tissu élastique rappelait la saya liménienne. Chacun de
ses pas développait les plis de la basquine qui se resserrait
à chaque pose, laissant à découvert un pied d'Andalouse
chaussé à jour. Elle avait jeté sur ses épaules une longue
mantille blanche d'étoffe transparente, qu'elle ne releva point
sur sa tête. Elle préféra se coiffer d'un vaste chapeau de Ma-
' nille qui ombrageait son front et sous lequel se déroulaient
les anneaux soyeux de sa chevelure. A la main, elle tenait
une badine de jonc qu'elle faisait siffler en souriant.
Carmela était parvenue à transformer sa beauté; elle avait
mis un collier et de riches bracelets qui rehaussaient sa
mise un peu théâtrale. Elle ne boudait plus. Ses yeux pétil-
laient d'une ardeur nouvelle; elle s'était métamorphosée.
A sa nonchalance d'islena, tout à l'heure languissante et
mollement bercée, succédait la fougue brûlante de l'Espa-
gnole, la pétulance de l'amazone.
Elle s'avança vers Frédéric d'un pas assuré; ses petites
dents blanches apparaissaient au bord de ses lèvres; elle
déployait ses grâces et dissimulait ses pensées avec une ha-
bileté de comédienne; elle se plaisait à observer les impres-
sions du jeune capitaine, qui s'écria douleureusement :
— Que tu es belle ainsi, Carmela! ton ravissant sourire
a reparu!... Je suis le plus heureux des amants!
Il se précipita sur sa main et la baisait avec transport.
— Ne faut-il pas jouir du peu de jours que vous m'accordez,
méchant! dit-elle alors. Je veux savourer une à une les der-
nières gouttes de mon bonheur; j'aurai assez de sujets de
pleurer quand le navire de mon ami ne sera plus à la Trô-
nera... _ '
— Ta beauté est l'image de ton âme! dit l'enseigne avec
enthousiasme; mais ne crains rien, notre amour bravera
l'absence; dans peu de mois Frédéric sera de nouveau, à tes
genoux.
— Ne parlons pas davantage de cette séparation, interrom-
pit Carmela; ne parlons même pas du retour, qui rappelle trop
2
26 LES GEANTS DE LA MER.
le départ, je redeviendrais triste. — Votre bras, mon ami,
nous allons dîner à bord.
Appuyée sur Frédéric, elle descendit de l'habitation à l'ai-
guade, où stationnait le canot du jeune capitaine; elle y sauta
légèrement ; peu d'instants après, elle montait sur le pont de
la Railleuse.
■ Edmond de Guimorvan la reçut à la coupée du navire, il
lui offrit galamment la main pour l'aider à gravir les degrés
de l'échelle. Au contact de sa main qu'elle laissa longtemps
dans la sienne, il rougit et frémit d'amour.
L'islenà sentit son frémissement, elle vit. sa rougeur; elle
bondit follement, et, comme à l'étourdie, se jeta dans ses
bras en entrant à bord. '
Edmond l'y accueillit en tremblant :
— Grâces, à votre seigneurie, ami Edmond, dit-elle en sou-
riant d'un air mutin; sans votre appui que serais-je devenue?
— Celui de Frédéric ne vous eût pas manqué, répondit
l'aspirant de marine.
— Frédéric m'abandonne toujours! repartit la créole.
Son regard expressif augmenta le trouble d'Edmond..
Kéravel mettait à son tour le pied sur le pont; Edmond leva
les yeux sur lui, il voulut lui rendre la belle Canarienne et
fuir; le jeune capitaine lui coupa la parole :
— Sois le cavalier de Carmela, je t'en prie, dit-il en pas-
sant, j'ai quelques ordres à donner.
L'islenà se suspendit aussitôt au bras de Guimorvan. Elle
entama la causerie avec un abandon familier; sa pétulance
extrême, sa folâtre gaîté ressemblaient à une sorte d'ivresse;
elle paraissait éprouver du bonheur à causer en tête-à-tête
avec lui; plusieurs fois il crut qu'elle s'appuyait à dessein sur
son coeur.
En balançant sa tête gracieuse, la jeune fille effleurait des
boucles de ses longs cheveux les lèvres de l'aspirant; quel-
quefois elle se penchait tellement sur lui, que leurs haleines
se confondaient; tous ses gestes, son laisser-aller, sa désin-
volture souple, et pour ainsi dire caressante, ses, longs re-
gards qui arrachaient à Edmond l'aveu muet d'un sentiment
contenu à grand'peine, et puis des paroles à double sens que
l'amitié n'expliquait qu'à demi, que l'amour eût merveilleu-
LES GÉANTS DE LA MER. , 27
sèment traduites, achevaient de bouleverser le malheureux
ami de Kéravel.
On se mit à table.'
Carmela del Carbon fut d'un enjouement délicieux; jamais
elle n'avait paru si admirablement séduisante à Edmond
qu'elle n'avait jamais traité avec autant de coquetterie. Fré-
déric était charmé de l'affabilité de Carmela. Entre son meil-
leur ami et la jeune femme qu'il adorait, il laissait couler les
plus douces heures de sa vie.
Le soir, en quittant le bord, la belle Espagnole glissa un
billet dans la main d'Edmond.
Tandis que le capitaine la reconduisait à l'hacienda del
Carbon, l'aspirant lisait, avec, une joie mêlée de remords, ces
lignes écrites à la hâte :
« Le coeur de Carmela s'est égaré... Ce n'est point Frédéric
« que j'aime. Vene'z, Edmond! venez auprès de celle que
« vous chérissez en secret. J'ai lu votre amour dans vos yeux;
« n'avez-vous pas vu dans les miens que mon âme est à vous?
« Je vous attends demain.'»
Edmond ne dormit pas de la nuit. Le lendemain il sut ce
qui s'était passé entre Frédéric et Carmela; il pensa que la
jeune Espagnole avait écrit par dépit.
— Je l'aime comme un fou, comme un misérable!... mur-
mura-t-il péniblement; mais je ne trahirai pas la confiance
de Frédéric-.
Il ne descendit point à terre, et cependant il n'osa rien
avouer à son frère d'armes. Il lut, il relut cent fois le billet
de Carmela, il le pressa sur ses lèvres; il eut même la fai-
blesse d'en désirer un second. Il le reçut r
« Quel obstacle vous arrête, Edmond?... Venez, chère
flamme de mon coeur ! Je me meurs dans votre attente. Croyez-
vous qu'un vain caprice ait guidé ma main? Connaisssz
mieux Carmela.
« Faible enfant que je suis, hélas! J'ai tristement hésité à
vous offrir un amour qu'un autre vous avait indignement dé-
28 , LES GÉANTS DE LA MER.
robe... Que ne vous ai-je rencontré le premier, Edmond i...
ce regret ne serait pas un poignard qui me déchire !... Ne me
punissez point de mon erreur, vous vous puniriez vous-
même!;.-.
« Mon coeur n'est qu'à toi seul, et tu aimes Carmela !
« Partiras-tu de cette île sans qu'elle t'ait donné le baiser
d'adieu, ou faudra-t-il qu'elle aille à bord, en présence da
ton rival, se jeter à tes genoux, te demander merci !... s
Un pêcheur avait porté cette seconde lettre à Edmond, qui
répondit aussitôt :
« Je vous aime trop5i Carmela; et Frédéric est mon frère!...
Non ! je n'ose aller vous voir ! je ne cueillerai jamais ce divin
baiser d'adieu que vous daignez m'offrir; je me défie de moi,
jô succomberais à vos pieds... Pardonnez-moi mon horrible
courage !... Quels tourments je souffre !... Quels efforts affreux
je dois faire pour vous fuir!...
« Pardon, Carmela, pardon et pitié!.., Si j'avais eu le bon- '
heur suprême d'être reçu par vous comme Frédéric l'a été, ce
noble ami eût préféré mourir à porter la moindre atteinte à
mes délices?... Je fais ce qu'il eût fait à ma place !...
« Adieu, adieu, Carmela! je regretterai toute ma vie le bien
que je lui sacrifie en pleurant de rage... car vous avez tout
mon amour!
« Aimez Frédéric, il.est seul digne de vous; et oubliez celui
qui ne vous oubliera jamais!... »
Cette réponse irréfléchie fut remise à Carmela au moment
où Kéravel, brusquant le départ, s'arrachait de ses bras.
Jusqu'à la fin, l'islenà le conjura de rester, jusqu'à la fin
elle employa les larmes et les caresses pour retenir la Rail-
leuse. Quand Frédéric lui eut dit le dernier adieu sur le seuil
de la porte, Carmela lui.cria encore :
— A demain! :

Désertion.
A son retour à bord, le jeune capitaine de la Railleuse n'y
fut pas reçu par Edmond, en proie à Une fièvre dévorante et
retiré dans sa cabine; mais, au point du jour, l'aspirant était •
sur le pont.
— Je n'irai plus à terre, ami, lui dit Kéravel, je tremble de
revoir Carmela ; elle exerce trop d'empire sur moi, elle vou-
drait me retenir encore; mes forces s'épuisent, je n'irai
plus...
— Très-bien! s'écria Edmond.
— Mais toi, poursuivit le jeune capitaine, tu peux sans dan-
ger te présenter chez elle. Nous avons à faire notre plein
d'eau; va dans la chaloupe; pendant qu'on remplira les piè-
ces, approche-toi de l'habitation, tu trouveras Carmela levée,
sans doute, car elle aussi aura passé une nuit douloureuse.
Tu lui diras que je reviendrai bientôt.
— A quoi bon ? interrompit Guimorvan. Ne lui as-tu pas
déclaré toi-même?... Qui sait d'ailleurs, si jamais...
— Je quitterai la marine française s'il le faut!... J'épouse-
rai Carmela, je me fixerai aux Canaries!... Dis-lui que je vais
concilier le présent avec l'avenir; je réglerai mes affaires de
2.
30. - LES GÉANTS DE LA MER.
famille, je réaliserai ma fortune... Explique-lui tout cela fer-
mement, avec calme. Dis-lui que je ne reculerai devant.au-
cun sacrifice!... Hier soir, nous étions trop émus, je pleu-
rais... Par moments, elle s'irritait, me traitait de pa'rjure et
me repoussait; parfois elle pleurait aussi...
Kéravel donna de longues instructions à Guimorvan qui ré-
sista de toutes ses forces :
— Non, de grâce, disait-il, épargne-moi cette mission
cruelle.
— Au nom de notre amitié, ne me refuse pas.
D'ailleurs, la présence d'un officier dans la chaloupe était
nécessaire. Les matelots, suivant l'usage, s'armèrent jusqu'aux
dents; Guimorvan, accablé de tristesse, hésitait encore, Ké-
ravel lui prit la main :
— Je vois ce que te coûte un entretien si difficile, reprit-il
avec émotion; mais tu iras!... tu me le promets?...
Edmond voulut tout dire, il allait descendre dans sa cabine
pour y prendre les lettres de Carmela et les mettre entre les
mains de son ami.
-r- Où vas-tu? lui demanda Frédéric...
— Je vais... chercher mes pistolets, balbutia Edmond.
— Voici les miens, et pars !... L'heure nous presse, la brise
se lève.1
Guimorvan pâlit, il ne trouva pas la force de parler; il mit
à sa ceinture les pistolets de Kéravel et descendit à regret
dans la chaloupe.
Il était perdu.
— Non ! je n'irai pas chez elle! pensait-il encore; je dirai à
Frédéric qu'on- ne m'a point reçu à l'habitation, et puis, en
mer, je le préparerai au coup qui l'attend. Je lui montrerai
les lettres de Carmela; enfin il renoncera au projet insensé de
briser sa carrière pour une femme qui ne l'aime plus.
Mais la jeune maîtresse de l'hacienda del Carbon était au
bord du ruisseau quand la chaloupe accosta; elle fit un signe,
Guimorvan la suivit à l'habitation.
Là, sous le regard voluptueux de la belle Espagnole, tout
son courage fit défaut.
Elle était mise avec une négligence étudiée, ses beaux che-
veux noirs flottaient au gré de la brise du matin sur ses épau-
LES GEANTS DE LA MER. 31
les découvertes, sa robe à peine agrafée laissait à nu ses bras
modelés avec une merveilleuse finesse.
A peine fut-elle rentrée chez elle qu'elle passa ces bras po-
telés autour du cou d'Edmond; ses yeux, voilés par une lan-
gueur charmante, le fascinaient; sa voix enchanteresse lui
disait :
— Je t'aime! Je t'attendais au bord du rivage; si tu n'étais
pas venu, je voulais mourir !
Elle abjurait l'amour de Frédéric, elle abreuvait Edmond
de caresses passionnées; le temps fuyait. Edmond vaincu,
enivré, transporté hors de lui, oublia l'heure, le devoir, l'a-
mitié. — La sirène triomphait.
Le patron de la chaloupe vint à l'hacienda pour avertir
l'aspirant que les pièces d'eau étaient pleines et que le signal
de ralliement flottait au grand mât. Une vieille. mulâtresse
apostée tout exprès renvoya le patron.
— M. de Guimorvan, dit-elle, était reparti depuis long-
temps.
Les chaloupiers cherchèrent dans le hameau, parcoururent
la plage et retournèrent à l'habitation. On leur affirma qu'Ed-
mond avait pris la route du promontoire où se trouvait le
poste d'observation des Français. — Ils poussèrent.
Au même instant, les gens de veille descendirent en toute
hâte de la pointe pour annoncer à leur capitaine qu'une goé-
lette anglaise était en vue. Elle naviguait sous toutes voiles,
elle allait passer devant l'entrée.
On déchargea et l'on hissa la chaloupe.
Frédéric, affligé de l'absence d'Edmond, n'osait faire tirer
un coup de canon qui eût mis les Anglais sur' leurs gardes;
il ne pouvait retarder l'appareillage; mais il se promit de re-
venir après avoir chassé la voile ennemie. Les matelots crai-
gnaient que leur lieutenant n'eût été victime d'un guet-apens.
Le mousse Guillaume Rafiau pleurait.
Frédéric, navré, tremblait que Carmela ne se fût vengée
sur Edmond du départ de la Railleuse.
— Elle est Espagnole et jalouse ! Elle attribuait aux con-
seils de mon pauvre ami, ma résistance à ses désirs. Par
quelle fatalité ai-je tant insisté pour qu'Edmond allât la re-
voir !
32 &ES GÉANTS DE LA MER.
Cependant la canonnière appareillait en se préparant au
combat,
Vingt minutes après, elle fondait à l'improviste sur la goé-
lette anglaise.
Un premier coup de canon fut répété par les échos de la
Trônera.
Edmond de Guimorvan tressaillit :
— Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, Frédéric m'appelle, et moi,
je l'ai lâchement trompé !...
— Ton Frédéric t'abandonne ! répondit Carmela ; il est parti
sans t'attendre... regarde!
Elle entr'ouvrit le rideau de la grande salle.
Par la croisée, Edmond vit avec effroi que la Railleuse n'é-
tait plus à son poste ordinaire.
Au large le canon grondait encore.
— Ils se battent sans moi ! reprit Edmond consterné.
— Je t'aime !... répondit Carmela del Carbon en l'accablant
de nouvelles caresses.
Sa tête gracieuse lui souriait. Son haleine parfumée effleu-
rait le front et les joues d'Edmond. Edmond, glacé de douleur,
ne voyait que le mouillage désert, il n'entendait que les déto-
nations lointaines de l'artillerie; tout à coup il s'arrache des
bras de la créole :
■ — Une barque ! une barque ! s'écrie-t-il, que je les rejoigne!
— Oh ! non ! dit Carmela en l'arrêtant, non ! reste avec moi!
Qu'importent ces navires! Tu m'aimes! tu es heureux, dis-tu?
Pourquoi me quitter?
— Adieu! reprit Edmond éperdu. Adieu, Carmela!... Vous
m'avez comblé de tendresse ! vous m'avez enivré de délices !..
Mais j'ai'trahi mon frère; je veujx expier ma faute!...
La belle Espagnole essayait encore de le retenir.
— Adieu ! dit-il avec effort, je vais mourir en implorant le
pardon de Frédéric.
Il ne prit que son épée et partit en courant.
Carmela poussa un dernier cri, un cri de colère cette fois.
Edmond de Guimorvan était déjà au bout de La grande
allée; il se jeta dans une barque de pêche, promit aux ra-
meurs le peu d'argent qu'il avait sur lui et fit déborder. Alors
seulement il s'aperçut qu'il avait oublié à l'hacienda les pisto-
lets de Kéravel.
LES GÉANTS DE LA MERl 33
Quand il eut doublé le promontoire, la goélette et la canon-
nière étaient à perte do vue, un nuage de fumée les envelop-.
pait...
Plusieurs autres voiles apparaissaient à l'horizon.
Une grande corvette de guerre, portant pavillon britanni-
que, courait sur les deux navires aux prises. Un négrier espa-
gnol gouvernait sur la Trônera.
Le combat fut interrompu.
La goélette désemparée ne put être amarinée par la Rail-
leuse, qui se chargea de toile et prit chasse devant la corvette.
Edmond de Guimorvan, témoin de ce spectacle, resta muet
d'horreur.
— Seigneur cavalier, que faut-il faire ? lui demandèrent
les gens de la barque.
D'abord, il ne put répondre; mais, enfin, d'une voix
étouffée :
— Retournons à terre! murmura-t-il.
Ce fut ainsi qu'il déserta...
Guimorvan, déserteur malgré lui, se trouvait tout à coup
sans autre asile que l'habitation del Carbon; ses dernières
piastres avaient été le prix des vains efforts des rameurs; il
revenait dénué de tout, bourrelé de remords, maudissant les
charmes de la sirène qui lui avait fait oublier ses devoirs; et
pourtant il éprouvait une acre volupté en songeant à la beauté
de Carmela.
Son sang fermentait à la pensée des enivrantes consolations
qu'elle lui réservait; mais un doute horrible, qui se fit jour
dans son esprit, acheva de le démoraliser :
— Elle a renié Frédéric parce qu'il n'a pas voulu déserter
pour elle son pavillon et sa patrie; me pardonnera-t-elle, à
moi, d'avoir essayé de la fuir? Comment me recevra-t-elle?...
J'ai violé l'amitié de mon frère d'armes, on se bat et je ne suis
point à mon poste. J'ai tout perdu pour Carmela. N'ai-je
point perdu jusqu'à son amour ? ■
La Railleuse, poursuivie par un navire de rang très-supé-
rieur, ne lui échappa qu'à grand'peine au bout de huit jours
d'alertes continuelles; mais ensuite elle ne reprit point la
34 LES GÉANTS DE LA MER.
route de la Trônera, car Frédéric de Kéravel avait dû faire
l'inventaire des effets d'Edmond absent. Il avait trouvé les
lettres de Carmela.
Il se voyait trahi, trahi par son frère de coeur! Sa vieille et
noble amitié était brisée !... De sa vie il ne se consola de cette
perte. S'il s'abandonna encore à sa nature aimante, s'il par-
vint à distraire son coeur, il ne put jamais oublier; et chaque
douleur nouvelle raviva son ancienne douleur.
Cependant il ne maudit point son ami coupable, il ne vou-
lut point le dénoncer; son rapport officiel ne spécifiait rien et
disait seulement que l'aspirant de marine, Edmond de Gui-
morvan, ayant été expédié en corvée avec la chaloupe pour
faire de l'eau dans l'anse de la Trônera (île de Ténériffé), n'é-
tait point revenu à bord.
La discrétion de Kéravel égala son désespoir.
Guillaume Rafiau lui-même ignora toujours la vérité; mais
quelques suppositions hasardées s'en rapprochèrent, — Gui-
morvan fut rayé des États de la marine, sans qu'aucune note
authentique indiquât s'il était mort, déserteur ou démission-
naire. Il était orphelin et sans fortune, car sa famille avait été
complètement ruinée par la révolution; nul n'eut intérêt à
le rechercher activement. Son souvenir, entouré de mystères,
ne devait vivre que dans la mémoire d'un petit nombre de
contemporains.
Lorsque Edmond s'était brusquement enfui, Carmela, bles-
sée au vif dans son caprice, dans son orgueil, dans ses désirs
les plus ardents, avait poussé un cri d'indignation.
— Et celui-là aussi me délaisse ! dit-elle, malheur à lui 1
Elle songea tout à coup à le faire arrêter par ses-gens; il
était déjà trop tard :
— Malheur à eux, reprit-elle, 's'ils osent jamais reparaître à
l'hacienda del Carbon !
Elle palpitait de colère en montant sur sa terrasse d'où elle
vit la barque de pêche qui partait du rivage. Sa fureur im-
puissante s'exhalait en menaces. Mais dès que l'embarcation
rentra dans la baie, dès qu'elle y aperçut le triste ami de Fré-
déric :
LES GÉANTS DE LA MER. 35
— Victoire! murmura-t-elle, je veux être belle maintenant
pour mieux me venger!
Elle appela ses mulâtresses et se fit parer comme pour une
fête : elle avait des fleurs dans les cheveux, des fleurs au cor-
sage de sa robe, choisie parmi les plus légers de ses capri-
cieux costumes. Le plaisir cruel qu'elle se promettait donnait
à sa physionomie un attrait sauvage; ses yeux brillaient d'un
farouche éclat. La Diane au bain ne fut point si superbe. Un
suprême dédain ridait ses lèvres, ses narines se gonflaient ;
elle savourait déjà les fruits amers de sa haine; elle allait
écraser Edmond de tout le poids de son mépris.
A cette époque, l'esclavage n'avait pas encore été aboli dans
les îles Canaries; l'hacienda del Carbon était sous tous les rap-
ports une habitation coloniale ayant un nombreux,personnel
de nègres et de négresses.
Carmela donna ses ordres et rassembla ses domestiques
pour les rendre témoins de sa vengeance. Elle était à demi-
couchée sur une chaise longue où ses plus jeunes mulâtresses
l'éventaient. Elle se sentait forte; elle joua d'abord l'indiffé-
rence. -
Edmond, à son aspect, fut ébloui et subjugué.
L'islenà se donnait une pose nonchalante et gracieuse, ses
émotions contenues ajoutaient à ses charmes, sa bouderie lui
seyait à ravir. Ses traits mobiles conservaient une telle pureté
que le reflet des pensées mauvaises y scintillait comme une
lueur du ciel. Edmond la contemplait avec une admiration
mélangée de douleur; l'amour fit encore vibrer sa voix.
— Je reviens vers vous, senorita, mnrmura-t-il d'un ton à
la fois triste et passionné, je reviens doublement malheureux,
car je vous trouve irritée, entourée de vos gens, sévère comme
un juge... Soyez plutôt indulgente et bonne autant que belle.
Vous seule, Carmela, pouvez me consoler d'avoir perdu mon
frère, mon rang, ma patrie...
La hautaine maîtresse de l'hacienda se détournant enfin,
laissa tomber un regard dédaigneux sur l'aspirant de ma-
rine.
— Qijel est cet homme, dit-elle, qui de vous le connaît?
Edmond atterré rougit.
— Quel est ce vagabond étranger?.-. Que vient-il faire ici?
36 LES GEANTS DE LA MER.
ajouta Carmela qui compléta l'injure en donnant à sa physio-
nomie l'expression du sarcasme.
Edmond de Guimorvan avait pu craindre des reproches, de
la colère, une séparation absolue; il ne s'était point attendu à
de pareils outrages.
— Quoi ! s'écria-t-il amèrement, c'est vous qui parlez ainsi !
— C'est moi ! c'est moi-même ! reprit l'Espagnole en bon-
dissant comme une panthère irritée. Voilà comment j'accueille
les lâches et les traîtres!... J'ai reçu en amis les ennemis de
ma nation; j'ai mis à la disposition de leurs seigneuries ma
maison et mes. serviteurs. Je les ai comblés de bontés !... Eux,
pour prix de tant de faveurs, ils m'ont bassement offensée!.,.
Guerre donc, guerre à présent!...
Et riant d'un rire moqueur, elle leva sa petite main en fai-
sant un geste de menace.
— Écoute, Français, écoute ! Tu aurais pu devenir mon
époux et mon maître... Tu seras mon prisonnier, mon es-
clave!...
Edmond se recula fièrement, mit la main à la garde de son
•épée et regarda les serviteurs groupés autour de leur maî-
tresse.
— Madame ! dit-il, Kéravel ni moi n'avons mérité ces repro-
ches! Aucun de nous ne vous a offensée!... Comme lui, plus
que lui, j'ai été victime de vos séductions 1 Vous m'avez écrit,
vous êtes venue me chercher à bord, vous m'avez attiré chez
vous !... Vous êtes cause que j'ai des torts impardonnables en-
vers mon ami et mon frère! Vous êtes cause que je ne puis
mourir en défendant mon pavillon, que je suis exilé, dégradé,
pauvre, dépouillé de tout!...
— Et moi, je suis vengée ! interrompit l'islenà. Ton Frédé-
ric m'a outrageusement dédaignée en partant malgré moi,
malgré mes prières, malgré mes larmes !...
— Mensonges ! cria Edmond.
— J'ai voulu lui enlever son ami ! ajouta Carmela d'un ton
de triomphe... Ah ! ah ! Tu mettais tous tes soins à l'empêcher
de rester... Tu lui parlais au nom de vos chimériques devoirs!
Toi, tu as manqué à tous ces grands devoirs, parce que je l'ai
voulu!... ■•»
— Votre beauté est un présent de l'enfer !
LES GÉANTS DE Là MER. 37
— Crois-tu donc que j'aie pu t'aimer? dit l'Espagnole avec
un souverain mépris.
— Vous disiez tout à l'heure ici, en présence de tous ces
gens, qu'il n'eût tenu qu'à moi d'être votre époux!... Mais,
moi, j'aurais refusé ce honteux avantage!...
Carmela frappa du pied, elle fit siffler sa cravache.
. — Certes ! Edmond de Guimorvan n'aurait jamais consenti
à donner son nom et sa main à la sirène de la Trônera !...
— Demonio! il m'insulte! s'écria l'islenà devenue pourpre.
A moi, mes serviteurs!...
— Faites avancer vos esclaves; qu'ils osent porter la main
sur moi ! repartit Edmond avec une audacieuse fermeté.
— Pauvre petit! reprit ironiquement Carmela.
Les portes de la salle s'ouvrirent. Des nègres armés de
fourches entourèrent Edmond, qui n'avait qu'une épée pour
se défendre.
— Rends-toi ! dit l'Espagnole d'un ton de pitié méprisante ;
je t'accorderai la vie.
— Je ne veux rien te devoir, répliqua le jeune marin.
Carmela, cependant, défendit à ses gens de frapper aucun
coup mortel.
, — Tenez-le, là, immobile ! Ce jeu m'amuse... dit-elle à haute
voix. — Mais s'adressant à l'un de ses serviteurs, elle lui
donna vivement un ordre secret, et s'étendit de nouveau sur
sa couche, où l'on continua de l'éventer. -
Edmond, l'épée à la main, cerné de toutes parts, était dans
une position plus ridicule qu'héroïque; il le sentit.
Carmela se raillait de lui, elle le montrait à ses femmes en
haussant les épaules; les nègres mêmes ricanaient. Le jeune
aspirant n'hésita point à s'élancer sur les fourches, au risque
d'être frappé de mort; ce mouvement impétueux rendit sa
capture certaine. L'isleno qui avait reçu les derniers ordres
de Carmela, lui jeta un lacet. Edmond, désarmé, aux risées
de la valetaille, fut garrotté aussitôt.
m
Les fiancés.
Carmela del Carbon avait passionnément aimé Frédéric
pendant quelques jours. Et un intérêt cruel s'unit bientôt en
elle à son penchant, quand elle sut que la Railleuse, croiseur
français, pouvait capturer tout navire espagnol qui s'aventu-
rerait à la Trônera. Son empire sur le capitaine de la canon-
nière lui semblait très-précieux, elle y tint bientôt énormé-
ment.
Malgré cela, soit caprice, soit lassitude d'un amour trop
souvent sentimental, la volage créole avait jeté les yeux sur
Edmond de Guimorvan dont la réserve stimula peut-être ses
fougueux désirs.
Edmond était bien pris de sa personne, hardi, gai, fort en-
treprenant en apparence, brave cavalier, digne compagnon de
Kéravel, non moins fait que lui pour plaire à la sirène de la
Trônera. Carmela fut piquée de sa froideur; devina ce qu'il
éprouvait, se complut à cette découverte, et prit à tâche d'aug-
menter son trouble. Habituée comme elle l'était à se faire obéir
d'un geste, elle trouva de l'attrait à la résistance d'Edmond;
elle résolut de la dompter.
LES GÉANTS DE LA MER. 39
Carmela del Carbon avait besoin dans sa solitude d'ardentes
émotions et de plaisirs ardents. Son imagination s'éprit du
dessein d'enchaîner les deux amis à son char, de les avoir
tous les deux pour esclaves. Cette double conquête devait d'ail-
leurs servir ses desseins. •
Quand ses-regards voluptueux et distraits erraient sur l'anse
de la Trônera en y cherchant la Railleuse, elle songeait à
Edmond, quoiqu'elle eût Frédéric à ses côtés; elle comptait
déjà profiter de la première visite du jeune lieutenant pour
l'attirer dans un piège; mais dès que le capitaine eut parlé de
départ, dès qu'elle eut reconnu que Frédéric resterait inébran-
lable, elle n'attendit plus l'occasion de séduire Edmond de
Guimorvan, elle la fit naître.
— L'un des deux au moins, dit-elle avec dépit, demeurera
en mon pouvoir.!...
Un mobile nouveau la poussait.
Pour punir Kéravel de son inconstance prétendue, elle jura
de lui enlever son ami. Peut-être aussi l'absence d'Edmond
lui ramènerait-elle Frédéric et la canonnière dont elle avait si
souvent compté les bouches à feu, en songeant au navire fa-
vori de son frère, don Febo del Carbon.
Dix passions différentes grondaient à la fois en elle et con-
couraient au même but. Par-dessus toutes ces passions ré-
gnaient la cupidité et l'orgueil.
Il est monstrueux d'aimer en deux endroits, a dit un philo-
sophe; Carmela del Carbon aimait ainsi, ou plutôt elle n'ai-
mait pas véritablement. Les sens et la vanité, la jalousie, la
soif d'exercer l'empire d'une beauté merveilleuse, ne laissaient
point de part à son coeur de marbre dans les brûlantes amours
qu'elle prodiguait.
Avant Frédéric, elle avait eu d'autres intrigues; on lui don-
nait au-delà des mers un fiancé qu'elle n'attendait plus; elle no
se souciait pas des absents et n'avait jamais eu foi aux ser-
ments d'adieu.
— Un départ, disait-elle, est toujours une trahison.
Au moment où Edmond tombait pieds et poings liés en sa
puissance, la même mulâtresse qui avait donné le change aux
chuloupiers de la Railleuse, s'approcha d'elle et lui dit quel-
ques mots à demi-voix.
40 LES GEANTS DE LA MER.
— Eh bien, tant mieux ! répondit la créole avec .colère, je
le souhaitais encore!...
Carmela fit sortir la plupart des domestiques, et s'adressant
à Edmond :
— J'apprends une nouvelle heureuse, dit-elle ; mon frère
Febo entre à la Trônera ; tu as peut-être aperçu le navire où
flotte son guidon d'armateur. Febo fait le commerce des noirs;
je lui donnerai, moi, un esclave blanc!...
Edmond ne daigna point répondre..
-r- Je t'aurais fait jeter dans une case étroite où l'on t'au-
rait gardé jusqu'à son arrivée, mais nous voici débarrassés
de ce soin. Et n'espère pas que tu seras traité en prisonnier
de guerre !... Je suis libre, je suis maîtresse dans cette habi-
tation. Le capitaine-général lui-même ne pourrait t'arracher
de mes mains.
— Moi ! dit Edmond, je suis justement puni pour avoir
manqué à l'amitié de Frédéric, je ne me plains pas ; je bénis
le ciel d'être seul ta proie !
— Qu'on le surveille ! ordonna Carmela, je vais au-devant
de mon frère.
Carmela trouvait facile de livrer Edmond à Febo, dont la
tolérance pour sa conduite était excessive.
Depuis qu'il l'avait fiancée avec Carlos Metinez, 'son pre-
mier amant, Febo n'avait jamais trouvé mauvais qu'elle con-
tractât d'autres liaisons; deux fois il avait reparu à l'hacienda
sans même nommer Carlos Metinez. Carmela jeta sa mantille
sur ses épaules, et, suivie de quelques femmes, elle prit le
chemin de l'aiguade. Mais à peine eut-elle vu le canot de son
frère, à peine l'eut-elle reconnu, que son front se couvrit
d'une mortelle pâleur. Elle revint précipitamment sur ses pas :
— Qu'on me selle deux chevaux ! commanda-t-elle à ses
gens.
Elle rentra dans la grande salle, renvoya tous les gardiens
d'Edmond, coupa ses liens elle-même, lui rendit son épée, et
se jetant à ses genoux :
— Tue-moi ou aime-moi ! s'écria-t-elle. Rends-moi ton
amour et fuyons !... Febo ramène Carlos Metinez, mon fian-
cé!... Viens! deux chevaux sont prêts !,.. J'ai de l'or!... Nous
nous cacherons dans les montagnes jusqu'à ce qu'ils soient
repartis. Nous reviendrons ici ensemble, ou nous irons
LES GEANTS DE LA MER, 41
en France, en Amérique, où tu voudras!... J'étais fu-
rieuse tout à l'heure, ton abandon m'avait exaspérée ; mais
à la pensée de te perdre pour jamais, tout mon amour
se rallume comme un volcan... Je t'aime, Edmond, pardon et
pitié !
— Est-ce encore une perfidie ? demanda froidement l'ami
de Frédéric.
— Non ! je t'aime !... je veux te sauver !... ils t'assassine-
raient !... Vois, leur canot approche... ils vont aborder !...
Elle montrait encore à Edmond l'anse de la Trônera, où le
brig-goëlette de Febo venait de prendre la place de la Rail-
leuse.
— Qu'ils me tuent donc, répondit l'aspirant; je préfère la
mort à ton exécrable amour!...
— Grâce!... gràec pour moi, alors!... Vous êtes un géné-
reux cavalier, vous n'abandonnerez pas une femme que vous
avez aimée, une femme qui vous aime!... Carlos est jaloux et
terrible... Il a eu mes serments déjeune fille, il a les promes-
ses de mon frère !... Febo, je m'en aperçois à présent, me
tend un piège!... Il veut me trouver coupable et m'abandon-
ner à l'implacable fureur de Carlos pour hériter de mes
biens !...
— Vous n'êtes donc pas libre et maîtresse ? dit encore Ed-
mond avec quelque ironie.
— Je vais être assassinée! s'écria Carmela. Tous mes gens
obéiront à Febo !... Pitié! pitié!... au nom du ciel!... Proté-
gez ma fuite ! Et soyez libre ensuite, si vous ne m'aimez
plus !...
— Eh bien ! s'écria le jeune homme, je consens à vous es-
corter !... De l'or, des armes, des chevaux !... Partons !
— De l'or, en voici !... Des armes! reprenez vos pistolets !...
Tenez!... Les chevaux sont là.
Une minute après, Edmond et Carmela montaient en selle,
au. grand étonnement de tous les serviteurs du logis.
La conduite de l'aspirant était au moins-naturelle. A l'ha-
cienda, il se voyait entouré d'ennemis; des ennemis plus re-
doutables débarquaient sur le rivage; une femme en pleurs
invoquait son appui. Si perfide qu'elle lut, cette femme, dont
la vie était menacée, méritait encore quelque intérêt; elle
avait placé sa confiance en lui, elle venait de lui rendre la
42 ' LES GÉANTS DE LA MER.
liberté, de s'offrir à ses coups en lui présentant des armes,
elle venait d'embrasser ses genoux ; — Edmond n'eut pas la
cruauté de la repousser. Et quand il eut accepté le rôle de
protecteur, il se promit de le remplir jusqu'au bout.
Ils partirent au galop, longèrent la plage sous les yeux
même de Febo et de Carlos Metinez, s'engagèrent dans la
plaine et coururent ainsi jusqu'aux versants du pic.
Par malheur, Carmela n'était point un guide expérimenté;
la route qu'elle avait choisie, — l'une de ses promenades fa-
vorites, — allongeait d'une grande lieue ; et cependant la
fuite ne devait être vraiment couverte qu'au-delà des gorges
de la montagne, où aboutissent une foule d'embranchements
inextricables.
Febo et Carlos Metinez, l'intendant de l'hacienda qui les
avait mis au courant de tout, et une troupe nombreuse de
serviteurs armés jusqu'aux dents, prirent au contraire le che-
min de traverse. Ils arrivèrent les premiers au col de la vallée,
ils s'y embusquèrent.
Edmond les aperçut.
— Tournez'bride, Carmela, cria-t-il.
Mais le mouvement de l'amazone fut trop rapide, son che-
val s'abattit, elle tomba.
Edmond n'hésite pas à lui porter secours. Au lieu de piquer
des deux ou d'essayer de se frayer passage à travers les gens
du Carbon, il met pied à terre et lui tend la main.
Au même instant un cavalier fond sur elle à bride abattue :
— Tu m'as trahi ! dit-il, eh bien, meurs !...
Carlos Metinez déchargea un pistolet dans la tête de Car-
mela, qui s'affaissa sur le roc en poussant un dernier cri de
désespoir. Le sang et la poussière couvrirent son visage d'uu
masque de fange; ses mains se crispèrent, elle râlait.
Elle ne mourut pas avant d'avoir été vengée.
Edmond s'était jeté à corps perdu sur Carlos. D'une main,
il détourna le second pistolet du négrier' espagnol ; de l'autre,
il lui plongea son épée dans le coeur.
Et le cadavre du fiancé roula sur celui de.la fiancée.
Dix coups de feu retentirent ; dix balles sifflèrent aux oreil-
les d'Edmond de Guimorvan.
— Assez ! ne tirez plus ! commanda une voix mâle.
LES GÉANTS DE LA MER. 43
C'était celle de Febo qui s'avançait au petit trot sur le lieu
de la scène.
Febo del Carbon était un homme de trente ans, sec, ner-
veux, brun, de haute taille, d'un aspect dur jusqu'à la férocité.
Certains de ses traits rappelaient les traits de Carmela ; dans
ses grands yeux noirs, on retrouvait quelque chose du regard
de l'infortunée jeune fille.
La bride de son cheval était passée autour de son poignet;
il tenait de chaque main un pistolet braqué sur Edmond qui
le regardait fixement, sans reculer.
Le jeune Français n'avait plus d'armes à feu; ses pistolets
étaient restés dans les fontes de son cheval. Il avait abaissé
son épée teinte du sang de Carlos et s'attendait à mourir.
— Corps du démon f s'écria Febo en s'arrêtant à deux pas
de lui, causons un peu, s'il vous plaît.
— S'il me plaît ! répéta Edmond en le bravant.,
— Il faut parbleu bien que cela te plaise!... Ecoute-moi!...
L'armateur négrier parlait du ton le plus simple.
— Mon coquin de Metinez vient de tuer ma soeur ; toi, tu
as expédié Metinez d'un bel et bon coup de pointe fort galam-
ment donné. Tu étais à pied; lui à cheval, j'ai admiré ton
savoir-faire.
— Je n'aime pas qu'on me tutoie! s'écria Edmond en re-
dressant son épée.
— Doucement, compagnon, reprit Febo, je serai bon prince
et ne tutoierai plus Votre Grâce.
— A la bonne heure !...
— Votre hardiesse est de mon goût, monsieur le Français.
Mettez votre épée au fourreau, comme je mets mes pistolets
dans mes fontes... Nous causerons mieux.
— Soit! mais il me faut un cheval.
— Prenez celui de Metinez !
Pendant qu'Edmond, de plus en plus étonné, profitait de
l'avis et remontait en selle, Febo dit à son intendant de faire
relever les deux cadavres, puis il prit le trot et invita du geste
l'aspirant français à faire route à côté de lui :
— Vous êtes marin, .je sais votre histoire, dit-il. Vous me
paraissez déterminé. Si vous vous entendez à manier un na-
44 LES GÉANTS DE LA MER.
vire comme à trousser un homme, vous me conviendriez pour
remplacer Metinez.
— Je suis officier français, répondit Edmond.
— Vous ne l'êtes'plus : vous êtes déserteur en pays ennemi,
sans ressources, de bonne prise pour quiconque voudra vous
livrer aux autorités de l'île, — toutes conditions excellentes
pour devenir aventurier. Je vous offre le vivre et le couvert,
un moyen de vous soustraire à toutes les poursuites, un poste
avantageux et lucratif... Si vous refusez, vous, êtes fou.
— Capitaine Febo, répondit Edmond de Guimorvan, je de-
mande le temps de la réflexion.
— Je veux être aimable, répliqua l'Espagnol; je vous l'ac-
corde... Aussi bien, j'ai quelques réflexions à faire de mon
côté. A souper, nous reprendrons l'entretion; décidez-vous.
Edmond, passablement surpris d'être encore en vie, ne
trouvait point facile de se décider. De tous côtes il aperce-
vait des périls. Bien que le capitaine négrier ne lui plût
que médiocrement, il était forcé de s'avouer qu'une place
d'officier à son bord serait presque une bonne fortune.
— Malgré mon cheval et mon épée, se disait-il, je suis en-
touré de gaillards qui me surveillent de près, et franchement
je l'ai assez de fois échappé belle depuis ce matin pour me
tenir un peu tranquille. Où irais-je, d'ailleurs, si je parvenais
à m'évader ? Que deviendrais-je dans un chien de pays que je
ne connais même pas, et où, comme le dit fort bien don Febo
del Carbon, je ne puis manquer d'être fait prisonnier? S'il a
vraiment envie de me garder, il m'aura de vive force. Si je
le choque par ma résistance, il me brûlera la cervelle ou me
livrera au capitaine-général. Enfin, il faut à tout prix sortir
de cette île maudite.-
Les étranges façons du capitaine-armateur n'étaient guère
engageantes. Edmond avait certes bien le droit de se défier
d'un homme qui faisait si bon marché de l'assassinat de sa
soeur et de la mort d'un compagnon, son futur beau-frère, au
dire de la jeune fille elle-même.
. Febo était évidemment un fourbe qui avait prémédité la
perte de Carmela, comme elle ne le devina que trop en
reconnaissant Metinez dans son canot. Les avances incon-
cevables d'un tel forban devaient cacher quelque arrière-
pensée.
LES GEANTS DE LA MER. 4o
Ces diverses considérations inquiétaient à bon droit Ed-
mond de Guimorvan, qui exposait fort bravement sa vie, mais
n'était point las de vivre et sentait tout le prix de sa jeunesse.
Il pouvait voir en se détournant les gens qui portaient le
cadavre de Carmela, de cette houri étincelante dont les moin-
dres gestes captivaient et dont les funestes caresses l'avaient
enivré si peu d'heures auparavant. A ce spectacle, il oublia
l'inconstance, la perfidie et les outrages de la belle islena. Il
la plaignait; quelques larmes baignèrent ses yeux.
D'autres serviteurs portaient le corps sanglant de Carlos
Metinez ; le cortège était lugubre.
Edmond ne songeait pas sans horreur au terrible rôle qu'il
venait de jouer; les plus sinistres pensées l'agitaient, et puis
il se représentait la juste colère de Frédéric trouvant les deux
lettres de Carmela.
— Il me reniera, il me haïra autant qu'il m'a aimé ! Pour
lui, le nom de Guimorvan sera celui d'un ami félon et d'un
traître !
Au souvenir de Frédéric, le coeur du malheureux Edmond
se déchirait; entre toutes ses appréhensions, entre tous ses
tourments, aucune douleur n'égalait ses regrets pour la vieille
et fraternelle amitié qui avait fait les délices de sa première
jeunesse. Il se reprochait amèrement son fatal amour pour la
sirène de la Trônera. Il.se voyait banni de France; sa carrière
était brisée; son honneur compromis.
— Si par malheur,, se disait-il enfin, j'étais pris par les Fran-
çais, sur le brig-goëlette espagnol de don Febo, je serais con-
sidéré comme servant l'ennemi, jugé et fusillé sans rémission.
Don Febo avait allumé une cigarette qu'il fumait avec un
flegme recommandable.
— De par tous les diables d'Espagne, pensait-il, voilà une
bienheureuse journée... J'arrive à point à la Trônera, quelques
heures assez fard pour n'avoir rien à craindre de cette canon-
nière française que ma petite scélérate de soeur retenait ici
dans le dessein de me faire prendre au trébuchet !...
Don Febo del Carbon devinait juste. ' >j
— La chère enfant, poursuivait-il, continuait ses galante-
ries accoutumées, je m'y attendais... Nous en trouvons la
preuve au débotté. Carlos part comme un furieux, c'était
3
46 LES GEANTS DE LA MER,
prévu !... un coup double parfait termine la comédie beaucoup
plus vite et beaucoup mieux, par mon âme, que je n'osais l'es-
pérer. Je n'ai pas même eu l'air d'y toucher du bout du doigt ;
et me voici maître de vendre l'habitation, ce qui me mettra
parfaitement en fonds pour mes opérations ultérieures !... La
mort de Metinez m'arrange à merveille... Elle n'avait d'autre
inconvénient que de me priver d'un officier ; mais je suis en
veine... J'ai la chance d'en trouver un qui prendra sa place
jusqu'à la côte d'Ébène, après quoi je connaîtrai mon drôle,
et nous verrons !
Aux approches de l'hacienda, don Febo del Carbon se tourna
vers l'intendant :
— Allez en avant, lui dit-il. Je ne veux pas de scènes, pas
de tumulte... Je déteste les criailleries et les jérémiades ! Que
les femmes se taisent, entendez-vous bien?... Qu'on nous
serve à souper au lieutenant Edmond et à moi.
Ils soupèrent silencieusement. \
A la fin, don Febo, regardant son convive, ne dit qu'un
mot :
— Eh bien?
— Eh bien ! réflexions faites, répondit Edmond, autant vaut
aller avec vous qu'avec le diable... J'embarquerai!
Un sourire infernal rida les lèvres minces et jaunes du ca-
pitaine. ■
— C'est convenu, dit-il.
Et quand il eut allumé sa cigarette :
— Un mot d'avertissement, monsieur le Français. A mon
bord, je n'aime pas les bavardages inutiles. Sur la mort de
Metinez et sur celle de ma soeur, silence absolu. Votre pays,
votre nom, votre histoire ne doivent être connus que de moi.
— Et vous, capitaine, répondit l'aspirant-déserteur, j'espère
bien que vous les oublierez.
Huit jours après, l'hacienda del Carbon était vendue, et le
brig-goëletto el Gavilan appareillait de la Trônera pour n'y
jamais revenir.
IV
El Gavilan.
Six petits canons de fonte aux sabords, une longue pièce de
bronze sur pivot, des pierriers et des espingoles braqués tout
autour des lisses; — une soixantaine de marins de tous les
pays et de toutes les couleurs, depuis le noir d'ébène jusqu'au
blanc rosé, car si les nègres et mulâtres abondaient, on avait
aussi quelques Anglais frais et blonds et même des Danois de
l'île Saint-Thomas ; — trois vastes coffres d'armes cloués à
l'arrière, une soute à poudre et un puits à boulets approvision-
nés richement: —tel était l'armement du brig-goëlette el Ga-
vilan ou en français, YÉpervier.
Des formes d'oiseau de proie justifiaient ce nom.
L'avant surtout, véritable rostrum, avait une analogie frap-
pante avec un bec acéré; le taille-mer fin et tranchant se re-
courbait sous le beaupré, soit par une fantaisie du construc-
teur, soit parce que l'armateur-propriétaire, don Febo del
Carbon, l'avait ainsi voulu; les deux écubiers bouchés par
des tapes de cuivre brillaient comme deux yeux menaçants.
L'arrière, fortement cambré, se terminait en cul-de-poule,
terme technique assurément trop bénin, mais on n'a jamais
dit en queue d'aigle. Des façons déliées, une membrure légère,
48 LES GEANTS DE LA MER.
de larges voiles, les ailes du navire, complétaient la ressem-
blance.
Sur la mer, el Gavilan volait.
Effilé, ras de bord, taillé pour la marche, il tenait beaucoup
du corsaire ou même du pirate. A ce sujet, les mines farou-
ches des marins du bord, tous gens de sac et corde, en disaient
plus encore que son architecture; — Edmond de Guimorvan
ne pouvait s'y tromper :
— Quel équipage ! pensa-t-il, je vois que nous sommes de
bonne prise pour d'autres que pour les Français!... Mais le
sort en est jeté... Allons ! soyons ferme! soyons féroce, s'il le
faut ! Que ces brigands me respectent ou me tuent, je ne veux
pas de milieu !
Même avant l'interdiction de la traite des esclaves, les né-
griers ne pouvaient être assimilés à des traficants ordinaires.
La nature de leur commerce en a toujours fait de demi-bri-
gands prêts à massacrer ou à décimer leur cargaison suivant
les circonstances, en cas de révolte ou en cas de disette, par
exemple,—prompts à jeter à la mer, comme des ballots avariés,
les noirs aveugles ou par trop malades, et n'hésitant jamais à
s'en débarrasser violemment s'il importait d'alléger le na-
vire. Les spéculateurs en chair humaine devaient être impi-
toyables par métier, ils s'en faisaient une habitude qui dégé-
nérait assez vite en passion.
L'on a dit que la répression de la traite en a augmenté les
rigueurs ; cela est exact. Les négriers d'aujourd'hui, mena-
cés par les croiseurs, veulent courir le moins de risques pos-
sible et s'efforcent d'emporter en un seul voyage deux ou
trois fois plus de nègres que du temps passé. De là l'entasse-
ment et les privations les plus horribles. Les esclaves sont en-
chaînés, accroupis pour occuper moins d'espace ; ils sont ser-
rés à s'étouffer les uns les autres, ils sont arrimés à deux éta-
ges dans un entrepont où un homme de taille moyenne aurait
peine à se tenir debout. Pendant un mois ou deux, il ne peu-
vent ni s'étendre de touLe leur longueur, ni se redresser, si ce
n'est aux heures où on les traîne sur le pont pour les con-
traindre à danser, — exercice absolument nécessaire à leur
conservation et qu'on leur fait prendre de gré ou de force.
Leur nourriture est moins abondante, leur ration d'air, leur
ration d'eau plus exiguës qu'elles ne le furent jamais; enfin la
LES GEANTS DE LA MER. 49
poursuite des croiseurs est une cause de plus pour que le
chargement soit jeté par-dessus le bord.
Souvent on a puisé dans ces atrocités mêmes un argument
en faveur de la liberté de la traite. De ce qu'elle est devenue
plus barbare en devenant illicite, on a conclu qu'il vaudrait
mieux l'autoriser et la réglementer; — mais il faut'se hâter
de répondre qu'on n'a jamais fait avec humanité la traite des
nègres; —ces deux mots jurent d'être accouplés ensemble.
Les négriers ont toujours été cruels, par force majeure
d'abord, puis sans nécessité, par goût, par plaisir- parce que
la férocité, l'un des mauvais instincts de l'homme, est celui
peut-être qui se développe le plus facilement et le plus vite
en lui, s'il peut s'y livrer impunément.
A l'époque, peu éloignée de nous, où la traite était un sim-
ple négoce, autorisé par toutes les nations, privilégié par
quelques-unes, il importait déjà, comme à présent, d'arracher
le nègre captif à la nostalgie par des danses et par des chan-
sons. Alors, comme à présent, le misérable Africain emmené
en esclavage ne voulait ni danser ni chanter ; il s'obstinait à
demeurer morne, muet, immobile, préférant la mort à une
joie factice ; alors, comme à présent, pour obtenir qu'il sortit
de sa torpeur, on le battait. Le fouet était le prélude inévita-
ble de la fête; le sang coulait, et le négrier, transformé chaque
jour en bourreau, ne tardait pas à trouver une odieuse volupté
à faire couler le sang. Les tortures des noirs devenaient les
distractions de l'équipage ; on riait des contorsions des victi-
mes, on applaudissait aux adroits raffinements de certains
fouailleurs; et pourvu qu'à l'arrivée, la cargaison ne fut pas.
endommagée de manière à diminuer la part, on s'était beau-
coup amusé, l'on avait fait un charmant voyage.
Don Febo del Carbon, ayant exercé pendant plusieurs années
ce commerce pacifique, doux et si regrettable à tant d'égards,
s'était fort enrichi; il aurait pu abandonner la vie d'aventu-
rier pour vivre magnifiquement, soit aux Canaries, soit à la
Havane, s'il n'avait eu d'autres desseins. La guerre allumée
entre les nations maritimes le favorisa ; il se fit donner des
expéditions de corsaire et continua la traite, sans négliger, à
l'occasion des opérations plus promptes et plus lucratives.
Récemment il avait éprouvé des revers; Carlos Metinez
avait maladroitement jeté à la côte son plus beau trois-mâts;
50 LES GÉANTS DE LA MER.
des aventuriers de la Guyane française lui en avaient coulé
un autre; un de ses négriers avait disparu; enfin il avait
perdu au passe-dix deux navires, une habitation située aux
environs de la Havane et,trois mille doublons.
Le Gavilan lui restait. Son partenaire lui proposa' de le
jouer contre vingt mille piastres.
Le négrier haussa les épaules.
— Quarante mille ! dit l'autre.
— Non ! s'écria don Febo.
— Cent mille.
C'était dix fois la valeur du brig-goëlette. Don Febo se,
leva furieux.
— Contre ta tète ! dit-il, ou contre rien !
Le partenaire refusa.
Par le plus affreux serment qu'ait proféré bouche humaine,
don Febo jura de ne plus toucher un dé ni une carte avanl
d'avoir reconquis le triple de ce qu'il perdait. Et le Gavilan
partit de la Havane.
Le Gavilan arriva sans avoir fait la moindre rencontre à
l'île de Ténériffe, où l'on a vu de quelle manière don Febo
avisa au rétablissement de sa fortune.
Le prix de l'hacienda suffisait non-seulement à se procurer
une belle cargaison de noirs, mais encore à acheter et mettre
en mer cinq ou six bâtiments de traite.
Avec un navire armé comme l'était le brig-goëlette, la vente
de l'habitation semblait assez inutile; une croisière-hardie
était un moyen plus expéditif et non moins sûr. Tout autre
que don Febo aurait pu abandonner à sa soeur l'entière pos-
session del Carbon ; mais il avait sans doute un motif secret
pour se défaire de ce domaine. Peut-être ne pardonnait-il
point à Carmela quelque grief ancien ; peut-être la soupçon-
nait-il déjà d'avoir voulu le faire tomber entre les mains des
croiseurs français ; sa cupidité seule lui inspira peut-être le
projet fratricide de la livrer à la rage de Metinez.
Quoi qu'il en soit, avant de mettre sous voiles, don Febo
avait expédié à Sainte-Croix un officier de confiance dont il
n'attendit pas le retour. C'était une raison de plus d'enrôler
Edmond.
Don Febo commandait en chef avec le titre emphatique
i'almirante ; il avait sous ses ordres un capitaine titulaire,

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