Généreuse

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Impr. de Claye (Paris). 1867. Généreuse. In-32.
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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GENEREUSE
1
r 1 ------
GENEREUSE
PARIS
IMPRIMERIE DE J. CLAYF
RUE SAINT-BENOÎT, 7.
l86"
GÉNÉREUSE
, Vous l'avez connue. Jamais
filleule des fées fut-elle mieux
douée? Elle était le lien, la
paix, le sourire de la maison.
Toute petite enfant, elle at-
tirait & charmait : elle suivait
les entraînements de la jeu-
nesse ; elle aimait le plaisir &
6
ne s'en cachait pas. Je né puis,
dire qu'elle le recherchât, mais,
elle s'y livrait avec ardeur &
s'y abandonnait sans arrière-
pensée; elle respirait la joie
& avait le don de la répandre
autour d'elle.
Elle entrait volontiers dans
les goûts d'autrui, surtout elle
faisait facilement entrer dans
les siens. Son âme innocente
ne connaissait pas, ne soup-
çonnait pas 4e mal, & sa sim-
plicité était radieuse. C'était
merveille comme elle prenait
ingénument le bon bout de
7
toutes choses, tournait à ses
désirs les jeux de ses com-
pagnes & inclinait à son avan-
tage la volonté de ses supé-
rieurs : c'était un art, c'était
une puissance. Elle l'exerçait
avec franchise, sans effort,
naturellement; personne n'a
jamais songé à dire despoti-
quement.
Elle avait un cœur droit
& honnête ; la grâce du bap-
tême y brillait dans tout son
éclat, & l'on subissait au-
près d'elle l'empire de l'inno-
cence.
8
Cependant, à la voir si ar-
dente & si joyeuse, les gens
graves ne pouvaient s'empê-
cher de hocher la tête :
« Comme cette petite ai-
mera le monde! » disaient-ils.
On eût dit qu'elle l'aimait
par avance.
Son imagination s'y créait
des fêtes splendides. Quand
sa mère parfois se rendait à
ces réunions du soir où leur
condition oblige certaines per-
sonnes, le père, se penchant
vers Généreuse dans son petit
lit, lui disait :
9
« Quand tu seras grande, je
te mènerai avec moi. »
L'enfant se dressait toute
pleine de reconnaissance, em-
brassait son père avec effu-
sion, savourant déjà le plaisir
qu'on lui annonçait.
Elle savait être heureuse &
jouissait aussi bien de l'espé-
rance & du souvenir que du
plaisir lui-même. Elle s'arran-
geait d'ailleurs avec la volonté
du bon Dieu, comme elle fai-
sait avec la volonté de ses pa-
rents, &, pour pouvoir faire
tout ce qu'elle voulait, tâchait
10 -
de ne vouloir que ce que le
bon Dieu permettait.
Prévenue de beaucoup de
grâces, cela lui fut assez fa-
cile; & son enfance se passa
dans la paix, parce qu'elle
resta dans l'innocence.
C'était vraiment une âme
privilégiée, & particulièrement
recommandée à son ange gar-
dien : tout en elle était ordonné
& rangé sans effort. La joie
qui ressortait de ce bel ordre
& de cette grâce abondante,
pouvait faire illusion aux es-
prits timorés & chagrins, à
II -
cause précisément qu'elle était
trop expansive. Elle débor-
dait. Notre cœur a été fait
pour la joie ; il en trouvera la
plénitude au Paradis. C'est le
péché qui a mêlé, qui nourrit
& qui entretient au dedans de
l'homme les amertumes & les
tristesses. Généreuse semblait
ne pas les connaître : elle
courait à la joie comme à sa
véritable fin ; mais elle cou-
rait avec tant d'enthousiasme,
de simplicité & de confiance
qu'on pouvait trembler & fré-
mir.
12 -
L'illusion est facile : la créa-
ture déchue peut se tromper.
Dans les ténèbres où Fa enve-
loppée le démon, elle prend
aisément les apparences pour
la réalité, &, quand elle a une
fois goûté aux fausses & fu-
nestes apparences, elle perd
le goût de la vraie joie & l'in-
telligence des fêtes véritables.
Pour se reprendre aux biens
solides, elle a besoin alors de
se roidir contre elle-même &
de se contraindre. Heureuse
celle qui, dès son enfance,
a appris à triompher de sa
- 13 -
volonté & à combattre ses
goûts!
Généreuse ne semblait ni
combattre, ni se contraindre;
elle paraissait suivre avec
abandon & rapidité la pente
où elle était placée & où in-
clinait tout son être.
Qui pourrait se flatter néan-
moins d'être toujours à'l'àbri
du souci & de la peine? Il
vint un instant où Généreuse
soupçonna que la vie pouvait
avoir des amertumes. On son-
gea à son éducation, & ses pa-
rents, suivant une coutume où
il pourrait y avoir beaucoup
à dire, se décidèrent à l'éloP'
gner de la maison paternelle.
- 15 -
Généreuse accueillit d'abord
cette perspective comme une
joie : on lui annonçait de
nombreuses compagnes; elle
rêva beaucoup de jeux & de
plaisirs, & n'arrêta pas son es-
prit à la séparation par où il
les fallai acheter. Elle se
rendit donc assez volontiers
au couvent que son père avait
choisi. Des maîtresses habiles,
renommées, saintes, l'y ac-
cueillirent de leur mieux ; mais
toute leur bonté & toute leur
expérience ne purent adoucir
le brisement que Généreuse
16 -
éprouva lorsqu'elle se vit sé- «
parée des siens.
Elle n'avait pas prévu cette
souffrance. En vain elle vou-
lut se vaincre & prendre sur
elle-même : la nature était
déjà forte chez cette enfant,
qui n'avait jamais eu occasion
de la contrarier. Quelque
chose manquait désormais à
sa vie. Le ressentiment en
devint de plus en plus vif cha-
que jour : elle pouvait déjà se
raisonner, elle ne pouvait se
résigner.
Elle faisait néanmoins con-
17 -
<re fortune bon cœur, & sui-
vait allégrement en apparence
la discipline de la maison :
elle ne se refusait ni aux jeux
ni au travail; mais elle gar-
dait dans son âme le souci &
la pensée des siens. Elle fer-
mait les yeux & revoyait' la
maison de campagne où elle
avait passé la belle saison de
son enfance : elle contemplait
sa mère au bout d'une allée,
ses frères & ses sœurs traver-
saient le g^app-^çn courant;
elle s'ass nilïf |tord de la
elle s'asse r t *&uv rd de la
terrasse, 1 ïes-^ ancs de
2
i8
pierre où elle avait joué au
petit ménage & à la poupée..;
elle entrait dans les bosquets
où elle s'était cachée si sou-
vent, & les larmes montaient
à ses paupières.
Elle n'était point parfaite,
tant s'en faut! ces souvenirs
& ce chagrin ne lui faisaient
point goûter le régime de la
maison où elle se trouvait en-
fermée ; les murs lui pesaient.
Elle rendait justice aux soins,
aux attentions, au dévouement
dépensé autour d'elle ; ses af-
fections étaient ailleurs : elle
ig -
eût voulu se voir bien loin.
Quand, aux jours de sortie,
le soir, elle était ramenée au
couvent, elle regardait avec
tristesse les magasins de la
grande ville passer rapide-
ment derrière elle : elle sou-
pirait, & elle enviait le sort
du cocher qui la conduisait &
qui du moins aurait le bonheur
de revenir dans quelques mi-
nutes. Le bon accueil, qui l'at-
tendait, n'empêchait pas son
cœur de se briser tout de nou-
veau quand la porte se fer-
mait sur la personne, parfois
20
assez étrangère, qui l'avait ra-
menée.
Cette étrangère, èn effet,
c'était la famille, c'était la
maison paternelle, c'était peut-
être bien la liberté : car Géné-
reuse était de son siècle; je
n'ai pas besoin de dire qu'elle
était indépendante. Son indé-
pendance n'ôtait rien à sa do-
cilité. Toutefois ses maîtresses
sentaient bien qu'elles ne diri-
geaient pas cet esprit & qu'il
leur échappait; elles ne le pé-
nétrèrent pas d'ailleurs & ne
surent reconnaître le trésor
- 21 -
qui leur était confié. Géné-
reuse était à leurs yeux une
enfant dont il n'y avait rien à
dire & que rien ne distinguait
au milieu de ses compagnes.
Cependant la Providence
voulait imposer à l'affection
trop sensible & trop exclusive
de cette enfant pour les siens
un nouveau sacrifice. Je dis
imposer, & non pas demander :
Généreuse n'était pas capable
de comprendre les beautés,
ni de goûter la douceur du
sacrifice.
Elle fut désignée pour la
23 -
première communion en un
temps où sa famille était éloi-
gnée.
Jésus est un Dieu jaloux ; &,
pour sa première communica-
tion à cette âme, il la voulait
toute à lui, sans distraction &
sans partage.
Généreuse sentit son isole-
ment; elle crut que ce beau
jour en était attristé ; & il en
resta même comme une ombre
sur les splendeurs de ses sou-
venirs.
L'homme est aveugle, il est
rétif : il prend souvent les
24 -
dons pour des châtiments ",!i.
les faveurs divines lui parais.
sent des contradictions.
Généreuse, sans s'en douter,
affrontait la grâce. Dieu c.
pendant lui donna un premier
avertissement.
Dans les instructions de la
première communion, on parla
de la vocation. Généreuse fut
étonnée : le mot n'était pas
nouveau à ses oreilles, & la
chose était bien simple à ses
yeux; elle ne s'arrêta pas à
peser une telle pensée. Sa
vocation pouvait-elle être ail-
- 25 -
leurs qu'au milieu de sa fa-
mille, entre les siens, parmi
ceux qu'elle chérissait & qui
l'aimaient? Elle y était si heu-
reuse ! tout y était si bien au
gré de ses désirs! elle y sen-
tait, elle y goûtait une joie si
abondante, si sereine, si inno-
cente! Pouvait-elle imaginer
qu'il y eût une autre voie &
qu'elle fût jamais appelée à
choisir en dehors de celle où
la Providence l'avait placée?
ne fallait-il pas même écarter
cette pensée? & la Providence
ne lui avait-elle pas assigné
- 20 -
son partage, le partage le plus
doux, & dont il n'y ava t qu'à
la remerrierr
Ainsi la première commu-
nion ne changea rien à la ma-
nière de voir & de sentir de Gé-
néreuse : elle n'en aima pas le
couvent davantage ; elle ne s'y
résigna pas mieux, &, faut-il
le dire ? après quelques années
de séjour, le plus beau jour
pour elle fut celui du départ.
D'habitude, je le sais, il
n'en va pas ainsi : les enfants
- 28 -
privilégiées nourries dans ces
saintes maisons, multipliées
par la Providence, en ces
derniers temps , peut - être
pour sauver la France, peu-
vent quelquefois murmurer
dans les mauvais instants,
regimber contre la discipline
ou croire même qu'elles aspi-
rent après la liberté : la li-
berté est un joli mot, particu-
lièrement doux à la jeunesse;
mais les mauvais instants sont
rares & courts auprès des re-
ligieuses. Sans toujours se
l'avouer, les enfants se sen-
- 29 -
tent bien entre des mains con-
sacrées à Dieu; &, quand il
faut quitter ces mères adop-
tives formées par l'Église pour
les besoins & les faiblesses
des temps modernes, la sépa-
ration est triste, & quelque
chose dit à l'âme de la plu-
part de ces enfants que leurs
plus belles années sont pas-
sées : années d'insouciance,
d'innocence, de paix & de
joie.
Généreuse, au contraire, le
sourire sur les lèvres & l'i-
vresse dans le cœur, embrassa

ses compagnes, remercia -ses
maîtresses & rentra parmi les
siens avec la satisfaction du
petit oiseau qui retrouve son
nid.
Et pourquoi eût-elle été
attristée? n'accomplissait-elle
pas la volonté divine? n'était-
ce pas là sa place?
Cette sécurité faisait vrai-
ment l'épanouissement de son
cœur, & elle remerciait le bon
Dieu de lui imposer des de-
voirs qu'elle aimait tant, &
d'être si bon que de vouloir
ce qu'elle voulait si bien. Pas
-p-
un nuage dans son âme, pas
un désir dans son imagination!
elle avait tout ce qu'elle ai-
mait, & sa piété se nourrissait
de sa joie.
Elle était dans cette fraî-
cheur de son innocence & tou-
chait à ses seize ans, lorsque,
au milieu de cette clarté de
tout son horizon, elle soup-
çonna plutôt qu'elle n'aperçut
comme un petit nuage pres-
que imperceptible. Un homme
d'expérience & de sainteté
assurait un jour en sa pré-
sence que parfois la crainte
- 33
1
de la vocation religieuse est
un signe même de cette voca-
tion. Généreuse ne chercha
pas à écouter les arguments
& les déductions d'un pareil
axiome ; elle s'interrogea avec
anxiété, elle se demanda si
vraiment elle avait la crainte
de la vocation religieuse, & si
elle eût tremblé à l'appel du
Seigneur. Elle se rappela
comme elle avait écarté cette
pensée au moment de la pre-
mière communion, & comme
elle en avait refusé l'examen.
Elle se rassura cependant :
- 34 -
« Mon Dieu, disait-elle, est-
ce que je vous crains?. Il
Son innocence & sa paix
répondaient pour elle :
« Mon Dieu, je vous aime,
je veux vous aimer, & j'aime
les miens puisque vous le
voulez. »
Elle ajoutait bien vite :
« Vous m'avez imposé ces
devoirs; je veux les remplir.»
Elle protestait ainsi à l'a-
vance contre le sacrifice
qu'elle craignait que Dieu ne
lui demandât. Elle repoussait
de la sorte, au nom de la vo-
- 35 -
lonté de Dieu, ce qu'elle crai-
gnait qui ne fût la volonté de
Dieu; ou plutôt elle ne portait
pas ses regards sur la voie
privilégiée & glorieuse des
conseils, pour s'affermir & se
maintenir dans le chemin des
préceptes. Ce n'était pas une
lutte, ce n'était pas un effort;
elle ne cherchait ni à fermer,
ni à détourner les yeux : elle
les fixait sur les devoirs com-
muns & ordinaires.
N'eût-elle pas été orgueil-
leuse & superbe en visant
plus haut? surtout elle au-
- 36 -
rait craint de compromettre
le calme & la douceur de sa
vie. C'était son bien, son tré-
sor : elle en était jalouse ; elle
voulait le garder, l'assurer,
l'accroître, le défendre même,
s'il était nécessaire. Elle y eût
mis de l'ardeur, &, dans son
énergie à se maintenir dans le
petit sentier où la Providence
l'avait placée, peut-être sans
le vouloir essaya-t-elle d'élar-
gir un peu les claires-voies
qui donnaient sur le monde,
sur ses maximes, sur ses
fêtes. Une colombe effarou-
- 17 -
chée craindra-t-elle, pour évi-
ter l'oiseleur, de s'écarter du
joli bois où elle a pris nais-
sance, & dont elle n'est pas
encore sortie?
Mais comment échapper au
divin Oiseleur? N'a-t-il pas
des appâts qui attirent les
âmes? ne courent-elles pas de
leur plein gré s'enlacer dans
ses filets?.
Généreuse ignorait & ce-
pendant sentait cette puis-
sance qui la faisait soupirer.
Je n'ose dire, comme une
mère du grand siècle, que « sa
- 38-
jeunesse lui faisait du bruit; »
mais, pour ne pas entendre la
voix qui commençait à s'éle-
ver & à grandir au fond de
son âme d'une façon si inquié-
tante, elle eût prêté volontiers
l'oreille à quelque bruit exté-
rieur, à quelque murmure de
plaisir. Elle voulait conserver
sa joie & sa paix, fallût-il les
aller chercher en dehors
d'elle-même, où germait déjà
l'inquiétude.
Jésus la voulait néanmoins
dans le silence : il la visita
par la maladie.
Oh ! qu'il a de ressources,
ce Jésus!
Dans Fhistoire des âmes,
combien pourrait-on compter
de ces maladies mystérieuses,
ôù la science humaine ne peut
rien & dont la racine toute
divine est une grâce & une
miséricorde !

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