Geneviève la Rouge

De
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A. Cadot (Paris). 1864. In-18, 324 p. et pl..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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Jîlipr. <Sv K. Dqx'i:,
CHARDALL.
PARIS
ALEXANDRE CADOT, ÉDITEUR
37, HDE SERPENTE, 37.
GENEVIEVE LA ROUGE.
A trois lieues d'Argentan, en se dirigeant vers Lisieux,
le voyageur pédestre qui vient de parcourir une campagne
plate et à demi nue, rencontre tout à coup une chaîne de
collines escarpées.
C'est la frontière occidentale de la vallée d'Auge.
La physionomie du paysage change dès lors complète-
ment.
Les pièces de blé, d'avoine ou de colza, les grosses fer-
mes, entourées de leurs granges, les larges chemins vici-
naux, symétriquement bordés de pommiers, tout ce qui est
ou rappelle la culture proprement dite, disparaît et fait place
aux accidents d'une nature vigoureusement remuée, aux ha-
bitations isolées, aux sombres masses de verdure et de bois,
fa GENEVIEVE LA ROUGE.
aux gras herbages, où les boeufs, noyés dans l'herbe, ne
montrent au passant qui les regarde que leur lourde tête in-
dolente et leurs gros yeux clignotants.
La vallée d'Auge, avec ses étroits chemins effondrés, si-
nueux, profondément encaissés, rocailleux, glissants et som-
bres, rappelle le Bocage breton.
Le soleil se levait rouge-pourpre, à ras de terre, au bout
de la prairie ; les grands boeufs, accroupis, se dressaient sur
leurs genoux, mouillés par la rosée de la nuit : on entendait
au loin les cris retentissants des servantes allant traire les
vaches au fond des pâturages; de temps en temps une
pomme oubliée se détachait d'un arbre et tombait dans
l'herbe avec un bruit mat.
Le son criard d'un violon grinça tout à coup au sommet
d'un chemin creux, pavé de pierres roulantes, déchaussées
par les pluies, et tout aussitôt la noce descendit comme une
avalanche.
Deux noces qui n'en faisaient qu'une.
Les deux soeurs épousaient les deux cousins.
Il y avait là plus de cent cinquante personnes, à cheval.
Tous étaient parents des mariés, soit d'un côté, soit de
l'autre.
En Normandie, tout le monde est plus ou moins cousin.
C'était d'abord, en tête, les deux violoneux. Pour jouir
de leurs mouvements, ils laissaient flotter la bride de gros
cuir sur la crinière touffue, hérissée, de leurs bêtes, qui por-
taient de chaque côté du frontail un énorme noeud de fa-
veufs blanches et bleues, les couleurs des filles et des gar-
çons; Le manche des violons, la poignée des archets, gras et
noircis sous les doigts, étaient aussi empanachés de rubans.
Ils jouaient avec une ardeur frénétique l'air de la Boulangère,
GENEVIEVE LA ROUGE. '
mais les faux pas des bidets roulants de pierre en pierre,
dérangeaient à chaque instant l'harmonie, et les notes faus-
ses se succédaient sans relâche.
Les mariés venaient ensuite, chacun ayant en croupe sa
future épousée.
Deux beaux garçons, deux jolies filles.
Les garçons avaient la blouse de fine toile de Flandre,
brodée en blanc aux épaulettes, le pantalon de drap de Li-
sieux, noir, non décati, plus luisant que les bottes cirées au
cirage anglais.
Les filles, l'une blonde et l'autre brune, portaient toutes
les deux une robe cossue de mérinos, fin comme de la soie,
un fichu de mousseline de laine imprimée, à large bordure
à ramages, enfoncé par devant dans la ceinture et tiré dans
le milieu du dos par une forte épingle. Leurs pieds, chaus-
sés d'escarpins, battaient à chaque trot le flanc rebondi du
cheval.
Elles se soutenaient d'une main passée en avant sur la
poitrine de leur cavalier; à l'autre pendait suspendu le
grand bonnet normand, qui, s'il eût été posé sur leur tête,
se serait partout accroché aux branches de coudre du che-
min. Ce bonnet, la pièce principale de leur costume, haut
de deux pieds, monté sur une carcasse de carton soutenue
par des fils de fer, était couvert de dentelles larges comme
la main. Un somptueux ruban blanc se croisait au milieu, à
la place du front, où il était retenu par deux épingles d'or
à grosse tête, en boule, reliées ensemble par une chaîne
d'or.
Le bouquet de fleurs d'oranger, doux symbole, offert par
les filles d'honneur, ornait le côté gauche de leur ceinture.
Ensuite venait le père des mariées, monté sur un vigou-
8 GENEVIÈVE LA ROUGE.
reux bidet d'allure. Il était seul au rang des grands-parents,
car elles n'avaient plus leur mère, et les deux garçons étaient
orphelins depuis longtemps.
Les oncles, tantes, cousins, cousines, suivaient pêle-mêle,
au hasard, se joignant, se dépassant, s'appelant, riant,
criant et chantant à la fois. Les hommes portaient les fem-
mes derrière eux, en .croupe, sur un coussinet appelé pan-
neau: le mari, sa moitié; le frère, sa soeur; les amoureux,
leurs amoureuses.
Quand un cheval bronchait, une voix de femme jetait un
cri perçant auquel répondait le rire de la bande; — Un
bon gros rire étoffé, bruyant, s'épanouissant en cascade so-
nore.
Les grandes génisses brangées, fauves, zébrées de ban-
des noires, passaient au travers du fourré des haies leurs
longues cornes tordues et regardaient, étonnées, rouler dans
le sentier cette tempête humaine. Quelquefois, de l'autre
bout de l'herbage, une poulinière accourait effarée, la queue
droite sur le rein, les oreilles pointées, l'oeil en feu, la cri-
nière au vent, faisant claquer ses fers dans son galop ra-
pide ; elle jetait sur la troupe un regard fier, de haut en bas,
soufflait bruyamment, et se retournant avec une ruade, elle
repartait à fond de train, honteuse de s'être dérangée pour
si peu de chose, suivie de son poulain, qui, tout en galop-
pant, cherchait à saisir sa mamelle.
À mesure que la noce descendait vers la plaine, les che-
mins s'élargissaient et devenaient meilleurs. Les habitations
enfouies, dans le pays d'Auge, au fond des cours, sous des
masses de feuillage, se rapprochaient de la route et étalaient
au soleil levant leurs grands murs blancs et leurs toits
rouges. Des poules, échappées des fermes voisines, picc-
GENEVIÈVE LA ROUGE. 9
raient sur la roule en caquetant, et s'aidaient des ailes et des
pattes pour fuir les pieds des chevaux menaçant de les
écraser.
Au son des deux violons, les portes et les fenêtres s'ou-
vraient. A toutes apparaissaient une foule de têtes uniformé-
ment coiffées du bonnet de coton. Les hommes et les vieilles
femmes le portaient tout bêtement planté droit sur l'occiput,
la mèche menaçant le ciel; les jeunes filles, plus coquettes,
le rabattaient un peu sur le côté, ce qui donnait à leur fi-
gure une expression mutine. Les enfants, tôt levés, demi-
nus, se glissaient entre les jambes, pour entendre de plus
près la musique et pour admirer plus à l'aise les toilettes et
les bidets.
Cependant la noce, saluée de droite et de gauche, avan-
çait toujours.
Les deux violoneux qui tenaient la tête de la colonne,
s'arrêtèrent enfin à la porte d'une ferme devant laquelle sta-
tionnait, planté sur ses courtes jambes, un bonhomme trapu
et rougeaud, un ami de la famille des mariées qui ne vou-
lait pas laisser passer les noceux devant sa maison sans ar-
roser les gosiers d'une goutte matinale.
— Une façon de tuer le ver, dit-il.
Au mot de goutte, les bidets des ménétriers s'étaient ar-
rêtés court. Ceux-ci avaient aussitôt mis pied à terre, et
en attendant lé gros de le troupe, ils s'étaient escrimés de
leur mieux, s'interrompant quelquefois pour graisser leur
archet de colophane.
Les deux jeunes filles firent d'abord quelques façons pour
descendre de cheval, mais leur père, maître Caillaux, ne
voulant pas désobliger ua ami, donna lui-même l'exemple,
et tout le monde suivit.
1.
10 GENEVIÈVE LA ROUGE.
Il n'y avait, du reste, aucun inconvénient à faire une pe-
tite halte. La mairie n'était plus qu'à une demi-lieue envi-
ron. M. le maire ne les attendait qu'à neuf heures, et il en
était à peine sept. D'ailleurs, les femmes avaient, disaient-
elles, les pieds froids, et les hommes avouaient tous, sans
vergogne, qu'un verre d'eau-de-vie de cidre ne pouvait
faire aucun mal.
On attacha les chevaux par la bride aux clanchesdes por-
tes, aux barreaux de fer des fenêtres, et on entra pêle-mêle
dans la cuisine du fermier.
H
Un grand feu clair de bruyères sèches et de fanes de
colza pétillait dans l'immense cheminée. La longue table de
hêtre, blanche comme du lait, était couverte de verres ali-
gnés. Au milieu s'élevaient un pain de beurre de la gros-
seur d'une borne, deux piles de fromages francs de Caman-
bert et des tourtes de pain bis, pesant chacune seize livres.
Tout cela était flanqué de carafes de maître cidre pour les
dames, et de carafes d'eau-de-vie pour les messieurs.
La maîtresse et deux volumineuses servantes allaient, ve-
naient, trottaient, couraient, gesticulaient, servaient et par-
laient, le tout à miracle.
On fit asseoir les futures mariées au premier rang, devant
GENEVIÈVE LA ROUftE. H
le feu. Quelques femmes frileuses les imitèrent, et tout le
reste attaqua le menu.
— Voilà les filles casées d'un coup, mon vieux Caillaux,
dit le fermier en tapant de sa large main la cuisse du père
des futures mariées, près duquel il était assis ; bien établies
encore ! Les gars Delivet Sont à leur aise;
— Oui, mais c'est des gars du pays bas, répondit le père
Caillaux, en se penchant à l'oreille du fermier pour n'être
pas entendu de l'un ou de l'autre de ses futurs gendres,
J'aurais mieux aimé marier mes filles à des pays d'Augier;
il n'y a pas eu moyen. Fallait en finir avec ces Delivet. De-
puis plus de trente ans qu'on plaide avec eux, on se serait
mangé. En les mariant à mes filles, ça termine tout.
— Ils ne sont pas des méchants garçons, fit le fermier
après une pause, d'un air plutôt dubitatif qu'affirmatif.
— Non, répondit le vieux Caillaux du même ton.
Il y eut un silence entre les deux compères. Le fermier
remplit leurs verres, qu'ils vidèrent après avoir trinqué.
— Ecoute, Caillaux, dit-il avec résolution, en le tirant à
lui par le devant de sa blouse, nous sommes des amis, pas
vrai? entre amis, on doit se rendre service, surtout quand
ça ne coûte rien. Il y a des bruits sur les Delivet.
— Sur lequel ? demanda Caillaux sans manifester d'éton-
nement.
— Oh ! quant à Frumence, celui à qui tu donnes ta plus
aînée, Phrasie, c'est un bon gars, doux comme un mouton
et sage comme une image. Mais tant qu'à Isidore, autre
chose. Tu connais Geneviève, Geneviève la Rouge, qui a le
moulin des Ponts-Chalots ? Eh bien ! si ce qu'on dit est vrai,
Isidore y va.
Le père Caillaux ne sourcilla pas.
12 GENEVIÈVE LA ROUGE
— Quand la meunière a appris le mariage, continua le
bonhomme, il paraîtrait qu'elle aurait dit : « Qu'est-ce
que ça me fait qu'il se marie?... Tant pis pour sa femme,
donc !»
— On m'a déjà conté ça, répondit enfin le père Caillaux,
mais qu'esl-ce que tu veux que j'y fasse?... D'abord, je ne
peux pas me laisser manger en procès par les Delivet. Et
puis, ces buses de filles ne sont-elles pas devenues amou-
reuses de ces deux gars !... Félicie surtout, qui a le plus
mauvais, en est comme folle. Elles l'auront voulu.
— N'en parlons plus, fit le fermier, qui se leva ; mettons
que je n'ai rien dit.
— 3Ierci tout de même, vieux, dit le père Caillaux en lui
tendant la main.
Les mâchoires marchaient toujours et faisaient merveille.
Le pain de beurre fondait sous les couteaux, et les carafes
de cidre et d'eau-de-vie se viciaient comme par enchante-
ment. Chacun se préparait ainsi à fêter dignement le repas
de noces.
Isidore et Frumence Delivet, les deux marieux, en appa-
rence plus allâmes d'amour que de pitance, avaient promp-
tement quitté la table pour se rapprocher de leurs futures,
Phrasie et Félicie Caillaux.
Phrasie, belle et forte fille à l'oeil noir, à la lèvre un peu
hautaine, recevait les timides prévenances de son fiancé en
femme qui s'eslime ce qu'elle vaut, et qui s'estime cher.
Frumence Delivet, son amoureux, penché sur sa chaise, la
contemplait avec admiration. Ses regards trahissaient sa
pensée. Use demandait, en la trouvant si belle, s'il était en
effet possible que, bientôt, le jour même, dans quelques
heures, cette superbe fille pût être sa femme, à lui.
GENEVIÈVE LA ROUGE. 13
Pendant ce temps, Isidore, plus délibéré que son cousin,
avait attiré Félicie, et l'avait fait asseoir sur ses genoux. La
jeune fille, toute rouge, heureuse au milieu de son trouble,
gardait sa tête baissée, et regardait sans les voir les étin-
celles s'échappant des fanes de colza. Son pauvre coeur,
gonflé de joie, baltait à se rompre sous les gros doigts de
son futur, qui la couvait d'un oeil plutôt effrontément cyni-
que que tendrement amoureux.
Cependant les violoneux, désaltérés amplement, — cela
se voyait aux enluminures de leur nez et de leurs pommettes,
— avaient ressaisi la coquille de leurs instruments, et, mar-
quant la mesure de la tête, des bras et des pieds, ils atta-
quaient la première note de l'unique morceau de leur réper-
toire, comme pour donner le signal du départ, quand une
petite fille d'une quinzaine d'années, vêtue en servante de
ferme, d'un jupon de tiretaine usée, d'une camisole d'in-
dienne à fleurs, à taille courte, et coiffée d'un bonnet de
coton, se précipita dans la cuisine, suivie d'un jeune garçon
à peu près du même âge, en criant :
— Maître Sidore ! maître Sidore. !
Isidore, du coin du feu, entendit et reconnut la voix. Il
repoussa Félicie assez brusquement, pour se lever plus vite,
et on l'entendit crier :
— Eh ben, qu'est-ce qu'il y a ? qu'est-ce que tu viens
faire ici, satanée drôlesse ?...
Ce disant, il avait fendu la foule et s'était approché. En
apercevant le jeune garçon qui accompagnait la servante, il
fit un geste de menace et poussa un juron.
— Toi aussi, méchant gars !... vous voilà tous les deux!...
et la maison, qui est-ce qui la garde ?
— Je ne voulais pas laisser Rosalie venir seule à travers
i4 GENEVIEVE LA ROUGE.
champs, mon oncle, répondit le jeune homme d'un air dé-
cidé. — Quant à la maison, elle n'est pas seule, le batteur
en grange y est resté.
— Pourquoi donc qu'il n'est pas de la noce, ton neveu
Polyte ? demanda le père Caillaux ; il se serait amusé, ce
petit.
— J'ai de l'avoine à livrer au marché d'Ecouché, il faut
qu'il batte, répondit durement Isidore. — Mais tout cela ne
me dit pas ce que vous venez faire ici, tas de propres à
rien ! cria-t-il.
Rosalie, la petite servante, intimidée devant tout ce
monde, roulait dans ses doigts le coin de son tablier de toile
et ne répondait pas.
— C'est votre vache pagne qui vient d'être prise par les
tranchées, dit le jeune garçon que le père Caillaux avait
nommé Hippolyte ; le batteur croit que ce sont les tranchées
rouges, et il a voulu qu'on vous vienne avertir.
— Si c'est les tranchées rouges, observa le bonhomme
Caillaux, la bête est cuite.
— Tonnerre! s'écria Isidore; une vache que j'ai payée
quarante-cinq pistoles et demie à la dernière foire, au Lion
d'Angers ! Filez devant, dit-il, je vous rejoindrai à la mairie.
Il sortit, sauta sur son bidet et partit ventre à terre.
Félicie n'avait rien dit, elle n'avait pas fait un mouve-
ment pendant cette scène ; mais une fâcheuse pensée
l'attrista.
— Il ne m'a pas donné un regard, fait entendre un mot
de regret de me quitter, pensa-t-elle.
Une larme vint au bord de ses paupières.
Son père, qui la vit, voulut la consoler.
GENEVIÈVE LA ROUGE. 15
— Dame ! lui dit-il ; une vache de quarante-cinq pistoles
et demie, et qui a un génisson, ça vaut son prix.
Il trouvait la conduite de son futur gendre parfaitement
naturelle.
Les hommes présents, les vieilles femmes, pensaient au
reste comme lui à ce sujet.
— Une Vache de quarante-cinq pistoles ! un génisson !
disait-on de toutes parts, ça presse plus que tout.
Les jeunes filles seules n'étaient pas de cet avis.
— Il est gentil, ton Isidore, dit Phrasie à sa soeur. Si
Frumence me plantait là pour courir après sa vache, je le
laisserais courir longtemps.
Alors ce fut au tour de Félicie de justifier son futur mari.
— Sa présence pouvait peut-être sauver la bête... Au mo-
ment de se mettre en ménage surtout, il fallait éviter les
pertes... Quarante-cinq pistoles représentaient beaucoup
d'argent... Enfin, l'empressement d'Isidore à courir chez
lui prouvait en sa faveur, comme témoignant de l'intérêt
qu'il prenait à son bien.
De tout cela, la pauvre fille ne pensait pas un mot, mais
elle croyait de son devoir de défendre celui dont elle allait
être la femme.
Le papa Caillaux la prit en croupe, et le cortège se mit
en marche dans l'ordre qu'il avait en arrivant. Mais au lieu
de galoper joyeusement, provoquant sur son passage les
francs éclats de rire et les souhaits heureux, il avançait
maintenant avec une lenteur calculée pour donner à Isidore
le temps de rejoindre. Cette allure compassée jetait sur la
noce une teinte de tristesse morne dont chacun subissait in-
volontairement l'effet.
Les ménétriers seuls, allumés par l'eau-de-vie de cidre,
10 GENEVIÈVE LA ROUGE.
travaillaient toujours en conscience, et le son criard de leurs
insruments, n'étant plus fondu, noyé dans le brouhaha des
cris, rendait celte tristesse encore plus sensible.
— Allons donc plus vite, dit tout à coup Phrasie impa-
tientée; nous avons l'air de suivre un enterrement.
Elle donna deux grands coups de talon dans le ventre de
la jument, qui partit et s'arrêta presque aussitôt en n'en-
tendant pas derrière elle les sabots de ses compagnons.
III
Quand on arriva devant la mairie, sur la place du village,
où les curieux, les curieuses surtout, s'étaient immédiate-
ment rassemblés, Isidore n'avait pas encore reparu.
Tout le monde était descendu de cheval. Les hommes
gardaient les brides passées au bras; les femmes rabattaient
sur leurs jupons de molleton blanc, garni au bas d'une roue
de velours noir, les robes qui avaient été prudemment re-
troussées pour la route, et se secouaient pour rétablir la
circulation du sang.
Dans la foule les propos se croisaient :
— Pourquoi donc qu'ils n'entrent pas ? disait l'un ; voilà
plus d'une heure que M. le maire a passé dans son écharpe.
— Puisqu'ils ont encore leurs bidets, disait un autre,
c'est qu'ils ne veulent pas entrer. Ils ne pourraient pas
monter l'escalier avec les bêles.
GENEVIÈVE LA ROUGE. 17
— C'est peut-être quelque chose qui leur manque.
— Ou bien que les mariées ne sont pas décidées.
— Tiens, en voilà une qui pleure.
Félicie, en effet, ne pouvait plus retenir ses larmes; elle
sanglotait dans les bras de sa soeur.
Le père Caillaux avait ôté son chapeau, bas de forme, à
larges bords, et s'essuyait le front en homme qui ne sait
quel parti prendre.
Aux dires indifférents des curieux, se joignirent bientôt
les murmures des parents et des invités. Les parents et les
amis des Caillaux s'indignaient de cette absence du futur,
qu'ils considéraient comme une insulte ; les parents et les
amis des Delivet cherchaient à l'excuser.
Phrasie calmait sa soeur à sa manière :
— C'est une horreur! disait-elle furieuse: on ne se mo-
que pas du monde comme ça!... Pleure pas, petite; tous
ces imbéciles te regardent... Ah! si c'était moi! Mais tu
l'aimes; tu es si bête!... Nous ne pouvons cependant pas
rester là jusqu'à demain. Frumence! cria-t-elle à son futur,
qui, la tête basse, la contenance embarrassée, n'osait affron-
ter la colère de celle qu'il aimait ; au lieu de vous tenir là à
mon côté, planté sur une jambe comme une grue qui attend
un coup de vent pour s'envoler, est-ce que vous ne feriez
pas mieux de remonter à cheval et d'aller chercher votre
cousin ?
Et comme le jeune homme, obéissant, repassait la bride
par-dessus la tête de sa monture et empoignait la crinière
pour s'enlever :
— Tâchez surtout de le ramener, et vivement ! ajoutâ-
t-elle; voilà assez longtemps que l'affront dure. Si je perds
patience, j'envoie tout promener, vous avec.
18 GENEVIÈVE LA ROUGE.
— Mam'selle Phrasie, ce n'est point de ma faute, balbutia-
t-il ; faut pas m'en vouloir.
— Filez ! filez ! grand train !
Frumence partit comme un trait.
Phrasie avait la tête forte. D'un coup d'oeil elle avait
compris le ridicule de la situation, et si elle ne pouvait l'em-
pêcher tout à fait, elle voulait le rendre moindre.
— Papa, dit-elle au père Caillaux, qui gesticulait au mi-
lieu des groupes, expliquant de son mieux le retard d'Isi-
dore et mettant tout le mal sur le compte de la vache pagne
et des quarante- cinq pistoles, nous ne pouvons pas nous
marier en tirant les chevaux derrière nous, ni sans avoir
mis nos coiffes et défrippé nos robes. Il faut faire entrer les
bêtes à l'auberge. Nous y prendrons une chambre pour nous
arranger un peu. Pendant ce temps-là, vous allez aller
trouver M. le maire, qui pourrait s'impatienter et nous lais-
ser là. Vous lui conterez la chose, et pour le décider à at-
tendre, vous l'inviterez de noce. Dites-lui qu'au repas il y
aura du dinde.
Le vieux Caillaux, tournant sur ses talons, se dirigea vers
la mairie.
— Cela donnera peut-être à ton futur le temps d'arriver,
dit Phrasie à l'oreille de sa soeur.
Elle l'entraîna vers l'auberge du Cygne, qui logeait à pied
et à cheval, et la noce les suivit.
Mais les badauds ne quittèrent pas la place et regardèrent
d'un oeil intrigué le père Caillaux, qui montait lourdement
l'escalier conduisant à l'unique salle de la municipalité.
Il y trouva M. le maire qui bayait aux corneilles. Le pre-
mier magistrat de la commune était assis dans un fauteuil
en bois de hêtre, à bras arrondis, et foncé en grosse paille
GENEVIÈVE LA ROUGE. 19
qui s'en allait en tire-bouchons échevelés tout alentour du
siège. Les deux coudes appuyés sur une vieille table en sa-
pin, tigrée de taches d'encre, le menton dans la paume de
ses deux mains, il s'ennuyait et jurait pour passer le temps.
Il avait nom Loriot. Le curé l'appelait plaisamment com-
père Loriot.
Au demeurant, c'était un maire comme il y en a beau*
coup dans les villages ; bonhomme, mais grossier, mal em-
bouché et ignorant comme un âne bâté. A peine savait-il
lire, et quand il avait signé son nom, il avait épuisé toutes
ses connaissances calligraphiques. Riche de sept à huit mille
francs de rente en herbages et en terres qu'il exploitait, il
tutoyait tous ceux qui l'approchaient, mais il ne se laissait
tutoyer par personne. Il jurait sans cesse à rencontre de
ses fontions de maire, dont il se moquait même au besoin;
cependant il y tenait plus qu'à sa femme et à tous les siens.
En apercevant le père Caillaux, il sauta sur son fauteuil
et asséna sur la table un coup de poing à la casser.
— Ah çà, Caillaux, tu te fiches donc de moi? s'écria-t-il,
voilà trois quarts d'heure que je pose à vous attendre... Où
sont tes gens, tes filles, tout ton bataclan, que je les marie,
et que le diable les emporte!... Pendant que je suis là pour
le roi de Prusse, l'ouvrage ne se fait pas. J'ai deux tonneaux
de cidre à livrer ce matin. Où est ton monde? dépêchons.
Le père Caillaux raconta leur mésaventure. Loriot était
herbager, marchand de bestiaux, maquignon ; quand il sut
le motif de l'absence de l'un des futurs, il se radoucit.
— Il a bien fait, ce garçon, dit-il, d'aller à son affaire.
Les affaires avant tout. Je la connais, sa vache; une belle
bête. C'est moi qui la lui ai fait acheter au Lion d'Anjers.
Le Poitevin qui l'avait en voulait cinquante pistoles. « Al-
20 GENEVIÈVE LA ROUGE.
Ions, ho! que j'y ai dit, faut se départager; ça sera qua-
rante-cinq et demie, et nous boirons un café. » Isidore topa,
le Poitevin topa; on but deux cafés. C'est égal, je m'hébête
ici ; si ces animaux qui sont en bas ne m'avaient pas vu en-
trer avec mon écharpe, nous irions prendre un café.
— Nous en prendrons un rude ce soir au repas, dit Cail-
laux; ma fille Phrasie m'a bien recommandé de vous prier.
Nous mangerons de la dinde.
Le magistrat sourit.
— Ça me va, dit-il; mes tonneaux sur la voilure, je
grimpe ma jument et je file chez loi, vieux.
— Alors, je peux aller dire à mes gens que vous voulez
bien attendre, pas vrai, Loriot?
— Marche donc!... pour un ami!.. Et puis, ta fille Phra-
sie est une si bonne fille.
Caillaux revint à l'auberge, enchanté du succès de sa né-
gociation, succès qu'il devait bien plutôt à la dinde promise
par sa fille Phrasie qu'à ses talents diplomatiques.
Il trouva tout le monde sous les armes.
Les femmes et les filles avaient lissé leurs bandeaux et
coiffé leur bonnet.
Les hommes s'étaient contentés d'enlever leur blouse, ils
apparaissaient, qui en veste, qui en redingote, qui en habit;
quels babils!... Il y en avait de toutes les époques, depuis
l'habit à queue de morue, à revers courts, à collet étriqué,
datant du Directoire, habits généreusement transmis d'une
génération à l'autre, et qui ne voyaient le jour qu'à l'occa-
sion d'une cérémonie solennelle, jusqu'à l'habit façon dite à
la française, à basques larges et carrées, coupé en rond le
long des hanches, orné de boutons de métal guillochés. On
retrouvait là des redingotes à sous-de-pied, battant sur les
GENEVIÈVE LA ROUGE. 21
lalons, flaquanl dans les jambes; les unes à taille très-courte
avec doux petits boutons au milieu du dos, et d'autres dont
la taille descendait si bas, qu'il eût été malséant de dire où
elle s'arrêtait. Quelques élégants, coqs de village, — on se
les montrait, — portaient des paletots-sacs, à collet et poi-
gnets garnis de velours.
Félicie ne pleurait plus. Remontée par sa soeur, qui sem-
blait lui avoir insufflé un peu de son énergie virile, elle
causait paisiblement; mais son apparente tranquillité n'était
qu'un masque destiné à cacher à tous son angoisse secrète.
— J'ai peur de ne pas être heureuse, avait-elle dit à sa
soeur.
— Ne te marie pas, alors, lui avait résolument répondu
Phrasie.
Elle avait soupiré ei s'était tue.
Comme le père Caillaux entrait dans la chambre, un pas
précipité résonna sur l'escalier, derrière lui.
Isidore entra avec Frumence.
— Enfin, le voilà, garçon! s'écria le père Caillaux; et ta
vache, est-elle morte?
— Elle n'en vaut guère mieux, dit Isidore.
11 s'approcha de sa future et lui fit entendre quelques pa-
roles d'excuse, auxquelles elle répondit avec un doux sou-
rire et en passant son bras sous le sien.
La pauvre fille aimait.
22 GENEVIÈVE LA ROliGE.
IV
' Le mariage civil et le mariage religieux se firent sans en-
combre : Loriot, le maire, ânonna les quelques phrases sa-
cramentelles qu'il avait à lire, les articles du Code au titre
du Mariage ; le curé nasilla sa messe, et tout fut dit.
Les femmes placées à l'église auprès des mariés remar-
quèrent que l'alliance de Phrasie, trop étroite pour son
doigt, avait eu pour entrer une certaine peine, tandis qu'au
doigt plus effilé, plus mince de Félicie, la bague nuptiale
coula facilement.
C'était là un présage certain.
Cela signifiait incontestablement que Phrasie serait mai-
tresse de son mari, et qu'Isidore serait le maître de sa
femme.
Mais une remarque non moins grave fut faite aussi par
les commères. Durant les deux cérémonies, aussi bien à la
mairie qu'à l'église, l'un des deux mariés, Isidore, n'avait
pas cessé de témoigner une agitation tenant à la fois de la
coière et de la peur.
Au moindre mouvement qui se faisait derrière lui dans la
foule, tandis que debout devant la table de M. le maire, ou
à genoux devant le surplis de M. le curé, il paraissait écou-
ter les questions magistrales de l'un et les saintes paroles de
l'autre, il tressaillait et jetait vers la porte un regard effrayé.
Félicie elle-même, quelque religieusement absorbée qu'elle
GENEVIÈVE LA ROUGE. 23
; par la solennité du moment, avait également saisi au vol
3 syiaplômes de malaise et s'en était émue.
— Qu'est-ce que vous avez, Isidore? lui avait-elle demandé
ec sollicitude.
— Rien, avait-il répondu chaque fois.
Quand on sortit de l'église pour aller à l'auberge repren-
e les chevaux, le regard d'Isidore, ce même regard in-
ilet, parcourut rapidement la place du village et toute la
ofondeur de la rue qui s'ouvrait à l'autre bout, puis le
luvèau marié respira comme un homme enfin soulagé d'un
iids énorme.
— Hé ! les amis, cria-t-il joyeusement, maintenant il n'y
plus à se dédire et il n'y a plus d'empêchement à redouter !
îs vrai, ma petite femme?
Il prit Félicie sous les bras et la fit sauter en l'air.
Elle riait et se sentait prêle à pleurer de bonheur.
Pour la première fois depuis le matin, elle voyait du con-
utement et de la joie sur le visage toujours assombri de
ii mari, et la pauvre femme était heureuse.
— A cheval, à cette heure, et en route pour le logis! au
tlop ! cria Isidore, qui entraîna sa femme.
Toute préoccupation fâcheuse semblait s'être dissipée
1 lui.
— Dieu me pardonne, il en a presque oublié sa vache,
t le père Caillaux tout étonné des nouvelles façons de son
mdre.
Le retour au logis des Caillaux fut gai. Les chevaux, sen-
nt l'avoine, tiraient sur la bride et galopaient gentiment,
fcouant la tête et envoyant de tous côtés des flocons d'é-
jme blanche; les hommes, mis en belle humeur par la
îrspective d'une table dressée de laquelle ils approchaient,
24 GENEVIEVE LA ROUGE.
échangeaient de joyeux propos. De chaque porte ouverte,
des fenêtres, au travers des haies, partaient des pétarades,
des coups de fusil et de pistolet qui faisaient bondir les che-
vaux. C'étaient les jeunes gens des environs qui rendaient
les honneurs aux mariés. Parfois un animal plus ombrageux
s'emportait, entraînant dans sa course folle l'homme et la
femme qui le montaient; alors le grand bonnet s'accrochait
et restait suspenduà la branche basse d'un pommier, et toute
la troupe de rire.
Le dîner était servi devant le logis, dans la cour, sur
l'herbe On n'avait trouvé ni salle, ni grange, ni charrette-
rie assez vaste pour contenir tous les invités.
Pour remplacer les tables qui manquaient on avait dé-
monté les portes des étables. Posées à grand renfort de clous
sur des pieux enfoncés en terre et recouvertes de nappes de
grosse toile encore bise, sentant bon la lessive, elles rem-
plissaient assez bien l'office du moment. Une vingtaine de
chaises de toutes formes, destinées aux mariés et aux plus
proches parents, garnissaient le haut bout de cette table im-
provisée; des bancs de bois venaient après.
Le repas était splendide. Il y avait de tout, mais surtout
de la viande rouge, rôtie à la broche, nourriture de prédi-
lection du riche paysan normand, des lapins cuits entiers
dans la marmite, des monceaux de volailles, depuis le pou-
let en blanquette, nageant dans la sauce, jusqu'au dinde
colossal, engraissé pour la circonstance. Les hâtelets de porc
faisaient vis-à-vis aux canards en daube, et les plats de
crème liquide, dorée au caramel, qui dansaient à chaque
mouvement delà table, s'épanouissaient entre des montagnes
de boudins monstrueux.
On se mit à table à midi; à minuit, il y en avait qui man-
GENEVIEVE LA ROUGE. 2o
geaienl ou buvaient encore, les vieux et les gourmands.
Mais la plus grande partie des conviés ne mangea guère
que durant sept ou huit heures. Le gros appétit une fois sa-
tisfait, ils s'étaient éparpillés dans la cour et dans les dé-
pendances du logis. Les uns avaient établi un jeu de quilles,
et, entre chaque partie, ils revenaient vider leurs verres
qu'on avait soin de remplir; les autres, les amoureux, filles
et garçons, avaient réclamé le talent des violoneux, qui se-
raient, volontiers restés à table jusqu'au jour du jugement
dernier, et avaient organisé une danse. On dansait toujours
sur le même air; quand il était fini, on recommençait.
La jarretière des mariées, représentée par vingt ou trente
mètres de ruban rose, fut prise, aux acclamations générales,
par deux jeunes garçons de quinze à seize ans, désignés à
l'avance, et coupée en petits morceaux que tout le monde
se mit sur la poitrine en guise de décoration.
Lorsqu'on servit le café, chacun vint reprendre sa place.
11 n'y a ni plaisir ni affaire qui tienne, en Normandie,
contre le café.
Alors arrivèrent les chansons. On fil d'abord chanter les
mariées, puis les mariés, puis Je père Caillaux, puis tous,
les uns après les autres, quelquefois plusieurs ensemble. El
rien n'était en vérité plaisant comme de voir et d'entendre
ces bons marchands de boeufs, à face apoplectique, ces
épaisses fermières dont le sang crevait la peau, levant au
ciel des yeux noyés dans les vapeurs du cidre, et roucoulant
faux des élégies de poitrinaire.
Le compère Loriot, gorgé de dinde, beugla une gaudriole
au gros sel qui fut frénétiquement applaudie par le sexe
masculin : au premier vers, toutes les femmes, même les
26 GENEVIÈVE Là ROUGE.
moins farouches, s'étaient hâtées de s'envoler, quelques-
unes peut-être à regret.
Vers une heure du matin, les filles et les garçons d'hon-
neur s'occupèrent du coucher des mariés, et, lout aussitôt,
les farces commencèrent, car une noce de campagne sans
les farces d'usage serait une triste noce, et l'on en garde-
rait longtemps dans le pays un souvenir mauvais.
Puis, lorsque tout fut convenablement préparé pour ren-
dre aux deux nouveaux époux leur nuit de noces aussi dé-
sagréable que possible, on les conduisit avec solennité à la
chambre nuptiale, et, ce devoir rempli, chacun se remit à
chanter et à boire.
Il y en eut beaucoup qui se remirent à boire et à manger.
Geneviève n'avait pas pris avec autant de tranquille phi-
losophie qu'on le croyait le mariage d'Isidore, et quand, en
apprenant cette nouvelle, elle avait dit, comme on le répé-
tait : « Qu'est-ce que ça me fait qu'il se marie? Tant pis
pour sa femme! » c'était là des paroles ayant seulement
pour but de dissimuler aux yeux de tous la profondeur de sa
blessure. Si quelqu'un de ceux qui l'entouraient l'avait
mieux connue, il n'eût pas été dupe de cette apparente in-
différence. Mais Geneviève la Ronge, ainsi qu'on l'appelai!,
était trop fine pour permettre à personne de lire dans sa
GENEVIÈVE LA ROUGË. 27
pensée ou dans son coeur, et personne ne la connaissait
qu'elle-même.*
Cependant elle était du pays, et son père, qui de son vi-
vant y faisait le méfier de petit maquignon, courant les foi-
res aux alentours où il brocantait sur des rosses de dix à
quinze pistoles, avait joui toute sa vie, à vingt lieues loin,
de Lisieux à Domfront et de l'Aigle à Bayeux, d'une très-
mauvaise réputation, très-parfaitement méritée. Il entendait
le commerce à sa guise et trouvait qu'il avait un bénéfice
plus clair à vendre bon marché un cheval volé, qu'à vendre
cher un cheval acheté. Élevée à une telle école, entourée de
mauvais exemples de toute nature, car le maquignon, veuf
depuis longues années, ne se gênait en aucune façon, et vi-
vait à côté de sa petite fille comme il eût vécu à côté d'un
compagnon aussi corrompu que lui, Geneviève aurait dû
être, dès quinze ans, une créature perdue. Pourtant, à dix-
huit ans, avec un tempérament de feu, avec le germe des
passions les plus ardentes, avec la plus profonde connais-
sance théorique du mal, Geneviève était encore une très-
sage et très-honnête jeune fille. Aucun garçon, même des
plus hardis, n'aurait pu se vanter d'avoir touché le bout de
ses doigts, autrement que lorsqu'il les avait reçus, sous
forme de soufflet, sur le visage, en punition de quelque pro-
pos trop leste ou de quelque tentative trop audacieuse, li-
bertés que semblaient autoriser la vie du père et la perversité
présumée de la fille.
Au reste, Geneviève avait peu de galants.
Dans les campagnes, les amours des jeunes gens sont gé-
néralement honnêtes. Un garçon ne courtise une fille qu'au-
tant qu'il veut et qu'il peut l'épouser. Or, le mauvais renom
28 GENEVIÈVE LA ROUGE.
du voleur de chevaux d'un côté, la laideur reconnue de Ge-
neviève de l'autre, tenaient les amoureux à dislance.
Elle passait pour laide parce qu'elle ne ressemblait à au-
cun de ceux qui la jugeaient : garçons à forte encolure, à
gros membres carrés, à large face enluminée; filles de
grande taille, hautes comme des hommes, brunes de che-
veux, fraîches et roses de teint ; tous Normands de race pure
pour qui la beauté n'existe qu'appuyée sur la force massive,
et qui, la voyant si petite et si mince, si blanche de peau et
si blonde de cheveux, la regardaient comme un avorton el
l'appelaient laideron à pleine bouche.
En réalité, elle était loin d'être laide. Ses membres mi-
gnons avaient de la rondeur et de la souplesse, ses traits
fins et délicats pétillaient de finesse, et dans ses grands
yeux bleu foncé à reflets noirs, toujours largement cernés
d'un cercle bleuâtre, on découvrait la trace de sourdes et
violentes passions dont le réveil semblait prochain. Ses
lèvres minces, rouges comme du sang, l'arête vive de son
nez aux narines retroussées et mobiles, la courbe saillante
de son front d'un blanc mat, jusqu'à son épaisse chevelure
acajou dans laquelle la lumière en se jouant creusait des
sillons d'or bruni, et qui lui avait valu le surnom de la Rouge,
tout en elle décelait une de ces natures ardentes, exclusi-
vement passionnées, qui font les Messalines ou les saintes
martyres, selon que le vent du hasard les pousse vers le mal
ou vers le bien.
Un mari qu'elle eût aimé, des enfants qui eussent dé-
pensé, et en prenant chacun une part, la plus large possible,
tous les trésors d'amour qu'elle possédait; en un mot, la vie
chastement occupée de l'épouse, mère de famille, aimée des
siens et estimée de tous, eût peut-être sauvé Geneviève. En
GENEVIÈVE LA ROUGE. 29
la mariant comme il la maria au meunier des Ponts-Cha-
lots, vieillard de cinquante ans, rongé de maladies et de dé-
bauches, son père la perdit à jamais.
Six mois après son mariage, qui lui avait enfin ouvert la
voie devant laquelle elle semblait, par horreur du vice, avoir
toujours reculé jusque-là, Geneviève eut un amant.
Isidore Delivet, que la vente des grains provenant de sa
ferme mettait en rapports journaliers d'affaires avec le mari
de Geneviève, fut le premier qui devina tout ce qu'il y avait
de séductions et de charmes dans la petite personne de la
meunière.
— Je n'en voudrais pas pour deux liards comme femme,
se dit-il la première fois qu'il la vit au moulin, mais ça ferait
une crâne maîtresse.
Isidore était ce que dans le pays on appelle un méchant
gars, c'est-à-dire qu'il aimait les cafés bien arrosés d'eau-
de-vie de cidre, les longues parties de dominos et de quilles,
les nuits passées en godaille et les filles dont on parlait. Or-
phelins de bonne heure, lui et son cousin Frumence, tandis
que celui-ci, d'un naturel paisible, passait son temps, entre
ses heures de travail dans les champs, à lire YAlmanach
liégeois, le livre le plus répandu des campagnes, Isidore
courait les marchés et les foires, et se dégourdissait belle-
ment de plus en plus.
Dès qu'il eut jeté son dévolu sur Geneviève, il alla, comme
il disait, de l'avant.
Geneviève, qui n'avait jamais entendu résonner à ses
oreilles que des paroles de mépris et de haine, et qui, à force
de l'entendre dire, se croyait laide et déplaisante, Gene-
viève, qui avait aisément compris qu'en accolant sa fraîche
jeunesse à la dégoûtante vieillesse d'un mari impotent et
2.
30 GENEVIÈVE LA.UOIJGK.
maussade, son père n'avait fait que céder devant l'absolue
impossibilité de trouver mieux ; Geneviève, en écoutant les
chaudes paroles et les doux serments d'Isidore, se précipita
tête baissée dans cet amour qui lui présentait enfin les joies
infinies que son coeur rêvait depuis si longtemps. Elle s'y
livra corps et âme, sans lutte, sans efforts et comme si elle
eût simplement obéi à une loi suprême.
Le meunier mourut.
Geneviève ne songea pas un seul instant à le pleurer. Que
lui importait cet homme? Il n'avait jamais été rien pour
elle. Pour elle, depuis qu'elle aimait, il n'existait déjà plus.
Mais cette mort la rendait libre. Isidore était libre aussi.
Au lieu de le voir de temps à autre, en cachette, à la déro-
bée, elle pouvait être à toute heure avec lui, Vivre dans sa
vie, être sa femme enfin. Quel splendide bonheur !
Dès qu'elle le vit, elle se jeta dans ses bras, l'étouffa sous
ses baisers, et sa première parole lut celle-ci :
— A présent, tu peux m'épouser !
Mais les idées d'Isidore étaient depuis longtemps arrêtées
là-dessus. Plus il la trouvait une maîtresse agréable, moins
il en aurait voulu pour sa femme. D'ailleurs, à ce moment
déjà, l'issue d'un procès dont, en bon Normand, il avait hé-
rité de son père, et qu'il soutenait contre le vieux Caillaux,
commençait à l'inquiéter, et il songeait, pour le terminer,
à une transaction amiable dont le dénoûment pouvait bien
être un contrat de mariage entre lui et une des filles Càil-
laùx.
GENEVIÈVE LA ROUGE. 31
VI
Isidore aimait Geneviève, mais il l'aimait à sa façon.Près
d'elle il ne songeait qu'à elle, et s'enivrait brutalement des
délices d'amour dont elle l'abreuvait ; mais une fois sorti de
l'atmosphère d'amour qui l'entourait, l'amoureux redeve-
nait très-naturellement paysan. Les affaires avant tout. Au-
cune préoccupation ne le tourmentait plus. Il vendait ses
bestiaux, discutait le prix de ses avoines, faisait ses parties
de quilles ou de dominos, et buvait ses cafés sans plus pen-
ser à Geneviève que s'il ne l'avait jamais connue.
Quand, au milieu d'un de ses épanchemehts passionnés,
la jeune femme lui disait, pleurant et souriant à la fois :
— Je t'aime, vois-tu, Isidore, je t'aime tant, que pour
moi il n'y a que toi dans le monde. Lorsque tu es là, je me
sens vivre comme si je vivais dans toi. Les jours où je ne te
vois pas, je suis avec toi tout de même; dans mon idée je
vais où tu vas, je devine ce que tu fais, j'entends ce que tu
dis. Tu m'occupes toujours, même la nuit, car je te rêve.
Isidore était secrètement flatté d'inspirer un tel amour,
mais il ne le comprenait pas. Seulement il se gardait bien
de le dire,, et Geneviève, trop heureuse alors pour douter
de rien, croyait son amour pleinement partagé et se laissait
vivre dans une sécurité trompeuse.
La mort de son mari, le seul obstacle qui, pour elle, s'é-
levât entre elle et Isidore, devait lui ouvrir les yeux.
Isidore fut d'abord étourdi par sa brusque proposition de
32 GENEVIÈVE LA ROUGE.
légitimer leur amour par le mariage ; son premier mou-
vement fut de refuser net. Mais en présence des explosions
de bonheur que cette espérance nouvelle faisait jaillir du
coeur et des lèvres de Geneviève, il n'osa pas exprimer fran-
chement un refus. Un refus, tombant comme un bloc de
glace sur ce foyer d'amour, aurait amené une querelle, peut-
être une rupture prématurée,et l'égoïste paysan voulait, jus-
qu'au dernier moment, user en toute tranquillité de ses plai-
sirs et de ses droits. Il renchérit donc hypocritement sur la
joie, de Geneviève.
— Ah ! mais oui, que c'est une bonne idée, dit-il, que
l'idée de nous épouser tous les deux, et une idée qui m'était
déjà venue, foi d'homme. Seulement je n'en parlais pas,
rapport à ce pauvre vieux. A cette heure qu'il est devenu
défunt, on peut en jaser. Nous en jaserons. Mais faut d'a-
bord que le deuil soit fini.
Quand Isidore la quitta après une heure de protestations
d'amour et de caresses, Geneviève se laissa tomber sur une
chaise, pâle comme une morte, les lèvres tremblantes, les
dents serrées.
— Il ne m'épousera jamais, se dit-elle. Il ne m'aime
plus !
Toutes les protestations d'Isidore n'avaient pu la tromper;
elle avait vu le visage sous le masque.
Elle eut un instant l'idée de se tuer.
Mais mourir, c'était ne plus le voir jamais; il valait mieux
souffrir et le revoir encore.
La malheureuse, qui avait mis toute sa vie dans son
amour, ne prévoyait pas le coup affreux qu'elle allait rece-
voir.
Huit jours après, comme elle traversait la place du mar-
GENEVIÈVE LA ROUGE. X$
ché, dans le bourg, une voix l'appela, une voix de femme.
Geneviève, qui, ce jour-là, portait elle-même à ses pra-
tiques te moulée de la semaine, arrêta son bidet sur lequel
elle était assise, un sac devant et un sac derrière elle.
— Hé ! la Geneviève, lui cria la femme qui l'avait appe-
lée, et qui, flanquée de trois ou quatre commères, station-
nait devant le grillage en fil de fer sous lequel sont affichés,
à la porte des mairies, les actes de l'état civil; viens donc
voir ; ça te regarde.
Un frisson glacé parcourut tout le corps de Geneviève.
— Tu laisses donc marier ton Sidore? poursuivit la bonne
femme, le v'ià bellement affiché avec la Félicie Caillaux, une
du pays d'Augière.
Geneviève se cramponna des deux mains aux sacs qui la
soutenaient.
— Ah! fit-elle en souriant, vous avez cru m'apprendre
une nouvelle!... 11 y a beau temps que je la sais. Merci tout
de même.
Elle remit son cheval en roule et continua sa tournée,
s'arrêtant de porte en porte pour donner à chacun la farine
et le son qui lui revenaient, causant comme d'habitude avec
tous, et ne laissant voir sur son pâle et fin visage qu'une
parfaite tranquillité.
Quand elle rentra au moulin, après avoir laissé dans les
mains de son garçon le cheval et les moulées nouvelles
qu'elle avait récoltées, elle monta d'un pas lourd dans sa
chambre et se laissa tomber sur son lit, la face dans la
courte-pointe, comme une femme morte.
Elle resta ainsi vingt-quatre heures sans pousser un cri,
une plainte, sans verser une larme, se contentant de répon-
dre d'une voix douce et calme à sa servante et au garçon qui
34 GENEVIÈVE LA ROUGE.
montaient de temps à autre s'informer à travers la porte si
elle était malade :
— Je n'ai besoin de rien ; merci. Je suis fatiguée un brin
et je me repose. Allez à votre ouvrage et laissez-moi. Je
m'en vais descendre tout à l'heure.
Quelles pensées tour à tour tristes, terribles et désespé-
rées, passèrent dans sa tête durant ces vingt-quatre heures?
quels sombres et menaçants projets elle forma? Dieu seul le
sut.
Le surlendemain, quand elle sortit de sa chambre, quand
elle reparut dans la grande cuisine basse du moulin, elle
était un peu plus pâle que de coutume, le cercle bleuâtre qui
entourait ses yeux était un peu plus foncé, mais, à part ces
signes visibles de fatigue, elle était comme toujours, ni plus
gaie, ni plus triste.
Isidore ne revint pas au moulin, et, soit hasard, soit qu'il
prît à tâche d'éviter avec soin tous les lieux où il eût pu la
rencontrer, Geneviève, qui n'avait rien changé à ses habi-
tudes, et qui vaquait aux affaires de son moulin dans le
bourg et dans les villages voisins, ne l'aperçut nulle part.
La veille du jour fixé pour le mariage d'Isidore et de Fé-
licie Caillaux, à huit heures du soir, Geneviève prit sa cape,
la jeta sur ses épaules et sortit du moulin.
VII
La nuit tombait. La campagne devenait déserte. Les
bruits qui la remplissent tout le jour, jurons des laboureurs
GENEVIÈVE LA ROUGE. 33
activant leurs chevaux, aboiements des chiens courant sus
aux moutons, cris joyeux des enfants se roulant sur les mû-
ions de foin, tout s'éteignait peu à peu dans le calme du soir.
Quelques charrues seules, le soc relevé, lentement tirées par
deux chevaux fatigués, sur le plus grand desquels un grand
garçon de ferme, assis les jambes pendantes, sifflait entre
ses dents un refrain monotone, se dirigeaient vers le bourg
en écorchant du bout usé de leur épieu la terre molle des
chemins. La cloche aigrelette de l'église paroissiale sonnait
la fin de la prière, et le bruit régulier du moulin allait se
perdant sous les saules au long de la rivière qui luisait déjà
dans l'ombre comme un large rayon de plomb.
Geneviève coupa dans les champs, en ligne droite, se di-
rigeant vers Louvières, du côté des bois d'Auge.
En évitant les chemins qui faisaient des détours et sur
lesquels il pouvait y avoir encore quelques gens attardés,
elle gagnait du temps et elle risquait moins d'être rencon-
trée.
A la croix du vieux chemin de Falaise, qu'il lui fallait
traverser, elle se trouva pourtant tout à conp en face d'un
grand bonhomme d'une soixantaine d'années, chaussé de
longues guêtres de toile bleue, couvert d'une peau de bique
usée, et coiffé d'un haut bonnet de coton, qui, tout en mar-
chant, tricotait, aussi vite et aussi bien que l'eût fait une
femme, un bas de laine de touze. Ce vieux bonhomme était
suivi d'une demi-douzaine de moutons, que suivait à son
tour, formant l'extrême arrière-garde, un chien pelé, bor-
gne et boiteux de deux pattes. Au milieu du troupeau, fai-
sant tinter la clochette fêlée qu'il portait au cou, marchait
gravement un grand bouc noir à barbe touffue.
Geneviève reconnut le berger des communs.
36 GENEVIÈVE LA ROUGE.
Le berger des communs, ainsi nommé parce qu'il mène
paître ses bêtes sur les communaux, est le berger de tout le
monde. Les petites gens qui possèdent un ou deux moutons
les confient chaque matin à sa garde et il les ramène au lo-
gis chaque soir. Au petit jour, suivi de son bouc et de son
chien, il commence sa ronde dans le village, recrutant çà et
là, de porte en porte, le contingent de son troupeau qui
grossit peu à peu. Toute la journée il erre à l'aventure, dans
les guérets, sur les landes, le long des chemins creux, par-
tout où se présentent quelques brins d'herbe n'appartenant
à personne, et, conséquemmenl, appartenant à lous. Tou-
jours seul, n'ayant jamais personne à qui parler, il se parle
à lui-même ou il s'entrelient avec son bouc et son chien,
ses uniques amis. Il habile en dehors du village, au
fond d'une carrière de sable abandonnée, ou dans quelque
trou de rocher, une hutte sans fenêtre, le long de laquelle
personne n'ose plus passer dès que la nuit est noire et que
l'on voit reluire, à travers les fentes de la porte déjetée, la
pâle lumière de son falot. Les enfants se signent quand ils
le rencontrent, ou font un long détour à toutes jambes pour
l'éviter quand ils l'aperçoivent au loin. Il passe pour sorcier,
jeteur de sorts et meneur de loups au clair de lune.
Geneviève était de constitution trop délicate et trop ner-
veuse pour n'être pas superstitieuse, impressionnable à l'ex-
cès. En tout autre moment elle eût frissonné de peur à la
rencontre du berger, la nuit, à un carrefour de chemins, au
pied d'un calvaire; mais ce soir-là elle eût marché à traver
le feu de l'enfer et eût fait route avec une bande de sorcière
ou de loups-garous, si elle eût dû arriver plus vite. Elle tra
versa le chemin et allait franchir le fossé quand le bcrgci
l'arrêta.
GENEVIÈVE LA ROUGE. 37
— Pourquoi vas-lu par là, à cette heure? dit-il d'une
voix gutturale et traînante, en allongeant le bras vers le vil-
lage de Louvières dont on apercevait les rares lumières
sur la côte, à un quart de lieue loin. La Ferme aux Loups
est vide, les louveteaux sont partis. Je les ai vu courir vers
les bois d'Auge, comme des moutons, pris par le vertigo, et
tu ne peux pas les aller quérir là où ils sont, car ils sont au
coin de l'âtre, les pieds sur les languets, dans le logis du
maître, mangeant la galette sablée des fiançailles. La Ferme
au Loups est vide, ma fille ; retourne vers chez toi.
— Je vais où il faut que j'aille, père Marcaille, répondit
résolument Geneviève ; si la ferme au Loups est vide, tant
mieux, car je ne veux voir aucun de ceux qui devraient y
être.
— Retourne, vers chez toi, Geneviève la Rouge, répéta le
berger de son même ton grave et monotone. Il n'y a que du
malheur pour toi, là-haut. C'est un ami qui te parle. Rentre
au moulin, meunière, et tâche que le bruit de la roue qui
tourne t'empêche d'entendre le son des cloches, quand elles
sonneront.
— Il faut que chacun suive sa destinée, comme il faut que
l'eau suive son courant, dit Geneviève en écartant le bras
que le vieillard tenait toujours étendu devant elle. Vous m'a-
vez parlé en ami, et je vous en remercie d'autant mieux que
je n'ai jamais eu beaucoup d'amis, ce qui m'a rendu mé-
chante, à ce qu'on dit. Venez quand vous voudrez au mou-
lin, père Marcaille, et je vous promets que les chiens n'a-
boieront pas à votre venue, et que vous aurez à mettre dans
votre bissac une moitié de tourte de pain de cuisson. Main-
tenant, laissez-moi passer; ma course est longue et il se fait
grand tard.
3
38 GENEVIÈVE LA ROUGE.
— Va donc où le bon Dieu t'envoie, dit le berger.
Il siffla son chien, reprit à tâtons la maille interrompue
de son tricot, et descendit lentement vers le'bourg.
Geneviève courait, plutôt qu'elle ne marchait, à travers
champs.
La nuit était devenue tout à fait noire; elle ne voyait pas
à ses pieds. Deux fois elle tomba, arrêtée dans sa course par
une de ces saignées étroites que les paysans creusent au
bout de leur champ et qu'ils bordent de branches de ron-
ces, pour empêcher les enfants d e tracer des sen tiers au Ira vers.
Ses mains se meurtrirent, et le bord de sa jupe s'accrocha
aux épines; les cheveux de ses petits bandeaux plats, échap-
pés de son bonnet et éparpillés par le vent, lui fouettaient
les joues.
Avant d'arriver au village, sur la gauche du chemin,
était une grosse ferme. La cour, sans clôture aucune par de-
vant, était coupée dans toute sa profondeur par un mur de
trois pieds de haut, qui divisait ainsi par le fait la ferme en
deux parties jumelles. Le bâtiment du fond, monté seule-
ment d'un étage, formait l'habitation. Des deux côtés s'éle-
vaient les écuries et les étables ; les greniers s'étendaient
par-dessus le tout.
C'était là la Ferme aux Loups, la demeure des deux cou-
sins, Isidore et Frumence Delivet.
Le mur qui coupait la cour avait limité leurs héritages.
Isidore avait le côté droit, Frumence le côté gauche.
Quand Geneviève, qui était arrivée par les derrières de la
ferme tourna le coin du mur et put ainsi voir dans les cours,
tout, d'un côté comme de l'autre, était dans une tranquillité
complète. Les charrettes dételées reposaient sur leurs cham-
brières, les brancards en l'air ; les dossières des limoniers,
GENEVIÈVE LA ROUGE. 39
restées accrochées à leurs clavettes, toutes prêtes pour le
lendemain, gardant au milieu la forme cintrée qu'elles
avaient prises sur le sellot, allaient d'un brancard à l'autre,
comme un pont aérien suspendu ; une épaisse buée montait
de la mare à fumier, au fond de laquelle un arbre desséché,
à branches fourchues, servait de perchoir au poules-dindes
qui, la tête sous l'aile, les plumes hérissées, ressemblaient à
de grosses boules noires alignées. Les portes des écuries
étaient closes, et l'on entendait la sourde mastication des
chevaux, broyant sous le râtelier, dans l'auge, leur ration de
sainfoin. Bêtes et gens, tous étaient au repos. Au fond du
bâtiment, la lueur d'une chandelle, passant à travers les
grosses vitres de verre vert, annonçait la présence de la ser-
vante, filant au rouet, près du foyer.
Geneviève n'avait pas affaire à la ferme, car, traversant
rapidement le chemin, elle se dirigea vers la grange, située
de l'autre côté, et de laquelle s'échappait le bruit mat du
fléau retombant à temps égaux sur la paille. La porte était
fermée, mais ayant trouvé à tâtons le bout de corde qui, pas-
sant par un trou, allait à l'intérieur soulever la clanchette,
Geneviève l'ouvrit doucement et entra.
VIII
Le batteur en grange semblait n'avoir rien entendu. As-
sourdi en apparence par le mouvement de son fléau, il con-
tinuait à battre, éclairé de profil par la clarté douteuse d'une
40 GENEVIÈVE LA ROL'GE.
lanterne à verres de corne, fichée au mur dans un bâton.
C'était, une laide et repoussante créature.
Son front étroit, resserré entre des tempes creuses cl cou-
ronné d'une chevelure inculte, roidede poussière et de sueur,
ne pouvait receler que de malsaines pensées. Son regard
était louche et fuyant, et sa longue bouche, qui n'avait pas
de lèvres, montrait en s'entr'ouvrant deux rangées de dénis
blanches, pointues comme des dents de loup. Une épaisse
barbe noire que, selon l'usage des campagnes, il ne faisait
raser que le dimanche, et qui avait quatre ou cinq jours de
date, couvrait de ses poils hérissés la moitié de sa figure an-
guleuse, et achevait de donner à sa physionomie féline une
expression de basse férocité.
Il avait nom François. Par ironie, quelque fille rieuse l'a-
vait appelé beau François, et le sobriquet lui était resté; on
ne le nommait plus que Beau-François.
Comme Geneviève s'approchait de lui, il arrêta son fléau
et tourna la tête.
— La meunière des Ponts-Chalots! fit-il d'un air stupé-
fait.
— Oui, Beau-François, c'est moi, dit Geneviève haletante
de fatigue et d'émotion. Barrez la porte et soufflez votre
lanterne afin que si quelqu'un de la ferme ou du village
passe sur le chemin, il croie la grange vide.
—11 n'y a plus que la petite servante de levée à la ferme,
et les gens du village ne sont guère à celte heure par les che-
mins, observa Beau-François, coulant en dessous son regard
cauteleux sur la jeune femme; on n'a pas à avoir de crainte
d'être surpris.
— Faites ce que je vous dis, Beau-Francois, répliqua Gc-
GENEVIÈVE LA ROUGE. -41
neviève; c'est encore plus dans votre intérêt que dans le
mien qu'on n'entende pas ce que j'ai à vous dire.
— Dans mon intérêt... répéta le batteur en grange d'un
ton soupçonneux.
Néanmoins il souffla la lanterne et relira la clanche de
bois de la porte.
La grange ne fut plus éclairée alors que par la faible
lueur que projetait le ciel, dont on voyait un coin étroit à
travers la lucarne.
— Comment ça peut-il se faire que ça soit dans mon in-
térêt que vous veniez du moulin des Ponts-Chalots à la
Ferme aux Loups à cette heure de nuit? demanda Beau-
François en retournant se placer au long du mur, en face
de Geneviève, qui s'était appuyée contre les botles de paille
entassées.
— Ce n'est pas dans votre intérêt, c'est dans le mien que
je suis venue, répliqua sèchement celle-ci; mais ce sera
dans votre intérêt que vous fassiez ce que je veux, entendez-
vous, Beau-François!
— Ça se peut bien, dit-il après un instant de réflexion;
il faudra voir.
— Vous savez que je vous connais, continua Geneviève.
— Tout le pays aussi me connaît.
— Oui; mais ce que tout le pays ne sait pas, je le sais,
moi. Quand vous avez bu, vous en contez trop à celui qui
boit avec vous, et vous avez bu souvent avec défunt mon
père qui ne me cachait rien de ce qu'il savait.
— Ah ! fit Beau-François.
— Ainsi, je sais que depuis plus de six ans vous faites
vendre tous les jours de marché une pouchc de grain par la
Bijou, la Matière de Maison-Bouge, avec qui vous en par-
42 GENEVIÈVE LA ROUGE.
lagez le prix. D'où vous peut venir ce grain-là, puisque
vous êtes à gage chez les autres et que vous n'avez pas un
acre de terre à vous? Voulez-vous que je vous dise où vous
le récoltez? Dans un dessous de rocher, au milieu des Vaux-
d'Aubin, où vous le portez toutes les nuits par poignées, et
où la Bijou va tous les jeudis le ramasser par pouchée.
Quelque résolue, quelque décidée qu'était Geneviève, elle
eût tremblé et se fût sentie glacée d'épouvante, si elle avait
pu voir le regard que le batteur en grange jeta sur elle, dans
la nuit; un regard de vipère. Les deux lignes pâles qui lui
tenaient lieu de lèvres s'écartèrent par une contraction fé-
roce, et découvrirent ses dents aiguës qui grincèrent sour-
dement.
— Vous en savez long tout, de même, dit-il d'une voix sif-
flante; et la fin finale de tout ça, qu'est-ce que c'est?
— C'est que si vous volez votre maître, vous pouvez bien
le tromper, n'est-ce pas?
— Faut voir.
— C'est que j'ai besoin de votre aide, et que vous avez
besoin que je ne vous dénonce pas.
— Possible.
— Eh bien, servez-moi, je me tais et je vous paye.
Il y eut un instant de silence. Le paysan réfléchissait, Ge-
neviève attendait anxieuse. Pour ce qu'elle projetait, le con-
cours du batteur en grange lui était indispensable. Tout son
espoir présent, le sort futur de son amour, qui était sa vie,
reposaient sur la détermination de Beau-François.
— Vous êtes une femme de parole, dit-il enfin sournoise-
ment, et je sais qu'on peut se fier à vous. Que faut-il faire?
Geneviève respira.
— Votre maître doit se marier demain, dit-elle ; il est allé
GENEVIÈVE LA ROUGE. 43
au pays d'Auge passer la nuit des fiançailles. Comme c'est
l'habitude, il ne reviendra chez lui qu'après les noces, dans
trois jours. Il faut que vous trouviez un moyen de le $aire
revenir ici demain malin avant le mariage.
— Pas aisé, fit Beau-François.
— Il le faut.
— Alors ça se pourra peut-être. On lui fera savoir qu'un
de ses bestiaux a la maladie, il quittera tout pour accourir.
Et puis après ?
— Quand il sera près d'arriver, vous éloignerez tout le
monde de la ferme et vous me ferez entrer par la porte du
jardin, derrière les murs.
— Demain matin, il n'y aura personne à la ferme que la
servante et le neveu du maître; tous les autres seront parr
tis à la noce. En envoyant la servante et le petit après le
maître, il ne restera.que moi.
— Vous n'aurez qu'à vous en aller aussi quand je serai
entrée, dit Geneviève; je veux être seule avec le maître.
— Pour l'empêcher de se marier ? dit Beau-François, qui
fit entendre un aigre ricanement.
— Peut-être bien, répondit sourdement Geneviève.
— Pas aisé, la Geneviève. Enfin, c'est vos affaires. Et
puis encore, qu'est-ce que vous voulez de moi?
— Plus rien, Beau-François. Si je réussis, je vous ferai un
si beau cadeau, que vous n'aurez plus besoin de voler per-
sonne pour être riche.
— Parlez plus de ça, Geneviève.
— Si je ne réussis pas...
La voix de Geneviève s'arrêta dans sa gorge.
— Eh bien, quoi, la meunière ? Si vous ne réussissez pas,
qu'est-ce que vous ferez?
44 GENEVIÈVE LA ROUGE.
— Rien, dit Geneviève. En attendant, tenez, Beau-Fran-
çois, tendez la main.
Elle mit dans la main du batteur en grange deux pièces
de cinq francs.
Le premier mouvement de Beau-François fut de les ser-
rer amoureusement dans ses gros doigts calleux, mais par
un effort suprême, il les repoussa.
— Je ne veux pas de vos écus, Geneviève, dit-il d'un ton
câlin; ce que vous me demandez n'est point si difficile qu'il
y ait matière à un payement en argent; c'est bien plutôt moi
qui vous dois de la reconnaissance, que vous ne vouliez pas
perdre un pauvre malheureux en le dénonçant de ce que
vous savez. Mais vous m'avez fait trop de peur, et, aussi vrai
qu'il n'y a qu'un bon Dieu, vous pouvez croire que ça ne
m'arrivera plus.
— Ça vous regarde, répondit Geneviève froidement; à
celte heure, ouvrez-moi la porte et n'oubliez rien.
— Pas de risque.
Le batteur en grange fit sortir Geneviève el, du seuil de
la porte, la regarda s'éloigner et disparaître dans la nuit.
— Non, pas de risque que j'oublie, murmura-t-il avec un
sourire fauve, en lançant sur elle un dernier regard; pas de
risque. Demain au matin, il va se passer à la ferme quelque
chose dont la connaissance doit me rapporter gros. Deux
écus de cinq francs ! ajouta-t-il avec regret ; j'aurais pu les
prendre, et je les aurais à présent. Mais elle se serait ima-
giné m'avoir payé, et je veux mieux que ça, j'aurai mieux
que ça. Elle est un brin chétive, la Geneviève, mais elle
vous a des yeux à réchauffer un mort.
En entrant dans la grange pour y reprendre sa lanterne, il
GENEVIÈVE LA ROUGE. 45
vit à ses pieds un point brillant dans l'ombre, sur la paille.
C'étaient les deux pièces de cinq francs que Geneviève avait
laissées tomber avec mépris quand il les avait refusées.
IX
Le lendemain avant le jour, Beau-François donnait au
bout de sa main, à la meilleure vache de l'étable, un bouquet
de luzerne fraîche. Un quart d'heure après, la bête se rou-
lait sur le flanc et semblait prête à rendre l'âme.
La servante et le neveu d'Isidore partirent aussitôt pour
avertir celui-ci du malheur imprévu arrivé à sa génisse et,
le rejoignirent chez le fermier Courtin.
La ruse de Beau-François eut un succès complet.
Isidore, comme il l'avait prévu, abandonna tout et accou-
rut au galop de son bidet.
Quand il entra dans la cuisine de la ferme pour y cher-
cher les premiers médicaments qui pouvaient être immédia-
tement nécessaires à la bête malade, il se trouva eu face de
Geneviève qui l'attendait.
Tous deux laissèrent échapper un cri: elle, un cri de joie;
il y avait un mois qu'elle ne l'avait vu; lui, un cri d'éton-
nement, presque de colère; il avait compté ne plus la re-
voir.
Comme il demeurait à la porte, hésitant, ne sachant ni
ce qu'il devait dire, ni ce qu'il devait faire, elle s'approcha
3.
46 GENEVIÈVE LA ROUGE.
de lui lentement, humblement, ainsi qu'eût fait un chien
craignant d'être battu, et elle-se hasarda à lui prendre la
main.
— Isidore, c'est moi, lui dit-elle d'une voix suppliante.
— Je le vois bien, que c'est vous, dit-il froidement.
Elle se souleva sur la pointe des pieds pour se hausser
jusqu'à lui, et, lui posant les mains sur les épaules, elle le
regarda à travers deux grosses larmes qui roulaient dans
ses yeux.
— Vous m'en voulez de ce que je suis venue? lui de-
manda-t-elle.
Isidore se sentit faiblir devant ce regard triste, chargé d'a-
mour et de reproches. Depuis un mois qu'en cessant de la
voir, il avait par le fait rompu avec Geneviève, Isidore s'é-
tait surpris plusieurs fois à penser longuement à elle. En la
retrouvant là, chez lui, vive et provoquante comme toujours,
il se sentit près de retomber sous le charme qu'elle exerçait
sur lui dès qu'il s'en approchait, et d'oublier sa fiancée qui
l'attendait, sa noce, ses engagements, tout, jusqu'à ses in-
térêts.
— Je ne vous en veux pas, dit-il avec embarras et sans
la regarder, mais c'est que j'ai une bête malade.
Faisant un effort sur lui-même, il se dégagea doucement,
et il ouvrit au hasard un tiroir de la table dans lequel il fouilla
machinalement, ignorant ce qu'il cherchait.
— Vous ne m'en voulez pas ! s'écria Geneviève battant,
des mains.
Elle le poussa vers une chaise, et elle se mit à genoux de-
vant lui, comme un enfant qui fait sa prière à genoux de-
vant sa mère, les mains croisées, le menton sur ses mains,
les yeux fixés de bas en haut sur les siens.
GENEVIÈVE LA ROUGE. 47
— Isidore, lui dit-elle, dis-moi que tu m'aimes toujours,
et je te pardonne tout ; veux-tu ?
Elle était si charmante ainsi, qu'Isidore se reconnut
vaincu.
— Eh ! oui, je t'aime, dit-il en attirant à lui la tête rayon-
nante de joie de Geneviève, et je n'aime que toi, encore.
Les autres femmes, qu'est-ce que c'est? Il n'y en a pas une
qui te vaille et qui me fasse autant plaisir au coeur. Va, Ge-
neviève, tu seras toujours ma seule, ma vraie bonne amie,
et si je ne t'épouse pas, c'est que je ne peux pas.
L'expression des yeux de Geneviève changea tout à coup.
— C'est qu'il faut que j'en épouse une autre, une autre
que je n'aime pas comme toi, mais non ; et qui ne [m'ôtera
jamais mon amitié pour toi, comptes-y. Mais je ne peux pas
faire autrement, l'intérêt y est.
Alors il lui raconta l'histoire de son mariage avec la fille
Caillaux; il lui expliqua son procès qu'il avait peur de per-
dre ; il lui fit le détail des herbages que le père Caillaux
donnait en dot, du nombre de boeufs qu'on y pouvait engrais-
ser, de la quantité de pommes à cidre qui s'y pouvait ré-
colter bon an mal an. C'était là ses raisons et son excuse.
Geneviève s'était lentement relevée. Un sourire d'ironie
et de mépris retroussait le coin de ses lèvres. En écoutant
Isidore, son regard, qui ne le quittait pas, passait peu à peu
de la froideur à la colère et de la colère à la haine.
Isidore ne voyait rien de l'orage terrible, qui s'amassait
dans le coeur et dans l'esprit de la jeune femme ; il continua,
cherchant à saisir ses mains qu'elle reculait.
— Ça ne changera rien, d'ailleurs, ce mariage-là, vois-tu
bien. Je ne suis pas pour être l'esclave de ma femme, et
48 . GENEVIEVE LA ROUGE.
j'irai toujours où ça me conviendra et quand ça me convien-
dra.
Si en ce moment encore Geneviève se fût rendu compte
du genre d'empire qu'elle avait conservé sur Isidore, elle
était sauvée. Mais Geneviève aimait avec jalousie, avec
rage, avec passion, et la passion est la plus mauvaise des
conseillères.
Un éclair jaillit du fond de ses grands yeux.
— Isidore, lui dit-elle brusquement d'une voix altérée,
c'est donc bien vrai que vous allez vous marier ?
Il la regarda avec un étonnement réel.
— Si c'est vrai ? dit-il, c'est pardi vrai! puisqu'ils sont à
cette heure tous qui m'attendent peut-être déjà à la mairie,
où je dois les rejoindre. Mais qu'est-ce que ça peut te faire,
ce mariage, si je te promets...
Elle l'interrompit d'un geste furieux.
— Et si je ne veux pas que ce mariage se fasse, moi ! dit-
elle, croyez-vous qu'il se fera ?
Au son de celle parole éclatante et résolue, le charme
sous lequel Isidore se débattait, et sous lequel il aurait peut-
être succombé, s'évanouit tout entier. La physionomie de
Geneviève, au lieu d'étinceler d'amour, resplendissait de co-
lère. Au lieu d'une maîtresse, c'était une ennemie qu'il
avait devant lui ; le sang-froid lui revint.
— Est-ce que vous n'avez jamais pensé à ce que je
pourrais faire si vous veniez à me quitter ? lui demandâ-
t-elle.
— Je ne me suis jamais cassé la tête à ça, répondit-il
tranquillement ; d'abord, on lésait toujours bien à peu près
par avance. Les femmes ne sont-elles pas toutes les mê-
mes ?... Elles pleurent, elles crient, elles font des giries en
GENEVIÈVE LA ROUGE. -49
diable au premier moment, et puis, la main tournée, elles
n'y pensent pas plus qu'à leur première cornette. Ce qui
n'empêche pas de rester bons amis et, quand on se ren-
contre, de se dire bonjour et de boire un café. Pas vrai,
la Geneviève ?
Il voulut en plaisantant la prendre par la taille. Elle s'ar-
racha de son bras avec horreur. Puis, effrayante de calme
et de résolution :
— Moi, j'ai pensé à vous tuer, Isidore, dit-elle.
— Oh ! oh ! fit en riant le robuste paysan. Me tuer ! Ah
bien ! voilà ce qui s'appelle une idée drôle ! Et avec quoi
donc, ma Geneviève ? C'est-il pas par hasard avec vos ai-
guilles à tricot ?
Geneviève ne parut pas l'avoir entendu. Elle le regardait
en face d'un oeil fixe, presque hagard ; ses lèvres rouges
frémissaient sur ses gencives contractées ; ses mains se tor-
daient l'une dans l'autre.
— Il me propose son amour à partager avec sa femme,
disait-elle à voix basse, parlant brièvement, par saccades ;
les restes d'une rivale, quand moi je lui ai tout donné, quand
moi je lui donne tout, mon sang, ma vie, mon corps, mon
âme, tout!... Oh! tenez, s'écria-t-elle, vous êtes un mau-
vais homme, Isidore. Vous avez trompé et vous m'avez fait
tromper celui qui vous appelait son ami et à qui je devais au
moins de la fidélité, si je ne lui devais pas d'amour ; vous
voulez déjà tromper votre future femme qui vous aime peut-
être ; vous êtes un Judas ! Celui qui vous démasquerait fe-
rait une chose juste et bonne. Et si j'allais vous dévoiler au
milieu de l'église devant votre future qui vous repousserait,
ça serait peut-être mon devoir.
Isidore, qui s'amusait à pousser du bout de sa botte un
50 GENEVIÈVE LA ROUGE.
bouchon tombé de la table et qui souriait dédaigneusement
de la colère de Geneviève, pâlit en entendant ces derniers
mots.
— Vous n'oseriez pas faire cela ! s'écria-t-il.
Elle haussa les épaules.
— Qu'est-ce que je risque donc ? fit-elle avec un sourire
amer; ne suis-je pas connue comme une méchante fille,
comme une mauvaise femme?... Eh bien, non, dit-elle,
changeant tout à coup de ton et de langage, mariez-vous,
j'aime mieux ça. Mariez-vous pour que j'en aie deux à haïr,
vous et elle. Allez, marchez !
Le trot retentissant d'un cheval résonna sur la terre
durcie de la cour, et la voix de Frumence accourant cher-
cher son cousin se fit entendre en même temps, l'appelant à
grands cris.
Isidore, tremblant d'être surpris, se précipita vers la
porte.
Geneviève y était avant lui, et saisissant ses mains, elle
tomba à ses genoux qu'elle embrassa, pleurant.
— Isidore, criait-elle en étouffant sa voix, Isidore, par-
donne-moi; je suis folle! Tout ce que je t'ai dit, men-
songe !... ma colère, mes menaces, c'était pour voir ce que
tu dirais. Je t'aime ! oh ! si tu savais comme je t'aime ! Ne
pars pas; écoute-moi un instant que je te dise tout. Ne l'é-
pouse pas ; reste avec moi. Je t'aime, et si tu me quittes, je
mourrai, Isidore !
Frumence avait sauté à bas de son bidet et marchait vers
la maison. Isidore repoussa violemment Geneviève et s'é-
lança dehors au-devant de lui.
Tous deux repartirent au galop.
Cinq minutes après, Beau-François, le batteur en grange,
GENEVIÈVE LA ROUGE. 51
qui, caché derrière des sacs d'avoine rangés au fond de la
salle, n'avait perdu ni un mouvement, ni un mot de la
scène qui venait de se passer, était accroupi devant Gene-
viève évanouie, étendue de toute sa longueur sur le pavé,
et lui frottait les tempes avec du vinaigre et de l'eau.
Sur sa figure de fouine, un large sourire sournois s'étalait
d'une oreille à l'autre.
Quand Geneviève reprit connaissance, elle jeta dans la
cuisine un regard sinistre.
— Beau-François, dit-elle au batteur en grange, voulez-
vous être avec moi contre eux tous ?
— Qu'est-ce qui m'en reviendra ? demanda prudemment
celui-ci.
— Tout ce que vous voudrez, tout ce que vous me de-
manderez, je vous le promets d'avance.
— Tout ? fit Beau-François dont les petits yeux louches
brillèrent, allumés par une arrière-pensée terrible; une
honnête femme n'a qu'une parole, ça me va; tope, la meu-
nière !
11 tendit sa grosse main, dans laquelle Geneviève laissa
sans dégoût tomber la sienne.
C'était marché conclu.
Toute la matinée, Isidore trembla pour son mariage. A
la mairie, à l'église, il s'attendit à chaque instant à voir
apparaître Geneviève, mais Geneviève ne vint>pas.
Elle avait maintenant d'autres projets entête.
GENEVIEVE LA ROCGE.
La noce des Caillaux et des Delivetdura trois jours, selon
l'usage. Elle finit faute de combattants, c'est-à-dire quand
l'énorme quantité de comestibles entassée pour la circons-
tance fut complètement engloutie.
Le matin du troisième jour, chacun remonta sur sa bête,
gorgée d'avoine et qui faisait feu des quatre pieds, et re-
tourna paisiblement chez soi.
Isidore et Frumence firent comme tout le monde et em-
menèrent leurs femmes avec eux, en croupe.
La charrette dont le père Caillaux se servait pour porter
son cidre les suivait à cent pas, bondissant sur les crêtes
des ornières, criant sur son essieu rouillé ; elle renfermait
le meuble des deux mariées : la couche d'orme, la massive
armoire de chêne artistement sculpté et le nombreux trous-
seau de linge.
On arriva à la Ferme aux Loups vers midi, l'heure du
repas des servants et des servantes.
Tous étaient alignés des deux côtés de la grande table,
chacun ayant devant lui une assiette profonde de faïence
peinte, pleine jusqu'au bord de soupe fumante, quand le
jeune gardeur des oies de la ferme, en vedette sur le che-
min, signala l'approche du maître et de la nouvelle maî-
tresse.
La soupe fut abandonnée, et ce fut à qui se précipiterait
pour être le premier à saluer la fermière.

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