"Gesta Dei", trilogie nationale. 1re partie. [Par Paul Riderre.]

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impr. de L. Toinon (Paris ; Saint-Germain). 1865. In-18, VIII-111 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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GESTA DEI
TRii.nr.ir. XATIONA M;
PREMIÈRE PARTIE
PARIS
JANVIER M D G G C L X V
GESTA DEI
TRILOGIE NATIONALE
Saint Germain, imp. L. TOISON et O.
GESTA DEI
TBILORIK NATIONALE
$&£MIÉRE PARTIE
PARIS
JANVIER M D G C G L X V
PERSONNAGES
CHARLES dit CHARLEMAGNE.
CHARLES, son fils aine.
LOUIS, son deuxième fils.
OLLIVIER, vieux chevalier.
WALA, )
ÉGINARD, f .
Rh'RTRAM / Jounes seigneurs francs.
BOGAR, )
HATTO, soldat frai.c.
GBANPS UlGNITAIIlBS DE L'EliPIltE, SEIGNEUHS, ËCUVEI\S, SOLDATS.
WIÏIKIND.
BHÙN1LDA, sa fille, prêtresse d'irminsul.
HAROLD, chef de l'une des tribus saxonnes non soumises à Witikind.
SIGMAR, arohidruide.
GUNALD, femme du palais de Witikind.
ERVOR, serviteur de Witikind.
DHUIDL'S, PBÈTKESSES, EUDADES, BABDES, CHEFS DE TUIBUS SAXONNES.
La scène est à Éresb'.mrg et dans les environs.
Ëreobourg était située sur le Wèser. Elle fut prise et détruite par les
Francs en l'an 785.
PRÉFACE
Il y a dans les annales de notre nation trois époques
qui sont particulièrement marquées du doigt de Dieu :
l'époque de Charlemagne, celle de Jeanne d'Arc, et celle
de Napoléon ; si bien qu'on peut affirmer sans crainte que
ces trois époques sont venues, à l'heure dite, par sa
volonté et pour l'accomplissement de ses desseins.
Ceux qui ne regardent les choses que d'en bas et s'obs-
tinent à ne pas les observer autrement, ne verront en tout
cela qu'un effet du hasard. Gardons-nous de les écouter,
laissons-les dans leurs ténèbres, et fuyant ces bas-fonds de
l'intelligence, tâchons d'arriver jusqu'à ces grands esprits,
qui, comme Bossuet écrivant son Discours sur l'histoire
universelle, s'élèvent sur les ailes de la philosophie chré-
tienne et de la foi pour se rapprocher de la céleste lumière
et s'en éclairer.
Parvenu à cette hauteur, nous assisterons, en suivant le
cours de notre histoire à travers les siècles, au spectacle le
plus magnifique et le plus touchant qu'il soit donné à
l'homme de contempler. Et en effet, que peut-il y avoir
ii PRÉFACE.
pour tout homme, quelle que soit sa nation, de plus atta-
chant et de plus imposant que ce spectacle vraiment su-
blime? La cause de la France est celle de l'humanité; ses
annales sont celles de cette civilisation chrétienne dont elle
fut le berceau, qu'elle défendait encore hier, à deux mille
lieues de ses côtes, et dotait d'un empire ; de cette civili-
sation qu'elle défendra toujours, car telle est sa mission,
telle est la condition de cette puissance morale devant
laquelle les épées s'abaisseront d'elles-mêmes, tôt ou tard,
et qui doit régner sur le monde.
Maintenant que nous avons dit à quel point de vue, sui-
vant nous, il faut se placer pour voir notre histoire dans
toute son étendue comme dans toute sa beauté, nous nous
posons cette question dont la solution nous préoccupe
grandement : « Cette admirable histoire que nos grands
poëtes, séduits par la Grèce et par Rome, semblent avoir
dédaignée, peut-on la dramatiser ? C'est-à-dire, peut-on
l'interpréter poétiquement pour lui donner la suprême
beauté, la beauté « idéale. »
Oui, on le peut, et celui qui le peut doit le faire, car ce
n'est que par l'interprétation poétique, en dégageant les faits
principaux de cette confusion où ils sont comme perdus,
en les mettant en relief et en les éclairant abondamment,
en éliminant tout ce qui n'est que secondaire et ne peut
qu'obstruer les perspectives, que nous arriverons à rendre
immédiatement accessibles à la foule ces hautes jouissances
que le beau idéal procure à l'âme, et qui, nous élevant
au-dessus de nous-mêmes, nous poussent aux grandes
choses, comme elles nous préservent des bassesses et des
chutes honteuses. Jusqu'ici, ces jouissances exquises n'ont
PRÉFACE. m
pu appartenir qu'à ceux qui, ayant du temps et des loisirs,
peuvent se les préparer par l'étude et la méditation.
Cela n'est pas juste.
Nul peuple n'a fait plus que le nôtre, et nul plus que
lui n'ignore sa propre histoire.
Il est donc temps et bien temps, en effet, qu'il sache que
depuis douze cents ans il est le soldat de Dieu, et que, fier
de ce grand titre, il se mette au niveau des grands devoirs
qu'il lui impose.
Mais quelle forme adoptera-t-on pour cet immense
drame qui doit embrasser presque toute la vie d'une na-
tion, plus de mille ans. Il n'y a pas à choisir. Le plan
est tout fait : Dieu ne nous a-t-il pas tracé lui-même une
sublime trilogie en nous donnant les trois grandes époques
que nous signalons et qui résument toute notre histoire.
Où trouver en effet un plan plus un, plus complet, des
parties mieux liées entre elles, plus dépendantes, plus
solidaires l'une de l'autre?
Telle est notre opinion , mais nous pouvons nous
tromper.
Pour en mettre le mérite à l'épreuve, supposons un ins-
tant qu'il nous est possible de supprimer l'une de ces
trois grandes époques et voyons ce qui arrivera.
Si nous retranchons Charlemagne, la civilisation chré-
tienne meurt au moment d'éclore, et les deux autres
époques, comme toute chose sans principe, restent dans
le néant.
Si nous retranchons Jeanne d'Arc, la France périt, le
grand règne de Charlemagne n'est plus qu'un accident,
les destinées du monde passent aux mains d'une nation
iv PRÉFACE.
aussi égoïste que la Rome antique, et Napoléon qui n'a
plus sa raison d'être, Napoléon n'apparaît pas.
Si nous retranchons Napoléon, ce troisième envoyé de
Dieu, qui meurt infidèle à sa mission, mais repentant, et
qui la complète aujourd'hui en revivant dans son neveu ;
qu'arrive-t-il? La civilisation chrétienne fausse ses prin-
cipes, se déchire de ses propres mains, et meurt en lais-
sant après elle des doctrines tellement abominables,
qu'elles feraient honte à des barbares.
L'épreuve est faite. Est-elle suffisamment concluante et
nous donne-t-elle gain de cause? Nous le pensons.
Mais, pour faire une trilogie de ces trois grandes épo-
ques, l'élément humain ne suffit pas, et l'intervention de
la Providence nous semble indispensable. Il faut qu'elle
y joue le rôle considérable et imposant, quoique invisible,
que la fatalité jouait dans le drame antique.
Avec elle, l'art devient libre et semble participer à sa
toute-puissance; plus d'obstacle à la marche-et aux rapi-
des évolutions du drame ; le temps ne se compte plus,
les distances s'effacent ; des rapports immédiats s'établis-
sent entre des causes et des effets, séparés par des inter-
valles immenses; les siècles sont devenus des heures, sans
que le spectateur s'en aperçoive; l'idéal l'a ravi et emporté
loin de la vie réelle; le but de l'art est atteint.
C'est ainsi que le poëte, en s'inspirant de la Providence,
qui est toujours une dans ses grandes oeuvres, parvient
à fondre, comme elle, toutes les parties de sa création
dans une harmonieuse unité.
En donnant à la poésie dramatique un horizon aussi
immense, nous ne prétendons point inaugurer une nou-
PRÉFACE. v
vellé poétique. Cette poétique, sauf le cadre qui est beau-
coup plus vaste, n'est autre que celle des grands maîtres
du théâtre grec ; et dans notre système, si système il y a,
il ne se trouve de nouveau que la substitution de la Pro-
vidence à la fatalité.
Et d'ailleurs, quand nous aurions la prétention d'inno-
ver, où serait le mal? N'y aurait-il pas fausse modestie,
n'y aurait-il pas lâcheté à s'en défendre! Au moment où le
théâtre, le grand théâtre de Corneille et de Racine, est à
l'agonie, et abandonné par les grandes intelligences qui
pourraient le sauver en lui infusant un sang nouveau, la
tentative la plus infructueuse, la plus maladroite pour le
tirer de cette crise ne peut qu'honorer celui qui la fait.
Lorsque la science, par ses découvertes et ses spécula-
tions, élève le niveau de l'intelligence et agrandit indéfi-
niment les horizons ; lorsque l'industrie dompte la ma-
tière qui lui obéit comme le serviteur au maître, n'est-il
pas temps que le théâtre, qui occupait autrefois une place
si haute dans notre nation, sorte de celte infériorité hon-
teuse, et prenne un rang digne de lui, au milieu de toutes
les merveilles de ce siècle? N'es.t-il pas temps, pour lui
rendre la vie, de le délivrer de ce réalisme qui l'étreint
et l'étouffé, qui lui est mille fois plus funeste que cette
fameuse règle des trois unités, laquelle du moins ne l'a
point empêché de produire des chefs-d'.oeuvre impérissa-
bles? N'est-il pas temps de lui donner aussi, à lui, des ho-
rizons plus vastes ; de substituer, tout en respectant les
données de l'histoire et de la société, l'interprétation
poétique, l'invention, la création, à limitation servile, à
ces études historiques et physiologiques qui proscrivent
vi PRÉFACE.
l'idéal, veulent restituer dans toute sa réalité l'histoire et
la société, et ne nous donnent en fin de compte qu'un
calque glacé et sans vie? .
Si, après avoir indiqué ce qui nous semble devoir sau-
ver le théâtre, et cela sous une forme.qui ressemble plus
que nous ne le voudrions à un programme, nous faisons
suivre nos conseils d'un essai dramatique, comme pour
mieux expliquer et faire comprendre notre pensée, nous
n'entendons point pour cela nous poser en réformateur de
la scène. Pionnier humble et obscur, nous voulons faire
pour les grands poètes de l'avenir ce qu'ont fait ces poètes
oubliés, qui ont précédé Eschyle, Sophocle et Euripide;
nous n'avons pas d'autre ambition que celle de déblayer
et aplanir, en y employant toutes nos forces, la carrière
que doivent parcourir les nouveaux génies, qui tôt ou
tard, nous en avons la ferme conviction, viendront régé-
nérer notre théâtre.
Maintenant quelques mots sur notre essai.
C'est la première des trois époques qui en est l'objet.
Depuis plus de trente ans, et sauf quelques rares inter-
valles de paix et de repos, Charlemagne et Witikind sont
aux prises. Charlemagne a créé un autre empire romain ;
il veut en faire le berceau de la civilisation chrétienne, et
il ne sera pas tranquille sur le sort et l'avenir de son
oeuvre, tant que les Saxons, ses plus redoutables ennemis,
ne seront point domptés.
Witikind, avec toute la ténacité et l'acharnement d'Ar-
minius luttant contrel'ancienne Rome, dispute, pied à pied,
le sol de sa patrieà ces nouveaux Romains et àcette religion
chrétienne qu'il redoute encore bien plus que leurs épées.
PRÉFACÉ. vu
Mais.le moment de la lutte suprême est arrivé. Les
deux rivaux le sentent, et ils n'ont fait la paix que pour
s'y mieux préparer en secret.
C'est cette lutte suprême que nous avons voulu
dépeindre.
Faire descendre sur la scène cette grande figure de
Charlemagne, qui nous apparaît dans toute la majesté
d'un dieu au seuil de notre histoire, nous semblaif avec
raison une entreprise bien audacieuse, et comme une pro-
fanation; aussi, pour lui conserver non-seulement sa
grandeur historique, mais encore cette grandeur légen-
daire et idéale qui lui donne des proportions surhumaines,
l'avons-nous comme tenue à distance du spectateur, et
mêlée le moins possible au drame qu'elle domine et
qu'elle remplit tout entier, quoiqu'elle n'y apparaisse que
vers la fin.
Telle sera la première partie de cette oeuvre, qui ne peut
être qu'une ébauche en sortant de nos mains, mais qui,
nous l'espérons, sera remaniée plus tard par de plus ha-
biles; de cette oeuvre pour laquelle nous n'avons pas
trouvé de titre plus significatif que ces mots prophétiques
qui remontent bien haut, et qui n'ont pu partir alors que
d'un coeur français bien inspiré: Gesla Dei per Francos.
GESTA DEI
PREMIÈRE PARTIE
ACTE PREMIER
Grande salle ouvrant sur une galerie à lourds piliers. Dans le lointain, vieille
tour que l'on aperçoit à travers la galerie. Trois entrées : l'une au fond, et
les deux autres à droite et à gauche. Plusieurs tables sur lesquelles sont
épars des dés arec des cornets.
SCÈNE PREMIERE
LOUIS, WALA, BERTRAM, ÉGINARD, BOGAR, et
autres SEIGNEURS FRANCS, ÉCUYERS.
(Louis est d'un côté, il écrit. Les autres personnages sont assis de l'autre côté
autour d'Éginard, qui raconte.)
ÉGINARD.
« Enfants, nous dit Roland, plus de trait ni de flèche.
» Allons! l'épée au poing et montons à la brèche.
» Pas de quartier I Tuer ces Sarrasins maudits,
» C'est gagner saintement sa place au paradis. »
Il dit, sonne du cor, et voilà qu'on s'élance.
L'ennemi, sur ses murs, nous attend en silence,
Mais Roland...
BERTRAM, entrant tout fatigué et s'asseyant.
Ah!
GESTA DEL
WALA, avec liumcur et en se relnurnanl.
Qui vient?...
BOGAR, a Bertram.
Tiens! te voilà rentré.
D'où viens-tu donc, Bertram ?
BERTRAM.
Je m'étais égaré.
D'un cerf que j'ai blessé je recherchais la trace,
Quand la nuit m'a surpris.
BOGAR.
Quelle ardeur pour la chasse !
WALA.
Que ne se morfond-il encor dans ses forêts !
Nous interrompre ainsi !
BOGAR, à Bertram.
Déjà je te pleurais.
BERTRAM.
Ah! l'on rit de Bertram; ah! l'on ne veut pas croire
Que la Saxe remue.
WALA.
Encor la même histoire!
BERTRAM, se levant.
Toujours la même, ami.— Derrière cette tour,
Qui garde le Weser et domine Eresbourg,
Par delà ces marais et celte immense plaine,
Voyez cette forêt, que l'on distingue à peine.
Eh bien, c'est là que moi, moi-même, cette nuit,
Blotti dans un vieux fort par les Romains construit,
Je me suis convaincu que ces sombres pensées,
Ces craintes dont on rit...
WA LA.
Sont des billevesées.
ACTE PREMIER.
J'écoute, néanmoins. La nuit, une forêt,
Des ruines, cela n'est pas sans intérêt.
BERTRAM.
Je sommeillais. C'était vers la dernière veille.
Un bruit sourd, incessant, m'arrivail à l'oreille.
Je m'éveille bientôt, et je distingue alors
Comme un bourdonnement qui venait du dehors,
Inégal, saccadé, tel qu'un fleuve qui gronde
Dans son lit trop étroit, sous la forêt profonde;
Puis voilà que je crois entendre par moments
Une marche, des voix et des hennissements.
A cette heure, en ces lieux, cela tient du prodige :
e Qu'attends-je ici? Le bruit est là. Marchons, » medis-je.
Je sors. Sous la forêt, mes pas retentissants
Me semblent d'autres pas et me glacent les sens ;
Et bientôt je m'enfonce au milieu de murmures
Roulant, comme une mer, sous les sombres ramures.
Je marchais vers le bruit, quand tout d'un coup j'entends
Ce bruit qui se divise et. baisse en même temps,
Comme fait, lorsqu'il sort de ses rives trop pleines,
Un.torrent qui s'épanche et se perd dans les plaines.
Le jour naissait. J'observe : au loin et sous le bois
Se montre une blancheur. J'y cours, et là, je vois...
WALA.
Un honnête ruisseau qui chante et se promène.
BOGAR.
Walal
ÉGINARD.
(A Wala.) (A Bertram.)
Tais-toi... Qu'était-ce?
BERTRAM. '
Une roule romaine.
BOGAR.
Et puis?...
G ESTA DEI.
BERTRAM.
Plus rien.
WALA.
Voilà qui donne le frisson...
BERTRAM.
Et qui fait mieux encore, en me donnant raison.
WALA.
Allons! Rassurez-vous et reprenez courage,
Lutins et farfadets faisaient tout ce tapage
Pour effrayer Bertram. — Eh! qui donc aujourd'hui .
Oserait braver Charle et s'attaquer à lui?
Les Saxons? les Danois ? — Ce sont les plus dociles.
BERTRAM.
Je les crains d'autant plus qu'ils se montrent faciles.
WALA.
Crains-les donc, s'il te plaît, et même, à chaque pas,
Retourne-toi pour voir si la mort ne vient pas.
Mais sache, quel que soit le danger qui menace,
Qu'il faut mettre avant tout chaque chose à sa place,
Et quand on voit les gens au plaisir si dispos,
Ne point venir ainsi troubler leurs gais propos.
Esl-ce pour t'écouter que Witikind nous prie
A fêter le retour de sa fille chérie?
Non : va porter ailleurs tes peurs de songe-creux,
Et cet air lugubre. Oh! l'homme malencontreux!
Éginard nous contait le siège de Narbonne.
C'est l'assaut, la brèche est faite, la charge sonne,
Et le voilà qui vient, juste au plus beau moment,
Au milieu du récit s'abattre lourdement!
BEBTRAM.
J'en suis fort attristé... Troubler une bataille
Qui s'engageait si bien...
WALA.
Mais je crois qu'il me raille.
ACTE PREMIER.
BERTRAM.
J'ai tort, grand tort. Les fous que l'on veut conserver
N'en sont que plus ardents à ne se point sauver.
LOUIS, scellant des dépêches et se levant.
Halto!
HATTO, entrant.
Seigneur...
LOUIS.
C'est bien, mon messager fidèle.
Puissent mes serviteurs te prendre pour modèle.
Toujours prêt et dispos! C'est vraiment merveilleux.
Tiens, voici pour le camp. Pars sans crainte et joyeux.
Quoi qu'en dise Archambaud, le pays est tranquille.
Ceci lui prouvera que sa crainte est futile.
Qu'il se rassure.
HATTO,
On dit, et c'est un bruit qui court,
Que Charles, votre frère, entre dans Éresbourg,
Suivi de Brunilda qu'il ramène à son père.
LOUIS, à Éginard et à voix basse.
Elle arrive, Éginard... Mon frère aussi, mon frère I...
Elle et lui... Tu m'entends? Ils viennent tous les deux.
Ah! c'est trop de bonheur! Allons au-devant d'eux.
Mais attends... Je sens là se glacer mon ivresse.
Elle arrive, Éginard, mais elle était prêtresse;
A ses autels peut-être elle va retourner.
ÉGINARD.
Non : Witikind se meurt; elle vient pour régner.
LOUIS, apercevant son frère et s'élancanl vers lui.
Le voilà!... c'est bien lui.
6 GESTA DEL
SCÈNE II
LES MÊMES, CHARLES, OLLIVIER, suite de Charles,
ERVOR ensuite.
CHARLES, après avoir froidement répondu à l'étreinto do Louis, et aperce-
vant les dés répandus sur les tables.
Que.le jeu continue.
BOGAR, a Wala.
Celui-là n'est pas doux; veille sur ta tenue.
CHARLES, il prend Louis à part.
Hé quoi ! ne sais-tu rien? Le danger va croissant :
Tout l'annonce, et Louis de son poste est absent!
Ce camp n'est-il donc plus comme une sentinelle,
Qui la nuit et le jour, sans clore la prunelle,
Insensible au sommeil, et constamment debout,
Doit surveiller la Saxe et Witikind surtout?
LOUIS, avec effusion..
Ah! frère, parle-moi d'abord de notre mère,
De nos soeurs, de Pépin, puis après sois sévère
Autant qu'il .te plaira.
CHARLES.
Ta crédule bonté
Se fiera donc toujours à la duplicité!
Ouvre les yeux enfin. Il n'est pas un indice
Dont le sens ne soit clair et qui ne t'avertisse.
Crois-tu que Witikind, s'il t'invite à sa cour,
S'il l'éloigné du camp, agisse sans détour?
Sa fille qu'aux autels nous avions enlevée,
Sa fille, comme otage en nos mains réservée,
Qu'il semblait oublier, mais qu'il laissait plutôt
Pour gagner notre foi par un si cher dépôt
Et mieux nous dérober quplquc coup qu'il apprête,
Sa fille, tout d'un coup voilà qu'il la regrette
ACTE PREMIER.
Et qu'il nous la reprend, sous le prétexte vain
Qu'il se sent dépérir et qu'il touche à sa fin.
N'est-ce pas avouer qu'en secret on conspire?
Pour te convaincre plus que faudra-t-il te dire?
Attendras-tu qu'il frappe?
LOUIS.
Ah! frère, quels projets
Pourrait-il donc former? Haï de ses sujets,
Des peuples qu'à nos coups il laissa seuls en butte
Pour signer un traité qui prévenaitvsa chute,
Il n'a d'appui qu'en nous. Est-il aveugle au point
De chercher des amis où les Francs n'en ont point?
CHARLES.
Quand un homme a trahi, frère, je m'en défie :
Je le crains, quel que soit l'intérêt qui le lie.
LOUIS.
Alors tu penserais que sous de tels dehors...
CHARLES.
Entre son peuple et lui sont de secrets accords.
S'ils n'étaient consolés pjar quelques espérances,
Les Saxons sauraient bien abréger leurs souffrances
Et prendre un autre chef.
LOUIS.
Ils n'en peuvent changer,
Lui seul peut les sauver du joug de l'étranger.
Placés entre deux maux, ils choisissent le moindre.
CHARLES.
Et ces peuples nouveaux qui sont venus le joindre?
Se donne-t-on pour maître un tyran détesté?
Que penser d'un tel choix ?
LOUIS.
Qu'ils l'ont bien regretté.
Wilikind, qu'ils armaient de tous pouvoirs suprêmes
Pour nous mieux résister, s'en servit contre eux-mêmes.
GESTA DEL
Ses voeux étaient comblés : il nSgnaït. — Depuis lors
Les Saxons sont en paix chez eux, commeau dehors.
Et que craindre d'ailleurs? Sigmar, l'archidruide,
De nombreuses tribus reste encore le guide.
Ils s'observent l'un l'autre, et leur rivalité
Détourne leurs regards de tout autre côté.
CHARLES.
C'est assez! Brisons là. — Trop jeunes, l'un et l'autre,
Pour ne point écouter d'autre avis que le nôtre,
Choisissons quelque esprit d'un jugement plus mûr,
Et prenons l'Empereur ; c'est choisir à coup sûr.
« Pars pour le camp, dit-il; fais bonne garde et veille,
» Observe toute chose, à tout prête l'oreille :
» Souvent un rien dit tout. Je pressens qu'un complot,
» Tel qu'il n'en fut jamais, doit éclater bientôt.
» Le ciel est pur, riant, avec calme on respire,
» Et, je n'aperçois rien aux bornes de l'Empire ;
» Mais l'orage est caché derrière l'horizon,
» Et toutce que j'apprends entretient mon soupçon.
» Ce complot serait vaste, et je ne vois qu'un homme,
» Un seul (lu sais lequel sans que je te le nomme),
» Qui puisse mettre à fin un projet aussi grand,
• Et cet homme, on le dit languissant et mourant.
J Mais pour mieux me tromper en vain on s'ingénie.
» S'il n'était, celui-là, plein de force et de vie,
» Le monde devant moi n'oserait remuer.
» Quoi qu'il en soit, la paix ne peut .continuer.
» Je sens que je vieillis : mon armure me pèse.
» Mon rival sous la sienne est aussi moins à l'aise ;
» Il ne peut pas attendre, et je n'attendrai pas
» Que la force nous manque à l'heure des combats.,
» Je sais bien qu'il me faut affronter tout un monde ;
» Mais j'ai pour moi les Francs, el Dieu, qui nous seconde !
» Éresbourg prise, à nous toutes ces mers, ces ports
» Dont elle seule couvre et défend les abords ;
ACTE PREM1E .
» Sans les mers, les Saxons demeurent sans ressources.
» Plus de piraté alors dont on craigne les courses ;
» Et, régnant-seul enfin sur la terre et les eaux,
» Dans un calme profond j'achève mes travaux.
» Pars donc, et reconduis sa fille à la frontière;
» Pour la lui renvoyer, j'attendais sa prière.
» Il me l'a demandée, et c'est un signe sûr
» Ou qu'il se meurt, ou bien que le complot est mûr...
En me congédiant, ainsi parlait mon père.
LOUIS.
C'est bien : mais l'aura-t-il, ce succès qu'il espère ?
CHARLES.
Qu'importe ? Ses conseils doivent être suivis.
LOUIS.
Je le sais.
CHARLES.
Et si j'eusse écouté ses avis
Je serais dans le camp, qu'expose ton absence.
De ton séjour ici que n'ai-je eu connaissance !
L'ardent désir de voir cet homme tant vanté
Jusque clans Éresbourg ne m'eût pas emporté.
Mais enfin, quel que soit le projet qu'il médite,
Nous n'en attendrons point ici la réussite,
El pour gagner le camp, vers la fin de la nuit,
Nous quitterons noire hôte à la hâte et sans bruit.
On vient.
ERVOR.
Seigneur, le roi vous accorde audience.
CHARLES, à part.
J'attendais ce moment avec impatience.
10 GEsTA DEI.
SCÈNE III
LES MÊMES, excepté LOUIS et CHARLES, BRUNILDA, et
GUNALD ensuite.
BOGAR, qui, dans la scène précédente, était le plus procho de Louis et de
Charles, et écoutait.
Si j'ai bien entendu, tout me fait pressentir
Que bientôt pour le camp il faudra repartir.,
WALA.
Quoi ! relourner au camp ! Et d'où vient cette envie
De nous sevrer sitôt d'une si douce vie ?
Je cherche et je m'y perds. — Est- ce l'ennui, la peur ?
(Brunilda en ce moment même apparaît au fond de la galerie avec Gunald et sa
suite. Elle s'arrête à l'aspect des Francs, renvoie sa suite et écoute.)
Mais qui donc a le temps de prendre de l'humeur ?
Qui craint-on ? Devant nous tout tremble, tout s'incline.
Serait-ce Witikind ? Vers sa tombe il décline ;
Ses sujets? Encor moins. Ce roi si complaisant
Pour qu'ils nous soient plus doux leur a purgé le sang.
S'en aller !... S'en ira qui voudra, moi je reste,
Et ne veux déguerpir que quand viendra la peste.
Que faire au camp ? Ici j'épuise le Saxon,
Et surveille à la fois.
BERTRAM.
Excellente raison
Pour ne point s'en aller!
(On entend le son rude et sauvage d'une trompe, puis plusieurs autres)
WALA.
Quel est ce cor qui sonne ?
Seigneurs, qu'annonce-1—il ?
BERTHAM.
La noblesse saxonne.
ACTE PREMIER Hi
WALA.
Eh ! que ne restent-ils enfouis dans leurs bourgs,
Ces aimables seigneurs !
BOGAR, se bouchant les oreilles-
Quel bruit 1
WALA.
Ils nous croient sourds.
Et que vient faire ici celte horde païenne ?
BERTRAM.
Ils viennent saluer leur jeune souveraine.
WALA.
Aussi farouche qu'eux.
BOGAR.
La cour de l'Empereur,
Si brillante pourtant, n'a pu gagner son coeur.
WALA.
Eh ! qui pourrait fléchir cette jeune barbare ?
Est-ce vous ? est-ce moi ? Mais qu'avons-nous de rare ?
Il faudrait de Louis l'aimable et doux parler ;
Lui seul de son exil eût pu la consoler. '
(Les trompes sonnent encore.)
Ah I Dieu ! quels sons !
BERTRAM.
Cet air est de sinistre augure.
WALA.
Rien n'est sinistre ici, si ce n'est ta figure.'
BERTRAM.
Ami, je le souhaite.
WALA, regardant au dehors.
Ils ont l'air soucieux,
Allons les consoler.
M GESTA DEL
BERTRAM.
Sois moins officieux :
Le Saxon, cher Wala, n'entend pas raillerie.
BOGAR, ÉGINARD, et autres.
Allons!
WALA, entraînant Bertram.
Viens donc, Bertram ; ne faut-il pas qu'on rie ?
SCÈNE IV
BRUNILDA et GUNALD.
(Brunilda s'avance lentement, les yeux baissés et fixes.)
BRUNILDA.
0 dieux vengeurs!-où suis-je, et quel est ce palais?
GUNALD, observant Brunilda. A part. •
D'où vient cette pâleur que je vois sur ses traits?
Quels regards ! quel accent !... Mais sa raison s'égare.
(Haut.)
Brunilda, do vos sens quel désordre s'empare ?
Ce palais, c'est celui de vos nobles aïeux.
BRUNILDA, avec une ironie mordante.
Vous croyez ?
GUNALD.
Regardez. — Mais tout parle à vos yeux.
C'est ici, sur mon sein, que vous fuies nourrie.
C'est là votre berceau, c'est là voire patrie.
BRUNILDA.
Ma patrie !
GUNALD.
0 grands dieux !
ACTE PREMIER. 13
BRUNILDA.
Eh bien, si ce palais
Est celui, dites-vous, qu'autrefois j'habitais,
(Éclatant.)
Celui de mes aïeux... Du sommet à la base
Pour le purifier que la foudre l'embrase !
GUNALD.
D'où vient cette fureur ?
BRUNILDA.
D'où me vient ce courroux !
Elle l'a demandé !... Dieux, vous la savez, vous!
A la honte à ce point serais-tu façonnée
De voir que je m'indigne, et d'en être étonnée?
N'as-tu pas entendu ces insolents propos ?
Et que te faut-il donc pour troubler ton repos?
(Pause.)
Mais je m'emporte trop. — Laisse que je te voie
Jouir de mon retour sans partager ta joie.
Pardonne-moi, Gunald. Ah ! j'aurais aimé mieux
Te voir venir, l'air triste et les larmes aux yeux,
Et sensible à ce point aux maux de la patrie
De ne pouvoir sourire à la fille chérie.
Ce n'est plus qu'en pleurant qu'il faut voir Brunilda.
Je les entends encor,.. c'est là qu'ils étaient... là...
Et je n'avais quitté celte cour étrangère
Que pour revoir ces Francs à la cour de mon père !
Si douce à l'exilé, cette heure du retour
Que mes voeux appelaient pour revoir Éresbourg,
Où j'espérais rentrer heureuse et triomphante, •
Qu'elle a cruellement déjoué mon attente !
J'arrive : au lieu d'un peuple heureux de me revoir,
Partout sur mon passage un sombre désespoir !
Aucun geste, aucun cri. Je traverse une foule
Qui, muette et farouche, autour de moi s'écoule,
14 GFSTA DEI.
En dardant sur mes yeux des regards inquiets,
Comme pour démêler mes sentiments secrets.
Des mains serrrnt mes mains : je vois briller des larmes,
Aux yeux des vieux soldats, dépouillés de leurs armes;
J'interroge, on se lait. Seuls les grands de la cour
Par un léger murmure accueillent mon retour.
Etaient-ce là, grands dieux! ces élans d'allégresse
Dont un riant espoir m'avait fait la promesse.
GUNALD.
Brunilda, calmez-vous; maîtrisez vos douleurs.
Il faut sourire aux Francs, dissimuler vos pleurs.
Calmez-vous, ou craignez que Witikind n'entende.
BRUNILDA.
C'est peu de les souffrir, il faut qu'il les défende!
Et mon père, mon père, à ce point se dément,
Lui, si fier aulrefois! Dieux! quel abaissement!
GUNALD.
Consolez-vous, les Francs n'ont pas tous l'insolence
De ces jeunes seigneurs.
BRUNILDA.
Ils en ont la puissance...
GUNALD.
Et l'on ne songe plus à leurs propos railleurs,
Dès que l'on voit Louis; il gagne tous les coeurs.
BRUNILDA.
Louis!...
GUNALD.
Vous vous troublez. Louis n'est pas terrible;
Aux pleurs des malheureux il n'est pas insensible.
BRUNILDA.
Louis!... Il est ici!... Dieux! que m'annonces-tu!
GUNALD.
K-t-ce votre ennemi? — Mais quel air abattu!
Que vous a-t-il donc fait ?
ACTE PREMIER. 15
BRUNILDA.
Rien, mais je le redoute.
Que ne fût-il toujours éloigné de ma route!
(Un silence.)
Autels qui m'abritiez ; noirs sentiers où j'errais,
Libre et loin des regards sous les sombres forêts ;
Silence inspirateur; douce et grave nature
Qui versais dans mon sein ta félicité pure;
Lieux où le divin souffle agitait seul mon coeur,
Malheur à qui vous quitte! Hélas! hélas! malheur!
GUNALD.
Ces autels regrettés, cette forêt si chère,
Vous les retrouverez. . Mais voici votre père.
SCÈNE V
BRUNILDA, WITIKIND, ERVOR.
(Witikind a l'air souffrant, il entre on s'appuyant sur Ervor; Brunilda reste à
sa placo, immobile et baissant la tête. Witikind l'aperçoit et s'arrête, il la
regarde pendant quelques instants, puis il renvoie Ervor.)
WITIKIND, à part.
C'est elle... D'un enfant est-ce là le retour?
Serait-ce un ennemi qui revient à ma cour?
A ses dieux, à son père, est-elle encor fidèle ?
Il faut que je la cherche et vienne au-devant d'elle !
Elle ne m'aime plus.. Et j'en suis étonné!
Auxlnépiis, aux affronts, suis-je pas condamné? —
AliI ce coup-là me tue!
(il s'approche de Brunilda.)
0 ma fille! ô ma vie!
Je tu revois eVIin, toi qui mn fus ravie.
Que ce moment m'est doux! Mais tu ne réponds pas.
Pourquoi tarder encor à venir dans mes bras?
GESTA-DEI.
Trop sensible aux splendeurs d'une cour sans égale,
Ma fille avec regret .voit la terre natale.
Le roi des Francs, ce dieu, ce généreux vainqueur,
Si grand par ses vertus, nous a ravi son coeur!
Lève les yeux, ma fille, et regarde ton père.
BRUNILDA, toujours les yeux baissés et d'une voix sourde.
Mon père!...
WITIKIND.
Mais pourquoi cet air sombre et sévère ?
BBUNILDA, levant les yeux, mais sans regarder Witikind.
Mon père était un chef superbe, audacieux,
Un de ces fiers Saxons qui combattraient les dieux,
Qui ne rencontrent rien que leur grand coeur n'affronte,
Et qui dans les périls ne craignent que la honte.
Mon père... il ne \it plus.
WITIKIND.
Mais...
BRUNILDA, l'interrompant.
S'il était ici,
Les Francs n'y seraient pas.
WITIKIND, se montrant dn doigt.
Et l'homme que voici,
Qu'est-il?... Parle.
BRUNILDA.
Son ombre...
WITIKIND, à part. t
Ah S mon sang se ranime...
BRUNILDA.
Un homme que sa gloire effraie ainsi qu'un crirjte,
El qui veut à tout prix expier ses haut faits,
Pour qu'un maître ombrageux le laisse vivre en paix.
ACTE PREMIER. 17
WITIKIND.
Quel est ce maître?
BRUNILDA.
Il règne où régnaient nos ancêtres,
Qui, rois dans leur palais, y commandaient en maîtres.
WITIKIND, avec une joie contenue, et à part.
C'est bien elle!... 0 bonheur! rien n'a brisé l'essor
(Haut.)
De sa jeune et belle âme... Éclate, éclate encor;
Va, donne un libre cours à ta noble colère.
Je te reconnais bien à ce fier caractère.
Je retrouve ma fille, et le Dieu des chrétiens
N'a pu gagner ta foi, ni briser nos liens...
Et je te soupçonnais!... Ah! je puis donc sans crainte
Soulever un instant le masque de la feinte,
Et devant un témoin protester hautement
Contre mon déshonneur et mon abaissement I
Witikind n'est pas mort, n'en crois pas le vulgaire.
(Il se dresse avec fierté.)
Regarde maintenant, reconnais-tu ton père?
BRUNILDA, après avoir regardé son père pour la première fois.
Oui, je te reconnais... Eh bien, puisque c'est toi
Ce fameux Witikind, toi, mon père et mon roi ;
Puisque mon coeur enfin se résigne à le croire,
Réponds-moi maintenant : Qu'as-tu fait de ta gloire,
Du nom de nos aïeux, de l'orgueil des Saxons,
De notre liberté ? qu'en as-tu fait ? Réponds.
^—— WITIKIND.
yVTflilélveÏBas, ma fille ; attends, attends encore.
£}. /ï-- '^-\ BRUNILDA.
^jïef^^bistfèp, grands dieux! trop pour que je l'ignore!
'Mh?"'? >/ WITIKIND.
/B^rtreëHemps vont venir.
GESTA DEL
BRUNILD A.
Ah ! quel que soit le jour
Qui d'un âge meilleur signale le retour,
Il ne te rendra point cette splendeur première,
Qui sur moi rayonnait et dont j'étais si fière.
Tu m'as déshéritée à jamais d'un grand nom.
Être roi ! reculer, mendier un pardon,
Toi, dont les fiers aïeux défiaient le tonnerre!
WITIKIND.
Le nombre m'accablait.
BRUNILDA.
Le nombre... Eh bien ?
WITIKIND.
Que faire?
BRUNILDA.
Que faire I sous les coups quand on se voit périr,
C'est l'homme, mais non pas l'honneur, qui doit mourir.
WITIKIND.
Je sauvais ma pa'.rie ..
BRUNILDA.
Hélas! tu l'as perdue.
Plus que le glaive encor c'est la honte qui tue.
Pour guider tes guerriers que n'armais-tu mon bras!
WITIKIND, radieux et avec intention.
Mais que peut un enfant parmi de vieux soldats?
Que peut-il leur apprendre?
BRUNILDA.
A mépriser la vie.
Faudra-t-il donc vieillir pour sauver sa patrie?
Qui meurt pour son pays, peut-il mourir trop lot?
WITIKIND
Tu perdais le trône...
ACTE PREMIER. I
BRUNILDA.
Oui, mais pour monter plus haut!
WITIKIND.
Mais des malheurs plus grands me glaçaient d'épouvante :
Déjà je le voyais abandonnée, errante,
En proie à lous les maux, à l'injure, à la faim,
Qui s'attachent aux pas de l'enfant orphelin.
Et ma fille! ô grands dieux! l'effroyable pensée !
Ma fille n'était plus qu'un objet de risée,
Qu'un jouet méprisable aux mains de durs vainqueurs
Dis : quel père eût osé braver tant de malheurs?
Mais lu pleures, ma fille... Image de ta mère,
Viens, oh! viens sur mon coeur!
BRUNILDA, en se jetant dans les bras de "Witikind.
O mon père! mon père!
Sonl-ils moins orphelins, ont-ils un meilleur sort,
Ceux dont le père vit, mais dont l'honneur est mort?
WITIKIND.
Je ne puis plus attendre. Il faut que mon coeur s'ouvre,
Que, malgré ses serments, ton père se découvre,
Qu'il te montre le but où tendent ses projets.
A qui pourrais-je mieux confier mes secrets?
Tes voeux, tes nobles voeux vont au but où j'aspire,
Apprends donc qu'avec moi le monde entier conspire;
Que, jaloux de porter enfin le coup fatal,
Pour assaillir les Francs, il n'attend qu'un signal.
BRUNILDA.
Hâte-toi de frapper.— Crains qu'ils ne te préviennent,
Que l'éclair ot la foudre à la fois les surprennent.
WITIKIND.
Ils ne soupçonnent rien.
BRUNILDA.
Mais quand donc?...
GESTA DE1.
W 1 T I li I N I).
Cette nuit,
En l'absence des chefs, le camp sera détruit.
C'est pour les attirer que je donne ces fêtes.
Mais on se gardera de toucher à leurs têtes ;
L'instant-n'est pas venu de rompre le traité,
Et je n'agis encor que dans l'obscurité.
BRUNILDA.
Quoi ! contre l'ennemi lorsque tout se déclare 1...
WITIKIND.
A mieux dissimuler ton père se prépare;
Plus que jamais surtout, sous ce calme apparent,
Je dois cacher le chef d'un complot aussi grand.
Entre les rois et moi, cette ligue est secrèle,
Et le Saxon lui-même, au moment qu'il s'apprête
A se venger des Francs en détruisant leur camp,
Ignore que c'est là le signal qu'on attend.
Que l'Europe y réponde, alors je me révèle.
Éresbourg, c'est nous tous, nous vivons lous en elle ;
Irai-je aux coups des Francs tout d'abord l'exposer?
Et si nos alliés n'allaient pas avancer!
J'eus aussi, moi, des jours pleins de magnificence.
Comme toi, j'étais fier, dédaignant la prudence,
Confiant en moi-même et riant du danger,
Lorsque ce bras vainqueur repoussait l'étranger.
Le monde applaudissait au succès de nos armes;
Mais quand le sort changea, quand par ses cris d'alarmes
Ton père de ce monde implora le secours,
Devant les Francs vainqueurs, les peuples furent sourds.
L'adversité m'apprit qu'en tout péril extrême,
L'homme ne peut compter sur d'autres que lui-même.
Peuples, soldats et chefs, consternés, abattus,
Tout fuyait. Je restai seul avec mes tribus.
J'étais désabusé. — Toute fière pensée
Ne me sembla bientôt qu'une fougue insensée.
ACTE PREMIER. 21
On me craignait encor et j'obtins une paix
Qui servait mieux ma cause en cachant mes projets :
Je sauvais les Saxons et détournais la guerre
Sur ceux qui n'avaient su que m'applaudir naguère.
Chacun d'eux en effet, à son tour écrasé,
Se repentit bientôt de m'avoir délaissé;
Et je les amenai, par celle expérience,
A resserrer les noeuds d'une ancienne alliance.
Tu vois enfin pourquoi je signais un traité.
Plus que moi le vainqueur en a-t-il profité?
BRUNILDA.
Tu l'as laissé grandir et tu veux qu'on l'accable.
WITIKIND.
Plus un empire est grand, plus il est vulnérable.
BRUNILDA.
Quand il menace, on met une digue au torrent.
WITIKIND.
C'est redoubler sa force; il se perd, s'il s'étend.
HRUNILDA.
Et les peuples, crois-tu toujours en être maître?
Ne crains-tu rien ?
WITIKIND.
Celui qui sut se les soumellre
Saura les contenir.
BRUNILDA.
Et quand ils apprendront
Que le camp est détruit, crois-tu qu'ils t'attendront?
Crains de te repentir d'un excès de prudence.
Crains qu'enlraînant les liens quelqu'un ne le devance.
Et quels moyens alors de le justifier?
WITIKIND.
J'ai tout prévu, ma fille, et c'est trop t'effrayer.
t> GESTA DEL
Les chefs de mes tribus, convoqués à ces fêtes,
- Du moindre mouvement répondent sur leurs têtes.
Je ne craignais qu'eux seuls.
(On entend du bruit dans la muraillo à gauche, il s'en approche et écoute.)
Qu'est-ce? J'entends frapper,
Là, près du souterrain... Je ne puis me tromper...
Mais qui donc?...
(il pousso une porto secrète qui s'ouvre dans le mur et descend.)
SCÈNE VI
BRUNILDA.
Ce n'est plus Witikind... 0 misère !
S'il faut qu'en vieillissant ainsi je dégénère;
Si je dois, préférant le rêve à l'action,
Me venger en espoir quand vient l'occasion ;
Me faire compl.usante au point que je sourie
Au Franc qui vit chez moi, me pille et m'injurie ;
Toujours de plus en plus aller m'avilissant,
Il fallait, ô ma mèrel m'ôtouffer en naissant...
Vivons, puisqu'il faut vivre... Au surplus,qu'ai-je à craindre'
Les dieux à m'avilir ne sauraient me contraindre;
Et si je sens en moi quelque lâche dessein,
(Mettant la main au poignard attaché à sa ceinture.)
Voici qui saura bien le trouver dans mon sein.
SCÈNE VII
WITIKIND, BRUNILDA.
WITIKIND.
C'est Harold. On est prêt. Tout marche avec ensemble,
Et c'est au bois sacré que le conseil s'assemble.
Sigmar a convoqué lous les chefs de tribus.
Les Danois que j'attends sont au bois de Varus.
ACTE PREMIER. ' *3
Ils ne sont arrivés qu'au prix de mille peines,
Ne marchant que la nuit, dans les bois, loin des plaines.
Rien n'a transpiré.
BRUNILDA
, Bien. Et tu voudrais encor?...
WITIKIND. 11 réfléchit et de la main il lui fait signe de se taire.
Non. Prends tes attributs et la faucille d'or.
Mes projets sont changés. — Je pars; tu m'accompagnes.
C'est pour toi le moment de joindre tes compagnes
Qui dans le bois de Thor cherchent le gui sacré.
Va, prends un char, bientôt je te retrouverai.
SCÈNE VIII
WITIKIND, HAROLD.
WITIKIND, ouvrant la porte secrète.
Viens... Tu me disais donc...
HAROLD.
Que Sigmar, le grand prêtre.
Veut encor dans les camps nous commander en maître ;
Il les a gagnés tous. Je n'aurai pas leurs voix,
Et notre chef sera quelque homme de son choix. .
WITIKIND.
Moing. fait pour commander qu'habile à lui complaire,
Ah! sur lui que ne puis-je assouvir ma colère!
Verrai-je donc toujours mes desseins traversés?
Il est un terme à toiH et j'ai souffert assez.
Plus d'hésitation! Il faut qu'un de nous tombe.
HAROLD.
Ah! malheur au pays si Witikind succombel
WITIKIND.
Mais puis-je attendre encor? N'est-il pas résolu,
Pour rétablir sur nous son pouvoir absolu,
A nous plonger encor dans cette barbarie
Dont je veux à tout prix délivrer ma patrie?
24 GESTA DEI.
Comprendra-t-il jamais, ce prêtre ambilieux,
Qu'il perd el notre cause et celle de nos dieux;
El qu'aujourd'hui surtout briser l'intelligence,
C'est à nos ennemis nous livrer sans défense ?
Ah ! ce temps-là n'est plus, où la force du bras
Suffisait pour défendre et sauver les États.
Voici qu'un Dieu nouveau, jusqu'alors invincible,
S'est fait de la penfée une arme irrésistible.
Il marche, et comme un astre aux rayons éclatants,
Il chasse devant lui l'obscurité des temps ;
Et déjà par le fer moins que par la parole,
Il a pris leur empire aux dieux du Capitule.
Et ce prêtre qui veut... Mais j'ai pris mon parti;
De ce pouvoir qu'il brigue, il n'est pas investi,
El nous pouvons encor . Plus de vaines alarmes...
(Appelant.)
Ervor !... Ervor!
ERVOR.
Voici, maître.
WITIKIND.
Fourbis mes armes.
(A Harold.)
Je me rends au conseil.
HAROLD.
Où vas-tu l'engager?
Te rendre au conseil, loil mais ils vont t'égorger.
WITIKIND.
Ou me prendre pour chef.
HAROLD.
Mais voudront-ils t'entendre
Avant que de frapper?
WITIKIND.
Je ne puis plus attendre.
ACTE PREMIER. 25
Si tout autre que nous prend le.commandement,
Nos plans sont déjoués.
HAROLD.
Tu penses sagement,
Mais ce Sigmar, toujours ourdira des inlrigues.
WITIKIND.
Tu dis vrai... mais comment mettre un terme à ses brigues?
HAROLD.
Laisse-le commander...
WITIKIND.
Moi, je le laisserais!...
HAROLD.
Les Francs l'accableront...
WITIKIND.
Pour m'accabler après.
Non. D'ailleurs, il est temps que mon sort s'accomplisse.
Qui ne désirerait la fin d'un tel supplice ?
J'ai tout sacrifié pour sauver mon pays.
Et moins que moi les Francs eux-mêmes sont haïs I
Si j'ose me montrer, que vois-je à mon passage?
Tout un peuple muet et baissant le visage.
Ma fille, après cinq ans lorsque je la revois,
Ma fille, à mon aspect, reste inerte et sans voix;
Bien plus, les quelques mots qu'enfin elle profère,
C'est pour me repousser, pour renier son père 1
Mais ce n'est rien encor; je ne l'ai pas tout dit:
Mon vieux père, en mourant, mon père m'a maudit !
(Un silence.)
Pour arrêter les Francs il fallait que j'offrisse
Quarante ans de hauts faits, ma gloire, en sacrifice!
Je l'ai fait.,, mais aussi, quel vide autour de moi!
Tout m'abhorre et me fuit, oui tout, excepté toi...
Oh ! donne-moi la main, donne que je la presse. —
(Après un silence et en appuyant sur son coeur la main d'IIarold.)
2
2<i GESTA DEl.
Je me sens encor là comme un reste d'ivresse...
Laisse-moi m'y livrer pendant quelques instants.
Si le présent est triste, il fut un meilleur temps.
Pour les revoir encor, ces heures fortunées,
Remontons, remontons le cours de nos années.
0 jeunesse! ô bonheur! c'est alors que tous deux,
Le dard au poing, courbés sur nos chevaux fougueux,
Au son du cor, des voix, des clameurs éclatantes,
Nous suivions, tout le jour, les meutes haletantes,
Et revenions, le soir, des profondes forêts,
Tout fiers de quelques daims abattus sous nos trails;
Puis, c'était le festin, et pendant la veillée,
Des récits dont l'oreille était émerveillée...
(Se couvrant les yeux de ses mains.)
Je vois tout... j'entends tout!
HAROLD.
Puis les bardes pieux
Rappelaient dans leurs chants les exploits des aïeux.
WITIKIND, il s'assombrit.
Ah ! nous étions encor l'antique et noble race :
Nous pouvions, sans rougir, nous regarder en face.
HAROLD.
Et comme on t'écoutait, quand ta puissante voix
Du grand Arminius célébrait les exploits I
WITIKIND.
Oui, je chantais alors... mais j'ai brisé ma lyre...
O purs ravissements I ô sublime délire!
Reviendront-ils jamais, ces bardes vénérés?
Dans le fond des forêts ils se sont retirés.
Là, du moins, de nos maux si leurs coeurs se désolent,
Ils peuvent s'épancher, eux, leurs chants les consolent.
Et moi, seul, toujours seul, pendant les longues nuits
Je suis là, dévorant ma honte et mes ennuis,
ACTE PREMIER. 27
Errant et n'entendant que mes pas sous ces voûtes.
Ahl tu n'es pas là, toi, qui me plains et m'écoutes!
(tin silence.) -
Que ne puis-je me joindre à ces chantres errants,
Et le soir avec eux, sur le bord des torrents,
Quand la lune apparaît sous la forêt obscure,
Chanter et m'oublier au sein de la nature ,
Puis au fond d'une grotte, à l'heure du sommeil,
M'élendre et m'endormir, sans crainte du réveil !
(il se laisse tomber sur un siège.)
HAROLD.
Mais qu'as-lu?...
WITIKIND.
Ce n'est rien... rien... la coupe est trop pleine,
Il faut qu'elle déborde...
(Il se cacho le visage.)
HAROLD.
Ah ! je conçois ta peine!
WITIKIND.
Aussi, qu'ai-je entrepris!... où m'emportent mes voeux!...
Nos dieux ont fui du champ de bataille, et je veux!...
HAROLD.
Un homme tel que toi connaît-il l'impossible?
Plus le malheur t'abat, plus tu renais terrible,
Vois combien d'alliés à te suivre sont prêts.
WITIKIND.
Nous pouvons vaincre encore... oui... mais après... après?...
Va! j'ai fouillé partout, cherché de livre en livre,
Et n'ai point vu qu'un peuple à ses dieux pût survivre.
(En ce moment se font entendre des chants qui viennent du celé gauche.)
HAROLD. Il s'est avancé vers le fond du théâtre, il regarde au dehors
et écoute.
Insolents!
WITIKIND,à part.
Et ma fille est là, qui les entend !
28 GESTA DEL
HAROLD, revenant à Witikind.
La fêle est commencée et c'est toi qu'on attend.
(Witikind semble ne pas entendre.)
Toi-même; m'entends-tu?
WITIKIND, se contenant et d'une voix altérée.
Si j'entends ! Le tonnerre
Jusqu'en ses fondements peut ébranler la terre,
(Eclatant.)
Je n'entendrais pas mieux. — O rires insultants!
O dégradation ! si j'entends! si j'entends!
(Avec un rire amer.)
Ils m'attendent, dis-tu? cela doit les surprendre ;
Ils célèbrent ma honte et je me fais attendre !
Et je.ne suis point là, présidant le festin,
Le diadème au front et la coupe à la main ! —
Oh!
HAROLD.
Patiente, ami. Vois si je m'exaspère,
Et pourtant, là je sens...
WITIKIND.
O mon père ! mon père I
Tu me l'avais bien dit... et je t'ai repoussé!
A quels vils traitements je me vois exposé!
Ai-je jamais bien vu les périls que j'affronte? —
Et si j'étais surpris par une mort trop'prompte !
Dieu! si ce voile affreux que sur moi j'ai jeté
Allait m'ensevelir ! Quelle immortalité ! —
Et j'attendrais encor!... Le puis-je? en suis-je maître?
Il faut que Witikind se fasse reconnaître
A l'instant, sans retard. —Tous nos hommes sont prêts
(Désignant les Francs.)
Frappons ceux-ci d'abord, et peu m'importe après... ■
HAROLD.
Et ton pays ?
WITIKIND, revenant à lai.
Ah ! dieux !
ACTE PREMIER. 2
HAROLD.
Et ce3 périls immenses,
Si nos plans sont changés, si c'est toi qui commences?
Vois... et les saintes lois de l'hospitalité ?
WITIKIND.
J'attendrai... Mais fuyons ce palais infecté;
J'étouffe sous ces murs et ma raison s'égare !...
Ah ! c'en est trop... partons, ou bien je me déclare...
O mon pays !
(Appelant.)
Ervor!
(Ervor apporte l'armure de Witikind, et l'aide à s'en revêtir.)
Donne mon baudrier...
Ma hache et mon épée... Ervor, mon bouclier...
Bien... bien... et mon cheval?... mon cheval de bataille...
ERVOR.
Il vous attend dehors, au pied de la muraille,
L'oeil en feu, plein de fougue et dévorant son frein.
WITIKIND.
Bien !
ERVOR.
Vous le trouverez au bout du souterrain.
WITIKIND, à Ervor.
C'est dans quelques instants que le festin commence ;
Ceux que j'ai conviés attendent ma présence;
Tu leur diras, afin qu'ils ne soupçonnent rien.
Que je me sens plus faible et n'y puis aller,
(A Harold avec résolution.)
Vien,..
(ils sortent par la porte secrète.)
ACTE DEUXIEME
L'enceinte du bois sacré. — Au premier plan une clairière, flanquée à droite
et à gaucho de rochers entre lesquels s'élèvent îles chênes et dos sapins. —
A gauche une porte dans lo rocher, grossièrement sculptée ; près de cette
porte un dolmen ; groupe de chênes du même côté et sur le devant de la
scène ; quelques armes sont suspendues à l'un de ces chênns. — Au deuxième plan
large fossé, plein d'eau, qui traverse la scène et passe derrière les rochers.
Au fond vaste vallée entourée de montagnes et bois qui forment amphithéâtre.
Il fait nuit.
SCENE PREMIÈRE
SIGMAR, absorbé dans de profondes méditations et accoudé sur le
dolmen.
Inexplicables temps que ces temps où nous sommes!
Tout change sur la terre et dans l'âme des hommes,
Depuis que l'Homme-Dieu, dans ce monde venu,
Se rend maître des coe irs par un charme inconnu.
Où le frapper ce Dieu? —Puis-je espérer la chute
D'un culte qui grandit dès qu'on le persécute?
Ces prêtres, qui pour mieux établir leur pouvoir
S'en vont initiant le peuple à leur savoir,
S'ils ne sont aveuglés, peuvent ils sans alarmes
Aux mains d'un peuple enfant mettre de telles armes?
Se peut-il qu'aussitôt qu'il saura s'en servir
A leurs ordres encore il veuille s'asservir?...
ACTE DEUXIEME. 34
Non, le chef n'est plus chef quand le sujet discute;
L'homme doit obéir, comme obéit la brute.
De celui qui l'instruit le salaire est certain :
C'est prendre et réchauffer un serpent dans son sein...
J'ai toujours dit cela, mais puis-je encor le dire,
Quand ce Christ chaque jour élargit son empire;
Quand chaque jour j'entends du fond de nos forêts
La hache retentir de plus près en plus près?
Ah! ce sinistre bruit, je l'entendrais sans crainte,
Si la foi dans les coeurs ne s'était pas éteinte,
Si le peuple aujourd'hui, soumis comme autrefois,
De ses prêtres encor n'écoutait que la voix.
Pour conjurer ce mal, pour te sauver toi-même,
A ton prêtre, Irminsul, rends le pouvoir suprême.
J'ai puni Witikind-de me l'avoir ôté,
Mais le mal était fait et le mal est resté.
Fais que je règne enfin.
SCÈNE II
S1GMAR, DRUIDES, EUBADEE, BARDES.
(Les Drnides entrent sans voir l'Arcbidruide, dont ils sont séparés par le dolmen
vl le groupe de chênes. — Ils s'approchent avec respect de ces arbres. —
Les Eubades, qui portent des haches et des couronnes de feuilles de chêne,
restent au fond du théâtre avec les Bardes.)
UN DRUIDE.
Détacher ces armures,
O chênes d'Irminsul ! c'est prendre vos parures.
Mais quand nous vous rendrons les glaives consacrés,
Ils auront bu le sang dont ils sont altérés,
Et vous frémirez d'aise.
(Les Druides enlèvent les armures et les déposent sur le. dolmen.)
UN DEUXIÈME DRUIDE.
Ainsi donc c'est la guerre ?
3? GESTA DEL
PREMIER DRUIDE.
Sigmar la veut.
DEUXIÈME DRUIDE.
Pourtant il affirmait naguère
Qu'au milieu des combats, s'il est des coups mortels,
C'est pour les combattants moins que pour nos autels.
UN TROISIÈME DRUIDE.
<t Évitons, disait-il, évitons toute lutte.*
» Le vainqueur, quel qu'il soit, aspire à notre chute.
» S'ils sont victorieux, c'est surtout après nous
» Que s'acharnent les Francs et leurs prêtres jaloux ;
» Sinon, pour nous le sort n'est pas moins implacable :
» Du poids de sa victoire un soldat nous accable,
y> Ainsi que Witikiud, s'empare de nos droits,
» Et vient insolemment nous imposer ses lois. »
C'est ainsi qu'il parlait, et voilà que sans cause,
Aux dangers qu'il craignait lui-même il nous expose.
DEUXIÈME DRUIDE.
« Ne nous consumons pas en un dernier effort,
» Emmenons nos tribus jusques au fond du nord,
» Nous disait-il aussi, laissons les Francs s'étendre ;
» Le torrent est trop fort, gardons-nous de l'attendre.
TROISIÈME DRUIDE.
» Le jour viendra bientôt où, de leurs propres mains,
» Nous verrons s'égorger tous ces nouveaux Romains ;
» C'est alors que sur eux marchant comme un seul homme,
» Nous soustrairons le monde aujoug d'une autre Rome. »
Voilà ce qu'il disait, et c'est lui-même, lui,
Qui contre le torrent nous entraîne aujourd'hui.
s SIGMAR, se montrant.
Quoi! vous ne voyez pas que maintenant la guerre
A de plus grands malheurs peut seule nous soustraire;
Que, pour les Francs toujours nourrissant son courroux,
Notre peuple en avant eût marché malgré nous,
ACTE DEUXIÈME. 33
Fatigué qu'il était d'une aussi longue trêve;
Qu'Harold par ses agents, en secret le soulève,
Et qu'en laissant Harold au combat l'entraîner,
A marcher sous un chef c'était nous condamner.
DEUXIÈME DRUIDE.
Tu n'atteins pas ton bul.Xes chefs à l'instant même
Vont donner à l'un deux l'autorité suprême.
Il fallait leur ôter le droit d'élection.
SIGMAR.
Ce jouet, je le laisse à leur ambition.
Gardons-nous d'y loucher puisqu'ils se le réservent.
Mais n'appréhendons pas que jamais ils s'en servent;
Ils me le disputaient, j'ai dû l'abandonner,
Pour rassurer des coeurs prompts à nous soupçonner;
Mais je ne le laissais que pour mieux le reprendre.
Tous veulent commander, ils ne sauraient s'entendre.
Divisés par mes soins, ne pouvant faire un choix,
Forcés de revenir à nos anciennes lois,
Vous les verrez bientôt me prendre pour arbitre,
D'autant plus empressés à me donner ce litre,
Qu'à chaque prétendant en secret j'ai promis
De proclamer son nom, si le choix m'est remis.
Celui qui vers son but va tout droit et trop vile
Altire les regards que l'homme habile évite;
Ses rivaux avertis l'écrasent en chemin ;
Mais l'autre n'apparaît que le sceptre à la main.
UN DRUIDE, arrivant du dehors.
Aucun des chefs n'a pu réunir les suffrages.
On va te consulter suivant les vieux usages.
Ils viennent, sur mes pas.
(On entend des chants dans le lointain.)
Eubades, préparez
La victime et l'autel ; j'entends les chants sacrés.
Les vierges d'Irminsul bientôt vont apparaître.
Hâtez-vous.
(Les Eubades entrent dans le souterrain.)
U GEST.A DEL
SCÈNE III
SIGMAR, HAROLD, CHEFS SAXONS, DRUIDES, SOLDATS.
UN CHEF.
Nous venons t'implorer, ô grand prêtre I
Le conseil, divisé, n'a pu fixer son choix.
Daigne donc nous prêter le secours de ta voix
Pour obtenir des dieux la céleste entremise.
Nommé par Irminsul, le chef de l'entreprise
Rencontrera partout des coeurs respectueux,
Et son ordre pour nous sera l'ordre des dieux.
SIGMAR.
Approchez, nobles chefs, soutiens de la patrie.
Irminsul n'est point sourd à la voix qui le prie,
A l'heure où pour sa cause affrontant le trépas,
Vous demandez un chef qui vous guide aux combals.
Infaillible en son choix, ce sera le plus digne
Que le dieu nommera pour cet honneur insigne ;
Mais, quel que soit ce chef, promettez et jurez
Que ses ordres pour vous seront toujours sacrés.
LES CHEFS.
Nous le jurons.
SIGMAR.
C'est bien; mais du dieu de la guerre
.Implorons avant tout un regard tutélaire;
Que nos pieux accents s'élèvent jusqu'aux cieux,
Afin qu'il en descende et reçoive nos voeux.
(Aux viorgos qui entrent en scène-)
Vierges, en attendant déposez votre offrande.
( Les vierges, derrièro lesquelles on voit venir Brunilda, déposent près do la
porte du souterrain un brancard tout chargé de gui ol de fleurs. Les
Bardes viennent ensuite, couronnés de feuilles de chêne et la harpe à la main.)
Bardes, préparez-vous.
(Aux chefs et aux soldats.)
Et vous qu'on vous entende
Frapper vos boucliers de moment en moment.
ACTE DEUXIÈME. 3i
SCÈNE IV
LES MÊMES, BRUNILDA.
SIGMAR, apercevant Brunilda qui s'avance.
Dieux ! que vois-je ?
BRUNILDA.
Oui, c'est moi, Brunilda.
SIGMAR.
Mais comment?.
#BRUNILDA, on proie à la plus grande exaltation.
Ne me demandez rien ; trop de bonheur m'oppresse.
Laissez-moi respirer, épancher mon ivresse.
L'oiseau longtemps captif qui fuit de sa prison
Et voit ses bois, ses champs, et l'immense horizon,
Est-il maître de lui, de son vol, de sa joie ?
Ah I laissez que je marche ! ah ! laissez que je voie !
Salut, ô saint autel ! ô formidables lieux,
Où respire partout la majesté des dieux!
Sombres bois! clairs vallons! mystérieuses plaines
Où vinrent s'engloutir les légions romaines!...
Monts qui nous entourez d'un cercle de remparts
Et fermez les lieux saints aux profanes regards!
(S'avançant sur le devant do la scène près du groupe de chênes.)
Et vous aussi, salut, salut, ô mes vieux chênes,
A qui je confiais et ma joie et mes peines.
Quand le souffle du soir agitait vos sommets,
Vous murmuriez vos chanls et je les exprimais :
Vos oracles, pour moi, n'avaient point de mystère.
Ah I Brunilda n'est plus ce qu'elle était naguère:
Un feu me brûle, un feu que je n'ose nommer;
Mais ce mal, quel qu'il soit, vous saurez le calmer.
Lorsque s'aventurant par delà cette enceinte,
Qui des pas du chasseur n'a jamais vu l'empreinte,
36 GESTA DEL
La biche s'en revient en ce bois redouté,
Gémissante et traînant le fer ensanglanté,
Vous vous attendrissez, pères de la nalure,
Vos esprits les plus doux vont panser sa blessure.
Je vous quittai comme elle, et comme elle je vien
Près de vous, amis chers, implorer un soutien;
Mais vous me comprenez : je le sens, et mon âme
Qui mourait de langueur se ranime et, s'enflamme ;
Vous reprenez ce coeur qui se laissait ravir,
Et ma douleur déjà n'est plus qu'un souvenir !
(Une pause.)
O mal qui m'accablais, n'étais-lu donc qu'un rêve?
Le souffle inspirateur me saisit el m'enlève,
Mon être se retrempe en cet air pur et frais
Où je respire et bois l'arôme des forêts.
Je renais, je reprends cette première vie,
Que pour toujours, hélas ! je me croyais ravie.
Le Dieu, le Dieu s'empare enoor de moi !
Mon coeur bondit, mes yeux sont pleins de larmes.
Et mon âme pleine d'effroi.
Vierges, Bardes, chantez ; guerriers frappez vos armes!
BARDIT.
LES BARDES.
Irminsul, viens et combats avec nous.
Encouragés par ton silence,
Les Francs ont redoublé d'audace et d'insolence.
Viens et contre eux fais tonner ton couroux.
UNE VIERGE.
Daigne écouter notre prière.
UNE AUTRE.
A nos guerriers viens ouvrir la carrière,
BRUNILDA.
Écoulez : tout se tait. Il vient en ce moment,
11 vient le dieu qui préside au carnage.
ACTE DEUXIÈME. 37
La forêt, à son passage,
Comme à l'heure de l'orage
Suspend son bruissement.
C'est le dieu, tout ressent sa présence céleste ;
C'est le dieu, mes transports, mon effroi, tout l'atteste.
Malheur ! malheur à nos tyrans!
Le dieu des fiers Germains, Irminsul l'invincible,
A nos maux n'est plus insensible :
Il vient combattre dans nos rangs.
UN GUERRIER.
Il naît enfin le jour des représailles.
UN AUTRE.
Marchons à ces Francs exécrés.
UN BARDE.
Marchez, nous vous suivrons au milieu des batailles.
Aux exploits des héros nos chants sont consacrés.
BRUNILDA.
Sur le camp qui s'endort s'amasse la tempête.
C'en est fait de ces Francs : leur dernier jour a lui.
De son palais, où leurs chefs sont en fête,
Le héros vengeur s'est enfui.
Son regard était sombre et de sa main crispée
Il froissait le pommeau de la terrible épée.
« Rions, buvons, le monde est vaincu, gloire à nousl J
Disaient ces convives folâtres.
Riez, buvez, bientôt les plus fiers d'enlre vous-
Envieront l'humble sort des pâtres...
(Elle écoute.)
Mais j'entends d'un cheval les pas précipités.
Écoutez, écoutez.
Sous le choc de ses fers l'arche du pont résonne,
Et dans l'enceinte on est entré.
Plus de doule : Irminsul avail tout préparé ;
Il arrive le chef qu'il choisit et nous donne.
(Elonnement. — Tous les regards se tournent vers le fond du théâtre. —
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