Glanes poétiques : opuscules d'un rêveur condamné à faire des chiffres / par Eugène Camot

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Vve Berger-Levrault et fils (Paris). 1865. 1 vol. (254 p.) ; in-12.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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GLANES POÉTIQUES
OPUSCULES D'UN RÊVEUR
C. UNDASIXÉ A. F A. I R E D E s' C HIFFHES
PAH
EUGÈNE CAMOT
30nivrons-nous de poésie .. ..
BÉKANGKIt.
Doux et deux , quatre , et trois , sept, et trois , dix.
Lu MÊMIO.
What God willetb will IJO.
[British and Irish motion.)
VlilJVE BKRGlill-LliVRAUI.T & FILS, LIBRAIRES-ÉDITEURS
PARIS
HUE DES RAINTS-PÈUES , 8
STRAKROt'HG
H u E nus J u i K s , 2 G
1865
STRASBOURG, IMPRIMERIE DE VEUVJB BEROER-LÈVR.it}i:ft;
GLANES POETIQUES
OPUSCULES D'UN REVEUR
CONDAMNE A. FAIRE DES CHIFFRES
PAR
?EtfcffiÊNE CAMOT
Enivrons -nous de poésie
BÉRANGER.
D eux et deux, quatre, et trois, sept, et trois, dix.
LE MÊME.
"What God willeth will be.
[British and Irish mottos.)
Ve BEEGEE-LEVEAULT & FILS, LIBEÀIEES-ËDÏTEUES
PARIS
RUE DES SAIHTS-rfcUES, 8
STB ASBOUR Ç/
RDE DES JUIFS, 26
1865
PKEFACE
QUI N'EN EST PAS UNE.
Ces chants légers sont mes économies,
Oui, car j'ai fait gerbes avec le temps
D'épis laissés par les Muses amies
Pour moi glaneur aux poétiques champs.
Accueillez-les, vous que la Providence
M'unit de sort, rend mes frères divers
Dans des emplois de rude patience;
Vous, mes amis, souriez à mes vers!
Souriez-leur, vous qui brillez au temple
Où des neuf soeurs s'élèvent les autels,
Vous qui, faisant une moisson plus ample,
Par vos écrits resterez immortels.
Sous un ciel pur laissez l'humble mésange
Mêler sa voix à vos riches concerts,
Dans son langage à Dieu rendre louange.
Chantres heureux, souriez âmes vers!
Accueillez-les de votre doux sourire,
Vous dont le nom rappelle les amours,
Vous que j'aimai, jeune, jusqu'au délire,
Et, je le sens, que j'aimerai toujours.
l
— 2 —
Votre appui seul créa des renommées,
Et qui vous a peut braver les hivers....
Filles d'Adam, femmes, fleurs animées,
En vous j'ai foi; souriez à mes vers !
Si je l'osais, je vous dirais encore,
A vous, élus sur le pavois des Francs,
Qui, joignant l'Aigle au drapeau tricolore,
Dignes du trône, en tout vous montrez grands :
Lorsque beauté, vertus, gloire, génie,
Fixent sur vous les yeux de l'Univers,
Un seul instant, Bonaparte, Eugénie,
Pour leur succès, souriez à mes vers !
Mais, si je fais un rêve qui m'abuse;
Si ma voix meurt dans les bruits d'ici-bas;
Que sans accueil reste ma douce muse;
Dieu soit béni! je ne me plaindrai pas.
Tel que l'oiseau, l'insecte ou le nuage,
Je suis ses lois; qu'importent des revers?
Il m'a dit: Chante au terrestre voyage!
Voici mes chants.... Ciel, souris à mes vers! !
GLANES POÉTIQUES.
L'ETOILE DU SOIE.
Quand le jour meurt et que la nuit tombante
Voile de gris le calme azur des cieux,
Lorsque du soir fuit la brise odorante
Sous ces berceaux frais et silencieux,
Là, dans le bois, à travers le feuillage,
Un astre pur épanche sa clarté;
Dis-moi, mon père, apprends à mon jeune âge,
Dis-moi, quel est ce bel astre argenté?
C'est au couchant que jaillit sa lumière;
Vois, sur les pins qui croissent devant nous.
Aucune étoile, au sein de l'atmosphère,
N'a des rayons plus brillants et plus doux.
De ce rêveur et paisible bocage,-
Sans doute, c'est l'antique Déité....
Dis-moi, mon père, apprends à mon jeune âge,
Dis-moi, quel est ce bel astre argenté?
— 4 —
Mais, chaque soir, plongeant vers la colline,
On le dirait descendre en ses murs vieux ;
Serait-ce pas l'âme d'une Ursuline,
Noble recluse au temps de nos aïeux?
Elle vient voir ce manoir, cet ombrage,
Pour elle encor remplis de volupté....
Dis-moi, mon père, apprends à mon jeune âge,
Dis-moi, quel est ce bel astre argenté?
Non, mon enfant! cette brillante étoile,
C'est une sphère, un globe immense aux cieux,
Un diamant du magnifique voile
Sous lequel Dieu se dérobe à nos yeux ;
Des moindres même, en ce sublime ouvrage,
Son nom, Vénus, indique sa beauté....
Juge, mon fils, apprends, dès ton jeune âge,
Du Créateur quelle est la majesté !
5 —
LA PAUVEE FEMME.
En silence toujours passe,
Tête basse,
Et comme un fantôme errant,
Cette pauvre vieille femme
Qui fend l'âme
A voir somair si souffrant.
— De la pâle solitaire
Sais-tu, frère,
La cause de la douleur ?
— Voici longtemps; elle est noire
Celte histoire,
Et rend malgré soi rêveur.
De bien rudes destinées
Sont données
A plus d'un être ici-bas,
Quand le malheur, cent fois pire
Qu'un vampire,
Court acharné sur leurs pas.
— 6 —
Très-peu vivent en liesse,
Ont richesse,
Doux loisirs, santé, bonheur,
Et de beaucoup la misère,
Sombre, amère,
Flétrit le corps et le coeur.
— Pourquoi cette différence
D'existence
A-t-elle donc ainsi lieu
Entre des frères sur terre?....
— Ce mystère
Reste dans le sein de Dieu. —
En silence toujours passe,
Tête basse,
Et comme un fantôme errant,
Cette pauvre vieille femme
Qui fend l'âme
A voir son air si souffrant.
Elle connutjlès l'enfance
La souffrance,
Lot sûr de la pauvreté,
Jusqu'au jour où douce flamme
Dans son âme
Apporta la volupté.
Ah ! l'amour, des filles d'Eve
C'est le rêve!
Pauvres femmes! puis après,
L'amour, menteur et frivole,
Part, s'envole,
Ne leur laissant que regrets.
Un mari jaloux, stupide,
Ou perfide,
Parfois remplace l'amant;
Mais l'illusion passée,
Effacée,
Fait, un vide au coeur aimant.
En silence toujours passe,
Tête basse,
Et comme un fantôme errant,
Cette pauvre vieille femme
Qui fend l'âme
A voir son air si souffrant.
Plusieurs fois elle fut mère;
Joie amère!
Trop souvent manquait le pain !
Et son époux égoïste,
Sujet triste !
Dehors ne songeait qu'au vin.
— 8 —
Le fruit de son hyménée,
Une année,
Fut une charmante enfant ;
Elle gardera près d'elle
Son Adèle
Pour compagne à tout instant....
Pauvre mère ! une nuit sombre,
Vient dans l'ombre
Le noir démon du malheur.
Il étreint la jeuDe fille
Si gentille,
Et l'enfant râle et se meurt!....*
En silence toujours passe,
Tête basse,
Et comme un fantôme errant,
Cette pauvre vieille femme
Qui fend l'âme
A voir son air si souffrant.
Fatalité sans égale,
Infernale!
Ainsi ses enfants divers
Tour à tour au mal succombent,
* Les médecins dirent le lendemain qu'elle était morte du croup.
Comme tombent
Des fruits piqués par les vers.
Plus tard, c'est une autre épreuve;
Elle est veuve ;
Elle prie au champ des morts,
Car elle est sensible et bonne,
Et pardonne
Au trépassé tous ses torts.
Un fils lui reste et repose,
Frais et rose,
Souriant dans son berceau,
Dernier-né, son espérance,
Et d'avance,
Elle le. voit grand et beau.
Pour ce fils la pauvre femme,
Tout de flamme
En son maternel amour,
De sacrifier sa vie
Est ravie,
Et travaille nuit et-jour.
Lorsque sa bouche enfantine,
Purpurine,
Dira le doux nom « maman »
— 10 —
Y joignant douce caresse,
Quelle ivresse !
Mais.... ô désenchantemeul !
En silence toujours passe,
Tête basse,
Et comme un fantôme errant,
Cette pauvre vieille femme
Qui fend l'âme
. A voir son air si souffrant.
Douze mois renaît l'aurore,
Douze encore,
Puis s'écoule un troisième an;
Son fils ne sait que sourire,
Sans mot dire....
Sourd et muet est l'enfant !
Qu'importe? elle sait l'entendre ;
Mère tendre,
Il suffit d'un geste, un rien;
Des yeux est clair le langage,
A tout âge,
Pour les coeurs qui s'aiment bien.
Dans son vol irrésistible,
Impassible,
■ _ 11 _
Le temps fait ghsser nos jours;
Que l'on ait joie ou tristesse,
Or, détresse,
Bien ou mal, il va toujours.
L'humble veuve, en sa misère,
Prie, espère;
Son fils est devenu grand.
11 sait compter, il sait lire,
Coudre, écrire,
Quand l'école le lui rend*
Il a bon coeur, du courage,
De l'ouvrage ;
Joyeux, il travaillera;
Et par lui dans leur demeure
Voici l'heure
Où quelque bonheur luira.
Puis, quand la vieillesse austère
De sa mère
Aura blanchi les cheveux,
Il la voudra vénérée,
Entourée
D'égards et de soins pieux....
* X avait été élevé à l'école des sourds-muets de Saint-Etienne, aux
frais du département, et on lui avait appris l'état de tailleur.
— 12 —
En silence toujours passe,
Tête basse,
Et comme un fantôme errant,
Cette pauvre vieille femme
Qui fend l'âme
A voir son air si souffrant.
La chaleur est accablante,
Étouffante;
On est en Juillet, le soir,
Et pour la nuit tout présage
Un orage ;
Dans le loin le ciel est' noir.
Des baigneurs sont dans le Rhône,
A l'eau jaune,
Cherchant fraîcheur et santé.
L'un d'eux au courant rapide,
Intrépide,
Se confie avec gaîté.
Souvent, depuis son jeune âge,
A la nage
On l'a pu voir s'y lancer, '
Et, se jouant dans cette onde
Si profonde,
D'un bord à l'autre passer.
— 13 —
Mais ce soir, guettant sa proie,
Avec joie
Du malheur vient le démon;
Et le muet qu'il oppresse,
En détresse,
Est pris par un tourbillon.
Il lutte et trois fois surnage;
Vain courage !
Il est loin de tout secours.
11 ne peut se faire entendre
Ni comprendre,
11 disparaît pour toujours....
En silence toujours passe,
Tête basse,
Et comme un fantôme errant,
Cette pauvre vieille femme
Qui fend l'âme
A voir son air si souffrant.
De son fils, impatiente,
Dans l'attente,
Car c'est l'heure du repas,
Elle va, vient, sur la route;
Elle écoute,
Regarde,.... il n'arrive pas!
__ 14 —
Quelqu'un ose enfin lui dire
Le martyre
De l'infortuné baigneur;
Mais tout ce qu'on lui raconte,
C'est un conte
Exprès pour lui faire peur.
De la maison maternelle,
Répond-elle,
Parti sans la prévenir,
Son fils est dans un village,
Et l'orage
L'empêche de revenir.
En effet, dans l'atmosphère
11 éclaire,
Et bientôt, à flots pressés,
Tandis que la foudre gronde,
Tombe l'onde
Des nuages condensés.
Jusqu'au jour la triste mère
Persévère
Dans sa délirante erreur.
Las! à la fin, quoi qu'il coûte,
Plus de doute!....
0 sombre, affreuse douleur!!
_ 15 —
Va, pauvre femme pieuse.
Malheureuse,
Matin et soir, de tes pleurs
Faire l'offre à la Madone,
Vierge bonne,
Qui seule calme les coeurs!
— Et nous aussi, prions, frère;
Rien sur terre
Sans ordre secret n'a lieu ;
Sous la volonté divine
Tout s'incline;
Résignons-nous; prions Dieu! —
i
En silence toujours passe,
. Tête basse,
Et comme un fantôme errant,
Cette pauvre vieille femme
Qui fend l'âme
A voir son air si souffrant!
16
SONNET SUR LES SONNETS.
La mode est aux sonnets; c'est le sonnet qui prime,
Depuis que clans ses vers le magistral Boileau,
En veine de malice, a posé pour maxime
Qu'il vaut seul un poème et que rien n'est si beau.
En vingt lieux, chaque jour, maint fabricant de rime
A coups de dictionnaire en Charpente un nouveau;
Pour nous ravir, tel autre à la fois en imprime
De cinq cents seulement le modeste monceau.
Aussi ces mortels-là sont-ils de fortes têtes,
Bien au-dessus, ma foi! de tous nos grands poètes!
Quelle muse pourrait atteindre à leur hauteur?....
Mais, hélas! qu'en ses jeux la fortune est cruelle!
De ces fameux sonnets la chute la plus belle
Précisément toujours est celle de l'auteur !
——S-J»3^«.-N!..*—
— 17
LE LAC BLEU.
A Mll-E LAUKE DANCLA.
Sur les bords de ce lac dont l'onde transparente
Du zénith réfléchit l'azur,
Jeune artiste au front pâle, au regard doux et pur,
Dis-nous donc quels pensers frappaient ton âme ardente?
Qui t'inspira ton chant,, suave, harmonieux?
Sur l'herbe mollement couchée,
. . La tête dans ta main penchée,
Écoutais-tu l'hymne des deux ?
Sont-ce les âpres monts aux cimes nébuleuses
Que tu contemplais alentour ?
Ou bien, admirais-tu l'astre éclatant du jour,
Dissipant du matin les ombres vaporeuses ?
Voyais-tu sur les pics tourner avec lenteur
Et s'amonceler les nuages,
Précurseurs de ces noirs orages
Qui sont l'effroi du laboureur ?
— 18 —
Ton esprit sondait-il cette nappe profonde,
immense réservoir que Dieu
Pour les besoins de l'homme a placé dans ce lieu ?
Suivais-tu du regard, dans le cristal de l'onde,
Les ébats de la truite aux brillantes couleurs?
L'insecte qui dans la verdure
Va, vient, grimpe, se tait, murmure;
L'abeille butinant les fleurs?
Sur le flanc d'un rocher tapissé de bruyère,
Le pâtre du voisin hameau,
Escorté de ses chiens, guidait-il son troupeau,
Et la chèvre folâtre et l'agneau débonnaire ?
Au monde, à l'avenir, pensais-tu gravement?
Ou, près de ta mère chérie,
Dans une vague rêverie
Te berçais-tu paisiblement?
Blanche comme Léda, dans l'élément humide
Rêvais-tu que tu te jouais,
Loin des profanes yeux des mortels indiscrets?
Et qu'un cygne charmant, de caresses avide,
Au bec rose, au plumage éclatantde blancheur,
Venait, t'effleurant de son aile,
Comme dans la fable avec elle,
Dans tes jeux trouver le bonheur ?
— 19 —
Te livrais-tu plutôt à des projets de gloire ?....
La gloire ! l'immortalité !
A ces magiques mots quel coeur n'a palpité?....
On te fêtait partout.... et la voix de l'histoire
Portait ta renommée aux limites du temps,
Tandis qu'au séjour de lumière,
Bénissant Dieu, ton heureux père
Triomphait d'entendre tes chants!
Peut-être aussi l'amour, talisman du jeune âge,
Talisman de ris et de pleurs,
Doux besoin que le ciel a mis dans tous les coeurs,
Offrait à ton esprit sa gracieuse image !.
Plus d'un projet touchant alors était formé....
Mais où rencontrer sur la terre,
Un être aimant, noble, sincère,
Un être digne d'être aimé ?
Non, rien!... tout à la fois!... l'extase du génie
S'emparait de toi sur ces bords ;
Le site, la nature et ses riches accords,
La gloire, le bonheur, l'amour et l'harmonie,
Tout passait devant toi... songe délicieux!...
Et puis, Laure, comme Cécile,
Sous tes doigts ta lyre docile
Nous a redit l'hymne des cieux !
20 —
LA MUSE MALADE ET CONVALESCENTE.
A MON DOCTEUR ET AMI, L. V. BENEOH.
I.
La brune dans le bois avait épaissi l'ombre,
Lorsqu'une jeune Muse, au front pensif et sombre,
Vint lentement errer sur les bords du ruisseau ;
Son regard languissant suivait le cours de l'eau.
«Ainsi passent mes jours, mais cette onde rapide,
Dit-elle, fuit du moins toujours fraîche et limpide;
Moi, mon triste avenir roule précipité,
Comme le flot noirci d'un torrent irrité.
J'ai connu la douleur à peine à mon aurore;
Chaque jour, chaque nuit, son poids m'écrase encore:
Ah! je devrais chanter les bois, les prés, les fleurs,
Des nuages du soir les brillantes couleurs,
La majesté des deux, leur splendeur infinie,
Et m'enivrer d'amour, de joie et d'harmonie!
— 21 —
Hélas ! depuis longtemps le voile du tombeau
Ceint mon; front maladif d'un funeste bandeau!
Si parfois dans mes yeux erre un vague sourire,
C'est un songe léger dont je subis l'empire;
Ce prestige trompeur disparaît promptement,
Et l'instant qui le suit redouble mon tourment!
Oui, c'en est fait, sans gloire, à jamais ignorée,
Je vais mourir, d'ennuis, de regrets dévorée!»...
Elle se tut. Sa main aux arbustes des bords
Tremblante suspendit sa lyre sans accords;
Une larme tomba de sa pâle paupière,
Et, faible, elle s'assit sur la mousse légère....
A cette heure, un mortel, sage chéri des deux,
Parcourait de ce bois les sentiers tortueux ;
Son air est noble et doux; bien que mûri par l'âge,
Aucune ride encor n'altère son visage.
Du divin Esculape élève renommé,
Dès l'enfance, à l'étude, aux sciences formé,
11 connaît la nature, il sait de chaque plante
La secrète vertu, nuisible ou bienfaisante.
Modeste autant qu'instruit, affable, généreux,
Il aime à se vouer aux soins des malheureux :
De l'infortune en deuil, il n'aura nul salaire;
N'importe! loin de lui ce penser mercenaire!
Délicat et discret, s'il guérit sa douleur,
C'est un bienfait caché, digne de son grand coeur.
— 22 —
11 survint aux accents de la Muse plaintive
Que lui portait du soir la brise fugitive,
Et de simples choisis lui vantant le pouvoir,
Par ces mots consolants ranima son espoir :
«Jeune amante des arts, pourquoi verser des larmes?
Bannis les noirs chagrins qui causent tes alarmes.
Au matin de tes jours, si dans ton sein brûlant
S'étend d'un mal secret le poison dévorant,
De ces plantes par toi que la fleur soit pressée,
Leur suc rafraîchira la poitrine oppressée;
Rappelle ton courage, et, par de riants jeux,
Distrais de ton esprit les pensers nuageux.
Comme on voit sur les mers le calme après l'orage,
Comme on voit des bosquets reverdir le feuillage,
Lorsque avec les zéphirs vient le printemps si doux,
Des sombres aquilons réparer le courroux,
Ta santé renaîtra quand la trentième aurore
Mouillera de ses pleurs la parure de Flore,
Et sous un ciel ami lu pourras tour à'tour,
Heureuse, t'enivrer d'harmonie et d'amour »
Il dit et s'éloigna. Bientôt, silencieuse,
Sur son char étoile la Nuit mystérieuse,
Des bruyantes cités suspendant les travaux,
De Morphée aux humains apporta les pavots;
Et, dans un sommeil pur oubliant sa souffrance,
La Muse se berça de rêves d'espérance.
— 23
II.
De son astre terni par le temps destructeur
Diane cependant réparait la blancheur ;
De son croissant nouveau la rêveuse lumière
En reflets argentés brillait sur la bruyère ;
Trente jours avaient fui, depuis que dans les champs
De la Muse l'écho n'avait redit les chants;
Des ardeurs du soleil la terre reposée,
S'humectait mollement des pleurs de la rosée;
L'aube reparaissait, et déjà l'Orient
S'animait par degrés d'un aspect plus riant;
Glissant d'un pas léger sous l'humide feuillage,
La jeune nymphe alors se rendit au bocage,
Vers ces bords où, naguère, au sein de la douleur,
Sa lyre en sons touchants déplorait son malheur.
Là, saluant le ciel, la terre, la nature,
Au monotone bruit de l'onde qui murmure,
Aux chants mélodieux de cent oiseaux divers,
Dans l'élan de son coeur sa voix mêla ces vers :
«De ma juste reconnaissance,
Sur ton aile, ô Zéphir, porte-lui les accents,
Au mortel généreux de qui la bienfaisance
Sut rendre le calme à mes sens !
— 24 —
« Sur une plage solitaire,
Tel s'égare dans l'ombre un pauvre voyageur;
A l'horizon se lève un astre tutélaire;
L'infortuné voit son erreur.
« Il aperçoit le précipice
Qui Fallait engloutir, par un cruel destin;
De cet astre il bénit la lumière propice,
Se détourne et suit son chemin.
« Ainsi m'égarait la souffrance,
Au désert de la vie, et de mes tristes jours,
Par le mal dévorés, loin de toute espérance,
La Parque allait trancher le cours.
«Mais de sa science infinie '
Un sage à mes regards fit briller le flambeau;
Grâce à son art puissant, à son divin génie,
J'ai fui l'abîme du tombeau.
« De ma juste reconnaissance,
Sur ton aile, ô Zéphir, porte-lui les accents,
Au mortel généreux de qui la bienfaisance
Sut rendre le calme à mes sens !
« La Nuit a replié ses voiles;
C'est l'instant où l'Amour sort des bras de Vénus;
— 25 —
De la voûte des deux s'effacent les étoiles;
Les rayons du jour sont venus.
«Venez, ô mes jeunes compagnes,
Venez, couronnons-nous des plus riantes fleurs;
L'amante de Céphale embellit nos campagnes
De ses éclatantes couleurs.
« Je puis à vous m'unir encore
Pour chanter les bienfaits du Monarque du jour,
La rose que ses feux au matin font éclore,
Et les doux charmes de l'amour!
« Et toi, dont la légère haleine
Ondule en se jouant sur les vastes guérets.
Heureuse, si je vais folâtrer dans là plaine.
Ou rêver au sein des forêts..
« De ma juste reconnaissance,
Sur ton aile, ô Zéphir, porte-lui les accents,
Au mortel généreux de qui la bienfaisance
Sut rendre le calme à mes sens! »
— 26
SINGULIERS EFFETS D'ANTIPATHIE.
Certaines gens, se donnant de grands airs
Et près des sots brillant par leur faconde,
Ne peuvent pas ouïr parler de vers '
Sans presque prendre une humeur furibonde.
D'où croyez-vous que vienne ce travers ?
Ce n'est calcul, ni malice profonde...!
La faute en est simplement à leurs nerfs;
Voici sur quoi mon jugement se fonde :
N'avez-vous pas vu ce fait curieux,
L'agacement que cause la musique
A l'animal notre ami domestique ?
La poésie au rhythme harmonieux
Sur tout censeur aux vers antipathique
Produit, c'est clair, un effet identique.
27 —
LA COURONNE DE BLUETS.
ROMANCE.
Candide enfant, svelte, jolie,
Heureuse de douze printemps,
A sa tendre mère, Emilie
Disait, cueillant la fleur des champs :
Sais-tu, des biens que Dieu nous donne,
Ce que tous les jours je voudrais ?
Ah! je voudrais une couronne,
Une couronne dé bluets !
Sans doute j'aime aussi la nielle,
Le coquelicot éclatant,
Mais pour moi la fleur la plus belle,
C'est le bluet; je l'aime tant!
Vois, si doucement il rayonne
Parmi les épis des guérets!
Ah! je voudrais une couronne,
Une couronne de bluets !
— 28 —
Dans un mystérieux langage,
Le bluet indique un coeur pur;
Mère, n'est-ce pas ton image,....
Et dés deux le touchant azur?....
Le prestige qui l'environne
A mes yeux double ses attraits.
Ah ! je voudrais une couronne,
Une couronne de bluets !
Hélas! le temps a passé vite...
La gracieuse fleur renaît,
Mais la noble et frêle petite
Dans les champs point ne reparaît !
Sa douce voix plus ne résonne
Et ne redira plus jamais :
. Ah! je voudrais une couronne, -,
Une couronne de bluets!
29
MON CHANT D'HYMENEE.
Au sein des airs de l'airain d'hyménée
Ont expiré les derniers, tintements;
A mes côtés à l'autel prosternée,
Celle que j'aime a reçu mes serments ;
Devant le Christ sa voix pure et touchante
A prononcé de doux voeux à son tour !
Protège, ô ciel, notre union naissante;
Verse sur nous, verse des flots d'amour!
Dix-neuf printemps ont passé sur sa tête,
Et de la rose elle a pris les couleurs;
Simple, elle brille, en ce beau jour de fête,
De blanc vêtue et le front ceint de fleurs;
Point de rubis, de parure éclatante,
Mais un coeur noble, une âme sans détour.
Protège, ô ciel, notre union naissante;
Verse sur nous, verse des flots d'amour!
Parents, amis, que ce banquet rassemble,
A notre hymen promettent le bonheur;
Tous., à l'envi, fraternisant ensemble,
Vont répéter des chants en son honneur.
— 30 —
La nuit s'écoule et la gaîté bruyante
Tient éveillés les échos d'alentour.
Protège, ô ciel, notre union naissante;
Verse sur nous, verse des flots d'amour!
Gais compagnons de mon riant jeune âge,
Oui, c'en est fait ! recevez mes adieux ;
Le temps qui fuit me dit d'être enfin sage;
Adieu plaisirs, adieu fêtes et jeux !
Tranquille, heureux, près d'une épouse aimante.
Des soins plus chers m'appellent dès ce jour;
Protège, ô ciel, notre union naissante;
Verse sur nous, verse des flots d'amour !
Et vous, neuf soeurs, qui m'avez dès l'enfance,
Montré les lois d'un art mélodieux,
Vous, qui souvent me bercez d'espérance,
En me parlant d'avenir radieux,
Muses, restez, votre lyre enivrante
Fera l'orgueil de mon humble séjour.
Protège, ô ciel, notre union naissante;
Verse sur nous, verse des flots d'amour!
31
LE BASTAN.*
COMPOSÉ A LA DEMANDE DE L. ABADIE.
Arrête sur mes bords ! arrête !
Qui que tu sois, redoute ma fureur !
Respect au vieux Bastan! il y va de la tête,;
Sinon, malheur! cent fois malheur!
Du sein des monts altiers voisins de l'Hespérie,
- Dont les pics sont couverts de neige et de frimas,
Prenant la Gaule pour patrie,
Je m'élance, bondis, et roule avec fracas.
Arrête sur mes bords ! arrête !
Qui que tu so}s, redoute ma fureur!
Respect au vieux Bastan! il y va dé ta tête;
Sinon, malheur! cent fois malheur!
Le génie à ses lois assujettit la terre,
A l'antique Océan impose des vaisseaux ;
* Torrent des Pyrénées.
— 32 —
En vain voudrait-il, téméraire,
Opposer une digue à mes rapides eaux !
Arrête sur mes bords! arrête!
Qui que tu sois, redoute ma fureur!
Respect au vieux Bastan ! il y va de ta tête ;
Sinon, malheur! cent fois malheur!
Roland lui-même un jour, ce guerrier redoutable,
Ce paladin des Francs, surpris à mon aspect,
En voyant mon flot indomptable-,
Roland m'a salué, saisi d'un saint respect.
Arrête sur mes bords ! arrête !
Qui que tu sois, redoute ma fureur!
Respect au vieux Bastan ! il y va de ta tête ;
Sinon, malheur ! cent fois.malheur !
Que l'ouragan mugisse au-dessus de ma tête !
Que croulent les rochers dans la montagne en feu!
Je brave tout, foudre et tempête!...
Je ne reconnais point d'autre maître que Dieu!!
Arrête sur mes bords! arrête!
Qui que tu sois, redoute ma.fureur!
Respect au vieux Bastan! il y va de ta tête;
Sinon, malheur! cent fois malheur!
— 33 —
Je me lève, j'écume, indigné de la fange
Qui vient souiller alors le cristal de mes eaux ;
Je balaie et rocs et lavange,
Emportant leurs débris comme de vils lambeaux.
Arrête sur mes bords! arrête!
Qui que tu sois, redoute ma fureur!
Respect au vieux Bastan! il y va dé ta tête;
Sinon, malheur! cent fois malheur!
Ainsi l'éternité dont je suis une image,
Chétifs mortels, vous broie, heureux ou malheureux,
Et vous entraîne au noir rivage
Où j'ai vu tour à tour se fondre vos aïeux !
Arrête sur mes bords! arrête!
Qui que tu sois, redoute ma fureur!
Respect au vieux Bastan! il y va de ta tête;
Sinon, malheur ! cent fois malheur !
— 34 —
LE POETE.
ESQUISSE.
Plutus n'a pas fêté le jour de sa naissance,
Lorsque Dieu du néant l'a d'un souffle éveillé,
Mais de soins dévoués entourant son enfance,
Auprès de son berceau les Muses ont veillé.
Sa mère, avec le lait pur et blanc comme neige,
Lui fit de son sein chaste aspirer tout l'amour.
Il grandit, et ses jeux, capricieux manège,
Répandirent la joie au paternel séjour.
L'aubépine odorante, au retour du Zéphire,
Pour la dixième fois fleurissait dans les champs,
Déjà sa faible voix, mariée à sa lyre,
Essayait des accords, préludes de ses chants.
Parfois il délaissait les plaisirs de son âge,
De ses amis la troupe aux ébats si joyeux,
Pour suivre du regard le rayonnant nuage
Courant au gré du vent sous la vpûte des deux.
— 35 —
Aujourd'hui dans la plaine errant à l'aventure,
Il gravissait demain le mont aux flancs pierreux,
Respirait à la cime, admirait la nature,
Et, content, déroulait du sommet dangereux.
Quand l'ombre enveloppait l'horizon de ses voiles,
Penché sur sa fenêtre, il contemplait, rêveur,
L'immensité de l'air, les légions d'étoiles,
Et de l'astre des nuits l'éclatante blancheur^
L'imagination montait sa jeune tête;
Il voyait des combats, des cadavres sanglants,
Entendait le bruit sourd.d'une affreuse tempête,
Ou frissonnait de peur des grands fantômes blancs :
Puis de plus gais tableaux revenaient le distraire;
C'était un vallon frais, un bois silencieux,
Où sa main moissonnait l'or de la primevère,
Et volait aux oiseaux des nids bien précieux.
Vint l'âge des amours, âge brillant de charmes;
Il déposa son luth aux pieds de la beauté,
Redit en vers brûlants ses-transports, ses alarmes,
Et passa d'heureux jours, ivre de volupté.
Mais le temps destructeur a des ailes rapides ;
Bientôt s'évanouit cet âge si riant;
Tels s'écoulent les flots, légers, bruyants, limpides.
Que la pente du fleuve entraîne à l'Océan !
Son bras maigri fut ceint du crêpe, funéraire ;
L'accablant à la fois par un triple malheur,
— 36 —
La mort frappa sa soeur, et sa mère et son frère,
Et jusque sur son front étendit la pâleur.
Alors morne, muet, cherchant la solitude,
L'oeil éteint, il gémit à l'ombre des tombeaux;
Pour calmer sa souffrance, il cultiva l'étude;
L'étude est dans la vie un baume à tous les maux!
Mûr avant que vingt fois, dans les airs balancée,
La terre, offrant un pôle aux rayons d'Apollon,
N'eût, dans l'inverse sens par son poids élancée,
Livré l'autre hémisphère au glaçant Aquilon,
Une constante ardeur l'enflammait pour la gloire;
Son esprit inquiet rêvait au souvenir
De ces noms immortels dont s'embellit l'histoire,
Et son âme de feu dévorait l'avenir.
Un jour, donnant l'essor à son fécond génie,
Par son talent magique il captiva les coeurs;
On aima de ses chants la suave harmonie,
Comme on aime au printemps le doux parfum des fleurs.
Tour à tour il versa l'espérance louchante
Dans le sein vertueux de l'homme infortuné,
Ou flétrit, indigné, l'âme basse et rampante
De l'être sans pudeur, aux vices adonné.
I)e la France surtout quand sa lyre chérie ^
Célébrait les exploits, les beaux-arts, la splendeur,
Le ciel inspirateur, ami de sa patrie,
Imprimait à ses vers une noble grandeur.
38 ■—
ÉLÉGIE
SUK LA M0ET DE MON FRERE.
Muses, que du cyprès les rameaux funéraires
De mon front voilent la pâleur!
Aux mânes malheureux du dernier de mes frères
Consacrez un chant de douleur!
I.
Aux foyers paternels, comptant sur sa promesse,
Hélas! je l'attendais pour-fêter son retour!
Voici deux ans ce soir; à ma vive tendresse
Mille joyeux projets souriaient tour à tour.
Je trouvais lente alors l'heure si fugitive.
Chaque fois que d'un char, dans le loin bondissant,
Le bruit sourd ébranlait -le sol retentissant,
L'oeil fixe, je prêtais une oreille attentive.
C'est lui, disais-je, il vient, mon frère bien-aimé,
Et mon coeur tressaillait, à ce penser charmé.
— 39 —
Mais le dernier char roule et fuit dans la poussière ;
Des coursiers éloignés l'on n'entend plus les pas ;
Il ne s'est pas, riant, montré par la portière,
Il n'est pas descendu; cielf il ne vient donc pas!
Je ne sais quelle peine à l'instant me dévore ;
Une crainte inconnue a troublé tous mes sens;
Sur le chemin désert si je demeure encore,
Je suis morne et frappé de noirs pressentiments.
Cependant la nuit règne; avec elle les ombres
Ont glissé sous les deux silencieux et sombres.
Je'revois'lentement l'asile où, plus heureux,
Jeunes, le même lit nous recevait tous deux.
Peut-être du sommeil la bienfaisante ivresse,
Là, du moins quelque temps, calmera ma tristesse.
Vain espoir de repos ! dans mon coeur agité
Tout mon sang se concentre et bouillonne irrité.
A peine j'ai fermé ma paupière brûlante,
Dieu! quelle vision, sinistre, déchirante!...
Qu'avec anxiété j'attends le lendemain !
Poursuivi par un spectre horrible, épouvantable,
Vers moi je l'ai vu fuir, en me tendant la main,
M'appelant au secours d'une voix lamentable...!
J'ai frémi, j'ai crié, je me suis élancé; t
O terreur! tout mon corps tout à coup s'est glacé.
Je m'éveille en sursaut, tremblant d'un tel présage;
La sueur et le sang inondent mon visage,
— 40 —
Et la poitrine eh feu, le délire au cerveau,
J'attends, impatient, l'aube d'un jour nouveau.
Enfin paraît ce jour de lugubre mémoire,
Jour néfaste qui vint pour la huitième fois
Du deuil de ma famille attrister mon histoire.
Le soleil déjà haut scintillait sur les toits;
On m'apporte une lettre ; hélas ! quelle nouvelle !
Accablé, m'écrit-on, d'une fièvre cruelle,
Au sein d'un vaste hospice, au milieu de Paris,
Mon frère est expirant! Dans son âpre souffrance,
11 demande son père et son frère à grands cris;'
11 veut surtout, me voir, moi, son ami d'enfance,
Moi de tous ses secrets le confident chéri,
Et qu'une même mère a de son lait nourri.
Je quitte tout, je pars; vite, car le temps presse;
Du chemin commencé je voudrais voir la fin;
Des coursiers trop pesants j'accuse la paresse;
Je maudis le lourd char, le cocher, le destin.
A Paris descendu, je cours d'un pas rapide;
On m'indique, et bientôt je suis à l'Hôtel-Dieu.
Là, le seuil est gardé par un vieil invalide;
Tout parle de malheur dans ce funeste lieu.
Je franchis les degrés, aux servants je m'annonce ;
Oh! je vais l'embrasser, je vole vers son lit...
Adolphe! Adolphe! Adolphe!... il reste sans réponse!.
Mon Dieu ! d'un froid linceul il est enseveli ! !...
41 —
II.
Dors en paix maintenant dans la tombe, ô mon frère,
Dors, pauvre victime du sort !
Ta souffrance fut longue; ah! du moins que la terre
Te soit légère après ta mort !,
Je ne redirai rien de ma détresse affreuse,
En te trouvant roide et glacé;
Ce funeste tableau de mon âme rêveuse
Ne sera jamais effacé ! .
Mais pourrais-je un moment à ta dure agonie
Penser sans frémir de nouveau,
O frère infortuné qu'un trop fatal génie
Persécuta dès le berceau?
Dans l'hospice, la nuit, sur un lit de martyre,
Sans amis, loin de tes parents,
Qu'avais-tu pour distraire et calmer ton délire'.'...
C'était le râle des mourants ! !...
C'était le souvenu' des jours de tom-enfance.
Ces jours pourtant si nuageux ;
Et tu les regrettais, car alors l'espérance
Dans ses bras nous berçait tous deux !
— 42 —
Sur notre vie alors si le ciel versait l'ombre,
Nous nous consolions à nous voir.
Seul, ces tristes regrets rendaient ton mal plus sombre,
Et tu pleurais de désespoir ?
De hideux cauchemars étouffaient ton courage;
La mort venait briser ton coeur.
Tu m'appelais en vain, tu criais avec rage....
Oh! d'y songer c'est une horreur!
Dors, en paix maintenant dans la tombe, ô mon frère,
Dors, pauvre victime du sort;
Ta souffrance fut longue; ah! du moins que la terre
Te soit légère après ta mort! !
III.
Au sommet du coteau qui couronne la plaine,
Un jour j'accompagnai ses pas;
Il partait, travailleur, pour la cité lointaine,
Et je le pressai dans mes bras.
lime dit tristement: Au revoir, ô mon frère!...
Et c'étaient de derniers adieux !
Hélas! qui l'eût prévu? clans la calme atmosphère
Le soleil brillait radieux.
— 43 --
Oh! depuis, j'ai pensé : rendant sa vie amère.
Je sais quel secret douloureux
Mina, comme un poison, son printemps éphémère;
Je sais comme il fut malheureux!
Mais, sans doute, aujourd'hui, son âme consolée
Auprès de ma mère est au ciel,
Et tous deux pour la mienne, en ce monde exilée,
Offrent des voeux à l'Éternel...
Et moi, pauvre poète, au cerveau plein d'alarmes,
Je leur conserve mon amour;
Souvent leur souvenir me fait verser des larmes,
Et je prie alors tout le jour! !
— 44
AUX PAUVRES
QUI SE CHAUFFENT AU SOLEIL , A MA PORTE , EN HIVER.
Quand l'âpre hiver glace l'air et la terre,
Au pied,du mur de mon humble séjour,
Où du soleil luit la blanche lumière,
De pauvres gens se tiennent tout le jour :
Femmes, vieillards, que la misère escorte,
Puis des enfants accroupis au milieu.
0 pauvres gens, sur le seuil de ma porte,
Chauffez-vous bien au soleil du bon Dieu !
Peut-être, vous, vieillards que la détresse,
Plus que les ans, courbe sous les haillons,
Avez-vous eu jadis joie et richesse,
Et le malheur a sillonné vos fronts.
— 45 —
Pour adoucir vos maux de toute sorte,
Rien ne vous reste, hélas! ni feu, ni lieu.
Pauvres vieillards, sur le seuil de ma porte,
Chauffez-vous bien au soleil du bon Dieu!
Vous, vous avez, bonnes femmes, sans doute,
Jeunes, rêvé les plaisirs, les amours,
El vous n'avez rencontré sur la route
Que durs écueils, infortune toujours!
Comme la fleur qu'un vent fatal emporte,
Votre fraîcheur s'est flétrie avant peu...
Anges déchus, sur le seuil de ma porte,
Chauffez-vous bien au soleil du bon Dieu!
En vain le froid bleuit votre visage,
Gais malgré tout, vous jouez, vous, enfants;
Les noirs soucis ne sont pas de votre âge,
Et vous riez à demi grelotants.
Ne craignez rien que je rentre ou je sorte,
C'est un ami; restez à votre jeu*
Pauvres enfants, sur le seuil de ma porte,
Chauffez-vous bien au soleil du bon Dieu!
* Quand je sortais ou rentrais, les premières fois, ces pauvres
enfants se dérangeaient tout honteux pour me livrer passage; mais
au bout de peu de jours nous étions devenus intimes, ils me disaient
joyeusement bonjour, et j'enjambais par-dessus leurs têtes, à leur
grand amusement.
— 46 —
Que de pensers votre aspect seul m'inspire,
0 parias! Ali! ne maudissez pas
L'humanité qui voit votre martyre
Sans s'émouvoir, sans détourner ses pas!
Douleur, souffrance, en ce monde, qu'importe
A qui l'espoir luit du haut du ciel bleu?
O pauvres gens, sur le seuil de ma porte
Chauffez-vous bien au soleil du bon Dieu!!
— 47
A M"" MARGUERITE MASSY
AGEE ALORS DE HUIT A NEUF ANS.
Jeune Massy, tu charmes, dès l'enfance,
Par la beauté, la blancheur de ton front,
Comme la fleur, symbole d'innocence,
Dont lu reçus en naissant le doux nom.
Suis ton destin, grandis, noble petite;
De te garder les anges sont heureux.
Grandis, enfant, croîs, blanche Marguerite,
Dieu te sourit de la voûte des cieux!
Aimable enfant, je ne t'ai qu'entrevue,
Un soir d'été, mais, j'en ai souvenir,
Ma muse alors tressaillit à ta vue,
Et, dans l'instant, m'apprit ton avenir.
Du sceau divin qu'ont les âmes d'élite
Le pur reflet resplendit dans tes yeux.
Grandis, enfant, croîs, blanche Marguerite,
Dieu te sourit de la voûte des cieux!
— 48 —
Telle, levant sa virginale tête,
Brille la fleur chère au candide amour,
Au sein des prés ; dans les salons en fête,
Enfant, ainsi tu brilleras un jour.
A tes attraits, ta grâce, ton mérite,
Ajouteront un lustre précieux...
Grandis, enfant, croîs, blanche Marguerite,
Dieu te sourit de la voûte des cieux!
Jeune Massy, comme ta noble mère,
Faisant le bien, secourant le malheur,
Qu'il sera beau ton rôle sur la terre!
Comme tu vois sa corolle à la fleur, .
Mille vertus formeront dans la suite
A ton coeur d'or un cercle radieux....
Grandis, enfant, croîs, blanche Marguerite,
Dieu te sourit de la voûte des cieux !

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